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 « « Consécration de l’Amour » »

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    Le premier dimanche arrive enfin. Avec tout ce que l'on peut imaginer de formidable pour le couple qui, depuis sa rencontre, ne se quitte plus ; sauf pour dormir bien entendu. Respectant sans doute les règles protocolaires, ils en sont toujours au stade des préliminaires. Contrairement à ce que l'on aurait pu imaginer, en les abandonnant sur le bateau de pêche, rien ne s'est passé. Certes, le tutoiement s'est instauré, mais pour ce qui concerne l'approche physique dans leur relation, ils en sont encore aux balbutiements. Graduellement, la pression augmente en même temps que le désir, ce qui laisse augurer d'une suite beaucoup plus sérieuse et authentique entre eux.

Selon toutes vraisemblances, l'aventure banale et sans lendemain, ne les passionne pas. Ils semblent vouloir opter pour une relation absolue et sans faille. Ils prennent le temps de se connaître, de s'étudier, pour mieux apprécier l'instant magique où ils se blottiront tendrement l'un contre l'autre, s'abandonnant pleinement sans retenue.

Ce moment divin s'il en est, tardera-t-il à venir ?  À en juger la physionomie compatissante de Willy, la question ne se pose pas, sans le préoccuper exagérément. Cette abstinence relative, est bénéfique à tous points de vue. Non seulement elle conforte un désir ardent, mais en plus, elle lui permet d’en détecter l’aspect fondamental. La vie à deux, l'amour, l'appartenance de l'un à l'autre, sont les paramètres les plus importants. Il convient de les découvrir, pour les développer et les canaliser. Une sorte de puzzle affectif, que le temps et la patience permettent de réorganiser. S'il manque un élément, jamais, l'image finale ne sera reconstituée. Pierre après pierre, et ceci Willy en prend conscience, il convient de bâtir cet édifice amoureux. Combien de temps va durer la construction ? Un jour, une semaine, un mois ou davantage, peu importe.

Le tout c'est de se conduire normalement, évitant les remous intempestifs. À n'en point douter, le destin n'est pas étranger à cette rencontre. Il serait dommage de tout compromettre, en laissant la passion prendre le pas sur la raison. Pour étayer cette philosophie, Willy compare Élodie aux autres femmes qu'il a fréquentées. C'est la première fois qu'il ne se laisse pas emporter par ses pulsions. Ce qui le conforte dans sa vision d'un état nouveau pour lui.

Prenant son petit déjeuner très tôt le matin, comme il en a l'habitude depuis de longs mois, il attend avec une envie et une volupté certaines l'arrivée d’Élodie. Son impatience n'est pas mise à rude épreuve aujourd'hui, puisque déjà, en se penchant un peu, il l'aperçoit au travers des branchages encore humectés de fraîcheur nocturne. Avec toujours plus de romantisme au fond des yeux et un profond soupir de bien être, il se lève pour venir l'accueillir :

– Willy : Bonjour !... Tu as bien dormi ?... C'est super d'être aussi matinale !...

– Élodie : Bonjour Willy... Tu as une mine resplendissante ce matin... J'ai une faim de loup !...

Après les bisous affectueux traditionnels, Willy accompagne son amie vers la table où les attendent deux copieux petits déjeuners. Voilà cinq jours qu'ils se fréquentent en secret, sans l'avouer à personne. Plus on cherche à masquer la réalité, plus elle crève les yeux c'est bien connu ! Ce qui veut dire que tout le monde à la Voile d'Or, est au courant de cette romance d'amour entre eux. C'est vrai, nul ne peut sans tomber dans l'exagération, affirmer quoi que ce soit. En dehors de tendres bisous, aucun geste, aucune attitude équivoque, n'est jamais relevé. Les spéculations vont bon train, les mises aussi, mais le mystère est bien gardé. Qui saurait dire quand et comment surtout, ils viendront l'un vers l'autre ? Ce matin pourtant, il y a dans l'air quelque chose d'inextricable, qui les pousse au plus profond de leur retranchement. Tous les jours, ils discutent et rient de bon cœur. Leur joie de vivre, émerveille et séduit tout le monde.

Aujourd'hui, c'est presque le calme plat. Les mots s'échangent avec les yeux, comme au premier jour. Les sourires, sont de plus en plus tendres et les cœurs, battent à un rythme effréné. L'atmosphère est grandiose. Ce halo de douceur, les emporte au firmament de la volupté. Sans aucun doute, un événement se prépare et marquera cette journée d'une pierre blanche. Entre deux gorgées de café, ils se perdent dans un tourbillon de pensées lointaines mais précises. Ce qui bien entendu, attise les questions dans l’esprit de Julie et du personnel !

Complétant l'harmonie de ces instants magiques, les mains poursuivent leur ballet capricieux. Lequel éprouve la plus grande passion ? Impossible à dire ! La seule évidence notable, c'est que cette fois, une autre dimension est en train de naître. L’amitié des premiers jours, indéniablement, s’est estompée au profit d’une ampleur beaucoup plus intense. Ils ont pris le temps qu'il fallait, ce qui leur confère le droit d'envisager autre chose à présent. Peut-on en douter en les voyant papillonner et rêvasser de la sorte ?

Hélas, le temps passe trop vite. Ils resteraient bien encore des heures à se baigner dans cet océan de douceur. Les grondements sourds de l'estomac les rappellent à l'ordre. C'est Élodie la première qui rompt ce merveilleux silence. Angélique et câline, elle se propose de préparer les tartines de Willy. Délicatement, elle enlève la tranche de pain des mains de son compagnon, en lui souriant tendrement. Selon toute évidence, elle veut prendre les choses en main :

– Élodie : Laisse-moi faire s'il te plaît... Ce matin c'est moi qui fais tes tartines... Et... Les autres jours aussi si tu veux bien naturellement ?... Je ne voudrais pas t’imposer quoi que ce soit… Tu ne peux pas savoir à quel point j'en ai envie !... Tu sais, il ne faut pas m’en vouloir, mais… J’ai l’impression d’être utile... Tout bêtement !

Joignant les actes aux paroles, elle entreprend de beurrer le pain, avant d'y déposer une épaisse couche de confiture. Willy ne sait plus quoi dire. Le bonheur se lit sur le visage d’Élodie à un point tel, que refuser risquerait de la décevoir fortement. Il se laisse faire docilement, comme un enfant. Pourtant, il y a un petit malaise qui pointe son nez.

Un soupçon de gêne, à peine perceptible, qu’Élodie n'a aucun mal à intercepter. Indifférente, elle poursuit avec entrain son travail. Lui, silencieux, perd lentement son sourire. Serait-il malade ? Pas le moins du monde. Il éprouve, légitimement, une sorte d'inquiétude face à de tels élans de douceur. Il découvre, et c'est aussi une pièce pour son puzzle, cette affection qui lui a toujours manqué. Habitué depuis des années à se débrouiller seul, il est un peu confus de bénéficier d'une telle prévenance. Personne ne s’est jamais occupé de lui ainsi :

– Willy : Tu es vraiment une chic fille tu sais Élodie !... Jamais personne ne s'est occupé de moi comme ça !... J'avoue que j'en ai presque honte...

Cependant, Élodie refuse qu’il l’encense exagérément. Il n’y a aucune honte à avoir, d’apprécier un geste aussi naturel. Alors elle lui conseille de laisser son amour-propre de côté, et manger d’un bon appétit :

– Élodie : Tiens... Mange donc la première au lieu de raconter des sottises !... Ce n'est pas parce que tu as raté une partie de ta vie, que l'autre doit lui ressembler comme deux gouttes d’eau tu ne crois pas ?... Bon appétit...

Logique et imparable. Ému et attendri, il ne sait plus quoi dire. Il regarde tour à tour les tartines, puis le doux visage de cette femme extraordinaire. Elle est un peu choquée pour sa part, de ne pas le voir dévorer ses tranches de pain. Très vite, elle est rassurée. Doté d'une excellente éducation, en dépit de ses airs un peu bourrus, Willy attend qu'elle se soit tartinée une tranche grillée, avant de manger. Là, c'est Élodie qui se trouve éberluée. Il y a belle lurette qu'elle a perdu le goût des bienfaits de la galanterie ! Ce qui ne peut que renforcer son attirance envers son ami. Le spectacle est idyllique. Le minutieux ballet que ses mains décrivent, en étalant le beurre ou la confiture, fascine Willy. Elle est très touchée, mais en même temps, elle prend conscience qu'il a été privé de l'essentiel au gré de ses relations affectives.

