Les extraits de tous les livres sont à lire sur le site. En aucun cas, une autorisation de diffusion ou de copie (même partiellement), ne sera accordée à qui que ce soit © Richard Natter. Rappel : Les livres sont vendus en Français.

 

 « « Terna-Excursions » »

**********

    C'est la première fois qu’Élodie et Willy viennent ensemble dans ce secteur de Dakar. L'endroit en lui-même, n'est pas très accueillant. Sauvage et désertique, il n'offre aucun intérêt touristique. Seulement voilà ! Le parcourir avec au fond du cœur, l'éclat de l'amour, le rend soudain beaucoup plus attractif. Noyée dans ses projets communs avec son futur mari, Élodie se laisse bercer par les propos flatteurs dont elle ne se lassera jamais. Ce lopin de terre, hostile et sauvage au demeurant, devient au fil des minutes un véritable jardin d’Eden.

Le plateau des Mamelles, haut lieu de tous leurs rêves, grâce aux connaissances de Willy, devient soudain un site unique et privilégié. Dans quelques minutes, elle le découvrira enfin. Mais pour le moment, elle ne néglige aucun cliché qui s'offre à ses yeux, à chaque arrêt le long de la côte Ouest. Elle en profite pour assouvir son besoin en culture historique ou géographique.

Pas un rocher, pas un recoin n'est inconnu à Willy. Il connaît par cœur la région, au point qu'il est capable d'en dessiner le profil les yeux fermés. Elle en veut pour preuve, le croquis qu’il a tracé sur la nappe à la Voile d’Or. Au fil des minutes, il suscite un enthousiasme débordant dans le cœur de sa fiancée. La contrée est pittoresque et ne manque pas de charme. Au-delà des seules connaissances dont fait preuve Willy, c'est la grâce avec laquelle il narre et retient l'attention de sa compagne qui impressionne. Le masque buriné du marin s'estompe, au profit d'une âme enjôleuse et accessible. Le poète, romantique et très sensible, remplace avantageusement le marin rustre et souvent rugueux. Avec une douceur infinie, il se plaît à exposer librement et sans retenue, ce que son cœur contient de plus noble. Il dépeint avec une telle authenticité les lieux, qu’elle a du mal à ne pas en deviner le charme. Elle est tout simplement envoûtée ! Faisant preuve d'un réalisme inconnu jusqu'ici, il dévoile une très grande sensibilité et un lyrisme exacerbé à fleur de peau :

– Willy : Tu verras ma chérie... Ce soir au coucher du soleil, nous nous arrêterons ici... C'est tout simplement gigantesque... Le spectacle est divin... Cette harmonie des couleurs rougeâtres... Sur fond azur de l'océan... Je ne t'en dis pas davantage... Le paysage est magnifique et géant vu d'ici !...

Élodie n’avait pas besoin de cette preuve, pour enterrer l’adage érigeant la thèse selon laquelle, l’habit ne fait pas le moine. Qui, de prime abord, pourrait penser que Willy est capable avec son cœur, d’émouvoir les plus sensibles ? La vie de marin, c’est bien connu, confère à ceux qui la pratiquent, une expression de robustesse donc, d’étanchéité face à l’univers de la sensibilité. Force est de constater qu’ils savent aussi, à l’instar de Willy, exprimer un très grand romantisme.

Mais en l’écoutant exprimer les splendeurs des couchers de soleil depuis le plateau des Mamelles, qui, ne saurait se délecter de ses merveilleux récits ? L’harmonie des couleurs rougeâtres, sur fond azur de l’océan... Le récit est encore plus précis qu’un tableau. Il ne manque qu’un violon, pour faire de ces minutes un concert nostalgique et poétique. Élodie est aux anges. Inutile de se poser la question, de savoir si Willy aime sa région ! La balade se poursuit avec, à chaque virage, un plaisir nouveau et une émotion assurés. La nature elle-même se plie de bonne grâce aux métaphores dont Willy l'entoure. Il converse avec les rochers et les arbres, qui deviennent tour à tour des amis, qu'il salue humblement ! Il parle de Dakar et de sa région, aussi bien si ce n'est mieux, qu'un enfant du pays. Élodie est d’autant plus sensible à cet état de fait, qu’elle est consciente d’en être l’instigatrice. Avec elle, près d’elle, Willy est désormais l’homme le plus heureux sur terre. Elle comprend alors, que le seul désir de son futur mari, est bien de finir ses jours sur cette terre promise. Il adore cette contrée Africaine et les projets qu'il vient d'exposer à la Voile d'Or, en sont le témoignage indiscutable.

À chaque instant, du jour ou de la nuit, quel que soit le lieu où ils se trouvent, il y a toujours un petit quelque chose qui le fascine et l'émerveille. Élodie n'est certes pas à ce degré d'engouement, mais elle se laisse ballotter par la volupté des rêves qu'elle entretient, auprès d'un homme aussi romantique.

Elle est vraiment impressionnée par l'immensité des connaissances de Willy. À peine a-t-elle posé une question que déjà, la réponse est là. D'accord, il est à Dakar depuis quelques années. Mais cela ne justifie pas en soi, pareil savoir. Élodie sourit en faisant le parallèle avec le chauffeur de taxi ! L'histoire du pays, n'a plus de secret pour lui ; c'est grâce à elle, qu'il a appris à aimer aussi fort les Sénégalais. Il le dit très simplement et modestement, à propos de la multitude d'informations dont il dispose, « Quand on aime un pays, il nous livre ses secrets les plus intimes avec amour » !

Encore faut-il avoir la mémoire pour. Quoi qu'il en soit, avec son professeur préféré, la ravissante Toubab aura tôt fait de démystifier les énigmes de cette terre accueillante. Cheveux au vent, elle respire à pleins poumons cet air vivifiant du grand large. Elle est ravie et subjuguée. Tout autour d’elle, par magie, se métamorphose et s’embellit. Partagée entre la réalité grisante du moment, et le désir de plus en plus présent à devenir prochainement madame Terna, elle ne quitte plus Willy des yeux. Tout en lui la fascine. Est-il si mignon que cela ? D'accord, il n'est pas mal... Disons qu'il y a pire ; sans faire preuve de sectarisme. Mais la beauté du cœur, qui l'enferme dans cette aura de félicité, le rend irrésistible aux yeux de sa dulcinée. Réciproquement, cela va de soi. Leurs âmes se croisent et s'entremêlent, en se complétant merveilleusement bien. L'harmonie qui les unit est totale. C'est donc bien d'amour qu'il faut parler. À en juger le regard d’Élodie envers son guide, il est impossible d'en douter. Bien que la côte désertique et escarpée offre le plus beau panorama, elle occulte celui-ci au profit de son Poussin. Ce qui va s'en dire qu'au fil des minutes, à force d'échanges de regards et de sourires complices, les frissons du désir font naturellement leur apparition. Lentement, la voiture s'immobilise dans un petit coin bien à l'abri du soleil et... des regards indiscrets !

Après le cap Manuel, et cette pause affective et sensuelle, ils poursuivent sur la corniche Ouest en direction de la pointe des Almadies. Conduisant à l'aéroport, cette route est l'une des seules à être en très bon état et entretenue ; tourisme oblige ! Bordée de hameaux aux villas toutes plus coquettes les unes que les autres, cette route apporte une autre image de Dakar. Élodie ne peut pas échapper à ce constat. D'un côté la vie à l'état pur, telle qu'elle l'a vécue jusqu'ici, et de l'autre comme ici, le monde artificiel et tronqué de l'apparence occultant la pauvreté.

Au détour de chaque tournant, le paysage est différent et chaque fois plus accueillant. Le contraste avec les cabanes délabrées, abritant une bonne moitié de la population, est sans transition. Willy est tellement absorbé par les narrations tous azimuts qu'il clame avec ferveur, qu'il ne voit pas que sa passagère est de plus en plus mal à l'aise. Peu de temps après leur départ, depuis la halte érotique, elle manifeste des signes de tension extrême. Est-ce la chaleur ? L'émotion de ce bonheur auquel elle a du mal à se soustraire ? Soudain, elle est prise de violentes convulsions et se cache la tête entre les mains. Immédiatement, Willy arrête la voiture et la saisit entre ses bras :

– Willy : Bibiche ?... Qu'est-ce qui t'arrive ?... Réponds-moi ma chérie je t'en supplie !..

    Visiblement, elle n'est plus en contact avec la réalité. Ses yeux sont en révulsion totale. Elle tremble telle une feuille morte, et grelotte avec la même intensité. Aurait-elle été piquée par un moustique, et aux prises avec une crise de malaria ? Willy essaie du mieux qu'il peut d'établir la liaison. Hélas, Élodie est de plus en plus lointaine. Pour toute réponse, elle éclate en sanglot et frissonne de plus belle. Sans perdre une seconde, il déplace le véhicule jusqu'à un emplacement ombragé. Elle est rouge comme une pivoine, et se met à transpirer abondamment. Ses mains, son visage, sont brûlants.

