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« « Issues fatales » »

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Les soirées de défonce sont quotidiennes. Chaque seconde loin de Joël, Ludivine est obnubilée par ses pensées. Que fait-il et avec qui ? Les jours deviennent des semaines pour elle. De moins en moins attentive à son travail, elle commet des erreurs de débutante. Comme aujourd’hui par exemple, où elle reporte de fausses mesures d’une cliente. Heureusement, cette dernière s’en aperçoit et le lui fait remarquer sur un ton qui n’admet pas de réplique :

– Cliente : Vous me prenez pour une obèse ou quoi ?... Non mais depuis quand je fais cent cinquante de tour de hanches mademoiselle ?... Mettez des lunettes… Ou arrêtez…

La cliente n’a pas le temps de terminer sa phrase. L’allusion à la drogue est tellement odieuse, que Ludivine réagit avec une agressivité hors du commun :

– Ludivine : Que j’arrête quoi ?... Terminez votre phrase… Mêlez-vous de ce qui vous regarde… Si j’avais dû mesurer votre intelligence, un millimètre aurait suffit !... L’erreur est humaine et si vous n’êtes pas contente allez voir ailleurs…

Les autres vendeuses sont abasourdies. C’est la première fois qu’elles assistent à un tel pétage de plomb de la gérante. Médusée, la cliente en reste bouche bée. Ludivine repart à son bureau, laissant à Nathalie le soin de s’occuper de sa cliente, qui a du mal à comprendre une telle agressivité. Heureusement, la ravissante Nathalie est là pour arrondir les angles et en quelques secondes, la cliente retrouve son sourire. Au fond, c’est presque amusant l’erreur commise par Ludivine. Cent cinquante de tour de hanches au lieu de quatre-vingt-cinq… La cliente serait-elle sans le savoir devenue un pachyderme ?

Depuis son bureau, Ludivine suit la scène. Dieu sait si elle n’est pas méchante et assurément, son regard atteste des regrets qui s’emparent d’elle. Après avoir secoué la tête et expirer deux ou trois fois, elle décide de revenir vers la cliente. Va-t-elle encore l'assaillir ? Loin de là bien au contraire. Avec une voix douce, elle lui propose un deal :

– Ludivine : Je vous prie de m’excuser chère madame… Je… Enfin… Pour me faire pardonner, je vous offre votre ensemble et j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur !... Nathalie je compte sur toi ?...

– Nathalie : Ne te fais pas de souci… Je suis certaine que notre cliente va être ravie…

– Cliente : Mais non… C’est beaucoup trop !... Je n’ai pas le droit d’accepter et je propose une réduction de cinquante pour cent… L’incident est oublié rassurez-vous…

Heureusement, tout rentre dans l’ordre. L’incident est oublié et la cliente n’est pas rancunière loin s’en faut. Le calme rétabli, Ludivine peut reprendre son travail de gestionnaire. Elle retourne à son bureau, le cœur soulagé. La tête appuyée sur sa main, l’esprit ailleurs, elle reste immobile quelques minutes avant de se plonger dans les comptes. En levant les yeux, elle voit Nathalie assise devant elle :

– Ludivine : Qu’est-ce qui se passe encore ?... La cliente a changé d’avis et menace de me poursuivre ?..

– Nathalie : Pas le moins du monde, au contraire !... Tiens… Regarde plutôt ce qu’elle t’a offert… Un dîner aux chandelles dans son restaurant… Classe !!!...

Ludivine est interloquée. Comme quoi plus que jamais, l’adage qui précise que l’habit ne fait pas le moine impose sa véracité. Le restaurant en question est de loin, le plus sélect de la ville. Et la cliente en est la propriétaire. Au-delà de l’argent, qui pour elle ne compte guère, le geste de Ludivine a été apprécié à sa juste valeur. L’erreur est humaine c’est certain. Ce qui l’est moins, c’est la manière de s’en excuser. Ludivine n’ira sans doute pas à ce dîner, étant donné l’état de Joël. Il serait assez mal venu de le voir sombrer dans une crise de manque, en plein repas au restaurant. Sans hésiter une seconde, elle tend l’invitation à Nathalie :

– Ludivine : Tiens… Tu iras avec ton mari… Après tout, cela te revient autant qu’à moi… Et… J’ai bien trop peur que Joël ne fasse des siennes !...

– Nathalie : C’est gentil, mais j’avoue que ça me gène !... Mais bon… En tout cas j’apprécie beaucoup !... Mille mercis…

La vendeuse embrasse Ludivine qui venait de se lever. Ce qui naturellement, n’est pas du goût de certaines vendeuses. La jalousie, fer de lance de la catégorie sociale la plus défavorisée sur le plan mental, répand son venin. Regards méprisants, allusions pas très discrètes, les vipères de service ne ménagent pas leurs efforts pour discréditer Ludivine. Fort heureusement, ces attaques pernicieuses la laissent de marbre. Elle regagne son bureau au moment où son Natel se met à sonner. Calmement, elle ferme la porte, s’installe et décroche :

– Ludivine : Allô oui ?... Qui ?... Ah non… Je crois que vous faites erreur monsieur… Pardon ?... Oui bien sûr, je connaissais l’avocat !... Ah bon ?... Le commissaire va être enchanté de le savoir…

Nerveusement, elle referme son Natel. Silencieuse, immobile, elle reste un court instant comme paralysée. Son visage traduit la crainte, en dépit de sa volonté de la dissimuler. Nathalie se rend compte de ce changement et entre dans le bureau :

– Nathalie : Qu’est-ce qui t’arrive Ludivine ?... Encore Une mauvaise nouvelle ?...

– Ludivine : Hein ?... Non, non… Un peu de fatigue rien de plus…

La vendeuse n’est pas dupe. Devenue la confidente de la gérante, par la force des choses, elle voit bien que Ludivine n’est pas au mieux de sa forme. Seulement elle le sait aussi, si elle ne veut pas se confier, ce sera dur de connaître l’origine de cette nouvelle angoisse. Sans spéculer d’une manière exagérée, Nathalie oriente ses craintes vers la mafia. S’il s’était agit de Joël Ludivine aurait réagi immédiatement, comme elle l’a déjà fait à maintes reprises. Son silence est au contraire l’aveu d’ennuis à venir. Autrement dit, Ludivine et son mari sont de nouveau exposés aux caprices des mafieux.

Nathalie serait-elle devenue médium ? À peine est-elle revenue dans le magasin, que deux hommes aux allures patibulaires, entrent dans la boutique. Le premier, visiblement le chef, demande à parler à Ludivine :

– Truand : Où est Ludivine ?... J’ai une enveloppe à lui donner de la part de mon patron…

Nathalie voulait prendre l’enveloppe mais le truand lui fait comprendre à sa façon, que seule Ludivine doit la recevoir. En clair il la repousse violemment dans les présentoirs. Ludivine, qui n’a rien perdu de la scène, se précipite :

– Ludivine : Mais où est-ce que vous vous croyez espèce de sauvage !... Je vais appeler la police…

– Truand : J’te l’déconseille poupée… Je présume que c’est toi Ludivine ?... Alors tiens… La lettre est pour toi… Si tu veux mon avis, laisse les flics en dehors de ça…

N’osant plus bouger, Ludivine regarde les deux voyous sortir du magasin. Nathalie et deux autres vendeuses s’approchent de la gérante, pour la réconforter. Le cœur de Ludivine bat la chamade au moment où elle ouvre l’enveloppe. Sur un morceau de papier, sale et déchiré, quelques mots sont écrits en gros. Même en étant à un mètre d’elle, tout le monde peut lire : « L’avocat te salue » ! Inutile de décrire ce qu’elle éprouve. Ses jambes se mettent à trembler. Nathalie l’aide à retourner à son bureau :

– Nathalie : Viens… Il ne faut pas rester là ma chérie… Tu dois prévenir la police si tu veux mon avis… Si l’avocat se manifeste, c’est que le réseau est de nouveau opérationnel…

Ludivine ne peut pas nier l’évidence. Cette lettre est la preuve que les ennuis ne font que commencer. Si le boss refait surface, ce n’est pas pour la demander en mariage ! Instinctivement, elle repense aux dettes accumulées par Joël. Des dizaines de milliers d’Euros, et ce, avant même l’arrestation de la bande. Ce qui, en étant réaliste, a largement augmenté depuis que son mari a repris la drogue. Comment rembourser une somme pareille ? Joël va sans nul doute, être réutilisé pour vendre la drogue. Maintenant qu’il est au chômage, il sera d’autant plus disponible pour cet avocat pourri. Sans perdre son sang froid, elle appelle Joël :

– Ludivine : Oui c’est moi… Surtout, tu n’ouvres à personne mon chéri… Je t’expliquerai tout à l’heure… Tu éteins tout et tu ne bouges pas un cil… Même si le téléphone sonne tu ne réponds pas, d’accord ?... À tout à l’heure mon Poussin…

Un tien vaut mieux que deux tu l’auras !... Mieux vaut tenir que courir… Une série de proverbes adaptés à la situation, sont en train de se bousculer dans la tête de Ludivine. Son appel à Joël ne fait qu’appliquer l’adage, qui précise qu’il vaut mieux prévenir que guérir ! Mais que font les flics ? Visiblement, le réseau est en train de renaître de ses cendres. Depuis la prison, l’avocat reconstitue son équipe. Faut-il alerter le commissaire ? Ludivine hésite, tourne en rond, prend son Natel et le referme aussitôt. La gérante adjointe l’encourage à appeler la police :

– Nathalie : Tu dois appeler le commissaire… Il est sans doute au courant mais en l’informant, il pourra prendre toutes les dispositions pour votre sécurité !...

Ludivine est effondrée. Pas assez de voir son mari intoxiqué, voilà que les menaces pèsent à nouveau sur le couple. Elle lit dans les yeux de son amie, toute la détermination qui lui manque. Après tout que risque-t-elle ? Cette fois, motivée, elle décide enfin d’appeler le commissaire :

– Ludivine : Bonjour commissaire… Je vous appelle car j’ai reçu un petit mot de l’avocat… Attendez… Je vais vous lire ce qu’il a écrit… « L’avocat te salue »… Oui, c’est tout… Écrit sur un morceau de papier… J’en étais sûre… Merci commissaire…

Elle referme son Natel, résignée. Ses doutes viennent de se confirmer. L’avocat est parvenu à reformer une équipe qui peu à peu, se structure et s’agrandit. Malgré les efforts des policiers, le commanditaire principal n’est toujours pas identifié. Il bénéficie en haut lieu des plus grandes protections, c’est indiscutable. Et là les flics ne peuvent rien faire. Suite aux arrestations précédentes, plusieurs inspecteurs avaient été « Mutés » ou purement licenciés pour faute grave. Député, Ministre, mais où donc se trouve celui qui tire les ficelles ? Jamais, Ludivine n’aura la réponse à cette question, c’est une évidence. Même les fins limiers de la police ne peuvent rien faire. Ils ont c’est vrai, une vague idée de qui sert de protection. Seulement voilà, pour le pincer c’est une autre histoire !

En arrivant chez elle, en ouvrant la boîte aux lettres, Ludivine trouve une autre enveloppe. Fébrilement, elle l’ouvre, redoutant le pire. Le même billet que ce matin à la boutique, sale et déchiré sur lequel sont écrits ces quelques mots : « Ton mari me doit plus de trois cents mille Euros »… Tremblant de la tête aux pieds, elle referme la boîte aux lettres et range le courrier dans son sac à main. Cette fois, les dés sont jetés, l’enfer va de nouveau leur ouvrir les portes d’un néant encore plus lugubre. En entrant dans le hall de l’immeuble, elle ne croise personne. Vu son état, ses voisins auraient tout de suite vu que quelque chose ne tourne pas rond.

