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Les extraits de tous les livres sont à lire sur le site. En aucun cas, une autorisation de diffusion ou de copie (même partiellement), ne sera accordée à qui que ce soit © Richard Natter.
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En ce début d'année, la famille TERNA attend un heureux événement ; la nomination de Patrice, au grade de chef de poste ! Ce n'est plus l'affaire que de quelques semaines, le temps que l'ancien chef parte à la retraite. Si tout va bien donc, fin février, il sera nommé, avec tout ce que cela engendre à tous les niveaux, sur le plan familial surtout. Le compte à rebours est commencé, en même temps que l'attente se fait de plus en plus pesante. Si pour Élise et Patrice, malgré tout, la modération est de rigueur, pour la petite Sophie, la musique est légèrement différente. Il faut reconnaître qu'un cadeau royal est en jeu pour elle, sitôt que son Papa sera enfin chef de poste.
En effet, dès que la première paye de chef aura été virée sur le compte, elle ira, le jour même selon les promesses faites, acheter une super mobylette ! On comprend mieux alors son impatience, même si par-dessus tout, elle est très fière pour son Papa. Dans son esprit en effet, depuis cette promesse d'avancement, c'est la confusion la plus totale. Étant venue plusieurs fois accompagner son père au travail, avec sa Maman, elle ne cesse d'amplifier jour après jour, l'importance de la mission de surveillance.
À ses yeux, autant que dans son cœur, tout se trouve démesuré. Le CNET devenant peu à peu une véritable forteresse, gardée par des hommes « Sûrs », eux-mêmes encadrés cela va de soi, par des « Chefs » à la hauteur ! Ben voyons ! Chaque fois qu’elle en parle, des étincelles jaillissent de ses yeux. La valeur du personnel n’a varié en aucune manière. Le CNET n’a pas changé non plus. Pour autant, dans le cœur de Sophie, maintenant que son Papa va être un des chefs, le site s’en trouvera encore mieux gardé.
Les hommes sûrs aujourd'hui, c'est bien entendu de son Papa dont elle parle, de la même façon qu'elle voit les chefs de postes tout autrement. En attendant le mois de février, dans sa petite tête, se bousculent les visions les plus romanesques et les plus invraisemblables. Elle échafaude autour de cette distinction, un véritable univers dans lequel, elle évolue avec beaucoup de grâce et d'aisance. Aujourd’hui encore, en ce dimanche radieux, elle est avec ses Parents au CNET. Tout ce qu’elle regarde autour d’elle, se métamorphose en objet précieux.
Elle personnalise tous les écrans, les voyants de contrôle, comme des amis de son Papa. Ils doivent lui obéir et bien faire leur travail ! En filigrane, c’est ce qu’elle paraît vouloir exprimer. Elle promène son regard, allant des écrans aux alarmes, avec le même sentiment d’apaisement. Couvrant son père de gloire, sans manquer, naturellement, d'y adjoindre les compliments et félicitations traditionnels ! Il est bien évident que Sophie est sincère, dans sa façon d'honorer comme elle le fait, le rôle futur de son père.
Mais il y a aussi dans ses propos, et Patrice n'en n'est pas dupe, une manière habile de passer la pommade, afin que la promesse soit bien tenue ! Que ne ferait-elle pas, pour être sûre et certaine de l'avoir sa première mobylette ? Seulement voilà, en dépit des promesses faites, il n'en demeure pas moins qu'il existe une condition !
Patrice tient avant tout, à veiller à ce que sa fille ne perde pas le sens des réalités. Elle l’aura sa « Mob » comme elle dit, c’est certain. Mais au prix d’un effort soutenu. Tout se mérite, rien n’est dû. Sophie peut tout à loisir planer sur son nuage. Mais elle ne doit pas pour autant, négliger son travail scolaire. Ce ne serait pas un service à lui rendre, en lui laissant croire qu’il suffit d’un sourire pour tout avoir. Là, Patrice est très dur. La condition ciné qua non, pour que les promesses deviennent réalité, c'est qu'elle n'ait pas plus de deux notes inférieures à la moyenne, au cours des mois de janvier et février ! Soit quatre mauvaises notes en tout ; disons cinq au maximum. C’est dur en effet ! Le reste de la journée est terne dans le cœur de Sophie. Si bien qu’en rentrant le soir à la maison, elle est muette, nostalgique. On imagine aisément la déception et le doute, qui s'installent dans le cœur de la pauvre gamine, qui voit déjà son rêve s'évanouir en fumée :
– Sophie : Ça va être très dur Papa tu sais !... Deux notes seulement en dessous de la moyenne ?... Je ne suis plus une petite écolière en sixième !... Cette année, les programmes sont assez ardus !...
– Patrice : Je sais ma chérie !... Mais je sais surtout que tu n'es plus une gamine, comme tu viens de le faire remarquer... Et que tu n'as plus dix ans !... Donc, tu es presque une adulte à présent, capable de gros efforts !...
– Sophie : Alors... Si j'ai trois notes au-dessous de la moyenne... Plus de mobylette ?... Tu es dur avec moi tu sais Papa !... Dis-moi que tu as changé d'avis plutôt !...
– Patrice : Tu sais ma chérie... Le monde appartient à ceux qui veulent vraiment y arriver... Ceux... Pour qui le mot sacrifice a une valeur... Qui dit sacrifice, dit surtout, faire abstraction de tous les paramètres nuisibles... C’est ainsi, il faut faire des choix, et s'y tenir !... De nos jours, les faibles n'ont plus de place, et ils se font bouffer par tous ceux qui ont le plus gros appétit !... À toi de me prouver que tu as envie d'être parmi les grands !... Je sais que tu en es capable… Mais tu sais aussi que je n’ai qu’une parole !... Alors à toi de nous prouver, à Maman et à moi, que tu es la plus merveilleuse des filles…
Bien qu'elle fasse un peu la moue, Sophie ne peut rien faire d'autre que donner raison à son père. En sachant surtout, qu'il ne cédera pas un pouce de terrain ! Une seule façon de s'en sortir, faire abstraction des caprices et exclure ses habitudes de petite fille gâtée. Toutes les pensées négatives et autres manifestations égoïstes, dans lesquelles elle s'est enfermée depuis presque un an. Cette petite leçon de morale, lui est vraiment salutaire, et on le sent bien, elle est fermement décidée à se consacrer à fond, à son travail. Ce soir, elle tient à démontrer qu’elle a bien saisi le sens des propos de son Papa. Sitôt le repas terminé et la vaisselle rangée, contrairement à ses habitudes, elle subjugue ses Parents. Est-ce un effet d’annonce ou une réelle prise de conscience ? Toujours est-il qu’elle est déterminée :
– Sophie : Bonne nuit Papa... Bonne nuit Maman... Je vais réviser un peu avant de m'endormir... Il faut que je sois en forme, car demain j'ai un contrôle en maths !...
– Patrice : Tu ne regardes pas la télé ?...
– Sophie : Je présume qu'elle fait partie des « Paramètres nuisibles »... Dont tu parlais si habilement tout à l'heure mon petit Papounet ?... Bonne nuit !...
La petite pointe d'ironie et le ton employé, amusent ses Parents, qui l'embrassent très fort avant qu'elle ne disparaisse sagement dans sa chambre. Une fois seule, Élise peut enfin donner son avis et naturellement, tenter autant que faire se peut, d'amoindrir l'autorité paternelle. En aucun cas, elle ne se permettra de s'opposer à son mari, devant sa fille. Ce n'est pas, loin s'en faut, du dénigrement, mais une manière subtile et raffinée de respecter une éducation.
Rien n'est plus catastrophique en effet, pour un enfant, que de sentir l'un ou l'autre des Parents prendre sa défense, contre l'autre conjoint. Au départ c'est un jeu, qui se transforme peu à peu en conflit, avant de se métamorphoser en drame familial. Une fois encore, Élise apporte la preuve de sa très grande diplomatie, tout en jouant son rôle de Maman poule, que tous les enfants recherchent et apprécient :
– Élise : Tu ne penses pas avoir été trop sévère mon chéri ?... C'est une question que je te pose... Deux notes en dessous de la moyenne seulement !... La pauvre !...
– Patrice : Elle en est capable... Encore faut-il qu'elle s'en donne les moyens, comme ce soir par exemple... Elle a beau le prendre un peu de haut, n'empêche que la mobylette devient un but, une sorte d'objectif qu’elle doit atteindre !... Sans doute plus que jamais, vient-elle d’en prendre conscience… On n’a rien sans rien… Et c'est tout ce qui compte !... Crois-moi Bibiche... Je crois qu’elle a eu assez d’exemples de lutte et de sacrifices, pour être en mesure de les appliquer…
– Élise : Je sais bien que tu as raison... Mais... Si tu veux me faire un petit plaisir... Je ne lui dirai rien sois tranquille !... Mais... Même si elle en a trois, ou quatre mauvaises notes... Avec toutes ces matières quand même !... On lui achètera quand même sa mobylette ?...
