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 « « L'Amour Triomphe » »

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En arrivant au dernier village avant la brousse, comme à son habitude pour mieux se calmer et retrouver sa sérénité, elle distribue sur son passage des friandises aux enfants, qui se pressent autour de la voiture en acclamant leur petite Princesse. Elle doit redoubler de vigilance, car les gamins courent dans tous les sens ; devant, derrière et même, sur la voiture ! Chacune de ses visites est un moment de fête, qui depuis le début, égaie la tristesse des habitants. Tout le monde connaît la situation de ce couple de Toubabs. Ils en apprécient d’autant la valeur de cette générosité, en dépit de la précarité qui leur est propre.

Même si aujourd'hui, sa détresse est omniprésente, elle ne néglige pas ses petits gestes affectueux à l'égard de ces chérubins. Après avoir immobilisé sa voiture, elle a du mal à ouvrir la portière pour s'en extraire. Se bousculant comme des chiffonniers, les bambins veulent tous être là pour embrasser Élodie en premier.

Calmement, elle accède enfin au coffre et commence sa distribution. Ce ne sont ni des jeux vidéo ni des maquettes ou autres jouets de valeur. Des petites bricoles et friandises, qu’elle obtient en grosse partie grâce à la générosité de son patron. En les voyant ainsi comblés, les yeux écarquillés, elle en est toute retournée à chaque fois. De loin, les Parents de ces chérubins ne se lassent pas de suivre la scène. Se bousculant, s’étirant en criant, les gamins veulent être servis en priorité. Il y en aura pour tout le monde c’est évident. Élodie sait combien d’enfants elle doit combler et s’arrange pour avoir l’équivalent en cadeaux. Ce n’est pas tous les jours facile, mais avec l’aide de quelques autres commerçants, elle obtient quotidiennement son lot de surprises. Elle doit quand même veiller au grain. Si elle laissait faire cette petite meute colorée, les gosses finiraient par se battre. Et là, il n’en n’est pas question. Affectueusement, elle remet à chacun, le cadeau qui lui revient :

– Élodie : C'est pour toi cette fois... Mais tu veux bien attendre sagement ton tour toi ?... Gourmand...

– Enfant : Et pour moi princesse... Tu as rien ?...

– Élodie : Mais si... Tiens... Un gros nounours... Mon petit doigt m'a dit que tu avais perdu le tien... Doucement il est bien pour toi... Rassure-toi...

– Enfant : Merci princesse... Tu viens encore demain ?...

– Élodie : Bien sûr mon chéri... Tous les jours... Allez maintenant il faut que je parte... Attention...

Les Parents sont ravis et heureux de voir cette ravissante petite Fée Blanche et chaque fois, la saluent chaleureusement. La délicieuse « Petite Fée Blanche », c’est le surnom que lui ont donné les gens du village, peu après qu'ils se soient installés. Dès le premier jour en effet, Élodie et Willy ont sympathisé et ils ont été adoptés sans aucune difficulté. Bien que leurs débuts aient été très difficiles, tous les jours ils ont apporté comme aujourd'hui, des friandises aux enfants et de la nourriture aux Parents.

C'est pour cette raison, qu'en dépit de la précarité de leur situation actuelle, Élodie tient à perpétrer cette tradition. Elle préfère ne rien manger et se priver de tout, plutôt qu'oublier sa petite tournée quotidienne. Ce ne sont pas bien entendu des dons miraculeux, loin s'en faut. Ils sont même très modestes. Mais ce qui importe, c'est la valeur humaine et affective qu'ils véhiculent. D’autant que son employeur, très sensible à cette action humanitaire, apporte son soutien total. C’est lui en effet, qui confectionne les paquets de nourriture, qu’Élodie offre à ses adorables bambins. Dans cette région particulièrement pauvre de l'Afrique, il y a des règles à respecter pour être tranquille et ne pas risquer de se voir montrer du doigt. Ne pas jouer les riches, en voulant les humilier et les écraser de mépris… Prendre le temps de discuter et gagner leur confiance… Les aimer comme des êtres humains et non comme des esclaves. Voilà quelques points dont il faut se souvenir. Et naturellement, à l'image d’Élodie et Willy, tout le monde vous adopte et vous adore sans retenue.

Étant de condition modeste, ils savent apprécier les cadeaux à leur juste valeur. Nul besoin de présents flamboyants. Ce qui est offert avec amour et tendresse, les touche profondément et ils vouent alors, une reconnaissance éternelle envers le donateur. Ils sont très sensibles et affectueux, malgré une carapace qu'ils se sont forgés au fil du temps, pour s'immuniser contre le malheur et la souffrance qui les frappe.

Tout le monde connaît le drame qui a affecté Élodie et Willy. Ce qui ne peut qu’accentuer l’admiration vis-à-vis de la Fée Blanche. Pas une seule fois, elle n’a manqué un rendez-vous. Aujourd’hui plus qu’avant l’accident, elle a besoin d’exprimer tout ce que son cœur contient. Les enfants ne comprendraient pas et ils sont devenus au fil du temps, ceux qu’elle ne pourra jamais avoir. Ce qui explique la tendresse infinie dans ses yeux, quand elle les regarde.

Après avoir terminé sa distribution quotidienne, elle s'éloigne lentement avec la plus grande vigilance car, euphoriques et tellement enthousiastes, les enfants vont et viennent de plus belle devant et autour de la voiture. Avec de très grands gestes, elle quitte le village pour reprendre sa route, accompagnée sur plusieurs mètres par ces petits bambins comblés. Mais cette fois, son visage est plus détendu, souriant. Cette salve salutaire, de bonheur et d'amour, lui apporte chaque jour un regain d'énergie énorme. À tel point que souvent, elle apparente cet état de bien-être, à une forme de dépendance. Cette drogue là cependant, est loin d'être mortelle. Ragaillardie, elle poursuit sa route avec plus d'enthousiasme. Une seule chose compte, retrouver son mari ! Les derniers kilomètres se font dans la bonne humeur, soulignés par la musique de son radiocassette. Élodie, douce et affectueuse envers ses petits protégés, revoit leurs visages épanouis. Ils le lui rendent tellement bien que pour rien au monde, elle n'arrêterait sa distribution de friandises. En regardant le village s'éloigner derrière elle, elle pense déjà à ce qu'elle va pouvoir leur offrir demain. Mais pour ce faire, il faut respecter certaines règles élémentaires, en commençant par faire le plein d'essence. Eh oui, les voitures hélas, c'est comme les percepteurs, plus on leur en donne, plus il faut leur en donner et si on s'arrête de le faire, c'est nous qui sommes arrêtés.

*

*   *

C’est en tout cas ce qu’elle confirme au pompiste qui naturellement, apprécie son humour :

– Élodie : Bonjour Éloi… Le plein, comme d'habitude… Sinon je ne pourrai pas aller rejoindre mon Poussin… Je suis déjà très en retard et le pauvre doit commencer à se faire du souci !...

– Éloi : Ce qui serait dommage en vérité… Comment va ce cher petit mari ?…

– Élodie : Je voudrais tellement pouvoir vous apporter de bonnes nouvelles… Hélas, le moral, la souffrance et la solitude, tout est contre lui…

Où qu’elle se trouve, quoi qu’elle fasse, la conversation tourne autour de Willy. Loin d’en éprouver la moindre forme de jalousie, elle en est au contraire très flattée et ravie. Avec l’accord de Bob, histoire de préparer le terrain, elle annonce même la bonne nouvelle au garagiste. Dès que son mari sera revenu des États-Unis, guéri cela va de soi, grâce à la générosité du richissime industriel, l’agence connaîtra un nouvel essor. En insistant sur le fait qu’il doit garder le secret, elle est sûre que le gérant de la station va se faire un plaisir de transmettre l’information un peu partout autour de lui. Bien avant que les premières rumeurs « Amicales » ne soient divulguées, la grandeur d’âme et la gentillesse de l’Américain, seront mises en exergue. C’est une manière habile d’anticiper sur les vils commérages. Car tout le pays est au courant des excès de Bob. Mais personne, n’imagine la grandeur d’âme qui est la sienne. L’honneur sera sauf et les jalousies n’auront guère de possibilités pour répandre leur venin.

Le pompiste, comme à son habitude, se perd en propos flatteurs et poétiques. Le brave homme est connu pour son côté fantasque. Mais il est très attachant et, amoureux aussi. Comme il l’explique d’une manière assez comique, chaque fois qu’il tombe amoureux, c’est d’une femme mariée. Mimiques à l’appui, il caricature cette souffrance qui le poursuit inlassablement :

– Éloi : Bonsoir divine créature... Permettez-moi de déposer comme tous les soirs mes hommages à vos pieds... Et rendre grâce à la lueur qui d'espoirs, remplit mon pauvre cœur...

– Élodie : Toujours aussi romantique et raffiné... Et poète aussi mon cher Éloi !... Mais comment faites-vous pour être encore célibataire ?... Vous n'êtes pas si mal que ça ?... Je dirais même que vous êtes plutôt bel homme !... Franchement, j’ai du mal à comprendre les raisons de votre célibat !...

– Éloi : Hélas... Ô Muse adorée... Chaque fois que je tombe amoureux, c'est d'une femme mariée... Je n’y peux rien, c’est la vie… Ce que je ne peux pas vivre intensément, je m’y accroche en rêve… Je fais le plein comme tous les jours ?...

Pour Élodie, c’est chaque fois un moment de détente en venant faire le plein d’essence. Éloi, toujours galant et plein de bonne humeur, lui apporte avec humour de quoi oublier ses tracas. À l’inverse de ses compatriotes, il n’attend rien, ne veut rien d’autre qu’un sourire de la part d’Élodie. C’est parfois très gênant car dans un excès d’enthousiasme, il serait capable de ne pas la faire payer. Sans compter qu’il a une gestuelle vraiment pas ordinaire. Il personnifie tour à tour la pompe à essence… Le tuyau et son robinet… En posant sa tête sur le pavillon de la voiture, il la caresse tendrement, en disant qu’elle transporte le plus précieux des colis. Élodie à chaque fois, est admirative et touchée par ces témoignages d’amitié. Elle essaie malgré tout de lui parler sérieusement :

– Élodie : Bien sûr... Dites-moi... Parlons sérieusement si vous le voulez... Vous envisagez vraiment de trouver enfin une compagne ?... Je veux dire, une gentille fille, avec laquelle vous pourriez partager les plus beaux instants de votre vie ?...

– Éloi : Qui voudrait venir partager mon royaume ma belle petite princesse ?... Ici je vis, je respire, j'écris... Bref... Je suis heureux... Mon ex-femme a trouvé mieux... Alors tant mieux pour elle, tant pis pour moi… Pour être franc, j’avoue que j’apprécie ma liberté !...

