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« «  L’Amour triomphe  » »

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Dix mois plus tard. Tous les projets élaborés à l'issue de la première journée de reprise d'activité, permettent au trio de faire le point de manière objective. L'entreprise, comme prévu, a triplé son volume d'affaires. Grâce à Delphine et sa probité, un réseau de spéculateurs a été démantelé. Danielle n'était qu'un maillon sur cette chaîne internationale du grand banditisme. À son niveau, elle préparait le terrain pour des activités totalement illicites. Secrètement, elle contribuait au développement et à l'implantation d'une secte, dont elle était l'une des fondatrices.

Les fonds qu'elle détournait, auraient du servir à alimenter les caisses de cette secte. Qui devait localement, enrôler une bonne centaine d'individus. Par le truchement de cette Association sectaire, les criminels envisageaient l'extermination pure et simple de toutes celles et ceux qui à leurs yeux, incarnaient le pouvoir. Les structures de base, via les collaborateurs de Danielle, étaient fortement implantées. Il s'en est fallu de quelques jours seulement, pour que la secte expose au grand jour le contenu de son activité. Il est superflu de préciser que dans l'esprit de chacun, la disparition de Bernard et sa femme est une fois de plus, la preuve irréfutable de la présence de Dieu.

Même les plus sceptiques, admettent que le hasard n'est pour rien dans la chronologie des événements. Pour neutraliser Danielle, Le Tout-Puissant a été obligé malgré lui, de sacrifier son mari. Il n'avait pas le choix. Bernard aura l'occasion de bénéficier dans sa prochaine incarnation, de la majesté de l'Amour du Tout-Puissant. Cette grâce, Delphine et Sylvain en ont profité eux aussi, mais au présent. Sans trop de difficultés, à titre de reconnaissance, l'État s'est montré coopératif envers les démarches du couple, concernant l'adoption de Sylvain. Désormais, la famille est au grand complet. Papa, Maman, le fiston... Et... Marraine bien sûr !...

La cellule familiale est confortée, mais celle sur qui reposent désormais tous les espoirs, est tout aussi valorisante. L'entreprise, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, forte de deux cent cinquante employés, figure au rang des premiers dans la cosmétique. Les produits de base, revus eux aussi et corrigés, sont maintenant axés sur le naturel. Fini la chimie, le suranné, bienvenue à la nature et à ses bienfaits. La gamme des prestations, en même temps que la qualité, s'est enrichie et étoffée. Soins du visage, traitement de la peau, soins corporels, hygiène quotidienne, alimentation... Tout, du début à la fin, permet aux clients de satisfaire leurs besoins en matière de cosmétique. Naturopathie, phytothérapie, sont les moteurs de la société.

La marque, est connue mondialement. L'essor de l'entreprise est constant. Il faut souligner tout de même, le coup de main apporté par les pouvoirs publics. N'y a-t-il pas de meilleure référence, aux yeux des acheteurs potentiels, que celle apportée par l'État ? En cette période de récession, de marasme et de difficultés à tous niveaux, tout est mis en œuvre par les gouvernements pour favoriser les créativités locales. Le marché commun c'est bien, encore faut-il qu'il réponde aux besoins spécifiques des petits artisans et non aux seuls intérêts des grandes multinationales !

Qui dit essor, dit aussi accroissement des tâches administratives. Émilie, Delphine et Laurent, ont été obligés de prendre chacun une secrétaire. L'immensité et la diversité de leurs missions sont telles, qu'ils ne pouvaient plus raisonnablement faire face à la multiplicité de leurs charges. Le magasin principal, a doublé de volume. Des succursales ont été ouvertes dans toutes les grandes villes de Suisse, de France, mais aussi d'Europe, sans oublier... Le Canada ! Il est même question d'en ouvrir une à Dakar. Le réseau commercial, fierté de Laurent, contribue chaque jour à développer ce regain d'activités. La société possède plus d'une centaine d'agents commerciaux, répartis dans tous les pays. À quelques courtes semaines des fêtes de fin d'année, une effervescence particulière anime tout un chacun. L'arbre de Noël des enfants. Les cadeaux aux clients. La secrétaire de Delphine est occupée à plein temps rien que pour cela, depuis près d'une dizaine de jours.

Refusant de servir d'exemple à qui que ce soit, Laurent décline toutes les propositions qui lui sont faites en matière de publicité. La meilleure d'après lui, c'est le bouche à oreilles. Plus long, mais plus efficace. Ce n'est pas selon lui, à grands coups abusifs de « Publi-reportages » à l'eau de rose, que l'on peut aujourd'hui modifier ostensiblement les habitudes de consommation. À force de créer des amalgames publicitaires, où se côtoient les bons et les mauvais produits, les publicistes sont parvenus à jeter la confusion à tous niveaux. L'argent n'a pas d'odeur il est vrai. Pour se remplir les poches, peu importe l'authenticité des annonceurs. Ce qui, au fil du temps, a jeté le doute auprès des consommateurs.

Les gens sont devenus, à juste titre, méfiants et réfractaires à la publicité. Les habitudes évoluent. Ils commencent à comprendre que rien ne vaut l'expérience et les preuves au quotidien, pour être convaincus d'un bon produit. Voilà pourquoi, Laurent délaisse avec force les pommades que l'on veut lui passer pour lui faire croire qu'il est le meilleur. Publicité mensongère... Exagération purement commerciale... Il laisse à ses concurrents le soin de persévérer dans cette voie. Les gens, dans leur immense majorité, en ont assez d'être pris pour des andouilles. À force d'excès, la publicité a atteint ses limites. On ne prouve pas, par A plus B, que sans la publicité, les gens sont incapables de choisir ! Les acheteurs maintenant, ont besoin d'autre chose que du spectacle offert par les placards de pub dans leur environnement quotidien. Un bon produit, n'a pas besoin de publicité. Cet adage, Laurent en a fait le sien. Considérer les consommateurs comme des humains responsables, en leur laissant le choix d'acheter ce dont ils ont envie, est du meilleur effet. Chercher à les gaver, par journaux, télévision, radio et autres supports médiatiques, produit l'effet contraire.