Willy, durant un laps de temps assez bref, est un tantinet désemparé. Rapidement, il refait en pensée, leur parcours jusqu'à maintenant. Seule ombre au tableau, le moment d'intimité qu'ils se sont accordés tout à l'heure. C'est bien joli de se rouler par terre, mais avec toutes les saloperies qui jonchent le sol, elle a très bien pu se faire piquer par une bestiole ou même, un débris quelconque.

Imaginant Dieu sait quelle mésaventure possible, surtout après leur petite escapade amoureuse en pleine nature, il se précipite dans le coffre de l'auto. Énergiquement, sans paniquer, il sort la trousse de secours. Après quoi, essayant du mieux qu'il peut de conserver son calme, il ouvre la portière de sa dulcinée et délicatement, la prend dans ses bras :

– Willy : Là... Doucement mon amour... Je vais t'allonger à l'ombre et te faire une injection intramusculaire... Ce vaccin est idéal pour tous les petits bobos pouvant survenir à Dakar... De la malaria à la dysenterie, en passant par je ne sais quelle autre saloperie... Voilà... Ne bouge pas ma chérie... Je vais faire tout ce qu'il faut...

En vrai baroudeur qui se respecte, il possède un moyen efficace de prévenir un risque d’infection. Mieux vaut prévenir que guérir. Le simple fait de prononcer le mot injection, produit un effet salvateur sur Élodie. Elle apprécie comme il convient le dévouement de Willy, mais juge opportun d'intervenir. Pas question de recevoir la moindre piqûre. Serait-elle douillette à ce point ? À moins que l’origine de ce malaise soit étrangère à tout contact avec un insecte ? Son mal en effet, est tout à fait étranger à l'infection à laquelle il vient de faire allusion. Élodie traverse des minutes vraiment angoissantes. Ce n’est certes pas une piqûre qui la ferait trembler de cette manière. Si elle ne réagit pas, Willy gaspillera un vaccin qui pourrait être utile ultérieurement. Vaccin qui au demeurant, ne serait d’aucun pouvoir pour éradiquer la douleur d’Élodie ! Raison de plus pour recouvrir, en même temps que sa lucidité, son envie de refaire surface. Car son Poussin persiste et signe dans son intention d’agir vite. Pour lui, chaque seconde compte. Marin, guide, poète, voilà que Willy se transforme en médecin de brousse. Elle se ressaisit, au moment où il revient vers elle :

– Élodie : Non mon Poussin... Je t'assure... Je n'ai pas été piquée par quoi que ce soit... C'est... Enfin... C'est autre chose en vérité... Je... Tout à l'heure, en passant devant le palais de justice... J'ai... Je veux dire… C’est… Des images atroces qui me sont revenues... Je… C’est… Enfin, je veux dire… Excuse-moi mon trésor… Je n’arrive pas à exprimer ce que j’ai sur le cœur… C’est trop dur…

Willy hésite un instant, avant de ranger la seringue. Élodie a du mal à exprimer ce qu’elle ressent et pour cause. Willy est loin d’être naïf et perçoit très bien l’origine de ce malaise :

– Willy : Calme-toi Bibiche... Je crois avoir compris ce qui c'est passé... Ce n'est pas grave... C'est fini maintenant... Je vais te chercher à boire... Tu sais, dans mon engin tout terrain, j'ai de quoi tenir un véritable siège... Fais-moi un sourire mon ange… Si dures soient-elles, ces images doivent être oubliées… D’accord ma chérie ?...

Très vif d'esprit, prompt à intercepter tous les messages émanant de sa compagne, Willy a très vite compris ce qui la turlupine. Le palais de justice, c'est une chose. Mais... Ne serait-ce pas plutôt les lieux eux-mêmes, qui traumatisent Élodie ? Ce qui reviendrait à dire que c'est dans ce coin, que l'agresseur a commis son forfait ? D’autant plus crédible, que le paysan qui l’a recueillie, habite tout près d’ici ! En quelques secondes, les visions les plus dramatiques resurgissent dans son esprit. En même temps d'ailleurs, que l'envie de se faire justice. Il pensait avoir définitivement écarté de ses pensées, toute idée de vengeance. Il déplore en cet instant le contraire. Pour lui, tant que cet assassin ne sera pas mis hors d'état de nuire, il ne sera pas en paix. Discrètement, il scrute l'horizon, cherchant un indice. Il n'a pas le temps hélas, de laisser vagabonder ses pulsions vengeresses. La réalité le rappelle à l'ordre. Chaque chose en son temps. Renfermant la haine qui s'était emparée de lui, à propos des perceptions de cauchemar auxquelles Élodie est soumise, il repose la pharmacie et ouvre le petit frigo de bord.

Rien de tel qu'une bonne gorgée d'alcool, pour atténuer les effets de cette scène atroce, qu'elle vient de revivre. Sans le vouloir, il lui a imposé le chemin qu'elle avait suivi, contrainte et forcée, le jour de son enlèvement et de son agression. Il ne pouvait certes pas le savoir, mais il s'en veut tout de même. D'autant plus qu'il avait pratiquement retracé au hasard, pendant l'enquête, le parcours exact de l'agresseur.

Il croyait fermement être sorti de cet enfer. Son bonheur a été tel depuis le retour d’Élodie, qu’il avait à juste titre, tiré un trait sur ce qui c’était passé. Et voilà qu’en ces minutes d’une douleur extrême, l’envie de fracasser le monstre surgit de ses entrailles. Le moment est mal choisi. Une seule chose compte, permettre à Élodie de chasser de son esprit ses pensées funestes. Tendrement, il verse un bon verre de cognac, qu'il approche de la bouche de son amie :

– Willy : Tiens... Bois ça d'un trait ma chérie... Tu te sentiras beaucoup mieux après tu verras... À dose homéopathique, un bon verre d’alcool remet les idées au clair !... Allez ma puce… C’est fort, mais ça te fera le plus grand bien…

Docile, Élodie accepte sans discuter. Elle sait que Willy est en train de tout tenter, pour lui permettre de se ressaisir. L'alcool n'est pas son point fort, mais ne serait-ce que pour remercier son ange gardien, elle prend le verre sans rechigner. Avec une horrible grimace, elle l'avale d'un trait. Même après un bon repas, un digestif est toujours assez caustique, quand on n'est pas comme elle, coutumier du fait. Immédiatement, Élodie éprouve une sensation très violente de brûlure au fond de la gorge. Les mimiques qui suivent, sont des plus touchantes. Tantôt en train de loucher, ou soufflant tout ce qu'elle peut extraire de sa poitrine, elle éprouve les plus grandes difficultés à conserver un visage serein. Les rougeurs qui accompagnent ces instants, sont plus saines que les précédentes ! Ce qui naturellement, la rend d'autant plus attirante. Inutile de lui en proposer un autre ! Willy récupère le verre, qu'il pose sur le tableau de bord. Ensuite, il la serre contre son cœur avant de l'allonger. Le feu de l'alcool se dissipe très vite.

Élodie en profite pour savourer au mieux, toutes les marques d'attention dont elle fait l'objet. Plus doux qu'une infirmière, Willy l'entoure de mille et une affections. Disposée sur une couverture cette fois, et non à même le sol comme tout à l'heure, elle vénère et rend grâce aux Dieux de l'amour. Jamais, elle n'a autant apprécié un tel déploiement de prévenance. Une mère ne ferait pas mieux pour son enfant.

Les caresses, les sourires, les mots tendres, le répertoire est infiniment vaste et copieusement garni en affabilité. Pas question d'aborder le sujet qui les préoccupe tous les deux. Durant de longues minutes, ils s'évadent dans leur monde imaginaire, où ils essaient d'y apaiser leurs tracas. Point par point, ils bâtissent en rêve ce qui sera demain, « Leur grand nid d'amour ». Ils utilisent au mieux ce court moment de repos salutaire, avant de repartir à l'aventure. Élodie n'est pas franchement en forme, mais elle n'est plus aussi abattue. Willy le sait, sous peu, elle retrouvera pleinement son moral et son enthousiasme. Les premiers kilomètres sont quelque peu monotones, Élodie étant toujours sous l'emprise de ses visions lugubres. Égal à lui-même en pareille circonstance, il essaie de briser la glace. Il reprend pour ce faire, la narration de ses projets du jour :

– Willy : Quand nous aurons terminé notre petite balade sur la côte, si tu le veux bien et si tu n’es pas trop fatiguée bien entendu, nous nous arrêterons un petit moment à Soumbedioune où sont rassemblés la plupart des artisans pêcheurs... Tu verras, c'est grandiose... Super concentration d'arnaqueurs et de beaux parleurs je te l’accorde... Mais lieu merveilleux pas définition… Je crois que c’est ici et nulle part ailleurs, où l’on peut mesurer l’authenticité de la vie au Sénégal… Soumbedioune c’est le vrai visage de Dakar… Et du Sénégal tout entier… La joie de vivre, le folklore, la roublardise… Mais surtout, la solidarité prime sur tout… La jalousie est rayée de leur vocabulaire au profit de l’équité…

Petite caresse dans les cheveux, bisous légers envoyés du creux de la main, Élodie retrouve son sourire. Progressivement, l'enthousiasme s'instaure à nouveau. Tant et si bien, que moins d'un quart d'heure après son malaise, elle est installée sur son nuage affectif. Tranquillement, le couple poursuit sa route.