En soulignant quand même avec franchise, le côté pratique de la chose. Il est au moins sûr de ne pas voir une femme, s’accrocher à ses basques. Il tient à son indépendance et réalise avec lucidité, qu’aucune jeune fille n’accepterait de partager son antre. Même si son regard à ce moment précis, a tendance à prouver le contraire. Mais Élodie ne tient pas à en savoir davantage. Ici, il est bien. Il vit, respire, écrit, travaille un peu de temps en temps, mais il est libre comme l’air. À l’instar de la majorité de ses compatriotes, il aime trop les plaisirs, pour s’en priver.

Un flirt occasionnel, une nuit d’amour par-ci par-là, que demander de mieux ? Il a encore le temps de songer à se caser définitivement. Élodie ne peut que l’encourager à vivre pleinement sa vie, sans se poser de question. Elle peut être très courte, et parsemée d’embûches. Là, elle en parle en connaissance de cause. En disant ceci, elle s’embrume aussitôt l’esprit en pensant à son mari. Ce qui permet au garagiste, de faire preuve de l’immense sensibilité dont il est pourvu. Il sent la Princesse lointaine et soucieuse ? Il déploie son registre de pitreries pour la sortir de son néant. C'est un théâtre à lui tout seul. Un spectacle à ciel ouvert, qu’il offre généreusement à tous ses clients. Plus encore pour Élodie, pour qui il voue une réelle admiration. Des mimes aux blagues, il possède un répertoire à faire pâlir les guignols, qui se prennent pour des artistes en Occident. C'est vrai, tout comme ses congénères, il a le don inné de la comédie. Ce qui rend parfois la compréhension des Africains, quelque peu délicate. Il est très dur parfois de les prendre au sérieux, à travers ce rideau de comédie derrière lequel ils se cachent. Mais c’est aussi, ce qui les rend si attachants.

Toujours entre le rire et l'apparente désinvolture, il est très difficile de ne pas s'adonner à des jugements hâtifs et erronés. En attendant, le petit divertissement qu'il offre à la belle, est d'une rare intensité. Si bien qu’Élodie a du mal à contenir son éclat de rire. Ce qui bien entendu, ravit le pompiste et le pousse à en rajouter toujours plus ! Mais cette fois pourtant, il est temps de mettre un terme à ces bouffonneries. Car, emporté par son élan burlesque, il fait sortir le pistolet du réservoir…

Ce qui naturellement, n'est pas tout à fait du goût d’Élodie, qui évite de justesse le jet d'essence qui lui frôle les jambes. Emporté par son enthousiasme, dans le feu de son action, l’orifice du réservoir était devenu soudain trop étroit. C'est tout juste si Éloi réalise ce qui est en train de se passer. Tant et si bien qu’Élodie lui fait remarquer fermement. Bigre ! Elle adore se parfumer c’est vrai, mais pas avec de l’essence.

Le côté enfant a du bon, mais il faut quand même se montrer prudents pour deux. Le pompiste ne sait plus où se mettre, tellement il est confus. Le pauvre homme est désarçonné et en rougit comme un enfant qui vient de faire une bêtise. Il replace le pistolet dans le réservoir et poursuit le plein de celui-ci. Cette fois, tout en poursuivant sa conversation, il ne quitte plus des yeux le réservoir. Sage précaution, qu’Élodie apprécie au plus haut point. Il est gêné c'est vrai, mais sa manière de rechercher le pardon est craquante. Émergeant de ses yeux grands ouverts, son regard est encore plus attendrissant. En voyant la nappe d'essence répandue aux pieds d’Élodie, il est un peu mal à l'aise. Prudente, Élodie décide de faire le plein elle-même. C’est la première fois que la jeune femme voit un noir devenir aussi rouge qu’une pivoine. Pour se faire pardonner, il souhaite réciter un magnifique poème à sa Muse :

– Éloi : Vous avez quelques minutes à m'accorder ?... J'aimerais vous faire écouter une ou deux strophes de mon dernier poème...

– Élodie : Avec le plus grand plaisir Éloi... Allez vite le chercher... Je terminerai du mieux que je peux de faire le plein d'essence pendant ce temps...

Fou de joie, le jeune homme abandonne sa cliente et fonce en direction de son bureau, pour y chercher le précieux document. Nonobstant son côté enfantin, Éloi est très doué, Élodie le sait et ne se lasse pas de l'écouter clamer sa poésie, avec un enthousiasme extraordinaire. Presque toutes les fois qu’elle fait le plein, il est heureux de lui faire entendre ses poèmes. Très vite, il revient en brandissant tel un trophée, le manuscrit de son œuvre :

– Éloi : Voilà... Je l'ai intitulé « LA PAIX VIENDRA DEMAIN »... Ben oui... Il faut y croire... Alors si vous le voulez bien... Ô muse de mes nuits blanches... Je vais vous clamer séant, les premiers vers de cet ultime cri d'espoir :

Les pays sont ruinés et les gens malheureux

Inéluctablement ponctuant ce déclin

La nature à son tour s'étiole peu à peu

Et se meurt lentement refermant son écrin…

– Éloi : Je ne veux pas vous importuner davantage Princesse... Surtout que si j'insiste encore, vous allez me remplir les godasses... Chacun son tour n’est-ce pas ?...

Cette fois c’est au tour d’Élodie, de faire montre d’une inattention notoire. Il y a de quoi c’est vrai, car les vers d’Éloi traduisent avec force, tout ce qu’elle espère pour que l’humanité abandonne son statut actuel. Ce qui justifie pleinement, ce petit instant d’égarement, comique au demeurant. Imbibée en effet de cette mélodie poétique, Élodie délaissait totalement son réservoir qui, plein à ras bord, laissait échapper le trop plein d'essence. Éloi lui fait remarquer avec une petite note d’humour, ce qui la met d’autant plus mal à l’aise. Effectivement, l’essence sort du réservoir à grands flots. Ce qui naturellement, permet à Éloi de se moquer un tantinet de sa cliente. Élodie est confuse et très gênée :

– Élodie : Oh mon Dieu... C'est tellement beau et pathétique ce que vous écrivez... Faites-moi plaisir, je vous en prie... Encore quelques vers... Je vous en serais très reconnaissante...

– Éloi : À une condition... Chère petite madame...

– Élodie : Laquelle ?... Vous connaissant elle ne sera guère à votre avantage...

Se dandinant comme un enfant, la tête penchée sur le côté et les mains liées dans le dos, il va faire part de son désir à Élodie. Il est craquant, suppliant langoureusement le privilège d'offrir ce modeste présent à sa ravissante amie. La réceptivité d’Élodie, sincère et authentique, lui apporte chaque fois tout l’espoir auquel il n’ose plus s’accrocher. Pour lui, ces moments là sont plus précieux que l'or noir pour les trusts pétroliers. Chaque ver est un rayon de soleil, qu'il diffuse avec volupté dans le cœur de ceux qui l'écoutent. Que peut-il offrir de plus à Élodie ? Elle ne va pas tarder à le savoir :

– Éloi : J'oublie ce qui est inscrit sur ce robot minable et qui me sert de compteur... Il ne raconte que des conneries, quand c'est de vous... Dont il s'agit...

– Élodie : Ce n'est pas raisonnable Éloi... Vous avez besoin de travailler... Vous vous rendez compte ?... Je n'ai pas le droit d'accepter pareil cadeau... Je sais, vous vivez comme un Prince, entouré de rêves et de poésie… Mais la vie hélas, est plus cruelle que vous ne l'imaginez… Non… J'apprécie comme il convient votre geste, mais je ne puis accepter ce cadeau… Vous avez des frais… Des charges… Si vous offrez l'essence comme ça, pensez-vous que vous pourrez payer vos fournisseurs ?… Soyez sage Éloi… Pensez à vous aussi… Vous avez toujours refusé de faire une croisière en bateau… Encore moins une randonnée en avion… Nous vous les offrions de bon cœur pourtant !... Alors comment voulez-vous que j’accepte de faire le plein gratuitement ?... Non mon cher Éloi… Je suis très touchée par votre geste mais je ne puis accepter… Pensez à votre avenir…

– Éloi : J'ai surtout besoin de vivre et trop rares sont les moments comme ceux que vous me faites l'amitié de m'offrir et de partager avec moi... L'argent... C'est quoi l'argent ?... Une multitude de papiers dégueulasses qui s'empilent d'un côté et diminuent de l'autre... Je n’ai jamais été du bon côté... Par contre, croyez-moi, ce que vous m'offrez en m'écoutant, en vous voyant au bord des larmes... Ça oui... C'est vraiment beau, ça vaut tout l'or de la terre... Alors ne discutez pas... Voyons... De toute façon... Ce sera ma condition pour vous clamer quelques vers supplémentaires...

– Élodie : C'est un ignoble chantage... Mais c'est promis... J'accepte volontiers...

– Éloi : À la bonne heure... Alors voilà quelques vers supplémentaires… :

Les Nations corrompues recherchent la puissance

Voulant tout posséder à n'importe quel prix

Assouvissant ainsi l'ignoble jouissance

D'infâmes dictateurs imbus de leur mépris…

En s'essoufflant ainsi dans cette course folle

Pour mieux dissimuler la triste vérité

Les Saints devenus fous n'ayant plus d'auréole

Se perdent en propos mensongers et truqués…

Comme à chaque fois, Élodie est bouleversée en écoutant les mots qui scintillent comme des perles nacrées. Il récite comme il écrit, de la manière la plus authentique qui soit. Il vit ses narrations intensément, ce qui les rend encore plus pathétiques. Qui, mieux qu’il ne le fait, serait en mesure de traduire l’intensité du message qu’il diffuse dans ses textes ? Il est si concentré, qu’il suffit de regarder ses yeux pour y voir défiler les paysages qu’il est en train de réciter. La gestuelle, parfaitement rythmée, accentue l’intensité de poèmes. Ses yeux se remplissent de larmes, au fur et à mesure qu'il récite son quatrain. Ce qui émeut la Princesse au plus haut point :

– Élodie : C'est... C'est bouleversant Éloi... J'espère que vous me ferez l'amitié de m'offrir le texte dans sa totalité... De me le vendre plus exactement... Avez-vous songé à éditer un premier recueil ?... Je suis certaine qu’il aurait un succès fou… Alors vraiment, vous ne voulez toujours pas que je paie ce que je vous dois ?

– Éloi : J'ai déjà été payé... Mon cœur est repu d'une pensée vaine, qui hante mes nuits en Muse souveraine... L’expression de votre visage, votre regard attendri, vos sourires si tendres, qui pourrait m’offrir de tels présents ?... Pour les avoir tous les jours à mes côtés, je serais prêt à offrir toute ma fortune… C'est-à-dire mes factures !... Bonne route Princesse… Mes amitiés à votre époux...