– Patrice : C'est presque du chantage çà ?... Rassure-toi ma chérie... J'accepte bien entendu... Mais j'espère que tu es d'accord avec moi ?... Je sais qu'elle en est capable... Mais il fallait qu'elle comprenne que l'on obtient toujours ce qu'on désire, à condition de s'accrocher... Je veux bien accepter trois notes en dessous de la moyenne... Oui, bon, d’accord, je ne vais pas chipoter… Disons quatre au maximum, et elle l’aura sa mobylette… À ce sujet, je dois te demander de garder le secret, car je l’ai commandée la semaine dernière… Sous réserve naturellement !...
Élise est ravie. Au-delà de l’apparence, Patrice adore sa fille et il veut la voir réussir. Il ne veut que son bonheur et surtout, la voir s’épanouir dans la vie. Il refuse de la voir galérer comme lui-même l’a fait jusqu’ici, faute de diplômes. Il n’est peut-être pas toujours très habile, mais elle est là pour compenser :
– Élise : C'est pour cette raison que je garderai le secret... Je te le jure... Je crois qu'avec tous les exemples qu'elle a eus... Elle a parfaitement compris !... Ce petit effort supplémentaire, ne pourra que développer en elle le sentiment des vraies valeurs... Mais... Sachant qu'elle va tout faire pour te donner… Pour nous donner satisfaction, tu ne veux pas faire un autre petit effort mon chéri ?... Disons... Maximum cinq notes… En dessous de la moyenne !... Est-ce que ça te convient ?...
– Patrice : Non mon amour... J'ai dis quatre... Si vraiment elle fait le maximum, comme tu dis... Elle ne devrait en avoir aucune... Je me base sur le trimestre précédent, où elle n'a que huit notes mauvaises, en quatre mois !... Comment veux-tu que je tolère cinq notes en seulement deux mois ?... Non !... Désolé Bibiche... Mais je ne céderai pas... Ce n'est pas un service à lui rendre... Si elle échoue, la mobylette sera à toi…
Certes, Élise est quelque peu peinée devant la fermeté de son mari, mais d'un autre côté, elle est rassurée de sentir à quel point il s'investit dans son rôle d'éducateur. Main de fer dans gant de velours, il assume ses responsabilités envers sa fille avec beaucoup de sérieux. Pour sa part, Élise tient à jouer son rôle de Maman avec tout autant de perfection, ne serait-ce que pour compenser le vide affectif auquel Sophie a été confrontée durant ces premières années d'existence. Car il ne faut pas perdre de vue que les nouvelles donnes, peuvent la perturber. La joie et le bonheur, sont parfois aussi troublants que la peine et le chagrin. C'est la raison pour laquelle, revenant sur la question, Élise prend une nouvelle fois la défense de sa fille :
– Élise : D'accord !... Toi tu lui accordes deux notes ?... Alors moi disons trois !... Comme ça on arrive à cinq au maximum... C'est vrai quoi, mon Poussin !... Plus elle progresse dans son année scolaire, plus les programmes sont draconiens !... Chacun sait que le premier trimestre est avant tout une orientation !... D'un autre côté, si on la pénalise trop sévèrement pour une ou deux malheureuses notes... Alors qu'elle aura fait le maximum... Elle pourrait se sentir frustrée tu ne crois pas ?...
– Patrice : D'accord !... Tu as raison une fois de plus... De toute façon je n'ai pas le choix ?... Si je refuse, vous serez deux à me faire la gueule n’est-ce pas ?... Je commence à vous connaître toutes les deux… Complices jusqu’au bout des ongles… Ça promet !...
– Élise : Ne dis pas une chose pareille mon amour... Tu sais très bien que je ne mettrais jamais en péril ton autorité... En sa présence naturellement… Et encore moins l'harmonie de notre amour... Je sais aussi qu'à ses yeux, tu es l'exemple vivant de la volonté et du sacrifice... Elle est très fière de toi tu sais !... Elle t’admire énormément… Je suis sûre qu’elle va nous épater et qu’elle n’aura qu’une seule note au-dessous de la moyenne… Je crois qu'elle a compris ton message... Je suis certaine qu'elle gagnera ce challenge... Car en plus, je ne me vois pas sur la mobylette, pour aller faire les courses !...
Pour rien au monde en effet, Élise ne voudrait court-circuiter Patrice vis-à-vis de Sophie, au risque de la perturber gravement. L'éducation est une réelle mission, concrète, absolue, qui se doit d'être prise avec le sérieux qui s'impose. Trop de Parents de nos jours, hélas, dépassés par les événements ou par négligence, s'écartent de leurs devoirs et peu à peu, démissionnent.
Les conséquences inéluctables, inutile de s'y attarder plus que de raison ! Recrudescence de la délinquance primaire, vols, drogue, prostitution, toute la panoplie offerte si généreusement à une grande partie de la jeunesse actuelle, abandonnée beaucoup plus que fautive. Sophie, à l'instar de toutes les jeunes filles de son âge, est tout à la fois une poupée d'amour, naïve et innocente côté affectif, en même temps qu'elle devient une ravissante demoiselle, qu'il est impératif de surveiller comme du lait sur le feu.
Bientôt quinze ans ! Âge ingrat par excellence, où l'adolescent éprouve des sensations aussi imprévues que variées. Ce qui implique, et exige, une harmonie parfaite au sein du foyer, afin de palier aux risques de débordements intempestifs. Là encore, les drames de la mésentente sont à l'origine de bien des malheurs et de plaies indélébiles, dans le cœur des enfants qui deviennent, malgré eux, des témoins impuissants.
Parents alcooliques, déchirés par la jalousie ou l'ennui, confrontés aux problèmes de chômage, de logement, de relation. Bref, autant de motifs et risques potentiels de désunion, qui occasionnent des déséquilibres très souvent irréversibles, débouchant inéluctablement sur les crises, auxquelles sont confrontés la plupart des jeunes. Crises d’autant plus sévères, que la société elle-même occulte et minimise. Ils cherchent leurs repères sans le moindre appui, livrés à eux-mêmes dans cette jungle ingrate et injuste que l'on apparente à une société ; qui se contente, pour se donner bonne figure, de les montrer du doigt ! On s’étonne hypocritement de voir la jeunesse désœuvrée. Que fait-on pour l’aider à surmonter ce handicap ?
Bien que n'ayant jamais été abandonnée ni délaissée par son père, Sophie n'est-elle pas venue spontanément, dans les bras d'Élise pour y trouver l'amour qui lui manquait ? Le cœur d'un enfant n'est-il pas fait, pour naître, grandir, et s'épanouir, entre une Maman et un Papa ?... Il l’est beaucoup moins à mon avis, entre deux personnes du même sexe.
De nos jours hélas, cette théorie fait partie du passé et son éclat, suranné autant qu'indécent, devient un vocabulaire abscons que nul ne désire enseigner. On fait des gosses pour toucher des allocations, pour payer moins d'impôt, pour obtenir des prêts, sans se soucier le moins du monde de leur devenir et encore moins, de leur éducation !
Rien ne va plus dans le couple ?... Au diable les préjugés, le divorce fait partie du jeu ! On s'arrange à l'amiable, on se partage les biens, et les pauvres enfants martyrs, deviennent une véritable monnaie d'échange : « File-moi la voiture, et je te laisse la gamine » !... Combien de Sophie pleurent ainsi, en silence le plus souvent, sans que quelqu'un soit là pour les entendre ?...
« L'enfer pour un Enfant au siècle d'aujourd'hui
Le martyr incompris de Parents désunis
L'éternel délaissé celui qu'on n'entend pas »
(Extrait de mon poème : « Maman dis-moi Pourquoi »)
Malheureusement, très peu retrouvent leur équilibre et l’harmonie, au sein d'un nouveau foyer, qui, naturellement, devient une gageure dans l'idée même de sa conception. Chat échaudé craint l'eau froide. C'est ainsi que la plupart de celles et ceux qui ont souffert, hésitent à rebâtir une union officielle. Au bénéfice moins glorieux de l'union libre, aléatoire et précaire par excellence. Là encore, on ne se soucie que très peu de l'équilibre de l'enfant, qui suit du mieux qu'il peut les caprices du Parent au travers de ses expériences successives. On le promène ainsi au gré de nos fantasmes, en parfaits égoïstes, sans même lui demander son avis. On lui impose sans vergogne, la présence de nouvelles personnes auxquelles il devra s’habituer.