Le changement dans les mentalités, le besoin de revenir aux vraies valeurs, les publicistes devraient en tenir compte. En attendant, pour ce qui concerne son entreprise, il interdit formellement toute forme de publicité. Même sur les emballages des articles ! Seuls y figurent, le nom du produit, son origine et sa spécificité, qui soulignent celui de la marque. Ajoutés aux caractéristiques propres à chaque création, ainsi que les dates de péremption, ces renseignements succincts suffisent amplement. Dans chaque empaquetage, figure un mini questionnaire relatif au produit concerné. De par les remarques qu'il est capable de rapporter, les enseignements en sont tirés et les modifications engagées si nécessaire.

Rien ne remplacera jamais, l'expérience des utilisateurs eux-mêmes. Pas de concours bidon non plus, pour obtenir des louanges en vue d'impressionner la concurrence. Facile de promouvoir un produit fantaisiste, en offrant à celles et ceux qui acceptent d'en vanter les mérites, un vicaine de rêve ! Ici, rien de tout ça. Un dialogue authentique et sincère, d'un bout à l'autre de la chaîne c'est-à-dire du producteur au consommateur. Beaucoup de clients d'ailleurs, ayant manifesté leur intérêt à ce niveau, viennent chercher eux-mêmes la plupart de leurs crèmes, gels, et autres synergies, directement à l'usine. Le coût s'en trouve réduit d'autant ; mais ce n'est pas l'essentiel. Le contact, les réponses aux questions qu'ils se posent, sont ainsi assouvis.

De vrais professionnels sont là, à leur disposition, pour résoudre les problèmes sitôt qu'ils se présentent. Ils économisent en plus une part non négligeable de frais, occasionnés par le conditionnement, l'emballage et l'expédition. Le même produit, acheté avec trente pour cent de rabais, il y a de quoi motiver de plus en plus de monde. Sans parler de la pollution ! Moins de conditionnements, signifie moins de déchets, donc, moins de gaspillage et de contamination. Pour l'entreprise, c'est également rentable. Davantage de produits fabriqués, pas de stock, moins de frais, donc au final, plus de bénéfices ! À ce niveau là tout particulièrement, la publicité est totalement inutile.

Pris dans le tourbillon de leurs activités professionnelles, ni Delphine ni Laurent n'ont eu le temps de se consacrer à leur idée d'Association. Le projet n'est pas oublié pour autant. Maintenant que la société connaît une stabilité à tous niveaux, ils vont pouvoir s'y consacrer pleinement. Juré promis, avant l'été prochain, tout sera structuré et mis en place. Il vaut mieux éviter de disperser son énergie, en courant plusieurs lièvres à la fois. D'autant qu'en ce qui concerne la future Association, ils seront bien contents de pouvoir disposer d'une partie des bénéfices de l'entreprise pour la subventionner.

Ce qui est rassurant, c'est de voir avec quelle modestie, le trio gère le succès de leur progression. Pas de train de vie démesurée, la discrétion à tous niveaux. Pourtant, les moyens financiers ne sont pas absents. La vie étant faite de surprises et d'aléas, mieux vaut rester les pieds sur terre. Un pépin est vite arrivé. À ce niveau, ils savent de quoi ils parlent ! Cette fois, avec Sylvain, plus question de se montrer un tant soit peu farfelu point de vue dépense. Tous les mois, le couple verse une somme importante sur un compte ouvert au seul nom de Sylvain. À sa majorité, quoi qu'il arrive, il disposera d'un joli capital et pourra ainsi démarrer dans la vie sans trop de difficultés. Car hélas, vu ce qui se passe dans le monde, bien fort serait celui capable d'affirmer que tout va aller pour le mieux dans les prochaines années.

Le chômage, le racisme, deviennent les fléaux majeurs en cette fin de siècle. Personne hélas, ne cherche à voir ce qui crève les yeux. Partout, les gens veulent toujours plus d'argent, en fournissant de moins en moins d'efforts. La fainéantise, tout bêtement, réduit peu à peu l'être humain à une entité négligeable. Travailler le minimum, mais en gagnant bien entendu, le maximum ! Cette devise, édulcorant les propos des syndicalistes les plus acharnés, conduit aveuglément les troupeaux des masses laborieuses à leurs pertes. Ceux qui brassent les foules et dictent leurs lois, se moquent bien des journées de salaires perdues pendant les grèves ! Ils s'en moquent comme de l'an quarante. Et pour cause... Eux... Ils sont payés ! Qui pourrait le leur reprocher on se le demande ? Ne sont-ils pas les permanents ?

Que la base éprouve les pires difficultés financières à cause des journées de salaire perdues, ce n'est pas leur problème. Eux, pourront passer Noël en se gavant de foie gras et de caviar. Leurs chers « Camarades », se contenteront de quelques patates. Les pauvres imbéciles qui leur font confiance, aveuglés par les propos démagogiques dont ils sont gavés, foncent tête baissée dans le panneau. C'est pour cette raison essentiellement, que Laurent a décidé d'interdire la formation de syndicat dans l'entreprise. Délégués du personnel, oui ! Fouteurs de merde syndicaux... Non ! ...

Il n'est pas dupe. Tous les mouvements de grève sont décidés et entretenus, par une minorité de brebis galeuses. Leur liberté à eux, c'est défendre le droit des travailleurs comme ils disent ! Tu parles. En interdisant à la grosse majorité des autres de faire leur travail et en prenant la population en otage ? C'est cela, la démocratie made-in-syndicats ? Il suffit d'écouter les reportages chaque fois qu'un mouvement commence à prendre une ampleur nationale. Ce sont toujours les mêmes accusations portées à l'encontre de celles et ceux qui préfèrent passer leur temps à lever le point et chanter l'internationale : « Ils décident à la majorité des membres présents... Démocratiquement... Mais leur majorité représente à peine le dixième de l'ensemble du personnel » ! ...

