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 « « Combat pour la Vie » »

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Six mois après cette terrible catastrophe, l'enthousiasme n'y est plus. Dans le cœur de tous, les spasmes de l'agonie, ébranlent sans pudeur les ultimes espoirs. Le challenge est permanent. Chaque heure et chaque minute, sont les copies conformes des précédentes. Le sourire, jadis permanent, n'est plus qu'un lointain souvenir. Néanmoins, la vie continue. Le défi a été lancé, il faut le relever. Vieillie, fatiguée, pour ne pas dire épuisée, Élodie avec une énergie incroyable, continue son combat.

Sans conviction, mais avec une grande détermination, elle mène de front l'activité de l'agence et les visites quotidiennes à son Poussin. Comme tous les matins, elle donne ses dernières instructions au personnel, avant de partir pour l'hôpital. Durant les quatre premiers mois, aigrie, renfermée, taciturne, elle ne parlait même plus à qui que ce soit. Elle n'était que l'ombre d'elle-même. Tant que Willy était dans le coma, la jeune femme avait du mal à se maintenir en vie.

Loin de baisser les bras, poussée par une résistance indicible, elle fait preuve d'un courage qui force le respect et l'admiration. Les six premiers mois de cette année maudite, confortent avant tout, son altruisme et une dévotion sans pareil ! Jour après jour, elle affronte les difficultés jalonnant son quotidien. Sans pour autant sombrer dans la sinistrose, elle s'octroie malgré tout des moments de doute, seule, face à son destin. Bien fort serait celui ou celle, capable de déceler ces parcelles intimes de craintes. Les soupirants les plus audacieux ont renoncé. Les ennemis les plus farouches, impressionnés par cette citadelle imprenable, se sont eux aussi mis en veilleuse. Entourée de ses amis les plus fidèles, elle repousse chaque jour les limites au-delà du raisonnable. Les spéculations vont bon train. Combien de temps va-t-elle tenir à ce rythme en tout point endiablé ? Dieu dans sa miséricorde, Lui apporte soudain une lueur d'espoir…

Depuis le début Juin en effet, les choses se sont un tantinet améliorées. Dans son désarroi, la plus petite lueur d'espoir devient un vrai feu d'artifices. Elle peut, et c'est le plus important, dialoguer avec son mari. Willy est sorti du coma depuis presque deux mois maintenant. Mais chaque jour, c'est le même refrain, la même complainte.

Il n'est certes pas encore en pleine possession de ses moyens, mais pour Élodie une évidence lui crève les yeux. Il s'en veut à mort ! Il ne peut, ni le souhaite encore moins, éluder de ses pensées, le drame qu’il a vécu. Aurait-il du aplatir le nez de l’anglais quand il aurait pu le faire ? Le crash aurait-il été évité ? Pourquoi a-t-il été à ce point négligeant vis-à-vis de son fétiche et des gris-gris ? Pourquoi ces morts innocents ?

Toutes ses phrases gravitent autour de la catastrophe. Il ne s'accorde aucune excuse, encore moins de circonstance atténuante. Jamais, ils n'auraient du prendre l'air, c'est pour lui un leitmotiv. Deux ou trois fois par jour, il se met à hurler, avant de pleurer comme un enfant. Le bilan de leur dernière expédition est plutôt dramatique.

Trois clients décédés, une personne amputée d'un bras et lui qui se retrouve paraplégique, irrémédiablement condamné à finir ses jours dans un fauteuil roulant. Chacune de ses litanies, est ponctuée du chapelet d'invectives, qu'il adresse à tous ceux qui l'ont trahi. Chaque jour que Dieu fait, pour Élodie, ce sont les mêmes images qui défilent dans son esprit, juste avant de partir pour le centre hospitalier. Heureusement, elle est choyée, protégée, stimulée, par tous ceux qui l'entourent. Partagée entre l'envie de se battre, et celle de plus en plus présente de baisser les bras et de capituler, elle s'épuise et s'affaiblit nerveusement. En voyant tout l'amour dont elle est gratifiée, elle essaie de tenir. Plus que jamais, elle réalise à quel point les gens du pays sont extraordinaires. Pas une seconde depuis le drame, elle ne s'est retrouvée seule. Des parents aux enfants, chacun lui apporte quotidiennement son témoignage d'affection :

– Enfant : Tiens petite Princesse… C'est Maman qui l'a fait pour toi ce gâteau…

– Élodie : Merci mon chéri… Je vais me régaler… Tu feras un gros bisou à Maman… Viens dans mes bras mon lapin…

Avec une affection inouïe, elle embrasse son petit voisin qui aussitôt, disparaît en courant. Ce n'est pas grand chose, mais c'est suffisant pour lui redonner goût à la vie. Cela ne pourra jamais effacer l'angoisse et la douleur qui l'oppressent, d'autant que l'agence est au plus bas. Mais toute cette tendresse, lui réchauffe le cœur. Magueye de son côté, fait le maximum pour effectuer des rotations en bateau. Avec Mussa, ils ont repris le ski nautique, grâce à un ami qui leur loue un appareil. Mais les rentrées d'argent se font de plus en plus rares :

– Élodie : Je crois qu'il vaut mieux tout arrêter mes amis… Inutile de se voiler la face, nous ne parviendrons jamais à remonter la pente… Les dettes s'accumulent…

– Magueye : Pas question tu m'entends… D'accord, ce n'est pas l'euphorie, mais c'est suffisant pour maintenir l'agence… D'ailleurs, avec Mussa, on continuera…

– Élodie : Tu es adorable Magueye… Mais j'ai peur que le combat ne soit perdu d'avance…

La contre publicité suite à l'accident, a éloigné plus de quatre vingt pour cent de clients. Les détracteurs se sont calmés c'est indéniable, mais le mal est fait. La réputation de l'agence est ternie, ce qui ne peut que dissuader les éventuels touristes. À l'instar d'un virus informatique, quand il a commencé à produire ses effets pervers, il est trop tard pour endiguer les effets dévastateurs. Les ennemis de l'agence ont lancé leur virus et insidieusement, il ronge les bases. Ce qui se traduit inéluctablement par une situation précaire et préoccupante. Elle a passé presque toute sa nuit à éplucher les comptes. Ce matin, avant d'aller rejoindre Willy, elle en arrive aux aveux tristes et irréversibles. Les finances sont au plus bas. Elle envisage donc, avec lucidité, de se séparer de Magueye mais aussi, de Fatou et de Fatima, dont elle ne peut plus assurer le salaire. Après un dernier bilan, elle se résigne à avouer la triste vérité à ses deux domestiques. Le cœur serré, elle leur parle avec une voix étouffée et sanglotante :

– Élodie : Je vais être obligée de vous demander de chercher un autre emploi mes chéries... Vous voyez comme moi où on en est financièrement... Toi aussi Magueye... Nous allons arrêter les promenades en mer et je vais vendre le bateau... Seule je m'en sortirai mieux... Je suis vraiment désolée... Moralement je n'ai pas le droit de vous entraîner avec moi dans cette chute qui devient irréversible… Voyez vous-mêmes… Depuis le début de l'année, nous avons un déficit de plus de cinq cent mille francs…

L’agence ne pourra jamais plus, connaître les heures de gloire qui l’avaient propulsée au sommet de la notoriété. La mort dans l’âme, le cœur déchiré, elle fait voir à ses amis l’état des finances. Mieux qu’un long discours, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Elle ne peut même pas assurer le salaire de ce mois. Avec un peu de chance, sitôt que le gouvernement aura versé sa subvention annuelle, elle pourra honorer ses engagements. Mais après comment fera-t-elle ?

Pour rien au monde, et elle l’explique avec courage, elle n’acceptera de faire travailler son personnel sans qu’il ne soit payé. Ils ont vécu ensemble les plus belles années sans doute de leur existence. Jamais, elle n’oubliera le dévouement, la gentillesse et la solidarité de ses amis. Loyalement, elle ne veut plus lutter contre les bassesses auxquelles elle est soumise. Son petit mari a trop besoin d’elle. L’agence c’est une chose, l’amour en est une autre. Entre les deux, il n’y a pas photo et Élodie oriente son choix où son cœur la pousse. Mais c'est sans compter sur cette grandeur d'âme et cette générosité, qui font la réputation de tous les Sénégalais. Sans le moindre protocole, Magueye et les deux jeunes filles se précipitent vers Élodie et la serrent très fort. Ils sont parfaitement conscients de la situation. Pour eux, plaie d'argent n'est pas mortelle. Le plus important, ce sont les sentiments que la Princesse leur apporte qui priment. Ils ont tant reçu du couple, qu’il leur paraît naturel de témoigner leur reconnaissance.

Ce sera dur, d'accord, mais il faut tenir bon. Pas question de baisser les bras, ne serait-ce que pour honorer le combat de Willy. Ils restent de longues minutes tous les quatre enlacés, implorant la clémence du Tout-Puissant. Elle ne doit pas tirer un trait sur toutes ces années de lutte et de sacrifices. Ensemble, ils sont bien décidés à poursuivre. Le cri du cœur bouleversant d’Élodie, ne les laisse pas insensibles bien au contraire. C’est maintenant qu’il va falloir se serrer les coudes. Ce n’est pas dans l’opulence que l’on juge la valeur de quelqu’un. C’est précisément quand plus rien ne va, que l’amitié doit rayonner de tous ses feux. Avec une spontanéité légendaire, ils lui apportent leur soutien :

– Magueye : Il n'est pas question de t'abandonner princesse... Je pense que les filles seront d'accord avec moi... Tu ne peux plus nous payer ?... Ça n'a aucune importance... Dieu ne nous laissera jamais mourir de faim c'est tout ce qui compte... Dès que la compagnie d'assurance aura remboursé l'avion, je partirai avec Mussa en randonnée... Il est d'accord... Il faut continuer plus que jamais... Les concurrents seraient bien trop satisfaits de te voir capituler... Tu n'es pas seule Princesse... Nous sommes avec toi et nous allons nous battre à tes côtés... Je suis sûr que Willy sera content à son retour...