« Deux Papas deux Mamans de nouveaux Grands-Parents
Il ne sait plus du tout à quel saint se vouer ;
Il aime son Papa il aime sa Maman
Il voudrait tellement pouvoir les retrouver »
Tous ces aspects des vies brisées, ils en ont parlés ni peu ni assez bien avant de vivre ensemble. Il devient plus clair de comprendre l’attitude de Patrice à l’égard d’Élise. La crainte, le doute, la peur aussi, mais bien davantage, le respect de sa fille. Une aventure de temps à autres, passe encore. Il ne s’en est d’ailleurs pas privé avant de la connaître ! C’est dire si leur union aujourd’hui, est revêtue de ses plus beaux atours. Les yeux remplis de tendresse, Patrice admire l’aura de sa ravissante épouse. Il s’était juré de ne plus « Tomber dans le panneau » de l’amour. Est-ce qu’il le regrette aujourd’hui ? Élise, qui était partie dans cette brève méditation, est brusquement rappelée à la réalité par Patrice :
– Patrice : Chérie ?... Coucou !... Où es-tu ?...
– Élise : Excuse-moi... Je pensais à tous ces problèmes que rencontrent les jeunes actuellement... Dire qu'on ne fait rien pour les aider !... C'est scandaleux !...
– Patrice : Mais si ma chérie... Au contraire, on fait tout, pour les aider... À mieux se casser la figure !... La majorité à dix huit ans... L'émancipation... Bientôt le droit de vote à seize ans !... C'est pas beau tout çà ?... Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour gagner des voix aux élections !...
– Élise : Tu as raison !... Comment demander à un jeune qui sort à peine de l'œuf... De s'engager en parfaite connaissance, politiquement parlant ?... Elle est belle la société !...
– Patrice : Ce ne sont pas les enfants que j'enfermerais en maison de redressement !... Ce sont les Parents que je mettrais en prison oui !... Mais là encore... Bravo la politique !... Non seulement la plupart des adultes ne s'occupent plus de leurs enfants, mais en prime, on leur offre la possibilité... Légalement et en toute impunité... De s'en débarrasser encore plus vite !... Donc... D'en faire des assassins en puissance !...
– Élise : Et pour favoriser tout ça, on offre généreusement les allocations... Pour en faire un peu plus, histoire de respecter l'éthique de la démographie !... Enfin !... On ne va pas refaire le monde... Le principal c'est que nous soyons parvenus... Nous... À sortir de l'enfer !... C'est triste pour les autres, mais au fond, chacun n'a qu'à se prendre en charge un peu plus, sans toujours compter sur les voisins !...
C'est triste de parler comme elle le fait, mais au fond, elle est dans le vrai à cent pour cent ! Trop de gens se complaisent dans leur médiocrité, préférant jouer les assistés, plutôt que de tout mettre en œuvre pour changer de statut. Élise et Patrice n'ont pas ménagé leur peine et peuvent, légitimement, savourer la victoire qui est la leur. C'est pour cette raison qu'elle vient se blottir contre son mari, assise en amazone les pieds repliés sous les fesses, la tête bien calée sur les jambes de Patrice.
La soirée s'achève ainsi devant la télé, en dégustant un bon digestif. Il faut dire que de par leur travail de nuit, ils n'ont pas souvent l'occasion de passer de tels moments, ce qui explique qu'ils en profitent au maximum. Là encore, force est de constater que la modestie et l’humilité priment sur l’apparence. Loin des soirées mondaines, ils privilégient l’intimité de leur cocon.
Il n'est pas rare de les voir tous les trois, lorsque Sophie n'a pas cours le lendemain, jouer au scrabble ou autre jeu de société jusqu'à deux ou trois heures du matin ! Lorsqu'ils sont seuls, comme ce soir, ils affectionnent tout particulièrement le rami ou les réussites. Mais ce soir, beaucoup plus encore que les autres fois, plane sur le couple une très forte odeur de désir, à en croire les regards échangés. Sophie doit dormir depuis longtemps, ce qui offre au couple l’occasion de se laisser envahir par les frissons qu’ils affectionnent tant. Les émotions suscitées par les caresses de son mari, conduisent peu à peu Élise au sommet de l'envie qui se traduit, naturellement, par un aveu franc et direct. Le plus sage donc, est de les laisser finir tranquillement leur soirée, dans la volupté et la passion et les retrouver quelques semaines plus tard, plus exactement début février.
***
Les derniers mètres qui le séparent du poste de garde, paraissent interminablement longs et éprouvants. Pour la première fois, il va assumer sa vacation en qualité de Chef de Poste, avec tout ce que cela comporte en émotions. Certes, tout est prévu, en ce qui concerne le traditionnel arrosage de cette prise de fonction. Mais Patrice se sent vraiment différent. Aurait-il pris la grosse tête ? Pas du tout, bien au contraire ! Seulement il prend son rôle très au sérieux et ne tient pas à faillir à la tâche. En commençant, par ne pas trop abuser des verres d'alcool durant cet arrosage.
Oui pour fêter comme il convient un événement de cette importance, mais non pour qu'il se transforme en exagération de quelque sorte qu'elle soit. Trop souvent et il le sait, les excès conduisent à des attitudes pour les moins étranges, entraînant des propos démesurés souvent générateurs d'incidents regrettables. Savoir se contrôler, se maîtriser en toute circonstance et doser judicieusement les proportions, pour lui comme pour ses hommes d'ailleurs, implique une parfaite maîtrise de soi.
Là, gageons qu'il sache se montrer digne de ses nouveaux galons. Mieux vaut ne pas songer à toutes les remarques, niaiseries et autres attaques, dont le couple ne manquera pas de faire l’objet. Le mariage, la maison et ce soir la promotion, l’on peut dire que pour le couple, l’harmonie est totale. Ils n’ont pas été épargnés par l’adversité. Cette revanche sur la vie est en tout point valorisante.
Élise est vraiment fière et pour elle, ce soir n'est vraiment pas un soir comme les autres, loin s’en faut. Bien sûr, ils ont déjà arrosé la promotion à la maison, avec les Parents et les amis intimes. Mais en arrivant ce soir au CNET, elle éprouve un sentiment profond d'admiration et de craintes tout en même temps. Ce n'est certes pas à l'égard du personnel, puisque depuis plusieurs mois, l'équipe de nuit est la même, et tous les gardiens sont de chics types. Mais, à l'instar de Sophie il y a quelques semaines, elle a le sentiment que soudain, les vacations vont se transformer en véritables missions, périlleuses et palpitantes.
Pour elle aussi il faut l'admettre, le fait d'être la femme « Du Chef », va changer beaucoup de choses. À en juger les préambules en ce domaine, dont ils ont été victimes tous deux ces derniers mois, les réflexions vont fuser de tous bords. Tout d'abord, les compliments vaseux et hypocrites, masquant la jalousie de ceux qui se forceront à les prononcer. À tout bien choisir, ils sont encore préférables aux attaques pernicieuses. Reste, les coups d'épée dans le dos et autres pièges, qu'il faudra contourner et dominer.
Au delà de toutes ces considérations, le fait est qu’Élise considère désormais, le rôle de son mari autrement. Une autre dimension est soudain apportée à la fonction de chef de poste. Il y a quelques jours encore, une alerte n'avait pas la même signification, qu'elle en aura à partir de ce soir. C'est lui, Patrice, qui devra maintenant prendre les décisions qui s'imposent, et non plus, se contenter d'exécuter des ordres. Elle ne l’avouera jamais c’est certain, mais Élise est elle-même différente.
Comme tous les soirs, ils garent leur voiture sur la plate-forme supérieure, à l'intérieur du centre. Même à ce niveau, la hiérarchie est respectée. Le chef dispose en effet d’un emplacement, juste devant l’entrée. Avant de descendre, main dans la main, au poste de garde où, on l'imagine un peu, les équipes attendent son arrivée avec impatience :
– Élise : Pas trop crispé mon chéri ?... Tiens, si tu veux bien prendre les bouteilles... Je vais prendre les gâteaux et nos affaires...
– Patrice : Un peu crispé tout de même !... Si tu veux tout savoir... J'ai le trac, tout simplement !... J’ai une grosse boule sur l’estomac… Ça me rappelle la scène, quand je faisais mes spectacles… Aujourd’hui, la représentation est radicalement différente !... Hier simple gardien, aujourd'hui chef de poste... La transition est si brusque que j'ai l'impression de rêver !...
– Élise : Est-ce que je peux embrasser mon « Chef » ?... Sans vouloir abuser de la situation bien entendu !...
– Patrice : Attention chère madame !... Inutile de chercher à fayoter dès maintenant !... Pour cette fois je passe... Mais, attention, n'y revenez pas trop souvent...
– Élise : Monsieur le chef de poste a peur de s'habituer aux bonnes choses ?... Je t'adore !...
Les bras bien chargés, le cœur battant et la respiration haletante, le couple se dirige à présent vers le poste de garde. La tendresse d'Élise, son sourire et la douceur de ses propos, remontent un peu le moral de Patrice. C'est vrai, on ne franchit pas ainsi le pas vers une promotion de cette nature, sans en éprouver un sentiment de malaise. Non pas qu'il doute de lui, mais quand même !
