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 « « Destin Cruel » »

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Les fêtes de fin d'année viennent juste de se terminer. Ce qui signifie pour l'agence, à la mi Janvier, une reprise des randonnées imminente. Le ski nautique et le parachutisme sont neutralisés pour quelques mois encore. Place aux boucles, revues et corrigées en fonction des nouveautés proposées. Depuis l'anniversaire, grâce à la générosité du couple, l'agence a sensiblement accru sa clientèle. Transformés en Père Noël, Élodie et Willy ont conforté l'image de marque de Terna-Excursions.

Par rapport à l'année précédente, c'est le jour et la nuit. Du simple au double, c'est à peu près leur potentiel actuel au niveau des rotations. Dès demain, la première boucle ouvrira le bal. Inutile de décrire la tension qui règne au fond de chacun. Plus ce grand jour approche, plus l'atmosphère est à la fois tendue et euphorique. Mille fois plutôt qu'une, tout est de nouveau contrôlé, passé au peigne fin avec une minutie extraordinaire.

Le maître mot, c'est la sécurité tous azimuts. Malgré quelques petits contretemps, contraignant Willy à des changements de dernière minute, tout est en ordre. Un ou deux hôtels n'ouvrant pas en temps voulu... Un autre n'ayant pas encore terminé ses travaux...Tout ceci oblige l'agence à modifier sensiblement l'itinéraire. Cela n'est pas dramatique. Prendre la boucle dans un sens ou dans l'autre, où est le problème ? L'essentiel étant de remplir le contrat vis-à-vis des clients. Pourtant, aux yeux d’Élodie, il y a des signes évidents dont il faut tenir compte. Elle ne veut pas sombrer dans le négativisme mais tout de même. Jamais, depuis la création de l’agence, ils n’avaient connu autant d’incidents. Et là, en quelques semaines, une avalanche de problèmes s’est abattue sur eux. En réfléchissant bien, depuis la réouverture, il y a quand même eu plusieurs interpellations à ce niveau. Un mécanicien qui se casse une jambe... Un début d'incendie sur le moteur gauche de l'avion... Sans oublier deux crevaisons sur le train d'atterrissage, à quelques heures d'intervalle !...

En ajoutant les retards en travaux des hôtels, force est de constater qu'ils ne bénéficient pas en ce début d'année, de la clémence du Tout-Puissant. Et si, d'aventure, Dieu était en train d'opposer son veto ? Prise entre le marteau et l’enclume, Élodie ne sait plus ce qu’elle doit penser. Pour ne pas s’enliser dans la sinistrose, elle oublie sa morosité en se délectant de l’enthousiasme de son mari. Avec son fidèle complice, et ami, Mussa, ils forment un duo extraordinaire. Est-il réellement insensible à tous ces contretemps ? Elle ne le pense pas. Force est de constater qu’il s’arrange pour ne pas le laisser paraître.

La plupart des balades d’ores et déjà prévues, sont des renouvellements des clients de l’année dernière. En le voyant évoluer avec un tel ravissement, elle réfrène ses pensées pour les moins nuisibles, au profit d’un enthousiasme plus adapté. Peut-être redoute-t-elle tout bêtement l’échec de leur entreprise ?

Mais au fond du cœur, en songeant à ces diverses anicroches, elle frémit à l’idée que des signes évidents de prudence leurs sont transmis. Que veulent ils communiquer ? Est-il nécessaire de décaler la première excursion ? Les carnets de rendez-vous sont bien garnis. Ce qui laisse augurer une saison particulièrement animée. Le moindre écart, peut tout compromettre. Pas question de changer quoi que ce soit. Bien sûr, cela lui pose un cas de conscience tout de même. Il lui est difficile d'occulter les messages transmis par Dieu. De là, à stopper le développement commercial, il y a un pas que Willy refuserait de faire. C’est pour cette raison qu’elle s’abstient de toute manifestation intempestive. L'agence est en ligne de mire, il ne faut pas le négliger. Au premier faux pas, ils ne seront pas épargnés. Certes, les détracteurs d'hier, pour la plupart, se sont rendus à l'évidence. Les autres, minoritaires, n'en demeurent pas moins virulents dans leurs délations contre l'agence. Qu'adviendrait-il si par malheur, la première boucle devait être annulée ?

Il est aisé d'imaginer les campagnes de dénigrement qui suivraient. Leur concurrent le plus sérieux, n'est-il pas d’ailleurs en train de les imiter ? Il lance dès cette année, un programme à peu près identique au leur. Certes, il est obligé de sous-traiter l’avion, mais si les Terna ont le malheur de manquer à leur mission, il en serait ravi. Ce serait lui offrir l'agence sur un plateau en or.

Les insinuations, attaques, et autres inepties sont largement suffisantes pour le moment. Sur ce chapitre des diffamations en tous genres, les ennemis ne manquent pas d’imagination. Les unes vaseuses, les autres pernicieuses et abjectes, rien ne leur est épargné dans ce registre des insanités mentales. Heureusement, les répercussions sur le morale de l'équipe sont nulles. Resteraient-elles aussi indifférentes si d'aventure, une pluie de calomnies venait à s'abattre sur eux ? Que de tourments à quelques heures à peine du départ de la première randonnée ! Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Élodie élude de ses pensées les visions qui la perturbent.

Willy et Mussa savourent comme il convient, ce véritable grand départ de l'entreprise. Après tout, ces petits bobos sont insignifiants. Ils n'avaient rien eu à déplorer l'année dernière ; pas le moindre incident. Au fond, cette série noire a été faite pour leur rappeler qu'en tous points, ils doivent rester vigilants. Pourtant, il faut surveiller de près le moral de l'équipe. Personne ne dit rien, mais Willy ressent comme un léger malaise envelopper l’ensemble du personnel. À force d'imaginer que Dieu s'oppose au premier départ, les amis Sénégalais, hyper croyants, commencent à paniquer un tantinet. Heureusement, Mussa et Magueye sont là pour apaiser les esprits. Élodie quant à elle, se montre un peu moins enthousiaste, pour ne pas dire perplexe. Serait-ce trop beau pour être vrai ? Cet excès de réserve dont elle fait preuve, ne cache-t-il pas autre chose en vérité ? Serait-elle à nouveau, soumise à une pression quelconque ? Les calomnies la toucheraient-elle plus que de raison ?

Plusieurs fois, son mari a eu l'occasion de le lui demander durant ces derniers jours. Sans qu'elle puisse véritablement apporter la moindre réponse cohérente. Elle n'est pas souffrante c’est le plus important. Elle est comblée à tous points de vue, en ce qui concerne sa vie d'épouse et de femme. Il y a de quoi c’est vrai, se poser certaines questions. Régulièrement, elle éprouve une sorte de lassitude extrême.

Rassuré et convaincu de l'absence d'un éventuel chantage, Willy reste perplexe et inquiet tout de même envers son épouse. Elle éprouve dans ces moments là, les plus grandes difficultés à sourire. Aucun symptôme de maladie, pas de souci majeur, même Nioba se pose des questions. Est-ce que son amie aurait des dons de voyance et que ces derniers laisseraient prévoir un malheur possible ?

C'est une hypothèse assez crédible, qui exige de la part de Nioba une recherche plus approfondie. Inutile d'affoler tout le monde, en émettant une idée somme toute encore précaire et fragile. Le plus sage et le plus rationnel, est d'ignorer ces périodes obscures, durant lesquelles Élodie éprouve les pires difficultés pour échapper à ses angoisses. Heureusement que son mari se montre à la fois compréhensif et patient. Mettant à profit la sérénité de cette dernière nuit avant la reprise, le couple essaie de faire le point. Savourant un délicieux cocktail sur la véranda, alors que tout le monde est couché, Willy tente d'en savoir un peu plus :

– Willy : Je ne voudrais pas me montrer indiscret ma chérie, mais... J'aimerais bien savoir ce qui se passe dans ta petite tête... Depuis plus de quinze jours, je te vois te débattre au milieu d'une tourmente que tu ne peux pas expliquer... Tu restes souvent des heures silencieuse, presque distante… Que se passe-t-il mon amour ?... Je vois bien que tu es soucieuse… L’agence tourne bien, non ?... Le planning de cette année a-t-il été réduit avec plusieurs annulations ?... Je j’en prie mon amour… Dis-moi ce qui ne va pas… J’espère que tu n’es pas malade surtout ?...

– Élodie : Je... Non, non, je ne suis pas malade… Je ne sais pas Poussin... Je t'assure... Je ne peux pas être plus heureuse... Je vais parfaitement bien sur le plan de la santé... Mais... Quelque chose ne tourne pas rond... C'est vrai... Je suis incapable d’en définir l’origine…Une sorte de peur... Qui me titille l’esprit en permanence…

Elle voudrait bien rationaliser son comportement, justifier ses longs moments de mutisme, mais elle n’y parvient pas. Elle admet spontanément être la femme la plus heureuse au monde. Une angoisse la tiraille au plus profond de son être, sitôt qu’elle se retranche dans le silence de son isolement. Ce qui n’est pas fait pour combler Willy d’aise. La prémonition existe, il en est conscient. Il essaie quand même de minimiser les faits. Puisque l’état de santé de son épouse fait suite à cette série d’incidents, elle ne peut qu’en éprouver une sorte de contrecoup ? Il ne veut pas l’avouer, mais il lui est très difficile de ne pas faire le lien, avec la panique des Sénégalais. Pragmatique et cartésien, il se limite aux seuls faits. Il réfute avec véhémence, toute implication plus ou moins mystique dans leur quotidien. Chaque événement a sa raison d’être et une justification pratique.

Difficile d'expliquer l'inexplicable. Elle connaît trop bien son diable de mari. Pour lui, l'ésotérisme est un bien, à condition qu'il ne le perturbe pas. S'il apprend que c'est à cause de lui, que sa femme est en proie à ces cauchemars, il réagirait sans doute très mal. Plus les heures passent hélas, plus Élodie est mal à l’aise. À demi mot, elle essaie en vain de faire allusion à toutes ces forces occultes, qui les entourent depuis la création de l'agence. À maintes reprises en effet, Nioba et ses amis avaient du intervenir pour neutraliser certaines forces du mal qui leur étaient envoyées. Est-ce que l'une d'entre elles persiste ? Consciente de s'aventurer sur un terrain miné, Élodie avance à pas de velours. Elle-même n'étant pas certaine de pouvoir affirmer avec conviction, le bien-fondé de ses supputations. Il y a des lacunes, qui interdisent une analyse objective de ses pressentiments. Pourquoi Nioba détourne-t-elle la conversation, chaque fois qu'elles essaient d'entamer le débat à ce sujet ?