– Fatou : Magueye a raison Madame... On ne partira pas... On n'oubliera jamais tout ce que vous avez fait pour les gens d'ici, des enfants aux petits vieux... « La Petite Fée Blanche »… Personne ne l'abandonnera... Vous nous avez offert votre cœur et votre affection... Aujourd'hui c'est à nous de vous donner tout notre amour !... Quand vous avez ouvert l’agence, nous n’avions aucun salaire… Nous vivions comme la plupart des gens pauvres… Grâce à vous, en plus du bonheur de nous sentir aimés, vous nous avez offert en plus, la dignité et l’honneur… Jamais, même dans toute une vie, nous ne pourrions vous offrir en argent, ce que cela représente pour nous…

Calmement, mais avec détermination, Magueye lui apporte la preuve de l’utilité de poursuivre les activités. Quelle importance de ne pas avoir de paye ? L’essentiel est d’avoir à manger, un toit, et surtout, beaucoup d’amour à partager. D’accord, les prestations ont nettement diminué. Raison de plus pour ne pas céder devant l’ennemi. Les trois jeunes gens sont unanimes et solidaires. La seule chose qui importe, c’est poursuivre coûte que coûte l’aventure.

La chaleur des mots, la douceur des regards, sont autant d'éléments générateurs de bien-être dans le cœur d’Élodie. Certes, pareil témoignage de solidarité, devrait pouvoir lui insuffler une énergie salvatrice. Mais elle est fatiguée, découragée. Le feu sacré s'est éteint. Leurs adversaires sont plus puissants qu’ils ne l’imaginent. Avec un Willy diminué à plus de quatre vingt pour cent, comment parviendront-ils à maintenir le cap ? Elle reste un court instant muette, essayant de trouver une excuse pour décliner cette offre. La détermination de ses employés est telle, qu'elle ne sait pas comment elle parviendra à leur faire admettre l'évidence :

– Élodie : Vous êtes vraiment super... Mais je n'ai pas le droit d'accepter, ce n'est pas correct... Votre geste me va droit au cœur et Willy en sera très touché... Mais non... Je ne peux pas... Je n'ai plus la force de m'occuper de tous ces comptes... Le peu d'énergie qui me reste, je veux la garder pour mon mari...

Elle décline avec regret l’offre qui vient de lui être faite. Déchirée dans son for intérieur, Élodie éprouve les plus grandes difficultés à maintenir son émotion. Elle est à cran, c'est incontestable. Elle voudrait rester encore des heures dans les bras si affectueux de ses amis. Contrainte et presque forcée, elle s'en éloigne au contraire. Fuyant le plus possible ce qui risquerait de la faire changer d'avis, elle baisse les yeux en même temps que les bras. Le mutisme, l'isolement, sont au fil des jours, devenus ses uniques compagnons. Plus elle s'enfonce dans les méandres de la solitude, plus les regards de ses amis traduisent l'ampleur de leur désolation. Ils la connaissent bien pour savoir qu'elle est au bord de la dépression. Il importe avant tout, de l’aider à sortir de cette ornière mentale.

Visiblement, rien ne pourra la faire changer d'avis. L'opiniâtreté est une vertu que les Sénégalais ont en eux. Ce qui conduit Fatima à tenter l'ultime démarche, pour peut-être, faire revenir sa patronne sur sa décision. Comme ses amis, elle déplore et regrette une situation aussi hermétique. Élodie est dans une prison, d'où même l'amour, ne saurait l'en faire sortir. Raison de plus pour lui prouver que leurs désirs ne s’apparente pas à de la charité.

Doucement, elle s'agenouille devant elle. En lui prenant les mains tendrement, elle la regarde avec une telle émotion et une sympathie si intenses, qu’Élodie a du mal à la fixer. La Princesse est au bord de la crise de larmes. Le visage enfoui derrière ses mains, elle laisse échapper le premier flot d'un chagrin mal contenu. La servante, usant de l'avantage qu'elle vient de prendre, se relève et essuie les yeux de sa maîtresse avant de lui sourire :

– Fatima : Vous savez madame, avec Fatou on a un peu d'argent de côté... Vous avez été tellement généreux avec nous qu'il est normal qu'à notre tour nous le soyons aussi... Vous n'avez pas le droit de décliner notre proposition... Si vous refusez... Notre âme sera impure et les mauvais esprits s'acharneront sur nous... Ce ne sont pas des fortunes, mais avec ça, nous sommes sûres que vous pourrez finir de payer vos dettes...

Magueye va chercher un petit remontant. Fatou, désireuse de venir renforcer la démarche de son amie, accentue l'impact dans le cœur d’Élodie. Les deux employées savent à quel point, Élodie est croyante et respectueuse des traditions religieuses locales. Les mots de Fatima ébranlent la maîtresse de maison et amplifient ses douleurs. Ce qui conduit Fatou à entreprendre une remise en forme dont elle a le secret. Délicatement, elle lui masse la nuque, pendant que Fatima en fait de même sur les mains. De longues et paisibles minutes de détente et de douceur, contribuent à apaiser Élodie. Dans ce profond silence, unissant les pensées, l’espoir est en train de naître. Un long moment s'écoule ainsi, avant que Fatou prenne la parole :

– Fatou : Vous savez Madame... Si vous nous chassez... Nous ne savons plus où aller... Nulle part ailleurs nous ne pourrons trouver le bonheur que vous nous apportez... Nous serions en quelque sorte des orphelins... Dieu ne nous pardonnera jamais de vous abandonner... Qu'est-ce que c'est que l'argent face à tout ce que vous avez fait pour nous ?... Il fallait que vous le sachiez... Notre âme ne sera jamais en paix si nous quittons cette maison à cause de l'argent...

Le réquisitoire auquel se livre la servante est pathétique. La sincérité, la tendresse des mots prononcés, sont autant de rayons de soleil illuminant la grisaille dans le cœur d’Élodie. La forteresse est ébranlée. L'amour d'un côté, les effets salvateurs produit par les massages, acculent Élodie dans ses derniers retranchements. Selon toute vraisemblance, elle n'aura pas le dernier mot.

Faut-il qu'elle persiste encore dans son désir de congédier son personnel ? Serait-elle assez ingrate, pour occulter ainsi, par excès d'orgueil sans doute, cet élan de Fraternité dont elle est entourée ? En quelques secondes, elle perd pied. Noyée dans cet océan d'affection, elle ne sait plus où poser son regard. Au-delà de cette crise passagère, l’aspect religieux est primordial. Elle n’aura sans doute pas l’outrecuidance de placer ses amis en mauvaise posture. Les trois jeunes gens, proposent même d'unir leurs économies, pour les offrir à Élodie. Nioba et Mussa, arrivant sur ces entrefaites, confortent et encouragent spontanément cette belle initiative. L'altruisme et l'abnégation dont les employés font preuve, neutralisent enfin, la réticence et les scrupules. À tour de rôle, ils prennent la parole avec, à chaque fois, des arguments plus convaincants. Lentement mais sûrement, Élodie lâche du lest. L’union faisant la force, elle n’a plus envie se s’opposer à ses amis. Élodie a beau dire et faire, elle n'a pas la loi ! Elle sait surtout que bien avant la religion, ses amis ouvrent leur cœur en grand. Elle hésite encore un peu, réfléchit, pèse le pour et le contre. Tant et si bien qu'elle accepte enfin, les propositions qui viennent de lui être soumises par ses amis :

– Élodie : C'est bon… Je ne sais pas si je fais bien, mais mon cœur m'impose de vous suivre et d'accepter votre offre... Je... Merci mes chéris... Avec mon emploi partiel au bureau, je sais que nous allons nous en sortir…

Elle n'en peut plus, l'émotion est à son apogée. Mais cette fois, c'est pour la bonne cause qu'elle déverse un flot de larmes ininterrompu. Joignant les actes aux paroles, c'est alors que les servantes sortent de leur petite cachette, l'enveloppe contenant leurs économies. Ce qui prouve que tout avait été prévu depuis quelques jours. Elle n'est pas au bout de ses surprises. Afin de la sécuriser au maximum, pour ne pas qu'elle ferme l'agence, Magueye lui annonce une autre bonne nouvelle.

Leur ami, qui loue l'avion, a décidé d'offrir les six premiers mois de location pour ne pas grever le budget. En échange, il demande que le nom de sa compagnie figure sur tous les prospectus et bien entendu, sur l'avion. Élodie croit rêver. Avalant difficilement sa salive, elle regarde les billets.

Au travers de son écran cristallin, elle peut se délecter en admirant les visages radieux de ses amis. Une telle générosité de la part du loueur, est-elle spontanée ? En fixant Magueye, elle est persuadée qu’il n’est pas étranger à cette offre miraculeuse. Et ce n'est pas tout. Mussa, tout juste remis de ses émotions, lui propose de verser les indemnités qui lui sont octroyées, par la compagnie d'assurance depuis l'accident. Ce qui en soit, représente une véritable petite fortune. Là encore, à quoi lui servirait cet argent, s'il ne lui est pas possible de venir en aide à ses patrons ? Lui aussi, tout comme Nioba son épouse, tient absolument à sauver cette agence fétiche. Depuis bientôt deux ans qu’il contribue à son essor, jamais, il n’acceptera de la voir disparaître. Comme quoi, plus que jamais, la preuve est faite du peu de valeur de l’argent, par rapport à celle du cœur. La gratuité de l'avion, les économies des uns et des autres, tout redevient possible. Élodie a du mal à réaliser, que pareil altruisme puisse encore exister. L'osmose est totale autour d’elle.

Unis comme les cinq doigts de la main, Nioba, Fatou, Fatima, Mussa et Magueye, les fameux et adorables « Mousquetaires » de Terna-Excursions, iront au bout de leur sacrifice, afin de préserver Élodie et Willy. Comment refuser dans de telles conditions ? D’autant qu’ils sont tellement heureux et fiers de contribuer au sauvetage de leur agence vénérée.

Dire non, serait une offense qu'ils ne pardonneraient sans doute jamais. Ce rayon de soleil, apporte à Élodie une chaleur et un bien-être absolus. Les larmes qui coulent sur toutes les joues, confirment si besoin était, la sérénité de ces instants magiques. L’amour divin, éternel et puissant, prédomine dans toute sa splendeur. L’épais brouillard qui enveloppait Élodie, se dissipe et laisse apparaître un soleil encore plus brillant. Elle était à demi agonisante ? La voilà ragaillardie et motivée plus que jamais.