Baise main à l'appui, Éloi ne recule devant aucun signe de son admiration sans limite pour Élodie, pour venir l'accompagner à sa voiture. C’est ce que certains abrutis, en Europe, qualifieraient de ridicule. En attendant, ici, c’est une manière d’être, plus qu’un besoin de paraître. Éloi lui promet de terminer le poème très vite et il le lui offrira à son prochain passage :

– Éloi : Que Dieu veille sur vous, comme il n'a jamais voulu veiller sur moi... Et pourtant je ne lui en veux pas, et je continue à croire en lui. Mais pour les autres... Surtout pour mes pauvres compatriotes qui eux aussi mènent un sacré combat... Moi, j'ai au moins la chance de pouvoir vivre alors qu'eux, ne font que survivre... Bonne nuit... À demain, je l'espère ?...

– Élodie : Bonne nuit Éloi... Et merci encore pour ces frissons de poésie... Et pour l'essence aussi... Surtout, pensez bien à ce que je vous ai suggéré à propos de vos poèmes… Je connais un éditeur à Genève et je suis certaine qu’il se fera un plaisir de vous éditer… Je vous assure qu’ils en valent la peine… Vous avez vraiment du talent et ce serait dommage de ne pas le développer… À propos, elle est mignonne votre dernière conquête... Vous me l’aviez caché ce n’est pas très sympa !... Je plaisante bien sûr… Si c'est la petite Toubab que j'ai vue l'autre jour, vous formez un couple vraiment ravissant...

– Éloi : Merci... Venant d'une dame telle que vous... Pareil compliment devient un cadeau royal... C'est bien elle en effet...

– Élodie : Et comment s'appelle-t-elle cette future madame Éloi ?... Si je ne suis pas indiscrète ?...

– Éloi : Patience... C'est vrai, elle est vraiment chouette... Douce, romantique... Mais vous la connaîtrez mieux à partir de demain, elle va venir habiter chez moi...

Un bref instant il revit un moment de tendresse avec Patience, ce qui ne manque pas d'émouvoir Élodie qui, pour rien au monde, ne veut interrompre ce rêve affectif. À l’instar des textes qu’il vient de réciter, les propos qu’il tient à l’égard de son amie sont tout aussi pathétiques. Attendrie, elle l'écoute dans son monologue, au cours duquel il relate avec authenticité, le premier contact avec sa dulcinée. Plus imagée que jamais, la rencontre avec Patience ne manque pas de romantisme.

Tantôt à genoux, les mains jointes vers le ciel, tantôt mimant leur enlacement langoureux, Éloi démontre avant tout, l'immensité de sa sensibilité et de sa flamme pour celle qui visiblement, le fait chavirer. Heureusement qu’il avait terminé de faire le plein ! Dans le cas contraire, il aurait sans doute rempli le coffre de la voiture.

Revenant à la réalité, après une narration poignante, le jeune homme ponctue son récit d'une manière encore plus émouvante. Élodie vient d’apprécier son talent d’orateur pour les poèmes. Que dire de celui avec lequel, il relate le premier baiser qu’il a échangé avec sa nouvelle fiancée. Il est tout simplement transcendé, transporté au firmament de l’amour. Son corps tout entier se couvre de frissons. Ses yeux, remplis de larmes, métamorphosent la ravissante Sénégalaise en une divinité. Élodie n’a aucun mal à imaginer la scène, tellement Éloi la narre avec volupté. Bien que cela ne l’enchante guère, compte tenu de sa situation avec Willy. Néanmoins, Élodie fait la part des choses et se laisse emporter par le flot multicolore dans lequel Éloi est en train de l’entraîner. Elle espère simplement qu’il ne va pas lui raconter sa première nuit d’amour ! Loin de cela, il poursuit sur sa lancée, plus romantique que jamais :

– Éloi : Folle de joie, Patience m'a sauté au cou et m'a embrassé avec une fougue peu ordinaire… Avant de se blottir très fort contre moi... Mon Dieu… Que c'était Divin… Je sentais son cœur se joindre au mien, dans une harmonie totale…

Élodie resterait encore des heures en sa compagnie. Mais le temps passe tellement vite, qu'elle est bien obligée de quitter Éloi. Cette dernière étape, avant de rejoindre son mari, lui permet de reprendre goût à la vie. Le jeune Sénégalais lui apporte en plus de la tendresse, une certaine moralité. Seul, abandonné par une créature ignoble et abjecte, il continue de vivre. Pas rancunier pour deux sous, il se résigne. Après tout, il n’était pas propriétaire de son épouse. Cela n’empêche pas Élodie de ne pas la porter dans son cœur.

En effet, son ex-femme n'a pas hésité à s'enfuir avec un amant et bien entendu, la caisse avec la recette de la semaine. Lui, pauvre diable, essaie de survivre du mieux qu'il peut, loin de ses enfants et de ceux qu'il aime. Elle reconnaît bien là, les caractéristiques du monde Occidental, dans lequel elle vit depuis tant d’années. Depuis qu’elle le connaît, elle est en admiration devant son courage et sa détermination.

Ils étaient venus, avec son ex-femme, s'installer dans ce petit coin perdu, convaincus que c’était là et nulle part ailleurs, qu'ils rencontreraient la nouvelle vie. Le destin en a voulu autrement. Cette vie nouvelle, il la déguste seul. Il n’est pas sauvage pour autant loin de là. En pensant à la conquête du jeune poète, elle sourit émue, à l'idée que bientôt, Éloi connaîtra une autre vie, amplement méritée. C'est vrai que c'est un garçon exceptionnel. Tous les samedis soirs il fait la java à Dakar, dépensant généreusement le peu d'économies qu'il a pu faire au cours de la semaine ; mais jamais, d'une manière égoïste bien au contraire. Connu et aimé de tout le monde, il ne manque pas de conquêtes. Physiquement beau garçon, sensible, romantique, il aurait de quoi combler de bonheur, la plus exigeante des femmes. Il a peur tout simplement de refaire sa vie, et traîner un autre boulet à ses pieds.

Il manque avant tout de confiance en lui, c’est indéniable. Il redoute par-dessus tout, de subir un nouvel échec. Acceptera-t-il de refaire sa vie avec Patience ? Prenant son épreuve avec philosophie, il n’en tient pas rigueur à son ex-femme. Il peut voir ses enfants de temps en temps, ce qui lui donne assez d’énergie pour oublier ses malheurs. Comment pourrait-il être malheureux, alors que la vie lui offre des instants si doux comme celui qu’il partage avec sa Princesse chaque jour ? Savoir se contenter de peu, voilà bien un exemple qui ferait pâlir de honte tous les parvenus.

Jamais, il ne tarira d’éloges pour Élodie et son époux. Il s’était confié à ses amis Toubabs, le jour où précisément, sa femme venait de partir. Au bord de la dépression, il envisageait même d’en finir avec la vie. Il voulait tout plaquer, tout laisser derrière lui, et c’est grâce à Élodie et Willy, qu’il a pu reprendre du poil de la bête. Chaque soir, Élodie, reprend de l’énergie en sa compagnie, car des deux, c'est encore lui le plus à plaindre. Pourtant, en dépit de son amertume mal dissimulée, il reste le plus fort.

*

*   *

C’est presque à regret qu’Élodie reprend le chemin de sa maison. Elle voudrait tellement venir en aide à ce garagiste. Soudain, en arrivant à proximité du phare des Mamelles, elle s’arrête brusquement. En regardant au loin, leur magnifique propriété étalant sous le soleil couchant le poids de son passé, une idée lui traverse la tête. Puisque l’Américain s’est proposé de reconstruire l’agence, elle lui demandera de prévoir une station service. Ainsi leur ami Éloi aura de quoi travailler dans de meilleures conditions ? À Dakar c'est vrai, il y a plus de bars que de stations-service et dans ce coin retiré, avec Éloi à sa tête, ce serait super. Après tout, cela ne sera pas d'un coût exorbitant ? Puisque ce brave Américain est décidé, autant tout mettre en place et faire plaisir aux gens qu'elle aime.

Fière de cette idée lumineuse, elle repart, pied au plancher. Très vite, elle franchit le portail. Petit instant de nostalgie, quand elle repense à ce que c’était il y a quelques années. Comme pour mieux se délecter de ses souvenirs, elle immobilise un instant sa Golf et se laisse bercer par ses pensées.

Le parking était plein de voitures, la buvette toujours bondée de touristes mais également de gens du pays, qui passaient des heures entières à se prélasser. La gaieté, la bonne humeur, la musique et le folklore aussi bien entendu, tout contribuait à faire de cet endroit, un lieu idyllique. En revivant un bref instant tout ça, Élodie éprouve tout à la fois un sentiment de regret et de dégoût. Le contraste entre le rêve du passé et la réalité est saisissant.

À l'époque c'est vrai, elle n'avait pas besoin de travailler au dehors, car l'activité ne manquait pas à leur petite agence. Les abords de la maison eux-mêmes, sont totalement délaissés. L'herbe les a transformés en friche ! Elle promène son regard, imbibé d'amertume, sur ce petit coin qui jadis, était son paradis.

Au loin, elle aperçoit son mari, cloué du matin au soir à la même place, scrutant l'horizon que plus jamais sans doute, il ne pourra atteindre. Ce brusque retour à la réalité, lui donne des frissons dans le dos. Le contraste entre leur vie avant et après la catastrophe, est saisissant. Le pauvre Willy c'est évident, à longueur de journée, revit sans cesse les instants cruels qui l’ont conduit à la perte de sa mobilité. Lui qui était si actif, plein de vie et débordant d'enthousiasme, passe les heures les plus sombres de sa vie, cloué dans son fauteuil. Dans ses yeux, se lit l’étendue de sa tristesse et de son désespoir. Apathique, mélancolique, il s’enfonce graduellement dans les profondeurs de son mutisme. Voilà des jours qu’il n’a plus souri. Les conversations avec son épouse sont réduites au strict minimum. Le drame, c'est qu’Élodie se sent totalement impuissante. Il n'y a qu'à voir le regard qu'elle lui adresse, pour mesurer l'amplitude de son désarroi face à ce handicap. Combien de temps va durer cette épreuve ? Élodie n'ose pas tenter le moindre pronostic. Plus que jamais, elle s’en remet désormais aux promesses de Bob. Et si, par malheur, l’opération était un échec ? Elle préfère ne pas y penser.

Résignée, elle soupire profondément, avant de redémarrer et pénétrer enfin, dans les restes de leur entreprise glorieuse. Le bruit de la voiture à l'entrée de la propriété fait tressaillir Willy, l'arrachant à ses rêves. Timidement, il esquisse un sourire du bout des lèvres, avant de fermer les yeux et soupirer fortement. Sa femme, au même moment, essuie les dernières larmes que tout ceci venait de faire couler sur ses joues de braise.