Elle pénètre dans l’appartement, presque sur la pointe des pieds. Tranquillement, elle se défait de son manteau et le suspend au porte habit, après avoir posé son sac sur le petit meuble. En enlevant ses chaussures, la missive dépasse légèrement et retient toute son attention. Elle fixe l’enveloppe avec une telle intensité, qu’elle n’entend pas son mari venir près d’elle :

– Joël : Salut… Tu… Tu as bien bossé ?... Moi ça va… J’ai bricolé un peu sur l’ordi…

Surprise, Ludivine sursaute et se retourne. Le spectacle qui s’offre et affligeant. Appuyé contre le mur, l’état dans lequel se trouve Joël est bouleversant. Ludivine réagit violemment :

– Ludivine : Je ne savais pas que tu avais planqué ta drogue dans le PC ?... De mieux en mieux !... Tiens… Lis ça…

En terminant sa phrase, elle sort l’enveloppe et la tend à son mari. Étant donné qu’il peine à l’ouvrir, c’est elle qui sort le petit billet et le place devant les yeux de Joël. Il a beau être entre ciel et terre, après quelques secondes il parvient à déchiffrer le contenu. Cette fois, il réalise dans quelle galère il se trouve. Il se laisse glisser le long du mur et tel un enfant, se met à pleurer. Ses larmes déchirent le cœur de Ludivine. Après avoir posé le billet sur le meuble, elle s’agenouille devant Joël. Elle lui entoure la tête et la serre contre sa poitrine :

– Ludivine : On va se battre mon amour… On s’en est bien sorti la première fois !... Je suis certaine que l’avocat va être obligé de se méfier des flics… Il remonte son réseau peut-être, mais il sait qu’il n’a pas les coudées franches… Je l’ai appelé ce matin et il va passer tout à l’heure…

Délicatement, elle essuie les larmes sur les joues de son mari. Il a beau planer dans sa stratosphère, il n’en demeure pas moins lucide. Il connaît la signification des quelques mots griffonnés sur le bout de papier. Ils vont devoir affronter l’avocat et son armée de bras cassés. Le chagrin de Joël ayant baissé en intensité Ludivine l’aide à se relever. Ce n’est pas le moment de flancher encore moins de se lamenter. Le mal est fait, il va falloir faire avec et composer pour ne pas s’effondrer ni se laisser embarquer dans la déprime.

Seulement voilà, Ludivine en est pleinement consciente, elle ne peut compter que sur elle. Avec son seul salaire et quelques Euros du chômage pour Joël, ils vont devoir restreindre toutes les dépenses. D’une manière drastique, tout ce qui n’est pas vital sera évincé purement et simplement. Reste la drogue ! Combien coûte une dose d’héroïne ? Est-ce que Ludivine pourra prendre en charge le prix de la drogue ? Elle veut absolument mettre un terme aux dettes de Joël. En achetant elle-même l’héroïne, au moins réduira-t-elle le crédit consenti par les revendeurs ? C’est en tout cas ce qu’elle décide de faire, après avoir installé Joël dans le canapé :

– Ludivine : Écoute mon chéri… Dis-moi combien te coûte les sachets de drogue ?... Dans un premier temps, il faut arrêter de la prendre à crédit…

Oups ! Les sommes annoncées par Joël ne sont pas à négliger loin s’en faut ! Mais avec tous les efforts consentis, cela devrait pouvoir se faire. Ce ne sera pas facile c’est évident, mais pour rien au monde Ludivine n’abandonnera son mari. Dès qu’elle recevra la visite du principal dealer, elle mettra les choses au point avec lui. Reste le commissaire, qui aux yeux de la jeune femme, représente un réel danger. Car en entrant dans le circuit de la drogue, même pour aider son mari, elle va être hors-la-loi. Ce qui lui pose un cas de conscience. Doit-elle ou non informer le commissaire ?

***

Les ennuis reprennent

Une fois de plus, grâce au couple, la police vient de procéder à quelques arrestations de dealers. Il s’en est manqué de peu, pour qu’un des gros bonnets soit mis hors d’état de nuire. Pour autant, le réseau est cette fois entièrement reconstitué. L’avocat, qui a purgé sa peine, grâce aux interventions de personnages haut placés, décide de renouer personnellement le contact avec Joël. Il a de la suite dans les idées et surtout, tient à imposer son rang. S’il ne peut plus plaider, après avoir été rayé du barreau à cause de ses condamnations, il n’en est que plus efficace. De par ses contacts et son influence, même la justice a du mal à imposer la loi.

Son ennemi juré, alias le commissaire, fort heureusement, ne baisse pas les bras. À plusieurs reprises il a eu l’occasion d’avoir l’avocat en face de lui et chaque fois, lui a tenu le même discours et proféré les mêmes menaces :

– Commissaire : Rira bien qui rira le dernier… Mon très cher maître… Malgré madame la préfète… Que vous saluerez pour moi… La partie n’est pas terminée…

– Avocat : Mais… J’y compte bien cher commissaire… Sinon je risque de m’ennuyer !...

Le sarcasme et le mépris, se lisent sur le visage du truand à chacune de ses confrontations avec la police. Ce qui a le don de peser sur le moral des inspecteurs. Au point que tôt ou tard, ils se comporteront différemment, lors des descentes. Plus de cadeaux, plus de ménagement. Désormais, les arrestations seront du genre musclées, en dépit des « Consignes » des états-majors. Ras-le-bol de voir les truands relâchés après quelques heures de garde à vue, le sourire aux lèvres et le bras d’honneur en guise de salut. Les truands le savent, ce qui les oblige à manœuvrer avec une certaine prudence. Perdre deux ou trois gars au cours d’une rafle ce n’est pas dramatique pour la mafia.

Ce qui l’est davantage, c’est la perte de clients qui s’en suit. La culpabilité, omniprésente au sein de la communauté des toxicomanes, est accrue chaque fois qu’un scandale éclate. C’est donc pour l’avocat, l’un des aspects à ne pas négliger. Voilà pourquoi il utilise habilement des victimes comme Joël, pour que le marché ne soit pas trop perturbé. Quant aux plaidoiries, elles sont assurées par un nouvel avocat, issu cela va de soit, de la mafia. Comme le disait Coluche, en parlant des homos, ils ne se reproduisent pas, mais il y en a de plus en plus ! Tant que les gros bonnets, au rang desquels trop souvent figurent certains hauts dignitaires de tous les pays, ne seront pas neutralisés, rien ne pourra être éradiqué.

Pour Ludivine et Joël, pris entre le marteau et l’enclume, les ennuis sont quotidiens. Les voitures sont régulièrement taguées ou cabossées, les murs de l’immeuble maculés d’insanités en tout genre, quand ce n’est pas le couple lui-même pris à partie dans la rue par des loubards. Ce soir, Ludivine affiche une réelle fatigue et tente de réagir :

– Ludivine : Écoute mon Poussin… Cette fois j’en ai vraiment par-dessus la tête… Si tu es d’accord, on va changer de ville… De pays même s’il le faut !... Je sais, tu vas me répondre que ces tordus nous trouveront où qu’on soit… Tu as vu ma voiture ce matin ?... La vitre arrière cassée et deux pneus crevés…

– Joël : Je sais… Je n’ai pas le droit de t’imposer quoi que ce soit… Si tu veux partir, je ne te retiendrai pas…

Ce genre de réflexion a le don d’irriter Ludivine. Jamais de la vie, elle ne partira sans lui. Depuis que c’est elle qui achète la drogue directement, la pression s’est relâchée. Elle a même vendu quelques bijoux pour commencer à rembourser la dette. Ce n’est pas la panacée bien entendu, mais en quelques mois, elle a déjà diminuée de soixante mille Euros. Le paradoxe, vient de l’avocat qui voit d’un mauvais œil, la situation se rétablir. Tant que la créance est valide, il peut disposer de Joël à sa guise. Si celle-ci s’amenuise, jusqu’à disparaître, jamais de la vie le couple n’aura de compte à lui rendre.

À l’improviste, comme il en a maintenant l’habitude, l’avocat rend visite au couple. Quelques doses d’héroïne et de coke dans sa poche, complétées par deux ou trois flacons de GHB. Tandis que Joël et Ludivine essaient en vain, de trouver une solution pour tenter de fuir, l’avocat pénètre dans l’immeuble. Depuis le début en effet, possédant les clefs, il entre dans l’appartement comme dans un moulin. Le bruit de la porte d’entrée attire l’attention de Ludivine, qui se précipite dans le couloir :

– Ludivine : Encore toi ?... Tu n’as plus d’argent pour aller bouffer ?... À moins que tu ne saches plus où dormir ?...

– Avocat : Mon Dieu quelle agressivité !... Je passais dans le quartier et je viens vous faire un petit coucou… Rien de plus !...

Comme si Ludivine allait le croire. Son courroux ne sert à rien et l’avocat entre au salon sans aucune forme de gêne. Joël a du mal à se contenir. Il meurt d’envie de venir exploser la tête de l’invité surprise, mais se garde bien de commettre une telle erreur. De là, à accepter la main que lui tend l’avocat, il ne faut pas pousser :

– Joël : Chaque fois que je t’ai serré la main, j’ai eu des boutons pendant trois semaines… Colle-toi dans un coin et fous-nous la paix… Si tu as soif, y’a de l’eau au robinet…

Pour une entrée en matière, c’en est une et non des moindres ! L’avocat ne dit rien, mais il accuse le coup difficilement. Ses mains et ses mâchoires se crispent. Au bord de l’implosion il se reprend et s’installe dans un fauteuil :

– Avocat : Bien… Ma présence ne fait pas l’unanimité à ce que je vois… Aussi, je serai bref… Je vois que ta consommation perso est en baisse ?... Tu as tort mon ami…

Effectivement, Joël a nettement diminué la prise d’héroïne et se contente plus régulièrement de quelques trips avec les rails de coke. Ce qui a eut pour effet de diviser par presque trois les sommes investies. A-t-il suivi une cure ? Pas le moins du monde. Seul, l’amour pour Ludivine lui a permis de reprendre du poil de la bête et revenir sur terre. Un soir, entre deux périodes torrides et nébuleuses, l’intensité du chagrin de son épouse avait provoqué un véritable électrochoc. Comme quoi, quelle que soit l’addiction, l’amour est de loin la meilleure des thérapies. Au-delà de la faiblesse des toxicomanes, l’absence de liens affectifs et de repères stables, est pour une très grande part responsable de cette déchéance.

Ce soir, l’avocat n’est pas là pour plaider une noble cause, loin s’en faut. Il perd de l’argent ? Qu’à cela ne tienne. D’une manière ou d’une autre, Joël redeviendra un gentil petit mouton entre ses mains. Il n’y qu’une manière de le faire comprendre :

– Joël : Si tu veux le savoir, j’en ai plein le cul de l’héroïne et les rails me suffisent… Je veux bien revendre les sachets, mais les ampoules, terminé…

– Avocat : Eh… Doucement mon pote !... C’est là-dessus que je gagne ma vie moi !... À cause de tes conneries, il a fallu que je rachète des putes… Tu oublies tes dettes ?... Il reste quand même un peu plus de cent cinquante mille Euros, non ?... Alors à toi de voir… Ou tu me rembourses tout de suite… Ou… Tu reprends normalement ton boulot… Me suis-je fais comprendre ou te faut-il un dessin ?...

La messe est dite. Même Ludivine hésite à intervenir. Elle le sait, si son mari défaille, c’est elle qui devra compenser avec son corps. Au fond, si ça peut servir, autant se jeter à l’eau. Sans la moindre hésitation, elle prend la parole :

– Ludivine : Je suis là, moi !... Laisse mon mari tranquille et je serai disponible pour les pervers que tu assassines à petit feu…

– Avocat : Vous n’avez rien pigé les enfants… C’est pas Joël ou toi ma chérie… C’est vous deux !... L’héroïne d’un côté, ton cul de l’autre… D’ici deux ou trois mois la dette sera effacée…

Ont-ils le choix ? Au fond, pour avoir traversé une période à peu près identique à celle qui s’annonce, s’y opposer risquerait de provoquer l’irréversible. Déterminé, du haut de son mépris, le sinistre avocat impose à Joël de se piquer à l’héroïne. Pendant ce temps, ne serait-ce que pour affirmer son autorité, il impose à Ludivine de lui faire la fellation, dont il avait parlé il y a quelques temps, avant son arrestation. Pour « Aider » le couple à mieux satisfaire ses fantasmes, l’avocat avait versé une dose de GHB dans les verres de Joël et Ludivine en arrivant au salon. Ce n’est pas qu’il essaie d’amoindrir l’humiliation, mais il veut avant tout, tester le produit « Maison » issu de son nouveau laboratoire clandestin.

Plongés l’un et l’autre dans un état second, le couple exécute les ordres, sans opposer la moindre résistance. Les minutes qui suivent sont pathétiques. Inconsciemment, malgré l’effet de la drogue, Ludivine éprouve un dégoût prononcé pour ce qu’elle est contrainte de faire. Hélas, elle n’a ni la force ni le courage de réagir. L’envie de mordre « La chose » lui traverse l’esprit, mais elle n’ose pas le faire. Joël de son côté, doublement drogué, est en train de voyager dans sa voie lactée. L’avocat voudrait encore s’amuser, en exigeant que le couple fasse l’amour. Il refuse de le demander, conscient que jamais vu son état, Joël ne pourra avoir une érection.