Tel un enfant devant un jouet, il est ébahi, émerveillé, par des gestes aussi simples que familiers. Dieu que l'avenir promet d'être câlin ! Ce nouveau silence, complice, est propice aux rêves les plus doux. Il ne peut plus rien dire, n'ose pas violer par des mots inappropriés, la volupté de ce petit tête-à-tête. Il faut même qu’Élodie intervienne, pour le faire redescendre sur terre. Regardant Élodie puis cette appétissante tartine, il finit par craquer.

Ensemble, avec une harmonie et un synchronisme parfaits, ils croquent à pleines dents leur petit déjeuner. Emporté par la gourmandise, il s'empresse de faire trempette. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, la première tranche de pain est avalée. La petite Princesse aussitôt, délaissant la sienne, entreprend de lui en refaire une autre. Le même manège se produit mais cette fois, Willy est un peu moins bloqué. Le silence s'amenuise au fil des minutes. La bonne humeur s'installe et très vite, les éclats de rire jaillissent de nouveau.

Que dire des regards et des soupirs ? Cette partie là de leur bien-être, ils la préservent jalousement. Ils n'en jouissent qu'avec le cœur, sans partage. La tendresse aidant, il propose à Élodie un plan d'activité touristique pour la journée. L’objectif, est la visite de l’île de Gorée

– Willy : Tu sais ce qui serait bien ?... Ce serait d'aller passer la journée à Gorée !... Tu vois, c'est l'île qui se trouve là-bas, derrière nous... Avec un peu de chance on pourra prendre la chaloupe de dix heures... Je vais téléphoner à mon ami Fall pour nous guider... Si tu es d'accord bien entendu !... Mais... rien ne presse !... Il n'est pas encore huit heures et nous avons tout notre temps !... C'est vraiment super ce que tu fais pour moi tu sais... J'en ai presque honte !... C'est tellement nouveau pour moi !... Si on m’avait dit ça, je me serais fâché à l’époque !...

Après une rapide description de ce site enchanteur et plein de nostalgiques souvenirs, il ne peut pas faire autrement que rendre hommage à la gentillesse d’Élodie. C’est vraiment merveilleux ce qu’elle fait pour lui. C’est d’autant plus beau, et Élodie le réalise, que c’est nouveau pour lui. Ce qui naturellement, lui permet de laisser parler sa sensibilité. Il est tellement ému qu'il en a les larmes aux yeux. La fin de sa phrase, confirme ce que supputait Élodie il y a quelques instants. Pour toute réponse, elle lui caresse tendrement la joue, en lui envoyant un petit baiser du bout des lèvres. Elle le sent, elle le voit, il est amoureux d'elle ! Il a sans aucun doute une petite idée derrière la tête.

Son projet de balade sur cette île... Ses regards langoureux... Il est évident qu'il a quelque chose à avouer. Réservée et prudente, elle préfère ne pas approfondir plus que de raison ces premiers symptômes révélateurs d'un amour passionné. Elle reprend son courage à deux mains pour apaiser la faim de Willy. Si c'est l'amour qui lui ouvre l'appétit de cette manière, elle n'a pas fini d'en beurrer des tartines !

Pour sa part, avec deux, elle est rassasiée. Lui par contre, en demande une cinquième ! Son appétit est si beau à voir, qu'elle serait prête à en faire des centaines encore. Il l'admire un instant, appréciant la dextérité avec laquelle elle nappe le pain. Au fond de lui, il est conscient que la spontanéité d’Élodie, dépasse la simple envie de faire plaisir. Une dimension toute autre est là ! Maladroit dans ses gestes autant qu'en parole, il fait de son mieux pour dissimuler son malaise. L'amour est là, qui les enveloppe tous les deux de son manteau de tendresse. Ils ne font chacun à tour de rôle, que découvrir sur le visage de l'autre, leur propre aptitude à apporter toute la noblesse requise à ces instants féeriques. Ils attribuent modestement et humblement au partenaire, leurs qualités intrinsèques personnelles. Ils se découvrent mutuellement l'un et l'autre, sous les traits charmeurs dont ils ignoraient l'existence, et qu'ils identifient. Ne juge-t-on pas les autres d'après soi-même ? La meilleure façon qui soit pour occulter ce trouble, c'est de décrire la journée qui sera là, après ce petit festin. Tout en dialoguant, il ne peut s'empêcher de fixer les mains d’Élodie. Très vite, elle remarque à son tour, l'embarras de Willy. Sa voix est beaucoup moins claire, presque feutrée.

Sans transition, il passe de la phase éblouie et euphorique, au mystère le plus complet. Ce constat met en exergue, ses facultés à développer des situations imaginaires ! Ce qui est loin d'être un avantage. Pourvu qu'il ne prenne pas à mal ce petit geste amical et attendri ? Pour un esprit primitif en effet, interprétant de travers un élan du cœur naturel, c'est une façon comme une autre de passer la corde au cou !

Heureusement pourtant, Willy n'en est pas là, du moins l'espère-t-elle. Tout en l'écoutant attentivement, elle observe son attitude. Il est évident que de se sentir bichonner de la sorte, le place en situation inconfortable. Ce détail, est loin d'être anodin. Il dénote avec précision, la fragilité et la susceptibilité de Willy. Un rien l'émeut, mais un autre petit rien, peut tout aussi bien l'affoler et l'anéantir. Heureusement, cela ne lui coupe pas l'appétit. Ce détail, comique au demeurant, la réconforte au plus haut point. Elle aussi au fond, rassemble peu à peu les pièces de son puzzle. Élodie est passionnée en écoutant son guide.

Il apporte, en plus des informations primordiales, une touche sentimentale unique à son récit. L'historique sur l'île de Gorée, permet à Élodie de retrouver son enthousiasme. Berceau de tant de souffrances, elle suscite dans son cœur les rêves les plus fous. Pourquoi ne pas imaginer que cette visite aboutisse au départ de leur amour ? Raison de plus pour être en condition ! Dynamisée à l'idée que sans doute aujourd'hui, leur avenir est en train de se dessiner, Élodie retrouve son sourire. Pour partir d'un bon pied et ne pas compromettre la moindre chance, il faut avant tout effacer le trouble qui est à l'origine de la gêne éprouvée par Willy. S'occuper de lui comme elle le fait en ce moment le perturbe ? Qu'à cela ne tienne ! Une fois de plus avec habileté et malice, elle contourne aussitôt l'obstacle et renverse la vapeur :

– Élodie : Je trouve cette idée merveilleuse !... J'ai tellement envie de découvrir tous les mystères de ce pays... Ce monde si criant de vérité et pourtant si abstrait à mes yeux !... Tu en parles si bien et avec tellement de conviction que je meurs d'envie de partir à l'assaut de l'île de Gorée !... Mais... En attendant, tu dois manger et prendre des couleurs !... Voilà... J'ai terminé... Tiens, prends encore cette tartine... Tu vas avoir besoin de forces !... C'est drôle tout de même !... Depuis quelques minutes, je revois mon enfance... À la maison, c'était Maman qui préparait le petit déjeuner chaque fois que nous avions des invités !... Alors si tu veux bien, tu seras mon invité tous les jours... Comme ça, je conserverai cette tradition... Au moins, si un jour j'ai des enfants, ils feront à leur tour comme leur Maman !... Tu en veux encore une ?...

Elle se replonge en enfance et avec une habileté extraordinaire, anéanti toute idée préconçue dans l’esprit de Willy. Le visage de Willy s'éclaircit de nouveau. Comme par magie, les nuages qui obscurcissaient ses pensées se dissipent. Le ciel redevient bleu azur, tout comme le regard qu'ils échangent en silence. Alors qu'il se sentait très mal à l'aise dans la peau du mari gâté, il évolue avec aisance dans celle d’invité !

Vu sous cet angle, le petit déjeuner revêt un charme encore plus doux et complice. Il ne peut que rendre hommage au besoin manifeste d’Élodie, à faire le bien. Grâce à cette habile pirouette, elle vient d'effacer les derniers tracas dans l'esprit de Willy. Elle réalise aussi qu'en présence d'un écorché vif comme lui, la prudence est de mise ! Un geste apparemment banal et anodin, comme préparer les tartines, peut tout compromettre. Qu'adviendrait-il, en cas de problème réel ? Inutile de dire que dans la tête d’Élodie en cet instant, tout est en train de se remettre en question ! L'amour, n'est-il pas fait pour être à l'écoute de l'autre ? L'abnégation, qu'il est capable de générer, ne fait que traduire cette faculté d'adaptation. Dans le cas contraire, c'est d'égoïsme dont il faut parler. L'ordinateur sentimental, établit un programme circonspect pour la journée ! L'homme enfant qui est en face d'elle, est plus fragile que du cristal. Dur au labeur physique, il est si vulnérable côté cœur !

