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« « La Voile d'Or » »

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    Dans son magnifique appartement à Genève, entourée de verdure, Élodie Maunois prépare activement son départ pour Dakar. Elle ne sait pas encore et pour cause, qu’elle a rendez-vous avec son destin. C’est peut-être pour cela, que son subconscient la rend aussi électrique ? Habituellement calme et rationnelle, elle effectue depuis quelques instants les mêmes gestes, tel un automate. Entre deux coups de téléphone, elle range soigneusement ses affaires veillant à ce que rien ne manque. Son voyage est avant tout professionnel.

Mandatée par une multinationale d’import-export, elle effectue régulièrement à travers le monde, différentes études de marchés. Elle s’apprête aujourd’hui, à partir pour Dakar. Âgée de trente-cinq ans, elle dirige le service des crédits documentaires, au sein de sa société. Célibataire endurcie, après quelques échecs sentimentaux cuisants, elle dispose librement de son emploi du temps.

Le voyage qu'elle va effectuer, durant ces quelques mois au Sénégal, lui procure comme à chaque fois, autant de bonheur que d'appréhension. La joie et le plaisir de découvrir un pays nouveau, opposés aux tensions inhérentes à son activité. Partir à la conquête de nouveaux partenaires, n’est jamais facile. La conjoncture économique, le marasme, sont autant de pièges à contourner. Chacun de ses voyages est avant tout, un défi qu’elle relève avec brio. Fidèle à ses habitudes, elle prévoit une quantité incroyable de vêtements ; ce qui amuse ses Parents, venus tout exprès. Prévoyante et lucide, au-delà des apparences, elle sait par expérience, que le climat varie assez vite dans les pays chauds. D’autant qu’en ce moment au Sénégal, la saison des pluies est imminente. De quarante degrés à l’ombre, la température peut chuter de plus de la moitié. Si en Occident, vingt degrés centigrades en hiver c’est presque miraculeux, à Dakar, les Européens ont intérêt à se couvrir. D’où cet excédent de vêtements.

Même si, en six mois, elle ne mettra jamais la moitié de ce qu’elle emporte avec elle ! Élodie a une pratique des voyages assez aiguisée. Clairvoyante et très organisée, elle ne veut rien négliger. Elle le sait, les variations climatiques, en Afrique essentiellement, sont imprévisibles ; aussi mieux vaut se prémunir. Son expérience, acquise au fil de ses périples, interdit la moindre négligence. Des bikinis aux cols roulés, rien ne manque.

Très coquette, elle n’oublie surtout pas d’emmener différentes tenues de soirées. Après tout, elle n’a de compte à rendre à personne et jamais, elle n’a laissé passer une occasion de se divertir après une journée de travail. D’autant que ses interlocuteurs, ne sont pas insensibles aux dîners et soirées, après les entretiens.

Même dans les pays les plus pauvres, la richesse des chefs d’entreprises locales est la même partout. Elle a donc besoin de peaufiner ses atours, pour être aussi belle que désirable. Ce qui explique, le pourquoi de son énervement. Car à plusieurs milliers de kilomètres de chez elle, il n’est pas question de venir à la maison chercher tel ou tel vêtement. À chaque départ, c'est le même enchantement mais également, la panique assurée. Heureusement que Papa et Maman sont là, pour la conseiller et la guider utilement. Fille unique, elle est, et restera toujours dans leur cœur, « La petite ». Ils l'entourent d'une tendresse inouïe. Six mois, c’est toujours long pour des Parents, même et surtout, quand ils font semblant de ne pas l’avouer. Maman poule et Papa gâteau, veillent sur elle. À chacun de ses départs, le pincement au cœur est identique. Aujourd'hui pourtant, à quelques heures de l'envol, il y a un petit quelque chose de plus dans l'atmosphère. C'est la première fois, que sa Maman est aussi décontractée. L’est-elle vraiment ? Ce qui n’échappe ni à Élodie ni à son père. Habituellement tendue et angoissée de la savoir en avion, elle est au contraire enchantée, presque enthousiaste. Ne serait-ce pas plutôt l’aveu d’une appréhension encore plus grande ? Ressentirait-elle, avant tout le monde, un indicible message du Tout-Puissant ? Mieux vaut ne pas se formaliser en l’écoutant poser ses questions :

– Maman : Tu nous appelleras dès ton arrivée... À moins que tu ne sois trop fatiguée ma chérie... C'est le numéro de téléphone de ton hôtel qui est là ?...

– Élodie : Oui Maman... Mais tu sais, après six heures de vol, quand je serai installée à Dakar il fera déjà nuit en Suisse... Rassure-toi, je vous appellerai une fois par semaine, comme convenu...

Tout est prêt, les bagages sont descendus dans la voiture, en attendant l'heure du départ. Élodie en profite pour aller donner les clefs de son appartement à une voisine. C'est la première fois, qu'elle va habiter aussi longtemps dans le pays qu'elle doit étudier. S'absentant pour au moins six mois, elle ne veut pas que ses plantes meurent de soif. Il faut admettre que son petit nid ressemble à une oasis, où elle adore y passer la plupart de son temps libre, à rêvasser.

Ce havre de fraîcheur et de tranquillité, lui apporte une sérénité et un équilibre parfaits. Chaque meuble, objet, contribue à cette harmonie. Le bien-être affectif dont elle est privée, se reporte sur son environnement quotidien. Sereine, épanouie, lucide, elle attache une importance capitale à son confort. Loin du tumulte et du brouhaha professionnels, elle sait trouver la force et le temps de méditer et de communier, avec ce qu’elle affectionne tant. Elle ne prolonge qu'au minimum, sa visite chez son amie de palier. Électrique et enthousiaste, elle est tout autant inquiète et pensive. Elle ne tient plus en place. Par peur d'oublier quelque chose, elle ne cesse d'effectuer des allers-retours, entre la salle de bains, sa chambre et le salon. Ce qui n’est pas fait pour rassurer pleinement ses Parents. En ces instants, elle ignore à quel point son destin va bouleverser son existence. Ses Parents, remarquent cependant que l'expression de leur fille, est différente des autres départs. Habituellement détendue, son visage est crispé. Serait-elle souffrante ?

Élodie les rassure, en ce qui concerne son état de santé. Quant à son apparente nervosité, elle la traduit par une fierté légitime, qui contribue à une remise en cause encore plus profonde. Elle leur pardonne facilement, de se montrer peut-être un peu trop prévenants à son égard. Après quoi, élégante avant tout, elle apporte les dernières touches à son maquillage avant de terminer son café en compagnie de ses Parents :

– Élodie : Bon !... Je crois qu'il est l'heure à présent !... Mon avion décolle à quatorze heures... Le temps d'aller à l'aéroport et d'enregistrer les bagages, il est prudent d'y aller !...

– Papa : Il n'est pas encore treize heures !... Tu devrais te reposer encore un peu tu ne crois pas ?...

– Élodie : Non Papa... Si ça ne vous ennuie pas, je préfère que nous partions maintenant... J'ai l'impression de partir au bout du monde !...

Il y a dans sa voix une certaine nostalgie. En terminant sa phrase, elle s'approche de ses plantes, les caresse et les embrasse, comme jamais elle ne l'avait fait auparavant. La séparation sera longue, c'est certain. Elle est très sensible, c'est indéniable. De là, à justifier un tel déploiement de tendresse, il y a quelque chose qui échappe à l'entendement. C'est en tout cas, ce à quoi ses Parents sont en train de songer ! Personne, n'est en mesure de capter les premiers messages qui parviennent à Élodie. Sans se soucier de qui que ce soit, elle poursuit sa petite promenade affective auprès de ses plantes. Elle est très attachée à son univers de douceur et de romantisme, qu'elle chérit tout particulièrement. Se mettant à genoux devant chaque pot, elle éprouve les plus grandes difficultés pour adresser quelques mots à toute sa végétation. Toujours aussi émue, Élodie fait ensuite pour la énième fois, le tour de son appartement, afin de ne rien oublier. Ce qu'elle veut surtout, c'est toucher une dernière fois chaque objet en guise de porte-bonheur. C'est vraiment étrange et surprenant, qu'elle se comporte de cette façon. Ses Parents le considèrent vite. Peu importe le pourquoi du comment. Romantique comme elle est, sous peu, elle ne va pas tarder à laisser parler son émotion. Avant de la voir pleurer, ils décident de prendre le chemin de l’aéroport. Bien que surpris par l'attitude de leur fille, qui demeure silencieuse jusque dans le hall, ils ne disent rien, jouant les indifférents.