Willy, plus concret, s'en tient aux faits réels. Il le voit bien, sa pauvre femme est au bord d'une dépression, et rien de plus. Après bientôt deux ans d'activité et d'événements bouleversants, il est normal qu'un être humain affiche une lassitude extrême. Dénigrer l'évidence, serait vouloir défier les lois du naturel.

Il préfère cette version, afin d'aider son épouse à surmonter ce passage difficile. Croire en Dieu, c'est merveilleux. En devenir fanatique et ne plus oser bouger, par peur de représailles, il ne faut pas exagérer. À l'instar de toutes les personnes qui tremblent pour leur avenir, Élodie est tout simplement en train de s'enfermer dans un carcan spirituel. Tout lui apparaît, comme des messages divins. Nioba devient cette voyante extralucide, qu'elle consulte à longueur de journée.

C'est pour cette raison sans doute, qu'elle préfère ne plus répondre. Là encore, Willy essaie de se montrer logique. S'acharner à prévoir l'avenir, n'est-ce pas quelque part, réfuter le présent ? Qui, en dehors du Tout-Puissant, est à même de prédire le futur ? À force d'anticiper sur son propre destin, ne risque-t-on pas d'en ternir l'éclat ?

Face à cette logique, Élodie éprouve les plus grandes difficultés à opposer un avis contraire. Elle est tellement bouleversée, qu'elle fond en larmes. Pour Willy, c'est un excellent remède. Rien de tel qu'un bon chagrin, pour décompresser et évacuer le trop plein d'émotion. En plus, c'est une occasion rêvée pour se montrer romantique et attentionné. Sagement, il préfère changer de sujet, évitant une nouvelle vague de larmes. Bien que sentir son épouse en proie aux tourments, dans son esprit ne le réjouisse guère, il oublie ses questions et privilégie la tendresse. Il va chercher un linge humide à la salle de bains, pour le déposer ensuite sur la nuque d’Élodie. Délicatement, il lui essuie le visage, recouvert de larmes. Ses doigts décrivent des petits cercles sur ses joues brûlantes. Tendres bisous sur le front, le bout du nez, les mains... Caresses infiniment sensuelles et langoureuses, rien de tel, pour effacer les tourments. Un autre cocktail s'impose. Mieux vaut une bonne cuite qu'un mauvais médicament, pour juguler une dépression naissante. La jeune femme se laisse aller, bercée par cette douceur omniprésente et salutaire.

Lentement, elle peut enfin sortir de sa mélancolie. Savourant à satiété, les mille câlins de son mari plus amoureux que jamais, elle quitte enfin son univers de grisaille. Dieu que ce cocktail est délicieux ! Il n'y a donc que l'alcool, chère amie, qui vous grise à ce point ? Allons... Allons, ne trichez pas !... Mieux vaut les laisser finir leur soirée, qui ne prend pas loin s'en faut, la tournure habituelle d'un couple au bord de la rupture. La nuit portant conseil, il sera bien temps demain de faire le point.

*

*   *

Le grand jour se lève enfin. L'arrivée des premiers clients, permet à Willy de ne plus penser à autre chose qu'à cette première expédition. Tout est en ordre sur le plan logistique. Du matériel aux différents points d'hébergements, sans oublier les billets d'entrée pour les parcs et les sites qui seront visités tout au long du voyage. Élodie, tout comme son amie Nioba, essaie de rester à la surface du mieux qu'elle peut. Elle tente de dissimuler au maximum son angoisse. À plusieurs reprises, prétextant une indisposition digestive, elle s'isole dans les toilettes pour faire disparaître la boule qui lui serre le bas-ventre. Pourquoi aujourd'hui, alors qu'elle a tout pour être comblée, éprouve-t-elle en ces instants des blocages aussi intensifs et douloureux ? Elle a beau se regarder dans le miroir, accentuer ses exercices respiratoires en même temps qu'elle se masse le ventre, rien à faire. La douleur aiguë persiste et s'amplifie, au point d'en devenir insupportable. Elle en gémit si fort, qu'elle se fait entendre dans la pièce voisine. Les spasmes se font de plus en plus violents et intenses. Les crampes abdominales, se succèdent à un rythme infernal. Tout son ventre se noue avec une extrême souffrance. Heureusement, Nioba est à proximité et peut intervenir rapidement.

La pauvre Élodie, est dans un état lamentable. Les yeux cernés, dégoulinante de transpiration, elle a du mal à garder les yeux ouverts. Son corps est brûlant de fièvre. Ne s'embarrassant d'aucun préjugé, Nioba lui demande d'enlever ses vêtements. Le ventre de son amie est dur comme une pierre. Gonflé, il indique assez clairement l'origine du malaise. Le niveau d’angoisse est tel, qu’il la tétanise littéralement. Le réflexe d’inhibition de l’organisme est à son apogée. La réaction de la Sénégalaise est sans ambiguïté. Elle s'absente un instant, pour revenir avec une petite valise. Pas de pommade, de cachets ou autre cochonnerie pharmaceutique. Des élixirs, des herbes, et bien d'autres ingrédients tout aussi naturels.

Elle prodigue sur Élodie les prières et les applications dont elle a le secret. Le combat s’engage. Le visage de Nioba se recouvre rapidement d’une multitude de gouttelettes de sueur. Ses yeux sont révulsés, sous l’action de l’intense concentration. Élodie est impressionnée.

Dans le regard qu’elles échangent, les deux femmes se comprennent. Rapidement, les douleurs s'estompent. Le massage du ventre devient même très agréable. Nioba poursuit ses efforts. Mais elle ne peut s'empêcher de lire au fond des yeux de son amie. Plus médium que soignante, la Sénégalaise intercepte une multitude d’oscillations, qui ne sont pas faites pour la rassurer. Outre les vibrations, Nioba perçoit des images assez violentes. L’avion, le feu, les blessures et les cris, s’entremêlent dans son esprit. La ravissante infirmière en herbe, est dans l'embarras le plus complet. L'expression traduite par le visage de sa patiente est très éloquente. La guérisseuse ressent très fort, les spasmes occultes émanant du corps de son amie. Elle est avant tout victime d’un envoûtement, c’est une certitude. Pourtant, bien que choquée, Nioba annihile habilement toute idée néfaste, afin d'amoindrir les effets dévastateurs dans l'esprit d’Élodie. La pauvre Sénégalaise se trouve devant un cas de conscience. Bien que très inquiète, Nioba essaie de son mieux de relativiser la situation. :

– Nioba : Ce n'est pas grave petite Princesse... Tu as du manger quelques chose qui ne t'a pas convenu, et tu fais une bonne indigestion... Cette huile va te soulager, tu verras...

– Élodie : Ne triche pas avec moi Nioba... Je vois bien que ton regard est lointain... Tu me caches la vérité c’est évident... Soit je suis plus malade que tu me le dis, soit… il y a autre chose de plus grave encore !... Je t’en prie mon amie… Quelle que soit la vérité, je veux que tu me la dises… Je veux savoir Nioba, tu peux comprendre ça tout de même ?...

Elle sait qu’Élodie est assez forte, pour percevoir les esprits négatifs. Elle veut à tout prix détourner son attention de ces derniers. Inutile d’ajouter de l’huile sur le feu. Ce sera sans doute la première fois de sa vie, mais Nioba est obligée de mentir pour se sortir de ce mauvais pas. Pour elle, Élodie est victime d’une indigestion et rien de plus. Avec l’huile qu’elle est en train de passer sur le ventre de son amie, la Sénégalaise affirme avec conviction, que tout rentrera dans l’ordre assez rapidement.

Mais Élodie n’est pas dupe. Elle ne peut pas se contenter de cette explication pour la moins floue. Elle sent bien que Nioba dissimule la vraie vérité. La pauvre Nioba, qui ne sait pas mentir et encore moins tricher, a beaucoup de mal à feindre son malaise. Élodie est loin d'être sotte. Elle a acquis depuis son arrivée à Dakar, une expérience certaine et non négligeable, en matière de spiritualité. Elle sait fort bien ce qui lui arrive. Silencieuse un court instant, tout en poursuivant ses soins, Nioba cherche une solution intermédiaire, entre le mensonge et la réalité. Mais Élodie n'est pas dupe. Falsifier la vérité, risque fort de produire l'effet contraire de celui recherché. Elle le voit bien et il est dur de lui monter un bateau. Néanmoins, elle doit coûte que coûte trouver une solution. Si Élodie ne sort pas de ce mauvais pas rapidement, le départ risque d’être compromis. Heureusement, ayant l'esprit vif et le sens de l'improvisation développé, Nioba se sort d'affaire assez facilement.

– Nioba : Tu as raison Princesse... Ce n'est pas une indigestion... En fait, il y a quelque chose d'étrange en toi... Quand je pose mes mains sur ton ventre, il se passe des choses bizarres en moi... Je suis presque sûre que tu as été ensorcelée par un marabout, au service de ceux qui vous veulent du mal... Mais rassure-toi... Je vais t'enlever ce vilain sort... Dans les toilettes nous serons mieux…

Il est indéniable qu’un marabout au service de ceux qui leur veulent du mal, est intervenu. Pour elle, ce sera un jeu d’enfant d’éliminer les traces de cette sorcellerie. Mais hélas le temps presse. Les deux femmes, ne peuvent pas rester éternellement dans les toilettes ! Outre la situation équivoque que cela peut générer, il y a tout bêtement leur absence qui risque d'affoler tout le monde. Il faut rejoindre Willy qui, fort heureusement, ne s'est pas rendu compte de l'absence de son épouse. Le visage d’Élodie, est redevenu normal. Les boursouflures ont disparu. La fièvre est tombée, et par miracle, les douleurs se sont envolées totalement.