Du jour au lendemain, se sentir propulsé vers la plus haute marche du podium, n'est pas sans provoquer quelques picotements au fond des yeux et du cœur. Heureusement, avec sa petite femme, il se sent en sécurité. Elle est tellement tout pour lui, que sans elle, il serait sans doute bon à rien. Pour elle, il est prêt à affronter les pires difficultés, devant lesquelles, sans aucun doute, il capitulerait autrement.
À l'intérieur du poste, les regards se posent tous presque simultanément sur Élise ! Il faut dire que pour la circonstance, elle a de façon exagérée, amplifié démesurément la beauté de ses toilettes. Telle une poupée, maquillée comme un mannequin, son regard bleu perce les ténèbres de la nuit. Ce qui est loin de passer inaperçu ! Provocation ?... Peut-être bien ! Plus sûrement, elle tient à exprimer sa fierté, loin du faste des apparences.
D'autant qu'avec son mari, la complicité est totale et à ce petit jeu, ils s'amusent tous deux comme des fous. Loin de s’adonner à des pratiques immondes, le couple sait avant tout jouir des meilleurs moments. La séduction fait partie de leur vie et ce soir, ils sont comblés. Il suffit de regarder le visage de Patrice, pour être convaincu de cette complicité. Mais ce n'est qu'un jeu car il le sait, de par ses fonctions, nul ne manquera de respect à son épouse bien au contraire. Même si, comme on le sait, cela va en coûter à certains ! Patrice réglera ses comptes au fur et à mesure qu'il le pourra, sans précipitation ni anticipation. Sans animosité non plus, Élise le sait bien.
À tour de rôle, c'est ainsi fait en fonction des différents plannings, tous les gardiens qui se sont amusés à déblatérer des insanités sur Élise, seront sous ses ordres. Là, chacun le sait, il ne fera pas bon manquer à son devoir ! Ce n’est pas qu’il soit rancunier, loin s’en faut. Méchant encore moins, tout le monde en est conscient. Néanmoins, il ne supporte pas ce genre de comportements tout à fait stupides. La direction de la SIRA en est convaincue, au point d’avoir élaboré les plannings dans ce sens. Une sorte d’épuration qui ne sera que bénéfique à tous. À son image, Patrice attend de ses équipes, un franc parler permanent.
Il veillera au grain c’est certain. Toutefois, ce soir n’étant pas fait du même bois que les autres nuits de garde, il a tout fait pour éviter les premiers conflits. Pour sa première vacation en effet, en qualité de chef de poste, il s'est arrangé avec le responsable du calendrier, afin d'être entouré de tous les amis. Tous ces gardiens avec lesquels il s'entend très bien et qui sont fort heureusement, les plus nombreux. Il eût été navrant en effet, de gâcher le plaisir de lever son verre, avec en face de soi, des têtes qu'on a envie de démolir !
Tel n'est donc pas le cas, ce qui ne peut qu'enlever le risque de débordement. Car la réputation de « Cogneur » de Patrice, le précède depuis quelques mois. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent du poste de garde, Patrice sourit en pensant à ceux qui le craignent. Le couple arrive enfin devant la porte d’entrée. Moment d’intense émotion, en voyant les gardiens de l’autre côté de la baie vitrée. Galant naturellement, Patrice ouvre la porte à son épouse. Élise est très mal à l’aise en croisant les regards de ses collègues. Elle réalise que peut-être, elle a forcé sur sa tenue vestimentaire. Comme il fallait s'y attendre, l'arrivée à l'intérieur du poste ne se passe pas sans quelques taquineries de routine, dont Régis est si friand :
– Régis : Messieurs... « Garde, à vous » !... Présentez... Les verres !... Que votre Seigneurie se donne la peine de venir partager nos humbles gamelles…
Patrice est très touché par cet accueil fraternel. Il ne manque pas de répartie et répond à Régis comme il convient :
– Patrice : Repos... Vous pouvez fumer... Et remplir vos verres au robinet !... Je plaisante bien sûr… Merci pour tout les amis… C’est… C’est vachement sympa… Votre accueil me va droit au cœur…
– Régis : Félicitations vieux frère... Viens que je t’embrasse même si je n’ai pas de penchant homo… Bonsoir Élise... Oh mon Dieu !... Mais tu es absolument divine et ravissante !... Tu as décidé de nous faire perdre la tête ou quoi ?... Le charme, la beauté… Quel dommage quand même que tu aies choisi le moins beau d’entre nous !... Mais bon… Les goûts et les couleurs comme on dit…
– Élise : Merci... C'est très gentil !... Dommage pour tes propositions, mais… J’ai choisi au contraire, le meilleur… d’entre vous !... Bon… Si vous voulez bien m'aider à tout préparer ce serait sympa... Je présume que notre chef va être occupé à d'autres choses pendant quelques minutes ?...
– Patrice : Oui !... Et ça fait tout drôle !... En attendant que la direction soit là, je vais prendre les différentes consignes... Pendant ce temps tu t'occupes de la préparation avec les gars ma chérie ?...
– Régis : À vos ordres... Ô… Chef vénéré !... Si madame veut bien me donner ses instructions...
Le ton est donné pour la suite de la soirée. Mais pour le moment, Patrice commence véritablement ses fonctions de responsable et, comme de coutume, fait le point avec le chef de poste qu'il relève. Il est lui-même surpris des automatismes qu’il enchaîne sans même réfléchir. Les relevés des différents points stratégiques, les anomalies constatées, tout s’effectue sans la moindre difficulté. Ces gestes, auxquels il assistait jusqu’ici, machinalement sans n’y prêter qu’une attention relative, deviennent soudain primordiaux. Finalement, sur ce point il rejoint Élise et Sophie. À savoir, une importance accrue à la mission qui lui sera désormais confiée au quotidien. Aussi, est-ce avec un sérieux et une attention soutenue, qu’il s’enquiert de toutes les recommandations du chef qu’il remplace :
– René : Tu surveilleras la chaudière N° 1... Depuis ce matin on a eu trois alertes assez sérieuses... Le brûleur fait des siennes encore une fois... Je ne te cache pas que ça m’inquiète au plus haut point… Les ennuis continuent en quelque sorte...
– Patrice : Parfait... Depuis le temps que je le dis... Ça ne date pas d'aujourd'hui !... Et je vois que depuis l'incendie sur les fours, rien n'a été contrôlé !... Mais nom de Dieu, ils attendent quoi ces putains de responsables… Que tout nous pète à la gueule et qu’il y ait des morts pour remplacer les éléments défaillants !... Et, à part çà ?...
– René : Rien de spécial... La routine... Pour une fois !... Mais je ne te cache pas que cette vacherie de chaudière m'a donné des sueurs froides !...
– Patrice : Les responsables sont prévenus ?...
– René : Comme d'habitude !... Ces messieurs bien entendu ne se déplaceront que si vraiment le risque augmente... À toi de jouer mon vieux... C'est toi le chef à présent !...
– Patrice : Si vraiment le brûleur persiste... Je stoppe la chaudière un point c'est tout !... Rien à cirer des conséquences… C'est pas d'aujourd'hui que ça merde !... Ils n'ont qu'à se décider à réparer !... À l'époque, c'est tout juste s'ils n'avaient pas pris ma femme pour une idiote quand elle parlait des inversions de gaz... En attendant, tous les pépins qui arrivent, ont bel et bien la même origine, une corrosion prématurée des joints !...
D'entrée de jeu, c'est plus que probant, Patrice prend son rôle très au sérieux. Tout le monde le voit bien, dès l'annonce de cette nouvelle, son visage s'est métamorphosé. Sans dire qu'il soit paniqué, loin de là. C'est la preuve que désormais, tout va prendre des proportions presque démesurées dans son esprit. Ce qui jadis, n'étaient que des bagatelles ou presque, va devenir sujet à préoccupation majeure. C'est la rançon de la gloire si l'on peut dire ! C'est avant tout, la preuve qu'un homme quel qu'il soit, éprouve ce genre de réactions sitôt qu'il devient lui-même, un personnage plus important ; à condition tout de même, qu'il prenne son affaire au sérieux. Aucun souci en ce qui concerne Patrice, il est inutile de se poser des questions. Entouré de gens compétents qui plus est, il fera tout pour se montrer digne de la confiance que la direction lui accorde.
***
Après un premier mois écoulé, en sa qualité de chef de poste, Patrice savoure les délices que cette promotion lui procure. Bien loin de se prendre pour ce qu'il n'est pas, il peut toutefois assouvir quelques désirs secrets, en se montrant particulièrement digne et à la hauteur de la mission qui lui a été confiée. D'un autre côté, il peut aussi se rendre compte, à quel point l'être humain peut se montrer versatile !
Hier ennemi juré, mais redouté quand même, aujourd'hui ami recherché, et par des moyens que l'on ne peut même pas oser imaginer ! Ceux là même qui jetaient le discrédit, sans aucune raison, autre que le plaisir de faire du mal, se montrent avec la même fourberie bien entendu, disposés à devenir des collaborateurs vraiment irréprochables ! Ces états d’âme amusent Patrice, plus qu’ils ne le dérangent.