Un peu plus tard, l’avocat est loin. Le couple émerge des profondeurs de son néant. La dose de GHB n’était pas totale, ce qui permet à Ludivine de retrouver ses esprits. Joël est encore allongé sur le canapé, essayant de refaire surface. La jeune femme se ressaisit et se précipite vers la porte d’entrée. Suivant les conseils du commissaire, le couple avait fait installer un autre verrou, accessible uniquement de l’intérieur. Au moins se dit-elle l’avocat n’entrera plus inopinément dans l’appartement. Ensuite, elle revient s’asseoir vers Joël et le prend dans ses bras comme un enfant :

– Ludivine : Mon pauvre chéri… Coucou, mon Poussin… Réveille-toi je t’en supplie…

Lentement, Joël revient à lui. Tout en lui caressant le visage, qu’elle couvre de bisous, avec son pied elle repousse hors de la table le matériel nécessaire aux piqûres. La seringue, la cuillère et tout le reste, viré, balayé avec rage. Elle serre très fort son mari contre son cœur, implorant la grâce du Bon Dieu. Pourquoi les abandonne-t-il à leur triste sort ? Pourquoi ne s’arrange-t-il pas pour mettre ces fossoyeurs de la vie hors d’état de nuire ? Les questions hélas, resteront sans réponse. À eux et eux seuls de trouver la parade, Ludivine en est pleinement consciente. Car le Bon Dieu ne peut malheureusement pas, corriger les travers de l’humanité. Les hommes sont leurs propres bourreaux, et tant qu’ils ne rectifieront pas leurs trajectoires vers l’irrationnel, il y aura les dérives que tout un chacun déplore.

L’heure n’est pas à la philosophie pour Ludivine, qui repose la tête de son mari sur le dossier du canapé. Elle file ensuite à la salle de bains, pour chercher un gant qu’elle humecte d’eau assez glacée. En sortant de la salle de bains, la sonnette de la porte se fait entendre. Elle regarde par le judas et ouvre aussitôt la porte à une de ses voisines, qui marque son étonnement en voyant la tenue de Ludivine :

– Voisine : Excuse-moi… Je vois que je vous dérange… Je repasserai un autre jour…

– Ludivine : Oh mon Dieu… Je suis désolée… Je… Enfin… Je n’avais pas vu que j’étais presque nue… Mais entre… Je vais enfiler mon peignoir…

Ce n’est pas que la voisine soit choquée, loin de là. La nudité de Ludivine aurait même plutôt tendance à susciter quelques envies chez elle. Très vite, Ludivine réapparaît, enroulée dans son peignoir :

– Ludivine : Encore toutes mes excuses… En fait, mon petit mari a eu un léger malaise… Et… J’étais venue chercher un gant pour lui rafraîchir le visage… C’est gentil de venir nous voir… Ça fait déjà pas mal de temps !...

– Voisine : C’est… Enfin… Le facteur s’est trompé de boîte aux lettres… Sans faire gaffe, j’ai ouvert… Tiens… Voilà la lettre…

Avec le cachet de la justice et le tampon du tribunal de grande instance, visiblement, ce n’est pas une invitation à dîner ! Très vite, Ludivine découvre le contenu de la missive. Ce n’est rien de plus qu’une assignation à comparaître. Selon les termes de la lettre, une jeune femme aurait porté plainte pour viol ! Là, la pauvre jeune femme est sur le point de défaillir. Joël un violeur ? Il ne manquait plus que ça. Soutenue par la voisine, elle revient au salon. Épuisée, elle se laisse tomber sur le premier fauteuil qui se trouve devant elle. En voyant Joël, la voisine a du mal à garder son émotion cachée :

– Voisine : Mes pauvres amis… Dans quel état vous êtes… Si je peux faire quelque chose, surtout n’hésitez pas… C’est pas possible… Tu es certaine que ça ira ?...

– Ludivine : Oui, oui… C’est gentil… Surtout… Je compte sur toi pour n’en parler à personne… C’est assez dramatique comme ça… Tu comprends mieux maintenant pourquoi j’ai décliné toutes tes invitations ?...

La voisine se montre rassurante. Ne pouvant rien faire, elle prend congé du couple. Ludivine la raccompagne jusqu’à la porte d’entrée et referme le verrou. Tel un automate, elle revient au salon, se laisse à nouveau glisser sur un fauteuil, muette. Elle lit et relit l’assignation, sentant comme un parfum d’arnaque. Nul doute, l’avocat est à l’origine de cette fausse plainte. Comme la première fois, il va se charger de faire défendre Joël, pour mieux dominer le couple ensuite. Pas une seconde, la culpabilité de son mari ne lui traverse l’esprit. Elle a beau chercher une solution au problème, elle n’en voit aucune. Ils sont bel et bien une fois de plus, prisonniers de la mafia.

L’heure tourne, sans apporter ne serait-ce que l’esquisse d’un dénouement potentiel. Elle qui ne boit jamais, se sert un grand verre d’alcool. D’une elle désinfectera sa bouche et de deux, elle pourra mieux affronter la nuit. Joël, qui est cette fois totalement réveillé, est surpris de voir son épouse assise, dans le noir :

– Joël : Oh ma tête !... Pourquoi tu restes dans le noir ma chérie ?...

– Ludivine : Quand tu auras lu ce qui nous tombe dessus, tu sauras pourquoi !...

Tandis que Joël allume les lampes, Ludivine lui tend la lettre avant de se lever pour lui servir un verre. Lui aussi risque d’en avoir grand besoin. Le résultat ne se fait pas attendre. À peine a-t-il parcouru la lettre, qu’il pousse un énorme beuglement. Il effraie tellement Ludivine, qu’elle verse un peu de whisky à côté du verre. À ses yeux, vu la réaction de son mari, le doute n’est pas permis quant à son innocence. Raison de plus pour venir le réconforter. Posant la bouteille sur la table, elle vient s’asseoir à côté de Joël :

– Ludivine : Courage mon chéri… Je sais très bien que tu es innocent… C’est encore ce fumier d’avocat qui a monté ce coup tordu…

– Joël : Mais c’est pas possible… Il veut nous voir crever cet enculé !... Pourquoi ça… Tu peux m’expliquer ?...

Du mieux qu’elle peut, Ludivine tente de calmer Joël. Quand il est dans tous ses états, il est capable de faire n’importe quoi. Ce qui n’arrangerait rien et pour cause. Calmement, avec une douceur extrême, après lui avoir donné son verre, elle essaie de lui expliquer le pourquoi du comment :

– Ludivine : Calme-toi mon trésor… Si tu veux mon avis, ce cher avocat va s’arranger pour prendre ta défense devant le juge, comme il l’a fait la première fois… Pas lui bien sûr, puisqu’il a été radié du barreau, mais un de ses acolytes… Et ensuite, il sera fier de te présenter avec mépris, son plan débile de « Remboursement » des frais qu’il aura engagés… Ajoutés à ce que l’on doit, l’addition risque d’être salée…

 C’est le moins qu’elle puisse dire en effet ! Une tuile de plus qui leur tombe sur la tête. Ce qui est rassurant malgré tout, c’est que Joël ne sera pas pour cette fois encore, marqué en rouge sur son casier judiciaire. Une épreuve de plus certes, mais qu’il faut absolument prendre avec raison, sans dramatiser :

– Joël : Putain mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter ça ?... Je te demande encore pardon ma puce… Je vais essayer de me ressaisir et arrêter la drogue…

Sage décision mais qui hélas, ne sera jamais suivie des faits que Ludivine escompte. À ses yeux, à l’instar des millions d’individus dans la même situation que Joël, la société a une lourde part de responsabilité. Que font les responsables de tous bords, quelles que soient leurs attributions, pour endiguer cet épiphénomène ? Par rapport aux millions de citoyens qui ne sont pas concernés par la drogue, c’est vrai, les stupéfiants n’impliquent qu’une minorité d’individus. Ce n’est pas qu’elle souhaite défendre son mari d’une manière aveugle et bornée. Ludivine essaie tout simplement de voir les choses telles qu’elles sont, et non comme on cherche à les imposer par médias interposés.

***

L’étau se resserre

Comme cela était prévisible, Joël s’en est sorti sans trop de casse devant le tribunal. La mafia, peut-être pour redorer son blason, avait confié sa défense à une avocate plutôt mignonne. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a su jouer de son charme devant les juges. Parmi lesquels c’est une évidence, deux ou trois étaient corrompus ; ce qui ne pouvait que faciliter cette mascarade de plaidoirie fictive. Ce que Joël et Ludivine étaient loin d’imaginer, c’est le pourquoi de ce choix d’une avocate aussi sexy. La mafia sur ce plan là, ne recule devant aucun sacrifice !

Ludivine étant en vacances pour trois semaines, le couple ne tarde pas à en connaître les raisons fondamentales. L’avocate, qui vient voir son « Client » presque tous les jours depuis le procès, n’arrive jamais les mains vides. Autrement dit, elle est en train d’embobiner Joël et le rendre encore plus dépendant à l’héroïne. Pour se faire et jouer son rôle à fond, elle n’hésite pas à mettre son charme en avant, ce qui irrite Ludivine au plus haut point :

– Ludivine : Écoute-moi bien espèce de figurante… Si tu crois que je ne te vois pas venir, tu te trompes !... En aguichant mon mari, tu l’attires dans tes filets pour qu’il se pique… Oh bien sûr, il a droit à sa petite récompense n’est-ce pas ?... Tu sais comment il te surnomme ?... « La suceuse de luxe »… Mais fais bien gaffe à toi… À force de tailler des pipes à tous ces connards, tu vas finir par perdre tes dents… À moins que tu enlèves ton dentier à chaque fois ?... Je suis en vacances et durant cette période, crois-moi, ton cinéma ne prendra pas…

L’avocate préfère ne pas répondre. Durant cette période de congé, compte tenu de la lucidité de Ludivine, elle n’aura pas la partie facile. D’autant que Joël n’est pas encore assez mûr pour accepter les soirées de défonce, envisagées par la mafia. Qui dit soirées de défonce, dit surtout orgies organisées. Partouzes plus alcool d’un côté, drogue de l’autre, pour les dealers rien n’est assez grandiose pour faire plonger un homme. Joël essaie du mieux qu’il peut de résister aux appels des sirènes. Mais chacun le sait, les besoins physiologiques de l’homme, sont nettement plus importants que ceux de la femme. Surtout lorsque ce dernier est prisonnier de son carcan.

Ludivine a beau se montrer vigilante, il ne faut pas qu’elle perde de vue qu’elle-même est en sursis. À tout moment, l’avocat peut décider de la prostituer. C’est ce que l’avocate lui rappelle cyniquement :

– Avocate : Tu oublies prématurément, que toi aussi ma chère tu dois participer à l’épuration de la dette !... Dois-je te rappeler comment tu dois le faire ?... Inutile de faire ta mijaurée, tu vas être bientôt placée sur orbite…

– Ludivine : Avec mon Poussin, on est prêts à aller jusqu’au bout si tu veux le savoir… La mort serait même une délivrance pour nous… Vendre mon cul ne m’effraie donc pas… Il faudra juste revoir les tarifs à la hausse… Me faire enfiler pour trois cents Euros c’est fini… J’exige une déduction de mille Euros chaque fois que vos « Clients » se videront les burnes…

Le langage assez cru dans la bouche de Ludivine, surprend un peu l’avocate. Ce qui prouve à quel point elle est complètement déstabilisée, capable du pire. Une femme en générale, quand elle est acculée dans ses derniers retranchements, est bien plus dangereuse qu’un homme. Pour le moment, Ludivine fait montre de réalisme et prouve qu’elle aussi, sait compter. Se sacrifier pour quelques malheureux billets, c’est terminé. Elle vaut beaucoup plus que cela et s’affirmera jusqu’au bout. Au fond, elle a raison, car vu les clients qu’elle a déjà reçus dans le passé, quelques billets de plus ne pèseront pas lourd dans leurs escarcelles :

– Avocate : C’est bon… Je vais voir avec le boss ce qu’on va pouvoir faire… À mon avis, mille Euros c’est sans doute un peu exagéré… On a d’autres poupées de luxe sous la main !... Ne crois surtout pas être la « Fée divine » !...

– Ludivine : À prendre ou à laisser… Sinon je te jure que le premier connard qui vient, repartira avec son ensemble trois pièces dépareillé !... J’adore croquer à pleines dents !...