Laurent se souvient d'un mouvement analogue, qui avait frappé une grande compagnie aérienne de son pays. Les syndicats, au nom de l'ensemble du personnel naturellement, avaient démocratiquement décidé la poursuite de la grève. Le nouveau P.D.G., démocratiquement lui aussi, a fait un référendum auprès de tous les employés. Moralité, la reprise du travail avait été décidée à plus de quatre-vingt pour cent des votants !  Les syndicats, comme le disait Coluche, ne servent-ils pas les intérêts de ceux qui les dirigent ? Bien sûr, tous les chefs d'entreprise n'ont pas la même notion d'équité, que celle établie dans leur société. Ventre affamé n'a point d'oreilles ! Il suffit de nourrir correctement celles et ceux qui contribuent au développement d'une affaire, pour éviter les conflits.

C'est tellement bête et presque enfantin, que la majorité des patrons ne l'a pas encore compris et encore moins admis. Mieux vaut s'acharner à imposer la loi du plus fort. En expliquant ceci à ses collaborateurs, régulièrement et sans la moindre retenue, Laurent fait l'unanimité. Le jour où tous les gens seront capables de s'affirmer en tant qu'humain et non plus subir les lois de l'esclavage du profit à outrance, il y aura un grand pas de fait. Hélas, plus les jours passent, plus il déplore le phénomène inverse. Plus les temps sont durs et plus les gens se mettent à plat ventre. Tremblant pour leur avenir, par suite d'une précarité de l'emploi habilement constituée, chacun est tout heureux de conserver très précieusement « Son job » !

L'avenir est incertain ? Alors on freine les dépenses à tous niveaux. Les marges bénéficiaires des requins de la finance s'amenuisant, alors on en profite pour matraquer à tout va. Les impôts, les assurances obligatoires... Tout s'enflamme et étouffe le quidam. Bien décidé à se battre aux côtés de son épouse et Émilie, Laurent se montre intransigeant à tous niveaux. Il est plus facile d'occuper une place de second rang, que figurer parmi les meilleurs. Défendre une réputation d'honnêteté et d'intégrité, dans un environnement corrompu à tous les échelons, cela demande une vigilance extrême. Refuser de servir de cobayes à une certaine presse, est encore plus scabreux. Ces gens là n'apprécient vraiment pas, de se sentir écartés. Ils adorent et jouissent de voir les gens se traîner à leurs pieds, ce qui leur permet de se faire mousser.

Dès l'instant où on leur fait comprendre que l'on n'a pas besoin d'eux, ils se livrent à des abattages et des dénigrements en règle. Ne pas jouer le jeu de ces médias à scandales, heureusement minoritaires, est pire que d'affronter une meute de chiens enragés. C'est dire si en cette période assez néfaste en général, celles et ceux qui parviennent à s'en sortir, seuls, sont plus considérés comme des suspects qu'autre chose. Laurent commence à mesurer l'étendue de cette mentalité pour la moins ignoble. Depuis une dizaine de jours, plusieurs nouvelles commandes sont parvenues au siège. Sécurisant, jusqu'à un certain point tout de même ! Trop d'un coup, c'est tout aussi louche que plus du tout.

Effectivement, il avait raison. Car la veille de la livraison, la plupart ont été annulées. Les autres, n'ont pas été livrées, faute de clients à l'adresse indiquée. Les ennuis commencent. Il est d'autant plus sensibilisé par ce phénomène nouveau, qu'il en avait eu un exemple il y a quelques années. Un de ses amis, était à son compte dans le domaine de la santé et du bien-être. Il faisait du bon travail avec son épouse. En quelques mois, il s'était fait une bonne clientèle et taillé une solide réputation. Seulement voilà, ses infâmes concurrents ne le voyaient pas d'un bon œil. C'est alors qu'il du affronter les mêmes ignominies de la part de ses rivaux : Nombreux coups de téléphone anonymes... Rendez-vous bidon... Fausses rumeurs... Tous les moyens étaient bons pour nuire à son ami.

Sa réaction, l'avait laissé pantois. Loin de s'insurger, de menacer qui que ce soit, il en était arrivé tout bêtement à faire payer les premières séances à l'avance. Si les personnes qui prenaient rendez-vous, n'étaient pas recommandées par l'une de ses patientes, il leur demandait de passer à son cabinet pour confirmer et régler la séance. En pensant à cet exemple précis, Laurent décide de l'appliquer sans plus tarder à l'entreprise. L'idée de paiement anticipé lui susurre quelques idées très précises. S'il ne veut pas voir couler la société prématurément, c'est maintenant qu'il faut agir. Au fond, il est presque heureux. Cette étape, lui permet de se remettre en cause. Rien de tel qu'une alerte, pour stimuler les esprits et insuffler une énergie nouvelle.

Ce qu'il n'aurait jamais osé faire, il y a quelques semaines encore, devient possible aujourd'hui. Il appelle Sophie, sa secrétaire. Ils veulent la guerre ? Montrons leur que l'on possède des armes pour se défendre. En substance, voilà le message qu'il est en train de transmettre à sa secrétaire. Garanties bancaires... Confirmation par télécopie... Trente pour cent à la commande le reste à la livraison... Uniquement pour les nouveaux clients naturellement. Ceux qui sont déjà fidèles, conservent les privilèges établis à tous niveaux.