Ce qui confirme une chose avant tout, c'est qu'ils étaient parfaitement conscients du mal qu'ils faisaient, lorsqu'ils s'amusaient à traîner Élise dans la boue. La roue a tourné, le vent souffle en direction de Patrice. Inéluctablement, protégeant ainsi leurs arrières, ils se rangent de son côté. Cette guerre là, lancinante et sournoise, sera sans doute encore bien plus insupportable pour Patrice. Les lèches-culs, il s’en méfie plus que tout. Après l’opprobre, ce côté admiratif l’effraie plus qu’il ne le flatte. C’est pour toutes ces raisons, qu’il préfère rester sur ses gardes et appliquer le dicton qui dit : « Dieu préserve-moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge ! » ... C'est peut-être au fond, plus adapté au profil de la situation ainsi. Mieux vaut cesser de philosopher sur cette face hypocrite, derrière laquelle certains se retranchent si aisément.
Ni Patrice ni personne n'y pourra jamais rien, et vouloir raisonner de tels individus, équivaut à demander à un homme politique de faire passer les intérêts de ses concitoyens avant les siens ! Si un jour on y parvient, alors, tout sera possible. Mais pour le moment, il ne faut pas rêver, et se contenter de faire avec ce qu'ils sont en mesure d'offrir, si généreusement, c'est à dire, leur médiocrité ! Est-ce son nouveau statut qui permet à Patrice d’être plus pondéré et réaliste ?
Nouveau combat en perspective, avec cependant, l'avantage du terrain pour Patrice, qui connaît bien son monde. Et surtout, il domine parfaitement la situation, en n'étant dupe de rien, surtout pas d'un tel revirement de situation à son égard. Ce genre d’individu, Patrice s’en méfie comme du lait sur le feu. Avec Élise, ils apprécient néanmoins ce calme relatif, que cela leur procure. Loin des attaques et autres pièges, c’est quand même plus calme à tout niveau.
Un premier mois sans encombre, s’est déroulé de la meilleure façon possible. Pas d’excès à aucun niveau, encore moins d’hypocrisie démesurée. Deux ou trois « Remises à l’ordre », mais rien de méchant. Globalement, le rôle de Patrice en sa qualité de chef de poste, est plutôt bien perçu par les directions de la SIRA et du CNET. N’étant pas du genre à parler la langue de bois, il n’a pas mâché ses mots, en ce qui concerne la sécurité.
Plus que jamais, il a su se montrer convaincant, quant aux risques encourus avec la chaudière principale. Bon gré, mal gré, il a pu obtenir un courrier officiel, reconnaissant les dangers. Cela ne le rassure pas plus que de raison, mais au moins, en cas d’incident majeur, il ne se sentira pas responsable. Ainsi donc, nous voilà fin février, avec tout ce que cela comporte en rendez-vous. En commençant, comme il se doit, par celui avec Sophie et son carnet de notes. Elle appréhende la réaction de son Papa car hélas, les résultats ne sont pas à la hauteur :
– Patrice : Si je compte bien ma chérie... Ça te fait cinq notes en dessous de la moyenne... Je pense que tu réalises qu'on est bien loin des deux qui étaient prévues ?...
– Sophie : Je sais Papa... Je ne cherche pas d'excuses... Tant pis pour la mobylette... Mais je te signale quand même que je suis la deuxième de la classe et que la première, n'a que quatre notes en dessous de la moyenne !... Et si cela t’intéresse, je te rappelle que le trimestre précédent j'étais sixième !...
Bien que jamais, Élise ne se soit octroyée la permission d'intervenir, cette fois elle décide de le faire. La pauvre Sophie c'est vrai, consciente d'avoir fourni les efforts nécessaires, se sent cruellement culpabilisée. Sa résignation apparente, n'efface en rien l'amertume qui s'empare d'elle, et qui devrait la conduire rapidement à un chagrin inutile et injuste :
– Élise : Mon chéri !... Pardonne-moi d'intervenir mais je crois que l'effort effectué par la puce, mérite une récompense encore plus grande... C'est vrai tu sais mon Poussin !... D'accord, il y a cinq notes au lieu de deux... Mais il ne faut pas négliger le fait, plus important il me semble... Que sa moyenne générale, toutes matières confondues, est passée de douze à quatorze !... Et comme elle le disait, elle est seconde de sa classe... Ce qui est son meilleur classement à ce jour !...
– Patrice : Parfait !... Très bien chère maître !... Le réquisitoire est sans appel et l'accusation ne peut que retirer sa plainte !... Votre cliente sera donc récompensée selon vos désirs... Mais pour l'instant... Avec votre permission... Nous allons trinquer à cette première paie... Sophie s'il te plaît... Tu veux bien aller jusqu'à la voiture chercher les cigarettes ?... Je les ai oubliées !...
Le sanglot du regret était tellement prêt à éclater, qu'il se transforme soudain, en un déferlement de larmes, mais de bonheur cette fois ; grâce à sa Maman sans doute. Mais elle connaît bien son père et quand il a une idée en tête, il ne l’a pas ailleurs ! Si vraiment il avait décidé de camper sur ses positions, rien ni personne n’aurait pu le faire changer d’avis. Sophie se précipite dans les bras de son Papa, pour l'embrasser et le remercier comme il convient :
– Sophie : Merci mon Papounet…
– Patrice : Je suis certain que tu as compris l'effort que j'attendais de toi... Tu mérites bien ta récompense... Mais à mon avis, tu devrais aller remercier ta petite Maman !... Sans elle en effet... Je ne sais pas si j'aurais cédé !... Et ensuite, tu iras me chercher les cigarettes dans la voiture... Les clefs sont suspendues dans le hall...
Ne se faisant pas prier, Sophie passe des bras de son père à ceux encore plus moelleux de sa Maman qui, émue tout autant qu'elle, partage un court instant le chagrin de son bonheur. Pendant ce temps, tout en feignant d'être indifférent, Patrice prépare le champagne et les coupes. Après le départ ultra rapide de Sophie, sans prononcer un mot, Élise et Patrice échangent un sourire complice. Que peut bien signifier un tel sourire ? Le regard observateur d’Élise, traduit assez bien l’interrogation qui lui titille l’esprit. C’est bien la première fois que son mari, oublie ses cigarettes ! Y a-t-il anguille sous roche ? Avec lui, elle n’est étonnée que par les moyens déployés pour faire une surprise. Elle ne croit pas une seconde à l’oubli des cigarettes.
Il ne faut pas attendre bien longtemps, pour en avoir la réponse ! En effet, telle une bombe, Sophie revient du garage, sans les cigarettes bien entendu. Mais avec dans les yeux et au fond du cœur, quelque chose de bien plus important. Elle reste un instant plantée à l’entrée du salon, immobile et muette. L’expression qui se lit sur son visage, traduit son émotion. Elle ne sait plus tellement où elle en est. Promenant son regard entre Élise et Patrice, retenant ses larmes, elle essaie du mieux qu’elle peut de reprendre ses esprits. Tandis qu’Élise, qui réalise le pourquoi de cette mise en scène, prépare son mouchoir, Sophie se précipite dans les bras de son Papa. Cette fois, elle éclate littéralement, et vide totalement le contenu de son émotion. Il y a bien longtemps que la pauvre enfant n’avait pas connu de tels instants de bonheur. Blottie contre la poitrine de son Papa, elle a du mal à murmurer quelques mots :
– Sophie : Papa... La... Elle...
– Patrice : Reprends ton souffle ma chérie... Calme-toi… Là... Doucement... Tu vas nous expliquer ce qui se passe tu veux bien ma puce !... Tu as eu peur de quelque chose ?...
– Sophie : Non... Mais... La… La mobylette... Elle est là ?...
– Patrice : Mouche ton nez et essuie tes jolis yeux... Après tu pourras aller remercier Maman chérie comme il convient... Tu sais, c'est grâce à elle qu'elle est là ta mobylette !... Elle t'adore tellement que j'ai été obligé de dire oui pour ne pas lui faire de peine... Pendant ce temps j'irai chercher mes cigarettes, car je vois que tu les as oubliées ma puce…
Élise est très touchée par les mots que Patrice vient de prononcer à son égard. Même s'ils ne changent en rien, l'affection et la tendresse que Sophie lui témoigne déjà, ils sont la preuve qu'à chaque instant, et en toute occasion, il fait tout pour la valoriser auprès de sa fille. Quoi de plus naturel que de voir alors Élise, avec Sophie dans ses bras, se rapprocher de Patrice.
À nouveau, l'étreinte est partagée par les trois en même temps. Les cigarettes peuvent bien attendre encore un peu. À dire vrai, le paquet est dans le tiroir de la table. Ce prétexte futile est d’autant plus apprécié. Mais pour rien au monde, Patrice ne voudrait rompre cette chaîne de l'amour, qui les unit si souvent. Ils restent de longues minutes enlacés, unis dans ce courant de bonheur.