À nouveau, elle se place dans la peau de son quatrième personnage quotidien, après le bureau, le village et la station de service, afin d'être au mieux de sa forme pour son mari. En garant sa voiture, elle soupire à son tour, avant de regarder en direction de la mer. Cet horizon fuyant symbolise parfaitement l’état d’esprit de Willy. Lointain et inaccessible, éclatant ou plus souvent brumeux. Combien de temps tiendra-t-il ainsi ? Elle ne veut pas engager le moindre pronostic à ce sujet. Est-il réellement convaincu d’une possible guérison ?

Elle le sait, depuis son accident, son mari éprouve un sentiment de culpabilité extrême, tout en se posant toujours et encore la même question... Pourquoi ?... Saura-t-elle un jour apaiser ses tourments ? Pourra-t-elle enfin l’aider à s’extirper de ses pensées lugubres ? Il faut pour cela, qu’elle-même fasse en sorte de ne pas sombrer dans la sinistrose. Pour le moment, elle quitte la voiture les bras chargés de paquets et de commissions. Comme tous les jours, depuis plus d'un an, avec la même patience et le même amour, elle se débarrasse des paquets pour la maison, avant de venir retrouver son mari les bras chargés de cadeaux. Quotidiennement, elle le comble de présents. Ce n’est pas grand-chose bien entendu, mais ces petites marques d’affection atténuent un tant soit peu sa mélancolie. Avec une force inouïe, Élodie élimine ses pensées lugubres. Aujourd’hui pourtant, beaucoup plus que les autres jours, Willy est enfermé dans sa prison d’angoisse :

– Élodie : Comment va mon petit mari chéri aujourd'hui ?... Tu vas voir ce que je t'ai apporté... Tu veux bien ne pas toucher... Coquin !...

– Willy : Tu as eu beaucoup de travail ?... Tu as l'air très fatiguée ma chérie...

– Élodie : Mais non mon Poussin... C'est une impression... Après une bonne douche, tu verras, plus rien ne paraîtra !...

Avant de lui offrir les présents, elle vient l'embrasser tendrement, en le serrant très fort contre son cœur. Après quoi, elle ouvre un à un les petits paquets, offrant aux yeux ébahis de son mari, le spectacle magique de l'amour sincère. Les yeux de Willy ne quittent pas un instant Élodie. Peu importe les cadeaux. Ce qui compte pour lui, en pareille circonstance, c'est la valeur morale qu'ils représentent, beaucoup plus que la simple valeur monétaire.

Il n'est pas dupe loin s'en faut et remarque très vite, à quel point sa dulcinée est nerveuse. Ses gestes sont désordonnés, saccadés, presque maladroits. Il est indéniable qu'elle est à cran, ce qui ne fait qu'amplifier l'état de déprime de Willy. Il s’en veut, c’est indéniable. Les victimes d’un côté, son épouse de l’autre, tout est là pour le culpabiliser toujours plus. Heureusement, comme à son habitude, Élodie perçoit très vite les vibrations négatives, et corrige leur influence :

– Élodie : Regarde comme c'est mignon mon Poussin... Avec cette casquette super classe, au moins tu n'auras plus jamais mal à la tête... Tiens… Je vais te la mettre… Voilà… Mon Dieu que tu es mignon comme ça… Attends, ce n'est pas tout, j'ai encore plein de choses amusantes… Avec la casquette, tu pourras te mettre en short… Regarde comme il est mimi celui-ci… Tu pourras faire bronzer tes gambettes !... Pour les cendres de tes cigarettes, regarde un peu ce joli petit cendrier… Ce n’est pas que les mégots me dérangent, mais tant qu’à faire, autant garder ton emplacement tout propre… Oh !... J’allais oublier ça… Tu vois, j’essaie de penser à tout ce qui te fait plaisir mon trésor… Maintenant je vais aller me changer…

Gadgets, bibelots, tout est prétexte à éclats de rire, même forcés. N'allons pas jusqu'à prétendre que Willy recouvre le moral. Néanmoins, comme chaque jour, les attentions délicates d’Élodie, lui apportent un précieux réconfort. Le couple s'amuse et rie de bon cœur, ce qui efface en partie les traces de souffrances accumulées. Tout en s’amusant avec son mari, la jeune femme ne peut s’empêcher de voir à quel point il se force.

Certes il rie de bon cœur, mais son regard est perdu dans les ténèbres d’une affliction cruelle. Il est là, sans être réellement présent, préoccupé par son angoisse latente. Raison de plus pour en rajouter encore et encore, pour lui permettre d’échapper à la déprime qui le ronge insidieusement. Hélas, le temps presse. Il faut absolument qu’Élodie termine les statuettes. Pour se faire, elle est contrainte d’abandonner son Poussin et d’aller prendre sa douche :

– Élodie : Il faut que je me dépêche mon chéri... Sinon mes statues ne seront jamais finies pour demain soir... Je vais te laisser un moment... Tu ne veux rien ?... Je vais vite prendre ma douche et je reviens...

Bien que comblé et heureux, Willy ne sourit pas de la même façon, ce qui n'échappe pas à Élodie. Mais elle préfère ne rien dire pour le moment, laissant son mari s'amuser avec tous les bibelots qu'elle vient de rapporter. Lentement, en se retournant à chaque pas, elle se dirige vers la maison. Elle est au bord de la panique, ne sachant plus quoi faire pour sortir de cette impasse. Crispée, tendue, épuisée, elle garde la force de lui sourire en arrivant sur le perron. Elle lui envoie des bisous de la main, avant de disparaître dans la maison. Une fois à l'intérieur, après avoir déposé ses commissions sur la table du salon, elle s'assied un peu pour souffler. Mais elle ne peut s'enlever de l’esprit, l'image du visage de son mari et elle en éprouve une réelle inquiétude. Elle se demande ce qu'elle peut faire pour lui. La réalité hélas, lui interdit de se perdre au fond de son désarroi. L’éventualité d’un échec de l’opération, la traumatise. Doit-elle en parler à Willy dès à présent ? Faut-il qu’elle attende la confirmation de Bob ?

De questions en interrogations, sans hélas supputer la moindre orientation positive, Élodie est dans le flou le plus complet. Très vite la voilà dans la salle de bains et encore plus vite déshabillée. Pendant ce temps, Willy poursuit ses découvertes, sans pour autant c'est vrai, en éprouver une très grande satisfaction. Inlassablement, il quitte les cadeaux des yeux pour fixer son attention en direction de la maison et de sa femme.

Voudrait–il prendre sa revanche ou cherche-t-il enfin à se débarrasser de cette série d’images furtives qui l’oppressent ?... Jamais personne ne le saura vraiment, tant il est dur de communiquer avec lui. Et voilà que soudain. C'est reparti !... De nouveau, il sombre dans le découragement et des frissons d'horreur, lui parcourent le corps. Heureusement, Élodie est de retour et le sort brusquement de sa rêverie :

– Élodie : Je n'ai pas été trop longue, j'espère ?...

– Willy : Hein ?... Quoi ?... Tu as déjà pris ta douche ?...

– Élodie : Mon pauvre chéri... J’espère que je ne t'ai pas fait peur au moins ?... Alors ils te plaisent au moins mes petits cadeaux ?... Tu veux quelque chose ?...

– Willy : Non merci ma puce... Tu es... Tu es tellement formidable et si avenante... Comment pourrais-je un jour te remercier comme tu le mérites... Je ne sais plus quoi dire...

La manière qu’il a eue de sursauter, conforte l’intensité du trouble dans lequel il se trouve. Serait-il déçu par les cadeaux ? Pas le moins du monde et Élodie ne tarde pas à s’en rendre compte. En fait, il est tellement ravi de se sentir aimé, cajolé, qu’il ne sait pas comment il parviendra un jour, si toutefois il le peut, remercier son épouse comme elle le mérite. C’est bien là, sur ce point précis, qu’il se sent le plus diminué. Ne pas être en mesure d’honorer son épouse comme elle le mérite, le gangrène du matin au soir. En disant cela, il éprouve la plus grande difficulté à contenir ses larmes. Ce qui n'échappe pas à Élodie qui aussitôt, se met à genoux devant lui, posant délicatement sa tête sur ses jambes et le serrant très fort par la taille :

– Élodie : Tu sais mon amour... Ta lutte est la mienne... Ton combat est le mien... Ensemble nous serons toujours heureux... Sans toi ma vie n'a aucun sens... Tu es mon rayon de soleil... Jamais je ne baisserai les bras... Avec toi, grâce à toi, je me battrai jusqu'au bout... Tu sais très bien que mon plus beau cadeau c’est toi… Pour la vie mon trésor…

– Willy : Je ne suis pas dupe ma chérie… Je vois bien que tu es épuisée… C’est… C’est précisément ce qui me rend encore plus coupable…

En guise de réponse, Élodie le serre encore plus fort. Il y a dans son regard, toute l’admiration dont elle peut faire preuve, vis-à-vis de son mari. C’est vrai qu’elle est complètement à bout, exsangue physiquement et moralement. Mais elle refuse de capituler.

Nouvelle étreinte, nouvelles caresses, nouvelles émotions, ponctuées d’un langoureux baiser. Le couple en ces instants, est enveloppé d’une nébulosité sans pareille. À bout, ils le sont tous les deux. Mais le plus grave, c’est d’éprouver ce sentiment d’inutilité, témoin de leur désarroi.

Cependant, presque à regret, Élodie doit absolument se mettre à l'ouvrage, car ses clients doivent passer demain soir, pour chercher leurs petites figurines. Pour rien au monde, elle ne désire retarder la livraison des sujets. Ce n’est pas tellement que cela leur rapporte beaucoup d’argent, mais Élodie a besoin de s’évader, de se libérer l’esprit. Grâce à ses réalisations, elle peut affronter la réalité plus facilement. En dépit de son talent, nul ne veut lui accorder la chance d’être reconnue en tant qu’artiste. Tout ça, une fois de plus, grâce aux ennemis du couple. À tous niveaux, ils se sont jurés de leur barrer la route. Toutes les démarches entreprises dans ce sens, avortent les unes après les autres. Élodie s’excuse une nouvelle fois de s’absenter, pour aller chercher son matériel :

– Élodie : Tu m'excuses mon chéri mais il faut vraiment que je termine mes personnages pour demain... Je vais vite chercher mon matériel et je reviens…

– Willy : Mais bien sûr... Ne te mets pas en retard à cause de moi...

En la regardant s'éloigner, Willy ne peut s'empêcher de se laisser aller à quelques instants de bien-être. Quelle femme tout de même ! Combien l'auraient planté là, comme un clochard ? Elle, si belle, si fraîche, l'aimer et le dorloter avec autant de tendresse. Toujours d'humeur égale, elle est à l'affût du moindre de ses désirs et se met en quatre pour les satisfaire. Elle incarne toutes les valeurs humaines, qui hélas, ont tendance à disparaître.

