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« « Ton Cœur c’est Moi » »
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Trois ans après.
Le bonheur de Séverine et Stéphane émerveille tout un chacun. Ils gardent au fond du cœur, le souvenir de leur mariage avec une telle intensité, qu’ils en font encore pleurer ceux qui ont eu le privilège d’y assister. Tout était si parfait, qu’ils revivent chaque seconde de ce jour merveilleux, en toute occasion. Séverine a été promue au plus haut poste dans sa société d’édition. Elle est désormais directrice éditoriale. Stéphane quant à lui, après deux ou trois fictions très appréciées, jouit d’une certaine notoriété. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si ce n’était leur état de santé réciproque.
Les problèmes cardiaques de Séverine ont empiré gravement. Stéphane n’est pas mieux loti, avec un poumon de plus en plus atrophié à cause de son emphysème. D’examens en hospitalisations, l’un et l’autre ont connu des moments affreux. De malaises en indisponibilités de travailler, leurs médecins respectifs se montrent très réservés. L’effort physique est banni de leur vocabulaire. Leurs patients doivent faire preuve d’une vigilance extrême.
Les diagnostics, tant pour Séverine que pour Stéphane, ne laissent planer aucun doute sur la gravité de leur état de santé. Le moindre écart, pourrait avoir des conséquences dramatiques. Tout ce qui importe, c’est de garder le moral. Sur ce point, Séverine et Stéphane en sont comblés. Serviables, courtois, ils ont plus que jamais le cœur sur la main, prêts à venir au secours des plus démunis. Où qu’ils soient, leur amour pour les autres est une seconde peau. Chaque fois que l’occasion leur est offerte, ils n’hésitent pas à mettre la main au porte-monnaie. Dans la rue auprès d’un indigent, sur leurs lieux de travail ou dans un magasin, ils ne peuvent pas accepter de voir la souffrance affliger les êtres humains. Ils s’estiment privilégiés, en dépit de leurs problèmes de santé. Même si le moral est souvent en berne, jamais, ils ne se laissent aller à la sinistrose. Il leur suffit de voir un handicapé cloué dans son fauteuil pour qu’aussitôt, ils puisent au fond d’eux l’envie de lutter.
Conscients de la détresse dans laquelle les handicapés se trouvent, ils s’insurgent avec véhémence contre le laxisme à tout niveau. Oh bien sûr, en apparence, la société en général donne l’impression de venir en aide aux malheureux. Ils ne sont pas dupes et déplorent qu’à bien des égards, les lacunes sont omniprésentes. Les promesses ne sont hélas, presque jamais suivies de faits concrets. Raison de plus pour s’investir dans une noble cause. C’est en tout cas ce qui les conduit aujourd’hui, à envisager de créer une Association pour soutenir celles et ceux qui sont dans le besoin.
En compagnie de Nathalie et quelques amis réunis ce soir, Séverine et Stéphane sont déterminés. Le projet est certes ambitieux, mais néanmoins réaliste. Ils veulent prouver qu’il y a moyen de lutter contre la précarité, loin du faste et des écrans de publicité. Les Associations ou organismes sociaux sont légion. Hélas, force est de constater que trop souvent, ils ont les mains liées. L’humanitaire est devenu une vitrine publicitaire à leurs yeux. À grands renforts d’émissions, de reportages et autres documentaires, les médias ne font rien de plus que culpabiliser le quidam. Que faire, pour amoindrir la souffrance ?
Il n’y a rien de plus frustrant en effet, que de ne rien pouvoir faire. L’argent à lui seul peut-il venir en aide à celles et ceux que la société considère comme des marginaux ? Que peut faire un handicapé avec un billet à la main, s’il ne peut pas accéder aux magasins ? De son côté, avec le même billet, comment le clochard va-t-il faire pour acheter de quoi manger, quand on lui interdit l’accès à tout ? C’est le maillon manquant, que le couple va tenter de mettre en place. Une sorte de trait d’union entre l’apparence et la réalité. Se donner bonne conscience avec de l’argent c’est bien ; valoriser les bénéficiaires l’est davantage. D’où cette envie de voler au secours des autres :
– Séverine : Avec mon Poussin, nous allons monter une Association, dans le but de faire reculer la précarité et la souffrance… C’est ambitieux c’est vrai, mais nous en avons marre de voir tant de misère autour de nous, en ayant l’impression de nous complaire dans notre confort… Je te laisse tout expliquer mon chéri ?...
– Stéphane : Bien sûr… Bon… En gros, dans notre esprit, notre mission sera de venir renforcer, voire compenser les lacunes que les pouvoirs publics affichent en matière de lutte contre l’exclusion… Les bénévoles de l’Association, seront chargés de sillonner les rues pour localiser les sans abri principalement… Mais… Plutôt que de leur imposer un abri provisoire, au détriment de leur personnalité, nous leur apporterons des vivres, de l’argent et des vêtements pour leur permettre de garder leur indépendance par rapport au système… Ils ont le droit de vivre au quotidien selon leurs convictions… Ras-le-bol des « journées humanitaires »… Le reste du temps, ils ne sont que des marginaux que tout un chacun méprise… Eh bien avec Bibiche, nous souhaitons prouver qu’il est possible de secourir un être humain en perdition, autrement qu’avec des effets de manche plus ou moins sincères !...
– Nathalie : Je vous reconnais bien tous les deux… Seulement, il va falloir des fonds colossaux pour offrir de l’argent à tous ces malheureux… Car malheureusement, je le déplore autant que vous, il y en a de plus en plus… Le chômage hélas, en fera d’autres au fil des jours…
– Stéphane : Pour toi Nath, qu’y a-t-il de plus important ?... Le sourire d’une personne que tu croises ou ce qu’elle est à même de t’offrir, financièrement parlant ?... Le confort occasionné par un subside épisodique, est-il préférable à un soutien affectif permanent ?... C’est là-dessus essentiellement, que nous orienterons nos efforts… Bien sûr qu’il va falloir beaucoup d’argent… Mais au-delà, c’est vraiment d’amour et de respect de son prochain dont il faut parler…
– Séverine : Ce qui veut dire que l’argent ne compte que très peu… Bien sûr qu’il nous faudra davantage que nos seules économies… Le simple fait de valoriser ces pauvres gens, de leur sourire, de leur parler et de les écouter, est largement plus important !... Ce que les organismes dits sociaux, ne prennent pas ou plus le temps de faire !... C’est précisément ce que nous allons tenter de faire avec l’Association…
Loin de s’apitoyer sur leur sort, Séverine et Stéphane ont bien envie de se battre pour plus malheureux qu’eux. L’altruisme, la dévotion, l’amour des autres, par le truchement de leur Association, brilleront bientôt de mille feux. À l’inverse de tous les guignols qui s’exaltent devant les caméras, eux au moins, vont agir dans l’ombre. Ils sont persuadés que la misère ne pourra jamais être éradiquée, tant que l’humanitaire sera revêtu de ses atours promotionnels. Comme des millions de bénévoles dans le monde, qui jamais ne font parler d’eux, ils veulent à leur tour apporter une pierre à l’édifice.
Par le biais de leur Association, ils désirent avant tout tomber les masques de l’hypocrisie que la vie impose. Sortant des sentiers banalisés, fuyant les dogmes et les directives, ils souhaitent prouver que le langage du cœur est le seul lien entre les gens. Le plus dur sans doute, sera d’officialiser l’Association. Les formalités administratives, comme par hasard, seront le pire obstacle. Ils en sont conscients l’un et l’autre mais cela ne les rebute pas loin de là. Chaque chose en son temps, ce qui importe ce soir, c’est de structurer l’Association.
Un bureau réduit à sa plus simple expression, une équipe de bénévoles et le tour sera joué. L’argent ne sera pas un obstacle, loin s’en faut. Le couple dispose de revenus très confortables et grâce aux héritages, ils ont des économies substantielles. Avec le soutien déjà acquis de quelques professionnels et amis, les fonds seront largement suffisants dans un premier temps. À chaque jour suffit sa peine comme le rappelle Stéphane. Sans une base de départ solide, tous leurs projets tomberont à l’eau. Raison de plus pour s’activer et élaborer les fondations. En quelques minutes, l’infrastructure de l’Association est dressée. Séverine sera la Présidente, Stéphane le trésorier et Nathalie la secrétaire. Les quelques amis présents bien entendu, sont partants en qualité de membres actifs. Plus vite que prévu, ce qui émeut Séverine et Stéphane, l’enthousiasme de leurs amis est merveilleux. Reste à définir le montant de la cotisation, que la Présidente suggère :
– Séverine : Que pensez-vous de soixante Euros par an pour une personne seule, et cent pour un couple ?... Il ne faut pas exagérer non plus, au risque de rebuter les personnes intéressées !...
– Stéphane : Ça me paraît correct en effet !... Il faut un minimum… S’il n’y a pas d’objection c’est adopté !...
– Nathalie : Pour moi aussi, cela me paraît correct… Cela fera une petite rentrée d’argent pour les faux frais !...
Aucun souci, tout le monde accepte immédiatement la proposition. Instantanément, Stéphane entreprend de réaliser les cartes de membres sur son ordinateur. Après tout, puisqu’il dispose de tout un équipement graphique, autant faire en sorte d’économiser l’argent de l’Association ! Pendant ce temps, Séverine encaisse les cotisations de Nathalie et des amis présents. Sans oublier naturellement, celles de Stéphane et la sienne. Ce qui est encourageant pour la suite puisque dès ce soir, l’Association possède déjà une trésorerie de presque cinq cents Euros. Ce qui en francs Suisses, représente environ sept cents.
En attendant que toutes les cartes soient imprimées, la petite assemblée élabore les premières actions à envisager. La plus urgente, c’est l’ouverture d’un compte bancaire, avec le dépôt des statuts qu’il va falloir mettre en place. Rien de plus facile pour Séverine qui connaît des tas d’Associations. Pour le début, un statut de base sera amplement suffisant. Ils auront tout le temps de le peaufiner au fil des jours.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Pendant que Stéphane termine l’impression des cartes, Séverine part à la recherche d’un modèle de statut sur Internet. Elle ne peut au passage, s’empêcher de taquiner Nathalie. Elle souligne avec un certain humour, l’utilité de ce moyen de communication ! En référence à la petite querelle qu’elles avaient eue, à propos des dossiers médicaux. Très vite, après les cartes, les statuts sont imprimés. Détail après détail, la conversation se poursuit. Il est capital aux yeux de chacun, qu’il faudra un appui de la presse régionale. Séverine, qui est en relation permanente avec les médias, se chargera de les sensibiliser.
Plus la population sera massivement informée, via les journaux quotidiens, plus les malheureux pourront se manifester. Nathalie de son côté, va lancer l’info auprès de l’ensemble de ses confrères. Pour compléter cette première campagne de publicité, il serait bon d’envisager la création de tracts. Non pour polluer les boîtes aux lettres, mais pour les remettre en mains propres aux sans abris avant tout. Très vite, l’équipe de base structure et peaufine ce qui sera bientôt l’Association officielle.
Qui dit Association, dit une appellation à trouver ? Cela peut paraître un détail, mais sans appellation officielle, leur action ne sera pas aussi percutante. Naïvement ou presque, c’est Séverine qui soulève la question :
– Séverine : Ben oui… Comment va-t-on appeler notre Association ?... Car il faut bien lui donner un nom de baptême ?...
– Nathalie : En effet… Petit détail qui a son importance !... Que pensez-vous de : « Association Solidarité et Défense » ?...
– Stéphane : Ouais… C’est un peu touffu quand même… Solidarité c’est parfait, mais Défense ?... Nous ne sommes pas un cabinet d’avocats !... Ça risque de prêter à confusion… Enfin… C’est mon avis bien entendu !...