Pour la première fois, le mot avenir revêt une signification vraiment pétillante, offrant enfin à cette petite famille la possibilité de rêver. La petite fête de ce soir confirme, si besoin était, que le côté matérialiste est parfaitement maîtrisé. La maison, la promotion de Patrice, mais surtout, bien avant tout, l'harmonie puissance trois dans le foyer. Tout fait que désormais, l'avenir peut être envisagé sous les meilleurs auspices. Patrice et Sophie, qui, beaucoup plus qu’Élise, s'abandonnent volontiers à certains désirs un peu fous, imaginent déjà les vacances, les voyages, et bien d'autres choses encore. Il faut reconnaître qu'en dix ans, ils n'auront rien connu d'autre, que la misère et la souffrance. Élise les écoute avec au fond du cœur, un sentiment partagé entre la joie et la rancune.
La joie de partager de tels instants de bonheur absolu, et la rancune envers celles et ceux qui leur ont fait tant de mal. Elle en veut terriblement en effet, d'où la rancune, à celles qui se sont amusées de Patrice et de sa fille. Jamais, elle n’occultera de son esprit, les images de ses deux amours, vivant dans une caravane. Fort heureusement, aujourd'hui, ils peuvent enfin croire que la vie n'est pas faite que de tortures :
– Patrice : Tu sais ma chérie on va ouvrir un compte épargne spécial loisirs !... D'après mes calculs, après déduction du crédit et des charges mensuelles... On pourra verser environ deux mille francs par mois... En prenant nos vacances au mois d'août, on devrait disposer d'environ dix mille francs...
– Sophie : C'est super Papa !... Avec ça on pourra aller sur la côte... Louer un bateau... Et aller pêcher au large... Tu sais, comme tu nous le disais souvent ...
– Patrice : On achètera d'abord plein de cadeaux à Maman tu crois pas ?... C'est grâce à elle tu sais si on est aussi heureux...
– Sophie : Ah ouais !... On lui achètera tout plein de belles robes... Et puis aussi des bijoux... Et puis encore plein de beaux vêtements… Des chandails, des pantalons… Et puis des chaussures bien sûr !... J’ai vu des bottes super !... Et puis encore un manteau de vison...
– Patrice : Pour le manteau de vison ma pauvre chérie... On commencera par acheter les manches, si tu veux bien !... Et le reste petit à petit...
Une fois encore, Élise revient en force au centre de leurs délires. En écoutant le père et sa fille, pour elle, ils sont prêts à tous les sacrifices. Elle est bien entendu, très émue et bouleversée. Mais elle se doit de freiner un peu l'ardeur de son mari et de sa fille. Même si elle doit sacrifier les cadeaux dont elle aurait été bénéficiaire. La pondération, la raison autant que le pragmatisme, l’obligent à réfréner les pulsions des deux êtres qu’elle adore plus que tout :
– Élise : Vous êtes des amours tous les deux... Je m'en veux d'interrompre si brutalement vos rêves, mais il faut que nous fassions les calculs différemment... D'accord pour le compte épargne... Seulement à ces dix mille qu'on va pouvoir mettre de côté, il faut enlever au moins deux mille francs pour la prochaine rentrée scolaire... À peu près autant pour la moquette du salon... Les petites bricoles qui nous manquent... Le livret d'épargne pour Sophie... L'assurance de la mobylette... L'essence... Plus notre deuxième dîner au restaurant chaque semaine... Donc...
– Patrice : OK !... En comptant bien... On pourra s'offrir quand même un magnifique aller-retour au CNET... En taxi première classe bien entendu !...
La petite boutade de Patrice détend l'atmosphère, et le fou rire s'installe à nouveau. À tout moment, elle vient d'en apporter la preuve, Élise est là pour garder les pieds sur terre. Ce qui sécurise Patrice au plus haut point. Il le sait très bien, sa petite femme fait le maximum pour préparer les vacances, et leur offrir un séjour inoubliable au bord de la mer. Mais, comme à chaque fois qu'elle intervient, pour le faire descendre de son nuage, il se rend compte que ce ne sera jamais au détriment de la vie de tous les jours, qui mérite une attention et une vigilance extrêmes.
À chaque fois, il rend hommage à la diplomatie avec laquelle elle parvient à raisonner et apaiser les esprits. La lucidité d’Élise, son amour et sa douceur, sont les garants d’un avenir modéré. D’accord pour les petites folies passagères, mais jamais, elles ne passeront avant l’équilibre du ménage. Ce n'est pas qu'il soit gaspilleur, mais, comme tous les hommes ou presque en général, surtout après en avoir été privé si longtemps, le plaisir aurait tendance à passer avant tout ! Heureusement, la petite fourmi est là, et, en digne femme d'intérieur et parfaite maîtresse de maison, gère le budget familial avec la plus grande lucidité. Ainsi, après ces quelques explications, pas toujours agréables mais indispensables, la conversation et les projets peuvent reprendre, sur des bases plus réalistes ; évitant les excès dont Patrice a le secret !
Bien sûr, Sophie ne perçoit pas toutes les subtilités d'un tel langage. Elle est intelligente, vive et très éveillée, mais elle est bien trop jeune pour analyser les subtilités de la vie. Certes, elle a connu des jours difficiles. C'est pourquoi sa Maman s'y attarde un peu :
– Élise : Ne sois pas déçue ma chérie... Nous irons en vacances c'est promis... Tu sais, si on dépense tout notre argent... On ne pourra plus s'offrir une vie aussi confortable tous les jours... Un mois de caprices et de folles dépenses... Ou onze mois de douceur quotidienne... Il faut choisir !... Le restaurant deux fois par semaine, le cinéma... Un week-end par mois à l'hôtel... Si on gaspille tout en un mois... On ne pourra plus le faire !... Qu'est-ce que tu préfères ?...
– Sophie : Tu as raison Maman... Alors cette année comme on n'a pas beaucoup de sous, on ne va pas en vacances !... Comme ça l'année prochaine on pourra aller pêcher !... Et puis c'est pas la peine de mettre cinq cents francs par mois de côté sur mon compte !...
– Élise : Bien sûr que si ma chérie... Non seulement nous irons en vacances, car nous en avons vraiment besoin... Ne serait-ce aussi pour te remercier d’avoir si bien travaillé… Mais en plus, nous te verserons tes sous normalement... Et l'année prochaine, c'est juré, nous irons à la pêche... Peut-être même sur notre petit bateau...
– Sophie : Mais je n'ai pas besoin de cinq cents francs Maman !...
– Élise : Cet argent te servira pour t'habiller... Te chausser... Et aussi te faire plaisir... Tu apprendras ainsi à gérer ton propre budget... Comme ça plus tard, tu sauras déjà ce qu'il faut faire en fonction de ce dont tu disposes vraiment !... C'est ce que nous appelons, les priorités... Pour avoir quelque chose, il faut sacrifier ce qui est moins important...
– Sophie : C'est ce que Papa appelle les « Paramètres nuisibles », il me semble, non ?... J'ai choisi de bien travailler au lycée et pour ça... J'ai supprimé la télévision...
– Élise : Tu as parfaitement compris ma chérie... Tu as envie de t'offrir une belle paire de chaussures, tu économises... Avec l'argent qui te reste tu prévois d'acheter autre chose, et pour ça tu épargnes en conséquence... Fini les bonbons, et autres dépenses superflues !...
La complicité entre Élise et sa fille est totale. Cette fois, Sophie a parfaitement compris le mécanisme, qui fait qu'un ménage tourne rond ou pas. Pour elle, ce qui la marque bien avant tout, c'est que pour la première fois de sa jeune vie, elle a le sentiment d'être écoutée et entendue. Plus encore, considérée comme une adulte responsable, et non plus comme une simple gamine, que l'on écarte radicalement de toutes les conversations dites « D'adultes » !
À quinze ans, au moment précis où le caractère commence à se forger dans l'esprit d'un adolescent, cette valorisation revêt une importance capitale. Du statut de petite fille, elle vient d'accéder à celui de jeune femme, grâce une fois encore, à l'amour et à la patience d'Élise.
Les choses ordinaires, au demeurant simples à expliquer, deviennent des lacunes, puis des fossés infranchissables, si les Parents n'y attachent pas une importance et une priorité appropriées. Parler d'inflation galopante ou de marasme économique à un nouveau né, serait tout aussi absurde que de continuer à faire croire à une jeune fille de quinze ans, qu'elle est née dans une rose ! Alors qu'avec ses copines, elles parlent de contraception !