Profitant pleinement de la beauté naturelle d'un paysage en constante évolution, Élodie se laisse griser par cette féerie éblouissante. Chaque secteur visité, renferme et dévoile son histoire, énoncée avec précision par un Willy encore plus romantique. En arrivant en vue des Iles de la Madeleine par exemple, elle apprend avec beaucoup de stupeur, que nul ne peut s'en approcher sans attirer les mauvaises grâces de l'océan ! En dehors de quelques Toubabs téméraires, aucun habitant ne se hasarde à la périphérie de cette île.

Légende ? Difficile à dire. Mais si les récits des anciens sont exacts, il y a eu souvent des disparitions étranges, sur cette portion de la côte. Sans parler des violentes tempêtes, qui ont suivi chacune des intrusions dans l'île. Comme dans chaque fable, il y a plus de faux que de vrai. Mais n'est-ce pas ce qui en fait le charme ? Il en est ainsi pour bien d'autres endroits, tout aussi fascinants et mystiques. Mystères et tabous, légendes et mythes, tout s'entremêle et se délie, au fur et à mesure des explications apportées. La balade devient un réel voyage touristique. Les règles, les lois, et tout ce qui se rattache à la foi, est également éclairci et élucidé. Incontestablement, la réputation d'accueil et d'hospitalité, s'étend au plus profond des entrailles Sénégalaises. L'authentique affronte le suranné... La réalité est étouffée par les fantasmes... Dans cet imbroglio, tout le monde y trouve son compte, c'est l'essentiel. Ce qui explique et justifie la joie de vivre des habitants. Quel que soit le secteur en effet, Élodie éprouve les mêmes sentiments d'admiration et de respect, envers la population. Traitement chaleureux, adoration et vénération des Dieux, prières, joie de vivre et générosité, tout lui rappelle à chaque instant qu'ici, la beauté du cœur prime sur tout. Après Gorée et la cohabitation Chrétienne et Musulmane, l'esprit de liberté et de tolérance émane en permanence, au fond de chaque personne.

Lentement mais sûrement, elle partage avec Willy l'envie de vivre à Dakar. Terre promise ou pas, le Sénégal offre une vie à l'état pur, c'est tout ce qui compte pour eux. Tout n’est pas parfait loin s’en faut. Existe-t-il un pays au monde où cela se perçoit ? Depuis son arrivée d'ailleurs, Élodie sent graduellement monter en elle la sève de la générosité. En dépit des atrocités qu'elle a vécues, elle essaie par tous les moyens, d'apporter une solution aux problèmes des habitants. C'est dans l'épreuve et la souffrance que l'on s'enrichit.

C'est sans doute pour cela que les Sénégalais sont aussi riches et forts, car à ce niveau, ils n'ont pas été épargnés ! Voilà pourquoi elle veut tout tenter pour combattre les injustices dont ils sont victimes. Vaste programme, qui ne manquera pas d’être émaillé d’embûches. Néanmoins, cet esprit dénote avec force, l’immense générosité d’Élodie. C’est plus fort qu’elle, elle ne supporte pas l’injustice. Sortant de sa léthargie passagère, elle suggère à haute voix ce qui lui titille l'esprit depuis un bon moment :

– Élodie : Et… Si on essayait de lutter contre cette misère atroce mon Poussin ?... Pensez à notre avenir c'est louable... C’est même indispensable… Mais... tenter d'amoindrir leur souffrance, serait encore plus humain !... En tout cas, c’est ce que je ressens très fort depuis quelques jours… On pourrait construire une sorte de home d'accueil... Dans lequel les plus défavorisés trouveraient gîte et couvert pour trois fois rien... En échange de leur main d'œuvre naturellement... Donnant, donnant comme on dit… Pas question d’entretenir la fainéantise… Notre projet est plein de bon sens, certes... Mais... J'ai envie d'aller plus loin encore... Je ne pourrai pas vivre dans l’opulence, en étant entourée de gens qui meurent de faim !... Ce qui me rassure, c’est que je sais que tu éprouves les mêmes aversions, vis-à-vis de l’iniquité… Quand tu parlais de construire un hôtel… Des magasins… J’ai éprouvé cette envie de les aider moi aussi…

– Willy : Je t’adore…

Médusé, Willy ne trouve plus les mots pour répondre. Il le voit bien, Élodie ne désire nullement jouer les conquérantes et encore moins, abuser la confiance des gens. Son cri du cœur, est réconfortant à tous points de vue. Non seulement, il met en exergue son extrême sensibilité, mais de plus, il honore au plus haut point son sens aigu de l'équité. Cette notion de partage est tout simplement fabuleuse. Ce qui promet des jours merveilleux pour le couple.

En quelques semaines, elle est parvenue à ce degré de réceptivité et d'écoute envers ce peuple, dont Willy peut se vanter aujourd'hui... après plusieurs années ! C'est dire si les facultés d'adaptation d’Élodie sont colossales. En quelques secondes, il réalise qu'avec une épouse comme elle, il pourra franchir tous les obstacles. Dans l'immédiat, il préfère ne pas répondre. Il se contente de lui sourire tendrement, après lui avoir fait une petite caresse du bout des doigts.

Ils poursuivent leur excursion avec cette fois, une vision différente sur leur vie future. L'idée d’Élodie est tout à fait louable et suscite en Willy, une méditation approfondie. Bien avant d'arriver au village artisanal, elle peut à loisir se laisser envoûter par le charme incommensurable, des merveilles qu'elle rencontre. Les qualificatifs manquent pour honorer de tels instants. À proximité de l'université, elle est éblouie et fascinée une fois de plus. En bordure de route, s'étalant sur toute la superficie d'une plate-forme dominant la mer, une exposition permanente de sculptures, étincelle de mille feux. Ils ont toute la vie devant eux, c’est certain. Malgré son manque d'enthousiasme pour le moment, Willy adhère à l'envie d’Élodie, d'aller fouiner dans ce dédale de trésors mystérieux. Inutile d'essayer de lui faire comprendre qu'ils auront d'autres journées de promenade... Elle veut tout voir, tout de suite. Peut-il, au risque de la peiner, refuser de satisfaire à ses caprices ? À peine sont-ils entrés dans cet univers mystique, antre surnaturel, qu'ils sont accueillis par le maître des lieux :

– Artiste : Soyez les bienvenus dans notre royaume chers amis... Avant que vous ne vous soyez grisés par tant de beautés, laissez-moi vous dire que toutes les œuvres ici présentes ont été réalisées par des élèves... Ce musée en plein air nous permet de survivre et promouvoir les futurs artistes...

– Élodie : C'est tout simplement fabuleux... Mais vous n'avez pas peur que l'on vous vole ?...

– Artiste : Je ne parle pas de vol petite Princesse... Mais tout simplement d'emprunt !... Si Dieu Le désire ainsi, je ne veux pas m'opposer à Sa volonté... Le message en sera d'autant plus fort encore...

Le personnage colle parfaitement au cadre. Rêveur, nostalgique, il est tout autant solide et imperturbable. Flatté, il accueille les visiteurs avec une réelle envie de valoriser le travail de ses élèves. La plupart des œuvres en effet, sont le fruit du travail d’artistes en herbe. Ce musée à ciel ouvert est fascinant. La visite commence.

Dans les allées, sur chaque table, c'est le même émerveillement. Symboles religieux, personnages illustres, animaux sacrés, le tout se côtoie en harmonie parfaite. Mieux que nulle part ailleurs, la symbiose est totale. La foi, la divinité, l'amour, autant que la pureté, tout s'unit dans ces expressions artistiques absolument géniales. Élodie écoute avec une attention toute particulière, les renseignements fournis par le professeur. Toutes les pièces, des figurines tenant dans la main, aux chefs-d'œuvre imposants et gigantesques, sont taillées dans la pierre du pays. Chacune d'entre elles, raconte son histoire et sa nostalgie. Point par point, l'épopée et les légendes Sénégalaises sont évoquées. L'authenticité, émerge à chaque regard qui se pose sur l'une ou l'autre des œuvres.