C'est sans doute ce qui pousse Willy, à se culpabiliser chaque jour un peu plus. Car il en est conscient, Élodie ne pourra pas tenir éternellement à ce rythme là. Qu'il ait été traumatisé par tous ces événements est parfaitement compréhensible et hélas, il en porte des séquelles irréversibles. Mais sa femme est choquée tout autant que lui et ça, il ne le supporte pas. Ce n'est pas le genre d'homme à se laisser choyer comme un enfant et à en éprouver un plaisir presque sadique, égoïstement.

Il en arrive aujourd'hui à se sentir tellement mal dans sa peau, qu'il envisage de mettre un terme à sa souffrance. Il se force de plus en plus pour être agréable, alors qu'il n'a qu'une envie, tout envoyer balader. Il se sent de plus en plus un poids pour sa femme, sans avoir le courage de le lui dire. Plus rien ne lui fait plaisir ou presque. Du mieux qu’il peut il tente de garder la tête hors de l’eau. Combien de temps va-t-il tenir ? Chaque moment de bonheur même relatif, lui apportant au cœur ces instants de joie éphémère, est trop vite remplacé par la grisaille de ses pensées. Elles le replongent de nouveau dans la solitude amère de sa méditation. À quoi peut-il songer exactement ? En le regardant, avant de rentrer dans la maison, Élodie en silence lui pose cette éternelle question. Aura-t-il un jour, la force de lui répondre ? Mais le temps presse aujourd'hui et, presque à contrecœur, elle entre dans la maison. Tout autour d'elle est là pour la transporter un instant dans ce passé si proche. Les photos, les trophées, les souvenirs, tout est là, pour la replonger dans les souvenirs cuisants. Elle voudrait s’en débarrasser, tourner la page définitivement. Hélas, pour Dieu sait quelles raisons, Willy tient à conserver tous ces trophées.

En voyant les photos de la carcasse de l'avion, elle ne peut s'empêcher d'entendre les hurlements de douleur, que lui raconte si souvent Willy. Des cris désespérés, qu’Élodie entend encore d'ici. Mais en fait de cris désespérés, c'est Willy qui l'appelle. Se ressaisissant comme elle peut, elle bondit dehors :

– Willy : Ma puce... Tu veux bien m'apporter une bière s'il te plaît tu seras un ange !...

– Élodie : Bien sûr mon chéri... Je te l’apporte tout de suite... Tu désires autre chose ?

– Willy : Non pas pour le moment...

La pauvre femme en frémit encore ! D’un signe de la main, elle fait comprendre à son mari qu’elle a bien compris son message. Soulagée, elle rentre à nouveau dans le salon. Un peu perdue, elle essaie tout de même de clarifier ses esprits, en faisant le point. Primo, la bière... Secundo, les sujets à terminer... Tertio... Elle ne sait déjà plus. Peu importe. Après avoir été chercher la bière au frigo, elle rassemble tout son petit chantier dans un coffret et de nouveau, prend la direction de la cour. Ce qui lui permet de retrouver son sourire, en même temps que la réalité. Cette fois, plus question de se laisser attendrir, il faut absolument travailler. Elle quitte la maison et vient rejoindre son mari, toujours aussi songeur :

– Élodie : Mon chéri... Coucou... Voilà ta bière...

Surpris dans son nouveau rêve douloureux, il sursaute avant d'adresser un sourire plein de douceur à sa petite Élodie. La transition est brutale. Lui aussi, c’est évident pour Élodie, fait de son mieux pour dissimuler ses angoisses. Ce qui explique ce brusque changement dans son attitude. En une fraction de seconde, il abandonne ses pensées lugubres, pour revenir à la beauté de la vie incarnée par sa femme. Cet effort n’échappe pas à Élodie, qui l’apprécie à sa juste valeur. Elle n’est pas dupe pour autant et au son de sa voix, elle mesure avec exactitude le degré d’affliction de son mari :

– Willy : Merci... C'est gentil... Qu'est-ce qu'il y a dans ce carton ?

– Élodie : Il faut absolument que je termine ma commande de figurines... Les clients doivent passer demain soir... Dis-moi ça t'ennuie si on les invite à dîner ?

– Willy : Pas du tout... Je les connais ?...

– Élodie : Je ne pense pas... Mais ce sera une bonne occasion de faire connaissance... Tu verras... Ils sont charmants tous les deux... Ce sont des clients du magasin... De très bons clients je dois dire... Et je trouve vraiment sympa qu’ils m’accordent leur confiance… Ça ne t'ennuie pas au moins ?...

– Willy : Mais non Bibiche… De toute façon…

Sa réponse est symptomatique de son mal-être intérieur. Il n’a pas le courage cependant, de terminer sa phrase, par peur de froisser sa Princesse. Élodie n'est pas naïve, habituée à des réponses immédiates et directes de la part de son mari. Cet embarras soudain, est révélateur du malaise qui grandit en lui. Elle préfère ne pas mettre d’huile sur le feu, écourtant la conversation.

Tout en commençant son ouvrage, elle essaie de tâter le terrain discrètement. La venue des clients d’Élodie ne lui convient peut-être pas ? Veut-il un dîner en tête-à-tête aux chandelles ? Après tout, ils auront bien d’autres occasions d’inviter ses gens ? Plus elle tente de le sortir de son mutisme, plus elle le voit s’enfoncer dans les ténèbres de sa mélancolie. Après quelques minutes de silence, il se décide enfin à se confier. Les mots sont hachurés, presque inaudibles. Élodie en comprend cependant la signification et surtout, l’ampleur du désastre moral dans lequel il s’enterre. Ce n’est pas du tout ce à quoi Élodie pensait, c’est bien pire que ça. Les mots ont du mal à s’extraire de sa bouche. Elle parvient toutefois à faire la synthèse de ce qu’elle a pu entendre. C’est bien ce qu’elle redoutait, à savoir un sentiment violent d’inutilité. Élodie est tétanisée, incapable de dire quoi que ce soit. Elle aurait préféré c’est certain, l’entendre pousser une gueulante dont il a le secret. Chaque mot qu’il prononce, est un coup d’épée dans le cœur d’Élodie. Il termine sa phrase avec beaucoup de difficulté :

– Willy : …À part te faire souffrir, à quoi je sers vraiment tu peux me le dire ?... À rien… Je… Je n’ai pas le droit de t’infliger ce calvaire… C’est… C’est trop dur pour nous deux… J’en peux plus… Tu es en train de vieillir d’un an tous les mois… Je te fais perdre ton éclat… Ta beauté… Je… Je ne suis qu’un tas de merde… Je vois bien que tu es au fond de ton ravin… Épuisée par tous ces tracas et… Et surtout par mon infirmité…

Les silences, entrecoupant la cruelle explication, sont autant de signes transparents d’une intense tristesse. Il se reproche d’être un poids pour elle. Il a l’impression de la priver de tout, et refuse de l’empêcher de vivre comme elle le mérite. Il va même jusqu'à regretter de l’étouffer, en lui imposant un sinistre calvaire. Il est de plus en plus mal dans sa peau, et s’en veut de ne plus pouvoir lui offrir un tant soit peu de gaieté. Peu à peu, avec une rare intensité, Willy déverse le contenu de son malaise. Élodie, perdue et bouleversée, réagit aussitôt en lui prenant les mains :

– Élodie : Mon chéri... Qu'est-ce que tu as ?... Si tu préfères ne pas les avoir à dîner... Aucun problème... Je ne leur ai encore rien dit... Tu me connais... J'adore improviser... Mais je t’en supplie mon amour… Je ne veux plus t’entendre dire des choses aussi cruelles… Si je suis fatiguée c’est vrai, c’est à cause du boulot rien d’autre !... Je t’en supplie mon cœur… Enlève-toi de l’esprit ces idées macabres… Tu es tout pour moi mon cœur… Que serait la vie sans mon Poussin, tu peux me le dire ?... Tous les soirs quand je rentre, en te voyant j’oublie aussitôt la fatigue et les ennuis de la journée… Nous allons trouver une solution pour atténuer ces longues heures de solitude… Je suis là, à tes côtés mon Poussin… Il n’y a que ça de vrai… Je me battrai jusqu’au bout car je veux croire que tu peux guérir… Ma beauté ?... C’est toi qui lui offre tout son éclat mon amour…

Tout en terminant sa phrase, elle vient s'asseoir aux pieds de son mari et pose tendrement sa tête sur ses jambes. Douce et câline, intuitive et compatissante, elle réagit aussitôt pour l’empêcher de sombrer au plus profond de sa sinistrose :

– Élodie : Tu veux qu'on reste seuls... En amoureux ?... Alors dans ce cas, je préparerai un bon dîner aux chandelles... Avec du champagne... Du saumon...

– Willy : Mais non... Enfin je veux dire... Ça ne me dérange pas du tout qu'ils restent... Puisque ça te fait plaisir... En plus, je n'ai pas le droit de te priver d'un peu de gaieté... Je... Je sais que... Ce n’est vraiment pas drôle du tout pour toi... Et...

Le malaise est ailleurs. Elle l’observe attentivement, préférant lui laisser le temps de s’exprimer, sans le contraindre à des bribes de réponse approximative. Elle note aujourd’hui avec effroi, l’ascension vertigineuse et la tournure presque dramatique, que prennent les moments de silence de Willy. Aura-t-il la force de crever l’abcès qui le ronge ? La fin de la phrase est beaucoup moins audible, hachurée, entrecoupée de silences révélateurs d'un malaise grandissant :

– Willy : J'ai... J'ai honte de moi... Surtout ne modifie pas ton programme... Tu mérites de te changer les idées... Je sais... Ce n'est pas de ma faute... Mais je vois bien qu'à cause de moi, ta vie devient un véritable calvaire... Je suis là... Inactif et bon à rien... De plus en plus mal dans ma peau... Je... J'ai l'impression de t'étouffer, de t'empêcher de vivre...

Cette fois, la tension est à son apogée. Le pauvre Willy n'a plus la force de sortir un son de sa bouche. Ses yeux se gonflent, sa respiration devient de plus en plus saccadée et pour la première fois, depuis de trop longs mois sans doute, il s'effondre en larmes. Un chagrin libérateur, mais ô combien cruel pour Élodie. Paralysée durant quelques secondes, pétrifiée par ce qu’elle voit, elle a du mal à se ressaisir. Consciente qu’elle ne peut pas laisser parler son cœur, elle retient son chagrin du mieux qu’elle peut. Après quelques rapides inspirations, elle parvient à se maîtriser. Rapide comme la foudre, ne contenant pas son chagrin, elle se lève d'un bond pour venir le serrer très fort contre son cœur, mêlant ses larmes aux siennes :

– Élodie : Tu veux bien te taire... Tu n'as pas honte de penser une chose pareille ?... Ne sommes-nous pas mariés pour le meilleur et pour le pire ?... Demain tu verras, le meilleur sera à nous... Rien que pour nous... Je t'aime... Il n'y a que ça qui compte... Et je ferai bien plus encore, je n'ai pas dis mon dernier mot... Tu le sais... J'imagine ce que tu ressens et c'est bien ce qui me fait le plus mal... Tu souffres plus pour moi que par ton handicap !...