Un peu dur, mais réaliste, Stéphane ne tient pas à créer d’amalgame autour de l’Association. Séverine autant que Nathalie, abondent dans le sens de la remarque de Stéphane. Le débat est ouvert et durant plus d’une heure, chacun y va de sa proposition. De la plus farfelue à la plus crédible, au moins tout le monde peut s’exprimer. Cela paraissait facile, mais ce n’est pas aussi évident. Finalement, après moult discussions, l’unanimité est faite. L’Association de Solidarité Contre La Précarité « L’ASCLP » est née ! Il n’est pas trop tard, pour commencer à alerter les proches amis du couple.
L’initiative de Stéphane ne recueille pas l’assentiment de Séverine. Certes, il n’est que vingt-trois heures, mais il serait plus convenable de moduler l’enthousiasme du trésorier ! À ces heures, la plupart des gens dorment et il serait inconvenable de les sortir de leur sommeil pour ça. L’entrain de Stéphane fait plaisir à voir. Si ses amis l’écoutaient, il réveillerait toutes ses connaissances. Certes, eux ne sont pas encore couchés, mais il ne faut pas ameuter tout le quartier pour autant !
Par contre, ouvrir une bouteille de champagne et fêter dignement la naissance de l’Association, paraît plus indiqué ! Là au moins, la suggestion de Stéphane ne rencontre aucune objection. Le groupe d’amis termine de mettre à jour les derniers détails, concernant la gestion de l’Association. Il convient en effet d’approfondir les statuts et préparer l’ouverture d’un compte bancaire. Toutes ces petites choses qui, bout à bout, mettent en exergue la rigueur requise. Pas question en effet, tout le monde est d’accord, de tomber dans l’à-peu-près. L’engagement est total, les futurs membres seront triés sur le volet.
***
Première alerte pour Stéphane
Après quelques semaines de fonctionnement, l’Association est sur la bonne voie. En quelques jours, elle se compose d’une centaine de membres actifs et une bonne dizaine de membres bienfaiteurs. Les statuts, certifiés par un homme de loi, ont été approuvés. Le compte en banque, déjà bien garni, permet les premières rotations auprès des nécessiteux. En cette période hivernale, les colis, boissons chaudes et autres petites enveloppes, sont vraiment très appréciées. À l’inverse de ce que font la plupart des organismes, l’Association ne propose aucun hébergement. Encore une fois, pour toute l’équipe, aider les plus malheureux n’est pas synonyme de privation de liberté, en leur imposant les règles de bienséance d’une société corrompue.
Elle se contente d’apporter le rayon de soleil qui manque dans le cœur des malheureux, en leur permettant surtout, de garder leur dignité. Au-delà des bienfaits purement matériels, comme l’espéraient Séverine et Stéphane, la douceur des regards, la chaleur des mots et la gentillesse des sourires, sont des atouts encore plus percutants. En quelques semaines, ils ont ainsi soutenus une bonne cinquantaine d’indigents. Il devient indispensable de ne pas trop abuser de cet excès de disponibilité. Certes, avec une organisation rigoureuse et un partage équitable des missions, les emplois du temps professionnels ne sont pas affectés.
Néanmoins, et c’est ce à quoi Séverine s’intéresse, l’état de santé de Stéphane l’inquiète au plus haut point. La dernière visite chez le pneumologue, a été un véritable coup de poignard. Il faut impérativement que Stéphane se repose, car l’emphysème prend des proportions alarmantes. En quelques mois, sa capacité est passée de cinquante-trois à quarante-deux pour cent. Il n’y a que lui visiblement, qui ne s’affole pas de voir on volume respiratoire fondre comme neige au soleil. D’accord, il suit son traitement à la lettre, évite aussi de faire des efforts trop violents. Aura-t-il la sagesse d’écouter Séverine ? :
– Séverine : Tu n’es pas raisonnable mon Poussin… Tu as entendu ce qu’à dit le médecin ?... Je vois bien que tu as de plus en plus de mal à respirer… Désormais, je ne veux plus que tu ailles sur le terrain, surtout en cette période de froid…
– Stéphane : Mais tu dramatises ma chérie… Avec mes sprays j’arrive à compenser… Pas question que je reste là à vous attendre… Je veux bien rester au volant si ça peut te faire plaisir… Au chaud, sans faire d’effort, je ne risque rien ?...
Plus têtu qu’une mule, il est inutile que Séverine insiste. D’autant qu’il n’a pas tout à fait tort, en mettant en balance son travail. Doit-il également mettre un terme à son activité en hiver ? À une période où précisément, les reportages sont les plus nombreux ? Après tout, s’il tient ses promesses et qu’il reste bien à l’abri dans la fourgonnette, pourquoi lui refuser les sorties ? Séverine le sent tellement malheureux, à l’idée de ne plus être sur le terrain, qu’elle se laisse amadouer. À ses conditions bien entendu, que Stéphane est pratiquement obligé d’accepter. Elle lui fait même jurer, pour être certaine qu’il n’y déroge pas.
Le soir même, en compagnie de quatre autres membres de l’Association, ils entament leur tournée. Durant la première heure, tout va pour le mieux, dans le meilleur des mondes. Les premiers contacts sont enrichissants et prometteurs. Les vœux de Séverine et Stéphane sont comblés. Ils ne disposent que de très peu de moyens, mais les regards et les sourires échangés avec les malheureux, leur remplissent le cœur.
Hélas, après avoir sillonné quelques rues, Stéphane immobilise le véhicule en catastrophe. En quelques secondes, la panique s’empare du groupe. Collé contre son siège, la tête en arrière, Stéphane n’arrive plus à reprendre son souffle. Sa respiration, saccadée et très rapide, atteste du malaise qui est le sien. N’écoutant que son cœur, Séverine appelle les secours :
– Séverine : Venez vite je vous en supplie… Mon mari est en train d’étouffer… Il a de l’emphysème… Oui, oui… Je lui donne son spray de Sérétide…
Pendant que Séverine indique les coordonnées aux ambulanciers, les autres membres du groupe installent Stéphane dans la camionnette. L’endroit n’est pas très confortable, mais allongé et bien couvert, il est mieux que derrière son volant. Séverine est dans tous ses états et ses amis ont du mal à juguler son chagrin. Elle pressentait quelque chose en quittant la villa. Elle se sent coupable d’avoir cédé au désir de son Poussin. Elle s’en veut de ne pas avoir su se montrer plus persuasive. La deuxième fille du groupe tente de la raisonner :
– La Fille : Imagine qu’il ait eu sa crise tout seul à la maison ?... Tu imagines ce qui ce serait produit ?... C’est finalement un bien qu’il soit avec nous tu sais !... Tu as pu lui donner son spray, qu’il n’aurait sans doute pas eu la force de prendre sans aide !... Allez… Calme-toi ma chérie… Les secours ne vont pas tarder… Tu devrais aller à côté de lui, cela sera plus utile que de te morfondre dans la cabine…
La jeune femme a raison, Séverine le réalise. Ces quelques mots produisent l’effet d’un électrochoc. Le chagrin s’estompe, laissant l’impatience prendre le relais. Ils ne sont qu’à quelques encablures de l’hôpital et Séverine a du mal à supporter la lenteur des secours. C’est vrai, lorsqu’on est directement concerné, l’attente paraît interminable. Mais comme le lui indique un de ses amis, les véhicules de secours ne volent pas encore !
Heureusement, l’éclat du gyrophare et le klaxon de l’ambulance, lui permettent de se ressaisir. L’équipe médicale se précipite vers la camionnette, avec tout le matériel de réanimation. Pendant que l’interne s’affaire auprès de Stéphane, un autre secouriste essaie de savoir ce qui s’est passé. Plus ils auront de renseignements, plus les soins seront appropriés.
Avec dextérité et une extrême rapidité, le médecin et les secouristes appareillent Stéphane. Heureusement pour lui, ils ne se trouvaient pas très loin du centre hospitalier. Mais le toubib est formel, Stéphane est hors de danger. Perfusé, sous scope et oxygène, il peut prendre la direction de l’hôpital. Lentement, le convoi s’ébranle, direction l’hôpital.
Derrière, dans la camionnette de l’Association, Séverine se morfond. Pour elle, le drame est imminent. Son Poussin va-t-il la quitter pour un monde prétendu meilleur ? En dépit des annonces faites, elle voit bien que Stéphane est à bout. Les idées les plus noires lui traversent l’esprit. Ce qui ne peut qu’amplifier son émotion. Sans même s’en rendre compte, elle laisse ses larmes s’écouler massivement sur ses joues brûlantes. Heureusement qu’elle ne conduit pas, ce qui représenterait un véritable danger.
L’ambulance arrive enfin au centre hospitalier, où l’attendait une équipe médicale. Immédiatement, au cinquième étage de l’hôpital, aux urgences, Stéphane est placé sous contrôle. D’autres perfusions sont placées, avec une rapidité exemplaire. En deux temps trois mouvements, il est hors de danger. L’action conjuguée du spray, de l’oxygène et des perfusions, produit son effet très vite. Stéphane retrouve son calme, sa respiration est régulière et beaucoup plus ample. Pour Séverine, qui doit attendre en salle d’attente, l’angoisse atteint son paroxysme. En une fraction de seconde, elle imagine le pire. Une infirmière, appelée à la rescousse, lui administre une piqûre pour la calmer. Elle lui apporte surtout, les bonnes nouvelles pour son Poussin :
– Infirmière : Votre mari est hors de danger madame… Mais nous devons procéder aux examens de base… Les constantes… Les prises de sang… Les tests pulmonaires… Ce n’est pas un spectacle très attrayant, croyez-moi… Je pense que d’ici un petit quart d’heure, vous serez autorisée à le rejoindre… Mais en attendant, asseyez-vous et restez calme…
La douceur et les mots réconfortants de l’infirmière, sont suffisants pour que Séverine se résigne. Le sédatif ne tardera pas à renforcer ce qui pour le moment, n’est qu’un calme apparent. Elle est tellement tendue, que si elle avait une cigarette à portée de main, elle la fumerait avec délice. Ce qui n’est pas du goût de ses amis ! Ils ont raison certes, de tout faire pour la dissuader, mais que feraient-ils, eux, en pareille circonstance ? De plus, il est formellement interdit de fumer dans l’enceinte de l’hôpital. Ce qui met un terme à toute forme de spéculation.
Quelques instants plus tard, en arrivant au chevet de son mari, Séverine interpelle le médecin :
– Séverine : Alors docteur, c’est grave ?... Je vous en prie, parlez-moi franchement… Je suis son épouse et je veux connaître la vérité… Inutile de tourner autour du pot, répondez-moi honnêtement… Je sais que mon mari est sérieusement atteint et que son emphysème ne sera jamais résorbé… Et pourtant, cela fait plus de trois ans que nous avons arrêté la cigarette !... Son pneumologue, notre médecin traitant, nous avaient certifié qu’avec l’arrêt du tabac, la régression serait spectaculaire !...
– Médecin : Je ne pense pas que mes confrères se soient aventurés sur ce point… Stabilisation c’est indéniable… Mais régression, cela relèverait du miracle !... Pour le moment, disons que l’état de santé de votre mari est stable… À première vue, la crise paraît dissipée… Nous allons procéder à des examens plus approfondis et dès que nous aurons les résultats du scanner, je pourrai vous en dire plus… Est-ce la première fois qu’il fait un tel malaise ?...
– Séverine : Aussi grave, oui, c’est la première fois… Mais… À la maison, il a eu très souvent comme des petits vertiges et chaque fois, une violente douleur au poumon droit… Je suis inquiète docteur…
– Médecin : Vous venez de me dire qu’il est suivi par un pneumologue, c’est exact ?...