Elle était bel et bien envoûtée. Ce qui ne laisse en rien, prévoir avec optimisme la suite des opérations. Le secret est d'ores et déjà très lourd à porter. Si un ennemi s'est juré de les couler, il faut s'attendre au pire. Soudain, en revenant dans la salle commune, Élodie est sujette à d'autres vertiges. Ce qui traduit nettement l'acharnement avec lequel on cherche à l'envoûter. Dans l'ombre, Nioba attire l'attention de son amie. Il faut absolument faire quelque chose, avant que son mari ne découvre la vérité. Prétextant un travail urgent, Élodie informe Willy de son désir d'aller travailler au bureau. Il est tellement absorbé par les préparatifs avec le groupe, qu'il ne se rend compte de rien. Ouf ! Ce qui laisse aux deux femmes, le loisir d'intervenir efficacement contre les ondes négatives, qui parviennent à la Princesse. Le rituel est cette fois beaucoup plus précis et orienté sur la lutte. Le combat entre Nioba et son rival commence. En transe, elle développe tout son pouvoir pour assurer une protection durable, et surtout, éloigner les esprits maléfiques.

Cette cérémonie sera-t-elle suffisante ? Ponctuellement, Élodie ressent violemment des douleurs dans tout le corps. Une horrible migraine, des nausées, tout est en train de sortir d'elle. Nioba est en plein délire. Elle se déchaîne telle une tigresse, et oppose une résistance incroyable au marabout qui s'acharne contre sa protégée. C'est un vrai combat de titans. Au bout de longues minutes, enfin, les choses rentrent dans l'ordre. Nioba a triomphé. L'ennemi vient de capituler. Les deux femmes se sentent vraiment soulagées. Au rez-de-chaussée, l'atmosphère est plutôt détendue. Tout le monde est là.

L'ambiance au sein du groupe est en train de naître. La première boucle est programmée du quinze au vingt cinq Janvier, quinze jours après la réouverture du parc national Niokolo Koba. La dernière s'achèvera le quinze Juin, le jour même de la fermeture du jardin. C'est aussi durant cette même période, que la glisse connaîtra son apogée cette année.

Willy apporte toutes ces explications, car de nombreux touristes lui promettent d'envoyer d'autres clients. Élodie et Nioba reviennent, et vaquent à leurs occupations. Comme si rien ne s'était passé, elles apportent à présent leur concours, à l'organisation de l'expédition. L'intendance est un élément fondamental. Élodie s'est toujours montrée remarquable à ce niveau. Libérée de toute empreinte négative, elle arbore une gaieté et une bonne humeur des meilleurs jours. Ce que son mari ne tarde pas à remarquer. À l'agence, où le jour commence à peindre l'horizon de ses couleurs de feu, l'activité est très intense à l'extérieur comme à l'intérieur. Mussa met la dernière touche de beauté à l'avion. Pourtant, dans son regard, on peut lire une certaine appréhension. À son tour, il est frappé des mêmes symptômes qu’Élodie. Des images indéfinissables, lui traversent l'esprit. Il se garde bien de les communiquer à qui que ce soit. À ses côtés, les mécaniciens eux aussi, ne sont guère plus enthousiastes. Ce qui rend l'atmosphère assez lourde. La plus petite étincelle, mettrait le feu aux poudres.

Dix fois plutôt qu'une, il contrôle tous les instruments de bord. Les plans de vol sont également passés au crible. Les trousses de secours, les parachutes, sont eux aussi inspectés. Mais que se passe-t-il donc aujourd’hui ? Élodie la première et Mussa à présent, il y a un réel malaise que nul ne peut identifier. Après un dernier quart d'heure à tout vérifier, rien ne cloche.

L'heure approche. C'est le moment ou jamais, d'effacer les doutes de son esprit. Avec une certaine appréhension tout de même, il s'installe aux commandes. L'instant est venu de mettre les moteurs en marche. Le décollage est prévu dans moins de dix minutes. Au sol, les assistants attendent avec la même impatience. Soudain, le vrombissement perce la faible pâleur d'une journée qui tarde encore à éclairer l'agence.

Willy dans le salon, explique à ses clients tous les détails de la balade, en même temps qu'il permet à chacun de faire connaissance. Ce côté humain est des plus importants. Quand on sait que pendant plus de dix jours, la vie commune va réunir ces personnes, d'origines et de mentalités différentes.

Avant d'entamer la phase technique, il donne la parole à chaque invité à tour de rôle, pour qu'il puisse se présenter. C’est un petit rituel qui revêt une importance capitale. Apprendre à se connaître, annihile en partie, les tensions toujours possibles. Rapidement comme à chaque fois, l'atmosphère se détend. Les affinités voient le jour, prenant le pas sur les réserves que l'on éprouve en pareille circonstance. Petit déjeuner copieux, boutades par ci, fou rire par là, en très peu de temps tout le monde se sent à l'aise. Willy peut enfin passer à la phase explicative et très attendue, de ce que sera leur randonnée à travers le Sénégal. Sur la grande carte murale, l’itinéraire est tracé. Étape par étape, Willy explique le but des arrêts dans telle ou telle ville. D’anecdotes en souvenirs, il ne manque pas de détendre l’atmosphère. En rappelant par exemple, qu’il est interdit de ramener un éléphant dans ses bagages ! Les voyageurs sont très attentifs et surtout, pressés de prendre enfin le vol. Willy pour autant, ne néglige aucun détail :

– Willy : Nous décollons dans dix minutes, vous pouvez régler vos montres... Mussa vient de mettre l'appareil en chauffe... Alors voilà comment va se dérouler le raid, qui je vous le rappelle, dure dix jours... Tout d'abord, nous allons à St Louis, où nous restons deux jours... Il faudra bien tout ça pour tout voir... Rien que le parc d'oiseaux à Djoudj, prend une bonne journée à lui tout seul... N’oubliez surtout pas vos caméscopes ou appareils photos, vous le regretteriez !... Nous repartons ensuite pour Podor, la plus courte escale où nous déjeunons, avant de repartir pour Matam, où nous passerons notre troisième nuit... De très bonne heure le lendemain, nous irons à Bakel, escale technique... Déjeuner et nuit ensuite à Tambacounda et le lendemain à Kedougou... Ensuite, pour deux jours et deux nuits à Siminti... Et le magnifique parc national Niokolo !... La faune et la flore y sont impériales… Nous prendrons ensuite la direction de Kolda, et deux nuits à Ziguinchor et le parc de Basse Casamance... Et enfin, nous resterons deux jours à Banjul, en Gambie, avant de revenir sur Dakar !...

Reproduit sur la carte murale, le parcours paraît encore plus impressionnant. Il suscite des réactions diverses au sein de la petite assemblée. Chacun y va de ses questions personnelles ou d'intérêt général. Les premiers frissons d'émotion et d'impatience, se font sentir dans tous les corps. Les dernières gorgées de café sont vite avalées. Les respirations se font de plus en plus rapides. Mussa, aidé par Magueye et les autres employés, achève de transporter les bagages. Plus que quelques minutes avant le grand départ. Ultimes envies de pipi, que Willy surnomme avec humour les « Pipis de la peur », et autres besoins un peu plus conséquents à satisfaire. Dernières recommandations apportées par Willy. Principalement, en ce qui concerne la quantité de souvenirs à ramener par voyageur. Ce n'est pas un avion cargo, il faudra se montrer raisonnable à ce sujet. Essayant de dissimuler du mieux qu'elle peut son angoisse, Élodie offre encore une tasse de café à ceux qui en désirent. Est-ce pour retarder le départ du vol ?

En attendant, et ça Willy en est conscient, chaque fois qu'une personne est sur le point de se lever elle offre un fruit, un autre café... Comme si elle s'opposait inconsciemment au voyage. Ce petit détail ne lui échappe pas. Il se garde bien cependant d’en faire la remarque à Élodie. D’autant qu’il le voit bien, elle fuit son regard au maximum. Il veut en avoir le cœur net. Ce n’est pas qu’il soit anxieux, mais le comportement de sa Bibiche est pour le moins étrange. Pourquoi donne-t-elle l’impression de le fuir ?

Tandis que le groupe de touristes achève de boire les dernières tasses de café, en picorant ça et là quelques fruits, le couple s'isole dans la cuisine pour savourer quelques minutes de tendresse. Willy désire avant tout, effacer de son esprit les idées qu’il venait d’y accumuler. En dépit de ses étreintes, Élodie est toujours lointaine, absente. Du mieux qu’il peut, il tente de percer le mystère entourant son épouse, en vain.

Ni les bisous, ni les mots doux, encore moins les caresses ne parviennent à sortir Élodie de son mutisme. Cette fois, la contrariété évidente d’Élodie n'échappe pas à Willy, qui a du mal à contenir son émotion. C'est la première fois qu'elle se trouve dans un tel état et bien que refusant de n’y apporter plus d'intérêt que de raison, il n'en demeure pas moins perplexe. Mais il n'a pas le droit d'approfondir davantage l'état d'âme de son épouse et encore moins, se laisser aller à son tour vers les abîmes de la superstition. Ils n'ont pas besoin de se parler pour se comprendre. L'angoisse est au rendez-vous dans le cœur de la Princesse. Elle meurt d'envie de le supplier de rester. Mais nul n'échappe à son destin. Elle le sait très bien, et pour cause. Elle ne peut éluder de ses pensées, le drame qu’elle a connu avec son agresseur. Elle se cramponne du mieux qu’elle peut pour ne pas hurler sa peur. Son ventre se serre, ses yeux se remplissent de larmes. Elle se ressaisit au prix d’un énorme effort, pour que son mari ne soit pas affecté par son angoisse. Après un dernier tendre baiser, ponctuant un regard encore plus profond que les autres, Willy se ressaisit afin de ne pas céder à la panique :

– Willy : Tu… Tu as les derniers tuyaux pour la météo ma chérie ?... Hier soir ce n'était pas fameux... On avait une poche de dépression au-dessus de St-Louis...

– Élodie : Aux dernières nouvelles de ce matin, la dépression a dévié sud-est... D'après le centre de météo, elle risque d'être sur Tambacounda à votre arrivée là-bas...

Les automatismes s’imposent. La météo n’est pas fameuse en vérité. Une dépression est annoncée. Est-ce donc pour cette seule raison qu’Élodie est aussi tendue ? Cette fois, et Willy le sent bien, quand son épouse se blottit dans ses bras, elle est littéralement pétrifiée. Comme à chaque départ c'est vrai. Mais ce matin, d'une manière encore plus intense. Inquiétude légitime s'il en est, compte tenu du fait que les accidents sont toujours possibles. Ils n'arrivent pas qu'aux autres. Ce qui aggrave d'autant plus à présent les tourments d’Élodie, ce sont les hésitations inconscientes de son mari.