La preuve est faite, que la démission des Parents, dont il est tant question malheureusement, aurait du imposer à Sophie, un refus pur et dur, sans autre explication. Brisant tout à la fois le rêve, mais encore plus grave, générant des sentiments d'injustice et d'iniquité. Qui débouchent hélas le plus souvent, sur les conflits de générations, auxquels on assiste de nos jours. De la discussion jaillit la lumière ? Non ? En jouant avec l'intelligence, la vivacité, ainsi que l'esprit d'ouverture de tous les adolescents, il devient relativement aisé d'enrayer cette ascension stupide vers les ruptures précoces. Il faut vivre avec son temps. Savoir admettre que les générations évoluent très vite. Il ne sert à rien, de chercher à leur imposer ce que fût le rythme de vie, des générations passées.
Si, à chaque jour suffit sa peine, chaque génération a son lot de souffrances. Il est donc totalement abject, de l'accroître et de l'alourdir, en y ajoutant des sentiments de culpabilités envers ce que nous croyons être, l'exemple et la référence en matière d'éducation. L'image d'enfants noirs et blancs se donnant la main dans une cour d'école, n'est elle pas un symbole ? Pourquoi ces mêmes enfants, quelques années plus tard, cherchent-ils à se taper dessus ? Tout le monde n'est pas coupable, mais personne, n'est vraiment innocent !
***
Après un mois de vacances presque idylliques, concoctées dans le plus grand secret par Élise, la vie reprend peu à peu ses droits au quotidien. Sophie la première du reste, ne serait-ce que pour rendre un hommage solennel à sa Maman, prend le temps à chaque occasion, de se remémorer leur conversation du mois de février. C'est elle du reste, qui a la charge de gérer les comptes épargnes. Ce qu’elle assume avec une rigueur et un sérieux tout à fait rassurant. En banquière avisée, elle établit les priorités pour la famille en matière d’économies. Sa Maman n’a-t-elle pas émis l’hypothèse d’acheter un petit bateau ?
Elle prévoit surtout, lors des « Réunions des conseils d'administration » hebdomadaires, chacune des sorties de la semaine. Ce qui émeut ses Parents au plus haut point. Des balades aux dîners au restaurant, en passant par les films, elle établit un planning très précis. Pas de lacune à aucun niveau. Elle prend son rôle tellement au sérieux, qu'il devient très délicat de suggérer quelque chose, sitôt qu'elle a bouclé ses comptes prévisionnels. Patrice en est pour ses frais :
– Patrice : Que diriez-vous cette semaine d'une balade au parc de la tête d'Or à Lyon ?... On pourrait aller visiter les grottes de Chorranches la semaine d'après ?...
– Sophie : Objection votre honneur !... Au programme cette semaine, nous avons un dîner à l'hôtel du Parc... Ce qui nous fera en gros... Voyons... Six cents francs... Ensuite... L'anniversaire de Maman aux Trois Dauphins et là... J'ai prévu un budget de... Mille cent cinquante francs... Ce qui veut dire que j'ai supprimé le cinéma... Et le week-end cette semaine... Et... On ne sait jamais ce qui peut se passer !...
Inutile d'insister ! Ce qui surprend toutefois, ce sont les regards et les sourires, presque dissimulés, qu'échangent de plus en plus souvent les deux comparses féminines. Surtout, après la dernière phrase de Sophie. Depuis plusieurs jours en effet, il y a une atmosphère un peu particulière, qui règne au sein de la famille. Agréable cela va s'en dire, je dirais même, pétillante ! Tout en étant un tantinet frustrante pour Patrice, qui n'arrive pas à en déceler l'origine.
Il remarque tous ces regards en douce, les petites « Messes basses » et autres moments d’isolement, auxquels s’adonnent Élise et Sophie. Ce petit manège, adorable entre tous, n'est pas de nature à l'inquiéter, bien au contraire. Cependant, de par sa curiosité naturelle, il a du mal à laisser inactive son envie de tout savoir. Jouant au parfait détective, il veut tellement se montrer invisible et « Discret », dans ses filatures, qu’il en devient comique. Hélas pour lui, rien ne filtre ou ne paraît, ce qui de temps à autre, l’irrite un tant soit peu. Là encore pourtant, il se heurte à chaque fois à un bloc, et rien ne filtre :
– Patrice : À quoi est-ce que vous jouez toutes les deux ?... Vous croyez que je ne remarque pas vos petits complots ?... C'est vrai quoi !... Vous pourriez me mettre au parfum non ?... Je vois bien que depuis notre retour de vacances vous manigancez quelque chose en secret !... Ça va finir par ne plus être drôle du tout j'en ai peur !...
– Sophie : Mais non Papa... Tu te fais des idées !...
– Élise : Que voudrais-tu que l'on te dise mon chéri ?... Je t'assure, il n'y a rien de secret !... Je suis tellement ravie de voir notre fille s'intéresser comme elle le fait...
– Patrice : C'est bon... C'est bon !... Je n'insiste pas !...
Ce serait mal le connaître ! L'accord tacite semble parfait, entre les deux complices. Ce qui motive encore plus Patrice à en savoir davantage et donc, à poursuivre son enquête. Il a beau chercher à donner une signification plausible à de tels échanges de complicité, rien n'y fait ! De là, à accepter la soumission, il y a un pas qu'il n'acceptera jamais de faire. C'est donc en parfait détective qu'il entreprend, avec la plus grande discrétion, de partir à l'assaut de cette énigme. Il ne veut pas s’avouer vaincu avant d’avoir éclairci ce mystère.
Mais hélas, la mère et la fille avaient tout prévu, jusqu'aux écoutes clandestines. Élise n’est pas dupe. Elle sait très bien que Patrice dispose de tout un matériel d’écoute, que ses amis de la police lui ont offert. Pour s’en convaincre, Élise remarque le comportement pour le moins suspect de son mari. Pour la première fois en effet, Patrice manifeste un désir vraiment bizarre, d'aller « Bricoler » dans le garage. Seule avec Sophie, Élise lui écrit un petit mot, pour lui signifier que Papa a placé un ou plusieurs micros, afin de les espionner. Il ne faut donc surtout pas, parler du secret. Dans la mesure du possible, il faut faire en sorte de laisser croire à tout autre chose.
Sophie, en lisant le petit mot, sourit tout en secouant la tête. Plus que jamais, elle a envie de devenir la complice d’Élise. Le petit manège auquel s’adonnent la mère et sa fille, est de plus très excitant. Elle est bien décidée à jouer le jeu, pour brouiller les pistes. Elle termine de lire le petit billet, qu’elle déchire avant de faire signe à sa Maman, qu’elle a bien compris le message. Il n’y a rien de bien méchant, ni d’un côté ni de l’autre bien sûr. La seule chose qui soit à prendre en compte, c’est le désir de plus en plus grand chez Patrice de découvrir la vérité. À ce jeu du chat et de la souri, difficile de prévoir qui sera le vainqueur En attendant, Sophie est comblée :
– Sophie : Dis-moi Maman... Tu crois qu'on pourra aller la semaine prochaine visiter Paris ?... Tu en n’as pas parlé à Papa au moins j’espère ?...
– Élise : Bien sûr que non ma chérie !... Sinon ce n'est plus un secret !... Tu viens m'aider ma puce... On va vite préparer le dîner et après on ira aider Papa au garage tu veux bien ?...
– Sophie : Oh oui... Super !... Je sais pas ce qu'il fait, mais il y va souvent depuis quelques jours !...
– Élise : Je suis certaine qu'il nous réserve lui aussi une petite surprise !... C’est vrai, je le trouve un peu trop mystérieux pour ne pas m'attendre à quelque chose de super !...
Elles s'amusent donc encore pendant quelques jours, à répandre de faux bruits. Jamais sans doute depuis de longues années, Élise n’avait connu de tels moments de plénitude. Quant à Sophie, ravie comme on l’imagine, elle s’avère être une parfaite complice. Cependant, Élise veille au grain. Noyer le poisson, brouiller les pistes, c’est amusant. À condition de rester dans le raisonnable.
Il ne faut pas aller trop loin tout de même. Des blagues telle une balade à Paris, passe encore. L’enthousiasme de Sophie est si authentique, que les risques de dérapages sont omniprésents. Élise est donc très vigilante, demandant à sa fille de rester sur des plans moins irréels. Car, connaissant Patrice, la plaisanterie risquerait fort de tourner court, virant au tragique. Surtout après avoir été découvert en flagrant délit, d'écoute clandestine !
Comme il est courant de l’admettre, en pareille circonstance, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Profitant de l’absence de Patrice, les deux complices admettent la nécessité de mettre un terme à leur petite comédie. L’une et l’autre ont vu le changement d’attitude de Patrice. Depuis quelques jours il s’est renfermé sur lui-même, isolé dans son silence. Il se sent exclu du secret ? Il ne cherche même plus à le percer. Le climat général, commence à s'en ressentir. Ni Élise ni Sophie, n’ont envie que cela dégénère. Il est grand temps de stopper le jeu :
– Élise : Tu sais ma chérie... Je crois qu'il est temps de tout avouer à Papa !...
– Sophie : Oh non maman je t'en prie... Encore un jour ou deux... Fais-moi plaisir ma petite Mamounette... C'est tellement amusant notre petit secret !...