La parade est immédiate. Plaie d'argent n'est pas mortelle. À condition qu'elle ne perdure pas indéfiniment. La société a les reins solides mais si d'aventure, elle perd des sommes aussi bêtement chaque jour, sa longévité risque d'être compromise. Ce qui ennuie Laurent, c'est le risque d'ascension de la guerre froide qui s'annonce. Car leurs ennemis ne sont pas des débutants. S'attaquer en face, ils ne sont pas assez courageux pour cela. Par contre, détruire et saboter par derrière, là, ils excellent ! Face à la contre attaque de Laurent, ils emploieront d'autres armes encore plus sournoises. La panoplie est vaste en ce domaine ! Il faut donc être sur ses gardes. Surveiller ses paroles, éviter de diffuser les informations confidentielles, bref, observer un mutisme à tous points de vue.

L'honnêteté ne paye plus. Tout du moins pour le moment. Ce constat est d'autant plus vrai, qu'il se rend bien compte qu'une immense majorité des gens commence à réagir. À force d'être tirés par le bout du nez, manipulés comme des pantins, bercés d'illusions, les moutons de Panurge sortent enfin de l'enclos. Car en étant lucide et réaliste, Laurent sent bien que ce courant de dégénération des mérites n'a que trop duré. Il a été certes et demeure encore hélas, initiatique et générateur d'hallucinations. Pour celles et ceux bien sûr qui depuis belle lurette, ambitionnent d'atteindre les sommets de la notoriété. À force d'usurper les valeurs morales, au profit de l'apparence, on finit par se brûler à son propre feu.

Il est aisé de s'improviser homme politique, missionnaire ou encore homme providentiel. Encore faut-il être en mesure, et pour Laurent c'est le cas, de justifier et de jouir d'un minimum d'honorabilité. Endormir les populations, c'est facile. Être en mesure d'assumer à leur réveil, c'est une autre paire de manches ! S'il n'existe pas de pire aveugle que celui qui refuse de voir, il n'y a pas non plus de pire sceptique, que celui qui vient de se faire duper. Le combat est déloyal pour le moment. Il est même à bien des égards, démesuré par rapport aux forces en conflit. D'un côté la bonne foi et l'amour du travail bien fait, armés de pistolets à eau. De l'autre, l'escroquerie et la compromission, équipées d'armes ultramodernes. Dans son rôle d'arbitre, Dieu n'est pas il est vrai, ce qu'il est convenu d'appeler un exemple en la matière. C'est ce que l'on pourrait supposer. Car il veille... Il accepte, tolère, espère un sursaut de l'humanité. La patience, même Divine, a aussi des limites. C'est bien ce qui justifie et amplifie les craintes, envers la redoutable colère prochaine du Créateur !

Le soir venu, calmement avec Émilie et Delphine, ils font le point sur la situation. Elle n'est pas encore catastrophique. Cependant, si rien n'est fait, les problèmes sérieux vont commencer. Commandes bidon... Adresses farfelues... Factures impayées... Jusqu'où peuvent aller tous ceux qui se sont jurés de voir capoter la société ? C'est là, qu'il faut se montrer vraiment forts et soudés. Les attaques, peuvent provenir de partout et de nulle part en même temps. Il faut se méfier avant tout, de ses propres facultés à générer des conflits purement imaginaires. Avant de conforter l'hypothèse d'un sabotage, il convient d'être certain de ne pas tout avoir mis en œuvre pour se saborder ! Il importe aussi, de savoir que l'on ne projette que sa propre image intérieure sur les autres. À force de voir le mal partout, ils risquent d'en devenir paranos. Pourtant, les fausses commandes, elles, ne sont pas le fruit de leur imagination ! Elles émanent bien d'ennemis et non de gens qui leur veulent du bien.

Qui ? ... C'est précisément ce qui sera le plus dur à définir. Oui mais voilà, que faire ? C'est la question que se pose Delphine. Ouvrir les yeux d'accord... Mais sur quoi ? Ne sont-ils pas atteints du syndrome de la sinistrose, qui pourrait les engluer dans une forme d'expression à huit clos ? Laurent infirme cet extrême. Néanmoins, puisqu'il s'attend à des attaques encore plus sournoises, la première consigne est de garder secret toutes les décisions. Un mutisme total envers tout le monde, des secrétaires à l'ensemble du personnel. Quel dommage que l'inspecteur de police ne soit plus là. Lui au moins, saurait orienter les recherches et permettrait d'identifier les ennemis. Surtout, connaître le ou les commanditaires. Car il existe bien un chef d'orchestre !

Le milieu, la concurrence, les journaleux évincés, les jaloux... Le crime peut tout aussi bien profiter aux uns et aux autres en même temps. D'un autre côté, accepter de prendre le risque d'honorer d'autres commandes bidons, signifierait creuser sa propre tombe. Point par point, le trio échafaude au cours de cette soirée, tous les scénarios catastrophes possibles. Un ancien revendeur limogé ? Pourquoi pas ! Oui mais lequel ? Une taupe infiltrée dans le personnel ? Éventuellement. D'où le mutisme imposé. Bien que le dernier en date, ait été embauché il y a plus de trois mois, toutes les hypothèses sont crédibles. Le premier résultat escompté par les ennemis, est en train de se manifester au sein du trio. La guerre des nerfs entamée porte déjà ses fruits. Le fait de porter des soupçons sur tout le monde et personne, ne peut que servir la cause de ceux qui veulent voir l'entreprise capoter.

L'édifice est ébranlé. La méfiance est génératrice de suspicion, elle-même annonciatrice d'un climat d'hostilité exacerbé. Insidieusement, l'incendie se propage. Pour l'instant, le trio étouffe dans la fumée qui s'en dégage. Si par malheur les flammes crèvent cet écran d'opacité, il sera trop tard. S'ils étaient endettés jusqu'au cou, à la merci des banques, ils n'en seraient pas là. Comme à ce niveau là aussi, ils sont autonomes, cela ne peut que les desservir. Tout comme les journalistes sans valeur, certains banquiers pourris jusqu'à la moelle ne manquent pas. Ce qui signifie, que dès l'instant où l'on méprise leurs concours, ils sont capables de le faire payer cher. La liste des suspects s'allonge au fil des minutes.