Le maître des lieux, avec subtilité, occulte avec tact toute manifestation intempestive d'autosatisfaction. Même s’il est assez fier de montrer tous les diplômes dont il a été gratifié. Certaines statues sont dignes des plus grands Musées du monde. Il se contente de mettre en exergue le génie de ses élèves, s'effaçant à leur profit.

Pourtant, une chose est claire, c'est bien lui qui guide et supervise les travaux. Quel talent, et quelle modestie surtout ! Humblement, le jeune artiste élude son propre mérite, au bénéfice de celui encore maladroit et hésitant de ses élèves. Il est pourtant reconnu officiellement par le gouvernement. La lettre qu'il ouvre avec un brin de fierté au fond du cœur, en est la preuve irréfutable.

Et pourtant, il vit très modestement sous une simple toile de tente, au milieu de ce paradis artistique. Son atelier exposition est en plein air, il n'y a pas de raison qu'il jouisse égoïstement d'un confort personnel. C'est en tout cas la réponse qu'il fournit à ses hôtes, avec une sincérité indéniable. Chaque sculpture a une âme, dont il refuse de s'éloigner pour ne pas les froisser. Si ce n'est pas de la foi, qu'est-ce que cela peut-il bien être ? De découverte en ébahissement, Élodie a bien du mal à maîtriser ses pulsions. Si elle ne se retenait pas, elle achèterait tout ce qu’elle découvre. « Je veux ci... Je veux ça... Ô… Et ça alors c'est magnifique »...

Heureusement, Willy intervient de manière méthodique et déterminée, pour freiner cet onéreux engouement. C'est plus fort qu'elle. Que ce soit en offrant des friandises aux enfants, en achetant n'importe quoi aux vendeurs ambulants, ou désirant acquérir la totalité des œuvres exposées, elle brûle d'envie de faire plaisir. Willy achète naturellement quelques pièces, les offrant avec tout son amour à sa petite Élodie. L'heure tourne hélas et s'ils veulent accomplir en totalité la balade prévue, mieux vaut prendre congé. À regret, le couple salue l'artiste et reprend la route. Un court instant muette, admirant chaque figurine sous tous les angles, elle continue de rêver. Elle se retourne une bonne dizaine de fois, pour voir ce petit musée disparaître à l’horizon. Silencieuse, elle s’enferme dans sa petite tour d’ivoire. Cette petite pause enrichissante lui procure les frissons d'un délire sublime. Selon toute probabilité, elle n'a pas le plus petit désir de changer sa façon d'être :

– Élodie : C'est absolument génial de rencontrer des gens comme ça... C'est réconfortant tu ne peux pas savoir... Dommage que son talent ne soit pas reconnu en Occident... Je suis certaine qu’il en ferait trembler plus d'un... Quand je pense que certains artistes en Suisse se font mousser en faisant n'importe quoi... Et qui prennent la grosse tête... J'en frémis de honte...

– Willy : Parce que tu crois qu'en France ce n'est pas la même chose ?... Je dirais même que c'est pire qu'à Genève... Non seulement la plupart se prennent pour des héros... Jouissant égoïstement de leur notoriété... Mais le drame, c'est qu'ils sont bons à rien... Quand on voit le niveau des valeurs actuelles dans la chanson, le cinéma, le théâtre et tout le reste, on a de quoi pleurer sur notre patrimoine historique et culturel !... Mais ça rapporte du fric aux spéculateurs !...

Quand elle pense à certains guignols qui se prétendent artistes en Occident, elle en éprouve quelques frissons de honte. Sans talent, ils parviennent à se hisser aux sommets les plus en vue, simplement parce qu’ils ont des « Relations ». Willy va même plus loin, en mettant en exergue leur absence de dignité et d’honneur. Ils se servent en effet, selon lui, de leur anatomie pour parvenir à leurs fins ! Autrement dit, pour compenser leur absence de valeur, ils se vendent au premier débile venu. Le sculpteur qu’elle vient de rencontrer, n’aurait aucun mal à faire sa place au soleil ! Sans pour autant exhiber la rondeur de ses fesses. Willy n’est pas le dernier à s’insurger contre ces pratiques, qui peu à peu, dénaturent l’essence même des valeurs artistiques. Mieux vaut écourter cette conversation. Willy se révolte et s'insurge assez rapidement, quand il compare les valeurs potentielles de son pays, par rapport à Dakar. Depuis bientôt trois ans qu'il est ici, il ne cesse de s'enrichir et de s'émouvoir. Jamais, il n'étanchera totalement cette soif de culture. Ce brusque épanchement d'invectives en est la preuve. La présence d’Élodie à ses côtés, le conforte et le rassure à ce niveau. Il n'avait jamais eu l'occasion de donner libre court à sa passion pour l'art, avant de la connaître.

C'est sans doute pour cette raison qu'il se montre aussi agressif, envers celles et ceux qu'il juge sans valeur. Ils n'ont qu'à venir ici, pour découvrir la noblesse et la pureté, dit-il en conclusion. Élodie acquiesce et préfère trouver un gros câlin contre son épaule, plutôt qu'envenimer la conversation. Elle commence à le connaître et sait pertinemment qu'il s'enflamme et se calme, tout aussi rapidement.

Elle se laisse bercer par cette douce balade, on ne peut plus grisante. Comme prévu initialement, après une visite assez précise et détaillée du littoral, le couple s'arrête à Soumbedioune. Pour rien au monde, Willy n'aurait privé Élodie du spectacle grandiose offert par les « Lébous ». Pêcheurs émérites et intrépides, vendant leurs poissons aux habitants à la Médina.

Pour les touristes, c'est un lieu privilégié pour s'adonner aux joies du marchandage ; en même temps que la certitude d'acheter des produits frais. Rien ne manque. Atmosphère de kermesse, brouhaha indescriptible, le tout enrobé dans les senteurs caractéristiques d'un marché aux poissons.

Au-delà de cette ambiance de fête, les dures contraintes de la réalité imposent aux pêcheurs, un aspect de la vie moins réjouissant. En les regardant de plus près, Élodie remarque qu'ils ne se font aucun cadeau entre eux. C'est à celui qui sera le plus rapide, ou le plus malin, pour vendre le fruit de sa pêche. Bien que les propos échangés soient vifs et acerbes, la haine et la méchanceté sont exclues. En attendant, les moins dégourdis essuient les plâtres et se contentent d'attendre sagement dans leur coin. Aujourd'hui malchanceux, demain plus heureux dans leurs tentatives, ils savent attendre et se résigner. Ce qu'il y a de spectaculaire quand même, c'est de voir que certains de ces pêcheurs, « Évincés » des étales, viennent aider ceux qui ont eu la chance d'y parvenir.

Nouvelles palabres, éclats de voix garantis, et voilà les compères réunis face aux clients. À l'image du héros légendaire que fût Dial Diop, les habitants de cette partie de Dakar affichent en permanence, une volonté farouche et une détermination totale. Solidarité, fraternité, sont une fois de plus valorisées et adulées. Ce qui signifie que la région renferme en vérité, beaucoup plus qu'une simple apparence de site ordinaire touristique.

Une âme authentique unit tous les habitants. Si ce n'était l'odeur assez forte qui entoure le marché, Élodie resterait volontiers des heures entières. Il faudra qu'elle s'y habitue. Pour le moment, elle ne tient pas à prolonger davantage ce premier contact en tous points bénéfique. En quelques minutes, elle vient d'apprendre à jauger toute l'étendue de la misère écrasant les Sénégalais.

D'un autre côté, elle a pu évaluer avec quelle habileté, ils parviennent à se maintenir en vie. Les turbulences du quotidien, enveloppées des senteurs nostalgiques du passé, sont omniprésentes. Le tout, bariolé aux couleurs et senteurs mystiques d’une contrée sauvage. Tels sont les paramètres, qui résument assez bien Dakar et sa région. Plus elle progresse dans son apprentissage sur la vie de tous les jours, plus elle conforte son désir de vivre définitivement en terre Sénégalaise.

Elle se sent bien, parfaitement intégrée. À l’instar de cette population, elle comprend mieux l’importance de vivre au présent, sans se soucier de ce que hier n’a pas offert. Encore moins, de ce que demain est susceptible de laisser prévoir. Presque à regret pourtant, elle s’agrippe à Willy comme pour le remercier, de tout ce qu’il vient de lui enseigner. Quittant Soumbedioune, le couple reprend la direction de la capitale. Quelques kilomètres plus loin, ils ont l'impression de découvrir le paradis. Le calme, la verdure, l'azur enjôleur, tout les incite à marquer une pause. Petit arrêt obligatoire, qui permet aux amoureux de s'étendre un instant.