Sans transition, elle passe des ténèbres à la clarté, pour le plus grand bonheur de ses compagnons. Tout rentre dans l'ordre autour du verre de l'amitié, avant que les deux domestiques ne reprennent leur travail. Pendant ce temps, mettant à profit les accords qu'elle vient de passer avec Magueye, Élodie lui confie les livres de comptabilité. Fier de la nouvelle mission qui lui incombe, il étudie avec elle les différents paramètres de gestion, dont il s'occupera désormais pour la soulager. Mais la pauvre Élodie est vraiment à bout, ce qui n'échappe pas à son ami ni à ses domestiques. Son sourire masque difficilement, l’étendue de la désolation morale qui est la sienne. Pourtant, plus que jamais, ils sont avec elle pour que ce combat aboutisse à la victoire finale. Tout, sera fait et entrepris, pour qu'elle n'aie plus qu'un seul travail à faire, s'occuper pleinement de son tendre et adorable petit « Poussin » ! Administration, intendance, gestion, tous ces fardeaux lui seront ôtés. La tâche est ardue, compte tenu du retard accumulé durant ces dernières semaines. Magueye se veut rassurant. En quelques jours seulement, il parviendra à mettre de l’ordre dans la comptabilité. C’est un domaine un brin abscons pour lui, mais avec de la bonne volonté, aucun obstacle n’est infranchissable. D’autant qu’Élodie, en gestionnaire avisée, lui a minutieusement préparé le travail. Le logiciel fera le reste, Magueye ne se fait donc aucun souci.

Le cœur soulagé, la Princesse peut donc comme tous les jours partir pour l'hôpital, Magueye assurant l'intérim pour la direction. Élodie est surtout rassurée. La partie est loin d’être gagnée, mais avec d’aussi bonnes nouvelles, elle est certaine de sortir son mari de la déprime dans laquelle il s’enfonce graduellement.

*

*   *

La voiture bondée de fleurs et de cadeaux, elle se présente comme à l'accoutumée sur le parking de l'hôpital. Toujours avec le même calme, Élodie se gare à proximité de l'entrée principale. Aujourd'hui, n'est pas un jour comme les autres. Pour la première fois depuis fort longtemps, elle esquisse un sourire et son visage exprime enfin, autre chose que la douleur.

Sans être euphorique, elle rayonne de bonheur. La métamorphose est totale et ne laisse personne indifférent. Sa joie de vivre retrouvée fait plaisir à voir. Comment peut-elle en quelques minutes seulement, passer de la déprime à la gaieté ? Personne ne saura jamais qu'en fait, elle se surpasse nerveusement pour ne pas craquer. Avec un courage et une dignité remarquables, elle occulte sa détresse au profit d’une apparente joie de vivre. Abandonnant son masque d'affliction en sortant de la propriété, elle est arrivée au centre hospitalier, totalement métamorphosée. Véritable caméléon, elle change d'expression aussi vite que de vêtement. Elle le sait, son visage souriant ne peut qu'aider Willy à surmonter son handicap. Pour lui, elle doit être forte. Car c’est avec lui, qu’elle a choisi de se marier, pour le meilleur et pour le pire ! C'est la raison pour laquelle, avant de quitter sa voiture, elle se maquille un tant soit peu et se refait une beauté. Elle n’éprouve aucun plaisir c’est certain, mais ces petits gestes sont primordiaux pour Willy.

Pour ne pas affoler son mari, elle dissimule derrière son maquillage, les traces engendrées par la douleur sur son frêle visage. Très marquée cependant, le maquillage écartera-t-il encore longtemps, les stigmates de la réalité ? Elle finit sa cigarette, et se décide enfin à quitter la voiture. Les bras chargés, elle prend la direction de l'entrée. Saluant tour à tour les infirmières, les médecins, ou le personnel d'entretien, elle s'achemine allègrement vers l'étage où se trouve son Poussin.

Au passage, elle peut lire sur tous les visages, le niveau de compassion dont elle bénéficie. Son combat, héroïque au demeurant, est connu de tous. Depuis plus de six mois, infatigable, elle accomplit chaque jour ou presque, les mêmes gestes et rencontre les mêmes personnes. Ce qui explique pourquoi, elle est aussi reconnue et saluée, par l'ensemble du personnel et certains malades.

Du simple agent d'entretien au corps médical, chacun est là pour se proposer de l'aider. Force est de constater que la volonté dont elle fait preuve, force l’admiration de tout un chacun. Inlassablement, chaque jour que Dieu fait, elle est là, aux côtés de son mari. Ses amis d’un côté, les encouragements à l’hôpital, tout converge et la pousse à reprendre espoir. Les rumeurs du début, relatives à l’agence après l’accident, s’estompent lentement. Les rapports de police, largement commentés par la presse et la télévision, ont débouté les accusateurs. Le drame était en tous points inévitable, autant qu’imprévisible. L’unanimité s’est faite autour du courage et du grand professionnalisme du pilote. Willy est même devenu, aux yeux de certaines infirmières, un véritable héros. Sans son opiniâtreté, sa force et son sang froid, le bilan aurait sans doute été beaucoup plus grave. Les témoignages des passagers ont d’ailleurs, largement contribué à faire taire les nombreux détracteurs. Tous les rescapés sans exception, avaient en leur temps, conforté cette vison des faits. Interrogés par les policiers, autant que par les médias, ils ont toutes et tous manifesté leur désir de repartir à l’aventure. Aujourd’hui, Élodie en prend conscience. Elle bénit Le Tout-Puissant, d’avoir permis à ses employés de s’être montrés aussi généreux à leur égard.

On ne vit pas avec le passé, c’est ce qu’une infirmière est en train d’essayer d’expliquer à Élodie. Ce n’est pas qu’elle soit bête, mais à travers les tiges et les feuilles de l’immense bouquet qu’elle porte à son mari, on ne peut que difficilement apercevoir les traits de son visage. C'est tout juste si l'on arrive à distinguer sa figure, dissimulée derrière une gerbe absolument magnifique. Elle est tellement encombrée, qu'elle apprécie comme il convient ces témoignages de sympathie. Très vite elle oublie son calvaire. Le cadeau gigantesque de leurs employés, ajouté à tous ces encouragements, redonne à Élodie une énergie salvatrice. Raison de plus pour chasser toutes ses idées noires. Cette série quotidienne de sourires et de gestes amicaux, se poursuit jusqu'à l'ascenseur où une malade Sénégalaise lui fait affectueusement la causette jusqu'à l'étage

– Malade : Mais vous le gâtez un peu trop votre mari ma petite dame... Il en a de la chance...

– Élodie : Rien n'est trop pour lui... Et si quelqu'un a de la chance, c'est bien moi... Vous descendez ici ?...

– Malade : Non je vais monter à l’étage juste au-dessus... Bavarder quelques minutes avec une amie... Au revoir chère madame... Mes amitiés à votre mari...

– Élodie : Au revoir chère madame... J'espère que vous sortirez bientôt ?... Si votre séjour se prolonge encore, je viendrai vous voir... Et je vous apporterai des fleurs... Il ne faudra pas oublier non plus, de me laisser vos coordonnées !...

C'est vrai elle a beaucoup de chance en effet. Si tant est que l'on puisse qualifier de chanceuse, cette situation pénible et éprouvante. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Leur amour est encore plus fort et chaque jour plus beau et plus intense. L'amitié dont ils sont entourés, est vraiment extraordinaire. L'agence pour finir, sera certainement sauvée. C'est sans doute à ce niveau, qu'elle s'exprime à propos de la chance. Le destin ne les a pas épargnés, mais qui peut prédire l'avenir ? C’est en tout cas ce qu’elle soutient avec conviction à la malade, en quittant l’ascenseur.

Par rapport à cette nouvelle amie de rencontre par exemple, n'est-elle pas privilégiée ? La pauvre femme, victime avec son mari d'un accident de circulation, est en deuil depuis près de trois mois. Son courage, sa détermination, confortent Élodie dans son envie de lutter. Certes, Willy est handicapé, mais il est en vie, ce qui est primordial. Comment réagirait-elle si d’aventure, il n’était plus de ce monde ? Mieux vaut qu’elle ne se pose pas la question. Après avoir embrassé la brave dame et avant de reprendre sa marche, elle reste un instant rêveuse. Son mari est en vie et bientôt, il sera de retour à la maison.

D’après les spécialistes, ce n’est plus qu’une question de jours. Son état de santé n'est pas, loin s'en faut, des plus solides. Car si le physique peut être considéré comme consolidé, le mental quant à lui, est jugé catastrophique. Le plus dur, sera de lui faire oublier son handicap. À ce niveau, les consignes ont déjà été données à tout le personnel, afin de lui faciliter la vie. Il faut à tout prix, le considérer comme un patient normal. Et le traiter avec les mêmes égards cela va de soi.

Tout est d’ores et déjà prévu pour sa sortie. Son retour à l'agence sera l'occasion d'une fête exceptionnelle. Élodie tient à ce que ce jour béni soit l’occasion de renouer avec les traditions auxquelles Willy était très attaché. Ces quelques instants de rêve permettent à madame Terna, de reprendre son souffle et surtout, d'effacer les traces de son angoisse à propos de l'avenir. En fermant les yeux, elle voit la tête que Willy fera en arrivant à la propriété ! Avec leurs amis Sénégalais, tout a été pensé, revu et corrigé pour que Willy soit replongé quelques heures ailleurs que dans ses tourments. Revenant sur terre, elle se dirige à présent vers la chambre de son mari. Elle déambule dans le grand couloir, lointaine et absente. Ses pensées ne sont plus destinées qu’à ce jour merveilleux, qu’elle attend avec impatience. Elle n’est pas la seule bien entendu, car tout le personnel de l’agence ne pense qu’à cela. Mais à quelques mètres de la porte, un des médecins qui suit son époux l'interpelle :

– Médecin : Ah chère Madame Terna... Puis-je vous parler un instant je vous prie ?... Rassurez-vous il n'y a rien de grave bien entendu...