– Séverine : Oui, oui… Depuis plus de cinq ans déjà… Bien avant notre rencontre… Tenez… Voici sa carte…
Le visage quelque peu anxieux du médecin, n’est pas fait pour rassurer Séverine. D’accord, tous les examens ne sont pas encore effectués. Mais au fur et à mesure des questions posées, elle réalise l’ampleur du mal qui ronge son Poussin. Le tourbillon des pensées négatives, l’entraîne à nouveau dans un état de semi-conscience. Ce qui oblige l’équipe médicale à l’entourer des soins nécessaires.
Ce que tout le monde ignore, c’est que le cœur de Séverine peut lâcher à tout moment. Comme cela a failli se produire à trois reprises, à quelques mois d’intervalle. Pareille émotion on peut le craindre, est en mesure de déclencher un infarctus. Elle aurait du le signaler, mais une fois encore, la santé de Stéphane prime sur la sienne.
Le toubib, qui connaît très bien le pneumologue de Stéphane, n’hésite pas à lui lancer un coup de fil :
– Médecin : C’est ça cher confrère… Vous me faxez le dossier ?... C’est très aimable, je vous remercie…
Pourquoi veut-il avoir une copie du dossier de Stéphane ? À question bête, réponse idiote dit-on ? Ce n’est pas Séverine qui va dire le contraire. Car plus les médecins auront d’éléments de réponse, plus ils seront à même de soigner son mari ! Monsieur De Lapalisse n’aurait pas dit mieux. Bien que les contrôles prévus soient de nature à éclairer la médecine, mieux vaut ne pas passer à côté d’un détail. La pertinence de la réponse, autant que le calme du médecin, apaisent un tant soit peu l’anxiété de Séverine. Étant donné que les examens risquent d’être longs, elle décide d’aller à la cafétéria avec ses amis, qui pourront ensuite rentrer chez eux. Le cœur n’y est pas bien entendu, mais il faut faire face et tenir bon. Ils garderont la camionnette et elle rentrera en taxi.
Quelques jours plus tard.
Stéphane est resté cinq jours à l’hôpital. Les différents examens effectués, mettent en évidence la gravité de son état de santé. L’évolution de son emphysème a surpris tous les spécialistes. Outre un régime draconien, il doit limiter au strict minimum tout effort physique. Deux fois par mois, il devra se rendre chez son pneumologue pour des contrôles. Le traitement est lourd et contraignant, mais il ne peut y échapper. En plus des sprays, il y a maintenant des inhalations à effectuer trois fois par jour. Habitué à suivre un traitement d’une manière relative, là, il est très attentif et respectueux. De bonne grâce, il se soigne sans rechigner.
Pour Séverine, dont le cœur avait déjà manifesté des signes de faiblesse, l’hospitalisation de Stéphane n’a pas arrangé les choses. Elle se garde bien cependant de lui faire part des alertes dont elle a été victime ces derniers jours. Malgré ses affirmations quelque peu fantasques, elle ne parvient pas à convaincre Stéphane qui, cela va de soi, s’inquiète sérieusement :
– Stéphane : Je vois bien que ça ne va pas très fort pour toi non plus ma pauvre chérie !... Entre tous les deux, ce n’est pas l’euphorie !...
– Séverine : Mais non Poussin… Ne te fais pas de souci, je t’assure que tout va bien… Inutile d’ajouter du stress qui ne pourrait qu’aggraver ta santé…
C’est vrai que tous les deux ne sont pas mieux lotis l’un que l’autre. Ils ne sont pas dupes pour autant sur leur état de santé. Le poumon de Stéphane, le cœur de Séverine, tôt ou tard ils redoutent le pire. Si pour Séverine, la transplantation est envisageable, pour son mari le son de cloche est différent. Car hélas, ils en ont discuté maintes et maintes fois, il refuse catégoriquement le don d’organe. Pour lui en effet, chaque organe a sa propre valeur énergétique. Il appartient à tel individu et ne sera pas forcément du meilleur effet sur un autre. D’où son refus de recevoir et naturellement de donner, un de ses organes.
Si la recherche médicale continue de progresser, sur le plan des cellules souches, peut-être que Stéphane pourra envisager sa guérison ? En attendant il faut faire avec et bon gré mal gré, il accepte de réduire ses reportages à l’extérieur. Ce n’est certes pas de gaieté de cœur, mais plutôt que de prendre le risque de s’effondrer, il accepte de travailler exclusivement à l’intérieur. L’été passe encore, mais l’hiver c’est terrible pour lui. Le froid accentue ses crises et souvent, en pleine rue, il manque de perdre connaissance. Les spasmes sont vraiment très spectaculaires. Recherchant l’air, il donne l’impression d’étouffer.
Néanmoins, ils relèvent le défi. Loin de se morfondre ou de s’apitoyer sur leur sort, ils ont décidé de se battre. Ils ne sont pas du genre à attendre qu’on les plaigne. Ils sont heureux, bénéficient de tout le confort dont ils peuvent rêver. L’avenir est incertain ? Raison de plus pour en profiter chaque jour davantage. Les soirées se multiplient, les réceptions aussi.
Tous les vicaines ils voyagent. Suisse, France, Italie ou encore Allemagne, ils sillonnent les routes d’Europe à la découverte de lieux pittoresques. Si, comme ils s’en doutent, du jour au lendemain un drame venait à se produire, au moins auront-ils profité au maximum de la vie. Ils peuvent assouvir leurs envies de voyager, parce que le mot solidarité fait partie intégrante de la mentalité au sein de l’Association. Grâce au dévouement de tous ses membres en effet, l’activité de cette dernière bat son plein.
Nonobstant leur état de santé, depuis un jour ou deux, il y a une atmosphère bizarre autour d’eux. Le moral est au beau fixe, pas de problème particulier. Par peur de générer un climat de suspicion, Séverine et Stéphane ne disent rien. Ils parlent de tout et de rien, structurent leur emploi du temps, en éludant ces sensations étranges, auxquelles ils sont confrontés. Le fait est que de plus en plus, l’oppression devient angoisse. Quel est donc ce courant bizarre qui les enveloppe dans son aura maléfique ? Prémonition exacerbée ? Panique à l’idée de voir le conjoint s’effondrer ? Il y a beaucoup de cela c’est certain. Mais ce soir, une dimension plus palpable est apportée à leurs ressentiments. Toujours est-il que c’est Séverine qui perce le silence :
– Séverine : Dis-moi mon chéri… Voilà deux jours que l’on n’a pas vu notre brave Adolphe !... J’avoue que je suis un peu inquiète !...
– Stéphane : Tu as raison ma Puce… C’est étrange, depuis mon retour de l’hôpital, je n’arrête pas de penser à notre adorable jardinier… J’espère qu’il ne lui ait rien arrivé au moins ?... On devrait s’en assurer !...
N’écoutant que son cœur, Stéphane saute aussitôt sur le téléphone. Il insiste, en vain. Le téléphone demeure muet. Après plusieurs sonneries, il manifeste son inquiétude :
– Stéphane : Il ne répond pas… J’avoue que ça devient alarmant… Le mieux est que j’aille voir ce qui se passe tu es d’accord ?...
– Séverine : Bien sûr mon Poussin… Je viens avec toi…
Très vite, le couple arrive devant la porte d’entrée d’Adolphe. Tout est éteint, il n’est peut-être pas là tout bêtement ? Oui mais voilà, ils savent qu’il n’a pas de famille et surtout, que jamais il ne sortirait sans les avertir. Ce qui ne peut qu’accentuer l’angoisse qui les tiraille de plus en plus. Stéphane frappe à la porte, attend quelques secondes, sans succès. Après avoir frappé encore plus fort, Stéphane essaie de sonner. Même silence, aucun écho ne fait suite aux essais.
Cette fois, le couple n’a pas besoin d’épiloguer plus, pour imaginer ce qui s’est sans doute passé. Leurs regards se croisent, traduisant la même affliction. Trois jours d’absence, pas de réponse aux appels, l’issue fatale est fortement envisagée. Un cas de conscience se pose soudain à Stéphane. Ils sont amis, même intimes avec le jardinier, mais sur le plan juridique, cela ne leur donne pas le droit de pénétrer dans l’appartement, sur de simples présomptions ! La porte étant verrouillée de l’intérieur, Stéphane décide d’appeler la gendarmerie. Il y a à n’en point douter un caractère d’urgence, si tant est que le couple puisse encore espérer à un miracle :
– Stéphane : Tu restes là mon cœur… Je fonce à la maison alerter les secours… J’ai bien peur que notre Papy adoré ne soit plus en vie !...
Fonçant comme un sprinter, Stéphane abandonne son épouse quelques instants. Il oublie ses problèmes respiratoires et se met à courir comme un fou. Pendant ce temps, Séverine ressent le poids d’une amertume soudaine, s’abattre sur ses frêles épaules. La pauvre se met à pleurer car elle réalise avec force, le pourquoi de son mal-être ces derniers jours. C’était donc ça, Adolphe a sans doute souhaité s’en aller, en silence. En une fraction de seconde, elle revoit le jardinier en train de rire. Hélas, la réalité reprend ses droits. L’idée de le voir sans vie, la fait exploser de chagrin. Très vite heureusement, Stéphane est de retour. Il a du mal à reprendre sa respiration :
– Stéphane : Calme-toi mon amour… Je sais, c’est très dur, mais… Il a eu quelques années merveilleuses, c’est ce qu’il faut se dire !... Là, doucement ma chérie… Les gendarmes et le médecin arrivent…
– Séverine : Mon pauvre trésor, tu es essoufflé… Tu… Tu crois vraiment qu’il est mort ?...
– Stéphane : Je préfère m’attendre au pire hélas… Il était très fatigué ces derniers temps… Plusieurs fois nous l’avons constaté tu te souviens Bibiche ?...
– Séverine : Oui, c’est vrai… Mais… On l’aimait tellement et il était si gentil et serviable, que c’est un peu notre Grand-Père qui nous quitte !...
Blottie dans les bras de Stéphane, Séverine craque une fois encore. Son chagrin résonne en écho, perçant les ténèbres de cette nuit hostile. Stéphane ne fait rien pour endiguer ce flot ininterrompu de larmes, jugeant que les pleurs vont libérer Séverine. Du mieux qu’il peut, il retient les siennes, pour ne pas provoquer de réaction en chaîne. Au travers du rideau cristallin qui obscurcit sa vue, Stéphane aperçoit au loin les gyrophares des secours. Dans quelques minutes ils seront fixés. Si d’aventure l’intervention s’avère inutile, ils ne laisseront pas Adolphe avec une porte fracturée c’est évident.
Le policier responsable de l’opération, interroge le couple pendant quelques minutes. Ses hommes pendant ce temps, font le tour de la villa, à la recherche d’une porte ou fenêtre ouverte. L’équipe médicale prépare quant à elle, tout le matériel en vue d’une intervention d’urgence. De retour, les gendarmes infirment l’éventualité d’une ouverture possible, sans fracas. Étant donné l’urgence de la situation, les policiers n’ont pas le choix. Ce qui oblige le chef de détachement à ordonner d’enfoncer la porte :
– Brigadier : OK, on y va… On n’a pas le choix, il faut enfoncer la porte… On verra pour les réparations plus tard… Il y a plus urgent pour le moment… Si la personne est encore en vie il ne faut pas perdre une seconde… C’est bon pour vous docteur ?... OK… Exécution…
– Gendarme : À vos ordres chef… On enfonce laquelle ?... La porte principale ou celle de derrière ?...