Savourant comme il se doit les bienfaits d'une quiétude absolue, Élodie écoute attentivement Willy. Une fois encore, il narre avec beaucoup d'amour l'histoire de la presqu'île du Cap Vert, qui s'étend à leurs pieds. Encore un de ces lieux mystiques, dont Dakar peut être fière. La sensibilité des propos, la douceur du soleil et la féerie du paysage, il n'en faut pas davantage à Élodie pour glousser de plaisir. Pour mieux profiter encore de ces minutes de rêve, elle s'allonge perpendiculairement à Willy, posant sa tête sur son ventre, enveloppant délicatement sa taille :

– Élodie : Tu es merveilleux mon chéri... Tu ne peux pas savoir le plaisir que tu me procures en me parlant ainsi de ce pays merveilleux... Tu le racontes si bien... Je resterais des heures à t’écouter, en fermant les yeux pour en savourer les senteurs… Ton cœur parle autant que ta bouche... Et le soleil qui s'en dégage fait scintiller tes yeux... En t'écoutant, j'ai l'impression que tu es né ici... C'est vrai mon Poussin !... Même en trois ans, je doute de parvenir à ton niveau de connaissances...

La poésie de cette phrase, chavire totalement Willy. Ému, il lui caresse le visage en lui souriant tendrement. L'aparté relatif à sa naissance éventuelle à Dakar, éveille en lui quelques souvenirs. Il ne peut s'empêcher de les communiquer à sa fiancée. C'est l'instant ou jamais, de cimenter définitivement leurs projets. En quelques heures, Élodie a franchi les derniers obstacles et sans la moindre retenue, partage l'engouement de son fiancé. Après une profonde expiration, il entame une des nombreuses anecdotes jalonnant son parcours, depuis son arrivée au Sénégal :

– Willy : Qui sait ?... C'est une chose qui m'est venue plusieurs fois à l'esprit... Et je suis parfaitement convaincu que dans une de mes vies antérieures, je devais être Sénégalais... Après tout ce qui m'est arrivé, je suis sûr d'avoir vécu ici... Tout a commencé le jour de mon arrivée à Dakar... Jamais je n'oublierai ce message... Sitôt débarqué de l'avion, dans l'état de stress que tu connais... Il s'est produit un événement extraordinaire... Mes amis Sénégalais m'attendaient... Dès que j'ai posé les pieds sur le sol, quittant la passerelle, il s'est mis à tomber des trombes d'eau... Tu imagines le bonheur de mes amis, flattés et ravis... C'est un signe de fertilité et de fécondité paraît-il... En tout cas, pour eux c'est un message incontestable du Tout-Puissant... Surtout en dehors de la saison des pluies et après plusieurs mois de sécheresse... Et puis il y eu Gorée... Eh oui mon amour... Une fois de plus... Une de mes amies, médium, m'avait parlé d'une maison blanche... Avec un portail voûté en bois... En face d'une église... C'était plus d'un an avant que je vienne à Dakar... Figure-toi qu'au cours de ma première visite à Gorée... En même temps qu'une violente migraine, les prévisions de la médium devenaient réalité... La maison blanche, le portail voûté en bois... Devant l'église où nous nous sommes embrassés pour la première fois... Le hasard n'a pas sa place j’en suis convaincu... Seul le destin tracé par Dieu peut provoquer de tels moments... Qui étais-je ?... Que pouvais-je bien faire à Dakar et à quelle époque ?... Peu importe à présent... La seule chose qui ait de l'importance c'est que je puisse bâtir mon avenir avec toi...

Plus recueillie que jamais, Élodie boit chaque mot, chaque silence. Le récit est doux et palpitant, émouvant. Elle se blottit plus fort écoutant religieusement la suite des aventures. Depuis son arrivée, il est incontestable qu'il a connu des épisodes romanesques. Six mois après son installation à la Voile d'Or, il s'est fait voler tout son argent dans sa voiture, alors qu'il s'apprêtait à le déposer à la banque. Quinze jours de revenus envolés... disparus ! Le lendemain, grâce aux prières de ses fidèles amis Sénégalais, il gagnait le double à la loterie. Un peu plus tard, au cours d'une partie de pêche en haute mer, il a frôlé la catastrophe. Emporté par une lame, il a été projeté à l'eau. Il était à deux doigts de se faire dévorer par un requin. Son assistant, Sénégalais bien entendu, lui a lancé un « Grigri » ! Efficacité et puissance de cet objet sacré, ou pure coïncidence ? En attendant, le monstre marin a été terrassé par une crise cardiaque !

C’est en tout cas ce qui avait résulté de l’autopsie, pratiquée au dispensaire. Ce qui avait valu quelques boutades à Willy, du style : « C’est Willy qui a mordu le requin » ! En attendant, Willy est en vie et cet épisode il n’est pas prêt de l’oublier. Il s’en est fallu de peu, pour qu’il soit dévoré par le monstre.

Mille péripéties, toutes plus riches les unes que les autres, ont jalonné le parcours de Willy jusqu'à leur rencontre. Et depuis bien entendu, le « Hasard », s'est progressivement estompé de ses pensées, au profit d'une foi authentique. Ce qui explique le pourquoi de ses croyances, envers tous les phénomènes paranormaux, auxquels il est confronté quotidiennement. À ce niveau, les anecdotes ne manquent pas non plus.

Élodie ne s’en lasse pas, bien au contraire. Nul besoin d'exagérer quoi que ce soit. Elle est tellement réceptive, qu'elle frissonne et s'émerveille, au gré des exemples qu'il apporte. Comme cette fillette Occidentale, qui venait d'être piquée sur la plage par un insecte venimeux, elle était presque paralysée. Le poison agissait diaboliquement vite. Elle n'était pas transportable. Jamais, elle n'aurait survécu, sans l'intervention d'un marabout. Quelques impositions avec les mains, une ou deux prières, l'enfant s'est relevée totalement guérie. Dans ce registre, sur les interventions des hommes sacrés, accomplissant quotidiennement des actes aussi incroyables, les prouesses sont toutes plus impressionnantes les unes que les autres.

Miracle ? Surpuissance ? Il devient très dur de discerner le normal du surnaturel avec logique. Dosant parfaitement le degré d'authenticité des actions accomplies, par ceux qui détiennent le pouvoir suprême, elle adhère pleinement aux pensées de Willy. Elle le sait, et en sourit de manière complice, tout n'est pas franchement réel. Il y a une grosse part d'exagération, typique et symptomatique d'un état contemplatif chez Willy. À l'instar des habitants de ce pays, il a tendance à grossir un tantinet ses récits. Ce qui le rend encore plus craquant et adorable. Pour rien au monde, elle ne veut détruire cette fascination en lui. Il n'y a pas, et jamais eu, de fumée sans feu.

Ce qui signifie qu'au-delà des illuminations de l'esprit, les faits concrets et palpables sont indiscutables. L’anecdote du requin cependant, la titille un peu. Un requin peut-il mourir d’un arrêt cardiaque ? Après tout, pourquoi pas ! N’empêche qu’il est en vie et c’est de loin le plus important. Elle n’a pas fini de s’émerveiller en l’écoutant narrer ses aventures. C'est pour cette raison qu'elle joue le jeu de son compagnon :

– Élodie : C'est impressionnant tout ça... Si c'était quelqu'un d'autre que toi qui me raconte tout ça mon amour... Je n'en croirais que la moitié... Et encore... Dire qu'il existe encore des naïfs pour occulter de telles forces spirituelles !... Continue mon Poussin... Tu ne peux pas savoir le bien que cela me procure...

Elle est comblée. Oubliant ses préjugés, elle attend qu'il lui procure encore et toujours plus de frissons. En ce qui concerne les naïfs, elle a raison. Les cas de guérisons spectaculaires ne manquent pas. Il est navrant d'opposer à ces forces mystiques, l'éthique et les doctrines des lois conventionnelles. Le charme au moins dans un pays comme le Sénégal, c'est de voir à quel point, ces énergies mythiques sont vénérées et adulées. Respectées avant tout, elles sont autant redoutées sous tous leurs aspects.

S'il est permis de plaisanter sur n'importe quel sujet, chahuter le laxisme ambiant et se moquer de tout, il est par contre interdit de bafouer leur croyance en Dieu. C'est leur unique moyen de communiquer avec leurs ancêtres. Ce niveau d’adulation, elle l’avait rencontré en Thaïlande, où le peuple est en admiration devant le roi. Ils tolèrent et acceptent avec bonne humeur, les inepties Occidentales à leur encontre. Ils ne sont pas dupes pour autant, ça, il convient de le souligner. C'est sans doute pour cette raison, qu'ils développent avec une telle facilité, les débordements à tous niveaux. Mais ils sont intransigeants vis-à-vis de la foi. Les habitants ne tolèrent aucun écart à ce sujet et deviennent même agressifs, si les limites sont dépassées. Élodie comprend mieux le pouvoir des prières. Elle analyse avec plus de réalisme, l'immensité de l'impact des tabous et autres légendes, dans le cœur et l'esprit des Sénégalais.