Inutile que Ludivine ne fasse un dessin, l’avocate a très bien compris ce qu’elle voulait dire. Les truands verraient d’un très mauvais œil, un de leurs clients repartir avec une partie de la verge dans la poche ! Ce qui pousse l’avocate à réagir immédiatement, afin que le problème soit résolu aujourd’hui même. Sans quitter Ludivine des yeux, elle appelle le boss pour l’informer de la situation. À en juger les variations de l’expression sur son visage, le chef de la mafia n’est pas très convaincu. Finalement, mieux qu’un discours, Ludivine arrache le Natel des mains de l’avocate et ironise avec le truand :

– Ludivine : T’as pas compris mon biquet ?... La prochaine fois que tu me feras prendre du GHB pour te faire une pipe, tu devrais prévoir un sachet plastique pour récupérer le morceau que je t’arracherai avec mes dents… Pigé ?... Je te repasse ton larbin en jupon…

– Avocate : Allô… Oui… Je suis désolée mais je n’ai pas pu l’empêcher de prendre le téléphone… Alors ?... Parfait… À ce soir…

Les deux femmes se fixent droit dans les yeux, sans parler pendant quelques secondes. Loin de toute attente, c’est Ludivine qui prend l’ascendant. Bien que déçue et presque à regret, l’avocate confirme l’accord du manitou. Ce sera donc bien mille Euros qui seront déduits, à chaque passe que Ludivine effectuera. Joël n’est pas très enthousiaste on l’imagine. Ce qui atténue un tantinet son chagrin et le déshonneur envers son épouse, c’est la réticence avérée que son défenseur affiche. Pour la mafieuse en robe noire en effet, la somme demandée est excessive. Jamais, la plupart des clients potentiels n’accepteront de payer ce prix là. Le fric, ils le gardent pour la drogue avant tout :

 – Ludivine : Bon… Puisque tous les détails sont maintenant réglés, quand est-ce que je commence ?... Ah… Petite précision qui peut avoir son importance chère maîtresse… Je veux bien prendre les gonzesses aussi… Tu dois bien avoir deux ou trois petites salopes parmi tes clients ?...

– Avocate : Ça suffit… À ta place je ne ferais pas trop la mariole… J’ignorais que tu étais lesbienne… Moi, ce sont les mecs qui me branchent… N’est-ce pas mon biquet ?... Tu veux une petite galipette ?...

En terminant sa phrase, l’avocate s’approche de Joël. Après lui avoir caressé les cheveux, elle se déshabille et s’installe sur lui à califourchon. Ludivine ne dit rien. Elle n’aurait pas du provoquer l’avocate qui forcément, avec ses attributs, entraîne Joël dans un tourbillon de folie. Stoïque, Ludivine s’installe sur le fauteuil à côté du couple et allume la télé. Après quoi, toujours aussi provocante, elle demande à sa rivale ce qu’elle veut boire pendant ou après la séance :

– Ludivine : Hello… Quand tu auras terminé ta chevauchée fantastique tu voudras peut-être boire un verre ?... Limonade à la menthe ou lait grenadine ?...

L’avocate ne répond pas. Son silence n’est rien à côté des cris qu’elle pousse, amplifiant exagérément le pied qu’elle est en train de prendre. Simulation ou pas, Ludivine meurt d’envie de lui sauter dessus et lui arracher les yeux. Joël quant à lui, est loin de simuler et à en juger l’expression sur son visage, il est aux anges. Préférant ne pas en voir davantage, Ludivine décide enfin d’aller sur Internet. Le bureau n’est plus ce qu’il était, mais elle y sera mieux c’est certain.

Quelques instants plus tard, à peine revêtue, l’avocate rejoint Ludivine au bureau. Aurait-elle des intentions non avouées ? Les deux jeunes femmes se fixent droit dans les yeux. La haine et le mépris sont-ils encore au rendez-vous ? Le face à face dure de longues minutes. Le faciès de l’avocate est pourtant moins marqué par la rancœur. Néanmoins, ce n’est pas à elle à entamer la conversation. Laquelle va se décider à prendre la parole ? C’est Ludivine qui finalement, rompt le silence :

– Ludivine : La prochaine fois que tu t’envoies en l’air… Enfin soi-disant… Arrange-toi pour que ce soit hors de ma vue et ailleurs qu’au salon… Si tu veux le savoir, tu me dégoûtes… Tu n’as pas assez de tarés pour te sauter ?... Allez… Casse-toi de là ou je me fâche !...

– Avocate : Ça va, ça va… N’en rajoute pas des tonnes… Je voulais simplement te rabaisser le caquet… Ton arrogance ne te sert à rien… Je suis là pour te dire simplement que je ne t’en veux pas… Je sais ce que tu penses, mais détrompe-toi, je ne suis pas ton ennemie…

Est-elle sincère ou cherche-t-elle à gagner du temps ? Quoi qu’il en soit, Ludivine se calme enfin. Elle se tourne vers son ordinateur et continue ses recherches. L’avocate est intriguée par ce qu’elle lit sur l’écran. Ludivine est en pleine recherche d’aide et si elle continue, elle va finir par alerter les autorités. Ce qui n’est pas du goût de la « Baveuse » qui réagit aussitôt. Le visage tendu, elle se dirige vers la prise d’alimentation du PC, qu’elle arrache brusquement. Là, Ludivine n’est pas du genre à accepter pareille désinvolture et elle réagit avec une rare violence. En se levant de sa chaise, elle fonce sur l’avocate, qu’elle expédie sur le sol :

– Ludivine : Tu recommences une connerie comme ça et je te jure que t’expédie en enfer… Pauvre conne que tu es !... J’étais en pleine conversation… Vas plutôt te laver le cul…

Le spectacle offert par l’avocate, les quatre fers en l’air et le bas du corps entièrement dénudé, apaise le courroux de Ludivine au point de lui donner envie de rire. Ce dont elle ne se prive pas en se rasseyant devant son bureau, après avoir rebranché le PC. Ce petit intermède n’est que de courte durée. La sonnerie du téléphone y met un terme :

– Ludivine : Allô oui ?... Ah c’est vous commissaire… Oui ça va doucement… Vous voulez parler à Joël ?... Je vais aller le chercher, car je suis au bureau… Ah… Je vous le passe, il vient d’arriver… À bientôt commissaire… Tiens mon Poussin… C’est pour toi…

Galant avant tout, Joël aide l’avocate à se relever, avant de venir au téléphone. Pendant ce temps, les jeunes femmes sont occupées à enterrer la hache de guerre. Inutile de persévérer sur la voie de la haine. Ludivine en est consciente, elle a plus à perdre qu’à gagner en pourrissant la relation avec l’avocate. Et si elles devenaient amies ? Dans leur situation, un peu d’oxygène serait salutaire :

– Ludivine : Excuse-moi… Je ne t’ai pas fait mal au moins ?... Si tu veux on pourrait essayer de se supporter ?...

– Avocate : Mon prénom c’est Jennifer… Mais tout le monde m’appelle Jenni… J’accepte ton offre et sincèrement, je crois que ce sera plus vivable…

Ce n’est pas le grand amour, mais Jenni paraît sincère. Ce qui met Ludivine à l’aise, même si elle regrette que sa nouvelle amie ne soit pas attirée par les femmes. Il faudra faire avec, surtout pour Joël, qui va devenir un robot pour la mafia. Jennifer est toute à son affaire dans cette nouvelle relation. Au point qu’elle désire confier ses secrets à Ludivine. Mais avant, il convient d’arrêter l’ordinateur pour regagner le salon. Joël les rejoindra après. Il voit les deux filles avec un regard attendri. C’est vrai qu’elles sont là, plantées devant lui, se tenant par la taille. Petite accalmie salvatrice, dans ce tumulte quotidien.

Confortablement installé au salon, le trio fait plus ample connaissance. Jenni est tout, sauf une adepte de cette mafia qu’elle essaie de combattre. Au fur et à mesure qu’elle se confie à eux, Ludivine et Joël réalisent dans quelle galère ils sont tous les trois impliqués. L’avocate ne mâche pas ses mots à propos de la mafia :

– Jenni : Si je ne fais pas tout ce qu’ils disent, ils menacent de s’en prendre à mon fils… Je ne sais pas où il est ni ce qu’il fait… Ils le retiennent captif dans un endroit secret… Comme toi Ludivine, j’ai commencé par me prostituer… Puis la drogue… Pour être maintenant l’avocate des victimes qui comme Joël, ont été choisies par les truands… Moi aussi je suis couverte de dettes… Chaque plaidoirie vient en déduction de la somme qui me reste à payer… Si tout va bien, dans quelques mois je serai enfin débarrassée…

– Joël : Mais je ne comprends pas… Tu es bien avocate oui ou non ?... Et tu ne peux rien faire ?... J’avoue que je suis sceptique et j’ai du mal à croire à ton histoire…

Pour lui, il y a comme un flou dans le récit de Jennifer. En sa qualité d’avocate, elle est sensée connaître les ficelles de la justice. Oui mais voilà, Ludivine intercède en faveur de Jenni, la mafia dirige tout ou presque. Avec un fils en otage, comme ils le sont eux-mêmes, Jenni n’est qu’une marionnette :

– Ludivine : Sceptique ou pas mon chéri, essaie d’être réaliste un instant… Qui, mieux que les flics, connaît la loi ?... Si eux ne peuvent rien faire, comment veux-tu que Jenni agisse ?... Et nous alors… N’est-on pas devenus des pions entre leurs mains ?... Moi je te crois Jenni…

Vu sous cet angle effectivement, la narration de Jennifer prend un sens plus authentique. Le mieux, comme l’avocate le propose, c’est de se serrer les coudes :

– Jenni : Il faut qu’on soit solidaires… Au moins, le calvaire sera plus facile à supporter… Je dois venir tous les jours pour la défonce… Et…

Cette fois, Joël est convaincu de l’honnêteté de Jennifer. Elle n’a pas la force de finir sa phrase, emportée par un chagrin assez violent. Car il ne faut pas occulter les moments atroces qu’ils vont être amenés à traverser. C’est en songeant à cela, que la pauvre Jennifer s’effondre en larmes. Elle connaît plus ou moins le « Programme » qui est réservé au couple, ce qui l’entraîne à des aveux peu ragoûtants. Le bien-être précédent, est remplacé par une angoisse absolue. Sans dissimuler quoi que ce soit, avec une précision diabolique, l’avocate déballe tout ce qu’elle sait à ses amis.

Il n’y a vraiment pas de quoi envisager l’avenir avec le sourire et moins encore, avec optimisme. Il ressort de ces aveux, qu’en fait le patron local, alias ce cher avocat du diable, est un pervers de premier plan. Obsédé sexuel, pédophile de la première heure, il recherche avant tout des sensations nouvelles pour assouvir ses fantasmes odieux. Il est à l’origine de plusieurs agences qui sont spécialisées dans le tourisme sexuel. Les paroles de Jennifer sont autant de coups de poignard dans le cœur de ses interlocuteurs :

– Jenni : Désolée si je vous choque, mais c’est la triste réalité je vous le jure… Ce fumier de « Confrère », ou ex devrais-je dire plus exactement… Bref, ce pourri… Est devenu le leader dans ce microcosme des pervers… Politiques… Banquiers… Notaires ou avocats… PDG… Même des curés font partie des pédophiles les plus assidus… J’ai assisté à plusieurs « Spéciales » organisées dans la villa d’un banquier… Avec des gamins de six à douze ans… Et… Des clébards aussi !...

– Ludivine : Tu veux nous dire… Qu’il est aussi un adepte de la zoophilie ?... J’y crois pas !...

Il y a de quoi tomber des nues en effet. L’avocate poursuit sur sa lancée, dénonçant sans retenue toutes les aberrations dont elle a été victime ou simplement spectatrice. La drogue n’est qu’un fil conducteur, qui dérive vers ce qu’il y a de plus infâme dans cette frange de la société :

– Jenni : Voilà… Vous en savez autant que moi à présent… À vous d’imaginer ce à quoi vous devez vous attendre !...