– Brigadier : Pas le temps de choisir… On entre par la porte principale… Allons-y…
Aussitôt, en évitant de faire trop de dégâts quand même, la porte d’entrée cède sous les coups de bélier des policiers. Suivant les conseils du médecin, Séverine reste à l’extérieur. Seul Stéphane emboîte le pas des flics, pour les guider dans l’appartement d’Adolphe. Il connaît la maison par cœur et très vite, le groupe arrive à hauteur de la chambre. Stéphane avale difficilement sa salive. Sa respiration s’accélère au même titre que son rythme cardiaque. Imaginant sans doute son ami endormi, il essaie de se convaincre qu’il est encore en vie. Ce sont les gendarmes qui entrent dans la pièce, suivis de l’équipe médicale :
– Gendarme : La personne est dans son lit…
Prostré à l’entrée de la chambre, Stéphane laisse entrer les secouristes. Tandis que le médecin examine la victime, ses assistants préparent le matériel d’intubation. Est-ce qu’ils vont pouvoir sauver Adolphe ? En voyant œuvrer l’équipe médicale, Stéphane reprend espoir. Et si ce brave Papy venait juste d’avoir son malaise ? Hélas, après quelques secondes seulement, le verdict tombe comme un couperet. Le médecin s’approche de Stéphane et avec une grande compassion lui confirme l’issue fatale :
– Médecin : Je suis désolé cher monsieur… Mais… Votre ami a cessé de vivre…
Un silence de plomb s’abat dans la chambre. Respectant la loi, le médecin procède au test d’usage pour confirmer la mort. Le test à l’éther étant le moyen le plus performant à ce niveau, avant qu’un médecin légiste ne constate le décès officiellement. Selon les dires du toubib, Adolphe a cessé de vivre il y a quatre ou cinq jours. Ce qui correspond bien à l’inquiétude de Séverine et Stéphane durant cette même période. Cette fois, le pauvre homme est anéanti. Ses jambes se dérobent, il est obligé de s’asseoir.
Mais ce n’est pas pour lui qu’il est le plus inquiet, loin s’en faut ! Comment Séverine va-t-elle réagir ? Stéphane informe le médecin du risque encouru par Séverine, à l’annonce de la terrible nouvelle. L’attente n’est que de courte durée. Précédé des policiers, Stéphane quitte la pièce, soutenu par un secouriste. Dehors, le silence de la nuit ne tarde pas à être rompu. En voyant le visage livide de Stéphane, et ses larmes couler sur ses joues blêmes, Séverine réalise aussitôt le drame. Son hurlement se fait entendre à des kilomètres à la ronde. Effondrée, Séverine se laisse tomber sur les genoux, la tête entre les mains :
– Séverine : NON !!!... ADOLPHE !!!... PAPY !!!... Ce n’est pas possible… Dites-moi qu’il n’est pas mort !...
– Médecin : Calmez-vous madame… Venez vous allonger dans l’ambulance… Je vais vous administrer un calmant, vous en avez besoin…
Séverine n’a plus la force de réagir. Heureusement que Stéphane avait prévenu le toubib, qui devance le groupe et fonce vers l’ambulance. Soutenue par Stéphane et un infirmier, Séverine s’avance docilement vers l’ambulance. Soudain, ses jambes ne la supportent plus. N’ayant plus la force de tenir sur ses jambes, elle s’évanouit. Telle une anguille, elle glisse entre les bras de ses protecteurs et s’effondre :
– Stéphane : BIBICHE… MA CHÉRIE… Mais faites quelque chose bordel… Mon amour… Réponds-moi je t’en supplie…
Hélas, la pauvre Séverine, inerte, est bien loin de pouvoir lui répondre. Le constat du médecin est sans appel et justifie sa décision de ranimer sa patiente. Séverine vient de faire un infarctus. Heureusement que l’équipe médicale est sur place ! En quelques secondes, après trois tentatives avec le défibrillateur et une injection intracardiaque, le cœur de la jeune femme repart. Cela fait beaucoup pour Stéphane qui malgré tout, résiste au maximum. Les propos tenus par le médecin sont rassurants. Jamais, Stéphane n’aura pu intérieurement, rendre grâce de cette manière au Tout-Puissant, qui avec miséricorde a épargné Séverine.
Certes, il n’est pas à mettre en doute une seconde, son attachement pour Adolphe. Le décès de son cher Papy, comme il le surnommait affectueusement, est une cruelle épreuve. Mais il n’y a pas photo en ce qui concerne sa dulcinée. Cet incident, si besoin était, ne peut que conforter l’immensité de son amour pour elle. En quelques minutes, dans l’esprit de Stéphane, tout se bouscule et s’entremêle. Les images défilent dans un cortège de souvenirs, durs à soutenir à certains moments. Assis à côté de Séverine dans l’ambulance, il lui tient la main en lui souriant.
À cet instant précis, il ne sait plus tellement où il en est. C’est la sempiternelle série des questions auxquelles nul ne saura jamais répondre. Pourquoi le destin s’acharne-t-il ainsi sur eux ? Pourquoi tant de souffrances et de chagrin ? Qu’ont-ils fait de mal pour être soumis à de telles épreuves ? Certes, seule la souffrance permet aux individus de s’élever. Jusqu’où peuvent-ils la supporter ? C’est visiblement ce que Stéphane est en train de se demander.
Cette alerte cardiaque pour Bibiche, n’est-elle pas le signal d’une démarche à effectuer ? Oui mais voilà, quelle orientation donner à ce ressentir ? De nouvelles images traversent l’esprit de Stéphane. Le visage de sa dulcinée, son cœur, les urgences, les larmes, tout s’entremêle et le flou efface la plus infime parcelle de lucidité. Le départ de l’ambulance en le secouant, lui remet les idées au clair. Il promène son regard sur le visage de Séverine et sur le scope, qui, de bip en bip, conforte un retour progressif à la normale.
Le lendemain matin, au service de cardiologie de l’hôpital, Stéphane est en pleine discussion avec le professeur. Il voudrait obtenir les réponses qu’il espère, en vain. Tant que tous les examens n’auront pas été effectués, nul ne sera en mesure de quantifier la dangerosité de l’alerte. Chez une personne normale, un infarctus n’est pas très dangereux ; toute proportion gardée naturellement. Car hélas, avant quarante ans, bien souvent il peut s’avérer mortel.
En ce qui concerne Séverine, compte tenu des carences cardiaques dont elle est atteinte, les plus grandes réserves s’imposent. C’est ce que le cardiologue essaie d’expliquer à Stéphane. Le médecin n’est pas ni prophète ni médium. Il ne peut donc pas étayer ses propos autrement qu’avec de simples suppositions. Avec beaucoup de clarté, le professeur apporte le maximum de conseils. Sans pour autant, faute d’éléments d’appréciation, affirmer ou infirmer telle ou telle hypothèse.
Le plus sage pour le moment, c’est qu’il rentre se coucher. C’est en tout cas ce que lui conseille sa petite épouse adorée. Les traits tirés, le visage buriné par la douleur, elle a quand même la force de lui parler et surtout, de lui sourire tendrement :
– Séverine : Tu devrais rentrer mon Poussin… Je vais devoir subir tout un tas d’examens qui risquent d’être longs… Plutôt que de lutter contre le sommeil, tu devrais aller dormir… Tu vois, je vais bien !... Je t’appellerai dès que j’aurai tous les résultats… Vas vite mon chéri… Tu ne tiens plus debout…
– Infirmière : Votre femme a raison cher monsieur… De toute manière, votre présence ne sera pas des plus utile croyez-moi !... Nous allons procéder à une série d’examens très longs… Vous ne pourrez rien faire d’autre que rester là, tout seul, durant de longues heures… Les différents contrôles dureront au moins jusqu’à midi, si tout va bien… Vous avez donc largement le temps d’aller vous reposer et revenir en pleine forme ensuite… Je vais vous donner un cachet pour dormir…
– Séverine : Allez mon Poussin, sois raisonnable… Je pense très fort à notre Papy… Je suis certaine qu’il te demande la même chose de là-haut !...
– Stéphane : OK… Tu as raison mon Trésor… Je ne sais pas si je vais dormir, mais une bonne douche me fera le plus grand bien… Je reviendrai un peu avant midi… À tout à l’heure mon Cœur… Surtout tu m’appelles si quelque chose ne va pas, d’accord ?... De toute façon je vais demander aux médecins de le faire, car j’ai peur que tu n’oublies… Je t’aime !...
Résigné, Stéphane quitte l’hôpital à regret. Durant le trajet jusqu’à la villa, les mêmes images qui avaient défilé dans sa tête hier soir dans l’ambulance, s’imposent à nouveau. Heureusement qu’il est en taxi ! Tout ou presque, depuis le décès de ses Parents à son premier mariage, défile à un rythme infernal. Doit-il s’attendre au pire en ce qui concerne Séverine ? Pourquoi ses souvenirs lui reviennent-ils en mémoire aujourd’hui ? Du mieux qu’il peut il tente de se ressaisir. Mais en arrivant à proximité de la villa, en passant devant la propriété du pauvre Adolphe, des frissons lui glacent le dos. En attendant que la porte d’entrée soit réparée, un vigile assure la protection de la villa.
En descendant du taxi, il aperçoit Nathalie qui venait d’arriver. Est-elle également dotée d’un sixième sens ? Étant donnée l’heure matinale, Stéphane se demande bien comment elle a pu être informée. Sans trop chercher à comprendre, il descend du taxi et vient saluer son amie :
– Stéphane : Nath ?... Mais… Serais-tu devenue médium ?... À moins que tu n’aies toi aussi, de mauvaises nouvelles à m’apporter ?... Décidément, la série noire continue et je me demande bien où ça va nous conduire !...
– Nathalie : Je ne suis toujours pas médium et je n’ai aucune mauvaise nouvelle, rassure-toi… L’interne qui est venu hier soir est un ami… Il sait que vous êtes mes amis et forcément, il m’a aussitôt appelée de retour à l’hôpital… C’est lui qui m’a informée… Il était un peu inquiet c’est vrai, mais ses propos ne m’ont pas affolée outre mesure… Comment va notre petite Séverine ce matin ?...
– Stéphane : Ce n’est pas l’euphorie… Ils doivent lui faire des examens… Mais… Disons que ça va !... Tu en sauras certainement plus en tant que médecin !...
– Nathalie : On verra ça… Pour le moment, tu vas venir te reposer !... Je resterai avec toi ce matin…
Stéphane ne dit pas non. Il accepte avec joie, la proposition de son amie. Une fois installée dans le salon, Nathalie propose d’aller faire du café. Stéphane accepte avec plaisir, mais dissimule très mal son angoisse. Loin d’avoir envie de dormir, il compte bien en savoir un peu plus sur l’état de santé de Séverine :
– Stéphane : Je vais prendre une douche et ensuite, j’aimerais bien que tu me parles franchement Nath…
– Nathalie : Mais… Tu en sais autant que moi je t’assure !... À l’heure qu’il est les examens ne font que commencer et nous en saurons davantage d’ici une ou deux heures…
Inutile de lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Même si les examens ne sont pas encore effectués, Stéphane est convaincu du désir de Nathalie de ne pas lui dire toute la vérité. Il est têtu, elle le sait, et n’est donc pas surprise de l’entendre réagir avec détermination :
– Stéphane : Non… Et cette fois je veux être fixé… Ma Bibiche n’est pas au mieux de sa forme et après son infarctus, je veux la vérité !... Ton copain a bien du te donner quelques infos, je me trompe ?... Alors s’il te plaît, n’essaie pas de noyer le poisson…
Il ne plaisante pas, Nathalie le sait. Tant qu’il n’aura pas obtenu les réponses qu’il attend, il va la harceler. Ce n’est donc pas la peine de tergiverser. Profitant de son absence momentanée, elle passe un coup de téléphone à l’hôpital. C’est vrai qu’elle peut avoir tous les renseignements qu’elle désire, en sa qualité de toubib. Au moins pourra-t-elle satisfaire à la curiosité légitime de Stéphane ? Au fond, elle prend vraiment conscience de l’importance de la vérité, que Stéphane espère entendre. De sous-entendus en non-dits, d’allusions en mots couverts, il n’est pas dupe. Intuitif, il ressent bien les choses. D’autant plus quand cela concerne sa dulcinée ! Il est temps qu’il soit informé sur les risques potentiels encourus par Séverine.