D'habitude, il est le premier à monter dans l'avion. Aujourd'hui, alors que tous les passagers sont déjà embarqués, il tourne en rond, cherchant Dieu sait quoi, comme s'il refusait de partir. La tête basse, il fuit au maximum le regard de son épouse. C'est la traduction indéniable de cette atmosphère pesante, entourant le couple et l'agence toute entière. Pour Willy, si ce n'est pas l'angoisse et la peur, un autre sentiment le titille au fond du cœur et lui remue les entrailles. Avoir la responsabilité d'une dizaine de touristes, tous étrangers de surcroît, n'est pas de nature à le laisser insensible. Lui aussi, prend son rôle de guide très au sérieux. Les instants qui s'écoulent sont presque lugubres. Ce qui ne peut qu'accentuer les craintes d’Élodie, envers les vibrations qu'elle continue de percevoir. Est-ce par excès de zèle ou par réflexe prémonitoire, toujours est-il qu'une fois encore, il contrôle à fond tous les paramètres du vol. Cette fois, il faut partir. Tout est OK. Retrouvant un sourire un brin timide, il embrasse tendrement son épouse. Il recouvre enfin ses esprits un peu perturbés il est vrai, tandis que tous les passagers n'attendent plus que lui :

– Willy : Il faut que j'y aille mon amour... Qu'est-ce que tu veux que je te ramène cette fois ?... Un léopard ou un petit crocodile ?... À moins que tu ne préfères un beau serpent à sonnettes ?...

– Élodie : Oh !... Tu es affreux de me parler de serpent... Allez, file... Je ne veux plus te voir...

Accompagnant son mari jusqu'à l'avion, dont les moteurs tournent à plein régime, elle se serre une fois de plus très fort contre lui, comme pour ne pas perdre une miette de bonheur. La gorge serrée, les larmes au fond des yeux, elle se retient au prix d'efforts surhumains, pour ne pas craquer. La porte latérale de l'appareil se referme derrière Willy. Élodie éprouve une très vive douleur au niveau du plexus solaire. Jamais elle ne s'est sentie si seule, abandonnée. Elle attend que son mari s'installe aux côtés de Mussa, pour lui adresser de lancinants regards, pleins de détresse et de nostalgie.

Pourquoi, est-elle donc aussi craintive ? Quelle est cette force indicible, qui la pousse à redouter le pire aujourd'hui ? Le plus dur, c'est précisément de ne pas pouvoir la définir. Elle se contente de lutter au maximum pour ne pas flancher. En dépit de ses efforts presque surhumains, elle ne peut empêcher quelques larmes, de perler le long de ses joues brûlantes. Plus la puissance des moteurs fait vibrer la carcasse de l'avion, plus son cœur a des difficultés à battre. Elle est au bord du gouffre. Pourtant, elle n'arrête pas de saluer de la main son mari, autant que Mussa. Pour ne pas s'effondrer, ce qui affolerait tout le monde, elle crispe sa mâchoire et sa main libre, en fermant les yeux. Heureusement qu'il fait encore un peu nuit. Ses larmes sont plus discrètes ainsi. Mais les vibrations auxquelles elle est soumise, n'épargnent pas les compères. À bord de l'appareil, les derniers contrôles se font dans un climat très tendu. Willy ne voulait pas le laisser paraître devant elle, mais il est évident aux yeux de Mussa, qu'il est en proie à Dieu sait quelle pensée en ce moment. Distrait, il commet des erreurs vraiment stupides. Comme remettre les compteurs à zéro par exemple.

À deux reprises, les deux hommes sont obligés de reprendre toutes les opérations de contrôle, suite aux oublis de Willy. Le regard du pilote est suffisamment évocateur à ce sujet ! Il plane à l'intérieur de la cabine, tout comme autour d'eux, une atmosphère inextricable. Le brave Mussa, fidèle entre les fidèles, n’est pas au mieux de sa forme loin s’en faut. Les vibrations qu’il ressentait tout à l’heure, s’amplifient. Faut-il renoncer au départ ? Le malaise s’installe lentement parmi les passagers eux aussi.

Au fond, ils ressentent tous les mêmes ondes négatives, sans oser en parler. Willy se ressaisit rapidement. Les automatismes reprennent, les gestes redeviennent sûrs. Pour neutraliser la sinistrose ambiante, et redonner à chacun le sourire et la bonne humeur, Willy retrouve l’entrain des beaux jours. Il n’est pas en totale harmonie, Mussa le sent bien, mais son attitude est génératrice des bienfaits escomptés. La bonne humeur fait place à la morosité des premières minutes.

L’attente du départ est moins pénible. Fait exprès aujourd’hui, à cause des dépressions, plusieurs vols commerciaux sont détournés de leur trajectoire initiale. Ce qui explique ces longues minutes d’attente, avant d’entendre le message radio libérateur. Cette fois, le départ peut être envisagé. La tour de contrôle donne enfin le feu vert à Mussa, pour aller prendre sa position de décollage. Derniers regards sur les passagers, solidement attachés ainsi que tous les bagages, avant que Mussa ne pousse la puissance des moteurs et que l'avion s'ébranle enfin. Sitôt que le profil de la carlingue se met à bouger, Élodie et Willy se regardent une dernière fois et échangent un ultime baiser de la main. Que peuvent-ils bien se raconter au fond de leurs yeux ? Nul ne le saura jamais c'est évident. Sitôt que l'avion lui tourne le dos, pour aller sur la piste, Élodie est prise de convulsions terribles autant que de frissons sur tout le corps. Elle voudrait crier, mais aucun son ne veut quitter sa gorge en feu. Elle était au bord des larmes voilà quelques secondes, et maintenant incapable de se libérer. Un phénomène exceptionnel est en train de la torturer autant que la pétrifier d'inquiétude, sans qu'elle ne puisse apporter la moindre explication.

L'avion s'éloigne en direction de l'aire d'envol, tandis que le soleil commence à faire son apparition. Quelques secondes d'attente interminable, mais nécessaires à Willy pour obtenir l'autorisation de la tour de contrôle officielle. Durant ce laps de temps vraiment pénible, à quelques centaines de mètres l'un de l'autre, Élodie et Willy se parlent sans s'entendre. Ils communiquent par gestes, tels des malentendants. L’intensité de leurs regards, conforte si besoin était, le poids de cette angoisse omniprésente autour d’eux. Mussa ne dit rien, mais il n'en pense pas moins.

C'est la première fois en effet, qu'il voit Willy en train d'essuyer une larme qui coule sur sa joue. Est-ce que son ami a des ennuis et refuse de lui en parler ? C'est en tout cas vers cette hypothèse que Mussa s'oriente, étant bien loin d'imaginer les tracas qui traversent l'esprit de ses patrons.

Heureusement le feu vert est à présent donné et du bout des doigts, Mussa libère l'énergie des moteurs. Dans un bruit d'enfer, crachant toute la puissance dont ils disposent, les propulseurs arrachent la carlingue et son précieux contenu du sol, et les entraînent dans le ciel Sénégalais. Willy serre les mâchoires très fort, en même temps qu’il ferme les yeux pour mieux se concentrer. Ce bref instant de méditation, qui n’est pas son for habituellement, contribue à placer Mussa sur l’orbite de la suspicion. Quelque chose ne tourne pas rond c’est une évidence. Pourvu que Willy tienne le coup ? Le pilote préfère détourner son regard de son copilote. Il essaie d’apercevoir l’épouse de Willy qui déjà, ne ressemble plus qu’à un minuscule insecte. Elle n’est d’ailleurs en cet instant, rien de plus qu’un frêle oisillon, incapable de comprendre ce qui se passe. Les deux mains repliées sur le cœur, Élodie les suit le plus qu'elle peut, ne cessant de secouer la main en guise d'au-revoir. Après avoir décrit une large boucle au dessus de la mer, l'avion revient en direction de l'agence en prenant de l'altitude et bien entendu, le cap idéal en direction de St Louis.

Comme à chaque fois que l'avion se trouve à la verticale de la propriété, Willy actionne le phare qui se trouve sous la carlingue. À ce moment très précis, une chaleur étouffante s'empare d’Élodie, qui éprouve les plus grandes difficultés pour respirer. Immédiatement après, un déluge de larmes s'écoule en un flot ininterrompu, sans qu'elle ne soit capable de bouger. Paralysée sur place, elle sent le peu d'énergie qui lui restait se diluer dans l'eau de son chagrin, et s'échapper de son corps. Les yeux hagards, elle jette un dernier regard sur l'avion qui cette fois n'est plus qu'un point lumineux scintillant par intermittence. Encore quelques secondes nébuleuses et cruelles, avant que lentement, elle ne souhaite regagner sa maison.

Avant de se décider à marcher, elle examine attentivement la propriété, comme si celle-ci pouvait lui parler et lui dire en douceur, qu'il faut reprendre le dessus. L'effet ne se fait pas attendre. Après s'être laissée aller au plus profond de son néant, elle retrouve une partie de son tonus.

Profitant de la fraîcheur de ce matin vraiment pas ordinaire, elle respire à pleins poumons. Lentement, caressant çà-et-là quelques plantes, elle décide de rentrer. Les larmes sont effacées rapidement d'un revers de manche. Elle doit absolument se ressaisir. Pendant dix jours, tout va dépendre d'elle. Elle n'a pas le droit de sacrifier la vie de l'agence, sur de simples prémonitions. L'activité redémarre, ce qui veut dire et imposer, une disponibilité totale. Rien de tel pour se régénérer l'esprit. Occultant momentanément ses funestes pensées, Élodie accepte le challenge. Aussitôt, elle s'agenouille, pose ses mains sur la pelouse humide, avant de se frotter vigoureusement le visage. Après tout, pourquoi attacher plus d'importance à une situation qui, somme toute, n'a aucune signification particulière. Mais soudain, alors qu'elle rêvait sans doute à son programme de la semaine et faisait le maximum pour retrouver son sourire, un hurlement strident la sort de ses songes. Fatou, à l'intérieur de la maison, se met à pousser un cri épouvantable. Ce qui fait sursauter la Princesse, en même temps que tressaillir de peur.