Ses Parents ne seraient pas dignes de ce nom, s’ils ne lui offraient pas les cadeaux de dernières minutes. Disposant d’une bonne heure avant le départ, la famille se promène dans les boutiques afin de tuer le temps. Lequel des trois est le plus ému ? Cette fois, l’heure est venue. Ultimes embrassades, dernières petites larmes mal contenues. Plus question maintenant, de s’adonner aux doux plaisirs de l’émotion. Les adieux sont si pathétiques, que ni le Papa ni la Maman, ne peuvent contenir leur chagrin en voyant l'avion s'arracher du sol.

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*   *

Dans le DC-10 de la compagnie AIR-AFRIQUE, pour l'ensemble des passagers, l'humeur est au beau fixe. Pour l'une d'entre eux, le sourire n'est pas au rendez-vous. Isolée et silencieuse, enfermée dans son macrocosme professionnel, Élodie écoute sans entendre, regarde sans voir, comme détachée du tumulte environnant. En partance pour le Sénégal, elle aura pour mission d'effectuer une étude financière et de marketing, auprès des différentes sociétés, nationales et internationales, implantées dans ce gigantesque pays en pleine mutation. En six mois, sur la vingtaine d’entreprises qu’elle est chargée de prospecter, il sera impératif d’obtenir au moins trois contrats de collaboration. Inlassablement, de par ses fonctions, elle sillonne le monde entier à la recherche de ces partenaires nouveaux. La conjoncture économique internationale n'est pas très favorable : instabilité des affaires, inflations, crises politiques etc.

Sa mission, lui impose une rigueur absolue, quant au choix des futurs collaborateurs. Structure, implantation sur le marché, gestion saine et rationnelle, projets d'avenir, tels sont les paramètres les plus importants, dont elle doit étudier sur place les moindres détails. Pour elle, c'est une aventure nouvelle qui commence à chaque vol, quelle que soit la destination. En quelques années, elle a parcouru au moins dix fois le tour du monde.

À chaque voyage, l'unique désir d'accomplir avec talent le mandat qui lui est confié, est omniprésent. Intègre et motivée, autant qu’intransigeante, elle impose un savoir-faire et une rigueur absolue à tous ses entretiens. Elle sait aussi, en contrepartie, se délecter des richesses locales, offertes par le tourisme des pays qu’elle visite, et qu'elle affectionne énormément.

Néanmoins, c'est la première fois au cours d'un vol, qu'elle est aussi distante, pour ne pas dire indifférente, aux débordements d'enthousiasme dont les autres passagers font preuve. D'un naturel timide et réservé, elle n'a certes pas l'habitude d'exagérer, encore moins extérioriser ses sentiments.

Il y a dans son regard, une expression différente qui la rend encore plus secrète. Petit brin de nostalgie en pensant à son petit nid et à ses Parents ? C'est à se demander, comment elle parvient à se concentrer sur son travail au milieu d'un tel chahut. Éclats de rire, musique au maximum d'intensité, va-et-vient continu, bousculade même, rien ne la perturbe. L'un après l'autre, chaque dossier est compulsé avec une très grande attention. Rigoriste en ce qui concerne la mise à l’étude d’une candidature, elle en épluche les moindres parcelles, avant d’être confrontée à ses futurs partenaires. L'enjeu est capital, la marge d'erreur infime. Ce qui justifie sa concentration, pouvant donner cette impression de détachement. En quelques semaines, elle devra rencontrer une bonne vingtaine de chefs d'entreprises. Pour la plupart Occidentaux, mais dont la réputation de requins outre Atlantique, n'est pas de nature à la combler d'aise. Dans cet éventail économique, elle s'attend à rencontrer les couches sociales les plus hétéroclites. Au fond de son cœur, rayonne l'ardent désir de vaincre sur l'adversité. Calmement, elle étudie avec minutie les traits de caractère, de chacun de ses prochains interlocuteurs.

Assez dominatrice, elle veut pouvoir diriger les opérations, comme elle le souhaite. Pas question de se laisser embobiner, encore moins charmer. Sur ces points, elle se sent de taille à affronter les plus filous. Qu'elle soit tendue, c'est donc parfaitement naturel et compréhensible. Cela justifie-t-il cette petite note de mélancolie au fond des yeux ?

À chacune de ses migrations, elle accomplit le même travail de préparation, et son application est identique. Son ordinateur portable devant elle, chaque dossier est parcouru avec minutie. Serait-elle souffrante, pour négliger les bons moments qui lui sont offerts par les nombreux courtisans ? Discrètement tout d’abord, puis avec plus de conviction, les regards convergent vers la ravissante Européenne qu’elle est. Sans hélas, qu'elle n’y accorde la moindre attention.

Son attitude révèle un brin de mystère, qui la rend plus belle et rayonnante. Son calme, bien qu'apparent, contraste avec l'exubérance des autres voyageurs, pour bon nombre Africains de retour au pays. C'est la première fois qu'elle se rend au Sénégal, ce qui explique sans doute son inquiétude. Elle avait déjà entendu parler de la chaleur du cœur des Sénégalais, accueillants et enthousiastes. Elle découvre en ce début de voyage, une particularité de leur nature un peu énigmatique. En les voyant se défouler, s'amuser et rire sans retenue, elle les compare naturellement à de grands enfants. Leur entrain et leur joie de vivre, authentiques, sont diamétralement opposés à l'image que l'on diffuse d'eux en Occident. On les présente assez facilement tristes et malheureux, pauvres et sans le moindre avenir. Le moins qu’elle puisse admettre, c’est qu’elle a devant elle, une toute autre image. Ce vol aura déjà au moins, l'avantage de neutraliser cette idée reçue. Refermant consciencieusement son attaché-case et son portable, elle décide de prendre part aux festivités. Garder ses distances, pourrait la desservir. Seulement voilà, comment faire pour entamer la conversation, après un mutisme aussi évident ?

Elle meurt d'envie de se lier d'amitié avec eux. Hélas, elle n'ose pas faire le premier pas, pour engager la causette. Excès de pudeur, de réserve ou plus simplement de la timidité ? Heureusement, les Sénégalais sont naturels.

Ils ne s'embarrassent pas de préjugés, à l'instar de tout Européen qui se prétend défenseur d'une certaine éthique, pour ce qui concerne l'approche des individus. Ils savent aussi se respecter, et là, Élodie ne peut pas le nier. Tant qu'elle est restée indifférente, nul n'est venu l'importuner.

Très vite elle commence à sourire et à participer. Du regard tout d'abord, puis avec plus de conviction, aux jeux de ses voisins. Alors là, elle est aussitôt intégrée au groupe et devient une amie, adoptée par tous. Elle n’attend pas longtemps. Celui qui de loin, l’admirait en silence, met à profit sa disponibilité pour venir s’asseoir à ses côtés. Très vite, les deux jeunes gens sympathisent :

– Magueye : Bonjour belle Princesse... On dirait que vous ne vous amusez pas tellement... J'espère que tout ce chahut ne vous fatigue pas ?... Je m'appelle Magueye... Je suis très heureux de faire votre connaissance...

– Élodie : Enchantée Magueye... Moi c'est Élodie... Rassurez-vous, je suis au contraire très heureuse de voir que vos amis savent s'amuser et rire... Il y a bien longtemps qu'en Europe, les gens ne savent plus se distraire... Et puis, j'ai terminé mon travail...

– Magueye : Pour nous c'est une raison de vivre... Le chant, la danse, le rythme... C'est un peu pour nous, une façon d'oublier les pièges, qui vous enferment vous... Les Toubabs !...

– Élodie : Les quoi ?... Toubab ?... C’est amusant comme nom… C’est la première fois que je l’entends et je le trouve amusant… Sans vouloir vous vexer bien entendu !... Toubab… C’est vrai que c’est mignon… Mais… Qu'est-ce que ça signifie exactement ?...

– Magueye : À l'origine, ce mot désignait principalement les missionnaires médicaux français, qui étaient venus au Sénégal pendant les épidémies de peste... Aujourd'hui, il qualifie tous les étrangers... Qu'ils soient blancs ou non... Chez nous, les Africains blancs, sont aussi des Toubabs !... Ce n’est qu’un surnom, en aucun cas péjoratif !...