Le couple a du mal à imaginer que de telles exactions puissent encore se produire au vingt-et-unième siècle. Raison de plus pour se serrer les coudes et avec Jennifer, former un trio solidaire afin d’affronter la suite des événements. Ce qui dégoûte le plus Joël, c’est la pratique de la zoophilie. Peu de gens savent en effet, que tous les chiens sont porteurs de la syphilis. Ce qui, au-delà de la seule perversion, est tout aussi préjudiciable pour la santé des nanas qui en sont friandes. Ces mêmes débiles qui bien entendu, se font sauter par les détraqués qu’elles fréquentent au cours de ces soirées. Une question se pose à Joël :

– Joël : Dis-moi Jenni… Rassure-nous… Tu n’as jamais servi de poupée gonflable à un clébard au moins ?... Sinon… Ne compte plus sur moi pour les galipettes… J’ai pas envie que ma Bibiche apprenne à jouer du pipeau en faisant ses gammes sur les trous laissés par une infection !... Si tu fais partie de ces débiles patentés, un bon conseil, ne me touche plus… Même les bêtes sont plus respectables…

– Jenni : Ça va pas la tête ?... Je suis peut-être pourrie de faire ce que je fais, mais je me respecte encore !... J’adore les animaux, les chiens en particulier, mais dans un rapport normal et digne de ce nom !...

La spontanéité de la réponse de l’avocate, rassure pleinement le couple. Joël en premier lieu c’est évident, mais Ludivine tout autant, par effet de domino. La contamination évolue plus vite que l’intelligence des adeptes de ces pratiques immondes. Tous ces aveux mettent en exergue les risques encourus par Ludivine, lors de chaque rapport sexuel. Car, comme exigé par le boss, il n’est pas question de mettre des préservatifs ! Les clients ont tous les droits, y compris celui de contaminer leurs partenaires. Sur ce point, Jennifer se montre très efficace en matière de conseils :

– Jenni : Je sais que tu redoutes le pire Ludivine… Mais si tu suis mes conseils, les risques seront atténués à plus de soixante-dix pour cents… Le stérilet avant tout… Ensuite, je te donnerai une préparation soluble aux huiles essentielles, que l’un de mes amis aromathérapeute a confectionnée tout spécialement… C’est horriblement dégueulasse, mais très efficace tu verras par toi-même… En gros, le spectre de cette synergie antivirale… Anti-infectieuse… Bactérienne… Fongique… Te protègera contre tous les dangers… Toutes les infections sont couvertes… Mais surtout… Pas un mot au boss sinon je ne donne pas cher de notre peau…

Aucun risque là-dessus, Jennifer en est convaincue. Joël est toujours un peu sceptique et se méfie des femmes qui prennent du plaisir à droite et à gauche. D’autant plus, après avoir entendu ce qui vient d’être dit à propos des fracassées du cerveau, qui se font prendre par les chiens ! Il n’en revient pas. Dire que de telles pratiques sont de plus en plus recherchées, c’est une aberration totale. L’heure tourne et sans avoir froid, Jennifer préfère se rhabiller. Sans l’ombre d’une hésitation, Joël et Ludivine lui proposent de dîner avec eux. Puisqu’ils sont amis désormais, unis dans cette galère, autant profiter des bons moments de la vie. L’avocate accepte avec joie et aussitôt, les deux jeunes femmes entreprennent de préparer le repas.

***

Jeux dangereux

Pour le moment, Ludivine n’est pas encore sollicitée par l’avocat, pour participer à l’épuration de la dette de Joël. Pour se faire, elle travaille comme une dingue au magasin, accumulant les heures supplémentaires. L’argent ainsi gagné compense pour l’instant, les passes auxquelles elle peut ainsi échapper. Depuis quelques jours, en accord avec Joël et l’avocat, elle se dévoue à vendre elle aussi quelques sachets de coke. Les clients lui sont bien entendu, envoyés par le boss. Et si cela venait à se savoir ? Qu’adviendrait-il du couple ?

Joël lui aussi met le paquet. Non seulement il reçoit les clients chez lui mais pour augmenter les ventes il n’hésite pas à aller prospecter dans différents quartiers. Tant et si bien qu’en deux ou trois mois, les ventes ont été triplées. Ludivine d’un côté lui de l’autre, la dette s’est considérablement amenuisée. Ils ne doivent plus désormais, qu’une trentaine de milliers d’Euros ! Au train où vont les choses, avant la fin de l’année, ils en seront débarrassés. Oui mais voilà… Maintenir ce rythme effréné n’est pas sans risques. L’épuisement guette Ludivine, et Joël n’est pas au mieux de sa forme non plus.

Tous les soirs ou presque, il faut en tenir compte, ils sont obligés d’organiser les soirées de défonce, pour les différents groupes constitués par le boss. Toute la panoplie des drogues est là. Sans oublier le GHB, que les toxicos utilisent pour s’envoyer en l’air avec les filles présentes. Elles sont droguées certes, mais n’ont pas pour le moment, envie de monnayer leurs attributs. Ce qui provoque de temps à autres, quelques frictions épiques. Joël en tête, les rails se succèdent sur la table du salon. Jennifer et Ludivine sont là, plus en qualité de surveillantes, qu’actives aux ébats du groupe. Tout se déroule donc presque normalement. En effet, l’un des drogués, complètement anoxié par les stupéfiants qu’il vient de prendre, tente de faire du charme à Ludivine. Là, il ne sait pas encore où il met les pieds ; le reste encore moins :

– Drogué : Allez viens voir un peu ma jolie… J’vais t’faire grimper aux rideaux… Allez, bordel… T’arrives ou quoi ?...

Gardant un équilibre précaire du mieux qu’il peut, il tire les bras de Ludivine vers lui, pour l’extraire de sa chaise. Il n’a pas le temps d’en faire davantage, que la main de Joël se pose sur son épaule. Il se retourne et n’a pas le temps de faire la mise au point, qu’un violent coup de poing lui fracasse le nez :

– Joël : Vas t’amuser ailleurs tête de nœud… Si tu touches un cheveu de ma femme je te fracasse la tronche…

Le petit intermède jette un froid. Ludivine se relève et vient se blottir contre son mari, l’empêchant de frapper encore. Jennifer pendant ce temps s’occupe du drogué, qui se contente de mettre ses mains sur son visage et d’appeler sa mère. Il n’est que très légèrement blessé heureusement. Car très souvent, dans ce genre de réunion, la moindre bagarre dégénère et se termine en bain de sang. En parlant de sang, l’avocate voit couler celui de Joël de son bras :

– Jenni : Eh… T’as vu Joël le sang qui coule de ton bras ?... Tu as gardé la seringue et la veine a du péter… Ludivine… Tu soignes ton mari et moi… Je vais m’occuper de lui…

– Ludivine : Oh mon Dieu… Viens vite mon trésor… Je vais te désinfecter ça à la salle de bains… Merci Jenni… C’est sympa de m’aider…

C’est la première fois qu’un tel incident se produit. Est-ce que le couple va en tenir compte ? Si ce soir tout semble se terminer dans le calme, les prémices de soirées plus risquées sont là. Il va falloir revoir l’organisation des « Drogue-party », pour éviter de finir entre quatre planches. Ce soir, tout rentre dans l’ordre, ce n’est qu’une anicroche sans conséquence. Pour permettre à tous les participants de retrouver leurs esprits, Ludivine et Jennifer débarrassent la table. Poudre, seringues, Ecstasy et compagnie, elles retirent tout. À la place, histoire de faire un break, elles apportent des bouteilles et des verres. Alcool fort et cigares pour les hommes, cigarettes pour les filles, en quelques minutes le calme revient.

Pas pour très longtemps hélas. Rien de tel que l’alcool pour doper les effets de la drogue. À tel point que tous les drogués en redemandent. Faut-il les satisfaire ou au contraire, persévérer sur la voie de l’abstinence ? Le drogué de tout à l’heure, sans doute plus allumé que les autres, s’en prend à l’une des filles :

– Drogué : Viens ma poupée… J’ai envie de te sauter… Tu verras… Sûr que t’en redemand’ra…

– Fille : Fous-moi la paix… T’es encore capable de bander dans l’état que tu es ?... Allez… Mais lâche-moi merde !...

Illico, évitant que le ton ne monte d’un cran, Ludivine décide de remettre la drogue sur la table. Tels des vautours affamés, les gars se ruent sur les sachets et les seringues. Indifférent, Joël en profite lui aussi pour se refaire une piqûre, pour remplacer celle qui avait été interrompue lors de l’accrochage. Dans la foulée, Jennifer elle aussi se fait un petit rail, pour garder la forme. Et Ludivine alors ? Elle promène son regard entre son mari et Jenni, intriguée autant que tentée :

– Jenni : Viens ma chérie… Je vois que tu meurs d’envie de te faire un snif… Après tout, c’est la maison qui paye alors autant en profiter !... Tiens… Fini mon rail pour commencer… Tu verras après…

– Ludivine : Non, merci Jenni… Je… À dire vrai je n’ai pas spécialement envie je t’assure… Disons que je suis plus interloquée…

– Joël : Mais vas-y ma p’tite cacahuète… C’est dingue l’effet que ça procure… J’ai l’impression de planer à quinze mille avec ce truc…

Oui, non… Non, oui… Finalement, pour couper la poire en deux, Ludivine accepte de se faire un pétard. Une des invitées lui en roule un avec plaisir. Tout le monde est satisfait. Les grimaces faites par Ludivine amusent tout le monde. Pourvu qu’elle n’en reprenne pas ? Comme toutes les addictions, c’est la première fois qui est la plus dure. Certes, elle se remémore le joint qu’elle avait été obligée de prendre au tout début. Ce soir c’est différent puisque c’est elle qui en a éprouvé le désir. Est-elle en train de glisser à son tour sur la mauvaise pente ? Son geste n’est pas anodin, elle s’en rend très vite compte et bien avant que le pétard ne soit terminé, elle l’écrase dans le cendrier.

Il est presque deux heures du matin. L’ambiance a repris de plus belle, tout le monde est ravi. Tout le monde, sauf Jennifer qui paraît soucieuse. Elle promène son regard sur le groupe en comptant sur ses doigts. Manquerait-il quelqu’un ? C’est en tout cas ce qu’elle affirme :

– Jenni : Où sont passés le drogué au nez cassé et la petite brunette qui était là ?... Ils ne sont pas partis ?...

– Ludivine : En effet, ils ne sont plus là… Ils doivent être en train de s’envoyer en l’air dans un coin !... Je ne sais pas comment il peut bander dans l’état où il est cet abruti !...

Sans doute a-t-elle raison ? Sous l’action du GHB, dont le drogué a dû avoir recours pour satisfaire ses envies, la jeune fille n’a pas résisté. À priori donc, inutile de s’affoler. Pourtant, d’un seul coup, un hurlement se fait entendre du bureau ou de la salle de bains. Joël se précipite dans le couloir et s’arrête net devant la porte de la salle de bains. Gisant sur le sol, le corps de la jeune fille baigne dans une mare de sang. Le jeune homme est assis sur le bord de la baignoire, son rasoir à la main.

Ludivine et Jennifer arrivent sur ces entrefaites. L’émotion des deux jeunes femmes est indescriptible. Les yeux effarés, le visage plus ou moins dissimulé derrière leurs mains, elles sont tétanisées. Courageusement, Joël s’approche du drogué, qui n’a pas bougé d’un millimètre. Délicatement, il lui enlève le rasoir des mains en l’enveloppant dans un gant, qu’il tend à Ludivine :

– Joël : Tiens ma chérie… Enveloppe-le dans une serviette pour que les flics puissent le conserver avec les empreintes… Ne le touche pas surtout…

– Jenni : Mais ça va pas la tête Joël ?... Parce que tu comptes faire venir les poulets ?... Je vais arranger le coup… Dans le milieu tout est prévu… Je vais appeler le boss qui va faire venir les nettoyeurs qui se chargeront du corps… Pendant ce temps vous attachez cet abruti à un radiateur du bureau pour qu’il soit mis hors d’état de nuire… Et ensuite, vous rejoindrez les autres comme si de rien n’était… Ils sont tellement défoncés qu’ils n’y verront que du feu…

Ludivine s’appuie contre la porte, n’osant pas regarder le corps de la gamine. Joël comprend qu’il vaut mieux laisser les flics en dehors du coup. Il est quand même surpris, pour ne pas dire choqué, de voir avec quel sang froid Jenni gère la situation. Le terrain devient de plus en plus glissant. Il avait vu au cinéma un film dans lequel effectivement, les truands faisaient appel à des « Nettoyeurs ». Sauf que là, ils sont impliqués totalement et si par malheur, les voisins ont entendu le cri de la jeune fille, les ennuis ne tarderont pas à venir.