Il est clair qu'en enfant capricieux, il veut prendre les initiatives au sein du couple. N'est-ce pas la meilleure preuve de ses sentiments ? En le voyant en train de lui verser du café et du lait dans son bol, Élodie en est toute attendrie. Ne vient-il pas en plus, de se proposer de lui faire aussi quelques tartines ? Entre deux bouchées ô combien délicieuses, ce gros bébé confirme bien son envie de ne pas laisser à qui que ce soit, le soin de décider. Cette fois, il n’en peut plus. Il explique qu’il s’habituera volontiers à ces nouvelles conceptions de vie :

– Willy : Tu es adorable !... Mais j'avoue que j'ai assez mangé cette fois... C'était merveilleux !... Tu sais, je n'ai pas l'habitude de prendre un petit déjeuner... Je préfère casser la croûte sur le bateau vers neuf heures !... Encore du lait ?... Finalement, je crois bien que je vais me laisser tenter !... Mais pour te faire plaisir uniquement !... Je suis par principe contre les habitudes, mais je suis persuadé que celle-ci ne me déplaira pas !... Il faut simplement me laisser le temps de me civiliser, et m'habituer à ces douceurs inconnues !... Tu sais ce que c'est n’est-ce pas !... Enfin… Après toutes ces années de célibat et de solitude, il est très dur d'effacer certaines traces !... Mais... Le fait d'être désormais ton « Invité »... ça change beaucoup de choses !...

Avec le temps, il prendra goût à ces douceurs méconnues. Cette fois, le ton est donné. Sans vouloir l'avouer, tout en l'admettant quand même, il est prêt à se laisser choyer et dorloter. Sans le lui proposer ouvertement, mais avec une envie encore plus grande, Élodie est comblée de pouvoir donner libre court à sa tendresse. Néanmoins, les propos qu'il vient de tenir sont autant de mises en garde et de recommandations de prudence. Là, elle se jure bien d'être encore plus vigilante et méthodique ! Sensible et romantique, il sera d'autant plus dur à dompter et à sortir de sa coquille. Ce petit jeu la grise. Au fond, maintenant qu'elle le connaît beaucoup mieux, elle sait comment le prendre ! Pour rien au monde, elle ne veut laisser passer la chance qui paraît leur sourire.

Ce cache-cache affectif est du meilleur effet. Le coup de foudre du premier jour, est en train de se métamorphoser en idylle. L'amour avec un grand A, pointe le bout de son museau. Pourtant, chacun reste sur ses réserves que seul Dieu, éludera quand bon Lui semblera. Élodie ne se lasse pas de le regarder, en train de se régaler avec son petit déjeuner. Quelques douces minutes de rêveries s'égrènent encore, le temps qu'il termine. Après quoi, le moment est venu de passer à l'organisation de la journée.

Repus, Willy se lève péniblement de sa chaise. Il s'excuse auprès de sa compagne, mais doit s'absenter quelques instants. Fumant tranquillement sa cigarette, elle attend patiemment qu'il revienne de la cabine téléphonique. Comme convenu, il est allé demander à son ami Fall de les guider sur Gorée. Le temps qui s'écoule paraît une éternité. Si Élodie avait pu douter de son attachement à Willy, la scène qui suit est là pour le lui confirmer. Comme le jour de son arrivée, les minettes au cœur d'artichaut se ruent sur Willy, dès qu'elles l'aperçoivent à la sortie du restaurant. L'une d'entre elle, plus méchante que les autres, s'aventure même à l'embrasser sur la bouche ; en fixant Élodie droit dans les yeux naturellement ! Le sang d’Élodie ne fait qu'un tour.

Tandis que Willy s'écarte de ses admiratrices, elle écrase nerveusement sa cigarette par terre. Pas de doute, la jalousie est au rendez-vous ! Heureusement, Willy a vite fait de se débarrasser des femmes fatales, et rejoint aussitôt son amie. La pauvre, au prix d'un effort surhumain, retrouve un visage détendu. Il est clair que la semi-liberté, qu'ils se sont librement consentis, afin d'éviter la dépendance de l'un par rapport à l'autre, connaît son terme aujourd'hui. Seulement voilà, comment va-t-elle en informer Willy, sans risquer de le froisser inutilement ? Bien que légitime au demeurant, la jalousie d’Élodie est quelque peu excessive et non fondée. Elle va donc mettre en application, la tactique idéale qu'elle a élaborée, tout au long de ce petit déjeuner. Pas question de parler de ce qui vient de se passer, sans éveiller ses soupçons. Il faut lui laisser le soin d'évaluer le degré des sentiments qu'elle éprouve, sans qu'ils n'en deviennent une tare.

Dans un premier temps, elle l'écoute avec un réel plaisir parler de son ami Fall et du programme de la journée. C'est la meilleure façon pour ne pas le traumatiser. Elle boit littéralement ce qu'il dit, tellement il se montre enthousiaste et heureux. Raison de plus pour ne pas jeter le pavé dans cette aura de porcelaine !

Est-ce bien le moment ? Même à contre cœur, elle est obligée de se libérer du poids qui l'oppresse. Si elle garde cette jalousie enfermée en elle, la journée paraît bien compromise. Tout en partageant la joie de Willy, elle cogite en silence. Après quelques minutes, elle trouve un arrangement astucieux :

– Élodie : Je me réjouis déjà d'être à Gorée tu sais !... Dis-moi... Elle est restée tard hier soir la jeune femme avec toi au bar ?... J'avais prévu de t'inviter à boire le champagne dans ma chambre, mais... Une envie... Comme ça !... Je n'ai pas osé vous déranger !... Vous paraissiez en pleine conversation, et j'ai préféré m'éclipser sur la pointe des pieds !... Rassure-toi surtout, je ne t'en veux pas !... D'autant que cela n'était pas prévu au programme et... Que c'est ta vie privée !...

Prêchant le faux pour savoir le vrai à son tour, elle amène dans la conversation la fin de soirée de la veille. Elle se garde bien cependant, de manifester la moindre désapprobation, compte tenu de ce qu’elle n’est rien pour lui ; officiellement tout du moins ! C’est en substance, ce qu’elle met en relief. Comme une lettre à la poste, le message vient de passer, sans éveiller le moindre soupçon. Loin de se sentir offusqué, et encore moins irrité par cet aveu pourtant révélateur, Willy prend les remarques du bon côté. Le plus important, c'est que l’annonce soit passée. D'un côté, elle met en forme le désir ardent d’Élodie, et de l'autre, elle conforte son envie de ne plus le voir avec d'autres femmes. Sensible comme il est, il aura tôt fait de comprendre le sens réel de cet embryon de phrase.

Avait-elle réellement prévu de boire le champagne avec lui ? Elle le dit maintenant, mais était-ce authentique ? L'essentiel, c'est qu'il accepte avec simplicité, d'en avouer beaucoup plus que cela ne lui était demandé. Il se confie à cœur ouvert, sans la moindre hésitation. Elle voit au moins qu'il est sincère. Le plus naturellement du monde, sans se justifier pour autant, il cherche à rassurer Élodie :

– Willy : Tu parles de la cliente au bar ?... Elle était dans un état la pauvre !... À force de picoler, elle était complètement bourrée… De déclaration d'amour en promesse de mariage, rien ne manquait au palmarès !... Ça fait des mois que ça dure sa comédie… Mais bon… Elle envisage même de me payer plus de cent mille francs CFA, une virée en mer d'une semaine !... Complètement tarée l'ancienne !... Y'en a j'te jure qui n'ont pas froid aux yeux !...

La femme en question n’était autre qu’une cliente. Collante certes, mais cliente tout de même. Il ne tient pas à perdre de vue qu'il est là, pour gagner sa vie ! Elle le drague depuis des mois, en sachant que de toute manière, elle n’a aucune chance. C’est pour cela qu’elle est venue le harceler, pour tenter de l’avoir pour elle toute seule.