Deux mois après l’alerte.
Séverine a du subir une petite opération, pour rétablir un flux sanguin cohérent au niveau des coronaires. Les chirurgiens ont placé un ou deux stents sur les coronaires, évitant que ces dernières ne s’obstruent prématurément. Le bilan est satisfaisant, mais des réserves importantes ont été posées. Nathalie d’un côté, le cardiologue de l’autre, l’imminence d’une transplantation est dans tous les esprits. Affaiblie, angoissée, Séverine est en arrêt de travail pour de longues semaines encore. Ce qui l’affole le plus, c’est le calme apparent de Stéphane. De jour en jour il se renferme, ne communique quasiment plus. Il est déjà en train de supputer le pire, à propos de la santé de sa douce Bibiche.
La spirale infernale, dans laquelle le couple est aspiré, produit ses effets dévastateurs. En se morfondant l’un pour l’autre, Séverine et Stéphane sont en train de se détruire. D’une manière lancinante et irréversible, ils s’épuisent et s’enfoncent dans le néant. Le mutisme de Stéphane est un signe précurseur des ennuis à venir. Le moral affecte le physique et à plus ou moins brève échéance, il sera impossible de faire marche arrière. La joie de vivre, qui jadis régnait en maîtresse absolue, s’est estompée. La monotonie, remplace la spontanéité et l’improvisation. Soirées, balades, tout se trouve au point mort.
La disparition de Papy Adolphe c’est certain, n’est pas étrangère à ce reflux du moral. Il apportait, par une présence quotidienne réconfortante, la petite note de bonheur dont le couple était friand. C’est lui qui remontait le moral de chacun, avec ses boutades et ses éclats de rire permanents. Grâce au jardinier, les instants moroses n’existaient pas. Il était devenu le compagnon indispensable, l’ami autant que le confident du couple. Il ressentait tellement les choses, qu’à la moindre tension, il trouvait la parade pour enrayer l’ascension vers les querelles. Oui mais voilà, aujourd’hui ce n’est pas de querelles dont il est question ! À bien choisir, tant Séverine que son mari, s’ils en avaient l’opportunité, préfèreraient se disputer.
À longueur de journée, tandis que Stéphane essaie au mieux de maintenir son activité, la pauvre Séverine ne sait pas occuper son esprit autrement, qu’en pensées négatives. Là encore, le souci qu’elle se fait est davantage orienté vers son Poussin que sur elle-même. Pour ne pas s’effondrer totalement, elle effectue de temps à autres un peu de maintien. Sauna, hammam, jacuzzi, à dose homéopathique c’est vrai, elle entretient son corps. Elle fait très attention à cause de son cœur bien entendu, mais le soulagement qu’elle en tire lui permet de tenir le coup. En entrant dans le bain à remous, elle ferme les yeux un bref instant. Elle revit avec délice, les moments qu’elle partageait avec Stéphane, il n’y a pas si longtemps.
Éclats de rire, éclaboussures, sans oublier les instants de tendresse et de câlins, qui ponctuaient chacune de leur séance. Aujourd’hui, en entrant dans le bain Turc, tout lui paraît terne et sans âme. Elle meurt d’envie de demander à Stéphane de venir la rejoindre, mais préfère s’abstenir. Comme tous les jours ou presque, il déclinera l’offre en prétextant un travail urgent. En guise d’urgence, Séverine l’a constaté à maintes reprises, il reste devant son bureau, la tête entre les mains, sans bouger. Il est tellement plongé dans ses craintes, qu’à certains moments il donne l’impression d’être dans une sorte de coma. Il écoute sans entendre, regarde sans voir, a cessé de sourire depuis l’accident cardiaque de Séverine.
À peine Séverine est-elle entrée dans le hammam, qu’elle en sort brusquement. Est-elle victime d’une autre crise ? Enfilant son peignoir, sans se préoccuper de qui ou de quoi que ce soit, elle dévale les escaliers. Elle entre en trombe dans le bureau de Stéphane, qui reste médusé. L’air presque menaçant, Séverine se plante devant Stéphane, bras croisés. Visiblement, quelque chose l’a contrariée et son mari a du mal à saisir le sens de cette incursion tapageuse. Elle n’a pas l’air de plaisanter c’est une évidence. Qu’est-ce qui a bien pu la transformer en tigresse, toutes griffes dehors ? Stéphane ne tarde pas à le savoir et le ton employé se passe de commentaire. Sans broncher, il l’écoute attentivement vider son sac :
– Séverine : Bon… Maintenant ça suffit mon Poussin… Il faut que l’on réagisse et vite… Si l’on continue sur cette voie, ce n’est pas l’hôpital qui nous guette, mais le divorce… Je t’en supplie mon chéri… Tu vois bien que je m’accroche de toutes mes forces ?... Il faut que tu m’aides mon trésor… Alors s’il te plaît, tu éteints tes ordinateurs et tu viens avec moi dans le jacuzzi… J’ai une folle envie de faire l’amour… Car ça fait presque trois semaines que nous n’avons pas eu la moindre intimité…
– Stéphane : Mais… Je… J’ai…
– Séverine : Tu n’as rien du tout !... J’en ai assez de nous voir plonger dans le néant… On ne se parle plus… On ne s’amuse plus… On ne reçoit plus personne… Et… Plus grave encore, voilà plus d’un mois que l’on n’a pas fait l’amour !...
Stéphane ne sait plus quoi dire. Séverine est tellement décidée, qu’elle arrête elle-même les PC. Jamais jusqu’à aujourd’hui elle ne s’est permise une telle chose. Stéphane le lui aurait interdit déjà, non sans lui remonter un tantinet les bretelles. Mais il devient urgent de prendre le taureau par les cornes. Battant le fer pendant qu’il est chaud, elle décide d’accentuer son ascendant. Pour se faire, elle laisse glisser son peignoir et se retrouve nue devant Stéphane :
– Séverine : Tu te rappelles comment ça marche ?... À moins que je ne te fasse plus aucun effet !... Tu permets que je contrôle ?...
Telle une chatte ronronnante et pleine de malice, elle se colle à Stéphane et commence à le caresser. Très vite, elle se rend compte que tous les espoirs ne sont pas perdus, sexuellement parlant. L’attitude et la détermination de Séverine, ne laissent pas Stéphane indifférent. Il vient d’être secoué avec une rare violence et visiblement, il a tendance à vouloir abandonner sa léthargie. Timidement tout d’abord, puis avec de plus en plus de hardiesse, il embrasse sa Bibiche. Instinctivement, il recouvre ses automatismes en matière de sensualité, pour le plus grand bonheur de sa chérie. En quelques secondes, Stéphane se retrouve nu à son tour. Dès lors, le ballet protocolaire peut commencer. Ivres de désir, les amoureux s’abandonnent totalement.
Quelques heures plus tard, après quelques nouveaux ébats dans le jacuzzi et le hammam, repu et comblé, le couple se retrouve au salon. Séverine, encore plus motivée, sait qu’il lui appartient de reprendre les commandes du navire. Stéphane, elle en est convaincue, sera plus enclin à reprendre le moral, quand il la sentira en meilleure forme. Le moral était en berne, force est de constater qu’en quelques heures, il est reparti à la hausse. Raison de plus pour organiser la soirée :
– Séverine : Je te sers un verre et ensuite je vais appeler quelques amis… Ce soir j’ai envie de faire la fête… Ce soir… Et les suivants aussi !... Tu es d’accord mon Poussin ?...
– Stéphane : Tu es adorable mon Trésor… Je t’admire tu sais… Mais pour répondre à ta question, je suis partant à cent pour cent !... Comme au bon vieux temps pourrais-je dire !... Tu sais, je voulais avant tout te préserver mon trésor… Mais… Si tu le désires vraiment, plutôt deux fois qu’une !...
Il ne peut s’empêcher d’attirer Séverine vers lui, pour la prendre dans ses bras. Assise sur les genoux de Stéphane, Séverine lui passe les mains autour du cou et le couvre de mille petits baisers sur le front, le nez et les joues. Ensuite, comme au bon vieux temps, elle lui fait le fameux « Mimi Chinois » (leurs deux nez se frottent), dont il est grand amateur. Nouveaux baisers, quelques douces caresses romantiques et voilà, le nouveau départ qui s’annonce sous les meilleurs auspices. Séverine le sait, ce n’est pas tant pour lui mais pour elle, qu’il s’était enfermé dans son affliction mentale. Ce regain de vitalité lui prouve si besoin est, qu’il doit garder confiance.
La première personne que Séverine appelle, c’est bien entendu Nathalie. À écouter les réponses et les éclats de rire de Séverine, Stéphane imagine la tête de leur amie ! Il faut dire que cela fait plus de trois semaines, qu’ils étaient restés sans donner signe de vie à personne. Respectant leur besoin de méditation, toutes leurs relations avaient joué le jeu, s’abstenant de prendre de leurs nouvelles. Ce soir, Stéphane le sent bien, une page est en train de se tourner, sur le manuscrit de leur vie. Il admire son épouse, qu’il n’arrête pas de regarder avec au fond des yeux, les flammes du désir. Elle est encore plus belle quand elle réagit avec une telle énergie.
Au-delà de la simple beauté du corps, c’est celle de son âme et de son cœur que Stéphane contemple avec fascination. Il s’en veut d’avoir négligé sa Princesse. Elle a bougrement bien fait de prendre le taureau par les cornes. Que serait-il arrivé sans cette réaction aussi soudaine qu’imprévisible ? La probabilité d’un divorce, le fait frémir. Séverine doit vraiment avoir un don de divination. Elle ressent à cet instant, Stéphane sur le point de s’enfoncer de nouveau, dans ses ressentiments de culpabilité.
N’est-elle pas encore en peignoir ? Faut-il qu’elle soit distraite et maladroite, pour qu’il se mette soudain à glisser jusqu’à ses pieds. Voyons Stéphane, un peu de galanterie mon vieux ! Il n’a besoin de personne pour savoir ce qu’il doit faire et le fait divinement bien. Au point que Séverine en oublie Nathalie à l’autre bout du combiné. Cette fois, Séverine préfère mettre un terme à la conversation :
– Séverine : Bon… Je… Hum… Oh… Excuse-moi Nath… Je… Enfin… Hum… Ouiii… Je te laisse… Oh… À ce soir alors ?... Bisous…
Elle est tellement excitée, qu’elle ne prend même pas le soin de raccrocher le téléphone. Ce n’est vraiment pas un souci pour elle. Sous l’effet des caresses de Stéphane, elle ne retient pas ses petits cris de plaisir. Si par hasard, Nathalie a eu l’ingénieuse idée de ne pas couper l’appel, gageons qu’elle va passer quelques minutes plutôt agréables en écoutant les ébats de ses amis. Quoi qu’il en soit, Nathalie ou pas, le couple repart à l’assaut du plaisir charnel.
De si longues semaines sans même un sourire, méritent bien une compensation équitable. Ils ne sont ni l’un ni l’autre des adeptes des performances, mais aujourd’hui, ils sont proches du livre des records ! Enivrés, les yeux mi-clos, les deux amants intensifient leurs échanges langoureux. Tant et si bien qu’après ces fougueuses prémices, ils se laissent tomber sur la carpette ; pauvre canapé !