En lui prenant la tête entre ses bras, elle le caresse très tendrement et termine sa phrase :

– Élodie : Tu sais mon chéri... Tu peux guérir... Mais si... Et crois-moi, je trouverai l'argent nécessaire pour te permettre de te rétablir... J’ai déjà pas mal d'économies tu sais !...

– Willy : Tu le crois vraiment que je peux sortir de cette galère ?... Remarcher comme avant... De nouveau faire visiter nos villages de brousse ?... Ma pauvre chérie... Tu es formidable... Mais j'ai bien peur que ton amour ne te rende aveugle... Les chirurgiens sont incertains, tu l'as entendu comme moi... À quoi bon essayer de te convaincre d'un miracle... Reste sur terre ma chérie... C'est dur je sais, mais je n'ai pas le droit de partager ton optimisme...

Il est clair que cette conversation irrite un peu Willy, qui se crispe un tantinet. Ce qui va alourdir d’autant la démarche d’Élodie, quand elle va devoir lui parler de son entretien avec Bob. Si tant est que cela soit opportun de lui dire la vérité. Le plus urgent c’est de tout tenter pour le convaincre de ce qu’il surnomme un « Miracle » ! La partie n’est pas gagnée d’avance, mais Élodie ne s’avoue pas vaincue. De plus, en gardant ce sujet de conversation, lentement Willy sortira de sa mélancolie. Elle sait très bien qu’en cherchant à le convaincre, il risque de réagir avec virulence. De son côté c’est certain, elle sait que l’opération est possible. À condition bien entendu, que Willy l’admette et parvienne à s’en convaincre. Avec doigté et une grande habileté, elle ramène le débat sur cette possible guérison. Elle n’a que peu d’atouts dans son jeu, mais qui ne tente rien n’a rien :

– Élodie : Avec les moyens dont ils disposent ici c'est naturel... Mais... Je suis certaine qu'il doit exister à Paris... Genève... Ou même New York... Pourquoi pas... Les moyens de te sortir de là... C’est un des chirurgiens qui me l’avait affirmé… Il faut y croire mon amour… Comme moi… Personnellement je ne crois pas aux miracles… Pourtant, je crois très fort qu’il existe une solution pour te guérir…

Seulement voilà, il ne croit plus aux miracles et encore moins, aux promesses des chirurgiens. Il est trop réaliste et lucide, pour partager l’optimisme de son épouse. Il est très sensible de la voir aussi enthousiaste, mais ne se fait guère d’illusions. Le destin ne saurait être bouleversé, même avec tout l’amour de la terre. Il est clair que cette conversation irrite un peu Willy qui se crispe :

– Willy : Arrête je t'en supplie... Tu vois bien que tu me tortures... Je t'en prie ma chérie... Retourne à tes poupées et à tes cotillons et arrête de me faire miroiter une guérison possible... J'ai passé l'âge de croire au Père Noël... Mais pourquoi suis-je encore en vie ?... Pourquoi Bon Dieu !...

Le ton monte progressivement, traduisant bien l'état d'esprit dans lequel se trouve le pauvre Willy. Élodie en reste muette et interloquée. Le connaissant, elle ne cherche pas à le contrarier davantage, redoutant même un excès de colère, fréquent depuis ces derniers temps. Pour un rien en effet, Willy éclate dans des colères monstres, et serait même capable de devenir méchant. À deux ou trois reprises, les exemples abondent dans ce sens. L’effet psychologique sera-t-il un allié ? Parviendra-t-elle enfin à lui faire admettre la potentialité d’une intervention chirurgicale ? La partie est loin d’être gagnée, Élodie en est convaincue. Mais elle est obstinée et avec l’opiniâtreté qu’on lui connaît, elle ne baissera pas les bras. Dotée d’un sens aigu de la psychologie, elle saura au fil des jours, convaincre Willy. Elle essaie d’effacer les visions lugubres, qui envahissent le cœur de son Poussin. Ils sont mariés pour le meilleur et pour le pire ? Pour elle, le pire est passé, donc, le meilleur est à venir. Elle lui demande un dernier effort et surtout, de ne plus souffrir pour elle. En lui prenant la tête entre ses bras, elle le caresse très tendrement et termine sa phrase.

Hélas, l’euphorie avec laquelle elle narrait la suite de ce qu’elle baptise « Combat pour la vie », est ternie par la réaction de Willy. Elle persiste et signe en affirmant qu’une guérison est parfaitement envisageable. Il est clair qu'il ne supporte plus du tout cet état désespéré, dans lequel il est désormais profondément englouti. Comment pourrait-elle lui en vouloir ? En tout cas, ce n'est pas elle qui lui en veut, loin de là. Comme à chaque fois quand il prend sa crise, elle apaise son courroux et prend sur elle, de tout faire pour ne pas envenimer ni exagérer la situation. Plus douce et câline que jamais, en lui caressant le visage, elle lui parle avec une tendresse inouïe :

– Élodie : Calme-toi mon amour... Tu sais très bien qu'il doit exister une solution... Laquelle ?... Je la trouverai, je te le jure... Mais je t'en prie, reste calme... Ça te fait du mal de te mettre dans tous tes états... On m'a dit qu'à New York, il y avait un professeur remarquable... Il faut y croire c'est tout mon chéri...

Est-ce la goutte qui fait déborder le vase, toujours est-il que Willy éclate soudain dans une colère folle. Sitôt qu’Élodie parle de guérison, il entre dans une rage monstre. Non seulement il n’y croit pas, mais il a l’impression qu’on se moque de lui. Repoussant brusquement sa femme, il libère son trop-plein d'influx nerveux :

– Willy : Et pourquoi pas en Chine du temps que tu y es ?... Il paraît qu'à la pince à épiler ils sont forts les Chinois... Mais quel est le con qui a réussi à te foutre dans la tête que je pouvais guérir... Encore un qui est prêt à tout pour obtenir tes faveurs !... Tu ne vois pas non... Dans quel état je suis ?... Non mais regarde un peu... Tu n’en as pas marre de vivre avec un pantin désarticulé même plus capable de baiser... Mais qu'est-ce que tu fous encore avec un paumé comme moi bordel ?... À quoi je sers dis-moi un peu merde ?... J'en ai marre tu entends... J'en ai marre de la pitié des gens... J'en ai marre qu'on vienne me voir comme une bête curieuse... J'en ai plein le cul de me sentir coupable... Trois morts, on ne les digère pas comme ça... Si je pouvais conduire je foutrais le camp d'ici...

Cette fois, la tension est à son apogée. Le pauvre Willy n'a plus la force de sortir un son de sa bouche. Ses yeux se gonflent, sa respiration devient de plus en plus saccadée et pour la deuxième fois, en quelques minutes, il s'effondre à nouveau en larmes. Les petits sanglots de tout à l’heure, sont remplacés par un violent chagrin. L’intensité est telle, qu’il a le plus grand mal à reprendre sa respiration. Élodie est effarée. Un bref instant figée, elle réagit soudain. Rapide comme la foudre, ne contenant pas sa tristesse, elle se lève d'un bond pour venir le serrer très fort contre son cœur. Mêlant ses larmes aux siennes, elle reste un court instant près de lui, avant de retourner s’asseoir.

Elle ne bronche pas, effondrée sur le bord de sa chaise, groggy, après le réquisitoire de son mari. Il est plus têtu qu’un troupeau de mules. Le plus grave, c’est qu’il refuse purement et simplement, de se faire opérer. Il n’y a aucun doute à ce sujet. Élodie a-t-elle le droit d’insister ? Elle ne peut pas résister plus longtemps et s'effondre en larmes. Son chagrin est d'une telle intensité, qu'il perce soudain les oreilles de Willy.

Après une ou deux grimaces d'étonnement, il finit par ne plus supporter la douleur de son épouse. C'est la première fois qu'elle pleure devant lui, ce qui provoque une sorte d'électrochoc. C'est aussi la preuve de l'effondrement moral d’Élodie qui cette fois, touche le fond de son ravin à elle. En la voyant pleurer ainsi, Willy est complètement perdu, ne sachant plus quoi faire. Il est clair que la douleur de son épouse le bouleverse au plus haut point, en le ramenant aussi à une réalité qu'il est peut-être en train de négliger. Certes, on peut comprendre son état, mais le chagrin de sa femme lui apporte la preuve, qu'il n'est pas le seul à être épuisé. Les larmes d’Élodie accentuent dangereusement le sentiment de culpabilité de Willy. Il lui avait dit tout à l’heure, mais là, il en mesure l’authenticité et la gravité. Jamais de la vie, depuis qu’ils sont mariés, il n’avait éprouvé pareil désarroi. Ce qui explique son embarras et le malaise qui l'entoure, le pousse cette fois à réagir :

– Willy : Bibiche... Non pas ça... Je t'en supplie... Chérie... Non... Arrête de pleurer... Je te demande pardon mon amour... Mais je t'en prie... Ne pleure pas... Mon bébé arrête je t'en conjure... Arrête mon trésor, tu vois bien que je ne peux pas bouger… Je suis là comme un con et tes larmes me déchirent le cœur… Je t'en supplie mon amour… Quelle merde cette charrette à la con… Voilà qu'elle refuse d'avancer maintenant… Bibiche… Ma chérie…

Perdu, affolé, il s’efforce de pousser son chariot pour venir se blottir contre elle. Mais les éléments paraissent vouloir ériger tous les obstacles de la terre devant son désir. L'intensité ne cesse de s'accroître, aggravant peu à peu la tension et la panique de Willy, totalement désarmé et impuissant, incapable de juguler le flot de désespoir de sa femme. Il s'étire, se contorsionne, essaie d'atteindre sa petite fée blanche, mais hélas son bras est trop court. Plus il essaie d’avancer, plus le chariot s’enlise. Et plus naturellement, il intensifie sa colère.