Adieu bonnes résolutions, courage et détermination. En une fraction de seconde, Élodie est de nouveau sous l'emprise des mauvais esprits. Sans transition, elle passe du sourire au cauchemar. Le mauvais sort dont parlait Nioba quelques instants auparavant serait-il en train d'entamer son œuvre destructrice ? Tétanisée, elle se dissimule la tête entre les bras. Les images les plus atroces lui viennent à l'esprit. L'avion... Du feu... Des cris...

Les spasmes abdominaux la tortillent de plus belle. Les forces lui manquent, la terre se dérobe sous ses pieds. Plusieurs autres cris émanant de la maison, lui redonnent soudain une énergie salvatrice. Retrouvant d'un seul coup sa vitalité, elle s'élance en courant vers la salle à manger où l'attendait la domestique en larmes. Le regard hébété de la servante en dit long sur l'émotion qui est la sienne. Avec beaucoup de douceur, Élodie la reprend en la serrant contre elle :

– Élodie : Que se passe-t-il Fatou ?... Pourquoi ces cris désespérés ?... Allons... Calme-toi... Viens te reposer sur une chaise, et boire un bon verre d'eau fraîche...

Très maternelle, elle l’entoure d’une affection jamais atteinte. Il faut dire que la servante est terrifiée. Que s’est-il donc passé ? Les yeux de Fatou expriment avec force l’immensité de son désarroi. Ce qui n’est pas fait pour combler d’aise sa patronne. La jeune Sénégalaise est tellement choquée, qu’elle a du mal à reprendre sa respiration. Délicatement, soutenant Fatou par les épaules, elle la conduit vers la table et l'installe au mieux sur une chaise. Après quoi, toujours aussi vive mais sans paniquer pour autant, elle va chercher un litre d'eau au frigidaire et prend un grand verre à sirop au passage. Nioba à son tour, vient prêter main forte à Élodie. Le moins qu'elles puissent dire, c'est que quelque chose ne tourne pas rond du tout. Le plus dur, va sans doute être de ne pas céder à la panique. Tandis que Nioba va chercher sa mallette de soins, Élodie apporte le verre à sa servante. Fatou avale d'un trait le verre d'eau, ce qui lui procure un bien-être certain. Mais son visage est bouillant.

Serait-elle victime elle aussi d'un mauvais sort ? Nioba le dira vite. Coûte que coûte, il faut garder son sang froid. Aussi dure qu'elle soit, cette situation ne va pas se prolonger indéfiniment. Ce serait stupide d'en exagérer les effets. De la sérénité d’Élodie, dépend celle de l'agence. Elle doit se montrer digne en toute occasion. Si elle flanche, elle entraînera inéluctablement avec elle, son personnel et ses amis.

En une fraction de seconde, une fois encore, elle passe de l'état d'effondrement à celui de meneuse d'équipe. Tout en caressant le visage de sa protégée, elle reprend le verre et le pose sur la table. Elle marque un instant d'étonnement, en fixant un objet qui s'y trouve. En même temps qu'elle croise le regard affolé de sa servante, elle découvre médusée sur le coin de la table, le fétiche que son mari n'a pas pris.

Bien qu'elle ne soit pas plus superstitieuse que ça, elle n'en demeure pas moins interloquée. Fatima, l'autre servante, elle aussi intriguée par ces cris, arrive dans la pièce. Fatou se jette dans ses bras, en lui montrant le fétiche oublié par Willy. Les deux domestiques se signent en même temps ce qui bien sûr, n'est pas fait pour rassurer Élodie ! Heureusement, Nioba revient sur ces entrefaites. Elle ne peut pas faire autrement elle aussi, que constater cette lacune. Les quatre femmes sont consternées. Les mêmes horreurs traversent leurs esprits simultanément. Il est trop tard pour agir. En examinant attentivement la situation, Élodie ne peut que faire un rapprochement avec les états d'âme qui furent les siens, jusqu'à aujourd'hui. Indubitablement, il y a une relation de cause à effet. En fait, et c'est la conclusion de Nioba, l'envoûtement était placé sur l'agence toute entière. Ce qui signifie que l'avion est en danger. Voilà pourquoi Élodie avait été tout à l'heure, victime des mêmes symptômes que ceux avant le départ de son mari. L'oubli du fétiche, est la preuve indiscutable du sort qui a été jeté sur eux. Il est inutile de se voiler la face à présent. Ce n'est pas en pleurnichant, qu'elles trouveront une solution. L'heure est grave, mais elle n'est pas désespérée. Spontanément, les servantes font une prière. Dans le même temps, Nioba organise la contre attaque. Il faut que la parade soit aussi efficace que le sort qui a été jeté.

Refusant de céder à la panique, Élodie essaie de reprendre le contrôle de la situation, en se montrant énergique. Ce n'est pas une mince affaire. D'une, elle doit surmonter sa propre angoisse. De deux, elle est tenue de faire en sorte que la panique ne gagne pas les domestiques. Certes, la réalité est là, avec son lot de cruautés potentielles. Mais si elle veut enrayer efficacement la progression du mal, misant à fond sur le recours de la dernière chance, il lui appartient de calmer les esprits.

Une chose est certaine, Dieu leur donne à tous, un rendez-vous important. Quelle que soit l'issue de cette confrontation avec le destin, Nioba insiste là-dessus, ils en sortiront toujours plus grands. L'épreuve, la souffrance, la peur, doivent être acceptées au même titre que les joies. Sans la moindre trace de crainte, et une conviction absolue, Nioba essaie de calmer le jeu.

Nul ne peut échapper à son destin. Il faut admettre les règles fondamentales, que Le Tout-Puissant édicte en permanence. Ces quelques mots, suffisent pour qu’Élodie éprouve l'envie de se battre contre l'adversité. Recouvrant son tonus, oubliant l'oppression qui l'angoissait sournoisement jusqu'ici, elle passe de l'apathie à un déploiement incroyable de vitalité et d'esprit d'initiative. Faisant feu de tout bois, elle établit un plan d'action, en même temps qu'elle empêche les deux jeunes Sénégalaises de sombrer dans le néant du défaitisme. Passant de l'état de panique à celui de chef d’équipe, elle cherche à dédramatiser la situation. Après tout, l'ours en peluche, fétiche de Willy, aura sans doute voulu rester aujourd’hui près de sa Maman ? Elle avait promis de lui faire sa toilette et malheureusement, ça n'a pas été fait. C'est sans aucun doute pour cette seule raison, qu'il n'a pas pris part au vol. Avec des mots simples, du mieux qu’elle peut, Élodie essaie avant tout, de se convaincre elle-même. Tout en embrassant le fétiche de son mari, elle tente de prouver que cet oubli n’est pas forcément un signe du destin. Lentement mais sûrement, grâce au sang froid de leur patronne, les deux jeunes femmes retrouvent partiellement le sourire.

Il est temps de remettre un peu d'ordre dans la pièce. Nioba range ses affaires, et les servantes entreprennent de ramasser tous les objets traînant çà-et-là. Hélas, en saisissant le nounours, Fatou pousse un autre cri d'horreur. En soulevant le fétiche, elle découvre stupéfaite, un autre élément porteur de malheur, en même temps que son amie Fatima. Immédiatement, les Sénégalaises restent paralysées sur place. Leur regard est focalisé sur un tout petit objet, qui se trouvait sous la peluche. Intriguée, pour ne pas dire affolée, Élodie les rejoint.

La situation est beaucoup plus dramatique qu'il n'y paraît. Le fameux « Gri-gri », lui aussi oublié, conforte si besoin est, l'imminence du danger. Que va-t-il se passer ? Là, c'est la panique totale. Fatou relâche aussitôt le talisman. Sa foi est pure et tellement profonde, que les deux signes réunis ne laissent rien présager de bon. Passe encore pour le petit ours en peluche ; mais le gri-gri, là non !

Tandis que les deux filles et Nioba entament toute une série de prières, Élodie commence à se poser des questions, quant à la véracité du pouvoir réel de ces objets. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'à son tour, elle ne brille pas de tous les feux de son expérience, encore fragile en ce domaine. Initiée par Nioba et ses amis, aux règles fondamentales dans les pratiques spirituelles, elle en est encore à ses premiers pas. Il lui reste beaucoup de travail à faire avant de maîtriser les rituels. Ce qui explique pourquoi, elle a du mal à cerner avec authenticité, l'ampleur du pouvoir des objets sacrés. Néanmoins, à en juger ce qu'elle vient de subir et connu durant ces derniers mois, elle ne peut que frémir à l'idée que quelqu'un s'est juré leur mort. Le soutien de Nioba et des siens sera-t-il suffisant ? Elle a beau vouloir lutter contre la peur panique, qui graduellement s'empare d'elle, elle ne peut rien contre le fait indiscutable, qu'une force occulte est en train de mettre en péril la vie de son mari. Qui peut leur vouloir du mal à ce point ? La vie d'êtres humains n'a donc pas plus d'importance que cela aux yeux de certains spéculateurs ? Les mauvais sorts, l'envoûtement, et à présent les symboles même de la protection qui sont bafoués !

En voyant le sérieux et l'intensité des prières de ses employées et de son amie, elle ne peut plus douter une seconde de l'importance religieuse de ces négligences. Si Élodie s'en est sortie avec quelques douleurs au ventre, que va-t-il advenir de son mari et de ses amis ? Mysticisme exacerbé ou pas, il y a de quoi, sans s'affoler bien entendu, méditer sur le bien-fondé de tels pouvoirs.

La petite Princesse, effondrée, essaie de trouver des réponses aux innombrables questions qui se bousculent dans sa tête. Pourquoi eux ? Quel est le message que Le Tout-Puissant est en train de leur communiquer ? Systématiquement, comme tout un chacun en pareille circonstance, elle a sans le vouloir, tendance à se culpabiliser. Qu'ont-ils fait de faux ou de mal ? Elle ne comprend pas vraiment. Voilà plus d'un an qu'ils consacrent toute leur énergie pour le bonheur de la population.