Une journée, un week-end, et même davantage ! Elle est prête à payer une somme folle pour pouvoir se vanter d’avoir eu Willy. Ce genre de personne, arriviste, n'admet pas ou très mal, que quelqu'un lui résiste. Un brin débile quand même, au point de lui payer une somme folle pour une balade en mer... En privée naturellement ! Hier soir, elle était encore plus excitée que les autres jours. Hélas pour elle et ses fantasmes, le vaillant navigateur n'est plus seul ! En d’autres temps, et Willy ne s’en cache pas, il aurait sans doute accepté ; ne serait-ce que pour avoir la paix. N'écoutant que son cœur, Élodie explose. Blessée dans son orgueil de femme amoureuse, la vérité crue et sans détour, lui perturbe les méninges. Si une femme est disposée à payer une véritable fortune, ce n'est pas simplement pour se faire promener sur l'eau ! Avec ce qu'elle a vu le premier jour, et ce dont elle vient d'être témoin, il y a danger. Si elle ne se découvre pas maintenant, elle risque de voir son amour lui glisser entre les doigts.

Cette fois, elle n'entend plus rien que les battements de son cœur. La narration du reste de la soirée par Willy, devient un vague murmure à peine audible. L'image de la bouche de cette mégère, en train de se coller sur celle de Willy, l'exaspère et l'irrite au plus haut point. Avec combien de ces fausses ingénues et néanmoins explosives « Touristes », a-t-il bien pu faire l'amour depuis tout ce temps ? Sa bouche, si sensuelle, si belle à regarder, n'est-elle destinée à rien d'autre, qu'à déballer sans cesse les frasques de ces dames en chaleur ?

Sans se soucier le moins du monde de ce que cela risque d'engendrer, elle sort de nouveau ses griffes. C'est plus fort qu'elle. Elle modère toutefois le ton, afin de ne pas transformer cette mise au point en règlement de compte. Car une petite scène de ménage, serait du plus mauvais effet ! Peu importe la finalité, l'essentiel étant qu'elle se sente bien dans sa peau. Elle veut bien tolérer une certaine liberté. De là, à accepter de voir quotidiennement ces donzelles en train de sauter au cou de Willy, c'est trop lui demander. À bâtir un avenir, autant le faire sur des bases saines ; ou tout arrêter ! Elle allume nerveusement une cigarette et réagit au moment où Willy termine le récit de la soirée avec cette admiratrice un peu trop zélée :

– Élodie : J'espère au moins que tu as refusé sa proposition et ses avances ?... Elle est gonflée celle-là… Non mais... Encore une qui se croit infaillible avec son argent ?... Et pourquoi pas une nuit d'amour dans un six étoiles du temps qu'elle y est ?... C'est comme ces nanas qui te sautent au cou tous les matins !... Je ne suis pas jalouse mais tout de même !... Un peu de respect !... Elles se prennent pour qui tu peux me le dire ?... Franchement… Hein ?... Je te le demande un peu !... Il n'y a pas assez de dragueurs pour qu'elles exposent leurs fesses bronzées à tes yeux ?... Ce n'est pas avec ce genre de créatures, que tu vas te réconcilier avec les valeurs !...

Tout se mêle dans son esprit. Elle veut tellement tout dire en même temps, qu’elle en devient confuse. La cliente d’hier soir. Les filles tout à l’heure. Celles aussi du premier jour ! Elle espère sincèrement que Willy mettra un terme à ces débordements affectifs, du plus mauvais genre. Elle vide son sac sans retenue, en éludant tout esprit jaloux. Sans énervement excessif, mais avec une détermination absolue. À bien des égards, elle en devient craquante et irrésistible. La maladresse dans ses mouvements, atteste de son mal être.

Willy cependant, reste de glace, attendant qu'elle ait terminé. Il accuse le coup, sans broncher. Les mots sont durs, mais justifiés. Dans son for intérieur, il est plus ravi que vexé. Que ce passerait-il si elle était jalouse ? Il préfère ne pas y penser. En attendant, Élodie remet les pendules à l'heure, avec tout ce qu'elle a de pur au fond du cœur. Elle en est consciente, le métier de Willy peut être générateur de bien des fantasmes, dans l'esprit de ces mégères. Avec leur argent, elles sont prêtes à tout, pour assouvir leur envie de voir un homme se traîner à leurs pieds. Le réquisitoire est pour le moins caustique.

L'aspect sarcastique avec lequel Élodie égratigne les copines de Willy, ne fait que conforter ce qu'il avait hâte d'entendre. Elle est amoureuse ! C'est tout ce qu'il voulait savoir. Après ce petit orage, Élodie est effondrée. Willy ne sait pas comment s'y prendre pour apaiser son courroux. Elle n'aurait peut-être jamais du laisser parler son cœur de la sorte. Elle veut tellement Willy pour elle toute seule, qu'il lui devient insupportable de maquiller ses sentiments. Un long silence s'instaure entre les jeunes gens. Élodie commence à paniquer un peu. Nerveuse et maladroite, elle est incapable de se servir une tasse de café. Plus doux que jamais, c'est Willy qui le fait. Il cherche ses mots c'est naturel. Élodie redoute sa réaction. Ils en avaient discuté longuement. Aucune obligation ni contrainte d'aucune sorte, ne devaient ternir le charme de leur idylle. Après cette avalanche d'invectives, que va-t-il en rester ? Ce sera peut-être la fin d'une belle romance. Néanmoins, les choses ont été dites sans ambiguïté.

Avec beaucoup de tact, elle respecte le silence et attend que Willy puisse réagir. La façon qu'il a de se dandiner sur sa chaise, de promener son regard partout sauf sur Élodie, ne laisse rien augurer de très bon. Le coup porté laissera-t-il des traces irréversibles ? Elle meurt d'envie de se jeter au cou de son amoureux. Elle voudrait se mettre à genoux, et lui demander pardon. Est-ce la bonne attitude ? Dieu que ce silence est lourd à supporter !

Ils restent encore quelques instants muets, comme étouffés par une atmosphère de plus en plus accablante et irrespirable. Soudain, les yeux de Willy se fixent dans les siens. Tranquillement, il allume une cigarette, après avoir croisé ses jambes et pris ses aises. La belle Princesse retient presque sa respiration. Loin de toute attente, la réaction de Willy se présente sous les meilleurs auspices. Il prend la main d’Élodie, et lui sourit tendrement. Comme il le fait si bien à longueur de temps. Posant sa cigarette, il pousse même la délicatesse jusqu'à essuyer une larme qui restait accrochée à la base de l'œil d’Élodie. Après quoi, toujours aussi stoïque, il prend enfin la parole :

– Willy : Tu sais... Des femmes prêtes à faire l'amour pour une balade gratuite... Ou simplement se faire mousser... J'en connais plein... Je dirais même que je ne connais que ça... Avant toi excuse-moi... Mais... il y a trois choses qu'il faut que tu saches et que tu retiennes à tout prix... Primo, je ne suis pas une denrée qu'on se paie, comme on achète un vulgaire morceau de viande... Secundo, je ne suis ni un Don Juan, ni un dragueur professionnel et encore moins, un obsédé sexuel... Tertio, j'aime bien choisir mes amies et plus encore mes relations amoureuses... J'ai horreur que l'on s'impose à moi par quelque moyen que ce soit... Et surtout pas avec le fric... C'est précisément à cause de l'argent que mon ex-femme a perdu la tête !... Si je suis encore seul aujourd'hui, sans aucun lien ni contrainte envers quiconque, c'est bien précisément qu'aucune de ces... « Nobles dames »... Ne m'a mis le grappin dessus !... Et je les mets toutes au défit de venir devant toi, prétendre avoir fait l'amour avec moi... Si tu en doutes et histoire de s'amuser un peu, je vais siffler le troupeau d'illuminées qui te narguent tous les matins... Tu en auras le cœur net comme ça !... Je ne mélange jamais le travail et le plaisir tu comprends ?... Je sais, les apparences sont contre moi… D’un autre côté, je l’avoue humblement, leurs attitudes me flattent beaucoup… Je ne suis qu’un homme, mais je me respecte… Donc je vais te le prouver en les invitant à notre table… Mais avant, je veux que tu me fasses le plus beau sourire... Il te va si bien !...

En guise de sourire, Élodie se précipite aux pieds de Willy, en fondant en larmes. Elle appuie sa tête sur ses genoux, pour mieux dissimuler son chagrin. Pour être claire, la situation l'est, au-delà de ses espérances. Mieux qu'une scène, la portée de ce réquisitoire est cinglante. Elle a voulu crever l'abcès, là voilà aspergée de son contenu. Prendra-t-elle le risque de le mettre au défit, en acceptant d'être confrontée aux autres femmes ?

À la voir effondrée, il n'en est pas question. Elle espérait faire comprendre la pureté de ses intentions, et voilà que les aveux de son ami la pétrifient de bonheur. Elle est bouleversée. Bien plus par l'authenticité des sentiments du jeune homme, que par les reproches qu'il lui a formulés.