Heureusement pour eux, le garage est situé sous l’appartement et la porte d’accès se trouve dans le couloir. Ainsi, le corps sera dégagé sans passer par l’extérieur. Jenni ne perd pas une seconde et garde le monopole des décisions :

– Jenni : Bon c’est OK, les nettoyeurs arrivent… Pendant ce temps, il faut envelopper le corps dans deux sacs poubelle et une couverture…

– Ludivine : Des sacs poubelle ?... Mais tu délires ou quoi ?... Ce n’est pas un tas d’ordure que je sache ?...

– Jenni : Non en effet… Mais les sacs auront le mérite de ne pas répandre le sang partout… En commençant par la couverture ma chère !... Allez… Au boulot… Les nettoyeurs n’attendent pas il faut que tout soit prêt à leur arrivée…

D’une main de maître, sans jeu de mot déplacé, l’avocate dirige les opérations. En deux temps trois mouvements, le corps de la jeune fille est saucissonné, prêt à être évacué. Pour faciliter le travail des nettoyeurs, avec Joël, Jenni descend le cadavre dans le garage. Ludivine, les larmes aux yeux et avec une violente envie de vomir, commence à nettoyer les traces de sang. Étant donné la partie sectionnée, les carotides coupées en deux, le sang a jailli jusqu’au plafond. Les peignoirs, les serviettes de bain, tout est maculé. C’est la première fois que Ludivine assiste à un meurtre, qui plus est chez elle ! Les mains tremblantes, elle fait de son mieux pour éliminer les traces. Au fur et à mesure qu’elle éponge le sang, elle rince les linges à l’eau bouillante dans la baignoire. Le spectacle est apocalyptique. À genoux, les cheveux qui se rabattent sur son visage en se mêlant aux larmes, Ludivine est au bord de la crise de nerf.

Pendant ce temps, arrivé au garage, Joël allume une clope et se passe les mains sous le robinet. Lui non plus n’est pas du tout dans son assiette. Il fixe intensément le corps allongé, qu’ils ont placé à côté de la voiture de Ludivine. Jenni quant à elle, paraît beaucoup plus calme. Joël est très intrigué :

– Joël : Comment fais-tu pour être aussi calme ?... Il y a une gamine qui vient d’être assassinée quand même ?... Et toi… Cool tranquille, tu fumes ta clope comme si rien ne s’était passé !... Et d’abord, qu’est-ce qui vont faire du corps tes… Nettoyeurs ?...

– Jenni : Ça, c’est pas notre affaire… Ils viennent, prennent le corps et disparaissent… Ce n’est pas le premier meurtre auquel j’assiste malheureusement… Ce qui explique non pas mon calme mais mon sang-froid !... Nuance… Sur ce point, il faut admettre que la mafia est super organisée… Ni vu ni connu… Les poulets trouveront le corps dans quelque semaines soit enterré soit en train de flotter dans une rivière…

L’avocate est presque cynique. Elle a réponse à tout et de par son comportement, Joël écarte toute probabilité de s’en faire une amie, comme l’était Monique par exemple. Puisque sa présence n’est pas indispensable, il décide de remonter pour aider sa femme :

– Joël : Je vais donner un coup de main à Ludivine… C’est horrible les traces de sang…

– Jenni : Surtout faites très attention… Si mes renseignements sont bons, elle était séropositive !... Je dis ça comme ça !...

Sympa ! Alors en plus du meurtre, voilà que le couple est plus ou moins exposé au SIDA… C’est la totale pour Joël, qui bondit dans les escaliers pour venir auprès de Ludivine. Heureusement, elle a l’habitude de faire le ménage et en voyant les gants autour des mains de son épouse, Joël pousse un soupir de soulagement. Très vite elle est informée et ne s’affole pas pour autant. La javel est là, en plus des gants, pour se prémunir d’une contamination potentielle. Le silence qui s’est abattu dans l’appartement, n’est pas générateur de bien-être pour le couple. Que font les autres drogués ? Ensemble, Ludivine et Joël se posent la même question. Pour le savoir, il suffit de se rendre au salon.

Abandonnant son épouse, Joël se précipite dans la salle à manger. Parvenu au seuil de la porte, il s’adosse contre le montant et croise les bras. Le petit rictus qui fendille son visage, en dit long sur le spectacle qui s’offre à lui. Un couple est occupé à faire l’amour et sagement, les autres continuent de se droguer. En voyant les regards de certains, Dieu merci, ils ne réaliseront même pas ce qui vient de se passer. Quand ils seront sur le point de s’en aller, Joël leur dira que le couple manquant est déjà parti, tout ira pour le mieux.

Le bruit d’un moteur devant l’immeuble attire l’attention du jeune homme. Il entre au salon et après avoir enjambé le couple en pleine action, s’avance vers la fenêtre. Serait-ce les nettoyeurs attendus ? La réponse vient très vite, quand il voit Jennifer venir vers les deux gorilles. Prudente, elle s’assure qu’aucun voisin n’est à sa fenêtre. Forcément, en levant la tête, elle voit Joël à qui elle fait un petit signe de la main. Du bout des doigts il lui renvoie le geste amical. Son esprit est ailleurs naturellement. Son attente n’est que de courte durée. Jenni et ses amis entrent dans le garage.

Quelques secondes à peine sont nécessaires, pour voir l’un des nettoyeurs ressortir et ouvrir le coffre de la limousine. Ensuite tout va très vite. Le second le rejoint avec le « Colis » sur l’épaule. La synchronisation est presque parfaite. Le premier s’installe au volant, le second referme le coffre et aussitôt, la grosse voiture s’éloigne. Le nettoyage n’aura duré qu’une minute à peine. Si bref qu’il ait été, dans le cœur de Joël, c’est une éternité qui vient d’égrener son temps. Il respire profondément, s’appuie sur le rebord de la fenêtre, laissant son esprit vagabonder. Le meurtre de la jeune fille aura été salutaire. Loin de manifester une envie quelconque de se droguer, au contraire, il prend conscience de l’enfer dans lequel il s’est enfermé depuis plus d’une année. Ce n’est pas le panorama qui s’offre à sa conscience, dont il mesure le peu de valeur, qui va lui permettre de changer d’avis. Il expire bruyamment deux ou trois fois, allume une cigarette et avec compassion plaint ces jeunes qui eux sont perdus. Les voix de Ludivine et Jenni le sortent de ses pensées.

Les deux femmes le rejoignent dans le salon. Elles aussi, avec peut-être moins de délicatesse, sont presque choquées de voir le couple en plein coït. Au passage, comme elle le ferait avec des chiens, l’avocate balance un coup de pied au cul au garçon :

– Jenni : Allez… Dégage de là… Vas baiser ailleurs du con… Non mais j’te jure !...

– Joël : Eh… Mais ça va pas la tête ?... Attends au moins que ce soit fini !... T’es atroce comme nana… Quelle tête tu aurais fait si Ludivine t’avait botté le cul l’autre jour ?...

Oui bon, passons. L’avocate oublie les deux jeunes et vient rejoindre Joël devant la fenêtre, suivie par Ludivine. Pour le trio le bilan est le même. La désolation et la tristesse se lisent sur leurs visages. La déchéance induite par cette saloperie de drogue, les interpelle au plus profond de leurs êtres. Ils en oublient même l’essentiel, à savoir le nettoyage de la salle de bains. Ludivine le confirme, tout est rentré dans l’ordre, les linges souillés sont dans la machine à laver :

– Ludivine : Heureusement, il n’y a plus aucune trace de sang et je viens de faire tourner une machine… Quoi qu’il arrive, même les flics n’y verront que du feu… Car j’ai comme dans l’idée qu’ils vont débarquer d’ici peu !...

– Jenni : Les flics ?... Mais pourquoi est-ce que tu crois que les poulets vont venir te voir ?... C’est inouï quand même !... Le ménage est fait, où sont les preuves ?... Calme-toi Ludivine… Tu es en vacances, profites en pour te reposer… On va arrêter les soirées quelques jours…

Voilà des paroles qui sont de nature à remonter le moral du couple. La fin de la phrase est suffisamment évocatrice du poids de Jenni au sein de la mafia. Serait-elle au-dessus de l’avocat dans la hiérarchie mafieuse ? Pour qu’elle se montre aussi sûre d’elle, tout porte à le croire. Cette pensée traverse l’esprit de Joël et Ludivine en même temps. Le regard qu’ils échangent en dit long, sur le doute qui s’empare d’eux à propos de leur amie. Et si c’était elle, le gros poisson qui passe éternellement entre les mailles du filet judiciaire ? Quoi qu’il en soit, ce petit répit de quelques jours, va permettre au couple de souffler un peu.

***

Les flics reprennent l’avantage

Cinq jours plus tard. Le repos n’aura été que de courte durée. Certes, les soirées de défonce ont bien été stoppées, mais la justice n’est pas restée inactive. Le corps de la jeune victime a été retrouvé dans un petit bois, proche du domicile du couple. Pourquoi diable ces abrutis de nettoyeurs ont-ils enterré le cadavre à moins d’un kilomètre de chez eux ? C’est précisément ce que le commissaire est en train de demander au couple, auditionné au commissariat :

– Commissaire : Écoutez-moi bien tous les deux… Tant que rien ne s’était passé, on a fermé les yeux… Vos soirées à la con on s’en fout… Mais là, le son de cloche est différent !... Il y a eu mort d’homme et forcément, nos relations vont se distendre un tantinet… Le mieux, c’est de tout nous dire...

– Joël : Mais enfin commissaire, puisqu’on vous répète que nous ne connaissons pas la victime !... Vous pouvez venir voir notre appartement !...

– Inspectrice : Mais… C’est bien ce nous allons faire mon petit lapin… Dès demain en plus… Les hommes de la scientifique et ceux des stups ont l’habitude de faire la chasse aux indices… Alors soyez raisonnables… Plus vite vous parlerez, plus vite le patron pourra vous aider !...

La réaction du couple le trahit. Le regard échangé entre Joël et Ludivine, atteste de leur implication dans le meurtre. Si comme ils le prétendent, ils n’avaient rien à voir là-dedans, Joël aurait réagi tout de suite. Là au contraire, les yeux presque baissés, il ne bronche pas d’un millimètre. Son silence l’accuse mais très vite, il se reprend et tente de fausser le débat. À ce petit jeu, le vieux briscard de commissaire ne s’en laisse pas conter. Comme le dit le proverbe, ce n’est pas au vieux singe qu’il faut apprendre à faire la grimace. Toutefois, le super flic minimise les risques et promet une enquête à décharge :

– Commissaire : Inutile de nous promener comme vous le faites depuis tout à l’heure… Je ne vous accuse pas, ça je vous en donne ma parole… Mais je suis convaincu que le meurtre a eu lieu chez vous… Si vous connaissez l’assassin vous me donnez son nom et le tour est joué !... En vous enfermant dans votre mutisme, vous aggravez votre cas… De simples témoins, vous pourriez être reconnus complices !... Voire coupables… Aux assises, la peine pourra être de quinze à vingt ans fermes !...

Un silence de monastère s’abat dans le bureau de la criminelle et incite les inspecteurs à se relayer pour faire craquer le couple. Ils sont innocents du meurtre, le commissaire le sent bien. Alors dans ce cas, pourquoi un tel mutisme ? Peut-être qu’en mettant la pression, l’un des deux va se mettre à table, c’est visiblement ce que le commissaire espère :

– Commissaire : Bon… Je crois qu’on a assez perdu de temps comme ça… Ou vous parlez, ou je vous place en garde à vue c’est compris ?...

Ludivine, apparemment plus solide que Joël, tente une habile diversion. Si l’interrogatoire se poursuit, elle le voit, son mari va se mettre à table. Mieux vaut tenter le tout pour le tout, afin de brouiller les pistes :

– Ludivine : Bon ça va… Inutile de monter sur vos grands chevaux… Le soir en question, on regardait un DVD avec Joël… On a entendu des cris dehors, puis des coups de feu… Et… Après plus rien… N’est-ce pas chéri ?...