Que peuvent-ils, ou doivent-ils, faire de plus ? N'y a-t-il pas d'autres moyens de leur faire savoir, sans mettre leurs vies en péril ? Naturellement, elle refuse de croire à cette éventualité dramatique. D'un autre côté, les domestiques sont formelles. Le fétiche, plus le gri-gri, cela fait beaucoup trop. Le doute pour elles, est à prohiber. Le drame est inéluctable. Il faut rester calme. Par conviction intime, autant que par amour pour Le Tout-Puissant, Élodie évite dans un sursaut d'énergie, de sombrer à nouveau dans les profondeurs du vide qu'elle vient à peine de quitter. Que va-t-il sa passer ? Inutile d'anticiper sur l'avenir, si proche soit-il. Quoi qu'elle puisse faire ou dire, rien ne peut endiguer le cours du destin. Après quelques profonds soupirs, elle ramasse les deux objets qu'elle range soigneusement dans l'un des tiroirs du secrétaire. En se retournant vers les trois jeunes femmes, plongées au plus profond de leur méditation, elle réalise l'ampleur de l'importance que les Sénégalais attachent à ces objets sacrés. Les exemples ne manquent pas non plus, indiscutables et spectaculaires parfois, pour étayer la thèse incontournable de cette force inouïe qui régente la vie Africaine.

Élodie tourne en rond comme une hélice. Très sensible aux messages de mauvais présages, incarnés par l'oubli du fétiche et du gri-gri, elle espère que les prières aboutiront. Elle admire les filles, qui continuent de prier en se livrant à des cérémoniaux pour chasser les mauvais esprits. Seront-elles assez efficaces pour épargner la vie des personnes à bord de l'appareil en cas de crash ?

De plus en plus, puisque drame il doit y avoir, c'est vers l'accident d'avion qu'elle focalise son esprit. S'il avait dû s'agir d'un incendie à l'agence, Willy n'aurait pas oublié ses fétiches. Les douleurs qu’Élodie a ressenties, ont été faites pour attirer son attention. Que peut-il donc bien se passer avec l'avion, Élodie a du mal à imaginer l’imminence d’un drame. Techniquement, tout est parfait. Mussa est un pilote émérite.

Le trajet, ils l'ont effectué plus de quinze fois l'an dernier. Reste... Mais oui, les caprices du temps, tout simplement ! Le doute s'installe de plus en plus dans l'esprit d’Élodie. Instinctivement, elle sort sur le perron de la maison. Le temps est gris, chargé d'épais nuages. L’atmosphère est pesante. Habituellement si beau à ses yeux, le paysage paraît hostile. Elle ne parvient pas à fixer son attention sur la moindre parcelle de terre, encore moins sur l’environnement. Tout est lugubre, sournois, presque néfaste. La chaleur étouffante qui commence à s’installer, ne laisse rien présager de bon sur le plan climatique. Un orage d’une rare violence se prépare, elle ne peut que le déplorer. Elle lutte de toutes ses forces, pour ne pas voir les images de catastrophe qui s'amoncellent dans sa tête. Elle entend son mari lui poser la question ce matin à propos des conditions climatiques. Jamais avant ce jour, il ne l'avait fait. Point par point, Élodie construit son puzzle. Plus elle s'enfonce dans les méandres de la chute de l'appareil, plus les visions qui la hantent deviennent précises et lumineuses dans ses pensées. Après avoir essuyé ses larmes, elle se ressaisit.

Cette fois, elle décide de s'assurer du bon état de la météo. Si danger il y a, il ne pourra venir que du ciel, compte tenu du parfait état de l'appareil et des capacités de pilotage de Mussa. Elle a beau lutter et tenir tête à la panique, elle ne peut guère oublier le danger qui sournoisement les guette. Bien que les incantations soient de plus en plus profondes, et qu'elles émettent des vibrations puissantes dans toute la pièce, Élodie ne peut rien faire d'autre que tenter de se rassurer.

Elle hésite, décroche le combiné, puis le repose. Ses mains tremblent. Plus elle tergiverse, plus le film de la catastrophe défile insidieusement dans sa tête. Silencieuse, et presque résignée, elle fixe le téléphone. Elle le reprend, compose une partie du numéro, puis se ravise. Elle a peur tout simplement, d'entendre la cruelle vérité. Elle recommence son manège une fois ou deux encore, allumant cigarette sur cigarette.

Elle redoute inconsciemment cette voix lugubre et glaciale, qui va lui prédire les pires conditions météorologiques. Si seulement, quelqu'un pouvait lui dire de vive voix, ça lui éviterait de se torturer de la sorte. À cet instant précis, elle n’est plus tellement en phase avec Le Bon Dieu. Entre deux spasmes vaporeux, elle essaie de recouvrir sa lucidité. Il est un peu trop tard pour chercher à comprendre le pourquoi du comment. Est-ce une nouvelle épreuve imposée par Le Tout-Puissant ? C'est finalement cette éventualité, qui lui redonne le plus de courage. Après tout, si tel est le cas, il lui faut se montrer digne et garder sa confiance intacte. Même si sa foi n’est pas un modèle du genre en ces minutes, elle s’y accroche de toutes ses forces. Il faut un début à tout et c’est sans doute aujourd’hui, qu’elle va prendre conscience de sa propre croyance. Ne pas douter, c’est l’exercice le plus délicat. Oui mais voilà, cette notion est encore abstraite à ses yeux. Il n’y a que la réalité qui pour le moment, la stimule. Elle respire profondément, avale sa salive en essuyant quelques larmes. Puis, reprenant son souffle, elle se précipite sur le téléphone et appelle la station :

– Élodie : Allô, je suis bien au centre météorologique ?... Bonjour mademoiselle, ici madame Terna, de l'agence Terna-Excursions... C'est cela en effet... Dites-moi mademoiselle... Que disent les prévisions sur la région ce matin ?... Oui, sur l’itinéraire de vol de mon mari… QUOI ?... Qu’est-ce que vous me dites ?... Violent orage et tempête en ce moment même entre St-Louis et Dakar ?... Je... Je vous remercie beaucoup... Merci mademoiselle...

Une dépression d’une rare intensité est en train de déferler entre St-Louis et Dakar. De mémoire de météorologue, la tempête va secouer très durement la région. En voyant Élodie raccrocher le combiné en tremblant, Nioba éprouve les plus vives inquiétudes. La Princesse reste un court instant silencieuse, repliée sur elle-même, en train de se ronger les ongles. Elle n’a pas le courage de lever les yeux, pour regarder ses trois amies. Un silence de plomb s’abat sur la pièce. Au prix d’un effort incroyable, elle parvient à s’extraire de sa chaise. La terre se dérobe sous ses pieds.

Tout se met à virevolter autour d'elle. Le cri qu'elle vient de pousser, n’est pas de bon augure. Elle est tellement sonnée, qu'elle n'a même pas la force de pleurer. Sa poitrine lui fait tellement mal, qu'elle peut à peine respirer. Les Sénégalaises, Nioba en tête, n’en mènent pas large. Les douleurs reviennent de plus belle dans son ventre, serré et comprimé comme dans un étau. Elle fait quelques pas, en se tenant le ventre comme une femme enceinte. Tout tourne et s’entremêle dans sa tête. La pauvre est sur le point de défaillir. Effondrée, Élodie s'affale sur une chaise et fond en larmes. Incapable de lever le petit doigt et faire le moindre geste, elle est groggy et inerte. Immédiatement, interrompant leurs prières, les deux domestiques et Nioba se précipitent pour venir la réconforter et l'aider. Elles ont entendu la conversation avec la station météo. Ce qui amplement suffisant pour qu’elles prennent consciente de la gravité de la situation. Inutile de dire qu’à leur tour, les Sénégalaises sont dans un état d’anxiété total. Une nouvelle fois, Nioba va chercher sa trousse miraculeuse, tandis que Fatima prend la tête de sa patronne contre son cœur :

– Fatima : Que se passe-t-il madame... Calmez-vous je vous en prie... Fatou... Appelle mon oncle le marabout s’il te plaît... Et demande lui d'intervenir immédiatement... Il se passe de drôles de choses en ce moment…

À son tour, elle apporte à sa patronne tout l’amour dont elle a besoin. La réputation de ce marabout n’est plus à faire. Il aura vite fait d’éliminer le mauvais sort. Tendrement, telle une mère, Fatima caresse le visage d’Élodie pour mieux l'aider à se ressaisir. Pendant que Fatou essaie de joindre son oncle, Fatima masse doucement la tête de la Princesse avec ses huiles précieuses, pour lui permettre de reprendre ses esprits. Les effets sont immédiats. Nioba arrive à son tour avec d'autres préparations, encore plus fortes, et entame immédiatement le rituel qui s'impose.

Les deux femmes se regardent, silencieuses, avec un sentiment d'impuissance identique au fond du cœur. Fatou essaie encore et encore, d'atteindre l'oncle de Fatima, en vain. Dans leurs prières, Nioba et Fatima essaient de supplier Le Bon Dieu d'épargner l'avion. L'orage est inévitable, certes, mais ses effets peuvent être réduits. C'est en tout cas, ce qu'elles espèrent. Bien que le miracle souhaité, ne soit guère accessible. Les orages, sont très rares et donc très violents. Même pour elles, Dieu ne pourra guère interrompre le déferlement des énergies cosmiques et telluriques. La nature doit elle aussi purger son trop plein de tensions. Peu importe. Elles s'accrochent à ce mince espoir. À défaut de stopper l'orage, les prières auront sans doute le mérite d'amoindrir les effets de l'accident. L’espoir fait vivre n’est-ce pas ? C'est suffisant pour que les deux infirmières accentuent leurs méditations. Elles ont déjà le mérite, d'amoindrir l'effet de choc sur Élodie. Lentement, elle retrouve un visage plus coloré, moins cyanosé. Ce qui ne peut bien sûr, que rassurer Nioba et Fatima. Peu à peu elle se calme et se détend, retrouvant même une timide partie de son sourire. Que peut-elle faire en vérité ? Le mieux, c’est de recouvrir ses esprits et analyser la situation avec objectivité.

Elle allume une cigarette, avale un verre d’eau et s’assied quelques secondes. Tout rentre dans l'ordre en ce qui concerne Élodie. Très vite, oubliant son malaise, elle se relève et se dirige vers la radio. Elle va tenter un appel désespéré. L'espoir renaît dans son cœur.