Vont-ils trouver enfin un terrain favorable ? Faut-il emprunter à tout prix ? Oui mais pourquoi ? Soudain, Delphine émerge de son profond silence. Pourquoi ne pas acheter une maison pour l'Association ? Si cela peut calmer les esprits des banquiers, pourquoi pas ? Agrandir la société pour étayer le choix de l'emprunt, serait courir au suicide. Une sorte de provocation, dans le cas ou les coups portés émaneraient du milieu financier. Par contre, par le truchement de cette Association, ils feraient d'une pierre deux coups :

– Delphine : Avant qu’ils ne poursuivent leur travail de sape, il vaudrait peut-être mieux se résoudre à cela ?... Émilie garde sa maison et en achetant une propriété pour l’Association on sera bien obligés d’emprunter ?...

– Émilie : C’est bien joli ma chérie… Mais on n’est à l’abri de rien avec tous ces vautours…

– Laurent : Émilie a raison mon trésor… Pour l’instant tout va pour le mieux mais… Bon… D’un autre côté, si l’on ne fait rien pour apaiser les tensions, nous allons au-devant de dangers encore plus grands !...

– Delphine : Il y a le pour et le contre c'est vrai… Je crois que le plus important pour le moment, avant de parler d’achat, il faut constituer l’Association !...

Tout en dégustant quelques coupes de champagne, le trio poursuit sa conversation. Ils marcheront sur des œufs, mais qui ne tente rien n’a rien ! Néanmoins, l'idée est adoptée. Cette fois, le projet d’Association est au centre du débat. S'ils continuent à se morfondre et à faire de l'huile à chaque pet de travers, ils n'ont plus qu'à mettre la clef sous le paillasson. Où sont les bonnes promesses de s'occuper de soi et non des autres ? Dès demain, avec les avocats, le nécessaire sera fait. À eux trois, ils sont suffisants pour constituer le bureau de la future Association. Les conseils juridiques se chargeront d'élaborer les statuts.

Le but qu'ils se fixent est très simple : « Venir en aide et soutenir les exclus et marginaux de la société ». Comme il faut donner un nom à cette Association, après bien des propositions, le trio adopte « Solidarité & Fraternité ». De quoi faire pâlir de honte, tous ceux qui prônent les mêmes valeurs, mais dans le seul but de se remplir les poches ! Mieux vaut ne pas se poser la question de savoir si oui ou non, l'Association va devenir un obstacle de plus. S'aventurer dans le social, comme c'est le cas par le truchement de « Solidarité & Fraternité », est à la limite de la folie. Pire qu'un simple privilège, c'est un véritable empire qu'ils affrontent et contre lequel ils vont devoir lutter. Tout un programme. Vont-ils solliciter le soutien de la presse ? Delphine est formelle :

– Delphine : Hors de question de solliciter les médias… Je ne veux pas mettre mes doigts dans l'engrenage... Pour que notre action soit authentique, il est impératif qu'elle ne soit pas liée ou cautionnée par une publicité déguisée… Altruisme et générosité, ne riment pas avec cynisme et médiocrité... Comme ces artistes bidon qui se pavanent pour faire croire à leur esprit de générosité à fleur de peau !... Tu parles… Nous, c'est notre amour que nous offrons... Par notre numéro de compte en banque !...

Le trio analyse, suggère, recherche. Le débat est animé pour parvenir à présenter un projet cohérent aux banquiers. Le social au caractère purement philanthropique, les requins de la finance vont s'en méfier. Il convient de trouver un subterfuge pour noyer le poisson. Après bien des propositions, l'Association prendra officiellement l'aspect d'une maison de repos, pour le personnel de la société et leurs ayants droit ! Bon nombre de sociétés en effet, mettent de tels lieux au service de leurs employés. Ce qui ne pourra qu’étayer les besoins en équipement de loisir, qui sont envisagés :

– Laurent : Sympa comme idée… Bravo ma puce, je crois que l’on tien la solution… Ni vu ni connu… La partie n’est pas tout à fait gagnée, mais avec un minimum de cohérence il ne devrait pas y avoir de difficultés majeures !...

    Avec Émilie, les choses paraissent toujours si simples. Au fond, les banquiers se moquent bien des motifs de prêt. La seule chose qui importe, c'est la crédibilité des demandeurs. C'est bien connu, la plupart des banques ne prêtent qu'à la condition de justifier d'au-moins l'équivalent en revenus ou en fortune personnelle ! Étant donné qu’ils seront tous trois propriétaires à part égales, avec leurs salaires, le prêt ne posera pas trop de problème. À condition naturellement, de rester dans des limites raisonnables. Dans ces conditions, les banquiers n'en seront que plus heureux de pouvoir venir aider la société. Reste à orienter le choix de la future propriété. L'essentiel étant défini, le plus important reste à faire. Ils ne veulent pas un château, mais pas non plus d'un studio meublé. Compte tenu de la nature de leur projet, il convient de s'orienter vers une grande maison, avec un terrain attenant. Un jardin, des animaux... Une telle proposition d'Association, ne peut se concevoir sans eux !

    Là, Delphine peut rêver à voix haute, en traduisant les songes auxquels elle s'était adonnée depuis ces derniers temps. Ce qui occasionnait, pardon à tous, ses « Absences » du conscient ! Très souvent en effet, elle laissait son esprit vagabonder dans les vastes prairies, rêvant à ce Jardin d’Eden qui en ces minutes, commence à prendre forme. Heureusement, avec la conjoncture, le choix des propriétés est important. Beaucoup de citoyens en effet, en Suisse comme en France, faute de pouvoir payer, sont contraints de se séparer de leurs biens immobiliers. Ce qui veut dire en filigrane, que les prix s’en trouvent diminués d’autant ! Voilà comment cette nuit, ils passent la quasi-totalité de leur temps de repos, à la recherche de leur futur nid associatif.