– Élodie : Certainement docteur... Vous me faites un peu peur... J'espère qu'il ne s'est rien passé de désagréable pour mon mari ?...

– Médecin : Non... Je vous rassure tout de suite... Seulement vous allez le trouver vraiment très fatigué aujourd'hui... Car nous lui avons enlevé une partie des fils tout à l'heure... Il est encore sous l'effet d'une anesthésie locale... Je vous laisse à présent... À tout à l'heure...

Chaque jour, elle pose les mêmes questions. Depuis le début de ce calvaire, elle attend, espère, souhaite une réponse optimiste. Hélas, il n'y a guère d'évolution. Ce qui permet d'envisager un retour prochain, c'est qu'il n'y a pas d'aggravation de son état. Si ce n’est le fait que Willy accepte très mal de se sentir paralysé, il serait déjà sorti.

Il lui arrive assez souvent, de piquer des rages nerveuses, qui l'entraînent dans des comas légers. Il passe sans transition du rire à la colère, ce qui interdit à la médecine d'exclure à priori, l'éventualité d'une rechute. D'où la réserve et la pondération dans les réponses que les toubibs apportent à Élodie. La franchise, n'est pas toujours bonne conseillère. À force d'entendre éternellement les mêmes doutes, émis avec une pudicité identique, elle finit pas hésiter. Jour après jour, elle s'enfonce dans l'idée que jamais, son mari ne retrouvera l'usage de ses jambes. Si pour elle ce n’est pas un problème, elle sait pertinemment que son diable d’homme, n’acceptera que difficilement de se sentir diminué physiquement et moralement. C’est plus pour lui que pour elle qu’elle en tremble. Les craintes à ce niveau, la fatigue, les soucis occasionnés par l'agence, tout ceci s'accumule et commence à peser lourd. À plusieurs reprises, les médecins l'ont mise en garde. Sa dévotion est exemplaire et incontestée. Mais il faut qu'elle fasse attention. C’est en tout quoi ce à quoi le médecin va tenter de s’évertuer à lui faire admettre. La vie est trop courte pour en accélérer la dégénérescence.

Au bord de la dépression nerveuse, elle risque de craquer d'un jour à l'autre. C’est même aux yeux des médecins, un miracle qu’elle soit encore debout. Amaigrie, moitié endormie, elle fait vraiment pitié. Même si elle s’en défend, sa santé est en train de péricliter dangereusement. C’est la raison pour laquelle, pour la énième fois, le chef de clinique essaie de lui faire entendre raison. Assis à côté d’elle sur une banquette, il lui expose avec franchise les risques encourus. Élodie l’écoute, mais le médecin voit bien que c’est peine perdue. Aujourd'hui, comme les autres jours, elle surmonte avec courage et dignité ces instants de doute, et salue le médecin avant de prendre la direction de la chambre :

– Élodie : Merci docteur... J'essaierai de ne pas trop le fatiguer... Excusez-moi je vous en prie... J’aimerais savoir et connaître la vérité… Franchement, est-ce que mon mari est condamné définitivement ou est-ce qu'il a une chance de pouvoir guérir ?...

– Médecin : Je comprends votre empressement à connaître la vérité chère madame… Néanmoins… Il est encore trop tôt pour que je puisse vous répondre... Nous n'avons pas encore terminé toutes les recherches... En l’état actuel de nos investigations, il est impossible de prononcer le moindre diagnostic… Mais je peux vous affirmer qu'aucune lésion grave ne peut ni ne doit laisser imaginer un aspect irréversible ou temporaire… Je ne parle uniquement qu’en fonction des bilans que nous avons effectués… Et qui ne sont que partiels pour l’instant !... Dans l'expectative d'investigations plus approfondies, je dois hélas me borner à une réponse évasive... Pour ne pas dire négative… Nous attendons que son état psychique soit stabilisé avant de poursuivre plus à fond nos recherches… Tant qu’il sera en position de refus, nous ne pourrons pas nous prononcer… J'espère de tout cœur chère madame... Je suis désolé si je n’ai pas pu satisfaire à votre légitime attente… Gardez l’espoir surtout… Au revoir chère madame…

Bien que les réponses ne lui conviennent guère, elle est obligée de se rendre à l'évidence. Dans l'état actuel des choses, elle ne peut rien faire d'autre que de prier très fort. L’interne vient de lui confirmer la gravité de l’état de santé de son mari. Elle s’attend donc au pire. Seul un miracle, auquel elle croit et s'accroche, peut sortir Willy de ce mauvais pas. Plus que quelques mètres, qu'elle franchit rapidement. La porte étant ouverte lui facilite l'entrée dans la chambre. Heureusement que le toubib venait de la prévenir.

En apercevant Willy sur son lit, son sang se fige. À deux doigts de tomber à la renverse, elle se ressaisit pour ne pas s'effondrer. Le pauvre ! Son visage est livide et les traits tirés, ses yeux tristes sont vides et lointains. Pareille expression, lui rappelle atrocement celle qu'elle avait l'habitude de côtoyer lors de chacune de ses visites il y a quelques semaines à peine. Va-t-il pouvoir surmonter cette épreuve ? Le toubib a insisté sur le fait que tant que le moral de son patient serait au plus bas, rien ne sera envisageable.

En quelques jours, Willy a pris au moins dix ans. Les rides marquées, délimitent son visage en parcelles burinées. Dotée d'une force inouïe, Élodie efface de son esprit les images qui la torturent. Ce bref instant de choc passé, elle dépose les fleurs et les paquets sur la table. Elle reste un instant à le regarder depuis la fenêtre, le laissant reprendre son souffle. Les examens auxquels il a été soumis, ont été très durs et douloureux. Est-ce qu’ils sont seuls, responsables de cet effondrement ? Il ne faut surtout pas que Willy suppute la moindre faiblesse. Elle le sait, sa présence l’aide à vaincre sa souffrance. Raison de plus pour qu’une fois encore, Élodie se montre encore plus forte et sereine. Elle est au bord de l’effondrement mais chaque fois, elle oublie sa torpeur pour ne pas affoler Willy. Après une profonde inspiration, elle reprend son visage détendu. Souriante, elle s'approche délicatement de lui, et l'embrasse tendrement avant de s'asseoir sur le bord du lit :

– Élodie : Bonjour mon amour... Comment te sens-tu aujourd'hui ?... On dirait que tu as fait la java toute la nuit avec les infirmières...

– Willy : Bonjour ma chérie... Je suis crevé... J'aurais bien voulu faire la bringue, crois-moi...

– Élodie : Je sais Poussin... Ne te fatigue pas... J'ai vu le docteur, il m'a mise au courant... Alors ces vilains t'ont fait souffrir ?... Je vais leur tirer les oreilles...

– Willy : Ils ont été obligés de m'endormir la jambe... Je ne supportais pas la douleur... Il y a quelques années on aurait pu m'arracher un bras à vif... Maintenant… Je ne supporte plus rien...

C’est vrai que les infirmières sont plutôt mignonnes dans l’ensemble. Mais cette boutade est insuffisante, pour effacer les traces de douleur dont il est victime. Le plus grave, c’est son aveu à ne plus supporter la souffrance. Elle lui fait un petit bisou en lui caressant tendrement les cheveux et le visage. La réaction de Willy est significative, autant que prémonitoire.

Son attitude est en effet la preuve, de ce que sera l'âpreté de son combat pour l'avenir. Lui, si dur dans le passé, se sent aujourd'hui tel un enfant douillet, pleurant sur son malheur. Élodie a tout lieu de supputer les pires réactions. Si ce n'est pas la douleur en elle-même, c'est bien le désastre moral qu'elle génère dans l'esprit de son mari qui le travaille le plus. Comme il vient de le dire avec autant de détermination, il ne supporte plus rien ! Mais ce n'est pas son absence de résistance à la douleur qui le handicape. C'est bien plus largement, le fait de se sentir diminué physiquement. Ce qui laisse augurer des instants cruels une fois à la maison. C'est précisément le jeu dans lequel elle ne devra pas tomber. Le soigner, le bichonner, tout à fait d'accord. Mais cautionner ses pensées négatives, là, elle n'y tient pas. À elle de se surpasser une fois encore, pour l’aider à franchir le cap sans trop de difficultés. Pour ne pas céder à la tentation de s'apitoyer plus que de raison, elle préfère user de son pouvoir pour détourner la conversation :

– Élodie : Mon pauvre chéri... C'est bientôt fini... Tu sais, j'ai une excellente nouvelle... Dès que tu sortiras, nous pourrons poursuivre les activités de l'agence... Mussa, Nioba, Magueye et les deux servantes se sont mis d'accord pour nous permettre de le faire... Ils se moquent de ne pas être payés, et tiennent surtout à nous exprimer leur reconnaissance… Ils nous ont même offert toutes leurs économies… Ça fait vraiment plaisir non ?...

Élodie énumère en détail, tout ce que leurs amis se sont proposés de faire pour sauver l'agence. Willy demeure un instant éberlué et pantois. Il sait que ses amis sont capables d'accomplir des choses absolument extraordinaires, mais à ce point ! Au fur et à mesure que son épouse lui narre les dernières nouvelles, et les projets qui les accompagnent, il retrouve le sourire. Rien ne pouvait lui faire plus plaisir ni lui redonner l'envie de se battre :

– Willy : C'est... C'est vrai ?... Mais... C'est merveilleux... C'est magnifique... Ils sont vraiment adorables !...

– Élodie : N'est-ce pas ?... Oh oui, ils sont merveilleux... Ils ont décidé de mettre toutes leurs économies en commun... Dès que l'assurance aura remboursé l'avion, Mussa en achètera un autre et c'est Magueye qui l'accompagnera le temps que tu guérisses... Bon... Si je mettais un peu d'ordre autour de toi, je crois que ce ne serait pas un luxe !...