Quelques minutes plus tard, Nathalie arrive dans sa voiture. En entrant dans la cour, apercevant le faible halo de lumière qui traverse les persiennes, elle sourit en secouant la tête. Qu’est-ce qui peut justifier pareille bonne humeur ? En entrant dans le salon, en voyant les yeux de Séverine, et surtout la tête de Stéphane, Nathalie ne peut s’empêcher d’éclater de rire. Avec un sentiment de culpabilité, elle avoue l’objet de son hilarité :
– Nathalie : Excuse-moi ma chérie… Mais… Tout à l’heure, tu n’avais pas raccroché ton téléphone… Et… Forcément, sans le vouloir bien entendu… Machinalement, sans penser à mal bien entendu… J’ai… Enfin… Ben oui, je suis désolée, mais c’était difficile de faire autrement !... J’ai « assisté » à votre tête-à-tête langoureux !... Je sais, ce n’est pas bien du tout et je devrais en rougir, mais je reconnais que ce n’était pas désagréable du tout de jouer les voyeurs…
– Séverine : Oh… Tu n’as pas honte ?... Heureusement qu’on n’a pas encore installé le téléphone avec la vidéo !... J’espère que tu ne nous en veux pas ?...
Les deux femmes rient de plus belle, ce qui attire l’attention de Stéphane. Plus lentement que Séverine, il émerge des profondeurs de cet océan de félicité dans lequel il vient de nager avec tellement de bonheur :
– Stéphane : À l’occasion, vous m’expliquerez le pourquoi de ce fou-rire ?... Je présume que vous n’êtes pas en train de parler de boulot ?...
– Séverine : Ben… Tout dépend de quel travail il s’agit mon Poussin !... Tu veux bien raccrocher le combiné mon chéri ?...
Stéphane n’est pas très à l’aise subitement. Il regarde alternativement les deux femmes, puis le combiné. Il ne met pas longtemps à comprendre. L’éclat de rire des deux amies avait pour origine « l’écoute » clandestine de Nathalie. Il secoue la tête en souriant, imaginant Nathalie en train de les entendre glousser de plaisir. Après tout, il serait ridicule de se sentir coupable de quoi que ce soit. Car si leurs ébats avaient dérangé Nathalie, elle aurait du raccrocher simplement. Il ne s’en offusque pas pour autant :
– Stéphane : Ben oui… Quoi de plus naturel pour un couple qui s’aime ?... C’est quand même plus agréable d’entendre les petits cris de bonheur, plutôt qu’une dispute, non ?...
– Nathalie : Mais… Je ne vais pas porter plainte je te rassure… Bon… Je peux entrer ?...
– Séverine : Pardon… Bien sûr, entre ma chérie…
Le ton est donné pour la soirée, qui promet d’être des plus agréables. Aidée par Stéphane, Nathalie enlève son manteau. Avant de songer à s’amuser et plaisanter, Nathalie s’adresse à ses hôtes en qualité de médecin. D’après les derniers résultats en sa possession, il y aurait du mieux pour la santé de ses amis. Pour l’un comme pour l’autre, à défaut de régression, au moins il y a une certaine stabilité. Cette merveilleuse nouvelle est accueillie comme il se doit par Séverine et Stéphane. Y a-t-il une relation de cause à effet ? Séverine avait-elle déjà deviné les résultats pour les fêter de la manière que l’on connaît ?
Toujours est-il que pour Nathalie, il serait judicieux d’envisager dès à présent, les premières recherches en vue d’une transplantation. Séverine le sait, son cœur finira par lui jouer des mauvais tours tôt ou tard. Au cours de la petite intervention chirurgicale qu’elle a subie, les spécialistes ont dressé un bilan peu enclin à susciter l’espoir. Elle s’est faite à cette idée et après le choc subi en apprenant cette nouvelle, elle assume parfaitement son rôle. Il n’y a rien d’urgent naturellement, mais compte tenu de la rareté des donneurs potentiels, plus vite elle sera inscrite sur une liste d’attente, mieux cela vaudra. C’est en tout cas le conseil d’amie que Nathalie lui donne :
– Nathalie : Voilà mes amis, la situation telle qu’elle se présente… Il n’y a pas de quoi s’affoler pour le moment, mais si vous êtes d’accord, il faudra prévoir un rendez-vous pour une analyse en recherche de compatibilité… Plus nous nous y prendrons tôt, plus nous aurons de chance de bénéficier d’un donneur compatible… Car malheureusement, la liste d’attente est assez longue… À ma connaissance, rien qu’en Europe, il y a plus de trois mille demandeurs actuellement… Les donneurs ne se donnent pas la mort par plaisir !... Donc, mieux vaut prévenir que guérir !...
– Séverine : Je le savais… Le cardiologue qui m’a opérée m’avait prévenue… Mais… Pourquoi se précipiter Nathalie ?... Pour lui cela peut attendre encore quelques années ?...
– Nathalie : Bien entendu, je suis d’accord avec lui… Je ne fais que te donner mon avis de médecin mais avant tout d’amie !... Je connais des patients qui sont en attente depuis des années… S’ils avaient effectué les tests avant d’en arriver aux extrêmes limites, peut-être seraient-ils déjà guéris ?...
– Stéphane : Je suis d’accord avec Nath mon Trésor… Qui dit recherches, ne dit pas opération !... Et comme on ne trouve pas des cœurs même au rayon boucherie des grandes surfaces, il vaudrait mieux préparer dès à présent un plan de recherches…
Le plus important dans l’immédiat, c’est d’obtenir un rendez-vous pour effectuer un bilan complet. Tous les critères fondamentaux seront ainsi connus, ce qui facilitera les recherches. Sans compter ni attendre un décès sur la route, il y a des milliers de malades en Suisse et en Europe, qui pourraient correspondre au profil de Séverine. Encore faut-il être en mesure de comparer les bases de données.
Après quelques longues minutes de palabres et d’hésitation, finalement Nathalie obtient l’accord de Séverine et de Stéphane en vue de mettre en place le programme. Une telle démarche ne se fait pas sans un minimum de contraintes administratives. Respectant l’éthique que la loi impose en la matière, ils ont mandaté officiellement par écrit leur amie. Sans ce document, Nathalie ne pourrait rien faire en leur nom.
Sans un manuscrit dûment signé par la malade et son conjoint, Nathalie n’aurait rien pu tenter. Même en sa qualité de médecin de famille, sans accord écrit, aucune démarche ne peut être engagée. Bien que cela surprenne Stéphane, c’est comme ça, Séverine l’admet plus facilement. Il y a eu trop d’abus dans ce domaine et pour lutter contre les trafics d’organes, tous les États font preuve d’une très grande vigilance. Ce qui, au demeurant, ne peut être que sécurisant pour les futurs transplantés. Même si ça ne fait pas l’affaire de Séverine.
Puisqu’ils en sont à ce niveau de confidences, que pense Nathalie de l’état de santé de Stéphane ? Certes, le handicap de Séverine est à prendre très au sérieux, mais celui de son mari est tout aussi dramatique. Car lui hélas, refusant l’idée d’une greffe, n’est pas au bout de ses peines. Sans être franchement alarmiste, il aimerait bien savoir à quelle sauce il va être mijoté. Bien qu’il s’en défende, Stéphane n’est pas franchement rassuré. C’est en tout cas la question qu’il pose à présent à Nathalie :
– Stéphane : Bon, maintenant que tout est en place pour ma Princesse… Si tu me parlais un peu de mon cas… Qui tu le sais mieux que moi, n’est guère plus réjouissant !... Je sais… Tu vas me rétorquer que je devrais rectifier ma position vis-à-vis d’une greffe d’organe…
– Nathalie : Non, je ne suis pas là pour t’influencer en quoi que ce soit… C’est ton choix, je le respecte… C’est vrai, je ne vais pas te mentir… Pour la médecine comme pour les chercheurs, l’emphysème reste un dilemme… La dégénérescence des cellules… Les symptômes… Tout est parfaitement maîtrisé à ce jour !... Mais… Le problème, ce sont les traitements qui sont vraiment aléatoires !...
– Stéphane : Là, je ne vais pas te contredire !... En gros, cela veut dire que tôt ou tard je vais poser mes valises ?... Quand on voit les millions de bénéfices que les grands laboratoires réalisent, il y a de quoi péter les plombs !... À quand la mise en place des cellules souches ?...
– Séverine : C’est encore embryonnaire mon Poussin… Mais une greffe de poumon n’est-elle pas réalisable au même titre que le cœur, le foie… Ou les reins ?... Après tout c’est un organe comme un autre non ?...
– Nathalie : Bien sûr, tu as entièrement raison… On transplante un poumon aussi bien qu’un cœur… Sauf que les donneurs sont encore moins nombreux !... Il y a des tas de paramètres qui entrent en ligne de compte… Tout comme pour le cœur !... L’idéal bien sûr, sera quand les cellules souches seront en mesure de remplacer les tissus atrophiés…
Silencieux, Stéphane écoute Nathalie avec beaucoup d’intérêt. Même si ce genre de conversation ne l’intéresse pas au premier degré, il essaie d’y apporter un maximum d’attention. Ce que Nathalie déplore, c’est qu’il est opposé au don d’organe. Il en comprend l’utilité, respecte le principe, mais décline son accord de principe. Une fois que Nathalie a terminé son exposé, elle lui pose la question :
– Nathalie : Si tu es d’accord Stéphane, je peux tout aussi bien entamer des recherches de compatibilité en ce qui te concerne ?... Sans vouloir te faire changer d’avis, essaie quand même de voir la chose sous un autre angle ?...
– Séverine : Là, j’ai peur que tu te heurtes à un mur ma chérie !... Je connais sa réponse !...
– Nathalie : Vous pouvez éclairer ma lanterne tous les deux ?... Que signifient ces petits sourires malicieux et ces regards complices ?...
– Stéphane : Ils veulent dire que je suis opposé aux dons d’organes… Me concernant, bien sûr !... Je te l’ai dis, pas question de recevoir le poumon d’une autre personne… Non pas pour des raisons idéologiques ou par esprit de contestation, mais par pure conviction spirituelle… Eh oui ma chère, moi aussi je respecte une certaine éthique vis-à-vis des choses auxquelles je suis très attaché…
Nathalie est désorientée. Elle a du mal à suivre la logique de Stéphane. Alors qu’il est prêt à se battre pour sa petite épouse, il s’oppose aux mêmes soins pour lui. Il y a comme un flou dans ce raisonnement. Est-ce qu’il doute à ce point des progrès en médecine ? Est-il réfractaire ou hostile à l’idée de recevoir le poumon d’une autre personne ? Puisqu’ils abordent à nouveau le sujet, autant éclaicir les zones d’ombre.
Judicieusement, Nathalie essaie d’en savoir plus. Il y a forcément une explication que Stéphane ne va sans doute pas tarder à lui communiquer. Elle ne brusque rien, laissant le temps agir. Elle connaît très bien son ami et jamais, il n’émet une opposition sans l’étayer d’une manière tangible. La mimique de Séverine, confirme l’imminence d’une mise au point. C’est d’ailleurs ce à quoi il se livre à présent, spontanément :
– Stéphane : Tu veux savoir pourquoi n’est-ce pas ?... C’est très simple… Une de mes amies, thérapeute en médecine Chinoise, m’avait expliqué les bases du Taoïsme… Selon les préceptes du Tao, chaque organe a sa propre énergie… De plus, ils ont tous un rattachement à des valeurs émotionnelles précises… Le cœur, le foie, la rate, l’estomac autant que les reins ou les poumons, correspondent à des émotions… Pour ce qui me concerne, en l’occurrence le poumon, il représente sur le plan psychique le conformisme et l’organisation… Il est surtout le réservoir des émotions !... Ce qui veut dire que chaque cellule est chargée d’émotions… Donc, à mon avis, en mettant un tel organe dans le corps d’un autre individu… Même si sur le plan purement médical il n’y a pas de rejet, pour moi, il ne pourra jamais y avoir d’harmonie !... Mon amie a été géniale en m’expliquant tout ça… Le Yin et le Yang, tu connais ?...