***

Le simple fait d'avoir élaboré tous leurs projets hier soir, délaissant ainsi les tourments professionnels, le trio est en pleine forme. Il va leur falloir toute cette énergie, pour affronter les premiers gros problèmes. Laurent avait vu juste. La réaction des ennemis est immédiate et cinglante. Il n'y a pas vingt-quatre heures que le fax a été diffusé, que déjà, les retombées parviennent au bureau de Laurent. Leur principal fournisseur, pour les emballages, ne peut plus honorer ses engagements. Il est au bord du dépôt de bilan. Ce n'est pas tout. Quelques heures plus tard, c'est un de leurs plus gros clients qui joue la file de l'air à son tour. Lui aussi, en cessation d'activité. Comme c'est bizarre n’est-ce pas ? Étrange, oui... Et assez révélateur en même temps ! Pour Laurent, le doute n'est pas permis, il ne peut s'agir que d'un franchisé. La secrétaire a passé la télécopie en fin d'après midi... Donc, la fuite ne peut venir que de l'un d'entre eux. Inutile de chercher parmi les meilleurs. La brebis galeuse se trouve obligatoirement dans la liste des mauvais payeurs. Immédiatement il demande à sa secrétaire de sortir le listing des franchisés concernant les bilans d'exploitations.

Laurent a sa petite idée. La méchanceté et la jalousie, rendent aveugles. Il pensait avoir à faire à des ennemis plus intelligents. Se démasquer de manière aussi naïve, ne relève pas d'un coefficient intellectuel supérieur. C'est un mal pour un bien. Il connaît déjà au moins, deux des principaux agioteurs qui, par leur désistement, viennent de signer leurs aveux. Rapidement, la secrétaire de Laurent apporte au trio les copies demandées. Chiffres d'affaires pitoyables... Relances d'impayés... Moralité douteuse... Le mouton à cinq pattes est très vite localisé. Avant d'aller ruer dans les brancards, Laurent tient à conforter ses doutes. Il est indispensable de tendre un piège à ce revendeur double face :

– Laurent : La mémoire, c'est utile parfois… Je me souviens, quand je travaillais pour Gégé, d’avoir rencontré le fournisseur actuel d'emballages, dans le magasin de son ancien patron… C'est là, que je vais  tendre ma toile d'araignée…

Les bribes de phrases qu'il murmure, ne sont guère audibles et encore moins compréhensibles aux deux femmes. Ça ne fait rien. Delphine le connaît trop bien pour savoir que quand il est ainsi, il est inutile de lui parler. Il n'entend rien. Il est tellement absorbé par ses pensées, qu'il s'isole totalement. La terre pourrait bien s'écrouler, qu'il ne s'en rendrait même pas compte. Elle sait aussi, par expérience, qu'il ne s'aventure jamais sur un terrain marécageux, sans un maximum de garanties. Par contre, s'il fonce tête baissée, c'est qu'il est conscient de pouvoir gagner. La seule chose qu'elle puisse affirmer à Émilie, c'est qu'il tient vraisemblablement une piste assez juteuse.

Son regard, lumineux et radieux, le confirme. La lumière jaillit, en même temps qu'il émerge. Il veut être certain de ne prendre aucun risque et pour se faire, demande aux secrétaires d'aller papoter avec les employés quelques minutes. Ce n'est pas qu'il se méfie d'elles, mais dans ce genre de transaction, mieux vaut s'entourer de toutes les garanties. La moindre fuite, accidentelle souvent, peut tout anéantir. Vite abattu, Laurent est tout aussi rapidement remonté à bloc. Il clarifie ses pensées  et poursuit sur sa lancée :

– Laurent : Pendant ce temps, Bibiche tu vas préparer un fax, identique à celui d'hier, mais que tu enverras uniquement au suspect... Pendant ce temps, toi ma Puce, tu iras chez le fournisseur véreux... Il est temps de régler nos montres… Le temps que tu arrives jusqu'au ravitailleur douteux... Disons que j’enverrai la télécopie dans une demi-heure... Tu seras sur place pour obtenir la confirmation qu'il suppute... Si je suis dans le vrai, le patron corrompu reviendra illico sur sa décision !... Nous pourrons par ce fait, licencier le vendeur répugnant… La partie n'est pas gagnée… Nous marchons sur un fil de rasoir... En cas d'erreur, les retombées seront dramatiques... Pourtant, il  faut qu’on s'accroche à cette hypothèse avec acharnement et obstination... Si nous n’avons qu'une chance sur un million, nous devons la tenter... Advienne que pourra !...

C'est un peu confus pour les deux femmes. Enthousiaste, presque euphorique, Laurent a tendance à brûler les étapes. Il est tellement sur la voie de ses pensées, qu'il s'imagine que tout le monde peut décoder les messages qu'il apporte. Il sait ce qu'il fait. Pendant qu'il tape lui-même le texte, Émilie prend rendez-vous avec le fournisseur. Le contenu du courrier est sans ambages. Il demande aux revendeurs de lui transmettre la liste des pourvoyeurs les plus grincheux. Parmi eux, il y en a un ou deux qui risquent d'avoir de gros ennuis avec la justice. Car la direction est informée des agissements d'obsédés sexuels, de plusieurs de ces chers messieurs. Tous ceux qui, d'aventure, mettraient abusivement un terme à leurs relations avec l'entreprise, seront dénoncés à la police. Le prénom de Gégé suffira à rafraîchir la mémoire de certains ! Succinctement, tel est le contenu du courrier. Émilie confirme son rendez-vous. Il était navré ce cher monsieur... Néanmoins, il accepte de la recevoir ce qui est le plus important. Le chrono est déclenché. Laurent se met à genoux devant Delphine et lui embrasse tendrement les mains. Émilie n’est pas délaissée loin s’en faut. Dans trente minutes exactement, Laurent enverra le message au franchisé. En priant très fort pour que ça marche naturellement !