Dans un pays qui offre son amour par vocation, qui consacre à la foi une adoration sans borne, l'incidence de la spiritualité sur la vie de chaque jour se dévoile indiscutablement. Elle comprend mieux dans ce cas, le pourquoi de cette apparente désinvolture face à la misère. L'humilité, l'oubli de soi par rapport à Dieu, permettent aux habitants d'aborder l'existence avec sérénité. Il y a une question néanmoins, qui picote Élodie et elle ne peut résister à la tentation de la poser :

– Élodie : Dis-moi Poussin... Qu'est-ce que tu penses, toi... De la répartition absolue du pouvoir Divin... Ne penses-tu pas qu'il y a à boire et à manger ?... Je veux bien admettre et partager la pureté de la foi mais... J'ai peur qu'il y ait quelques exagérations de la part de certaines personnes...

– Willy : Si tu fais allusion aux faux marabouts qui écument l'Occident... Je partage entièrement ton scepticisme... Leur seul désir c'est de s'enrichir au détriment des paumés qui leur vouent une adoration sans limite... Ils ont certes, un pouvoir authentique... Mais les vrais marabouts ne quittent jamais leur pays... Les Sénégalais eux-mêmes sont d'ailleurs très durs, à l'égard de ces faux ambassadeurs mais véritables escrocs...

En quelques secondes, Willy dissipe les craintes et les idées reçues de son Élodie. Le fameux pouvoir des marabouts n'est pas une simple légende et encore moins une hérésie ! Bien des situations inextricables en Occident, sont ici parfaitement cohérentes et réalistes. Le doute, la crainte et la peur de l'avenir, le manque de confiance en soi, ne sont-ils pas des paramètres destructeurs ? En éliminant les mauvais « Sorts », que chacun est à même de s'infliger, et en se rapprochant un tant soit peu de la foi, il devient parfaitement aisé d'éliminer les facteurs nuisibles. L'influence de la pensée négative, altère et annihile au fil du temps, les caractères les plus aguerris. L'individu, confronté à cette aliénation de la volonté, devient une proie facile pour les spéculateurs en tous genres. L'imagination galopante, et la naïveté des faibles gens, favorisent le développement des arnaques. Au bord du gouffre, après avoir perdu tous ses appuis et ses repères, l'être humain est prêt à tout, pour sortir de son ghetto. C'est dans ces cas-là, qu'il fait preuve d'un pouvoir imaginaire inouï, et d'une volonté farouche pour vaincre l'adversité. Le fruit est mûr, les faux marabouts n'ont plus qu'à le cueillir et le presser au maximum.

Mais les usurpateurs ne sont-ils pas installés en Europe ? La conversation aboutit inéluctablement sur les sectes, qui prolifèrent et deviennent de plus en plus puissantes. Mais les Sénégalais veillent au grain. Ils sont les premiers à dénigrer, voire excommunier un des leurs, s’il est reconnu coupable de pratiques illicites. Pour ce qui se passe en Occident, il ne leur appartient pas d’y apporter le moindre crédit. Après tout, ils ont raison de dire que les Européens sont assez grands, pour gérer eux-mêmes les conflits avec les faux marabouts !

Willy, dans son raisonnement, fait preuve d'une lucidité formidable. Avec des mots simples, il parvient à rendre crédibles les théories les plus ardues. En fait, tout devient limpide après cette petite série d'explications. Les Occidentaux venant en Afrique, sont fascinés par le pouvoir réel et surnaturel de la majorité des habitants. Quoi de plus logique, de retour chez eux, que de craindre les marabouts businessmen ?

Si pour Willy, tout ceci n'est pas à prendre au premier degré, pour Élodie, s'est tout le contraire. Fascinée autant que terrorisée par tous ces mystères, elle dissimule très mal son angoisse. Willy étant tellement précis dans les détails, entourant certaines cérémonies, qu'elle en frémit des pieds à la tête. Plus elle a peur, plus elle se blottit contre lui, en le serrant de plus en plus fort. Prétexte ? À en juger la chair de poule qui lui recouvre le corps tout entier, il réalise qu'il vaut mieux mettre un terme à ces descriptions pour les moins intrigantes. La pauvre Élodie en ce moment, navigue entre ciel et mer, en pleine tourmente. Visiblement, tout se mélange dans son esprit. Ses yeux, grands ouverts, traduisent très bien son mal-être intérieur. Raisonnable et pragmatique, Willy tente de sortir Élodie de sa torpeur. Ils s'allongent alors, enlacés et silencieux. Le clapotis des vagues, le murmure du silence enveloppant le couple, conduisent les amoureux à l'extase. Hélas, le temps passe trop vite. La balade n'est pas encore terminée et même à Dakar, les journées n'ont pas plus de vingt-quatre heures. Ce qui signifie, assez durement tout de même, qu'il faut mettre un terme à cette douceur complice :

– Willy : Je crois qu'il est temps de reprendre la route ma chérie... Nous avons encore un bon petit bout de chemin à faire avant d'arriver au plateau des Mamelles... Allez ma puce... Un petit effort madame Terna...

– Élodie : On est si bien ici... On ne peut pas remettre la fin de la balade à plus tard ?...

Plus chatte et câline, Élodie essaie de prolonger quelques instants encore, ces instants merveilleux. S'étirant de toutes ses forces, elle hésite avant de se lever. Le paysage, idyllique à souhait... Les tendres câlins enveloppant leurs ébats, rien ne lui donne envie de quitter prématurément ce paradis. Mais il le faut bien hélas. Ondulant telle une anguille, elle attend comme il se doit que Willy vienne la taquiner. Ne serait-ce que pour prolonger quelques minutes encore, la volupté de ces prémices amoureuses.

La vie ne serait-elle pas plus belle, si elle n'était faite que d'instants délicieux comme ceux qu'ils viennent de partager ? Oui, c'est plus que certain. Mais la réalité du devoir qui appelle, exige une vision moins romantique et surtout, plus rationaliste. Néanmoins, Willy se prête de bonne grâce aux derniers caprices de sa douce amie. Il n'y a pas le feu, et encore moins de bébé qui pleure à la maison. Autant, dans ces conditions, ponctuer comme il convient ce premier tête-à-tête campagnard. Chatouilles par ci, bisous par là, rien de tel pour exciter les esprits... et les corps en braise ! Raisonnable à son tour, elle daigne enfin suivre Willy jusqu'à la voiture. Très galamment, il referme la portière d’Élodie avant de s'installer au volant. Ravie, comblée, enchantée, les qualificatifs manquent pour traduire le bien-être de la Princesse. Lentement, la voiture s'éloigne de cet endroit paradisiaque. Une chose est certaine, Élodie est cette fois totalement investie dans sa vie Sénégalaise.

Oubliant les doux moments de rêve qu'elle vient de vivre, elle se laisse emporter au paroxysme du bonheur, à chaque regard scrutant cet horizon magique. Tout défile autour d'elle et ce ballet féerique animé par des fées imaginaires, la transporte au firmament de la délectation. Elle est si bien, si détendue, qu'elle reparle inconsciemment des phénomènes paranormaux dont Willy l'a galvanisée juste avant. Il faudra bien qu'elle s'y habitue, et qu'elle apprenne à en doser les effets. Ce qui en soi, est un signe encourageant.

*

*   *

Après quelques minutes de route, le décor devient plus sobre et un peu moins accueillant. Plus de maison, une végétation quasi inexistante, de quoi l'affoler un tant soit peu. Mais elle se garde bien, de manifester prématurément son étonnement. Aveuglément, elle fait confiance à Willy qui de son côté, ne paraît pas choqué outre mesure en traversant ce mini-désert :

– Willy : Rassure-toi Bibiche... Si j'en juge ta frimousse, tu commences à te poser des questions n'est-ce pas ?... Quand je te disais l'autre jour, que tout était à faire ici... Tu réalises en voyant cette zone désertique, à quel point le travail ne manquera pas...

– Élodie : Mais… Je ne m'inquiète pas mon Poussin... Je suis consciente qu'en s'enfonçant à l'intérieur des terres, le panorama n'est pas celui du littoral... Mais... Pour être franche c'est vrai, jamais je n'accepterai de venir vivre ici... Isolée je veux bien, mais... À ce point non merci !...