Hélas pour Fatima, c'est exactement l'inverse qui se produit. Elle réalise ce qui se passe en voyant sa cousine raccrocher le combiné, le visage complètement perdu. Ce signe du destin, n'est pas fait pour rassurer qui que ce soit. Il est inutile de se perdre en commentaires superflus en écoutant Fatou, qui visiblement, n’a pas réussi à contacter le marabout :

– Fatou : Je suis désolée Fatima... Ton oncle est absent... Personne ne répond... J'ai laissé sonner au moins vingt fois, mais rien à faire...

Tout s'effondre à nouveau et chaque fois que le moral descend, il s'enfonce un peu plus dans les sables mouvants de l'incertitude. Élodie heureusement, pour l'instant du moins, échappe à ce nouveau coup dur. Elle est bien trop préoccupée par les préparatifs, en vue de joindre son mari à la radio. L'installation est impressionnante, et nécessite une dextérité certaine. Maîtrisant parfaitement tous ses gestes, Élodie met tous les circuits en place. Tout est prêt pour la première tentative. Hélas, en dehors d'un grésillement pour le moins atroce, aucune voix ne répond à son appel. Élodie ne désespère pas, ce qui limite les risques d'affolement. À l'heure qu'il est, ils doivent se trouver dans les premières turbulences. Ce qui va rendre la conversation très faible, si tant est qu'elle puisse être établie. Passant de la fréquence officielle à celle privée, elle essaie les unes après les autres, toutes les possibilités. En parfaite professionnelle, elle réitère son appel. L'échec est de nouveau au rendez-vous. Dans la pièce, c'est la stupeur qui commence à donner des signes évidents de sa présence. Tous les yeux sont rivés sur le haut parleur, et les oreilles attentives au moindre écho. Un silence de cathédrale s'instaure lentement. La Princesse essaie une fois encore, toujours sans résultat.

Cette fois, elle aussi, affiche un pessimisme on ne peut plus grand. Pour Nioba et les deux domestiques, c'est le coup de grâce du Tout-Puissant. La série noire perdure et amplifie l'émotion. Perdus dans le ciel, Willy et Mussa sont face à leur destin. À l'agence, Élodie et ses compagnes d'infortune vont elles aussi, partager le leur. Ce nouvel échec conforte avec violence, l'issue incontournable à laquelle, les quatre femmes s'attendent. Le fétiche, le gri-gri, l'absence de l'oncle, l'impossibilité de dialoguer à la radio, autant de messages aussi indiscutables que précurseurs des pires instants, qu'il va falloir pourtant accepter. Soudain, venant aggraver la situation et alourdir l'atmosphère, le hurlement de désespoir poussé par Élodie, conforte l'idée qu'une tragédie se prépare.

Après quelques essais infructueux, elle réalise en s'effondrant, que la radio n'a pas été réparée. Aveuglée par son amour, qui la poussait à espérer l'impossible, elle vient de réaliser que tout désormais, est entre les mains du Seigneur. Une fois encore, tout défile dans sa tête. Tous les signes rencontrés jusqu'ici, corroborent la finalité de cette première randonnée. Le puzzle est achevé à présent. Le tableau qu'il offre à la vue de chacune, n'est guère réjouissant. Impossible de joindre Willy et là, les quatre femmes n'osent même plus se regarder, de peur de s'affoler mutuellement. Élodie est tellement terrorisée, qu'elle n'a même plus la force de pleurer. Déçue, humiliée par cette négligence professionnelle, elle éteint les amplis de la radio. Elle prend conscience, en cet instant précis, du gigantisme du pouvoir du Tout-Puissant. Que peut faire un humain, face à cette force inouïe ? Elle mesure en même temps, le degré d'ineptie entourant certains adages idiots du style : « Ce que femme veut... Dieu le veut » !... En respectant à la lettre le principe de cette maxime, cela voudrait dire qu'elle attend, impuissante, la mort de son mari ou presque. Rien de tel pour lui remonter le moral. Le mince filet d'espoir, qui suintait dans son cœur, se tarit à tout jamais. L'illusion du miracle, mirage de la foi, se métamorphose en une oasis torride et desséchée.

Impuissantes, subjuguées par ce lancinant appel de l'au-delà, les amies ne sont plus désormais que des loques, en train de se consumer à petit feu. La longue attente commence, avec son lot d’amertume et d’angoisse. Pourtant, après quelques minutes de silence et de méditation, les deux servantes et la fidèle Nioba, s'approchent d’Élodie.

L'entourant d'une infinie tendresse, elles tentent une nouvelle fois de lui faire reprendre espoir. Bien que dans leur esprit et celui de leur maîtresse, le doute ne soit plus permis. Il va falloir qu'elles s'arment de courage et de patience. Tout n’est peut-être pas encore perdu ? Il va falloir s’accrocher à l’espoir, comme un alpiniste à une paroi. Le plus dur sans doute, sera de garder la foi en cas de malheur. L'attente se poursuit. Quelle heure est-il ? Quel jour, quel mois, quelle année ? Sur le baromètre de la vie, toutes les aiguilles sont sur le zéro.

D'une manière comme d'une autre, le destin va s'abattre sur l'agence. L'énergie du désespoir, si souvent sollicitée dans le passé, est elle aussi réduite à néant, enfouie dans les souvenirs. Nioba cependant, essaie de comprendre. Certes, tous les signes sont réunis, pour ne pas imaginer autre chose qu'une épreuve cuisante et incontournable. Mais qu'est-ce qui peut laisser croire, que ce soit sur l'avion qu'elle va s'abattre ? Elles sont toutes les quatre en train de focaliser sur cette idée, peut-être à tort ? D'un autre côté, si Dieu avait voulu diriger ses intentions ailleurs, ce serait déjà fait. Le dilemme reste entier. En attendant, le dialogue se renoue et c'est tant mieux. Les trois Sénégalaises se livrent à des spéculations invraisemblables. Épreuve, punition, colère... Quel sera le qualificatif le plus approprié ? Élodie interrompt leurs débats. Seul l'avion, compte tenu des paramètres connus, pourra être la cible. Cette hypothèse devient encore plus évidente, sitôt qu'elle leur apprend qu'une météo démoniaque est en train de sévir sur le parcours de l'appareil. Jamais, selon les propos de la standardiste, de mémoire de météorologiste, pareille tempête n'aura soufflé sur le Sénégal. C'est à la limite du cyclone. Fait exprès bien entendu, c'est aujourd'hui qu'elle se déclenche. Nioba obtient la confirmation, qu'elle voulait sans doute écarter de son esprit.

Tout devient clair et limpide aux yeux d’Élodie, qui en quelques secondes, repasse le film des événements qui se sont déroulés depuis Noël. Tout concorde. La prémonition et elle seule, était la cause de tous les désordres qu'elle a connus, depuis le premier jour à la dernière seconde avant le départ de l'avion. Mais pourquoi Grand Dieu, n'a-t-elle pas su interpréter les messages qui lui sont parvenus ?

Inutile de se morfondre plus longtemps, il est grand temps de réagir. Acculée jusqu'ici dans les méandres de sa mélancolie, elle décide de tenter le tout pour le tout. Puisqu'il s'agit d'une épreuve, elle ne doit pas être destinée seulement à Willy et Mussa. Elle se doit, à son niveau, d'en mesurer la portée. Solidaire de son mari, et plus amoureuse que jamais, elle veut faire n'importe quoi pour lui venir en aide.

Elle est d'autant plus stimulée, qu'elle se sent coupable de n'avoir pas compris ce que Dieu était en train de lui dire au cours de ces derniers mois. En une fraction de seconde, abandonnant le mutisme de sa mélancolie, Élodie réagit. Tout n’est pas encore perdu, elle le sait, raison de plus pour agir. Abandonnant la mélancolie au profit de l’action, elle paraît soudain décidée à renverser les montagnes. Elle bondit comme une gazelle, en renversant tout sur son passage en traversant la pièce. Avec des gestes précis, elle allume les différents appareils de radio. L’échec sera-t-il au rendez-vous ? Tout porte à le croire, après deux appels infructueux. Plus déterminée que jamais, loin de baisser les bras, elle réitère ses tentatives. Entre deux appels, elle allume une cigarette. En quelques minutes, le paquet entier s’est vidé. Sur le pupitre, le cendrier déborde de mégots. Nioba et ses amies se regardent, convaincues de l’inutilité de ces appels à la radio. Tandis que Fatima va chercher un autre paquet de cigarettes, Fatou va vider le cendrier. Affectueusement, Nioba se place derrière Élodie, pour la soutenir du mieux qu’elle peut. Rien n’y fait, la Princesse persévère dans son espoir :

– Élodie : Il faut essayer de joindre l'avion par radio... Sinon ils vont affronter la tornade annoncée, avec des vents soufflant en rafale à plus de cent cinquante kilomètres par moments... Fatima, appelle vite Laobé à la base militaire... Et demande lui d'entrer en contact avec Mussa... Il connaît l'indicatif... C'est affreux... On a pensé à tout... Dans les moindres détails... Les hôtels, les restaurants, les aéroports... Et on a complètement oublié de faire réparer notre radio... Je crois que ce message, je ne suis pas prête de l'oublier... En attendant, si on a une chance d'éviter le pire, c'est en passant par Laobé qu'on y parviendra...

L’espoir renaît. Désormais, seul leur ami Laobé, est en mesure d’intervenir. En donnant ses instructions pour qu’il soit contacté, elle ne peut s’empêcher de jeter un regard furtif sur la radio de l’agence. Alors que tout fut minutieusement contrôlé, vérifié, modifié, l’outil principal a été purement et simplement négligé.

Le sentiment d’impuissance dans lequel Élodie s’enfonce graduellement, traduit à lui seul, l’immensité du pouvoir du Tout-Puissant. Il ne fallait pas, tout simplement, que la radio soit remise en état. Ce qui conforte au plus haut point, l’irréversibilité de la situation. Pourvu que Laobé puisse entrer en contact avec Willy ? Ce qui n’est pas certain du tout. Certes, la base militaire est dotée d’un matériel puissant et fiable, mais... Si Dieu ne le veut pas, rien ne sera possible à ce niveau. Inutile de se lamenter. Il faut s’en tenir aux faits. Les quatre femmes ont beau tourner le problème dans tous les sens, aucune solution n’est envisageable. Fatima essaie d’entrer en contact avec la base. Mais le téléphone à son tour, se met à contrecarrer l’action de sauvetage désespéré que tente Élodie. Toutes les lignes sont occupées. Si au moins quelqu’un connaissait un peu la technique ? Plus les secondes s’écoulent, plus l’espoir s’amenuise. Et si le moment était venu de chercher à comprendre ? Pour Fatou, l’oubli de faire réparer la radio, était un signe précurseur du drame, confirmé par la présence des objets sacrés mais surtout, l'absence de son oncle !