Plus efficace que la thérapie la plus performante, l'amitié est ici, le meilleur remède. Certes, le handicap de Willy va le mettre en retrait par rapport à la vie de Terna-Excursions. Mais ce qui est le plus beau, c'est que l’agence puisse se maintenir en vie. C'est un peu comme un enfant, qu'ils ont mis au monde. Et l'idée de le voir grandir, ne peut que le réjouir au plus haut point. Le rôle de Parents dignes de ce nom, n'est-il pas de se sacrifier pour élever son enfant ? Ce regain d'espoir, est suffisant pour que Willy recouvre le moral des plus beaux jours. Raison de plus, pour que sa chambre retrouve elle aussi, un aspect beaucoup plus accueillant. Sans être médisant, elle s’apparente assez souvent plus à un capharnaüm qu’une chambre à coucher ! Sitôt qu'il se trouve dans une impasse, il envoie tout balader. Son pyjama d'un côté, les draps de l'autre, sa pièce est un véritable champ de bataille.

C'est le moins qu'on puisse dire en effet. Mais la petite fée du logis entre en action. Car Élodie est la seule à pouvoir mettre un peu d’ordre. Elle y ajoute en effet la petite touche romantique, que le personnel ne peut pas faire. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, tout est rangé, nettoyé. Après avoir débarrassé les anciennes fleurs, elle y dépose le nouveau bouquet, encore plus radieux. Malgré sa bonne humeur apparente, Willy est songeur ; son épouse le remarque.

Pour éviter d'entrer dans les détails, l'empêchant surtout de se plonger dans une série de pensées négatives, elle feint de l'ignorer. Il est fragile et versatile. Si elle se prend au jeu, l'inéluctable se produira. Un rien peut le faire entrer dans la déprime. Pour ce faire, elle pousse son enthousiasme au maximum et son sourire presque à l'excès. Ému et attendri, il ne la quitte pas des yeux. Sans rien dire, il l'admire au plus profond de son cœur.

En dépit de sa fatigue et de la souffrance, il répond comme un enfant aux sourires complices que lui adresse son épouse, de l'autre bout de la chambre. C'est vrai, il en est conscient cette fois, il aura fallu ce drame pour le lui faire comprendre et admettre, qu’être en vie est une chose merveilleuse. Certes le handicap est là, mais cette fois il se jure bien de tout mettre en œuvre pour le dominer. Il ne doit plus se laisser aller. La chaîne de solidarité dans laquelle il est impliqué désormais, va lui servir de catalyseur. Objectivement, il compare son mieux être actuel à celui des premiers jours. Une chose est capitale pour l'aider à surmonter son état. Depuis son terrible accident, du jour où il a repris connaissance, les cauchemars lui rappelaient sans cesse la catastrophe. Depuis près d'une semaine, ils ont pratiquement disparu ! Pas une seule fois, les visions qui le hantaient, ne sont venues le perturber gravement ni dans son sommeil, ni à aucun moment de la journée. De temps en temps, quelques sursauts viennent ça et là lui donner des sueurs froides. Il faut dire que pendant ces longs mois de souffrance, des scènes atroces venaient sans arrêt lui rappeler cette horrible catastrophe.

Élodie comprend d'autant mieux les cauchemars qui justifiaient les crises, puisqu'ils avaient pour origine, la tragédie dont il se sent coupable. Ni elle ni personne, ne peut rien tenter pour lui faire admettre, qu'il n'est aucunement responsable de l'accident. Mais pour lui, trois morts c'est beaucoup et même trop, pour ne pas le perturber moralement. C'est ainsi que fréquemment, comme en ce moment, il s'isole dans une sorte de mutisme profond. Et aussitôt après, la crise apparaissait. Visiblement, les bonnes nouvelles qu'elle vient de lui apporter, enrayent le processus évolutif des spasmes de l'angoisse. Ce qui prouve si besoin est, l'influence du mental sur la guérison de son mari. Pour Élodie, il est clair que le combat sera pénible.

Les jours qui suivront seront très durs à surmonter. Comme elle le fait depuis quelques minutes, elle devra à tout prix, s'extraire de la spirale émotive entraînant Willy aux firmaments de la culpabilité. Mais pourra-t-elle éluder la détresse qui se lit dans son regard ? Est-ce qu'elle aura la force d'y résister ? Pour le moment, il faut qu'elle lui fasse croire que tout est fini. Que les cauchemars ne sont plus que des mauvais souvenirs :

– Élodie : Voilà mon chéri... On y voit un peu plus clair... Oh mon Dieu... J'allais oublier le cadeau que les amis du village me chargent de te remettre... Attends... Je vais t'aider...

Le ménage étant terminé, elle revient près de lui. Avec subtilité et finesse, elle l'oblige à sortir de ses songes. Cette relative indifférence, permet à Élodie de ne pas être aspirée dans les tourbillons négatifs de Willy, et surtout, de dominer sa propre anxiété. Elle y parvient avec une relative aisance, en sortant fort à propos, les cadeaux destinés à son mari. Sans faire appel à sa volonté, au sujet de ses visions néfastes, elle lui permet d'en échapper grâce aux paquets cadeaux. Le résultat est immédiat. Quittant les méandres de ses pensées obscures, il est émerveillé. Ses yeux, toujours plus grands ouverts, se posent tour à tour sur le contenu des paquets et sur son épouse. Intrigué, Willy regarde comme un enfant émerveillé, s'ouvrir enfin le petit paquet cadeau. C'est fabuleux. Il n'en croit pas ses yeux, c'est incroyable. Une splendide montre chronomètre, identique à celle qu'il avait brisée dans sa chute :

– Willy : C'est... C'est absolument merveilleux... Elle est encore dix fois plus belle que l'autre... C'est vraiment très gentil... Tu ne peux pas savoir à quel point ça me touche...

– Élodie : Ils en seront ravis... Attends... Je vais te la mettre... Dis donc mon chéri... Je vais finir par en être jalouse moi… Tu vas la regarder plus souvent que moi maintenant... Je t'ai apporté aussi quelques friandises... Mais tu me promets de ne pas tout manger en même temps n'est-ce pas ?...

– Willy : Il faut dire ça aux infirmières... Elles sont si gentilles... Et gourmandes aussi les coquines !...

– Élodie : Tu as aussi le bonjour de Laobé... Il a été merveilleux lui aussi tu sais... Il est venu te voir pratiquement tous les jours durant ton coma... Et puis les gens sont tellement gentils avec moi, tu ne peux pas savoir ce que ça me fait du bien...

Les présents, s'ils sont appréciés à leur juste valeur, ne sont rien, à côté de l'admiration qu'il voue à sa petite Élodie adorée, sa Divine « Bibiche », comme il l’a surnomme avec autant de tendresse. Il est tout simplement fasciné, par la délicatesse dont elle l'entoure. Il ne peut pas échapper à une autocritique assez sévère. Chaque geste, chaque sourire de son épouse, accentuent les moments horribles, qu'il lui a fait subir. Le handicap n’excuse pas tout, Willy le réalise avec amertume. Sa souffrance, indéniable, l’a conduit très souvent à des paroles assez cinglantes. Depuis qu’il a repris connaissance, à bien des égards, il s’est montré presque odieux. Il en prend d’autant plus conscience, que de son côté, Élodie a toujours été admirable et patiente. En la voyant, plus belle encore en dépit de son état de fatigue, il aurait envie de se flageller. Il n’a pas le droit, même en vertu de son handicap, de lui imposer ses caprices. Il frémit de honte à l’idée de s’être comporté comme un enfant :

– Willy : Quand je repense à tout ça... Je ne peux que te rendre hommage à nouveau et... J'ai honte tu ne peux pas savoir... Je me suis vraiment comporté comme un enfant capricieux... Tu es... La femme la plus extraordinaire que la terre puisse porter... Je te jure mon amour que cette fois je vais m'accrocher à la vie... Je me sens si bien à présent... Grâce à toi mon trésor...

En disant cela, Willy se remémore les heures de supplice qu'il a imposées à sa petite femme adorée, juste après sa sortie du coma. Les scènes étaient absolument infernales. Tout était bon pour manifester sa colère et sa peine. L'annonce de sa paralysie l'avait totalement détruit moralement. Avec un courage et une dignité hors du commun, la pauvre Élodie acceptait les pires attaques sans broncher.

Il était si agressif, qu'il en devenait souvent grossier à son égard. Il ne supportait plus rien, pas même les visites de son épouse. Sans même réaliser ce qu'il disait, ses propos dépassaient largement ses pensées. Ils étaient souvent cinglants et cruels, surtout quand il l'accusait de s'être trompée avec la météo.

En la voyant s'occuper de lui avec un tel amour, il ne peut pas oublier ces moments ignominieux. Il en prend conscience avec horreur. A-t-elle vraiment oublié ? S'il en juge sa manière de l'aider à découvrir les trésors, emballés précieusement, tout porte à le croire. C'est bien pour cela, qu'il se remémore avec autant de dégoût, ces scènes abjectes auxquelles il l'a confrontée. Mieux vaut tard que jamais c’est vrai. D’autant que faire amende honorable, est plus valorisant que dégradant. En tout cas, il est sincère et son repentir, ne peut qu’encourager Élodie à tourner la page. Il n'avait qu'une envie, disparaître à jamais. Résignée et bouleversée, Élodie attendait docilement que l'orage soit passé. Elle s’enfermait dans sa tour d’ivoire, pour ne pas être atteinte. Pas un mot plus haut que l'autre, pas un reproche, uniquement des sourires et des caresses, qu'elle prodiguait avec un amour irréprochable. En revivant ceci, Willy tressaille de honte. Les vibrations qu'il dégage en revivant le passé, n'échappent pas à sa femme.

Plus forte et admirable que jamais, elle lutte pour ne pas le supplier de les oublier. Ce n'est pas en se culpabilisant comme il le fait, qu'il parviendra à les neutraliser. Imperturbable, elle termine d'extraire de leur cachette, les derniers cadeaux. Comme si de rien n'était, elle ramasse les papiers et les ficelles, qu'elle dépose dans la poubelle. Pendant ce temps, son Poussin s'abandonne aux joies de la découverte et de l'émerveillement. À son tour, elle l'admire en secret. Dieu qu'il est beau, quand son visage exprime autre chose que l’angoisse et la souffrance !