Au fil des minutes, Élodie découvre et apprécie vraiment son compagnon de voyage. Jovial et très enthousiaste, autant que romantique. Dans le même temps, elle se fait une idée plus précise, sur la vie quotidienne au Sénégal. Ce qui la frappe le plus et attise sa curiosité, c'est la richesse et la diversité des éléments d'information qui lui sont communiqués.

Son ami devient une véritable encyclopédie, autant qu'un ambassadeur de charme incontestable. Il connaît son pays sur le bout des doigts ; de son histoire ancienne à la politique actuelle. Sans oublier les immenses richesses qui sont à découvrir. Il développe avec beaucoup de nostalgie, sur un ton poétique et caressant, une apologie concise et attractive sur Dakar.

Avec une égale constance, il trace un rapide portrait social de ses compatriotes. Visiblement, il tient à faire une effigie globale, aussi juste que possible. Pas de fioritures, aucune exagération. La narration est vraiment très agréable. Avec une équité pudique, il met en exergue les rivalités actives, dans le cœur des différentes ethnies. Ces dernières revendiquant la paternité historique, spirituelle ou idéologique de leur ville, en tant que capitale. Pour les uns, il ne peut s'agir que de St Louis. Pour les autres c'est bien sûr Gorée. Tandis que pour la grosse majorité, aucun doute sur le bien-fondé en ce qui concerne Dakar. Partout ailleurs en Occident, de tels antagonismes fratricides, déclencheraient les pires hostilités. Pour les Sénégalais, ce qui émerveille Élodie, ce n'est rien d'autre qu'une défense amicale et passive de leurs propres convictions. Un maître mot apparaît soudain, sur les lèvres et dans le cœur d’Élodie, la tolérance ! Ce mot rayonne de tous ses éclats et laisse imaginer ce qu'est la vie sur cette terre promise.

Elle ne perd pas de vue la réalité pour autant. Elle est consciente d'avoir à faire à des hommes cultivés. Elle imagine bien que tous les Sénégalais, ne sont pas aussi affûtés. Sur ce plan, le Sénégal ne diffère en rien des autres pays. Bref, ce voyage promet d'être riche, en émotions et en découvertes.

Grâce à Magueye, son compagnon, en quelques minutes elle vient d'en apprendre plus sur le Sénégal, qu'en deux semaines de conférence dans son entreprise. Ce qui la frappe, c'est le calme et la sérénité, entourant les propos de son professeur. Quels que soient les problèmes évoqués, tant en ce qui concerne les courants de pensée, qu'à celui de la vie de tous les jours, aucune haine ni agressivité ne perturbent sa bonne humeur.

Visiblement, c'est en tout cas l'analyse qui s'impose, la tolérance semble être une qualité essentielle au Sénégal. Ce qui contraste avec l'esprit obtus et sectaire, de certains Occidentaux. Jouissant au maximum de ces instants privilégiés, Élodie ne voit plus le temps passer.

Enthousiasmée, séduite, par les propos élogieux qui lui sont transmis, elle est bien décidée de vivre selon les coutumes locales. Plus qu'une heure de vol et déjà, dans son cœur brûle en secret la flamme du désir, de mieux connaître et sans doute mieux aimer, ce pays envoûtant. Sur la pointe des pieds elle s'est intégrée au groupe, pour être en cet instant, l'épicentre des débats. Tout le monde la tutoie et spontanément, elle participe à chaque discussion. Parfaitement unie à la joyeuse équipe, elle est subjuguée autant que fascinée, en les écoutant parler leur dialecte. Il n'y a pas que les Italiens, qui savent parler avec les mains. Quant aux exagérations verbales, les Marseillais n'ont qu'à bien se tenir… Les Sénégalais, pour ce qui concerne leur habileté à démesurer leurs propos, sont au moins aussi forts que les habitants du Vieux Port ; ce qui est une belle référence. Traduisant instantanément son enchantement, sa surprise ou son admiration, les mimiques d’Élodie, qui ponctuent chaque mouvement de sa tête, attendrissent Magueye. Il faut reconnaître qu'ils parlent très vite en plus. À l'instar de tous les pays, les patois sont très usités.

Difficile alors, même au meilleur interprète, de transcrire avec précision les colloques officiels, auxquels elle devra se soumettre ! Cela promet des lendemains pour les moins épiques. Peu importe, elle arrivera toujours à se sortir d'affaire. Pour le moment, elle se laisse bercer par le charme de ces débats animés et acharnés. L'illusion du sérieux et de la solennité, alterne avec le comique et l'enfantillage. Tout comme les plats épicés, cette connotation un peu burlesque, assaisonne les conversations. Ému, attendri, Magueye ne la quitte pas des yeux :

– Magueye : Tu sais, même en six mois, tu auras beaucoup de mal à comprendre les différents dialectes... Chaque région a le sien et même nous, très souvent, avons du mal à nous comprendre !... Souvent on emploie le dialecte, un peu pour nous protéger des oreilles indiscrètes !... Mais ne te fais pas de souci... Où que tu ailles, le Français est compris par tout le monde... Apprends surtout à te méfier des faux marabouts et des mendiants... Si tu commences à donner une pièce, tu vas te retrouver toute nue, dépouillée !...

– Élodie : C'est étrange tout de même la consonance arabe qu'il y a dans la phonique de votre dialecte... Certaines intonations paraissent analogues !... Les vibrations au niveau de la gorge surtout, mais aussi, dans l'expression, et la vivacité, de la conversation !... Il n’y a pas que les Italiens qui parlent avec les mains… On a l'impression d'assister à une vraie dispute... Tellement chacun ressent ce qu'il dit !... C'est incroyable... À bien des égards, cela pourrait surprendre !... Mais c'est vraiment amusant... Je te remercie beaucoup Magueye...

Visiblement, Élodie ne connaît pas le Sénégal ! Ce qui justifie pleinement son enthousiasme et son empressement à poser des questions, de plus en plus pertinentes. En quelques heures, elle a découvert une bonne partie de ce que sera sa vie future. L'économie, la politique, le tourisme, la gastronomie... Elle peut s'en faire une idée plus précise. La beauté du paysage ? Elle aura l'occasion de la découvrir dans quelques heures, beaucoup mieux qu'en paroles. Mettant à profit les dernières minutes de vol, Élodie essaie d'en savoir un peu plus sur l'hôtel qu'elle a choisi. Magueye connaît très bien « La Voile d'Or ».

Un endroit merveilleux, calme et digne de la tradition d'hospitalité du pays. Sans avoir à forcer son talent de conteur, il embaume sa présentation de ce site enjôleur, de mille senteurs mystiques. Élodie est aux anges. Elle brûle d'impatience en se voyant déjà, déambuler entre les palmiers et les cocotiers. Par contre, elle est tout aussi stupéfiée et plus encore abasourdie, quand elle apprend que la marche à pied, est un des sports privilégiés de tous les habitants.

De l'aéroport à la Voile d'Or, il y a environ selon son guide, dix bons kilomètres. Un taxi s'impose. Jusque-là, rien de bien surprenant. Là où les choses deviennent presque incroyables, c'est quand Magueye décline l'offre de son amie. Dire qu’en Occident, les gosses ne savent plus faire cent mètres à pied !... Ici au moins, le problème ne se pose pas. Le manque de moyens est prédominant certes, mais le côté sportif des Sénégalais n’est pas négligeable. Spontanément, elle vient de lui proposer de le ramener chez lui. C'est là, qu'elle découvre un aspect fondamental dans sa manière de vivre. Magueye se montre encore plus vrai et authentique :

– Magueye : En taxi ?... Mais j'habite à peine à trois kilomètres de l'aéroport !... Tu ne voudrais quand même pas que je prenne un taxi ?... Par contre toi, tu seras obligée d'en prendre un car la Voile d'Or se trouve à l'autre bout de Dakar... Et de l'aéroport, ça fait bien douze ou treize kilomètres !... De toute façon, je vais marchander sinon tu vas te faire assassiner suivant sur qui tu tombes... Tu sais ici, il n'y a guère de tarifs officiels !... Ils existent bien entendu et le gouvernement fait son possible pour surveiller... Mais la plupart des chauffeurs ne sont même pas déclarés !... Alors c'est à la tête du client et ce n'est jamais en sa faveur... Tu me laisseras faire et surtout, une fois que le prix sera convenu, ne te laisse pas avoir ou intimider !... Ça fait partie du folklore !...