Jamais il ne s'absente de chez lui et comme par hasard, pour la première fois, Dieu refuse de le faire intervenir. Fatima se précipite sur le téléphone, essayant une nouvelle fois de joindre le marabout. Pour Nioba et Fatou, la tentative n'a aucune chance d'aboutir. Ce qui doit se passer se réalise, il est inutile de se persuader du contraire. Il n'y a guère qu’Élodie, qui puisse encore espérer un miracle.

Les prières deviennent inutiles, la volonté divine va être exécutée. Il est difficile de concevoir autre chose qu'un drame, tenant compte de tous les signes qui se sont ajoutés les uns aux autres en quelques secondes. Où, quand et comment va s'abattre, injustement à leurs yeux, la punition tant redoutée ? Élodie n'ose pas croire à une catastrophe. Secrètement, elle supplie Le Dieu Tout-Puissant de leur accorder sa grâce et sa clémence. Même entourée d'amour et de tendresse, jamais, elle ne s'est sentie autant abandonnée.

Elle est tellement marquée par l'inquiétude et la douleur, que son visage ressemble à un cratère volcanique. A-t-elle encore en cet instant, la force de croire qu’une intervention puisse être possible ? Qui, pourrait bien voler à leur secours ? Fatima pendant ce temps, essaie à nouveau d’appeler la base. Cette fois enfin, elle y parvient. Rompant la monotonie de ces instants d'attente, la jeune servante entame la conversation avec la base militaire. Elle explique du mieux qu'elle peut à Laobé, l'urgence de la situation. En regardant la Princesse, elle confirme son état dépressif total. À mots couverts, elle répond aux questions de son interlocuteur. Elle ne peut pas parler trop fort, pour ne pas affoler Élodie. Visiblement, Laobé intervient immédiatement à en juger le sourire timide de la fille, et les mille remerciements dont elle le couvre. Tous les espoirs reposent désormais sur cet hypothétique appel de Laobé. Élodie et Fatou sont venues près de Fatima qui, elle aussi, attend la réponse de Laobé. Pour rien au monde, elle ne veut raccrocher le combiné. Ultime signe du destin, le haut parleur du téléphone est lui aussi en panne. Plus rien n'étonne personne.

Au prix de quelques contorsions, à tour de rôle Élodie et Nioba tentent de percevoir dans le récepteur, la voix de Willy. Laobé ne ménage pas ses efforts. Toutes les deux secondes ou presque, il lance le même appel. Fatima traduit en sourdine ce qu'elle entend à l'autre bout du fil et qui hélas, n'est pas fait pour rassurer les trois autres femmes. De toute évidence, les appels lancés restent sans réponse. Que faire ? Si les tentatives échouent comme Élodie le redoute, en dépit de sa volonté à garder l'espoir, la catastrophe se produira bel et bien. Avec toutes les conséquences qu'il est aisé d'imaginer.

Elle se conforte d'autant plus dans cette idée, qu'elle connaît trop bien son Poussin et son comparse. Courageux et téméraires, rien ne les fait reculer. Mussa et Willy sont de parfaits professionnels. C'est peut-être bien à cause de ça, qu’Élodie se fait autant de soucis. Jamais, ils ne se détourneront de leur route, face à une dépression qui leur arrive dessus.

Elle se remémore celle dans laquelle ils s'étaient trouvés à leur retour de Casamance l'été dernier. Elle était pourtant assez rude. Mais elle n’était qu’un simple coup de vent, par rapport à celle annoncée aujourd’hui ! Elle en ressent encore les secousses. Maîtrisant parfaitement bien son avion, Mussa ne s'était pas affolé le moins du monde. Oui mais que pourra-t-il faire, face à une tempête qui selon les dernières informations, affiche une violence quatre fois supérieure ? Jamais ni le pilote ni Willy, n’imagineront dans quelle galère ils risquent de s’engager. L'avion est solide. Mais lui non plus, ne saurait tenir bien longtemps dans un tourbillon de pluie et de vents, qui risque fort de l'entraîner comme un vulgaire fétu de paille. Au sol, si les vents tournent à plus de cent kilomètres heures, en altitude ils sont au moins deux fois plus violents. À cette idée, elle ne peut contenir davantage son émotion. Plutôt que risquer de craquer nerveusement, elle essaie d'appeler à la radio de son côté. Pourquoi cette nouvelle tentative, avec une radio en panne ? Elle redoute le pire, sait très bien qu'elle n'a aucune chance, mais elle refuse jusqu'au bout de se soumettre aux lois de la fatalité.

Une sorte de conjuration du mal, auquel elle est d'ores et déjà confrontée. Dans son regard perdu, se lit toute l'étendue du désespoir qui s'empare d'elle. En même temps que l'amertume de se sentir impuissante. Avec une rage inouïe, elle s’acharne sur le micro, appelant encore et encore son mari. Une fois, dix fois, sa détermination est absolue. Très vite hélas, pour ce qui la concerne, le néant du silence étend son manteau de regrets sur ses frêles épaules. Acculée dans ses derniers retranchements, elle capitule la mort dans l'âme. À travers le brouillard de ses larmes, elle éteint une dernière fois la radio.

Cette fois, résignée, dépitée, elle renonce à lancer des appels en vain. Délicatement, elle caresse tendrement la radio, en lui envoyant même de petits bisous. À des kilomètres de là, sans le savoir, « Bibiche », le bel oiseau de fer, va peut-être se métamorphoser en cercueil, pour ses occupants.

La main posée sur le haut parleur, Élodie une dernière fois, embrasse le micro. Est-ce un adieu, ou un simple au revoir ? Elle essuie ses yeux du mieux qu’elle peut, regarde autour d’elle, avant de se relever, titubante. Cigarette sur cigarette, elle arpente en long et en large le salon, ne quittant pas des yeux Fatima. La jeune fille, est toujours en ligne avec Laobé, sans manifester autre chose, qu’un scepticisme absolu. Il faut espérer que Laobé parvienne à communiquer avec Willy. Hélas, comme il fallait s'y attendre après une aussi longue attente, le résultat est négatif. Fatima secoue la tête de gauche à droite, son regard et ses mimiques sont la preuve que rien ne se passe. Pour Nioba et Fatou, cette fois tout est fichu. Elles réalisent en même temps que l’échec avoué, est synonyme de drame épouvantable. Plus rien ni personne ne peut désormais intervenir pour endiguer ce qui paraît inéluctable. Fatalité, punition, loi des séries ? Nul ne peut répondre. Pour les deux femmes, il n’y a que Le Tout-Puissant qui puisse juguler leur angoisse. Elles laissent écouler à leur tour, un flot de larmes ininterrompu et significatif. L'atmosphère s'alourdit encore, dès l'instant où Fatima, complètement anoxiée, raccroche le combiné :

– Fatima : Monsieur Laobé ne parvient pas à joindre l'avion... D'après lui il y a une charge magnétique trop importante dans la zone, ce qui interdit toute liaison radio... Il m'a dit que monsieur Willy n'aurait jamais du décoller... C'est trop dangereux... Il faut que vous le rappeliez tout de suite madame...

Facile de se montrer critique ! Mais à aucun moment, et c’est ce qu’Élodie est en train d’essayer de comprendre, la météo n’a laissé supposer une violence aussi intense. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Avant de rappeler son ami à la base, elle essaie de trouver une explication rationnelle. Il n’y a, à ses yeux, qu’une erreur monumentale du service météo, à l’origine de ce drame latent. C’est donc vers ce service, qu’Élodie va tenter d’obtenir les réponses. Plus question de s'abandonner au désespoir, il faut faire vite.

Comment est-il possible en effet, avec tous les moyens performants dont ils disposent, qu’ils soient incapables de prévoir pareil phénomène ? L'évolution est rapide d'accord, mais tout de même. Les échos radar d'une petite dépression, par rapport à une violente tempête, ne doivent certainement pas être les mêmes. C’est un peu comme s’ils avaient annoncé dans leur bulletin d’hier, un « Petit banc de brume », en lieu et place d’un épais brouillard à couper au couteau. Ou encore, si un commandant de navire, prenait une barque de pêche pour un destroyer ennemi ! Cette banale remarque devient une obsession, amplifiant le courroux d’Élodie. Quel est l'imbécile, ou l’inconscient, qui s'est trompé à ce point ? En cet instant précis, si elle tenait la téléphoniste du centre, elle en ferait de la chair à pâté. Bien que cela ne puisse guère faire avancer les choses ! Sa réaction est à l’image de son angoisse, équivalente à une force neuf sur l’échelle des tempêtes. Serrant les poings, crispant les mâchoires, Élodie entre dans une furie absolue. En attendant, son pauvre Willy est en situation précaire et plus que jamais, elle se sent terriblement impuissante. Sa nervosité s'amplifie au fur et à mesure qu'elle se perd dans la nébulosité de ses supputations.

Et pourquoi Laobé vient-il de surcroît, de lui adresser ce reproche à propos du décollage ? Depuis quand est-ce qu'on peut considérer Willy comme un amateur inconscient ? Là, c'est un peu trop fort, et il est temps qu'elle rectifie le tir. Pour ses amies Sénégalaises, qui ne l’avaient jamais vue dans un tel état, les minutes qui vont suivre risquent d’être assez virulentes.

    Élodie fulmine, enrage, allumant une cigarette avant de la jeter par terre et l’écraser rageusement avec le pied. Se parlant à elle-même, tournant en rond comme un ours en cage, elle vide son chapelet de mots doux envers les services de la météo. Aussitôt après, elle en rallume une autre, qui suit le même chemin. Ses propos deviennent de moins en moins audibles. Elle respire de plus en plus vite, d’une manière saccadée. La crise de nerfs est très proche, il faut l’empêcher à tout prix. Nioba la première, échoue dans sa tentative de calmer sa patronne...  (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 35 pages, sur les 126 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

ISBN 978-2-9700633-4-6

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