– Élise : Non ma puce... Je suis désolée... Mais il vaut beaucoup mieux crois-moi... Papa ne dit plus rien depuis un ou deux jours... Mais je vois bien qu'il est tendu...
– Sophie : C'est sûrement parce qu'il a arrêté de croire à notre petit secret ?... À force de lui faire écouter des fausses pistes... Il est découragé !...
– Élise : C'est précisément à cause de ça ma chérie... Qu'il faut arrêter... Je dirais même que c'est vraiment urgent...
Patrice en effet, supporte très mal la défaite en général, et celle-ci en particulier ! N'allons pas imaginer qu'il soit devenu schizophrène, ou parano, mais tout de même, cette apparence de détachement progressif inquiète Élise. Elle sait surtout que le drame chez lui, c'est qu'il n'arrive pas à extérioriser ce qu'il ressent. Il ne dit rien, donne l’impression d’accepter puis soudain, réagit d’une manière démesurée. Il s’en suit l’explosion, car soudain, la soupape laisse échapper le contenu des émotions accumulées !
Il accepte la défaite, sait se montrer bon joueur pendant très longtemps, trop longtemps même, quand on connaît les risques d'aggravation de son état de santé. Dès l'instant où il se replie sur lui-même, refusant de s'intéresser et de participer, aussi bien à la maison qu'au travail, les signes précurseurs d'une violence nerveuse imminente sont atteints. Élise se souvient trop bien, quel avait été son comportement vis-à-vis des autres gardiens. Et des conséquences qui souvent, frôlèrent la catastrophe ! C'est pour cette raison, pressentant la même finalité avec ce petit complot, qu’elle préfère y mettre un terme. Il est loin d’être naïf et sans trop s’avancer, Élise imagine qu’il a compris. À plusieurs reprises, Sophie a tellement varié les faux projets, que Patrice n’a eu aucun mal à déceler la supercherie. Le plus sage est donc de stopper ce petit jeu. Sophie aurait envie de continuer :
– Sophie : Je suis certaine qu'il joue l'indifférent pour qu'on s'occupe de lui Maman !...
– Élise : Tant que Papa riait de notre petit secret... C'était pour lui un jeu... Mais... Depuis deux ou trois jours, il ne rie plus du tout !... C'est bien ce qui m'inquiète ma puce !... Pourquoi est-ce qu’il est sorti à ton avis ?... Ce n’est pas dans ses habitudes.
– Sophie : Il n’est pas allé chez le marchand d’informatique ?... Boff… Il n'y fait plus attention voilà tout !... Il n'a plus envie de s'amuser avec nous !...
Élise attire Sophie sur ses genoux. Avec une extrême douceur, elle essaie de lui faire comprendre à quel point le détachement de Patrice est un signal d’alarme :
– Élise : Non ma chérie... Il refuse d'y apporter le moindre crédit… Nuance !... Il joue l’indifférent, pour mieux attirer notre attention… C’est pour cela que l’on peut croire, qu’il n’a simplement plus envie de jouer…
– Sophie : C'est bien pareil non ?... S'il refuse, c'est qu'il n'a plus envie de jouer !... Je le connais tu sais mon p’tit Papounet !...
Calmement, avec une grande diplomatie, Élise tente à présent d’expliquer les rouages de ce mécanisme. La confusion des genres dans l’esprit de Sophie, nécessite quelques éclaircissements. Le refus de jouer est en vérité, un signe clair d’un danger beaucoup plus grave :
– Élise : Hélas non ma chérie... C'est plus compliqué... Papa est hyper sensible... Et... En ce moment, il se sent exclu de notre jeu... C'est pour ça qu'il refuse de s'y intéresser... Mais plus il s’en détache, et plus il se replie sur lui-même… Et c'est cette forme de rejet qui lui fait mal... Tu n’as pas remarqué qu’il ne sourit presque plus ?... Qu’il ne s’intéresse plus à rien ?... Et le pire de tout je crois, c’est qu’il a l’impression de ne plus compter pour nous… Tu ne voudrais pas qu'il tombe malade tout de même ?... Tu sais très bien qu’il a une santé fragile !... Toutes les contrariétés peuvent à tout moment, déclencher des crises très violentes…
– Sophie : Ah ben non alors !... C'est pas le moment !... Il a trop souffert le pauvre... Entre ses opérations et les garces qu'il a connues, bonjour !...
– Élise : Papa est en train de se renfermer ma chérie... Tu n'as pas remarqué qu'il ne communique plus ?... Qu'il ne mange presque plus ?... Qu'il se fâche très vite pour un rien ?...
– Sophie : Il est peut-être fatigué ?... Avec tous les soucis qu'il a au CNET avec cette maudite chaudière !... C'est un peu normal non ?
– Élise : Essaie de comprendre ma chérie... Si tu remplis d'eau un ballon gonflable, qu'est-ce qui se passe si tu en ajoutes, encore, et encore ?...
– Sophie : Il gonfle et il éclate !...
– Élise : Alors imagine que le ballon soit le système nerveux de Papa... Et que l'eau... Soient toutes les plaisanteries qu'on lui faits... À ton avis ?...
– Sophie : Ne dis pas ça !... Il va pas éclater mon Papa ?...
C'est dur, mais l'image est cette fois percutante et précise. Sophie éclate en sanglot, effrayée à l'idée qu'il pourrait arriver quelque chose à son père. La pauvre était loin d’imaginer à quel point leur petit jeu pouvait avoir des conséquences dramatiques. La métaphore employée, avec le ballon, est percutante. Une fois encore, Élise entoure Sophie de toute sa tendresse. L’idée de voir son Papa souffrir de nouveau, lui est insupportable.
Bien loin de se soucier de ce qui se passe à l'intérieur, Patrice, de retour du magasin d’informatique, s'adonne à son nouveau sport favori, le modélisme ; plus exactement, les voitures radiocommandées. Il se sentait exclu du secret ? Il a donc décidé de se changer les idées en pratiquant ce sport. Dans le parc, entourant la maison, il fait ronfler les petits bolides miniatures, afin de se détacher des misères auxquelles il est confronté. Élise s'approche de la fenêtre, en tenant Sophie contre elle, afin de mieux voir les effets dévastateurs de leur complot. Plus triste et solitaire que jamais, son regard paraît si lointain qu'il effraie Élise, qui s'effondre en larmes :
– Sophie : Maman... Qu'est-ce que tu as ?... Maman ?... Papa est malade ?... Dis-moi je t'en prie !...
– Élise : Excuse-moi ma chérie... Non... Rassure-toi... Il n'est pas malade... Mais si on continue notre petit cinéma il le sera... Gravement !...
– Sophie : Je n'avais pas compris Maman... Je te demande pardon... C'est promis... On va aller lui annoncer la bonne nouvelle...
Tendrement, Sophie essuie délicatement les yeux de sa Maman, avant de se blottir très fort contre elle. Un bref instant silencieuses, se délectant de cette tendresse réciproque, les deux femmes reviennent à la réalité. Elles n’ont pas besoin de se parler, pour comprendre l’urgence de leur démarche. Après quoi, plus unies que jamais, elles décident d'aller rejoindre Patrice. Élise ne dit rien, mais en se rapprochant de son mari, elle ressent très fort le degré d’amertume qui est en train de le ronger à petit feu. Prudente, elle évite de l’affronter en usant pour cela d’un petit stratagème. Elle va contourner l’obstacle en faisant appel à sa fille :
– Élise : Tu veux bien aller chercher une bière pour Papa ma chérie ?... Il doit avoir soif le pauvre... Il fait une telle chaleur aujourd’hui… Pendant ce temps je vais aller me remaquiller un peu, j'ai l'air d'un vampire !...
– Sophie : Ne dis pas ça Maman tu sais très bien que c'est pas vrai... Tu veux quelque chose à boire aussi ?... Un soda, une bière ou quoi encore ?... Il n’y a qu’à demander et je t’apporte ce que tu veux…
– Élise : Non merci ma puce... Tu es adorable… Mais la bière bien fraîche à Papa c’est vraiment nécessaire… Regarde comme il transpire le pauvre… Moi, je me réserve pour tout à l'heure... Oh !... À propos... J'ai complètement oublié de mettre une bouteille de champagne au frais... Nous en aurons bien besoin pour nous remettre de nos émotions un peu plus tard !...
– Sophie : Ne bouge pas Maman... Je m'en charge... Je reviens de suite...
Sophie a compris, sa Maman a besoin d’être seule un instant avec son père. Elle a pu constater elle aussi, les traits tirés de son Papa. Mais ce qui l’a choquée plus encore, c’est l’indifférence de Patrice à leur égard. Il n’a pas tourné la tête, encore moins fait le plus petit sourire. Une indifférence qui marque le cœur de la fillette... (Suite sur le livre)
Cet extrait représente environ 33 pages, sur les 129 du chapitre original
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