Beaucoup plus fort qu'après une déclaration banale, l'amour de Willy prend une dimension tout à fait exceptionnelle. Il en est de même aux yeux du loup de mer ! Si Élodie n'éprouvait aucun amour pour lui, elle ne serait pas là, aux yeux de tous, en train de clamer sa flamme. Ses chaudes larmes en sont la preuve. Elle est, tout comme lui, complètement chavirée par ce qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Tendrement, il lui soulève le visage, et essuie les plus grosses larmes. Ils se regardent au fond du cœur. Ce bref instant d'analyse émotionnelle passé, Willy serre très fort la tête de son amie entre ses bras, et la plaque contre sa poitrine. Ils ferment les yeux, pour mieux savourer ces moments sublimes. Pour les serveurs, cette fois c'est fait, le Toubab est en train de fondre ! La scène est tellement pathétique, qu'elle provoque un déferlement de larmes sur tous les visages de celles et ceux, qui assistent à cette déclaration d'amour peu ordinaire.

Loin de se soucier de qui que ce soit, Roméo caresse avec volupté le visage angélique de sa Juliette. Ses caresses sont tellement douces, qu’Élodie ne résiste pas à son plaisir en fermant les yeux. Délicatement, il redresse Élodie et la reconduit à sa place. Il prend ensuite sa chaise, qu'il rapproche au plus près de l'élue de son cœur. À défaut de mouchoir pour essuyer les yeux de sa Princesse, c'est avec les serviettes du petit déjeuner qu'il lui sèche le visage.

Après quoi, plus doux et tendre encore, il la prend contre son épaule en lui déposant plein de petits bisous sur la joue. Le message est-il bien passé ? L'effondrement d’Élodie est là pour le certifier ! Après les premiers frissons de bonheur, elle vient de ressentir la plus belle peur de sa vie. À la vue du résultat obtenu, tout est là pour lui donner raison de l'avoir fait. Peu à peu, elle retrouve son sourire et surtout, son envie folle de partager désormais sa vie avec Willy.

C'est ce qu'elle confirme à haute et intelligible voix. Plus question de commettre la moindre erreur à présent. Pourtant, elle ne veut pas s'avancer prématurément sur une voie encore embryonnaire. Lui non plus visiblement, et c'est bien ce qu’Élodie apprécie au plus haut point. Beaucoup d'hommes en effet, mettant à profit l'avantage de la situation, auraient abusé d'elle. Lui, n'est pas comme les autres ; Élodie vient de le comprendre. Il sait se montrer digne avant tout, et reconnaissant tout à la fois. Elle a eu le courage de parler franchement, au risque de tout perdre. Il appartient à Willy désormais, de lui prouver sa gratitude. Les larmes ont disparu, le sourire revient illuminer le visage d’Élodie. Ils terminent cette sereine discussion, salutaire au demeurant, grisés par la journée qui s'annonce particulièrement riche en émotion. Cette fois ils ne se dissimulent plus derrière des non-dits. L’avenir, encore lointain et abstrait, s’efface au bénéfice d’un présent générateur des pensées les plus folles. Bras-dessus, bras-dessous, Élodie et Willy décident de faire une petite balade dans le parc avant de partir.

*

*   *

Quelques minutes après ce petit déjeuner vraiment pas ordinaire, le couple arrive à l'embarcadère. Ils passeront comme convenu la journée à visiter l'île de Gorée. Après avoir immobilisé sa voiture au parc, Willy vient aussitôt ouvrir la portière d’Élodie. Naturellement, il ne manque pas d'en rajouter un peu sur la forme. Ce qui ne peut que conforter la valeur de son fond, et témoigner un attachement certain à Élodie. Selon toute vraisemblance, la déclaration d'amour de tout à l'heure est à son apogée. Il n'a qu'une envie, lui être agréable :

– Willy : Si madame veut bien se donner la peine de descendre de son carrosse !... Que madame fasse surtout très attention à la marche !... Madame devrait à mon avis, s'accrocher à mon cou !... À moins que madame ne préférasse que je soulevasse madame ?... Je ne sais pas si le temps est bon, mais c'était pour mieux rimer avec... Je t'enlace !...

En parfait serviteur, très stylé, il ouvre la portière à sa belle. Il se penche à l'intérieur de l'auto et prend Élodie dans ses bras. Elle ne veut surtout pas passer l'occasion de plaire à son fidèle et dévoué « Domestique ». Elle lui encercle le cou avec un ravissement total. Entre ciel et terre, perdue dans la volupté de ces instants merveilleux, elle meurt d'envie de hurler son bien-être intérieur. Ils demeurent silencieux et immobiles un instant, noyés dans un regard plus profond que jamais. Les bouches ne sont qu'à quelques millimètres l'une de l'autre. Ils sont si rapprochés, que leurs respirations n’en font qu'une. Perdus dans l'immensité de leur regard, ils restent immobiles. Avec une très grande douceur, Élodie essaie de remettre un peu d'ordre dans les cheveux de son chevalier servant. Du bout des doigts, elle caresse le crâne de son galant serviteur.

Les sensations éprouvées par Willy sont traduites à la perfection par la fermeture de ses yeux. Plus les minutes passent, plus l'échéance se rapproche, en ce qui concerne leur premier baiser. Une nouvelle fois, ils la reportent, comme pour mieux la savourer quand le moment sera venu. Willy dépose sa belle à terre, avant de refermer les portières à clefs. Une fois les pieds sur le plancher des vaches, Élodie a vraiment du mal à retrouver ses esprits.

Le gentleman quant à lui, n'est pas mieux loti. Puisqu'il n'arrive même plus à enfoncer la clef dans la serrure ! Vous avez dit troublé ? Si peu ! Il n'en fallait pas plus, pour que la maladresse de Willy déclenche le fou rire. Élodie, plus pitre que jamais, essaye de l'imiter du mieux qu'elle peut, en titubant sur place. Elle vient s'appuyer contre la voiture, les bras croisés, attendant qu'il ait enfin trouvé le bon trou ! :

– Élodie : À mon humble avis, tu devrais prendre un petit entonnoir pour trouver le trou de la serrure !... Tu aurais peut-être plus de chance pour tomber pile dedans !...

Il n'en fallait pas davantage pour qu'à nouveau, Willy saisisse l'occasion qui se présente pour la reprendre dans ses bras. Elle a envie de se moquer ? Qu'à cela ne tienne ! La serrant très fort contre lui, il se précipite en courant vers le port ce qui bien entendu, ne manque pas d'affoler Élodie qui se débat comme elle peut :

– Willy : Madame a envie de faire trempette ?... Que madame me suive !... L'océan n'attend que madame !...

– Élodie : Non !... Willy... Arrête... Pas ça !... Willy !...

Amusés par cette scène cocasse, les quelques piétons présents suivent avec attention les ébats du couple de Toubabs. Fort heureusement, Willy s'arrête à quelques mètres du quai. Élodie avait-elle vraiment peur ? Ou ses cris n’étaient qu’un prétexte pour serrer Willy encore plus fort ? Quelques mots susurrés dans le creux de l'oreille, ponctués de sourires tout aussi tendres, et voilà le couple revenant vers la voiture. Ni l'un ni l'autre, n'a envie d'écourter ce nouveau concerto pour amour en formation ! Hélas, l'heure tourne et bien malgré lui, Fall vient mettre un terme à ce tête-à-tête aérien :

– Fall : Te voilà enfin mon brave ami Willy... Oh pardon madame !... Je vous dérange, excusez-moi je vous prie... Vous savez, l’eau est très bonne par ici… Toujours à la même température, idéale pour prendre un bain… Je vous attends dans le hall... J'ai pris les billets vieux frère !...

Reprenant une position plus adéquate, Willy tient à faire les présentations. Le Sénégalais, d'entrée, est séduit par la beauté et le charme de la fiancée de son ami. Il l'a souvent aperçu en galante compagnie, mais c'est la première fois, lui aussi, qu'il le sent totalement perturbé et heureux. Il faut dire qu'en s'approchant de lui, Willy a les yeux retournés. Après avoir embrassé Fall, il revient vers Élodie et lui prend la main :

– Willy : Le jour où tu me dérangeras mon ami... Le soleil remplacera la lune !... Viens... Approche-toi... Tu es le premier et ce n'est sans doute pas un hasard... Et tu sais à quel point c'est important pour moi... Je... Je te présente... Enfin... C'est... Élodie Ma... Mon... Mon amie, voilà !...