Pour lui, cette distance se parcourt à pied, plusieurs fois par jour. Il accepte cependant de faire une exception pour son amie. Ne serait-ce que pour lui éviter d’être confrontée aux multiples dangers, auxquels tous les malheureux « Toubabs » sont exposés, dès leur arrivée. Ce diminutif de Toubab la surprend légitimement. Magueye se fait un plaisir de lui apporter la réponse. Étymologiquement, c’est une déviation de « Docteur », en hommage aux missionnaires Français du siècle dernier. Au cours des violentes épidémies de peste, surtout, les médecins Français s’étaient mobilisés, pour venir en aide aux Sénégalais.

Peu à peu, Élodie arrive à se faire une idée sur l’ambiance enivrante et passionnante, qu'elle meurt d'envie de mieux cerner. Elle constate à quel point, Magueye prend son rôle de guide et de protecteur au sérieux. Tout en la mettant en garde, sur les désagréments possibles, il ne manque pas d'y opposer les valeurs réelles qui font partie intégrante de la vie au quotidien. Le système « D », beaucoup plus que le vice et la perversion, paraît être le fil conducteur pour bon nombre d'habitants.

Le manque cruel de ressources financières, crève soudain l'écran de cette aura de douceur, derrière laquelle Élodie se trouvait. Sitôt qu'il aborde ce délicat sujet, Magueye se métamorphose. La mendicité, selon toute évidence, est le moyen le plus approprié pour survivre et sur ce point précis, Magueye éprouve une certaine émotion. Un sentiment de honte et de gêne, envahit soudain son regard, qui se perd quelques instants dans les profondeurs d'une tristesse authentique. Il ne juge pas ses compatriotes bien au contraire, mais spontanément, il se culpabilise et se sent très mal à l'aise. Car hélas, bien que légitime au demeurant, cette attitude est très mal perçue par la plupart des Occidentaux. D’où le malaise qui soudain, se lit sur le visage de Magueye. Il fait partie des quelques privilégiés qui sont à l'abri, impuissants face aux besoins des autres habitants. Ce qui le conduit à éprouver, chaque fois que le sujet de la conversation tourne autour de la misère des Sénégalais, un malaise évident révélateur de sa valeur humaine. Cette grandeur d'âme, est d'ailleurs mise en exergue aux yeux et dans le cœur Élodie.

Il évite de plonger dans la sinistrose et pour ce faire, écourte le récit se rapportant à l'argent. Il ne veut pas donner l'impression de mendier à son tour. Elle admire, en même temps que la sensibilité de Magueye, son sens aiguisé de la galanterie. Elle est très agréablement surprise en effet, de constater à quel point il l'entoure de prévenance et d'attention. Toujours avec le sourire, il ponctue chacune de ses phrases, par des gestes d'une douceur et d'une délicatesse infinies.

Il n'en demeure pas moins vigilant, à l'égard de ses compatriotes ! Évitant tout risque d'excès, il n'hésite pas à s'interposer et écarter fermement certains collègues, qui ont tendance à familiariser un peu trop vite avec elle. Encore un aspect de leur personnalité qui n'échappe pas à Élodie.

Un sourire entraîne un mot gentil, très vite interprété comme une invitation ! Autre constat révélateur, et non des moindres, ils ne sont pas maladroits pour la drague ; leurs mains sont même plutôt baladeuses ! Elle leur accorde néanmoins le bénéfice des circonstances atténuantes. L'ambiance, l'alcool, et le charme d’Élodie n'y sont pas étrangers non plus. Suivant les conseils de Magueye, un peu gêné quand même, elle évite de manger certains fruits typiquement locaux, qui lui sont discrètement proposés par les amis de son guide. Ces fruits, aphrodisiaques, produisent des effets assez bizarres sur l'organisme. Elle apprend qu'ils sont très appréciés au Sénégal, car leur pouvoir étanche la faim. Ce n'est pas de la même faim dont parlent les compagnons de Magueye. Ils sont très futés et habiles pour parvenir plutôt… « À leurs fins », ce qui nécessite une vigilance extrême à chaque instant. Au-delà de la boutade sexuelle avec ces fruits, l'évidence de la misère commence à se faire sentir. Ce que lui confirme Magueye avec une pudeur et une dignité tout à fait remarquables. Point par point, pour le bien comme pour le mal, tous les paramètres sont ainsi révélés et le moins que l'on puisse dire, c'est qu’Élodie est une femme bien avertie. Malgré la fatigue et le sommeil qui commencent à se faire sentir, la petite Princesse affiche une forme extraordinaire.

Elle n'est pas la dernière à mettre de l'ambiance. Enchaînant les blagues et les mimiques, elle maintient le degré d'hilarité à son plus haut niveau. Vous avez dit grands enfants ? Ce n'est pas Élodie qui démentira cette affirmation. Au bout d'un certain temps tout de même, l'intensité du chahut diminue. Fatigue des autres voyageurs ? Pas le moins du monde. Simplement, la réflexion occupe à présent la petite bande de joyeux drilles. Élodie leur a offert spontanément quelques jeux rudimentaires du style « Casse-tête », qu'elle offre à ses clients. Sans transition, ils passent de l'exubérance au recueillement et leur application est fantastique. N’allons pas supputer qu’Élodie ait souhaité avoir la paix, mais quand même…

Le calme enfin retrouvé n'est pas seulement bénéfique à Élodie. Magueye sans en avoir l'air, peut se permettre de poursuivre sa drague, en attendant l'arrivée à Dakar. Même en avion, les traditions locales sont respectées, tant sur le plan humain que commercial. Magueye et ses comparses incarnant le plan humain, les vendeurs embarqués peaufinent pour leur part, l'aspect mercantile de la vente sauvage. Souvenirs, fruits exotiques, il y a de tout et Magueye tient à en faire profiter son amie :

– Magueye : Tu veux manger de la noix de coco ?... Tu vois le vendeur qui se promène avec son plateau en première classe... Ce sont des quartiers de noix de coco... Il y a d’autres spécialités, mais je crois qu’il vaut mieux ne pas y toucher… Si tu veux de la noix de coco, je l'appelle...

Elle se laisse tenter et accepte de goûter aux friandises qui lui sont proposées. Généreuse, elle veut faire plaisir à ses amis, en leur offrant les mêmes délices. Pas question en effet, de manger seule, en laissant son ami la regarder. Pulsion naturelle, excès de générosité ? Peu importe, elle se laisse volontiers embarquer dans cette aventure gourmande :

– Élodie : Je n'en ai jamais mangé, mais je veux bien en goûter... Il faut bien commencer une première fois par une spécialité ou une autre !... D'autant que tu as l'air d'en avoir envie aussi !... Mais à condition que ce soit moi qui te l'offre... On est bien d'accord Magueye ?... Sinon, je n'en prends pas !...

– Magueye : C'est bien gentil de ta part, mais... J'avais prévu d'en offrir à mes amis aussi !...

– Élodie : Où est le problème ?... Je le ferai tout aussi bien que toi tu ne crois pas ?... Comme on dit, quand il y en a pour deux, il y en a pour dix, n’est-ce pas ?... Après tout, vous êtes tous mes amis à présent il me semble, non ?... Pas de jaloux !... Ce serait dommage de les priver tu ne crois pas ?...

La petite fête se poursuit au sein de groupe, qui ne cesse de s'agrandir au fil des minutes. Il faut dire qu’Élodie se montre particulièrement charitable. Ce qui ne manque pas de susciter quelques méditations de sa part, en même temps que des regards très doux à son égard. Plus elle paie, plus les amis de ses amis, deviennent ses amis. Alors que depuis le départ, les derniers venus étaient restés dans leur coin, sans rien dire.