Volontairement, Willy emprunte une voie parallèle à la route nationale. Après ce qu'elle vient de lui dire, il devient urgent d'improviser. Si d'emblée, elle n'est pas séduite par le site du plateau des Mamelles, adieu tous les projets. S'enfonçant progressivement dans une nature hostile et sauvage, la voiture est très vite encerclée de mille herbes hautes et disgracieuses. Dieu merci, le véhicule, soumis à des contorsions spectaculaires, émet des grincements dignes des grands films à suspens. À en juger le visage de la passagère, crispée sur son siège, le paysage est pour le moins infâme. Pour lui, c'est le meilleur moyen pour qu'elle puisse, en arrivant sur le plateau, éprouver l'agréable sensation de mieux être.

Misant sur cet habile subterfuge, il décide de lui faire subir ce test grandeur nature. Il veut absolument provoquer un déclic dans le cœur de sa bien-aimée, quand ils arriveront là où ils ont prévu de s'installer. C'est uniquement pour ça qu'il lui impose cette épreuve un peu rude certes, mais bénéfique. Le chemin défoncé, chaotique à souhait, contribue à peaufiner le plan établi. Au milieu des ronces, de la poussière, sans autre horizon qu'une vaste étendue de terre rougeâtre et desséchée, l'image latente se fixe progressivement dans l'esprit d’Élodie.

Cette fois, le moment est venu d'arrêter de tourner en rond. Avant que la pauvre Élodie ne soit totalement écœurée, Willy abandonne la piste et reprend la route principale. Il la rassure très vite au sujet des projets qui lui tiennent tant à cœur. Pas question naturellement, de s'installer au milieu de cette jungle !

Ce qu’Élodie ignore, et qu'il lui avouera sans doute plus tard, c'est qu'ils viennent d'effectuer une balade en circuit fermé sur le terrain militaire ! Il se sent un peu honteux d'avoir abusé de sa confiance, mais il le sait à présent, elle sera emballée en arrivant sur le plateau des Mamelles. Du moins, c'est ce qu'il espère. En quelques secondes, alors qu'elle recouvre son sourire et son bien être, les voilà à proximité de leur future propriété. C'est en tout cas, ce qu'ils se sont mis en tête ! N'allons pas jusqu'à dire qu’Élodie soit déçue... Mais... Emballée, ce serait présomptueux de l'affirmer ! Elle est, c'est certain, vraiment soulagée de terminer son baroud d'honneur dans les ronces. Et à ce titre, elle rend grâce au profil plus accueillant offert par le plateau des Mamelles ; mais sans plus. On est loin de l'enthousiasme délirant, auquel Willy était en droit de s'attendre. Petit pincement au cœur pour lui, qui espérait un engouement plus marqué chez Élodie. Visiblement, elle continue d'attendre encore mieux ! Elle n'espère pas retrouver le charme et la beauté du parc autour de son appartement, mais tout de même.

Elle ne renâcle pas à émettre un tas de réserves, sur les lieux un peu trop sectaires à son goût. Il ne fait aucune remarque, sachant ce qu'on peut éprouver en arrivant d'Europe. Il a connu pareil dépaysement et ne lui en veut pas outre mesure. Elle n'a peut-être pas subi avec assez de force, l'épreuve de tout à l'heure ? Willy n'a pas dit son dernier mot.

Arrivant à hauteur d'un chemin de traverse, qui pourrait être considéré comme un raccourci, il y pénètre à fond la caisse ! Ils empruntent ce sentier à une allure folle. Encore plus caillouteux et buriné par les intempéries, les ornières et les nids de poule sont autant de pièges, dans lesquels le pilote adore tomber. La voiture fait des bonds et ricoche d'une bosse à l'autre. Élodie, secouée comme un prunier, est plus en train de recommander son âme à Dieu, que d'établir un plan d'avenir. Heureusement que le trajet est bref. Elle est en train de changer de couleur toutes les secondes. Calmement, Willy la sort de ses torpeurs touristiques :

– Willy : Nous arrivons ma chérie... Je sais... Ce n'est pas le Pérou... Mais avec du temps et de la patiente, nous transformerons cet endroit en véritable paradis terrestre...

– Élodie : C'est sauvage par ici... Ouf !... Enfin un terrain plus sociable pour mes pauvres fesses... Tu es sûr de vouloir habiter là ?... Il n'y a pas la moindre habitation à des centaines de mètres... En dehors de ces quelques cabanes... Visiblement désaffectées... Pour être tranquille, c'est vraiment tranquille... On ne sera pas dérangés par les voisins !!!

Le moins qu’elle puisse avouer, ce sont des réserves assez précises quant à ses réelles possibilités d’acceptation. Et de deux, pour la seconde fois, en dépit de ses efforts acharnés, Willy essuie un cinglant revers. Pas un regard, pas un sourire, aucune trace d'émotion sur le visage de sa future épouse. La déception est totale. Lui qui a la répartie facile, est en panne de dialogue. Il est clair et indéniable, qu'elle n'a pas ressenti le moindre émoi, en arrivant sur le plateau. Il ne peut pas tricher, et exprime assez nettement sa déception. Il espérait tellement la voir hurler son bonheur, qu'il en devient triste et aigri. Comme un enfant, qui vient de perdre un jouet, il contient difficilement son chagrin. Il laisse son regard se promener sur cet horizon anonyme, qui ne sera sans doute jamais, le témoin de cette aventure à laquelle il s'était préparé.

Tout se dérobe et s'amenuise dans son esprit. Le château vient de s'écrouler, avant même d'avoir été construit. Élodie n'insiste pas davantage. Elle remarque l'émotion éprouvée par Willy, après cette petite boutade. Elle réalise à quel point il doit être déçu de la sentir frustrée. Un peu comme si quelque chose venait de se ternir dans son cœur. Ses espoirs vont-ils être anéantis ? Pas le moins du monde heureusement. Discrètement, elle redresse la situation :

– Élodie : Remarque... En y regardant de plus près... C'est vrai que cet endroit est fabuleux... Plein de tendresse... De romantisme et de poésie... Je te demande pardon mon amour... Il faut me laisser le temps de quitter mon manteau d'Occidentale... Je suis tout à fait sûre que nous serons le couple le plus heureux de la terre ici...

C’est vrai qu’en y regardant de plus près... L'endroit n’est pas dénué de charme, de tendresse, et de romantisme. Ponctuant sa phrase par un petit bisou sur la joue de son fiancé, Élodie s'investit à fond dans cette idée de construire leur vie ici, à l'abri de tous les regards. Sans transition, elle passe de l'indifférence à une réelle euphorie. Ce qui est suffisant pour redonner à Willy, le sourire et la bonne humeur. Il n'est pas dupe non plus. Il réalise qu’Élodie est loin d'être aussi sincère qu'elle veut bien le laisser paraître. Mais l'effort qu'elle fait, est louable et mérite d'être valorisé comme il convient. Il immobilise son véhicule, à quelques mètres seulement d'une maison abandonnée. Le couple descend et main dans la main, arpente les sentiers bordant l'habitation.

Retirée de la route, la propriété offre à première vue des possibilités énormes. Le calme et la tranquillité, lui confèrent une sérénité indéniable, qu’Élodie apprécie au plus haut point. Avec tous les aménagements indispensables, elle pourra dans quelques temps, c'est vrai, devenir un endroit tout à fait charmant. Elle abandonne volontiers ses préjugés initiaux, au profit d'un enthousiasme plus adapté. Accrochée aux bras de son petit Willy, elle se remémore en secret la conversation qu'ils avaient eue à la Voile d'Or au sujet de l'agence ; hôtel, magasins, étales etc.

L'endroit est désert pour le moment, qu'à cela ne tienne. Ils ne sont fainéants ni l'un ni l'autre. Avec beaucoup d'amour et de la volonté, ils surmonteront les pires obstacles. Très vite, le rêve efface l'amère impression de solitude. Pour la première fois de sa vie sans doute, Élodie rejoint avec délice son tendre Willy, sur leur nuage des pensées futuristes. Il n'en fallait guère plus pour permettre aux tourtereaux, d'établir l'ébauche d'un plan d'ensemble. Dans leurs cœurs autant que leurs yeux, scintille la flamme de la passion et de l'impatience. Loin de toute attente, c’est Élodie qui fait preuve d’une imagination fertile.

Tournant en rond sur elle-même, du bout du doigt elle désigne tel ou tel emplacement, avec ce qu’elle y voit déjà. Ici, l'hôtel occupera une place de choix ; là-bas, elle voit très bien le restaurant ; juste à côté, une agence de voyage ; plus près de la maison, les petits étales. Subjuguée de se découvrir autant de possibilités créatrices, Élodie se laisse emporter par sa fantaisie. En quelques minutes, la propriété s'illumine et brille de tous ses feux. Willy rejoint sa fiancée au sommet de son délire. L'aspect vétuste des lieux, se métamorphose en somptueux tableau animé, mirant ses couleurs chatoyantes. Plus ils rêvent à voix haute, plus ils éprouvent la sensation d'être déjà installés. Certes, les travaux ne manquent pas ! Ils sont tellement grisés par leurs projets, qu'ils en oublient tout simplement l'essentiel. Pour eux, il ne peut pas en être autrement.