Fall est émerveillé. Pas besoin de lui faire un discours, il a tout compris. Son ami ne veut pas parler de fiancée officiellement, mais compte tenu de son attitude, l'amour est très fort pour son amie. Willy promène son regard entre Élodie et lui, plus gêné qu'au premier jour de sa rencontre avec sa Princesse. Ravi et comblé, Fall s'approche pour embrasser la compagne de Willy. En les voyant tous les deux, il réalise que prochainement, la Voile d'Or sera décorée des guirlandes multicolores du mariage ! C'est un peu prématuré, mais son intuition ne l'a jamais trahi. L'instant est venu pour lui, de bénir cette union. Amicalement, il pose une main sur chaque tête. Fermant les yeux, il évoque le Dieu de l'amour, dans un rituel assez émouvant. C'est sa façon à lui, de porter chance et bonheur à ses amis. Willy le sait très bien. C'est pour cette raison qu'il contrôle difficilement sa force. Par contre, Élodie elle, la ressent plutôt bien !

Il serre la main de sa protégée si fort, que la pauvre en laisse échapper un gloussement étouffé de douleur. Immédiatement réparée par une série de doux bisous sur la joue, la « Torture » s'apaise. Il n'en fallait pas davantage pour honorer le destin de la meilleure façon qui soit. Mythe ou réalité, supercherie ou foi profonde, le petit rituel du Sénégalais apporte néanmoins une autre dimension à cette journée prometteuse. Fall s'Laobégne un peu du couple, ému et vraiment heureux de voir son ami enfin amoureux :

– Fall : Je te connais trop mon ami Willy... Pour connaître et entendre ce que ton cœur vient de me dire et que ta bouche refuse de m'avouer... Ton aura est plus lumineuse que le soleil... Enchanté et très honoré madame Élodie... Je suis sûr que vous serez la plus heureuse des femmes... En tout cas, vous avez choisi le meilleur Toubab que la terre puisse porter...

– Élodie : C'est très aimable à vous... Et... Que Dieu vous entende !... Fall... C'est bien ça ?... Alors c'est donc vous qui allez nous guider au cours de cette visite ?... Willy m'a tellement dit du bien de vous !...

– Fall : Mon ami n'a pas les yeux assez ouverts aujourd'hui il me semble !... Je comprends mieux en vous voyant, pourquoi sa voix au téléphone tout à l’heure, était aussi trouble que le lagon après une tempête !... Tel que je le vois, il serait capable de vous faire traverser un ravin à la nage en se croyant à la plage... Donne-moi les clefs de ta voiture... Je vais aller vérifier qu'elle soit bien fermée !...

Avant de s’embarquer, compte tenu de l’émotion ambiante, Fall préfère aller jeter un coup œil sur la voiture. Sait-on jamais ? Grand bien lui en a pris !... Le pauvre Willy est tellement amoureux, qu'il n'avait fermé aucune portière. Ce qui ne manque pas de susciter une hilarité taquine émanant d’Élodie. Étant en avance sur l'horaire, le couple décide de flâner un peu. Fall les attendra à l'intérieur du quai d'embarquement. Main dans la main, Élodie et Willy rendent une visite à la patronne du club nautique de Dakar. Willy y adhère depuis son arrivée.

C'est ici qu'il a tout appris de son métier. Depuis, la directrice, ne cesse de lui envoyer des clients. Heureuse et fière, Élodie se blottit contre lui. Désormais, elle le sent, il lui appartient vraiment. Chaque fois que Willy la présente à une personne, c'est la même émotion qui lui obscurcit la voix. Il n'ose pas encore officiellement la « Déclarer » comme sa fiancée, ce qui le rend encore plus attendrissant. À l'instar de Fall, la propriétaire du club ressent les mêmes vibrations, que Willy essaie de dissimuler par pudeur.

Ces instants sont tellement divins, que pour rien au monde, ils ne veulent les minimiser. Les regards échangés entre les deux femmes, sont là pour en témoigner. Tout s'avoue en secret, tout se dit avec les yeux. Une chose est certaine, Willy est estimé de tous et son bonheur est partagé sans préjugé. C’est d’ailleurs ce que souligne avec délicatesse, la directrice du centre.

Au club, les souvenirs ne manquent pas, les anecdotes encore moins ! Les éclats de rire, les tapes dans le dos et autres manifestations de plaisir confortent la sincérité de la patronne du club. Toutefois, Élodie a du mal à contenir ses pulsions. Cette fois, elle se sent le droit d'être jalouse officiellement. Ce qui explique pourquoi, elle serre son protégé aussi fort contre elle.

Il est vrai que la responsable du centre nautique est très belle ! La Princesse admet très difficilement, que rien ne se soit passé entre la jeune femme et Willy. Encore un moment pénible à supporter, en attendant que le couple prenne enfin congé. Quoi qu'il en soit, elle ne veut pas ternir l'éclat de ce début de matinée. Après tout, le passé de Willy ne la regarde pas. Néanmoins, elle est soulagée en quittant cet endroit ! Plus accrochée que jamais aux bras de son fiancé, elle découvre les petites boutiques environnantes. Bordant l'immense parc, elles offrent aux touristes une multitude de souvenirs. Prudence oblige, Willy achète un joli chapeau à Élodie. Le soleil ne pardonne pas et mieux vaut se prémunir d'une insolation possible. La journée sera longue. Tout en flânant, ils s'avancent progressivement vers l'entrée. Plus ils s'en rapprochent, plus Willy est attentif à tous les mouvements autour d'eux. Ce qui n'échappe pas à Élodie.

Cette vigilance extrême, est tout de même assez choquante pour qu'elle soit relevée. Cette surveillance des alentours, pourrait bien cacher quelque chose ? Willy aurait-il peur de croiser une ancienne maîtresse ? Ou une de ses clientes qu’il aurait remballée ? À moins qu’il n’éprouve lui aussi, une jalousie soudaine envers un éventuel soupirant ? Il n'en faut pas plus pour qu’Élodie se décide à poser une question brûlante :

– Élodie : Je te trouve bien solennel tout d'un coup Willy ?... À te voir promener ton regard dans tous les sens on dirait que tu redoutes quelque chose ou... Quelqu'un qui sait ?...

– Willy : Si tu veux un bon conseil, garde bien serré ton sac à mains contre toi !... Le « Quelqu'un » auquel tu fais allusion, n'est pas du tout qui tu peux imaginer !... En fait la réalité est bien plus alarmante… Ce sont les faux marabouts qui m'inquiètent !... Dès cette minute, ne sors plus ton porte-monnaie, sous aucun prétexte !...

Voilà le pourquoi de cette soudaine tension en regardant autour d’eux. À cause des malfrats bien entendu. La quantité de truands, déguisés en faux marabouts est invraisemblable. Ils sont capables en un rien de temps, de plumer les touristes les moins attentifs. La gravité de Willy atteste si besoin est, du sérieux avec lequel il faut savoir se préserver. Ils sont très organisés et rapides. Pour Élodie, le mythe devient une réalité effarante. C'est une véritable aberration humaine, qui jette le discrédit sur le pays tout entier. Ce fléau national, comme l'explique Willy, ne peut même plus être contrôlé. L'ampleur est telle, que les moyens dont dispose le gouvernement sont illusoires et obsolètes. Fall arrivant à la rencontre du groupe, ne fait que confirmer lui aussi cet état de fait. Les deux hommes cette fois, balayent la foule. Leurs regards sont tellement durs, qu'ils en effraient la petite Princesse. Intriguée, elle promène à son tour ses yeux autour d'elle. Première constatation, comment différencier un noir d'un autre noir ? Pour un Toubab non initié, c'est un casse-tête insurmontable !

Fall est bien gentil de préciser que seuls, certains noirs immigrés s'adonnent à ces pratiques illicites ! Seulement comment les distinguer ? Les Sénégalais livrent une guerre impitoyable à cette population parasite. L'honneur au fond du cœur, ils défendent du mieux qu'ils peuvent, l'éthique de leur pays. L'accueil et l'hospitalité Sénégalaise, sont la fierté du peuple tout entier ! Les natifs du terroir, tel Fall, la mettent en exergue avec amour et authenticité.

Les autres, c'est-à-dire la minorité noire étrangère au pays, et marginale, se délectent de larcins et d'escroqueries. Tous bien entendu, ne sont pas du même acabit fort heureusement. Fall s'empresse de dire à ce sujet, tout le bien qu'il pense de ses amis africains voisins du Sénégal ; de Guinée principalement. Hélas, une poignée d'entre eux suffit pour qu'aux yeux des Sénégalais, ils soient tous maudits. Des brebis galeuses il y en a partout malheureusement, même sur cette terre promise ! Lentement, le trio parvient dans la salle d'embarquement sur la chaloupe.