C'est incroyable et un tantinet effarant, la rapidité avec laquelle ils font connaissance et se découvrent, comme par hasard, des liens de parenté. À croire qu'il n'y a qu'une seule et grande famille au Sénégal. Cette petite remarque, met l'accent sur le climat de pauvreté dont souffrent les Sénégalais. Ils utilisent tous les subterfuges pour gagner un peu d'argent ou à défaut, en dépenser le moins possible. Élodie pourra-t-elle se montrer suffisamment forte pour résister aux assauts de ses admirateurs ? Pour le moment, la question ne se pose pas, même si cette situation lui permet de cogiter sur la manière d'envisager son séjour à Dakar. Magueye vient de passer de longues minutes, à lui expliquer la façon de se protéger. Voilà qu'en un rien de temps, elle agit à l'opposé de ce qu'elle devrait accomplir. Philanthrope de nature, elle fait à ses dépens les premiers pas face aux dangers, qu'elle devra éviter dans les jours à venir ; si elle ne veut pas vider son porte-monnaie à chaque regard. Elle constate à quel point ils sont bons comédiens. Ils savent attendrir et émouvoir avec des expressions aussi touchantes qu'efficaces.

Tant et si bien, qu'après un quart d'heure à peine, une bonne vingtaine de Sénégalais est venue grossir la charmante petite « Famille ». Élodie ne dit rien. Elle voit bien que Magueye n'est pas complexé, pour faire profiter les derniers arrivants de cet élan de générosité. Très vite, le vendeur est délesté de la totalité de son chargement. Ce qui n'empêche pas Magueye d'appeler le second marchand ambulant.

Les haut-parleurs fort heureusement, annoncent enfin l'arrivée à destination. Les consignes de sécurité ordonnent à chacun, de regagner sa place et d'attacher sa ceinture. Élodie peut reprendre son souffle et surtout, refermer son porte-monnaie. Elle n'est pas avare, ni à quelques francs près, c'est évident. Elle remarque avec stupeur, qu'en moins d'une demi-heure, elle a dépensé une véritable petite fortune. En regagnant sa place elle sourit tendrement, en les voyant plus électriques que tout à l'heure, terminer les consommations qu'elle leur a offertes.

Plus galant que jamais, Magueye lui attache sa ceinture et place un coussin derrière sa tête. Trop poli pour être honnête ? Élodie peut se poser la question en effet. Car juste avant de la rejoindre, son ami est allé discuter avec le vendeur en l'attirant à part. Sans faire preuve d'un esprit exagérément tordu, elle imagine bien que ce n'était pas pour ses beaux yeux. D'ailleurs, les billets que glisse le vendeur dans la poche de Magueye, sont là pour étayer les craintes d’Élodie. Elle ne veut pas se montrer pessimiste, mais tout de même, elle se pose quelques questions. Quoi qu'il en soit, elle préfère garder son sourire en voyant Magueye se tordre sur son siège. Habilement, au prix d'une incroyable contorsion, il parvient à se tourner sur lui-même pour se rapprocher d'elle au maximum. Est-ce par excès de tendresse intéressée ou pour masquer sa peur de l'atterrissage ? Toujours est-il qu'il utilise avec talent, les moments propices pour venir de plus en plus près Élodie :

– Magueye : J'espère que tu vas supporter le climat ?... L'humidité ambiante en cette période est de l'ordre de quatre-vingt-dix pour cent... Septembre est le plus mauvais mois de l’année avec entre autre, la saison des pluies… En théorie seulement, car voilà des lustres qu’il n’est pas tombé une goutte d’eau à Dakar  cette année !...

– Élodie : À force de rouler ma bosse, je pense que je peux m'habituer facilement aux climats les plus durs... Habitant Genève, qui est réputée comme climat très spécial, les autres climats ne me font pas peur… C'est incroyable l'impression que ça fait !... On dirait qu'on va tomber à l'eau... Tellement l’avion est proche de la surface de la mer…

Après avoir décrit une large boucle au-dessus de l'océan, quittant l'épaisse nappe de brouillard qui l'entourait depuis le début de sa descente, l'appareil se place dans l'axe de la piste. Les derniers mètres avant la terre ferme, s'effectuent au raz de l'eau, ce qui ne manque pas de provoquer chez Élodie, quelques appréhensions la première fois. Depuis sa place, à travers le hublot, elle aperçoit les visages des pêcheurs naviguant dans les parages. Ce qui ne fait qu'augmenter les battements de son cœur.

Elle frémit d'angoisse à l'idée qu'un éventuel trou d'air puisse précipiter l'avion vers la surface de l'eau. Elle avait éprouvé ces mêmes frissons, lors d'un séminaire à Tahiti, où l'atterrissage s'effectue de façon analogue, aux limites de l'amerrissage. Cette fois-là, il faisait presque nuit sur Papeete. Ce qui avait amoindrit les craintes qui se diffusaient avec l'obscurité. Aujourd'hui, avec la complicité des réverbérations du soleil, mirant à la surface des vagues des reflets argentés, Élodie se cramponne du mieux qu'elle peut à son dossier. Dans l'avion, le silence est complet. Ce qui est vraiment spectaculaire, c'est de voir les yeux de la plupart des passagers. Dilatés au maximum, ce qui met en évidence, le contraste entre le blanc de la rétine et le noir de leur peau. Ils fanfaronnent, s'éclatent et font les fous en vol tout au long du voyage. Sitôt que le sol approche, ils ne brillent plus tellement. Comble de malchance pour eux, tout comme pour Élodie, quelques instants auparavant, le pilote a été contraint d'effectuer une manœuvre de contournement. Dans le but annoncé, de ne pas être pris dans une énorme dépression.

Ce qui impose le silence et la peur. La carcasse de l'avion, est soumise à des secousses impressionnantes, en dépit des efforts de l'équipage. Ce qui n'est pas fait pour apaiser les craintes des plus peureux. Après quelques minutes interminables, le contact avec la terre ferme se fait sentir, ce qui rassure Élodie et amuse un peu Magueye. Bien qu'habituée à tous les climats, Élodie éprouve un sentiment bizarre en quittant l'avion. Jamais, elle n'avait connu de telles sensations, en inspirant cet air chaud et humide, presque suffoquant. Pour mieux imaginer ce qu'elle ressent en descendant de la passerelle, il suffit de placer la tête au-dessus d'un inhalateur et respirer profondément.

*

*   *

Comme l'avait prévu Magueye, la température ambiante est de trente-cinq degrés. L'humidité voisine les quatre-vingt-dix pour cents. Un vrai bain de vapeur ! Au-delà de cette petite indisposition respiratoire, Élodie paraît soucieuse pour d'autres raisons. Marche après marche, elle jette autour d'elle un regard interrogateur. Si elle s'habitue assez vite à ce climat typiquement Sénégalais, elle se trouve un peu perdue et désorientée en cherchant à reconstituer l'image qu'elle se faisait de l'aéroport de Dakar. Elle est surprise pour ne pas dire choquée, de voir la modestie de ce dernier en comparaison avec celui des capitales Européennes. Comme bon nombre d'Occidentaux en effet, débarquant pour la première fois au Sénégal, la recherche du confort prime sur tout. Elle ne peut s'empêcher d'établir des comparaisons surannées, ignorant qu'ici, le monde est différent et que la vie s'écoule au premier degré, sans artifice. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en ce qui concerne le superflu, il n'y a pas le moindre excès. Elle s'attendait à voir de grandes tours vitrées, une activité débordante et un chahut plus révélateur de l'importance d'une cité internationale.

La pauvrette est bien déçue en vérité. Un ou deux avions sont immobilisés au sol, et quelques porteurs sont là autour du DC-10 qu'elle vient de quitter. Retrouvant leur voix et toute leur énergie, les joyeux lurons s'empressent de regagner le hall. Élodie ne peut s'empêcher de poursuivre ses investigations visuelles.

Lentement, presque à regret, elle arpente les quelques centaines de mètres la séparant de l'accueil. Silencieux, Magueye ne dit rien. Il comprend quelle peut être la déception de son amie, et en éprouve une certaine amertume. Il voudrait bien qu'elle se sente à l'aise, et lui offrir le luxe auquel on s'habitue si facilement en Europe.

La pauvreté Sénégalaise est indéniable. Dès les premiers pas en descendant de l'avion, à l'instar d’Élodie en ce moment, elle saute au visage et perfore les âmes sensibles. La douleur est d'autant plus grande, qu'il est impossible d'en imaginer l'ampleur en se retranchant derrière l'égoïsme. À cet instant précis, Élodie éprouve une répulsion violente, à l'égard des agences de voyage.