– Nathalie : Oui, bon… J’avoue que ce n’est pas ma priorité !... Je préfère m’en tenir à la science… Je respecte toute forme de médecine dite parallèle mais… Je suis sceptique…
– Stéphane : Sinon tu ne serais pas toubib, c’est bien connu !... Mais à propos du Yin et du Yang, il faut savoir qu’en naissant, nous avons toutes et tous notre potentiel d’énergie pour parcourir notre chemin de vie… Si en cours de route, on modifie l’équilibre de cette énergie, on brise tout simplement cette chaîne… D’où le risque de voir l’harmonie se briser… Essaie un peu d’installer le moteur d’une voiture de course sur une petite auto… Oh bien sûr, techniquement c’est réalisable !... Sauf que si tu appuies un peu trop fort sur l’accélérateur, le moteur partira tout seul et toi tu resteras le cul dans ta bagnole !... Pour le corps humain c’est exactement la même chose…
– Séverine : Tu me fais peur mon chéri…
C’est vrai qu’après la logique avec laquelle Stéphane vient de parler des transferts d’énergie, Séverine se sent brusquement mal à l’aise. Heureusement, Stéphane paraît maîtriser son sujet et la rassure. Certes, le cœur lui aussi est chargé d’énergie. Mais de par la morphologie de ses tissus, les risques d’interaction dans un autre corps sont beaucoup plus limités que les autres organes. Nathalie, cartésienne avant tout, inconditionnelle du serment d’Hippocrate, réfute avec véhémence les affirmations de Stéphane. Elle s’en tient à ce que la science est en mesure d’offrir, sans tenir compte des dérives idéologiques des adeptes des sciences occultes.
L’heure est venue de certains règlements de compte. Stéphane arguant avec aisance les erreurs médicales, de plus en plus nombreuses, et Nathalie, mettant en exergue les dérives sectaires. Durant de longues minutes, le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ambiance est plutôt électrique. Aucune haine ni violence fort heureusement ne sont à déplorer. Il n’y a pas que des inepties dans ce qu’affirme Stéphane, Nathalie en est consciente. Elle ne fait que déplorer les lacunes qui séparent les spécialistes en médecine parallèle et les praticiens officiels. De son côté, Stéphane ne peut contester les malversations et autres abus de confiance, de charlatans prétendus guérisseurs. N’y aurait-il pas de compromis possible ?
La jeune femme à laquelle il fait allusion, a permis de soulager des dizaines de personnes, que la médecine traditionnelle avait condamnées prématurément. Ce que la science ne peut accomplir, pourquoi ne pas admettre que certains magnétiseurs puissent le faire ? N’y a-t-il pas comme unique critère de rejet, que les seuls intérêts financiers ? Sur ce point, Nathalie réagit avec force :
– Nathalie : Excuse-moi Stéphane, mais je ne peux pas accepter de t’entendre dire des inepties de cet acabit !... À t’écouter, la médecine est avant tout faite pour enrichir celles et ceux qui s’y investissent corps et âme ?... Il n’y a pas je crois, que les… « Guignols » que tu défends, qui ont soi-disant la foi !... Tu crois peut-être que l’on pratique la médecine dans le seul espoir de faire fortune ?... Que fais-tu de la vocation ?... Là, je dois dire que tu me déçois un peu… À t’écouter, les médecins ne sont que de vulgaires machines à sous !... Il n’y a donc que le fric à tes yeux pour qualifier un médecin ?... Si c’est l’opinion que tu as de moi, merci beaucoup !... C’est un peu réducteur à mon avis !...
– Stéphane : Tu as déjà vu un toubib en train de compter ses sous pour boucler ses fins de mois ?... Tu en connais beaucoup qui sont au chômage ?... Tu as déjà vu un chômeur prendre quinze jours de vacances trois ou quatre fois pas an ?... J’en connais au moins un de toubib ici… Je sais donc de quoi je parle… Je ne mets pas en doute la vocation à laquelle tu fais référence… Ce que je dénonce, ce sont les lacunes entre la médecine conventionnelle et celle dite parallèle… Des bons et des nuls, il y en a dans les deux camps, c’est là qu’il conviendrait de faire amende honorable… Pour moi, le chirurgien qui « oublie » une paire de ciseaux dans le ventre de son patient, est tout aussi coupable qu’un faux magnétiseur, qui se fait passer pour un « guérisseur » !... Entre le respect du serment d’Hippocrate et les confusions hypocrites, ras-le-bol !... En essayant d’harmoniser les forces en présence, ce sont les malades qui seraient les seuls gagnants… N’est-ce pas le plus important ?...
La messe est dite, Séverine est vraiment très mal à l’aise. À tour de rôle, véritable partie de ping-pong, son mari et Nathalie se renvoient la balle. Difficile d’intervenir, encore moins jouer l’arbitre. Le ton est modéré, et à bien des égards, les arguments avancés ne manquent pas de cohérence de part et d’autre. À son niveau, elle ne peut qu’admettre que des bons et des moins bons il y en a dans les deux camps. Elle a même envie de mettre son grain de sel dans le débat, jugeant que l’on entend plus souvent parler d’erreur médicale que de faux magnétiseurs ! Mais elle préfère s’abstenir, pour ne pas envenimer la conversation.
D’un autre côté, elle est subjuguée d’apprendre que Stéphane est à ce point informé sur les énergies du corps. Ils n’ont jamais c’est vrai, aborder le sujet avec autant de précision. À bien des égards, si elle s’en réfère aux affirmations de son Poussin, Nathalie n’est pas aussi à l’aise qu’elle veut bien le laisser croire. La joute va-t-elle se prolonger encore des heures ? Ne serait-il pas temps d’y mettre un terme ? D’un autre côté, Séverine est fascinée par les explications apportées par Stéphane. Des Méridiens en passant par les Chakras, il décrit le chemin de l’énergie à travers le corps avec tellement de sérénité, qu’elle a envie d’en savoir un peu plus.
Inutile d’attendre une entente tacite entre les deux protagonistes. Chacun reste sur ses positions, ce qui rend le débat quelque peu rédhibitoire. Têtus l’un et l’autre, Séverine le sait bien, ni Nathalie ni Stéphane ne cèderont la plus petite parcelle de terrain. À force de s’envoyer des vérités et contrevérités, le débat devient sentencieux. Mieux vaut mettre un terme à la conversation :
– Séverine : Bon… Mes chéris, je crois qu’il serait temps de passer à table !... D’autant que je suis larguée complètement et que je ne comprends pas un mot de ce que vous dites !... Si vous voulez mon avis, il suffirait de faire abstraction des erreurs des uns et des autres, pour aboutir à des compromis beaucoup plus sains… Sur ce point je rejoins mon Poussin, quand il dit que seuls, les malades en bénéficieraient…
– Stéphane : Tu as raison ma chérie… Je suis désolé de t’avoir imposé ce petit échange de points de vues avec Nathalie… Stérile qui plus est !...
– Nathalie : Stérile, tout dépend dans quel sens on le prend !... Pour ma part je l’ai trouvé enrichissant, même si je ne suis pas d’accord avec toi à cent pour cent !... Contrairement à ce que tu penses, je suis consciente qu’il existe des forces au-dessus de nous, dont nous ne maîtrisons pas les tenants et les aboutissants !...
– Stéphane : C’est un bon début…
Le calme revient au sein du groupe. Une chose est certaine, jamais Stéphane n’acceptera de recevoir le poumon d’une autre personne. Heureusement, Nathalie persiste dans son désir de lancer les recherches pour un donneur compatible pour Séverine. Loin de s’y opposer, Stéphane lui promet de faire le maximum pour l’aider, ce qui élimine les craintes de le sentir en retrait par rapport aux démarches indispensables. L’aventure en elle-même est déjà suffisamment prenante, sans y ajouter le poids de la défiance. Plus ils uniront leurs forces et leurs énergies, plus Séverine aura des chances d’être guérie. Il n’y a que cela qui compte pour Stéphane. D’où son désir de s’investir pleinement dans les recherches aux côtés de Nathalie.
***
Quelques mois plus tard.
Quand ce n’est pas Séverine, c’est Stéphane qui se retrouve hospitalisé. Concernant Séverine, les recherches ont été lancées en vue de trouver un donneur compatible. Après de longues semaines d’attente hélas, les médecins en sont toujours au même point. Tous les organismes intéressés ont été sollicités, en vain. À la surprise générale, pour l’instant, le seul donneur compatible n’est autre que Stéphane. De par les contraintes liées aux groupes sanguins, le sien est parfaitement compatible.
Comme quoi le destin fait parfois les choses bien. Seulement voilà, comme l’explique Nathalie au cardiologue, voir le mari décéder pour sauver son épouse, ce n’est pas le moins du monde envisageable. D’autant que toutes les recherches en cours, n’ont pas abouties. Est-ce l’avis de Stéphane ? Apparemment, il serait plus enclin à ce sacrifice, comme il l’explique à Nathalie en revenant d’une visite à Séverine à l’hôpital :
– Stéphane : Tu sais Nath, je crois que si l’on ne trouve pas de donneur pour ma Bibiche, je… Enfin… Je lui donnerai mon cœur… Ce serait la plus belle preuve d’amour tu ne crois pas ?...
– Nathalie : Mais tu n’es pas sérieux ?... Personne ne mettra jamais en doute la valeur de tes sentiments pour Séverine !... Mais… De là…
– Stéphane : De là, à sacrifier ma vie pour sauver celle que j’aime, cela te dépasse c’est ça ?... Tu sais mieux que moi que tôt ou tard, je vais partir… Ou dans le meilleur des cas, finir en légume dans un fauteuil roulant !... À moins d’un miracle de la recherche médicale… Sans commentaire… Autant le faire en ayant le soulagement d’avoir contribué à sauver l’être qui m’est le plus cher au monde !... Que serait ma vie sans elle, tu peux me le dire, toi qui a réponse à tout ?... De toute manière, ma décision est prise… Mais attention, qu’on se mette bien d’accord… Pas un mot à Bibiche !... Je veux que tu me le jures !...
Il est déterminé, inutile de chercher à le faire changer d’avis. Nathalie en reste pantoise. Partagée entre son admiration et l’incompréhension, elle fait le serment de garder le secret. Elle sait très bien que jamais de la vie, Séverine n’accepterait pareil sacrifice. D’un autre côté, sur le plan médical, elle sait aussi que Stéphane est condamné, à plus ou moins brève échéance. En le regardant, les yeux brillants d’amour à l’idée de sauver sa Bibiche, la belle Nathalie est admirative. Elle tente une dernière fois de le faire changer d’avis le concernant :
– Nathalie : Tu sais, pour Séverine, je crois que nous trouverons facilement un cœur… Mais… Admettons… Je dis bien, admettons… Que tu décides de changer d’avis et recevoir un poumon ?... Vous resteriez en vie tous les deux ?... Ce serait sympa quand même ?... Je respecte tes convictions, je ne vais pas les remettre en cause… Un poumon s’opère aussi bien qu’un cœur ou un foie !...