Il ne prend pas de risques de toute façon. Si la destination n'est pas la bonne il en essaiera une autre, ainsi de suite. C'est pratique le progrès tout de même ; à ce niveau là. Entre les grèves et les différents types de courriers ordinaires ou urgents, atteindre un correspondant à temps par l'intermédiaire des PTT, relève de l'exploit le plus souvent. Avec le fax au moins, dans la minute qui suit, le destinataire est atteint. Sauf bien entendu, en cas de grève ou de panne d'électricité ! Reste alors le pigeon voyageur !...

Cette fois, le plan est entré dans sa phase active. Émilie quitte le bureau, chacun reprend son travail. Delphine, fidèle à son poste, surveille l'heure attentivement. Elle se croirait en plein roman policier. Sauf qu’hélas pour eux, ce n'est pas un film mais la triste réalité. Quels seront les pièges à venir ? D'accord, le fait de mettre un coup de pied dans la fourmilière, va freiner temporairement les exactions contre l'entreprise. N'est-ce pas reculer pour mieux sauter ? Désarmer une bombe c'est bien. À condition qu'il n'y en ait pas d'autres, prêtes à leur exploser en pleine figure. C'est en regardant le visage de Cathy, sa secrétaire, que Delphine est un peu inquiète. C'est la première fois que la jeune femme est ainsi évincée d'une discussion. Suite aux décisions qui ont été prises à tous niveaux, qui peut affirmer qu'elle ne se sente pas en ligne de mire ? Plus maternelle que jamais, Delphine la rassure, avant même qu'elle ne lui pose la moindre question. Le huit clos était exigé pour des raisons de confidentialité et non par envie de sanctionner sa collaboratrice. Jamais, elle ne se passera de ses services. Ce qui enlève immédiatement, le poids sur le cœur de la secrétaire.

La gentillesse de Delphine, est là pour conforter ses propos. La jeune femme est pleinement rassurée. En cette période de crise, une place comme celle qu'elle occupe, n'est pas disponible à tous les coins de rues ! Il est vrai que Laurent n'a pas beaucoup de diplomatie, quand il s'agit de demander ce genre de chose. Heureusement, Delphine est là pour compenser. La rancœur n’est pas au rendez-vous pour Cathy. Elle soutit à Delphine et avec un zest d’émotion la remercie :

– Cathy : Je… Je vous remercie Delphine… J’avoue que je me suis sentie quelque peu mise sur la touche tout à l’heure…

– Delphine : On ne fait pas toujours comme on veut dans cette jungle… Et… Oh Mon Dieu !...

Neuf heures six exactement. Très vite, le fax est expédié comme convenu. L'attente commence. Rien de tel qu'un café, pour chasser... Les idées noires ! Si tout se déroule comme prévu et si Laurent a vu juste, Émilie ne saurait tarder à appeler. Delphine paierait cher pour être une mouche et se trouver dans le bureau du fournisseur. Elle en sourit sur le moment, mais à bien y réfléchir, elle a plus envie de pleurer. Pourquoi existe-t-il des gens méchants ? Quel mal font-ils et à qui surtout, pour être ainsi placés sur le poteau d'exécution ? Pourront-ils un jour, vivre enfin dans la douceur et la tranquillité ? N'ont-ils donc pas assez souffert pour mériter d'affronter cette fois des ennemis invisibles et sournois ?

En parlant d'ennemis, Delphine avait voulu en avoir le cœur net. Juste avant d'envoyer la télécopie, elle s'était renseignée sur la véracité des propos de ce fournisseur. Naturellement, aucune trace de dépôt de bilan en vue ! Pourvu qu'Émilie ne soit pas inquiétée ? Si c'était un piège ? Organisés comme ils sont, ceux qui veulent les anéantir en seraient bien capables. Chaque seconde qui passe, est une goutte d'acide qui s'écoule sur le corps de Delphine. Laurent essaie de la calmer, mais rien n'y fait. La secrétaire, qui suit la conversation, manifeste à son tour quelques signes d'inquiétude. Émilie est-elle en danger ?

Nous retrouvons Émilie, au moment précis où le gros directeur raccroche le combiné. Visiblement, il a du mal à recouvrir ses esprits. Selon toute vraisemblance, il n'aime pas passer pour un idiot et encore moins se dédire. Son embarras, est évident. Émilie jubile en silence. Son fournisseur par contre, est en train de ressembler à tout, sauf à un être humain. Serait-ce la chaleur, l'abus d'alcool ou Dieu sait quoi qui lui occasionne une sudation si intense et soudaine ? Toujours est-il qu'en moins de temps qu'il faille pour l'écrire, le chef d'entreprise a bien du mal à retrouver son souffle. Son mouchoir ne suffit pas pour éponger sa sueur. Il improvise et utilise quelques mouchoirs en papier, qu'il déniche au fond de son tiroir.