Comment peut-on oser proposer le paradis, en sachant qu'il est utopique et erroné dans un pays comme celui-ci ? Silencieuse et choquée, elle se domine du mieux qu'elle peut, pour ne pas sombrer dans une tristesse profonde. Plus qu'une dizaine de mètres à faire, avant de se plonger dans la réalité, décrite avec une telle véracité par Magueye. Qu'est-ce qui attend Élodie ? Elle se pose la question. La fatigue après six heures ou presque de vol, n'est rien à côté de ce qu'elle ressent au fond du cœur. Elle redoute un peu la vie de ses amis qu'elle va connaître, et qu'elle retrouve à présent. Le bruit qui en résulte, mêlé à cette odeur de misère, lui procure de bien sombres pensées. Peu à peu, Élodie se sent défaillir. Heureusement qu'elle n'est pas toute seule, car elle serait totalement désemparée et incapable de faire un pas. Magueye le remarque. Aussitôt il la soulage de son sac et de son attaché-case. Réalisant l'ampleur du choc subi par Élodie, il essaie de l'effacer du mieux qu'il peut. Bien que l'envie de faire le pitre n'y soit pas, il s'efforce d'être à la hauteur de la situation :

– Magueye : Ça va Princesse ?... Tu n'as pas l'air très à l'aise on dirait… Tu n’es pas malade ?... C’est l’humidité sans doute qui te dérange le plus ?...

Le malaise de son amie ne lui échappe pas. Il s’efforce de l’aider à l’oublier. Comment le pourrait-elle ? Hypersensible de nature, elle ne peut que s'attrister face à une telle situation, contre laquelle il est très dur de réagir. Ne voulant pas vexer Magueye, elle préfère le laisser croire à une crise d'origine climatique, pour expliquer son incommodité. Elle le sait, il souffre autant qu'elle sinon plus, de la même impuissance envers la pauvreté de ses compatriotes. Courageusement, elle esquisse un sourire timide. En même temps qu'un regard compatissant vers Magueye :

– Élodie : C'est le moins qu'on puisse dire en effet Magueye... C'est incroyable cette désagréable impression d'étouffement que j'ai éprouvée en sortant de l'avion... Tu avais raison... Il va falloir que je m'habitue...

– Magueye : Tu sais tu n'es pas la seule à qui ça arrive, surtout la première fois !... Tu quittes l'avion où il faisait à peine vingt degrés... Et tu arrives au sol où il doit faire environ trente cinq... Viens... C'est par ici qu'il faut passer...

Rapidement, elle est confrontée à la réalité telle que jamais, elle n'aurait pu l'imaginer. Au milieu d'un brouhaha indescriptible, elle peut enfin grandeur nature, esquisser l'ébauche de sa vie future. Dans le hall de l'aéroport, elle se fraie tant bien que mal un chemin, à travers cette foule colorée et bruyante. Elle remarque vite à quel point, en dépit de cette cohue impressionnante, les gens paraissent calmes et détendus. Le sourire et la bonne humeur sont sur tous les visages, ce qui confirme ce que disait Magueye dans l'avion. Les gens manquent peut-être d'argent. Cependant, ils savent apprécier le peu dont ils disposent. De cela, elle s'en rend très vite compte. Le folklore vestimentaire est au rendez-vous lui aussi, ce qui impressionne Élodie.

Riches en couleurs, les tenues des femmes sont très belles et en plus de la simplicité, elle remarque la coquetterie dont elles savent faire preuve. Ils ignorent peut-être, pour la plupart d'entre eux, le confort d'un luxueux restaurant. Leurs visages potelés, traduisent assez clairement qu'ils savent se nourrir, et profiter au maximum de ce que la nature est capable de leur offrir. Aidés quand même, c'est vrai, par les subsides octroyés par les touristes.

Dans son esprit pourtant, les recommandations de Magueye résonnent en écho. Elle vient d'en avoir la preuve en se montrant généreuse dans l'avion ! Un, puis deux, puis tous les autres sont venus profiter de sa générosité. Elle établit très vite ce parallèle en croisant les yeux de certains, tout aussi attirants et expressifs. Le fait d'être obligée de s'imposer la prudence à tous niveaux, la contraint à détourner son regard de ceux nombreux qui lui sont destinés.

Là, elle mesure à sa juste valeur, le sens des mots et des conseils prodigués dans l'avion. Il y a au fond de chaque regard, à travers chaque sourire, un lancinant appel à la générosité. Sera-t-elle assez forte pour aborder seule au quotidien, de tels appels de détresse ? Loin des salons feutrés de quelques hôtels ou autres clubs de vacances, qui présentent une vision falsifiée de la réalité locale ? Elle va devoir affronter tous les jours, cette dure loi de la jungle. Côtoyant à chaque instant, la vie dont Magueye vient de lui parler et qu'elle découvre à présent, elle en tremble d'horreur. En quelques secondes, le film de son séjour se déroule. Avec, on le conçoit, tous les frissons qu'il est à même de provoquer. Une remarque pourtant, lui traverse l'esprit et engendre un étonnement, que Magueye perçoit aisément. Il faut dire qu'il ne la quitte pas des yeux et pour lui, l'occasion est trop belle et propice à la serrer plus près. Plus, ils se rapprochent du gros de la foule, plus il s'arrange pour se coller à elle en la prenant par l'épaule. De retour parmi les siens, il laisse sa nature s'exprimer. Le verbe haut, décrivant de grands gestes avec sa main libre, il attire l'attention sur lui :

– Magueye : Qu'est-ce qui t'arrive Princesse ?... Quelque chose ne va pas ?... Tu cherches les ascenseurs ?... Les tapis roulants ?... Le sauna est gratuit... Donc pas besoin de cabine individuelle... Tout le monde est logé à la même enseigne...

– Élodie : Je ne comprends pas la présence de tant de personnes dans le hall !... C’est hallucinant !... Il y en a au moins deux fois plus qu'il y avait de passagers dans l'avion ?... C'est étrange tout de même !...

– Magueye : Il n’y en a qu’un sur quatre peut-être qui attend vraiment un passager... Tous les autres sont là pour proposer leurs services aux Toubabs... Porter les bagages... Laver ou surveiller les voitures... Cirer les chaussures… Et même aussi comme c’est le plus souvent le cas, se proposer comme domestique...

– Élodie : C'est affreux cette misère !... J'avoue que je vais avoir beaucoup de mal à supporter une telle détresse... Je vais préparer un peu d'argent pour en donner aux plus malheureux... Regarde ce pauvre homme... Il n'a plus qu'une jambe...

– Magueye : Ne te laisse pas emporter par ton grand cœur Princesse !... Si tu commences à donner de l'argent à l'un d'entre eux, tu vas tous les avoir sur le dos après !... Viens, c'est par ici la douane...

Ce qui frappe Élodie, au-delà de cette apparente misère, ce sont les gens qui ne paraissent pas souffrir exagérément, comme résignés. Le sourire et la bonne humeur ne les quittent pas. C'est vrai, ils sont là pour gagner quelques pièces. Pour ce faire, ils savent user de leurs dons de comédiens pour apitoyer les touristes. Voir un malheureux n'est jamais un spectacle réjouissant, pour quelqu'un qui a un cœur bien entendu. Dans celui Élodie, le spectacle de désolation au fur et à mesure qu'elle progresse en direction de la sortie, n'est pas fait pour la combler d'aise. Après avoir franchi le premier guichet et obtenu son visa d'entrée, elle se dirige vers le contrôle douanier. Cette fois, elle peut mieux voir ces pauvres gens, agglutinés de l'autre côté des cloisons vitrées.

Elle remarque une différence très nette, des expressions sur les visages. Si, à l'intérieur de l'enceinte, les gens sont souriants, de l'autre côté de la barrière, les physionomies sont totalement différentes. Les sourires sont remplacés par des regards lointains et nébuleux, perdus dans les profondeurs nostalgiques d'une souffrance intérieure atroce et insupportable.

Les costumes eux-mêmes, sont à l'image de cet éclatant écart entre les couches sociales. Les privilégiés, peuvent accéder jusqu'au hall de débarquement. Ainsi, ils obtiennent en priorité ce qu'ils sont venus chercher. De l'autre côté, la misère du peuple éclate au grand jour.

Cette évidence lui impose une remarque. En dépit de l'équité, dont parlait Magueye tout à l'heure, elle se rend vite compte que là aussi, la ségrégation atteint son paroxysme. Elle entrevoit avec effroi, ce que peut être la vie au quotidien pour des milliers de personnes, et ne peut qu'en éprouver un sentiment de gêne.