La question de savoir si oui ou non ils pourront acquérir la propriété, ne se pose même pas. Depuis que Willy est à Dakar, cette parcelle militaire est restée identique, c'est-à-dire à l'état de friches. Abandonnée, livrée injustement aux dégradations d'origine climatique ou humaine, la maison ne cesse de tomber en ruine. C'est l'occasion de lui redonner un aspect plus accueillant. Heureux et fous, Élodie et Willy parcourent chaque recoin. La jeune femme ne fait plus semblant. Elle laisse échapper, en même temps que sa joie, son adhésion totale au projet :

– Élodie : Elle est vraiment magnifique mon chéri... On va s'en occuper sérieusement dès demain... Ce serait dommage de ne rien faire pour la sauver... Je l'imagine déjà... Entourée de fleurs... Belle et accueillante... Tu ne peux pas savoir combien j'ai hâte d'y habiter à présent... Au fait... As-tu songé à donner un nom à notre future entreprise ?...

– Willy : Pas encore ma chérie. Mais... D'ici à ce que nous ayons tout visité, nous en trouverons bien un non ?...

Tout s’embellit dans l’esprit d’Élodie. Les murs, sales et délabrés, se recouvrent soudain de plantes et de fleurs multicolores. Le parterre de ronces, devient à son tour une allée ombragée et verdoyante. Elle éprouve une brusque impatience d’y habiter. Aux abords de la maison, la mauvaise herbe atteint des hauteurs incroyables. Leur progression est quelque peu ralentie, mais la détermination n'est pas freinée pour autant. Dans chaque coin, c'est un déferlement d'onomatopées qui surgissent, dans la bouche et les yeux de la Princesse. Chacun à leur niveau, ils élaborent en secret les tâches qui leur incomberont. L'homme est préoccupé par les questions pratiques, tandis que la femme plus réaliste, est plongée dans ses projets de décoration. Si pour Élodie, l'aspect technique des travaux de rénovation relève de la pure science fiction, pour Willy, c'est une source intarissable d'imagination. Incontestablement, il possède un pouvoir de visualisation très pointu. Et une facilité déconcertante à transmettre ce qu'il est en train de bâtir dans sa tête. Élodie n'a aucun mal à le suivre.

Ici, une terrasse entourée de palmiers... Avec un large escalier qui descendra jusqu'au potager... Là, un puits, indispensable et même vital dans cette contrée... À chaque pas, c'est un déluge constant d'idées, toutes plus prometteuses les unes que les autres. Avec une incroyable aisance, il fait naître à chaque emplacement en friche pour le moment, un projet tellement vivant, qu’il suffit de fermer les yeux pour le découvrir. À l'intérieur comme à l'extérieur, rien n'est négligé.

Le couple est très à l'aise. La masse d'efforts à fournir, pour parvenir à ce qu'ils sont en train de créer en imagination, ne les effraie nullement. Cela aurait même tendance à les stimuler. Le plus important, c'est qu'ils soient sur la même longueur d'onde à tous niveaux. L'absence d'excentricité, ou de projet farfelu, est la preuve de cette harmonie indispensable au sein de laquelle, ils puisent une énergie débordante. Face à la multiplicité des problèmes, inhérents à l'agencement de la propriété, bien des gens auraient baissé les bras.

Eux au contraire, n'en sont que plus stimulés. La balade se poursuit durant de très longues minutes. Très vite, après avoir tourné et retourné au moins dix fois dans tous les sens autour de la maison, l'instant est venu d'aller voir de plus près, l'emplacement de la piste. Bras-dessus bras-dessous, le couple arrive sur le plateau des Mamelles. Vue d’en bas, la maison est encore plus belle. Si pour Élodie, elle fait l'objet d'attention toute particulière, pour Willy, c'est le côté technique qui prime sur le rêve. Pour lui, le logement et ses abords sont importants certes. Mais ce qui l'est bien davantage, c'est le terrain d'aviation. C'est quand même autour de lui, que pourra se construire le projet. La disposition de l'aire d'atterrissage est capitale. Heureusement, le terrain s'y prête admirablement. La surface, l'implantation géographique, tout est là pour conforter et enjoliver la future création. Ils pourraient bien faire atterrir et décoller, un Airbus A 380 ; en rêve bien sûr !

Ils n'en sont pas encore là. L'avion de son ami, fera largement l'affaire ! Le tour du propriétaire se poursuit avec à chaque pas, un émerveillement nouveau. Près de dix mille mètres carrés, s'offrent à eux. Vue imprenable sur la mer, et le soleil couchant. Balayé en permanence par une brise marine, le plateau devient très vite un site privilégié. Pour eux naturellement.

Mais aussi, pour toutes celles et ceux qui, grâce au projet, auront très bientôt une activité professionnelle. Avec l'espace dont ils disposent, ils auront largement de quoi offrir à plus de cinquante personnes, l'opportunité de travailler. En ajoutant le personnel affecté à l'agence, ce sont près de cent Sénégalais qui demain, connaîtront les joies d'une activité lucrative.

L'emplacement est stratégique. Avec un minimum de publicité, ils pourront très vite occuper tout ce petit monde. Plus ils seront autonomes à tous niveaux, plus les touristes auront de quoi assouvir leurs désirs. C'est pour cette raison que le couple essaie de prévoir le maximum de boutiques et de lieux de détente. Hôtel, restaurant, piscine, terrain de sports, boutiques de cadeaux... Chaque entité a déjà sa parcelle réservée.

La sécurité ne sera pas négligée pour autant, bien au contraire. Le plateau surplombe l'océan de plus de trente mètres. Un mur sera donc érigé sur tout le périmètre, délimitant le terrain côté mer. Qui dit touristes, implique forcément un nombre important d’enfants. Sans surveillance, livrés à eux-mêmes, s’ils ne sont pas protégés par une enceinte, des drames atroces risquent bien de ternir la sérénité de l’entreprise. Mieux vaut prévenir que guérir. D’autant qu’à cet endroit du plateau, la falaise est abrupte et distante d’environ cent mètres des rochers en contrebas. Willy envisage même d'élaborer une plate-forme panoramique, à l'extrémité sud du terrain. Le spectacle à cet endroit est tout simplement fabuleux. Ce qui oblige les amoureux à venir très près du précipice. Plus ils s’approchent du bord de la falaise, plus le vent leur caresse le visage. Ici, les rafales sont très puissantes. Mêlées aux embruns qui remontent en permanence, ces caresses rafraîchissantes sont toutes divines.

Élodie n’a aucun mal à adhérer au projet de Willy, de construire un mur d’enceinte. Pas très rassurée, à quelques mètres seulement du bord du ravin, elle se cramponne à Willy. Elle aurait envie de s’arrêter là, mais préfère surmonter sa peur. En voyant au loin l’écume des vagues sur la mer, enveloppée d’un halo de brume, elle imagine avec torpeur une chute accidentelle. En s'approchant du bord de la falaise, Élodie ne peut s'empêcher de frémir :

– Élodie : Eh bien dis donc !... Il n'a pas intérêt à louper la piste ton copain... Sinon... Quel plongeon !... À propos... Comment est-ce qu'il s'appelle déjà ?...

– Willy : Mussa !... Rassure-toi Bibiche... C'est le meilleur pilote Sénégalais que je connaisse... En vingt ans de métier, il n'a pas eu le plus petit accident... C'est un as... Tu verras... Dis-moi... Tu veux bien qu'on l'invite au mariage ?...

Leur enthousiasme est débordant. Du haut de la falaise, ils se perdent à tour de rôle ou en commun dans les rêves les plus intimes. Main dans la main, joue contre joue, tendrement enlacés ou en train de se courir après, chaque seconde qui passe est une essence de bonheur. Ils se délectent de son parfum enivrant. Loin de tout et de tous, ils s'abandonnent sans retenue aux fastes de ce ravissement grandissant.

    Le passé est très loin derrière eux. Dieu les prive de l'essentiel, en ce qui concerne la famille qu'ils ne peuvent pas fonder ? Qu'à cela ne tienne. Les épreuves, si cruelles soient-elles, sont toujours bénéfiques... (Suite sur le livre)

 

Cet extrait représente environ 30 pages, sur les 117 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

Chapitre 1  /  Chapitre 2  /  Chapitre 3

Accueil Terna 1

Accueil  /  Passion Artistique  /  Principaux Romans  /  Poésie

Souvenirs de scène  /  Poésie à la carte  /  Figuration  /  Rose d'Or 86

 

PLAN DU SITE