– Stéphane : Non, c’est non… Inutile de chercher à m’apitoyer en jouant la carte de l’amitié…
C’est clair, net et précis ! Sa décision est prise, inutile d’espérer le voir changer d’avis. Est-ce une forme de lassitude ? Ce n’est pas impossible. Car à force de subir les assauts de leurs maladies, il y a de quoi perdre confiance. Seule Séverine, peut être sauvée, Stéphane insiste lourdement sur cet aspect. Car jamais, il réitère son refus, il ne voudra recevoir le poumon d’une autre personne. Dans ces conditions, il en est conscient, tôt ou tard il quittera le monde des vivants.
Seulement voilà, vouloir donner son cœur à Séverine ne se fera pas d’un coup de baguette magique ! S’il attend la dernière limite, son cœur sera-t-il assez solide pour repartir dans le corps de sa petite Princesse ? Il y a un doute, qui turlupine Stéphane. Dans l’absolu pour lui, il faudrait qu’il soit en état de mort cérébrale pour que la tentative de transplantation ait une chance d’aboutir. Un peu comme le sont les accidentés de la route, maintenus dans le coma artificiel, pour conserver les fonctions vitales. Nathalie, qui est toujours opposée à cette décision, ne se montre pas du tout coopérative. Ce qui énerve Stéphane :
– Stéphane : Écoute Nath… C’est gentil de t’opposer à ma décision… Mais crois-moi, c’est la seule solution… Imagine que l’on trouve un donneur compatible pour Bibiche… OK, tout va bien, pas de rejet, elle est sauvée… Et dans six mois, ou deux ans si tu veux, c’est moi qui décède… Quelle sera sa vie, tu peux me le dire ?...
– Nathalie : Il ne tient qu’à toi que cela change !... Puisque tu aimes autant ton épouse, pense justement à sa réaction si tu n’es plus là ?... Même si c’est avec ton cœur, imagine les répercussions qui en découleront inéluctablement ?... Non Stéphane… Nous n’en sommes qu’au début des recherches pour Séverine… Je suis convaincue que nous trouverons très vite un donneur pour elle… Je persiste et signe en te demandant de revoir ta décision pour ton poumon… Ce sera là le plus beau cadeau que tu pourras faire à ta Bibiche…
Loin de s’offusquer des propos tenus par son amie, Stéphane se replie sur lui-même. En quelques secondes, les yeux remplis de larmes, il s’isole dans son mutisme. Est-ce que c’est à cause des conseils de Nathalie ? Elle préfère ne pas réagir, respectant ce petit moment de méditation. Le fait est qu’en s’enfonçant dans son néant, Stéphane éprouve quelques difficultés à respirer. Il est au bord du chagrin, mais refuse de se laisser aller. Nathalie s’attend à une réaction beaucoup plus conséquente. Silencieuse, elle ne quitte pas Stéphane des yeux. D’une seconde à l’autre, il risque de déclencher une crise. Plus spectaculaire que dangereuse certes, mais fort désagréable pour le patient.
Depuis le début de leur relation, Nathalie ne vient jamais voir ses amis sans un minimum de précautions. En permanence, elle a sur elle tout ce qu’il faut pour assurer des soins d’urgence. En le voyant plonger inéluctablement dans le néant de son désarroi, elle n’attend pas une seconde de plus. Elle se lève, caresse les cheveux de Stéphane en passant devant lui, et se dirige vers ce qui est devenue sa chambre. Elle y a installé ses affaires bien sûr, mais surtout une petite infirmerie. Depuis quelques semaines, elle a même fait installer une bouteille d’oxygène. Ainsi, à plusieurs reprises ces derniers jours, a-t-elle pu venir en aide à Stéphane lors de ses crises.
Mais aujourd’hui, en revenant au salon avec ce qu’il faut pour le soigner, elle ressent quelque chose d’inhabituel. Le regard de Stéphane en effet, est transposé dans une nébulosité peu rassurante. Les yeux rivés sur le portrait de Séverine, qui est accroché au-dessus du canapé, il demeure immobile. Les larmes s’écoulent de ses yeux mi-clos, sans qu’il ne les ressente vraiment. Assurément, Nathalie en est consciente, il est en plein cauchemar.
Elle s’assied à côté de lui. Délicatement, elle lui prend la main et relève la manche de sa chemise. Toujours pas la moindre réaction. Elle lui injecte un calmant, sans qu’il ne manifeste la moindre grimace de douleur. Il déteste les piqûres, ce qui en soi en cet instant, est un signe révélateur d’un état de choc évident. Là, Nathalie commence à se poser des questions. Faut-il le faire hospitaliser ? Il est encore un peu tôt pour l’envisager. Peut-être que l’injection va l’aider à refaire surface ? De loin, elle aurait préféré une crise chez Stéphane. Très vite heureusement, le produit agit.
Peu à peu, détournant son regard du cadre, Stéphane tourne la tête et fixe Nathalie. Elle peut lire l’étendue de son désarroi sur son visage. Il est tellement perdu, qu’il donne l’impression de la voir pour la première fois. Un peu comme s’il revenait à lui après un évanouissement prolongé. Loin de paniquer, Nathalie ne fait rien qui soit susceptible de le contrarier. Est-ce vraiment elle qu’il regarde ou ne voit-il pas le visage de Séverine ? Tout peut le laisser supposer, à en juger le sourire qu’il lui adresse.
Tendrement, il caresse le visage de Nathalie. Nul doute que dans son délire, il est en train da câliner sa Bibiche. Ces élans de douceur ne sont pas désagréables du tout. Seulement voilà, est-ce qu’il est de bon aloi qu’ils perdurent ? Si la jeune femme réagit trop brusquement, à l’instar d’un somnambule brusquement sorti de son état d’endormissement, Stéphane peut en être durement affecté. La pauvre ne sait plus à quel Saint se vouer. D’autant que les frôlements sur le visage, s’étendent à présent sur sa poitrine. Le téléphone remet soudain les choses à leur place. En secouant la tête, Stéphane revient à lui, abandonnant son état presque second. Avant de décrocher le combiné, il regarde son amie en fronçant les sourcils. Il est clair qu’il est un peu perdu :
– Stéphane : Allô oui… Ma chérie !... Comme je suis heureux de t’entendre… Comment vas-tu mon trésor ?... Tu… C’est vrai ?... Mais c’est génial… Tu parles si je suis heureux…
À n’en point douter, il ne peut s’agir que de Séverine. Et il y a fort à parier qu’elle lui annonce une bonne nouvelle. Nathalie est soulagée. En quelques secondes, Stéphane recouvre ses esprits et sa forme. Machinalement, il essuie ses larmes, qui le surprennent un tant soit peu. Ce qui prouve si besoin est, à quel point tout à l’heure il était totalement déconnecté de la réalité. Émue, elle suit la conversation avec intérêt. Discrètement, elle profite de cette forme d’euphorie de Stéphane, pour rapporter sa trousse de soins dans sa chambre. Elle ne peut s’empêcher de sourire, en écoutant son ami papoter avec son épouse. Nathalie en profite au retour, pour aller se refaire une petite beauté. Après quoi, elle se dirige vers la cuisine. Il serait temps en effet, de préparer le dîner. Mais à son tour, elle est prise de pensées bizarres.
Rien d’alarmant au demeurant, mais qui lui posent un petit problème. En fermant les yeux, elle ressent les caresses de Stéphane. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas éprouvé de vrais frissons de bien-être. Osera-t-elle l’avouer à son ami ? Aurait-elle le courage de le détourner de son droit chemin pour assouvir son plaisir ? Très vite elle se reprend. Un petit moment de rêve, après les instants d’angoisse qu’elle vient de traverser, après tout c’est naturel.
Pendant qu’elle s’affaire aux préparatifs du repas, Stéphane n’en finit plus de discuter avec son épouse. Les mots doux, les petits bisous qu’il envoie à sa dulcinée, Nathalie les entend. Du mieux qu’elle peut elle se ressaisit, pour ne pas se laisser emporter par les flots tumultueux du désir. Heureusement pour elle, Stéphane est en train de saluer sa Bibiche. Ce qui, pour Nathalie, signifie que le rêve est terminé. Immobile, la tête légèrement en arrière et les yeux fermés, elle inspire profondément. Serait-ce pour garder en elle les frissons qui viennent de lui parcourir le corps ? Stéphane, attiré sans doute par les odeurs du plat qui mijote, sans dire un mot, l’observe en silence. La scène se prolonge encore quelques instants. Soudain, revenant sur terre après son petit voyage au pays des songes, Nathalie aperçoit Stéphane. Paniquée, elle en laisse tomber la casserole qu’elle tenait à la main :
– Nathalie : Je suis désolée… Je…
– Stéphane : Ça ne va pas Nath ?... Voilà cinq minutes que je t’observe… Tu n’es pas souffrante au moins ?...
– Nathalie : Non, non… Je t’assure, tout va bien… Un petit moment de fatigue sans plus… Je suis navrée… Il y a de l’eau partout… Je vais réparer ça…
– Stéphane : Attends… Je vais te donner un coup de main… Ce n’est pas dramatique…
– Nathalie : Non, laisse-moi faire… Vas t’installer au salon, je vais te servir un apéritif… J’en ai pour deux minutes…
Heureusement, la casserole ne contenait que de l’eau pour faire cuire quelques pâtes. Le seul dégât c’est donc le contenu qui s’est répandu sur le sol. Les jeunes gens se baissent en même temps. Nathalie étant vêtue d’une petite robe, la position accroupie laisse entrevoir le haut de ses cuisses. Stéphane, presque mal à l’aise, se relève aussitôt. Il pose la casserole sur le bord de l’évier, sans quitter des yeux Nathalie occupée à éponger l’eau. À son tour, Stéphane éprouve les mêmes vibrations que son amie tout à l’heure. Ce qui est naturel, surtout chez un homme, privé de relation physique depuis de longues semaines.
Après avoir marqué un temps d’arrêt, obnubilé par les images qu’il vient de voir, Stéphane préfère sagement regagner le salon. Il n’avait jamais avant ce soir, prêté attention à la beauté du corps de Nathalie. En se laissant glisser sur le canapé, il paraît troublé. Ses sentiments à l’égard de Séverine, ne sont pas remis en cause loin s’en faut. Cependant, à l’impossible nul n’est tenu. Ce n’est pas qu’il soit devenu un obsédé loin s’en faut.
Pour la première fois, il éprouve une envie folle de faire l’amour avec Nathalie. Les principes d’un côté, le sentiment de culpabilité de l’autre, risquent bien de l’empêcher de franchir les frontières du fantasme. Nathalie, ayant retrouvé son entrain, entre au salon. Le regard qu’ils échangent en dit long. La toubib se reprend très vite et en deux temps trois mouvements, sert un verre à Stéphane. Elle prend un porto pour trinquer avec lui. De nouveau, une fois assise à côté de lui, elle éprouve les mêmes sensations de plaisir. Stéphane pour sa part, en trinquant avec elle, partage les mêmes vibrations. Le regard devient de plus en plus langoureux. La chaleur se fait de plus en plus dense. Les respirations s’accélèrent et les yeux ont du mal à rester ouverts.
Emportés par ce tourbillon de folie, après avoir posé leurs verres, machinalement les jeunes gens se prennent la main. Cette fois, ils n’ont plus envie de lutter. L’issue de cette approche un peu maladroite, devient inéluctable. Au diable les préjugés, la passion l’emporte. Nathalie et Stéphane échangent un premier baiser qui efface ces longs moments de doute et d’incertitude. Ponctuée de caresses de moins en moins contenues, cette première accolade les conduit vers une intimité naturelle. (Suite sur le livre)
Cet extrait représente environ 45 pages, sur les 115 du chapitre original
© Copyright Richard Natter
Chapitre 1 / Chapitre 2 / Chapitre 3
ISBN 978-2-9700633-8-4