Du premier au dernier cadeau, du plus petit au plus gros, tout l'émerveille, l’émeut et le bouleverse. L'euphorie apaisée, il prend alors le temps de se délecter, en se perdant dans l'immensité du regard de sa divine compagne. Les larmes au coin des yeux, il s'étire du mieux qu'il peut vers Élodie, qui s'approche de plus en plus près. Très vite, unis dans cette passion unique, les deux corps n’en font plus qu’un. L'étreinte est bouleversante. Le baiser qui les unit, est des plus romantiques. L’un et l’autre, se laissent emporter par cette déferlante affective. Quelques larmes scintillantes illuminent la scène. Un long silence aujourd'hui suit cette scène émouvante. Élodie reste appuyée sur la poitrine de son mari, qui lui caresse tendrement la tête :

– Willy : Tu sais Bibiche, j'ai envie de faire plein de choses... J’ai comme une envie de créer… Tout et n’importe quoi, mais faire quelque chose… Peindre et surtout écrire... Je ne sais pas pourquoi, mais je ressens au fond de moi quelque chose qui vibre intensément... Il faudra bien que je m’occupe l’esprit tu ne crois pas ?... En attendant de repartir en avion, je veux faire quelque chose... Peut-être pour extérioriser ce que mon cœur éprouve ?... Finalement, la poésie m’a ouvert les yeux en grand… Ces longues semaines de souffrance m'auront permis de découvrir ce que j'ai au fond de moi, la passion pour la poésie... J’ai… Enfin… J’ai commencé à mettre au brouillon quelques vers qui me trottaient dans la tête… Tu veux bien que je te lise les premiers vers de mon premier poème ma chérie ?...

– Élodie : Oh oui mon amour... Tu ne peux pas savoir ce que tu me fais plaisir de t'entendre parler ainsi... Et surtout, de te sentir motivé pour quitter l’armure dans laquelle tu t’étais enfermé… Que ce soit avec les poèmes ou avec ce que tu veux, tu sais tellement bien me dire que tu m'aimes... J'adore la poésie en plus... Je t'écoute mon amour...

Enfin, quelque chose de vraiment positif est en train de se produire. Jamais, elle n'aurait imaginé qu'il puisse être capable de vaincre sa torpeur. Médusée, subjuguée, elle ne trouve pas les mots pour qualifier, encore moins quantifier, sa joie et son bonheur. En deux secondes, par ses quelques mots anodins, Willy vient de soulager Élodie de son fardeau. Elle est en même temps, ravie de constater que sortant de sa carapace étanche, le poète romantique émerge à nouveau.

Au-delà de ces remarques, purement subjectives, elle est surtout comblée de voir à quel point, il fait des efforts pour se sortir d'affaire. Elle redoutait en arrivant, de le voir sombrer dans les abîmes du désarroi ? Dieu qu’il est beau, avec son visage radieux et étincelant.

Il paraît calme, reposé, apaisé. Délivré de ses chaînes, l’esclave de la souffrance redevient le maître qu’elle admire sans réserve. Elle l'imaginait en permanence sous l'effet destructeur de ses pensées morbides ? Elle rayonne en le sachant sur la bonne voie. Fébrilement tout de même, il se hisse sur son oreiller. Avant de clamer fièrement les premiers quatrains de son premier « Bébé », il se grise en contemplant son épouse. Il imagine surtout, avec un regard coquin, quelle sera sa réaction en l’écoutant clamer les vers de son amour pour elle. Il lui en explique d’une manière succincte la trame. En gros, à travers ses quelques quatrains, il résume une grosse partie de sa vie, jusqu’à leur rencontre. La métaphore utilisée, particulièrement adaptée à l’activité de Terna-Excursions, la comble de bonheur. Avant même que les premiers sons ne soient sortis de la bouche de Willy, Élodie laisse échapper quelques larmes d’un plaisir incommensurable. Ému, Willy entame sa lecture :

– Willy : Je l'ai appelé... « Firmament de l'amour »... C'est ma façon à moi de te dire merci... Et... Te dire aussi à quel point je t'aime... Voilà...

Chercher pendant des ans l'équilibre parfait

Idylle d'un amour qu'en vain l'on imagine

Ardents de mille feux nostalgiques ou distraits

Nous pleurons trop souvent sur un passé en ruine...

Je n'ai pas échappé durant ces quarante ans

Aux règles d'une vie implacable et cruelle

Qui souvent sans pitié dissipait mon allant

M'entraînant vers le froid de sinistres ruelles...

Tel un voilier sans mât traversant l'océan

J'essuyais impuissant les plus sombres orages

Sans vouloir me guider vers le soleil couchant

M'accrochant épuisé aux barreaux de ma cage...

De récifs en écueils la coque du bateau

Fragile protection déchirait son écorce

Percé de toutes parts le navire prenait l'eau

Et à demi coulé perdait toutes ses forces...

Malheureux naufragé vidé de tout mon sang

J'agonisais vaincu dépouillé de mon âme

Que je confiais à Dieux dans un ultime élan

Avant de m'endormir et oublier ce drame...

Élodie en est tellement bouleversée, qu'elle laisse échapper un flot de larmes sur la poitrine de son mari. De bonheur plus que de tristesse évidemment, les petites gouttelettes chaudes qui ruissellent sur le ventre de Willy, attisent son envie d'aimer sa femme encore plus fort. Les minutes qui suivent, se passent de commentaire. L'un et l'autre envoûtés par la volupté de ces instants divins, se perdent au plus profond de leurs rêves secrets. Elle, comblée de le sentir si proche du but, et lui, perdu dans la nébulosité de ses vers. Car le poème est incomplet. Mais pour Élodie, il est déjà une réussite. Non seulement il atteste avec force de son désir de changement, mais de surcroît, il conforte un amour encore plus beau.

Pour rien au monde, elle ne veut ternir l'éclat de son émotion. Si, pour des raisons compréhensibles, elle freinait jusqu'ici ses larmes et son chagrin, elle tient aujourd'hui à les laisser s'exprimer. Loin d'affoler Willy, elles sont au contraire un stimulant dont il a vraiment besoin. Les yeux brouillés par l'eau de son émotion, elle relève la tête et admire son mari qu'elle ne sait plus comment remercier :

– Élodie : C'est... C'est divin mon amour... Jamais je n'ai entendu d'aussi belles paroles...

– Willy : Il n'est pas terminé ma chérie... Disons que c'est un peu la rétrospective de la première partie de mon existence que j'ai retracée jusqu'ici... La suite tu verras, te sera entièrement consacrée... J'espère que ça te plaît au moins ?...

– Élodie : Si ça me plaît ?... Excuse-moi... J'ai mes yeux qui se décolorent... C'est vraiment magnifique... Je me languis de connaître la suite... Tu penses le terminer bientôt ?...

– Willy : Pour demain je te jure qu'il sera fini... Si tu pouvais m'acheter du papier antique... Tu sais, imitation parchemin... Je pourrais ainsi le recopier et te l'offrir...

Certes, le début du poème est une rétrospective de sa première parte d’existence, mais il augure avec force de ce que sera la fin ! Le style, les mots, l’émotion, tout est différent. Une sorte de résurrection morale. Et pudiquement, il ose lui demander si cela lui plaît ? Et comment ! Bien qu'en filigrane, émerge avec force l'immensité de son désert. Willy termine sa phrase en parlant un peu comme un enfant, heureux et comblé, désireux de tout faire pour rendre hommage à sa femme. Sa sincérité n'est pas à mettre en doute, quand il parle de repentir envers la souffrance qu'il lui avait imposée. Par contre, ses yeux le trahissent et elle le sent. C’est à lui et à lui seul, qu'il en veut et là, ce sera encore plus dur ! Le fait d’avoir été blanchi, d’être adulé même, ne suffit pas pour occulter de son esprit, le sentiment de culpabilité. Pour Élodie, la transition est trop brutale entre les deux attitudes, pour ne pas paraître superficielle.

Indiscutablement, il veut lui faire plaisir pour se faire pardonner, mais le décalage entre le corps et l'esprit est bien trop évident ! La plaie mentale, risque fort d’être éternelle. Les clients disparus, seront les fleurs qui viendront malgré lui, fleurir la tombe dans laquelle il s’est enfermé. Elle le regarde avec admiration et ne cesse de lui caresser le visage, qui retrouve peu à peu un éclat d'une douceur infinie.

Elle resterait des heures à le regarder sans jamais se lasser. Quand il lui récite un poème, elle est en extase. Mais aujourd’hui bien plus encore. Il amorce un changement radical dans sa manière d’être, mais surtout, dans sa façon d’analyser les choses et les événements. Quelque peu superficiel il faut l’admettre, avant son accident, la métamorphose qui s’opère est des plus géniales. Loin de vouloir changer le monde, il accepte de faire son autocritique avec humilité. Le temps passe hélas trop vite et déjà, la petite infirmière est là pour lui signifier que l'heure des visites est terminée :

– Infirmière : Je suis désolée madame Terna... Mais il est temps de partir... Les visites sont terminées... Depuis bientôt deux heures... Vous savez !...

– Élodie : Excusez-moi... Je suis vraiment navrée d’avoir abusé de votre gentillesse… Je vais m'en aller... Le temps d'embrasser encore mon petit poète préféré...

– Infirmière : Vous êtes tout excusée chère madame… Votre mari n’est pas un patient ordinaire et nous savons tous quel calvaire vous traversez…

Pour ce couple adorable, et adoré, les exceptions ne manquent pas. Voilà plus de deux heures que les autres visiteurs, ont pris congé de leurs Parents ou ami. Hélas, même pour Willy, la ravissante infirmière ne peut plus rien faire. Élodie la rassure. L’infirmière est très compréhensive et elle le sait, Élodie est respectueuse des consignes. Elle disparaît sur la pointe des pieds, laissant Willy profiter encore un peu de sa dulcinée, emporté dans les frissons d'un langoureux baiser :

– Élodie : Bon... Il va falloir que je prenne le chemin du boulot... Je me réjouis déjà d'être à ce soir... Je t'apporterai ton papier c'est juré... À tout à l'heure mon amour... Repose-toi et fais de beaux rêves...

– Willy : À ce soir ma chérie... Sois prudente surtout... Tu sais à quel point je me fais du souci de te savoir sur les routes...