Au milieu d'une cohue indescriptible, les touristes et les habitants se côtoient dans une ambiance de kermesse. Pour Élodie, c'est l'émerveillement total. Elle n'arrive pas malgré tout, à discerner les bons des mauvais. Appareils photos et caméras pour les uns, légumes, fruits, boissons pour les autres, bref, un véritable marché aux puces ! Au fond, elle ne se fait pas de soucis, se sentant protégée par Willy et Fall. Elle s'abandonne totalement au plaisir de la découverte. Les gens sont décontractés, heureux, c'est tout ce qu'il faut. La promiscuité des animaux et des bijoux tape à œil, enveloppée dans une senteur exotique, voilà bien de quoi la combler de bonheur ! Inutile de chercher à dialoguer, au risque de se trouver aphone en quelques minutes ! Le chahut est tel, que toute conversation devient impossible. Elle ne peut donc que se blottir contre Willy. Tout en essayant de repérer les spécialistes de l'escroquerie. Doté d'un sens développé de l'observation, elle y parvient assez facilement en un rien de temps. Cette fois, c'est bon. Son regard se pose sur deux d'entre eux.

Effectivement, leur expression est totalement opposée à celles des autres habitants. La différence est glaciale. Ils fixent si intensément leur future proie, qu'ils sont capables de la paralyser ou presque à distance. Willy avait raison, elle était repérée depuis bien longtemps ! Ils se faufilent et disparaissent, pour réapparaître un peu plus proches encore. Devant, derrière, ils sont partout à la fois. Très organisés, ils occupent des emplacements précis à plusieurs, et changent de place avec une facilité déconcertante. Agiles, silencieux, ils sont en plus très nombreux ; il faut être vraiment averti pour traverser ces bandes sans dommages !

Élodie réalise alors, combien les Occidentaux représentent des victimes potentielles pour ces requins. Ils sont prêts à tout, pour extorquer jusqu'au dernier centime ! Elle comprend mieux le pourquoi, de la dureté dans les regards de ses protecteurs tout à l'heure ! En jaugeant ceux des pseudos marabouts, elle réalise que la tendresse ne doit pas être au rendez-vous en cas de rencontre.

Après quelques longues minutes d'attente, le flot humain peut enfin s'avancer vers la chaloupe. Si le sac à main d’Élodie avait contenu des olives, elle en aurait déjà extrait plus d'un litre d'huile. C'est dire si elle le serre contre elle ! Sécurisée par le bras musclé de Willy autour de son épaule, elle se laisse emporter dans cette vague agitée et bruyante. Ce n’est pas qu’une image loin s’en faut. Si d’aventure, elle cherchait à prendre une autre direction que celle imposée par la foule, elle serait sans doute étouffée. La chaleur environnante, les odeurs aussi diverses que possible… Dieu que l'atmosphère est pénible à respirer ! Millimètre par millimètre, poussé, étiré et bousculé de tous côtés, le trio parvient enfin jusqu'au quai. Plus radieux que jamais, le soleil est présent ; la température aussi ! Il n'est pas tout à fait dix heures du matin. Le thermomètre indique la bagatelle de trente-deux degrés centigrades ; sous abri, mais quand même !

À combien montera-t-il au beau milieu de l'après-midi ? Peu importe ! Cette journée est placée sous le signe de la tendresse et du romantisme, c'est bien le plus important. Ravie et comblée, Élodie peut enfin franchir la coupée, aidée et soutenue par Willy et Fall. Après bien des efforts et quelques bousculades, ils se retrouvent enfin assis.

Ce qui est presque un exploit à bord de la chaloupe ! Élodie n'a pas assez de ses yeux pour tout voir autour d'elle. Impressionnée autant que fascinée, après les faux marabouts, elle découvre un autre aspect de la vie Sénégalaise. Beaucoup plus qu'un simple bateau de plaisance, la chaloupe est en réalité un indispensable outil de travail au quotidien.

Toutes les heures la semaine, et les deux heures le dimanche, elle effectue la liaison entre l'île et le continent. Unique moyen de transport, il est facile de comprendre et admettre la présence d'autant de passagers et d'objets les plus hétéroclites. À chaque rotation, c'est la même panique, comme le confirme Fall. Ce qui subjugue Élodie, c'est le naturel qui émane et resplendit sur la chaloupe. Pas de manière, à la bonne franquette !

Pour les touristes embarqués, l'image du folklore est assez sympathique. Mettant à profit l'euphorie de ces moments grisants, c'est là que les truands opèrent avec le plus de facilité. Raison de plus pour Willy et Fall, d'encadrer Élodie au plus près. Presque insouciante, elle respire la joie de vivre. Loin des tracas générés par les malfaiteurs. Son regard se fixe sur la coupée. Le spectacle offert n'est pas triste ! La chaloupe ne prend pas le temps de s'amarrer à quai. Pour gagner du temps, elle se colle à celui-ci par intermittence seulement. Elle ne s'en était pas rendue compte en montant à bord. Là, elle ne peut s'empêcher de sourire en voyant la gymnastique effectuée par quelques passagers. Les plus souples n'ont aucune difficulté, ce qui n'est pas le cas pour tous ! Les moins agiles, sans être méchant, traversent des moments pas très confortables. Fall la rassure. Il n'y a jamais eu, à sa connaissance, de personne écrasée entre le bateau et le quai. Au moment précis où Fall achève d'apporter cette précision, le fou rire unit le trio.

Une femme énorme, est en train de se trouver en situation vraiment précaire ! Un pied sur le quai, l'autre sur la coupée, à la limite du grand écart. Qu'en serait-il advenu, si un matelot n'avait pas eu le réflexe d'enrouler un cordage autour d'une bitte d’amarrage ? Au dernier moment, la chaloupe est stabilisée. Tout est bien qui finit bien ! La brave dame en est quitte pour une belle frayeur.

Finalement, avec un retard naturel autant qu'indispensable au respect des traditions, la chaloupe prend la mer. Un moteur en panne, il faut tout de même le préciser ! Tant qu'elle navigue dans le port, tout se passe bien. Élodie en profite pour explorer les différents ponts du bateau. Quelle horreur en vérité ! Aucune embarcation de sauvetage, pas la moindre bouée, si ce n'est pour servir de sièges aux enfants. Inutile de se poser la question de savoir si les consignes de sécurité sont respectées à bord ! L’insouciance a ses vertus qui ne devraient pas pour autant, primer sur la plus élémentaire forme de sécurité.

À chaque rotation, la chaloupe est submergée et surchargée. Soudain, l'île de Gorée paraît bien loin aux yeux d’Élodie ! Les gens sont partout, assis pour une minorité de privilégiés, debout pour la plupart. Sans parler de ceux téméraires, accrochés aux bastingages. Comme expédition, on ne peut pas faire mieux ! Sitôt que la chaloupe affronte la mer, les premiers frissons de panique recouvrent le corps d’Élodie. Le chenal à la sortie du port, très exposé aux courants, est soumis à des mouvements marins assez intenses. La petite taille de la navette n'arrange guère les choses. Balancée de tous les côtés, d'avant en arrière et latéralement, elle offre aux passagers l'euphorie des grands larges. Certes, les vagues ne sont pas démesurément hautes, mais la vaillante chaloupe est ballottée comme une coquille de noix. Élodie a déjà dans le passé, effectué des promenades en mer. Pourtant, c'est bien la première fois qu'elle se sent si inquiète et peu rassurée. Il lui suffit, pour apaiser ses craintes, de se tourner vers Willy et Fall.

Décontractés au possible, les deux compères concentrent leur énergie à veiller sur les vautours qui inlassablement, poursuivent leur manège. Élodie essaye de se maîtriser du mieux qu'elle peut. Pourtant, elle se pose beaucoup de questions sur la sécurité. Les portes qui claquent au vent, les différents bruits un peu dans tous les coins, tout est là pour attiser son angoisse. Après quelques hésitations, elle finit tout de même par poser la question à Fall :

– Élodie : Dis-moi Fall... C’est sans doute ridicule ce que je vais te demander, mais… Tu es certain que nous n'allons pas couler au moins ?... Avec tout ce monde à bord et ces tonnes de marchandises j'avoue que je ne suis pas très rassurée !... Ce n’est pas que j’ai peur, mais quand même !...