Pourquoi Magueye l'empêche-t-il d'être généreuse envers ces pauvres gens ? Dans l'avion, il ne faisait pas tant de manières avec ses « Amis » pour profiter de sa bonté ? Ils étaient bien contents de savourer les douceurs offertes ?

Plus cinglante que jamais, la différence de classe se fait sentir et la jeune femme, ne peut que le déplorer. Heureusement, elle parvient à la douane et sort de ses pensées lugubres. Très professionnel, le policier la dévisage avec un dédain assez marquant. Ici plus que partout ailleurs, le prestige et la notoriété, rattachés à l'uniforme, engendrent des attitudes souvent grotesques. Ce n'est pas très important. Élodie ne s'en offusque pas le moins du monde, se pliant docilement aux exigences de la loi :

– Douanier : Qu’est-ce que vous avez à déclarer madame ?... Alcool... Cigarettes... Bijoux ?...

– Élodie : Non... Rien de tout ça... Uniquement des effets personnels... Je suis là pour plusieurs mois... Je suis venue les mains vides comme ont dit… J’espère qu’en partant, elles seront chargées de souvenirs !...

Elle note avec un certain étonnement, l'isolement soudain de son compagnon. Comme si Magueye cherchait à se démarquer discrètement. Pourquoi ? Aurait-il soudain, honte de sa nouvelle et ravissante amie ? À moins que ce ne soit pour mieux se rendre indispensable, dans les minutes qui vont suivre ? Elle ne va pas tarder à en être convaincue.

Tant que le douanier est persuadé qu’Élodie est seule, il s'efforce de se montrer aussi efficace et intègre que possible. Dès l'instant où Magueye intervient, en manifestant son attachement envers elle, le comportement devient totalement différent. La physionomie du douanier change d’une manière radicale. La petite Toubab se métamorphose en hôte que l'on vénère, avec toute la panoplie de sourires et de bonnes manières caractéristiques. Du statut de simple touriste, elle passe sans transition à celui de personnalité. Petits clins d'œil discrets entre les deux hommes, qui en disent long sur la façon dont les touristes sont abordés à leur arrivée, en vue d'être plumés. L'attitude de son compagnon vis-à-vis du douanier, ne fait que confirmer la vérité sournoise et latente.

Habilement, il glisse un billet dans la poche du policier qui bien entendu, n'en attendait pas moins. En dialecte, Magueye explique au fonctionnaire qu'elle n'a rien à déclarer. Le contrôle s'effectue plus rapidement. Se limitant à une sommaire inspection des deux valises d’Élodie. Au même instant, un peu plus loin, un des passagers du pays visiblement moins fortuné que Magueye, subit la dure loi des règles administratives. Elle mesure alors toute l'étendue de la désolation construite et engendrée par l'argent, qui indiscutablement, fait défaut dans ce pays. Avec un billet de dix mille francs CFA, même le douanier le plus zélé ferme les yeux. Il est vrai qu'en Europe et même partout dans le monde, les tarifs pour ce genre de « Passe-droit », sont beaucoup plus élevés. Simple parenthèse. Sitôt cette dernière formalité accomplie, la voilà plongée au cœur de la vie réelle. Celle qui, par la force des choses, principalement par des informations tronquées, échappe à tous les Occidentaux.

En quelques secondes, elle mesure l'écart qu'il y a entre les séjours touristiques, finement concoctés par les agences de voyages, et la vie authentique au cœur de Dakar. D'un côté, on ne rencontre que le gratin Sénégalais, la fameuse et sulfureuse « Jet Society », et de l'autre, la grosse majorité de la population souffrante. À l'inverse de beaucoup de pays Occidentaux, il n'y a au Sénégal, que deux catégories : les riches, et les pauvres.

Les classes intermédiaires, que l'on trouve en Europe, entre le prolétariat et la bourgeoisie, n'existent pas. D'où cette prolifération de mendiants et autres infirmes, dans les endroits comme l'aéroport porteurs d'espoirs autant que d'humiliation. Toujours aussi galant, Magueye tient avant tout, et Élodie en est maintenant consciente, à s'afficher comme un être supérieur en compagnie d'une Toubab aussi riche et jolie. Pour ceux qui évoluent parmi les « Grands » à Dakar, toutes les occasions sont bonnes pour peaufiner leur image de marque, et propices à imposer leur supériorité en toute circonstance.

Le fait de voir Élodie au bras de Magueye, est suffisant pour que tous ceux qui connaissent le jeune homme, en restent pantois. Il devient alors l'ami incontournable et recherché, dans le seul but d'atteindre la Toubab et lui soutirer un maximum d'argent. De toute évidence, Magueye se complaît dans son rôle et sa façon de regarder les autres, est révélatrice. Sans dire qu'il soit dédaigneux loin de là, il affectionne ce côté notoire d’honorabilité. Il vit sur une autre planète, se complaît dans cette apparence faussement mondaine. Tout dans sa démarche, son comportement, sa façon de sourire, conforte ce besoin viscéral de se sentir un personnage différent, de celui qu’il a l’habitude d’incarner. Il donne l'impression, non pas de marcher, mais de glisser à la surface d'un sol gelé. Les épaules tirées en arrière, la tête exagérément relevée. Rien dans son attitude, ne doit être ignoré. Il veille sur ce détail, en regardant partout autour de lui. Véritable perle rare, pierre précieuse ou presque, il aime se sentir plébiscité par ses compatriotes. En Occident, c’est le type même de prétentieux dont Élodie a horreur. Ce qui, immédiatement, la replace dans le contexte des fanfarons. En attendant, frime ou pas, lui, sait se montrer courtois. Élodie ne peut pas en dire autant des autres frimeurs, qu'elle fréquente malgré elle dans son pays :

– Magueye : Laisse-moi porter tes valises Princesse... Surtout, tu restes bien accrochée à moi et tu ne sors pas une seule pièce de ton porte-monnaie tu as bien compris ?...

– Élodie : Entendu... Je te suis... J'avoue que seule, je commencerais à paniquer sérieusement !... Au milieu de cette foule bruyante et collante, je ne serais vraiment pas à l’aise… Merci pour ton aide Magueye… Ce qui m’angoisse le plus, ce sont les expressions sur leurs visages… Ils ont une façon si étrange de me regarder... Ça me fait froid dans le dos !... Désolée d’être aussi sensible, mais cette misère me bouleverse…

Au fur et à mesure de leur progression vers la sortie, la foule se resserre autour d'eux. Ce qui oblige Magueye et ses amis, à jouer les gardes du corps. Élodie est un peu angoissée, mais néanmoins confiante. En fixant çà et là, quelques regards attristés, elle ne peut que frissonner davantage et meurt d'envie, de se laisser aller à une générosité spontanée. Ses anges gardiens sont là pour la dissuader. Ce qui explique le ton très dur, avec lequel ils écartent les plus audacieux. Dans six mois c'est certain, sa vision sur cet environnement miséreux sera différente. Pour l'instant, le rejet parfois brutal pratiqué par ses amis, ne peut qu'accentuer son sentiment d'horreur et d'iniquité. Elle réalise amèrement, ce que lui disait Magueye quelques minutes plus tôt. Effectivement, si elle a le malheur de donner la moindre pièce à l'une des nombreuses mains qui supplient et se tendent, il lui faudrait dépenser tout son argent pour satisfaire les autres. Elle se résigne à ne pas céder à cette tentation dévorante, se laissant guider vers la sortie loin de cette foule bruyante. Plus ils se rapprochent du but, plus la progression est difficile, plus la tension monte. Moitié dialecte moitié Français, les échanges verbaux entre Magueye et certains mendiants, sont de plus en plus virulents. Qui a raison qui a tort, dans ce conflit musclé ? Ce n'est certes pas Élodie qui peut trancher loin de là !

En attendant, c'est vrai. Dès qu'un Sénégalais assure la protection d'un Toubab, au détriment de ses compatriotes, les frictions qui en découlent sont parfois tempétueuses. Chacun défend ses intérêts. Fort heureusement, la violence physique ne prend jamais le pas sur l'agression verbale. Le folklore est bien au rendez-vous, ce qui ne manque pas de susciter quelques questions dans le cœur Élodie. Les plus démunis, loin d'être des imbéciles, sont conscients des avantages acquis par ceux qui ont de l'argent et qui naturellement, savent tout mettre en œuvre pour en gagner davantage. En guise d'amitié et de générosité, Magueye offrirait-il à Élodie, derrière un masque hypocrite, le vrai visage de tous ceux qui pourrissent le monde avec l'argent, ici comme ailleurs ?