L’expression dans son regard, traduit soudain une rage folle et une envie encore plus grande, de quitter son manteau de martyr. Déployant une force extraordinaire, il réussit à progresser avec son chariot. Plus il s’acharne, moins il progresse, ce qui ne fait qu’augmenter sa hargne. Élodie, totalement découragée, ne retient pas ses larmes. Plus elle pleure et plus naturellement, Willy panique. Doté d’une force et d’une rage incroyables, il parvient quand même à progresser de quelques centimètres. Il poursuit son effort, pour être au plus près de sa dulcinée, près de laquelle il arrive enfin. Serait-elle en cristal ? À en juger le malaise de Willy, on pourrait le croire. Les mains écartées devant lui, il ne sait pas où les poser sur Élodie. Secouant la tête, il commence à céder à la panique. Il essaie de s’approcher encore un peu plus de sa dulcinée. À deux reprises, il est obligé de freiner son ardeur pour ne pas basculer. Élodie pleure encore amplifiant sans cesse son émoi. Il se résigne à ne plus avancer. Il tend son bras de manière à poser sa main sur l’épaule de sa chérie :

– Willy : Excuse-moi je ferai tout ce que tu voudras... Mais je t'en supplie, arrête de pleurer mon amour... Chaque sanglot me pénètre le cœur et le serre très fort... Chérie ?...

Au bord de la panique à son tour, il tente dans un ultime effort au prix d'une incroyable volonté, de saisir la tête d’Élodie. Sa main n’est plus qu’à quelques centimètres. Encore un effort, et il parviendra à s’en approcher. Mais soudain, emporté par son élan, il bascule de sa chaise, entraînant avec lui dans sa chute la table et tous les objets qui s'y trouvaient. Tombant lourdement sur la tête, qui heurte un caillou, le sang commence à jaillir. Sursautant de peur après un tel vacarme, Élodie se redresse brusquement. Quelle n'est pas sa stupeur en découvrant inanimé à ses pieds, son pauvre mari couché sur le dos et la tête en sang :

– Élodie : Mon amour... Chéri... Oh mon Dieu, aide-moi... C'est moi qui te demande pardon... Mais ce n’est pas vrai... Poussin, réponds-moi, je t'en supplie... Chéri ?...

Habituée à conserver son sang-froid, elle domine son chagrin et se précipite à la maison, pour y chercher la trousse de secours. Pas le temps pour elle cette fois, d'admirer ni de rêver devant les photos accrochées aux murs. Rapide comme l'éclair, elle bondit dans l'armoire du salon et en sort la trousse de premiers secours. Trébuchant sur tous les ustensiles qui se trouvent sur son chemin, elle s'essuie les yeux d'un revers de bras. Faute de mouchoir, elle emprunte un torchon pour finir se s'éponger le visage, avant de se moucher. Ce qui lui permet de recouvrir un tantinet ses esprits, quelque peu perturbés par le drame qui vient de se produire. Heureusement, tout le nécessaire de secours est à sa place. La trousse de première urgence, que Willy emportait avec lui à chacune de ses déplacements, tant en avion qu’en voiture. Ni une ni deux, elle saisit la valise de secours, qui lui rappelle tellement de souvenirs. Notamment, leur balade au plateau des Mamelles la première fois. Élodie la serre très fort contre son cœur, esquissant un petit sourire. Avec la même rapidité, mais sans le moindre affolement toutefois, la voilà de nouveau auprès de Willy, qui fort heureusement, est en train de reprendre connaissance :

– Élodie : Là... Doucement mon chéri... Surtout ne bouge pas... Oh mon Dieu... Mais pourquoi es-tu tombé mon doux trésor ?... Bon sang de bon sang... Tu réalises que tu aurais pu te fracasser le crâne ? ... Je vais désinfecter la plaie... Mon pauvre amour… Si la plaie est trop profonde, je vais t’emmener à l’hôpital… Ça va mon Poussin ?...

– Willy : Je… J’ai la tête dure… Qu’est-ce qui s’est passé ?... Pourquoi suis-je par terre ?...

– Élodie : Je me le demande !... Quelle peur j’ai eue !... Ne bouge pas mon chéri… Je vais couper quelques cheveux… Sinon je ne pourrai pas bien désinfecter la plaie… Voilà… Oh !... Non, ça n’est pas si grave que je croyais… Beaucoup de sang comme chaque fois sur le crâne… Mais ce n’est pas profond… J’en ai pour deux secondes… Ça va piquer un peu…

La plaie fort heureusement est superficielle. Elle saigne beaucoup, mais ne nécessite aucun point de suture. Pour être certaine de ne pas surinfecter la plaie, elle termine de couper les dernières mèches de cheveux qui la recouvrent. Est-ce pour se faire pardonner ou plus simplement pour se faire dorloter ? Toujours est-il que le blessé agonisant, soupire de douleur au moindre mouvement d’Élodie. Complice et lucide, elle ne le contrarie pas, lui conseillant simplement d'avoir beaucoup de cran. Grâce aux cours de secourisme qu’elle a suivi il y a quelques années, elle est convaincue du peu de gravité de la blessure. C’est pour cela qu’elle n’appelle pas les secours. Que Willy ait mal, elle n’en doute pas un instant. Qu’il en rajoute au maximum, pour se faire cajoler, elle en est largement convaincue ! Des gestes doux et précis, des regards tendres, ponctués de sourires tout aussi attendrissants, l'intervention prend une allure de romance. Si cela peut aider Willy à retrouver le sourire, pourquoi pas ? Devenue une infirmière occasionnelle, elle effectue les soins avec une dextérité remarquable. Désinfection totale, pose d’une compresse et d’un pansement, elle aurait pu faire carrière dans la médecine. Retrouvant son calme et son sourire, Élodie le sermonne gentiment :

– Élodie : Où voulais-tu aller ?... Hein ?... Encore un rendez-vous galant je me trompe ?... Ou alors tu voulais t’entraîner pour la prochaine traversée entre Dakar et Gorée ?... Regarde un peu dans quel état tu t’es mis… Pourquoi ?...

– Willy : Je... Je voulais te... Te serrer dans mes bras... Je... Je suis désolé… Aïe !... Mais ça pique ton machin !...

– Élodie : Désolée… C’est pour t’éviter de dire n’importe quoi !... Calme-toi mon coeur... Là... Ça n’est très profond heureusement... J’ai nettoyé et désinfecté comme il faut et je t’ai mis un joli pansement... Mais regardez-moi ça... Un vrai gosse mon chéri !... Je te savais douillet mais à ce point… Tu n’en rajoutes pas un peu mon trésor ?... Voilà… C’est presque terminé…

– Willy : Tu n'as pas assez de soucis comme ça, il faut que je fasse encore le con...

– Élodie : Ah bon... C'est faire le con que vouloir prendre sa femme dans ses bras ?... Ne dis rien mon chéri... J'ai bientôt terminé... Une dernière petite touche et ce sera bon…

En une fraction de seconde, quittant son amertume, Élodie exprime toute la noblesse et la pureté de ses sentiments. Effondrée et perdue, en moins d’une minute là voilà ragaillardie et enthousiaste. Tendrement, elle poursuit les soins, ce qui ne fait qu'augmenter les remords de son mari, confus de lui faire perdre tout ce temps. Il est en train de réaliser l’incidence de son comportement, sur le moral de son épouse. Lui est-elle devenue à ce point étrangère ? N’a-t-il donc plus aucun désir pour elle ? Est-il devenu impuissant ? Pour être franc, à en juger le regard qu’il porte sur la poitrine de son épouse, il n’est pas si mal en point que cela. Élodie en effet, est placée devant lui. Pour effectuer les soins, elle se penche vers lui, le buste presque collé sur son visage. Il n’a pas pour autant, envie de la caresser. Mais son petit sourire le rassure. Ce petit incident, aura été bénéfique pour lui, en lui faisant comprendre à quel point sa femme est à bout. En dépit de ses tracas, de sa fatigue et de ses angoisses, elle le bichonne comme au premier jour :

– Willy : Je suis vraiment désolé Bibiche... Je... Je suis impardonnable... Quand je t’ai vue pleurer, tout à chavirer dans ma tête… C’est la première fois que je te vois pleurer mon amour… Et… Tes larmes sont plus dures à supporter que ma propre souffrance… C’est promis ma chérie, je vais faire un effort pour ne plus t’imposer mes sautes d’humeur… Si… Si tu es persuadée que je peux guérir, je veux bien essayer d’y croire aussi… Même si cela me paraît irréel !... Mais… Je refuse que tu continues à te sacrifier comme u le fais… Aïe !... Tu m’as arraché tous mes cheveux…

– Élodie : C'est pour t'éviter de dire des bêtises... Là... C’était juste un peu coupé... Beaucoup de sang, mais la blessure n'est pas vraiment profonde... Pas de quoi faire venir l’ambulance… Tu n'as mal nulle part ailleurs au moins ?... C'est le moment ou jamais de profiter de l'infirmière cher monsieur...

– Willy : Non... Enfin presque... Mais cette douleur là... Personne ne pourra plus la guérir... C'est un peu comme une sorte de cancer, en phase terminale...

À nouveau le regard de Willy se perd dans les méandres de sa mélancolie. A-t-il déjà oublié les promesses qu’il vient de faire ? Mais cette fois, Élodie prend le taureau par les cornes et fermement, décide de mettre un terme à cet état d'âme. Elle a très bien saisi le sens de la phrase de son mari. Cependant, l'empêchant de sombrer une fois encore dans le néant de ses funestes pensées, elle fait mine d'avoir compris tout autre chose. Diversion habile, qu’elle oriente tout naturellement vers la sensualité. Délaissant le pansement qu'elle était en train de faire, elle dégrafe le haut de son corsage, qui laisse apparaître aussitôt ses seins voluptueux. Là, Willy commence à loucher, les yeux fixés sur cette poitrine aguichante. L'infirmière devient de plus en plus chatte et câline. Tout en faisant semblant de s’occuper de la plaie, elle s’arrange pour que ses seins se plaquent sur le visage de Willy. Elle se penche doucement et approche langoureusement sa bouche de celle de son mari :

– Élodie : Pour ce genre de douleur mon chéri... Je ne connais qu'un remède... Mais pour ça il faut être deux... Et autant que je sache, tu es mon mari...

Les mots deviennent inutiles, le silence entoure à nouveau nos deux amis, qui s'abandonnent dans l'étreinte d'un baiser réparateur. Déchaînée et folle d'envie, Élodie est bien décidée à prouver à son mari, qu'il n'est pas encore fichu, sexuellement parlant. De plus en plus ardente, après s'être dévêtue, elle entreprend un véritable ballet protocolaire, qui n'est pas sans produire de réaction sur Willy.

Le soutien-gorge d’un côté, la petite culotte de l’autre, Élodie est excitée. Elle entraîne dans le sillage de cette passion, son mari médusé. Peu à peu, il se laisse aller dans ce nébuleux tourbillon de désir, dont il avait perdu la richesse et les voluptés. N'importe qui pourrait passer par là, sans que cela ne change rien à la volonté d’Élodie, d'aller au bout de cette scène émouvante.