– Fall : Oh non petite Princesse !... La chaloupe est la plus solide du Sénégal… Et même d'Afrique !... Même avec un seul moteur elle peut encore remorquer dix paquebots !... Aujourd'hui vous avez de la chance, il n'y a presque personne à bord !...

Petits les paquebots tout de même Fall ! Encore un qui a du faire ses études à Marseille ! Cette boutade a le net avantage, de faire sourire Élodie. Lui redonner un peu de gaieté c'est une chose. La convaincre en est une autre ! Heureusement, Willy est là pour lui confirmer qu'effectivement, il n'y a aucun risque.

Dès l'instant où c'est son fiancé qui lui dit, le doute est à proscrire. Elle oublie momentanément ses craintes, et laisse vagabonder son esprit au gré du vent. Bien calée contre lui, caressée par la fraîcheur de la brise et le soleil, elle rêvasse un instant. Hélas, avec le brouhaha ambiant, la méditation est limitée à sa plus simple expression. Quittant le nuage enchanteur, sur lequel elle venait de se placer, elle reprend contact avec la turbulence. Promenant son regard de bas en haut, elle est interloquée, pour ne pas dire affolée. Elle fixe intensément son attention sur la poupe du bateau, et revient brutalement à la réalité. En se crispant sur elle-même, elle s'agrippe aussi très fort autour de la taille de son compagnon. Que se passe-t-il ? Le sport, elle l'a déjà remarqué, fait partie intégrante de la vie de tous les jours à Dakar. Sur la chaloupe même, elle en a une démonstration assez fulgurante. Pour des dizaines de jeunes, elle sert de plongeoir flottant !

Défiant les lois de la raison, autant que de l'équilibre, les adeptes des sports nautiques s'en donnent à cœur joie. Tous les bons nageurs, n'hésitent pas à se jeter à l'eau depuis le pont. Pour les plus courageux, depuis la passerelle. D'une main tremblante, elle désigne à Willy, le groupe de plongeurs qui se préparent à sauter à la mer. Il comprend mieux alors, le pourquoi de l'affolement de sa Princesse. Le plus jeune d'entre eux, ne doit pas avoir dix ans ! Il n'est pas le dernier, loin de là, à grimper aux échelles pour rejoindre la plate-forme d'envol. C'est démentiel !

À plus de dix mètres de hauteur, il y a de quoi prendre des sueurs froides ! D'autant qu'avec les roulis intenses du bateau, certains d'entre eux frôlent de très près la coque en plongeant. Pour la plupart des touristes, excepté Élodie, ce divertissement est fort plaisant. À en juger leurs sourires ironiques, il y en a certainement un ou deux qui espèrent secrètement, voir un gamin se ramasser sur le flanc de la chaloupe. Élodie, pour sa part, focalise son esprit sur les dangers potentiels. Risques omniprésents, quand on voit les corps des plongeurs engloutis dans les remous du bateau.

Ceux qui plongent depuis l'arrière, peuvent aisément les éviter. Les kamikazes qui s'élancent de la passerelle par contre, sont aspirés en arrivant à hauteur des hélices. Cela fait rire quelques passagères inconscientes ! Il y en a qui ont une couche épaisse d'insensibilité tout de même ! Si, d'aventure, l'un des nageurs venait à être broyé sous leurs yeux ? Seraient-elles comblées ou hypocritement choquées ? En les voyant se délecter du spectacle, on pourrait en douter. Élodie a envie de venir gifler une grosse dame, qui se régale de la scène. Ce qu’elle ignore, et pour cause, c’est que cela fait partie du folklore, de la vie tout simplement. Élodie ne peut pas s’empêcher de laisser parler son cœur. Elle tremble de la tête aux pieds en songeant à un éventuel drame. Néanmoins, la tension monte et son pauvre petit cœur bat la chamade. La Princesse ne peut contenir son émoi :

– Élodie : C'est dangereux de plonger de la sorte !... Ils peuvent se faire broyer par les hélices !... Tu as vu comme ils sont aspirés par les remous ?... Ils sont inconscients ou quoi ?... Il faut faire quelque chose Willy… Je t’en supplie…

– Willy : Rassure-toi Élodie... Les deux hélices sont protégées par une solide armature grillagée... Ils ne courent donc aucun danger de ce côté là !... Tu n'es pas au bout de tes surprises !... Tu verras en arrivant à Gorée !... Les gamins plongent pour aller chercher les pièces de monnaie que les touristes leur jettent !...

La réaction d’Élodie ne se fait pas attendre. Son indignation est aussi spontanée que sincère. Son visage exprime assez clairement son mépris et son courroux, face à de telles mentalités. Décidément, elle n'a pas fini d'en découvrir des choses ! Là tout de même, imaginant les scènes dont vient de parler Willy, elle sent la colère monter en elle et la moutarde lui piquer le nez. Exploiter la misère des pauvres gens, pour assouvir son besoin de supériorité ? C'est odieux et ignoble. Elle ne peut pas contenir le cri de rage qui lui tortille le ventre, après avoir entendu cela :

– Élodie : C'est immonde et abject !... C’est… C’est scandaleux !... On n'a pas le droit de se moquer ainsi de la pauvreté et de la misère de ces malheureux !... On se croirait revenu au temps des gladiateurs !... Attends un peu que j'en vois un, ou une, et tu vas voir !... Je le jette à l'eau !...

– Willy : Je sais ce que tu éprouves... Comme chacun de nous la première fois !... À la longue tu verras, on s’y habitue… Il ne faut surtout pas voir le mal où il n’est pas… Mais vois-tu, pour eux, c'est un jeu... Ils n'ont pas notre esprit tordu... Par contre, ils ont la main leste et tu dois faire très attention !... Ils sont rapides comme l’éclair !...

Le calme et la décontraction de Willy, contrastent avec la soudaine rage d’Élodie. Elle vit tellement tout ce qu'elle dit et ressent, qu'elle se métamorphose en panthère à chaque fois. Toutes griffes dehors, elle est prête à sauter sur ceux qu'elle qualifie d'infâmes touristes. Il suffit pour s'en convaincre, de la regarder en train de dévisager ses voisins immédiats ! Si ses yeux étaient des revolvers, elle effectuerait une fusillade en règle. Elle alterne sans transition les périodes d'euphorie avec celles, plus nombreuses, de rancœur face à l'injustice.

Elle ne supporte que difficilement, de voir les gens rire en regardant les jeunes plonger de la passerelle. Depuis que Willy lui a parlé de ce jeu morbide, auquel se livrent certains touristes, elle cherche autour d'elle à identifier ceux capables de le pratiquer. Que ce soit vis-à-vis des plongeurs, pour lesquels elle est toujours inquiète, autant que pour ces pauvres gosses exploités par les touristes, son angoisse et son dégoût sont identiques.

Dans son cœur, les risques sont aussi grands d'un côté comme de l'autre. Danger physique en premier lieu, sur le bateau ou à quai, mais aussi menace évidente envers l'honneur de la population. Elle appréhende de se trouver confrontée aux scènes décrites par Willy, en arrivant au port.

Dieu que la traversée se fait longue ! Elle essaie du mieux qu'elle peut, mais en vain, d'occulter de son esprit ces visions pessimistes. Son regard malgré elle, se focalise à chaque fois sur ces champions en culotte courte. Elle en frémit d'autant plus, que les plus jeunes ne doivent pas avoir encore compris, dans quelle galère ils sont. Leurs éclats de rire, leur bonheur et la joie de vivre qu'ils manifestent, ne sont pas suffisants. Willy a peut-être raison, ils n’y voient aucun mal ? De nouveau, elle est intriguée par les nageurs qui s’éloignent dangereusement de la chaloupe :

– Élodie : Regarde Willy... Ils vont se noyer les pauvres !... Jamais ils n'arriveront à rejoindre le bateau !... On est loin de Dakar et encore assez de l'île de Gorée !... Il faut faire quelque chose mon Dieu !...

La pauvre est en train de paniquer complètement. La traversée devient un réel cauchemar. Tout, autour d'elle et dans son esprit, vient noircir des scènes pourtant quotidiennes et sans aucun danger. Un grain de sable, prend soudain une dimension extraordinaire. Tout se trouve à cette image, exagéré et grossi. Qui oserait ou pourrait lui en vouloir ? Le cœur de la Toubab, honnêtement, vibre et s'émeut avec autant d'intensité, qu'il a d'amour à offrir. Ce qui explique pourquoi, elle s'insurge avec une telle véhémence... (Suite sur le livre)

 

Cet extrait représente environ 30 pages, sur les 126 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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