– Élodie : Ne te fais aucun souci mon Trésor... Et je n'ai pas cent kilomètres à faire non ?... Je vais vite passer à la grande librairie avant d'aller au bureau...

Rassemblant ses affaires, Élodie s'éloigne à présent de son mari à qui elle adresse de tendres bisous de la main. Willy est aux anges, Élodie est comblée. Qu'il est bon de partager avec eux ces instants privilégiés. Cette fois, à regret on l'imagine, elle quitte la pièce en saluant une dernière fois son petit Poussin chéri. Mais à peine est-elle sortie de la chambre, qu'elle se sent comme emportée dans un tourbillon, qui l'oblige à se plaquer contre le mur pour ne pas tomber. Le médecin de tout à l'heure remarque cette scène et ne peut s'empêcher de venir vers elle :

– Médecin : Je n'ai pas de conseils à vous donner ma petite dame... Mais... Vous devriez vous reposer sérieusement vous savez !... Vous êtes à bout... Laissez-moi prendre votre tension… J’imagine qu’elle doit frôler la catastrophe…

Inquiet autant qu’ému, il ne peut que réitérer les conseils de prudence qu’il lui avait apportés tout à l’heure. La pauvre est bouillante. Plus il lui parle, avec une douceur infinie, plus elle se laisse aller. Elle n’a plus la force de lutter, il faut que le trop plein de son émotion s’évacue. Élodie s'abandonne et le médecin, conscient du risque majeur d'éclat d'un chagrin libérateur, la prend par le bras pour faire quelques pas et s'éloigner de la porte. À peine sont-ils hors de portée des oreilles de Willy, que la pauvre femme s'effondre totalement. Au bord de l’évanouissement, ses jambes se dérobent. Elle est tellement sur les nerfs qu'elle n'a même plus la force de pleurer. Au fond de son regard, le toubib peut y voir une certaine haine envers sa propre impuissance :

– Élodie : J'ai peur docteur... Je sens bien qu'il se force à revenir à la surface... Mais au fond du cœur, il n'est plus là du tout... Il se culpabilise et ça me fait très peur... Il fait tout ce qu'il peut pour me faire croire qu'il va mieux, mais... Je crois qu'il est à l'heure du bilan... Faites quelque chose je vous en supplie docteur... Je ne veux pas qu'il meure...

Elle voudrait sans nul doute, qu’il accomplisse un miracle. Son mari, en dépit de ses efforts pour revenir à la surface, s’enfonce dans un néant indicible. Il se culpabilise et ça, Élodie en a très peur. Il y avait dans son regard tout à l’heure, quand il récitait son poème, toute l’étendue de l’affliction dans laquelle il est prisonnier. Une sorte d’agonie du désespoir, sorte de pardon avant le grand départ. Plus elle se confie, plus elle redoute l’échéance inéluctable de la mort. Serait-il parvenu à l’heure du bilan devant Le Tout-Puissant ?

Cette brusque envie de renaître, manifestée par Willy, en serait une preuve indiscutable. Là, les jambes d’Élodie se dérobent. L’idée de voir mourir son mari lui coupe le peu de forces qui lui restent. Cette fois elle s'effondre en larmes. Le médecin, aidé par une infirmière, dirige Élodie dans une petite pièce pour ne pas attirer l'attention de Willy. Discrètement il demande par signe à son assistante d'aller chercher le matériel en vue d'une piqûre. Il la serre contre lui, caressant ses cheveux tendrement. L'intensité du chagrin atteint son paroxysme. Frôlant la crise de nerfs, la jeune femme s’agrippe aux épaules du médecin. Elle le serre si fort, que ses ongles perforent la chair sur les épaules du toubib. Elle est sur le point d’exploser littéralement. Tétanisée, elle ne peut presque plus se mouvoir. Elle se raidit progressivement, au bord de la catalepsie. Inutile d’essayer de la coucher sur un brancard. Dur comme du fer, son corps est en semi-rigidité. Heureusement, l'infirmière est de retour avec le matériel. Elle prépare l'injection, pendant que le docteur installe au mieux Élodie dans un fauteuil. Reprenant son souffle, elle accepte tout d'abord la piqûre avant d'écouter attentivement les conseils prodigués :

– Médecin : Vous êtes à bout de force ma p’tite dame... Vous le savez bien non ?... Voilà... Cette injection va vous calmer les nerfs... C'est vous qui grossissez tout en ce moment et c'est parfaitement compréhensible... Je vous admire vous savez... Toujours le sourire, le mot gentil... Mais tout se paie ma chère... Le corps humain est ainsi fait... Un bon conseil, ne tirez pas trop sur la corde si vous ne voulez pas qu'elle casse...

– Élodie : Oui... Je sais... Mais... Mon mari passe avant tout... Quand est-ce qu'il pourra sortir docteur ?... Tant qu'il sera là, vous le savez bien, il n'est pas question pour moi de me reposer...

– Médecin : Cliniquement parlant... Pour moi il est OK... Les opérations se sont merveilleusement bien déroulées... Il faut dire qu'il a une résistance à toute épreuve... Donc, dès que la fièvre sera tombée... Il pourra s'en aller... Un, deux jours encore... Maximum...

Les conseils sont simples en vérité. Il lui est vivement recommandé de lâcher prise, évitant un excédant nerveux préjudiciable. Les exagérations auxquelles elle se livre depuis quelques jours, attestent de l’urgence en la matière. À force de tout grossir comme elle le fait, elle va finir par se saouler toute seule et se galvaniser l’esprit de pensées nébuleuses. Le corps humain a atteint ses limites, qui sont hélas, largement dépassées. Willy est cliniquement sorti d’affaire, l’interne lui en donne sa parole. Dès que la fièvre sera tombée, il pourra sortir, c’est une bonne nouvelle. Deux, trois, peut-être quatre jours ? Il est temps de cesser de se comporter comme une enfant. Le ton est ferme et autoritaire. L'effet du calmant produit son action bénéfique. L'infirmière en profite pour lui nettoyer le visage qui, transformé en œuvre d'art par le maquillage dilué avec les larmes, ressemble à une aquarelle. Elle est tellement bouleversée, qu'elle en oublie l'heure. Bien entendu, comme chaque jour maintenant, elle est déjà en retard mais peu importe. Retard théorique une fois encore, puisque rien n’est totalement urgent si ce n’est dans sa tête. Obnubilée par la santé de son mari, elle perd toute notion de temps et accomplit tous ses gestes telle une automate. Ce matin tout de même, grâce à l’injection et à la sortie prochaine de son mari, elle retrouve une certaine énergie :

– Élodie : Je vous remercie docteur... Je vous jure de me reposer après... J'aurai toute la vie pour ça... Une nouvelle vie en quelque sorte... Mon petit Poussin va beaucoup mieux c'est tout ce qui compte... À ce soir docteur, et encore merci pour tout...

– Médecin : Vous êtes certaine que ça ira ?... Vous ne voulez pas un tranquillisant en cachet ?... Vous le prendrez sitôt que vous sentirez une faiblesse...

– Élodie : Non merci... Je me sens beaucoup mieux... Il faut que j’aille au bureau… Merci encore docteur... À ce soir...

Le médicament administré la libère des tensions inhérentes au stress auquel elle se soumet. Le médecin en profite pour le lui rappeler. Il lui fait promettre de calmer le jeu, et prendre le temps de vivre avant tout. Ce serait un comble de la voir prendre la place de son mari dès qu’il sortira ! La leçon de morale qui suit est vraiment bénéfique.

Élodie prend conscience du danger qu’elle court, et qu’elle fait prendre à Willy, en noircissant le tableau. Comme par miracle, elle accepte les remontrances qui lui sont formulées. Après quoi, détendue, reposée, elle décide de partir au travail. Le toubib et l’infirmière l’aident à se revêtir et l’accompagnent jusqu'à la porte de l’ascenseur. Elle les remercie du fond du cœur pour toute la gentillesse dont ils font preuve, avant de disparaître, laissant le médecin perplexe. Élodie est parvenue à un seuil de tolérance zéro, vis-à-vis de son métabolisme. Encore une semaine à ce régime survolté et elle risque la schizophrénie. Quelle énergie et quelle volonté tout de même ! Son histoire est connue dans tout l'hôpital et chacun est unanime, pour reconnaître et admettre sans manière, les qualités exceptionnelles de cette femme hors du commun. Durant les nombreux mois où il était dans le coma, elle était là, des heures entières, à lui essuyer le front, lui tenir la main, lui caressant le visage avec une douceur émouvante, lui parlant comme à un enfant avec une tendresse angélique.

Le matin, entre midi et deux heures, sans oublier toutes ses soirées, elle aura passé plus de temps à son chevet, qu'à son travail et dans son lit réunis. Au fil des jours, au fond de son cœur, s'amplifiait l'image de sa propre responsabilité. La météo sans doute mal interprétée, la radio en panne, ses malaises qu'elle n'avait jamais su analyser, autant de paramètres qu'elle pensait avoir négligés. Son pauvre Willy était là, inconscient et martyr, subissant à lui seul le prix de leurs négligences communes. Va-t-elle enfin admettre que Le Tout-Puissant voulait tout simplement, empêcher un attentat ? Avait-il le choix, entre sacrifier deux ou trois vies, pour en sauver des centaines d’autres ?

Elle refusa tout, durant ce chemin de croix. Les invitations, les cadeaux, autant que les propositions douteuses émanant de quelques détracteurs en manque. Qui oserait se vanter, sans mentir honteusement, d'avoir eu une aventure avec elle ? Personne ! Aucun homme n'aurait le courage de prétendre pareil mensonge et encore moins, laisser planer le doute sur une telle ineptie.