À ce niveau sans doute aussi, se sent-elle un peu responsable. Peut-être n'aurait-elle pas du écouter son mari aussi souvent, et prendre comme aujourd'hui, l'initiative des actes. Si la scène aurait pu paraître osée en temps normal, aux yeux de personnes ignorantes ou blasées, elle devient pour nous, le symbole de l'amour vrai. L’union de deux corps qui se retrouvent et se déchaînent, loin de toute idée perverse et ignoble, de sexualité débile, sans valeur. Autour d'eux, impassible et complice, la nature paraît elle aussi retrouver son éclat des beaux jours. Les animaux en liberté, qui paissent ou se déchaînent, les oiseaux gazouillant par milliers, la faune lentement se prépare pour la nuit. Tout autour de ce couple fétiche, est là pour leur dire que sans eux, ce petit coin de paradis n'est qu'un désert, sans âme et sans valeur. En ces instants de délice, de telles pensées épargnent les amoureux, enivrés de passion. Ils ont mieux à faire c’est vrai, que d’admirer un autre panorama que celui de leurs deux corps en feu. Seuls au monde en ces instants de volupté, Élodie et Willy partagent avec délice et volupté, ce moment privilégié. Véritable tourbillon délirant, qui les transporte l'un et l'autre au paradis de l'amour.

Les caresses ponctuent les baisers langoureux, qui soulignent pour leur part, les élans de leurs corps embrasés, ruisselants de bonheur. Les étreintes n'en finissent pas, les gémissements de plaisir se succèdent à un rythme endiablé, pour le plus grand bonheur de quelques oiseaux témoins de la scène, jouant les voyeurs. Ce regain d'affectivité redonne du tonus à Willy. Même maladroitement, il essaie de prendre le relais de son épouse, sur le plan des initiatives.

Les deux corps entièrement dénudés, se mélangent et se repoussent, au rythme endiablé de cette frénésie sensuelle. Au diable les travaux, les invités et tout le reste. Plus rien ne compte que cette osmose enfin retrouvée. Qui peut affirmer qu'un handicapé, cloué dans son fauteuil, est incapable d'assouvir les fantasmes les plus audacieux de sa partenaire ? Si l'on en croit les gloussements répétés d’Élodie, elle est en train de monter au septième ciel, aussi vite qu'une fusée Ariane ; la pollution en moins !

Prolongeant les prémices jusqu'au paroxysme de l'excitation, les deux amants se confondent dans cette aura de l'amour, qui les unit à la perfection. Ils poursuivent encore de longues minutes ces échanges langoureux, avant de s'unir enfin. Cette fois, le couple atteint le zénith du plaisir et ensemble, ils parviennent à l'orgasme, qui illumine le cœur des amoureux. Les corps ruisselants, le souffle saccadé, ils restent ainsi unis pendant de très longues minutes, durant lesquelles, ni les caresses ni les baisers ne s'arrêtent. Comment ont-ils pu délaisser ce côté de leur couple aussi longtemps ? À dire vrai, l'heure n'est pas aux questions, tellement ils sont heureux et comblés. Le couple repu, savoure ces quelques minutes de plaisir total, profitant de cette harmonie retrouvée pour effacer les discordes. Cela fait tellement longtemps, qu’Élodie n'avait pas vu le visage de son mari aussi radieux, épanoui. Ils ont certes du mal à garder les yeux ouverts, à demi-fermés par le plaisir qui ne les quitte pas, mais il est clair que cette passion a eu un effet bénéfique.

Délaissant momentanément tous les aspects ludiques de ces ébats sensuels, une autre dimension émerge. Willy se croyait impuissant ? Il vient d'avoir la preuve qu'il peut encore offrir des instants sublimes à sa dulcinée ! Il la connaît suffisamment, pour savoir qu’elle ne triche pas. Elle vient de jouir comme jamais sans doute elle avait pu le faire. Rayonnante et sereine, elle est encore plus belle quand elle extériorise son plaisir. Telle une chatte ronronnant de bonheur, Élodie est envoûtée par ces instants sublimes, qu'elle voudrait ne jamais plus occulter.

En dépit de la fraîcheur, qui commence à les envelopper, les deux amants poursuivent leurs caresses. Jamais depuis leur mariage, ils n'ont été l'un et l'autre à ce point transportés au paradis de l'extase. Tant et si bien que le feu sacré ravive les braises du désir et aussitôt, les époux Terna repartent à l'assaut d'un autre délire. La position de Willy, allongé sur le dos, n’est pas très confortable. Mais elle n’altère en rien son désir de combler son épouse de plaisir. Tout disparaît autour d’eux, dans un tourbillon de folie. L’osmose est totale, l’harmonie atteint son apogée. Paraissant soudés l'un à l'autre, ils prolongent encore un peu leur bonheur le temps d'une petite conversation :

– Élodie : Je te demande pardon Poussin... Je n'aurais pas dû insister comme ça... C'est de ma faute, je regrette, je suis stupide et égoïste...

– Willy : Mais non... Je me suis comporté comme un gosse... Plutôt que de rendre hommage à ton courage et à ta volonté... J'ai tout mélangé... Ton chagrin m'a fait comprendre que je n'avais pas le droit de t'imposer pareille attitude... Avec les conséquences que l’on connaît !... Remarque… Je ne regrette vraiment pas la suite, bien au contraire… Mais sincèrement ma chérie, j’ai honte de m’être comporté en parfait égoïste… Certes, je ne suis pas encore guéri tout à fait de mes cauchemars… Mais…

– Élodie : Mais tu es fatigué... Je le comprends très bien... Tu as toujours été actif et je veux bien admettre que pour toi cette vie sédentaire ne doit pas être des plus réjouissante... Rassure-toi mon chéri... Je ne t'en dis pas plus pour le moment, mais dans quelques temps, tout va changer... Tu verras... Il faut croire en l’avenir, et cesser de se morfondre au présent… Je suis certaine qu’il y a une solution…

– Willy : Que veux-tu dire par là ?... Je te trouve bien excitée tout d'un coup !...

– Élodie : Tu ne l'es pas toi ?... Menteur !... C'est tellement bon de faire l'amour avec toi... Tu vois que tu n'es pas impuissant comme tu le prétendais... Désormais... Fini les chambres à part... Je rejoins mes quartiers d'hiver... Dès ce soir...

– Willy : Non... Pas ce soir... Excuse-moi... Laisse-moi le temps de me préparer... Si tu veux bien ?... Laisse-moi profiter de ma dernière nuit de célibataire...

– Élodie : D'accord... Vieux ronchon... Je te laisse encore ta dernière nuit de célibataire... Mais dès demain, je te préviens, c'est terminé.... OK ! ...

Elle consulte sa montre et réalise soudain que le temps passe très vite, beaucoup trop vite. Il faut tout de même se remettre au travail. Elle resterait bien des heures encore, mais les contraintes l'obligent à mettre un terme à leurs ébats. Cependant, cette réticence manifeste à ne pas reprendre dès le soir même la chambre commune, la turlupine. Se serait-il forcé pour faire l’amour ? Pourquoi Willy en effet, souhaite-t-il profiter de sa dernière nuit de célibat comme il dit ? Il y a soudain comme un voile, assombrissant la volupté de ces moments divins. Intuitive et vive d'esprit, Élodie n'exagère-t-elle pas ? À ses yeux, il est évident que son mari n'est pas au mieux de sa forme mentale. Heureusement, la nébulosité passagère s'estompe, laissant la place aux rêveries plus douces. Elle prend quand même le temps de savourer la lueur de bonheur, illuminant le visage de son mari, en dépit d'une ombre qui plane toujours en filigrane et qu'elle perçoit à travers tout. Machinalement, elle regarde sa montre et réalise que le temps devient un ennemi :

– Élodie : Mon Dieu... Excuse-moi mon chéri... Mais cette fois il faut que je me mette au travail... Attends... Je vais t'aider à te remettre sur ta chaise longue... Après quoi je resterai là, près de toi... Pour terminer mon ouvrage... Je ne sais pas toi, mais après ce délicieux intermède, je me sens dans une forme éblouissante… À propos, qu'est-ce que tu veux manger ce soir mon Poussin ?...

En terminant sa phrase, elle se rhabille un peu avant d'aider son mari à en faire de même avant de regagner sa chaise longue. Ils étaient si bien tous les deux, blottis sur le gazon. Le corps d’Élodie, sous l'effet du soleil couchant, est encore plus resplendissant. À contre-jour, le galbe de son buste est tout simplement divin. Imbibée de désir et de plaisir, elle apparaît tel un Ange, au firmament de la félicité. Quel dommage de dissimuler un si beau profil. C'est en tout cas, ce que Willy paraît se dire, au fur et à mesure que son épouse achève de se revêtir.

Quand est-ce qu'ils vont de nouveau éprouver pareille sensation ? À en juger les difficultés à se redresser, Willy peut se poser la question. Après de gros efforts, compte tenu de l'état physique de son chéri, Élodie parvient à le recoucher dans sa chaise longue. Après lui avoir fait encore et encore de gros bisous, elle lui repose la même question :

– Élodie : Et voilà… Maintenant que tu es bien installé, j’espère que tu ne vas pas retomber !... Enfin… Tout seul !... Tu ne m'as pas répondu à propos ?... Tu veux quelque chose de spécial pour dîner ce soir ?... Caviar... Écrevisses... Si tu veux des écrevisses, dis-le moi vite... Il faut que j'aille les pêcher... À moins que tu ne préfères des gambas ?... Il m’en reste encore au congélateur… Avec une bonne salade et quelques frites ça pourrait être sympas, non ?... Hier j’ai acheté une bonne bouteille que mon patron a mise en rayon… On va se régaler tu verras…

– Willy : Peu importe ma chérie... Tout ce que tu fais est tellement bon ... J'ai tellement honte de moi tu sais... Tu es si douce... Si merveilleuse...

– Élodie : C'est gentil... Repose-toi... Surtout ne remue pas trop... Et évite de te pencher... N'est-ce pas ?... Jane s'absente un instant... Ne joue pas à Tarzan d’accord ?...

    Avant de s'éloigner, elle lui caresse encore le visage. Le regard qu'ils échangent est d'une intensité si ardente, qu'il en devient presque gênant. Les esprits se rejoignent, déjouant la passion. L'un et l'autre sans le savoir, s'éloignent de la douce complicité présente, au profit de pensées moins réjouissantes. L'envie de disparaître à tout jamais, est tellement palpable dans le cœur de Willy, qu'elle perfore avec violence celui de sa compagne. Il en profite pour savourer ces instants précieux et oh combien générateurs de pensées positives. Cela sera-t-il suffisant, pour lui faire oublier son calvaire ? Au contraire, ne risque-t-il pas d'accentuer et d'intensifier son envie de mettre fin à ses jours ?  (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 35 pages, sur les 133 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

ISBN 978-2-9700633-4-6

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