– Joël : Oui, oui… C’est ça…

L’aplomb de la jeune femme sidère les policiers. En tentant de détourner la vérité, d’une manière aussi maladroite, elle ne fait hélas que conforter la conviction du commissaire. Il ne dispose plus de solutions amiables. Il estime à juste titre, qu’il a assez perdu de temps comme ça. Il essaie malgré tout encore une fois de permettre au couple de s’en sortir sans trop de casse. Brisant les propos de Ludivine, il dénie les coups de feu au profit d’un rasoir. Nouvel échec, nouvelles allégations de Ludivine qui, loin de défendre sa cause, isole le couple dans la suspicion. La coupe est pleine. Il est deux heures du matin :

– Commissaire : Il est deux heures, je vais vous placer en garde à vue… Mais avant je dois vous lire vos droits… Tout ce que vous pourrez dire à partir de maintenant…

– Avocate : Sera retenu contre vous… Etc, etc… La suite on la connaît… Bonsoir commissaire… La garde à vue n’ayant pas été prononcée et les droits de mes clients n’ayant pas été clairement édictés, si vous n’avez aucune preuve, je vous demande de relâcher mes clients…

Il ne manquait plus qu’elle ! Après une entrée triomphale, Jennifer exige qu’on enlève les menottes à Joël. Ludivine est soulagée. D’une part elle se sent moins seule et surtout, pour ce soir tout du moins, la garde à vue ne sera pas active. Stoïque, le commissaire et ses adjoints ne peuvent pas s’opposer et à regrets, libèrent le couple. Néanmoins, avant que Joël ne quitte le bureau il tente une dernière approche :

– Commissaire : Je sais que vous êtes innocents du crime… Et d’ici peu, vous regretterez de vous être montrés si têtus…

– Avocate : Des menaces ?... Je prends bonne note mon cher commissaire… Allez… On y va !..

Sans l’arrivée de l’avocate, les flics auraient gagné la partie. Le couple n’aurait pas résisté à la garde à vue. Ce n’est que partie remise et cette fois, fini la compassion. Dès cette minute, Joël et Ludivine sont rangés au rayon des criminels. Dommage pour eux, mais cette équipe de policiers n’a pas la réputation de faire les choses à moitié. C’est tout ou rien. Joël a refusé la main tendue ? Qu’à cela ne tienne, il connaîtra bientôt l’autre facette du commissaire.

Pour le moment, de retour chez eux, Ludivine et Joël se font tout petits dans leurs godasses. D’autant que Jennifer redevient l’avocate, cynique et impertinente. Certes, le couple n’y est pour rien et elle maudit les nettoyeurs qui ont bâclé leur travail. Mais quelle mouche les a piqués d’enterrer le cadavre si près de chez eux ? Après une pluie torrentielle, le corps de la victime avait été découvert par des randonneurs. La proximité du domicile de Joël et Ludivine, devenait la cible privilégiée du commissaire. Il faut trouver une parade rapidement :

– Jenni : On va les avoir sur le dos en permanence c’est plus que certain… Il va falloir détourner l’attention des flics pour brouiller leur enquête…

Joël est au bord de l’apoplexie. En dépit de sa détermination, Jennifer ne parvient pas à apaiser les craintes de son client. Quant à Ludivine, plus solidaire que jamais avec son mari, elle affiche la même arrogance et la même détermination :

– Ludivine : On s’en tient à la version que j’ai donnée… Les coups de feu le soir du meurtre…

– Jenni : Tu oublies à qui on a à faire ?... Le commissaire est un véritable pitbull et il ne lâchera jamais sa proie… Non… Nous allons devoir contourner l’obstacle d’une autre manière… Ah… Il va falloir vous préparer au débarquement !... Dès demain, tous les flics seront là pour fouiner dans la maison… Et où est-ce que vous avez mis le rasoir ?...

Là, c’est le calme absolu. L’avocate arrête de tourner en rond et réitère sa question, en vain. À en juger la mine déconfite de Ludivine, elle ne sait plus où elle a caché l’arme du crime. Étant donné le peu de temps qui leur reste, jamais ils ne retrouveront le rasoir avant la perquisition :

– Ludivine : C'est-à-dire que… Je… Pour être franche je ne sais plus où je l’ai caché !..

– Jenni : Bravo !... De mieux en mieux !... Heureusement que les flics sont là n’est-ce pas ?... Eux au moins ils mettront la main dessus en moins de deux !...

L’avocate est hors d’elle. Il est un peu moins de quatre heures ce qui veut dire que dans deux heures au maximum, la cohorte de flics investiguera les lieux. Joël, plus calmement, essaie de revivre la scène avec Ludivine. Peut-être qu’en retournant à la salle de bains et en revivant ces instants douloureux, un détail pourra mettre Ludivine sur la voie ? De toute manière, ce n’est pas en gueulant comme un charretier ni en injuriant Ludivine comme le fait Jennifer, que la chance pourra leur sourire. Ludivine apprécie le secours de son mari, qui ne mâche pas ses mots à l’encontre de l’avocate. Ils entrent dans la salle de bains :

– Joël : Écoute-moi bien Jenni… Si tu continues de gueuler de cette manière après Ludivine, je t’éclate tu as pigé ?... Si on en est là, toi et tes connards de la mafia y êtes pour beaucoup tu ne crois pas ?... Et jusqu’à preuve du contraire, c’est nous qui nous retrouvons dans le collimateur de la justice !...

– Ludivine : Calme-toi mon Poussin je t’en supplie… On est tous à cran c’est normal… Bon… La gamine était allongée là-bas… Près de la baignoire… Le merdeux était assis là… Sur le rebord…

– Joël : Exact… Ensuite, j’ai pris le rasoir que j’ai fait glisser dans un gant… Et je te l’ai tendu…

– Ludivine : En me demandant de l’envelopper précieusement dans une serviette, sans y toucher naturellement, pour préserver les empreintes…

Oui mais après ? Jennifer était là elle aussi elle devrait bien se rappeler d’un détail ? C’est ce que lui rappelle Joël, qui pour sa part se souvient très bien de la réflexion de l’avocate à propos des flics :

– Joël : Et toi Jenni ?... Que dalle ?... Tu te souviens j’espère la scène que tu m’as faite quand j’ai parlé des empreintes que les poulets pourraient relever sur le rasoir ?...

– Jenni : Oui, bon… Ça va Joël !... Je me souviens surtout de m’être éloignée pour appeler les nettoyeurs !...

– Joël : Les nettoyeurs… Parlons-en de ces deux branleurs… Ils auraient fait exprès de laisser le corps dans le petit bois que ça ne m’étonnerait pas !...

Là, il n’a pas tout à fait tort, Jenni n’en disconvient pas. L’heure n’est pas aux reproches, d’un côté comme de l’autre. Si le rasoir est retrouvé par la police, le couple va se retrouver en fâcheuse posture. Il faut donc tout mettre en œuvre pour le retrouver avant les inspecteurs. Calmement cette fois, centimètre par centimètre, la scène du crime est passée en revue. Armoires de toilettes, placards, tiroirs, tout est inspecté avec minutie. Durant près d’une heure, le trio fouille dans les moindres recoins sans hélas, mettre la main sur ce fichu rasoir. Même si l’arme est assez étroite, une fois emballée dans un gant puis enroulée dans la serviette, le volume ne doit pas passer inaperçu !

Il est bientôt six heures, cette fois les carottes sont cuites. Le rasoir est toujours introuvable. Il faut se résigner et espérer que les flics ne soient pas plus chanceux. Dans leur malheur, tous les trois sont clean, ni snif ni pétard, encore moins de piqûre. Le climat est plutôt morose, ce qui justifie un bon café :

– Ludivine : En attendant la mise à mort, je vais préparer du café… Je doute qu’il soit aussi bon en prison…

– Jenni : Toujours le mot pour rire Ludivine, c’est très bien… J’en prendrais un volontiers s’il te plaît…

Le ton de l’avocate s’est radouci. Nerveusement, Joël consulte sa montre, au moment précis où les lueurs des gyrophares font virevolter leur halot bleuté dans le salon. Machinalement, Joël se lève et jette un œil par la fenêtre :

– Joël : Oh les cons !... Y’a au moins dix bagnoles… Ils ont mis le paquet !... C’est pas encore six heures mes lapins… Faites gaffe !...

Il n’a pas le temps de revenir dans le canapé, que la sonnerie de la porte du hall retentit. Il ne reste plus qu’à prier le Bon Dieu pour que le commissaire ne trouve pas le rasoir. Sans parler des stocks de drogue, que ni l’avocate ni le couple, n’ont songé à dissimuler. Ludivine va ouvrir la porte :

– Commissaire : POLICE… Écartez-vous madame… Nous avons un mandat pour venir perquisitionner… Laissez-nous passer…

– Ludivine : Faites gaffe où vous mettez les pieds… On a mis des mines anti-personnelles…

Très drôle. Bien qu’elle tremble de la tête aux pieds, Ludivine essaie de donner l’impression d’être une femme vraiment forte. Le commissaire n’a pas envie de rire et aussitôt, donne ses ordres pour que l’appartement soit fouillé de fond en comble, sans oublier le garage. Une bonne dizaine d’agents en uniforme et trois ou quatre inspecteurs en civil, dont l’inspectrice que Ludivine déteste, envahissent les lieux. En quelques secondes, l’appartement est radiographié du sol au plafond. Avec un manque évident de respect, tout est déballé et jeté par terre.

Au salon, tranquillement installée dans un fauteuil, l’avocate examine le mandat. Elle fait juste remarquer au commissaire que l’heure d’entrée a été avancée de trois minutes. Six heures sont en train de sonner à la pendule, ce qui jette un froid dans le clan des policiers. Un vice de forme en vue ? En attendant, Ludivine apporte le café à Jenni et Joël. L’envie de se moquer de la petite inspectrice est plus fort qu’elle. Narquoise, elle fixe la fliquette :

– Ludivine : Désolée… Le bar est fermé miss… Vous pourrez toujours aller dans les chiottes ?... L’eau est très fraîche…

L’inspectrice est sur le point d’exploser, mais le commissaire lui demande de garder son sang froid. Ce n’est pas le moment de faire une bavure, l’avocate n’attend que ça. Mais l’inspectrice n’a pas dit son dernier mot. Sans rien dire, mais avec un plaisir presque sadique, elle ouvre les tiroirs du buffet et les renverse sur la moquette. Au passage, elle renverse et brise un ou deux vases auxquels le couple était très attaché :

– Jenni : Je note, non sans plaisir, avec quelle désinvolture et quelle maladresse vos hommes sont en train de commettre des erreurs qui vous seront préjudiciables…

L’avocate a raison. Perquisition ne veut pas dire démolition et tout ce qui a été brisé, devra être remboursé. C’est pour cela que le commissaire demande à l’inspectrice de se calmer et d’aller fumer une cigarette dehors. La sonnerie de son Natel retentit :

– Commissaire : Oui… Quoi ?... Où ça ?... Oh !... Surtout il me faut les empreintes du gus… Pardon ?... Non… Rien pour le moment… À plus…

Que se passe-t-il ? Le commissaire fait signe à un de ses agents en civil et les deux hommes s’en vont dans le couloir. Joël n’est vraiment pas rassuré. Quelle est la nature de cet appel et pourquoi le commissaire a-t-il insisté sur les empreintes ? Le mystère s’épaissit. Pas pour très longtemps heureusement. Car à peine le commissaire était-il sorti dans le couloir, qu’il revient au salon avec un large sourire aux lèvres. C’est pas possible. En voyant la serviette dans laquelle est enroulée le rasoir, il n’y a pas besoin de réfléchir sur la suite des événements :

– Commissaire : Je vois que l’on se comprend parfaitement… Si le rasoir se trouve dans la serviette, votre compte est bon cher monsieur…

Avec d’infinies précautions, comme pour faire durer le plaisir, le commissaire ouvre la serviette et prend le gant qui s’y trouvait du bout des doigts. Le café a du mal à descendre dans les gorges de Ludivine et de Joël. Plus sereine, l’avocate quant à elle boit le sien avec volupté :

– Jenni : On peut savoir où vous avez trouvé ça ?... Sauf si ce sont vos gars qui l’ont apporté… Je n’étais pas présente lorsqu’ils ont trouvé cette serviette…

– Commissaire : Le plus simplement du monde… Au-dessus du placard de la salle de bains… Inutile de faire votre cinéma cher maître… Eh bien voilà !... Merci de n’avoir pas jeté l’arme aux ordures… Ce sera un bon point dans votre procès monsieur Joël… Vous êtes invitée à poursuivre les recherches en notre compagnie cher maître…

Sur le placard !... Mais c’est pas possible. Ils étaient tous les trois pendant près d’une heure à retourner la salle de bains, alors que le rasoir se trouvait au-dessus de leurs têtes ! Délicatement, après avoir enfilé une paire de gants, le commissaire sort l’arme du gant et l’exhibe devant lui :

– Commissaire : Effectivement… Avec un rasoir comme ça, encore heureux que la tête de la victime n’ait pas été tranchée complètement !... Emportez ça au labo…

Avec beaucoup de soins, l’un des adjoints saisit le rasoir, qu’il place dans un sachet plastique. Au même moment, un agent en uniforme arrive en courant :

– Agent : Venez voir commissaire… On a trouvé des trucs…

Cette fois c’est le bouquet final, inutile d’espérer un miracle. Les sachets de drogue viennent d’être découverts à leur tour cela ne fait aucune doute. Jennifer cependant, préfère rester avec ses amis, pour préparer Joël à son arrestation. La situation n’est pas catastrophique. Heureusement finalement, que Joël avait eut la présence d’esprit de protéger les empreintes. Quand les flics verront qu’elles correspondent au cadavre qu’ils viennent de trouver, Joël ne pourra pas être inculpé d’homicide volontaire :

– Joël : Attends un peu… Tu veux dire que le mec qui a été refroidi c’est le drogué qui a assassiné la gamine ?...