Jamais, en dépit des avances parfois grotesques qui lui étaient adressées, elle n'a cédé à la moindre tentation physique. Quand on pense qu'il existe des femmes qui rêvent secrètement d'être à sa place, il y a de quoi en rougir de honte ! Et pourtant, il faut l'admettre, elle est vraiment très belle. Mais à l'inverse de bien des femmes de cette beauté, elle y ajoute pour sa part l'intelligence et la modestie, autant que l'amour et la fidélité. Affable et très ouverte, il ne faut pas cependant frapper à la mauvaise porte ! Depuis que Willy a repris connaissance, elle ne vient plus que le matin et le soir, afin de rattraper le retard accumulé dans son travail. Éreintée, burinée par le chagrin et la fatigue de ces interminables journées de torture, elle garde son sourire et sa douceur légendaires. Aujourd'hui plus que jamais, réconfortée à l'idée que leur calvaire touche à sa fin, elle retrouve en même temps que son tonus, une joie de vivre authentique. Plus radieuse encore aux yeux de tous, elle reprend soulagée le chemin de sa voiture. C'est ainsi qu'une fois encore en quittant l’hôpital, chacun la salue avec beaucoup de respect et d'admiration.

*

*   *

En cette veille de Noël, presque une année jour pour jour après le drame, la morosité s'est installée au fil des jours sur l'agence. Après quatre mois de reprise des randonnées, depuis le retour de Willy, le couperet s'abat irrémédiablement : cessation définitive de toutes les activités. Ce n'est pas un effet de sa mauvaise volonté, bien au contraire, mais Willy ne supporte plus de voir décoller l'avion sans éprouver des moments angoissants et difficiles à assumer.

Chaque départ, chaque tour d'hélice, lui rappellent sans cesse la catastrophe et naturellement, augmentent en lui un sentiment de culpabilité. Personne ne pouvait plus rien pour lui et peu à peu, il s'enferme dans un mutisme dramatique. Lui qui était plein d'énergie, qui déployait sans cesse son esprit pour le plus grand bonheur de tous, le voilà enfermé derrière les murs de son silence. Son handicap n'est pas fait pour apaiser ses tourments, loin s'en faut ! Hélas une mauvaise nouvelle ne vient jamais seule et, parallèlement à cet arrêt des activités aériennes et maritimes, la fermeture des autres magasins et de l'hôtel contribue à l'enfoncer vers le fond des abîmes. Sans touristes effectivement, comment concevoir la plus petite activité commerciale pour les autres commerces ? C'est donc avec le pincement au cœur qu'il est aisé de comprendre, que Willy décide de fermer. Le plus cruel sans doute aux yeux du couple, c'est de sentir à nouveau le poids du silence engendré par l'inactivité, écraser de son mépris le plateau des Mamelles. Tout redevient lugubre et sans âme. La propriété, les constructions, les aménagements et le matériel, tout devient obsolète et dérisoire.

À longueur de journée, isolé dans sa souffrance, Willy arpente les sentiers encore fleuris, qui incarnent sa plus grande défaite. Vindicatif, souvent agressif, il ne supporte plus rien. Nouvelle épreuve pour la douce Élodie qui, une fois de plus, accepte avec une dignité incroyable les sautes d'humeur de son mari.

Cloué dans son chariot, il passe des heures à regarder la mer. Puissant et redouté comme l'océan, Willy s'apparente aux éléments qui l'environnent. Tantôt déchaîné ou d'un calme plat, il alterne sans transition chaque instant de sa vie. L'amour, l'amitié et la foi, tout se bouscule et se mélange dans son esprit. Il n'arrive plus à faire la part des choses. Dans cet imbroglio de pensées négatives, il réfute la cohérence. À son insu, dans le secret de son amour, Élodie veille sur lui.

Plus amoureuse que jamais, elle anticipe sur ses réactions, prévoit le pire avant qu'il ne se produise. Elle le comprend et lui pardonne. L'homme enfant qu'est devenu son mari, mérite autre chose qu'une simple pitié. Avec un doigté extraordinaire elle apaise ses angoisses, calme son courroux, et réussit à le conduire en douceur sur la voie de la raison.

Elle ne peut malheureusement, éluder de son esprit ce pressentiment qui l’oppresse. Élodie est en effet convaincue que tôt ou tard, Willy ne voudra plus vivre avec ses souvenirs atroces. Confortée au plus haut niveau par la présence et le soutien inconditionnels de ses amis Sénégalais, elle domine sa douleur. Occultant la fatigue et le stress, elle consacre tout son temps libre à son Poussin. Bénéficiant de quelques jours de congé pour les vacances de Noël, elle prépare activement le réveillon. Tout le monde en est conscient, cette fête n'aura pas l'aspect de la précédente. L'impact de la catastrophe se fera sentir. Les moyens sont plus que limités, ce qui conduit Élodie à se surpasser à nouveau. Évidemment, on est bien loin de ce fastueux Noël et du premier anniversaire, mais elle a tout fait pour que celui-ci soit tout aussi chaud, à défaut d'être somptueux. Respectant les désirs de Willy, partageant totalement sa motivation, elle doit néanmoins à regret se résigner à n'inviter personne. Tête à tête romantique ? En attendant l'heure du dîner, elle fait en sorte d'amoindrir les souffrances de son mari :

– Élodie : Je sais ce que tu éprouves mon amour... Mais je ne veux pas que tu te culpabilises plus que de raison... Maintenant que l'agence est fermée, tu n'as plus de raison d'être aussi lointain et mélancolique ?... Tu ne crois pas qu'on devrait tourner la page et repartir de zéro ?...

– Willy : Mais que veux-tu que je fasse ma chérie, planté dans mon fauteuil à longueur de journée... Même mon poème, je ne l'ai pas terminé... C'est dire... Plus d'agence, plus de voyages, plus de touristes... C'est le désert complet... Comme tout redevient triste et monotone... Sans parler du fric !...

Délaissant ce qu'elle est en train de faire, Élodie vient s'agenouiller aux pieds de son mari. Elle lui prend les mains en posant sa tête sur ses cuisses. Elle reste un long moment, silencieuse, afin de lui permettre de se calmer. Il s'énerve pour un rien et la seule méthode pour enrayer l'ascension vers la colère, c'est la douceur et la tendresse auxquelles il ne résiste pas. Doucement, sans le quitter des yeux, elle lui murmure les mots qu'il faut, avec le ton indispensable :

– Élodie : Mais je suis là mon Poussin... C'est bien le principal il me semble non ?... Tout ceci n'est que provisoire j'en suis certaine... Il n'y a que notre amour qui soit éternel et irréversible... Maintenant que nous n'avons plus de charges pour l'agence et que les domestiques sont partis en vacances pour quelques mois, avec la vente de mes petites poupées et mon emploi au bureau, on arrive à s'en sortir non, donc ne te fais pas de souci... Nous avons connu des heures merveilleuses et il faut se dire que nous en connaîtrons encore et des meilleures tu peux me faire confiance… Dès que tu te sentiras mieux, nous verrons ce que nous pourrons faire… Nous sommes ensemble c’est ce qui est primordial… Tu sais… Il faut songer à tous ces malheureux qui n’ont plus rien… Réduits à l’état de mendiants, sans famille, sans toit ni emploi… Je t'aime mon amour... Ne l'oublie pas... Je t'en supplie...

Elle est là, c’est l’essentiel non ? Elle est convaincue que l’état de santé de Willy va s’améliorer. Chaque regard, chaque mot prononcé par Élodie, accentuent le fossé qui s'agrandit tous les jours un peu plus entre le rêve et la réalité pour Willy. Bien sûr il en est conscient, sa petite femme l'adore et jamais elle ne l'abandonnera, il en est convaincu. Cependant, il ne peut négliger le surcroît de travail que son état de santé impose à sa douce épouse. D’autant qu’elle s’est proposée de trouver un autre emploi, pour subvenir d’une manière plus rationnelle à leurs besoins. Les poupées qu’elle confectionne pour les vendre aux touristes, ne sont plus suffisantes.

Ajoutons le débordement d'efforts, qu'elle est à même de fournir pour s'occuper de son mari, pour admettre que ce dernier se sente mal dans sa peau. De plus, a-t-il le droit de la conduire elle aussi, au plus profond de sa mélancolie ? C'est bien ce qui le ronge. Il voit bien qu'elle est à bout. Le visage si doux et si tendre d’Élodie, se fendille de mille rides aux reflets disgracieux. Jusqu'où pourra-t-elle aller dans sa résistance ?

Elle ne se pose pas la question et de son côté, s’apitoie et se préoccupe uniquement de son petit Poussin. Lorsqu'il est heureux, elle est au mieux de sa forme. Dès l'instant où comme en ce moment, il se perd dans le néant de sa souffrance, elle ne sait plus quoi faire. Quoi qu'il en soit, respectant ses désirs, cet anniversaire de mariage en ce jour de Noël, se déroulera dans la plus stricte intimité. Aucun invité, pas d'amis ni de cadeaux non plus, ils sont là, plus seuls que jamais, à essayer de trouver une solution. En dépit des efforts d’Élodie, qui malgré tout tente l'impossible pour donner à la maison une allure de fête, ce Noël est marqué d'une pierre noire. Willy, plus triste et malheureux que jamais, sent monter en lui une envie de révolte. En ces instants de rêve pour la plupart des gens, lui est confronté aux dures lois de l'honneur, entaché par le sang des victimes. En guise de cadeaux, que pourrait-il offrir aux familles endeuillées ? Il ne se sent pas le droit et encore moins l'envie de festoyer, alors que des femmes et des enfants, pleurent en ce moment celui ou celle qui les a quittés.

    Tandis qu'il est là à se morfondre, au pied du sapin, sa petite Élodie prépare un bon repas, histoire de marquer quand même le deuxième anniversaire de mariage. Elle le sait bien, il ne faudra pas lui offrir le moindre cadeau aujourd'hui. Si cela ne tenait que de lui, il serait déjà au lit. C'est dire dans quel état d'esprit la petite fête s'annonce ! C'est la raison pour laquelle, discrètement, elle cache les petits paquets qui lui sont destinés. C'est dur bien entendu, surtout le soir d'un réveillon, mais elle comprend et respecte sa démarche. Ce n'est pas une question de moyens à proprement parler, bien qu'ils ne soient pas très à l'aise financièrement. C'est tout simplement le fait que ne pouvant pas se déplacer à sa guise, Willy n'avait pas pu aller choisir seul, les cadeaux qu'il aurait souhaité offrir à Élodie. (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 35 pages, sur les 124 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

ISBN 978-2-9700633-4-6

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