À en croire les invectives et autres regards pleins de colère et de haine, envers son ami de passage, Élodie arrive insidieusement à se convaincre de cette hypothèse. Cette répulsion, est accentuée par les manières de tous ceux qui s'empressent de saluer Magueye si chaleureusement, en guignant Élodie du coin de l'œil. La famille continue de grandir et il serait temps que cette comédie se termine. Hélas, elle n'a guère le temps, ni le choix, d'approfondir ses pensées. Pour le moment, elle ne peut rien faire d'autre que suivre ses protecteurs, pour sortir de cette marée humaine. La chaleur, la fatigue, viennent augmenter les premières impressions douloureuses d’Élodie. Le brouhaha ambiant, l’enveloppe dans une sorte de bulle. Les sons, les images, les senteurs, tout se dilue et se confond dans son esprit. Elle se laisse cahoter, sans même réaliser où elle se trouve. Combien de temps encore, va durer cette traversée humaine ? Est-ce la transpiration ou bien ses larmes ? Toujours est-il que son visage ruisselle. Consciente des dangers de confusion potentielle, elle ne veut pas cependant, prendre le risque de s'essuyer avec un mouchoir. Mettre la main dans son sac à cet effet, pourrait traduire un désir à satisfaire les nombreuses attentes autour d'elle.

Le fait qu'elle manifeste une répugnance certaine, envers la misère, est largement analysé par les faux marabouts, dont Magueye venait de faire état. Étirée dans tous les sens, secouée comme un prunier, mais surtout épuisée, elle parvient enfin à s'extraire de cet étau bouillant.

Dehors, une autre réalité lui saute au visage, crevant son cœur et lui glaçant le dos ! Beaucoup moins de monde devant l'aéroport, mais les gens qui tendent la main ici, sont nettement plus malheureux. Une sorte de hiérarchie paraît établie entre pauvres, permettant aux moins valides d’entre eux, de rester au calme loin de la cohue et des bousculades. Groupés devant la porte principale, une bonne dizaine de handicapés est là. Apathiques et silencieux, la plupart dans des chariots pour émouvoir et sensibiliser les gens.

Les uns n'ont plus de jambes, les autres un bras en moins. Une vison d'horreur, la tétanise soudain. En même temps qu'un frisson de désarroi, lui parcourt le corps tout entier. Elle est partagée entre l'envie de tous les prendre dans ses bras et celle, plus sournoise, de faire demi-tour.

Perdue, la belle Princesse ne sait plus où poser son regard, sans éprouver une indicible envie de se révolter. Indignée, elle l'est d'autant plus que les amis de Magueye, sans le moindre ménagement et avec beaucoup de violence, repoussent ces malheureux indigents. Admettons qu'il y ait une part évidente, d'exagération et de comédie chez les premiers dans le hall. Là, il en est hors de question ! On ne peut pas prétendre qu'ils se seraient mutilés de leur plein gré ! Ceci pour émouvoir l'opinion publique, en vue de soutirer d'hypothétiques deniers. Utilisant par ce biais, la charité chrétienne comme une arme infaillible. Pourquoi Magueye, ne fait-il pas de différence et se montre-t-il aussi dur et sectaire à leur égard ? Cet égoïsme est un peu trop criant, pour ne pas masquer une facette moins honorable de son personnage.

Cette analyse est confortée du reste, en le voyant jouer les vedettes auprès de ses amis, fort intéressés par ses relations mondaines ! Plus question de prendre de gants, ni accepter de passer pour sa petite amie. Cette fois, Élodie n'y tient plus et en dépit des interdictions de Magueye, offre généreusement aux deux malheureux qui se trouvent le plus près d'elle, un modeste billet de dix francs Suisses :

    – Élodie : Tenez messieurs... Ce n'est pas une grande chose, mais c'est du fond du cœur... Je sais que vous en ferez bon usage…

     Leur bonheur est sincère et suscite la joie profonde, pour ces handicapés. Élodie est bouleversée de lire au fond de leurs yeux, l'intensité de leur désarroi. En même temps, elle est transcendée par la force et la noblesse de la reconnaissance, qui émane au même instant du cœur de ces infirmes. Le langage de l'âme, pur et serein, est assurément universel. Elle a vraiment du mal, à contenir ses larmes. En dépit des recommandations, elle ne veut pas s’interdire le privilège d’exprimer sa sensibilité.

Cette confrontation brutale avec la misère, la sidère et la paralyse. C'est sans doute aussi, la première fois qu'elle est mesurée à la pauvreté grandeur nature. Elle est la même de partout. En Suisse comme ailleurs, c'est indéniable. Jamais sans doute, jusqu'à aujourd'hui, elle n'y avait fait attention. C’est pour cette raison qu’elle y est aussi sensible. Ce rappel à l'ordre, est bénéfique à bien des égards. Les invalides lui apportent une autre dimension d’humanité, qui la touche profondément. En lui prenant la main, les handicapés la serrent et l’embrassent. L'émotion atteint son apogée. La sincérité de leur gratitude est absolue, elle n’échappe pas à Élodie qui en est chamboullée :

– Handicapé : Merci petite Princesse... Soyez la bienvenue chez nous... Que Dieu vous protège !...

Elle retient difficilement le trop plein de ses larmes. Bouleversée par la profondeur et la nostalgie de ces regards, qui la transpercent de part en part. Comme il fallait s'y attendre naturellement, les autres ne tardent pas à venir l'entourer, l'adulant mieux qu'une divinité. Elle voudrait bien réitérer son geste, mais ses anges gardiens l'écartent brusquement, sans aucun ménagement, tout en se montrant presque odieux envers leurs compatriotes. Malgré leur handicap, les nécessiteux se rebiffent farouchement. Selon toute vraisemblance, de telles scènes sont fréquentes et ne sont pas de nature à émouvoir les autres passants. Indifférents, sans même tourner la tête, ils continuent leur chemin comme si de rien n'était. Comment peut-on être blasé et ne pas chercher à mettre un terme à cette ascension quotidienne, de la déchéance morale et physique ?

Décidément, Élodie n'est pas au bout de ses surprises ! Le comble, c'est de voir un de ses gardes du corps, en train d'éloigner d'une main un handicapé. Alors que de l'autre, il termine de manger les gâteaux qu'elle vient de lui offrir dans l'avion. En résumé, lui a tous les droits et jouit des privilèges que son rang lui accorde. Interdisant à ceux qui sont vraiment dans le besoin, de bénéficier des mêmes largesses.

Si ce n'est pas de l'injustice, il faut vite demander à tous les académiciens de formuler une autre définition ! En attendant, la panique augmente. Le désordre grandit autour de la Princesse. Hélas, pareille générosité, ne laisse pas les plus valides insensibles. Aussitôt, ils se précipitent en masse à son encontre. Très organisés, ils ont des yeux partout et rien ne leur échappe. En quelques secondes, une véritable émeute est déclenchée et là, plus de cadeaux ni concession. Ils se marchent presque les uns sur les autres, écartant les handicapés comme des pestiférés. En quelques minutes, Élodie se trouve ceinturée au milieu d'une foule hurlante et déchaînée. Composée d'hommes et de femmes, excités et avides eux aussi, de petits billets qu'ils affectionnent tant. La marée humaine, telle une vague déferlante, s'abat comme une masse. Propulsée contre les baies vitrées, la jeune femme commence à trembler de peur. Les regards tendres et nostalgiques de tout à l'heure, font place à des expressions de haine et de violence aveugle. Au diable le protocole et les arrière-pensées, tout est bon pour être le premier à sauter sur le billet qui va se tendre. La pauvre Élodie, victime de son grand cœur, est au bord du malaise et apprécie comme il se doit de se sentir protégée.

Il faut l'intervention vigoureuse de ses amis, pour péniblement la libérer de cette meute enragée. Car hélas, à ce stade de mendicité, les agressions se font plus virulentes. Bien que l'intention de frapper soit absente, les moins habiles sont soumis à des traitements assez musclés... (Suite sur le livre)

 

Cet extrait représente environ 30 pages, sur les 116 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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