– Jenni : Petit cadeau pour aider la justice mon ami !... Tu ne voulais pas qu’on le laisse en liberté tout de même ?...

Tu parles d’un cadeau ! Est-ce que la mafia se montrera aussi efficace pour empêcher Joël d’être traduit devant les tribunaux ? Vu la tête que fait le commissaire en revenant au salon, il en doute. Car même si le meurtre ne lui sera pas imputé, reste la détention de drogue et là, il en est conscient, il peut plonger pour quelques années en prison. En passant les menottes à Joël, le commissaire ne peut s’empêcher d’exprimer ce qu’il a sur le cœur :

– Commissaire : Tu vois où ça te mène ton entêtement ?... Tu vas payer pour ceux qui se servent de toi… Dommage… Allez… Embarquez-le… Quant à vous chère madame, un bon conseil ne quittez pas la ville sans nous en informer… On remballe les enfants…

Ludivine se précipite devant son mari, qu’elle serre très fort contre son cœur. Bon prince, le commissaire accorde au couple quelques instants de douceur. Très vite le calme revient dans l’appartement. Ludivine peut alors laisser parler son émotion et c’est dans les bras de Jenni qu’elle s’effondre…

***

Nouveau drame

Comme il fallait s’y attendre, grâce aux appuis hauts placés, le procès de Joël a débouché sur un non lieu. Aucune peine même avec sursis, de quoi faire exploser de rage le commissaire et ses collaborateurs. Était-ce vraiment dans le but d’enfoncer Joël qu’ils voulaient le voir emprisonné ? Rien ne peut l’affirmer d’une manière absolue. L’acharnement policier s’orientait plus sur sa propre sécurité. Mais la mafia est trop puissante et une fois encore, elle vient de prouver avec quelle facilité elle manipule les magistrats. Le commissaire parviendra-t-il à remonter enfin la filière et mettre hors d’état de nuire le big-boss local ?

Pour le couple, bien que la dette soit épurée, les ennuis ne font que commencer. La parole de l’avocat s’avère aussi fausse, que le sont ses soi-disant sentiments envers Joël. C’est en tout cas ce que Ludivine est en train de lui dire, sans langue de bois :

– Ludivine : Mais tu n’es qu’une ordure, dépourvu d’honneur et de dignité !... On a fini de payer nos dettes il me semble ?... Et tu continues de nous harceler ?... Où est la parole que tu nous avais donnée ?... Où sont les belles promesses ?... Tu veux que je te dise, tu me donne envie de vomir !...

L’avocat ne répond pas. À sa grande habitude, il évite les réponses hâtives, qui ne feraient qu’accentuer la colère de la jeune femme. Son bras droit, alias Jennifer, elle non plus ne réagit pas. Quant à Joël, embué par les rails qu’il continue de prendre, il se contente de suivre le débat en tournant la tête vers celui ou celle qui parle, comme l’avocat maintenant :

– Avocat : C’est vrai, vous ne me devez plus rien… C’est pour cela que vous êtes en vie !... Ma promesse était de vous épargner… Je n’ai qu’une parole… Je n’ai jamais dit que je sache, que vous deviez abandonner la drogue ?... Ça vous rapporte quand même pas mal de fric, non ?...

– Ludivine : Alors tu te casses, toi et ta photocopie… Oui je parle de toi Jenni… Je te prenais pour une femme de valeur et je constate à quel point tu n’es qu’un larbin collé aux basques de ce mec… Mais… Vous devriez faire gaffe… Moi aussi j’ai une parole… Et c’est au commissaire que je l’ai donnée… Je vais tout faire pour l’aider à démanteler votre réseau…

Photocopie… Larbin… Commissaire… Il y a des mots qu’il vaut mieux ne pas prononcer avec une telle désinvolture. Des mots qui sont autant de coups de poignard, que l’avocat combat de toutes ses forces. Ludivine est tellement spontanée et sincère, qu’elle occulte avec innocence, les dangers potentiels que son franc parler risque de générer. Elle persiste et signe dans son désir de démolir l’avocat. Naïvement, elle déballe sans retenue ce que le commissaire attend d’elle et de son mari. En l’écoutant avec la plus grande attention, l’avocat et Jennifer n’ont plus envie de rire. Ou Ludivine oriente ses interlocuteurs vers une fausse piste, ou elle est en train de trahir involontairement les secrets des policiers.

Le dilemme qui se pose à l’avocat, c’est le refus du couple de continuer à vendre la drogue. Ils ne doivent plus rien, n’ont plus d’obligation de poursuivre leurs activités de dealers. Seulement voilà, cela risque de peser lourd dans l’escarcelle de la mafia ! Il faut d’une façon ou d’une autre, inciter Joël et Ludivine à garder un pied dans le milieu. La manière douce suffira-t-elle ? :

– Jenni : D’accord, vous ne devez plus rien… Mais… Vous ne pouvez pas cracher de cette manière, sur les royalties générés par vos ventes non ?... Plus de soirées chez vous, on a tenu notre promesse je crois ?...

– Ludivine : Encore heureux !... Vous savez très bien ce qui arriverait aux défoncés, si j’appelle le commissaire !... Tout ce que je veux, c’est avoir la paix maintenant… J’aimerais que mon petit mari puisse se reconstruire pleinement… Et non le voir s’enliser jour après jour…

Rien n’y fait, Ludivine affiche une détermination encore plus virulente. La patience a des limites qui viennent d’être franchies. Cette fois, l’avocat se montre nettement plus incisif :

– Avocat : Écoute-moi bien pétasse… Assez joué comme ça, maintenant tu ouvres bien tes esgourdes… Ou tu marches avec nous ou ce sera contre nous… À toi de voir !...

– Jenni : Autrement dit… Ou tu deales, ou tu crèves… C’est pas compliqué ?... Tes combines avec l’autre taré de petit flic de merde ça ne nous fait pas peur…

– Ludivine : Arrête… Je vais pisser dans ma culotte tellement j’ai peur… Bande de cons !... Allez… Cassez-vous… Vous êtes tellement nuls que vous en devenez presque comiques par moment… Tout le monde tremble devant vous et ça vous fait bander… Mais quand on gratte un peu la croûte qu’est-ce qui reste ?... Des marionnettes désarticulées… Barrez-vous je vous ai dit… Pigé ?...

L’avocat n’insiste pas. Il sait que Ludivine est en liaison avec le commissaire. Mieux vaut ne pas attendre de le voir débarquer. Il opte donc sagement pour le départ, non sans afficher une fois de plus, la supériorité de son mépris envers le couple. Tôt ou tard il s’en doute, Joël sera en manque faute de stupéfiants. Ils ne veulent plus en vendre ? C’est leur choix que l’avocat respecte, en apparence du moins. Quant à Jennifer, en passant devant son ex-amie, elle lui adresse un regard d’une dureté jamais atteinte. C’est d’elle essentiellement, que Ludivine devra se méfier :

– Jenni : On se reverra bientôt… « Ma chérie »… Et tu peux me croire, ce jour là tu vas me payer cher ton arrogance…

– Ludivine : On verra bien… En attendant, en sortant évitez de trop être en vue… Les flics ont changé de méthode et ils ont décidé de tirer à vue maintenant !... Ciao !...

Après avoir refermé la porte de l’appartement, Ludivine ferme les yeux en s’appuyant contre le mur du couloir. Pour ce soir elle garde l’avantage, c’est indéniable. Pour combien de temps, là, c’est une autre histoire ! Sortant de son mutisme, elle affiche un visage tendu. Quelque chose la tracasse c’est évident. Peut-être qu’avec Joël, ils trouveront une issue ? Elle file au salon et paraît surprise de voir son mari l’esprit bien éveillé :

– Ludivine : Oh mon chéri… Que ça me fait plaisir de te voir les yeux grands ouverts… Comment tu te sens mon cœur ?...

Elle se précipite et vient se blottir contre lui. Ils restent un long moment silencieux, savourant comme il se doit ces instants romantiques. Dans l’absolu, il faudrait que Joël tire un trait sur les drogues dures. Un pétard de temps en temps s’il le souhaite, mais fini la coke et l’héroïne. Joël répond avec une voix limpide et sans hésitation :

– Joël : Je vais bien ma petite cacahuète… Tu crois vraiment qu’on est débarrassés de cette racaille ?... Tu n’aurais peut-être pas dû les insulter comme tu l’as fait Bibiche… T’as vu les tronches de l’avocat et de l’autre poufiasse ?... Ils ne lâcheront pas de si tôt j’en ai bien peur !... Tôt ou tard tu le sais bien, ils reviendront à la charge… Et là… Je ne donne pas cher de notre peau !...

– Ludivine : Ne t’inquiète pas mon biquet… Ils savent que le commissaire veille sur nous… Les caméras, les micros, ils sont au courant de tout…

C’est bien joli, mais le patron de la criminelle ne peut pas être là vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! En parlant de lui, une idée vient de germer dans l’esprit de Ludivine. Elle revient à la pensée qui brouillait sa lucidité tout à l’heure. Puisque Joël a les idées claires, elle lui fait part de ses doutes. Pourquoi les flics n’ont toujours pas réussi à mettre la main sur le commanditaire qui tire les ficelles ? Il suffit parfois d’un simple petit mot pour éluder les mystères les plus épais. Du mieux qu’elle peut, elle va clarifier ses pensées :

– Ludivine : Oui, je sais… C’est un peu brouillon ce que je t’ai dit… Je vais être plus précise… Tout à l’heure, en partant, la poufiasse de Jenni m’a dit : « Tu vas ME payer cher »… Elle a bien dit ME… Et pas NOUS… Et si c’était elle qui dirigeait tout localement ?...

– Joël : Écoute mon trésor… Tu attaches trop d’importance à des détails… ME… NOUS… J’avoue que je ne vois pas trop la différence !...

Beaucoup plus intuitive qu’il n’y paraît, Ludivine au contraire s’attache aux non-dits, à ces petits mots qui sont d’apparence anodine. D’autant plus, dès l’instant où ils sont prononcés d’une manière irréfléchie et spontanée. En remontant dans sa mémoire, elle recherche quelques bribes de phrases, dans lesquelles Jenni a pu parler avec franchise sans même s’en rendre compte. Pour être certaine de ne rien oublier, elle note sur un calepin les mots qui lui reviennent. Elle est persuadée que le commissaire, lui, les interprètera mieux que Joël.

Après avoir dressé la table et préparé le dîner, pendant que Joël termine son apéritif, elle décide d’appeler le commissaire. Elle ne peut pas résister à la tentation de lui faire part de ce détail qui est peut-être, la clef de voûte de l’édifice. Joël regarde son feuilleton préféré en sirotant son verre. Ludivine, plus convaincue que jamais, informe le commissaire :

– Ludivine : C’est bien ce que j’essaie de vous expliquer… À plusieurs reprises, comme en partant tout à l’heure, Jennifer… Je veux dire l’avocate… M’a clairement mise sur orbite avec ce ME au lieu de NOUS… À mon avis, elle pourrait bien être celle que vous recherchez ?... Mais je vous en prie commissaire… C’est bien naturel…

Amusé, Joël sourit en écoutant la conversation. Il savait que son épouse avait l’imagination fertile, mais là, il réalise à quel point elle peut se montrer absolument persuasive. Tant et si bien que l’invitation à venir les rejoindre, qu’elle vient de lancer au commissaire, est positive. Autrement dit, ils n’auront même pas le temps de manger tranquillement. Ils en ont l’habitude certes et Joël ne lui en veut pas. D’autant moins que lorsque Ludivine est dans un tel état d’excitation, elle est craquante. Et si l’excitation aboutissait à… Oui, bon… Le mieux qu’ils aient à faire pour le moment, c’est de casser la croûte. (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 44 pages, sur les 128 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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ISBN 978-2-970066-00-2

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