Après quelques secondes d'hésitations, il regarde son interlocutrice, le visage serein. Avec une pirouette digne des plus grands acrobates, il redresse la situation vis-à-vis de sa cliente. L'appel de son banquier à l'instant le confirme. C'est bien entendu ce qu'il prétend pour justifier sa volte-face :

– Fournisseur : Je crois que la situation vient juste de prendre une autre orientation… Bonne nouvelle chère madame… Nous allons donc reprendre nos livraisons normalement… Plus de dépôt de bilan, donc, la collaboration peut se poursuivre comme par le passé…

– Émilie : C’est une excellente nouvelle en effet… Ce n’est jamais agréable de licencier du personnel n’est-ce pas ?... Pour autant, nous allons revoir nos conditions…

C'est sans compter sur le sens inné de l'improvisation d'Émilie et encore moins sur son opportunisme. Elle souhaite avec une certaine fermeté, d'autres garanties... Et... Cinq pour cent de rabais supplémentaires. Sur les factures en cours et celles à venir. À titre de « Bonne relation » ? Tant qu'à faire, elle exige une attestation de caution de son banquier. Dans le cas contraire, elle serait vraiment navrée de demander un rabais supplémentaire de cinq pour cent. Délais de livraisons, conditionnements réduits, pourcentage annuel de remise et petits cadeaux de fidélité, Émilie n'épargne pas son gros interlocuteur.

Ce dernier, en plus de se sentir pris au piège, voit fondre une grosse partie de ses bénéfices comme neige au soleil. D'autant que si par malheur, un dépôt de bilan « Réel » devait se produire dans les cinq ans à venir, il serait dans l'obligation d'honorer ses contrats, jusqu'au terme du nouvel accord tacite. Elle ne perd pas le nord ! De toute évidence, Laurent a vu juste. Elle prend congé de son fournisseur, bien décidée à passer un bon coup de balais dans ses revendeurs. Avant de rentrer au bureau, elle projette de faire un crochet jusqu'au magasin de cette espèce de James Bond. Elle a sur elle son petit enregistreur de poche. C'est commode ces petits appareils. Comme elle redoute un coup fourré de sa part, le jour où il recevra sa lettre de licenciement, mieux vaut s'entourer de certaines précautions.

À chaud, sans se douter de rien, il ne va pas se méfier. Émilie, à bonne école avec Laurent, sait comment prêcher le faux pour obtenir le vrai. Elle sait surtout clamer le vrai, pour faire avouer un faux. La vérité n'a jamais intéressé la justice. Ou alors, c'est le monde à l'envers. Une fois qu'elle aura enregistré les mensonges du revendeur, il ne pourra plus rien faire contre elle le moment venu. C'est ce que Laurent appelle, assurer ses arrières ! En attendant, depuis quelques jours, elle en tombe sur son derrière en permanence. De coups fourrés en méchancetés, de menaces en ruptures de collaboration, elle n'est épargnée en rien.

Va-t-elle avoir le courage de continuer à se battre de la sorte ? L'épée de Damoclès au-dessus de la tête en permanence. Elle s'accroche de toutes ses forces pour ne pas capituler. Si ce n'était pas pour ses amis, il y a fort à parier qu'elle enverrait tout sur les roses. Elle n'est pas seule et de ce fait, se doit d'engager le combat jusqu'au bout. Remontée à bloc, il y a un risque de voir ce cher franchisé, passer un bien triste quart d'heure ! Entre les fausses factures et les impayés, cet escroc a réussi à détourner des milliers d’Euros à son profit. L’addition va être salée !

À son retour au bureau, le trio se réunit de nouveau à huit clos. L'enregistrement auquel elle vient de soumettre le revendeur est génial. Pour mettre en confiance son interlocuteur et l'amener à des aveux naturels et spontanés, elle était entrée dans le magasin « Par hasard », en sortant du commissariat central. Pommade oblige... Elle comptait fermement sur la loyauté de son collaborateur, pour qu'il lui livre le maximum de renseignements sur le fournisseur. En échange bien sûr, de quelques menus « Allégements » sur les factures impayées. Habilement, elle est parvenue à faire avouer au renégat, qu'il connaissait le passé louche du ravitailleur en question. Pour rendre encore plus floue la vérité, donc plus véridique aux yeux de la justice, Laurent se livre à quelques petites retouches sur l'enregistrement. Les coupures à deux ou trois endroits, redisposées entre deux autres monologues... Métamorphosent totalement l'entretien.

Après un habile montage, les aveux seront on ne peut plus clairs. Grâce à la complaisance, involontaire, de ce cher revendeur, un complot a été débusqué. Conspiration, lâchement mise sur pieds par le fournisseur. C'est fou ce qu'il est possible de faire dire à une personne, simplement en inversant l'ordre des réponses. Laurent imagine avec écœurement, que ce procédé est hélas, utilisé quotidiennement par bon nombre de policiers ripoux. Ce trucage ne sera peut-être pas nécessaire, mais si le besoin s'en fait sentir, il produira les effets escomptés. Léger avantage, dont le trio ne se réjouit pas exagérément.

À cause du fournisseur précisément, les risques d'implication du milieu ne sont pas à exclure. Il n'a pas, de son propre chef, pris sur lui de rompre les relations commerciales, s'il n'avait pas été guidé par un supérieur. Piqué au vif, se sentant menacé si ce n'est démasqué, il va tirer à toutes les sonnettes d'alarme qui sont à sa disposition. L'échec, est un déshonneur que les truands ne s'accordent pas. Ils préfèrent mourir, plutôt que s'avouer vaincus. La pègre est restée en dehors de tout, officieusement seulement. En lui donnant l'occasion de laver un affront, ils s'exposent tous les trois à des revers qui risquent d'être sanglants. Certains manitous du milieu, n'ont certainement pas encore digéré de savoir Laurent en état de pouvoir les neutraliser.

Grâce aux preuves dont il dispose depuis le gigantesque coup de filet. Leur silence, était trop beau pour être vrai. Oui mais voilà, par quels moyens vont-ils attaquer ? C'est la question que le trio se pose. Si l'appétit vient en mangeant, la lumière jaillit tout autant de la discussion. Un mot, puis un autre... Comme la drogue, par exemple, suffit à déclencher les neurones activant la matière grise. Ce qui au même instant, titille les esprits d'Émilie et Laurent. Qui dit milieu, dit drogue... Qui dit drogue, dit descente de police... Qui dit problème avec les policiers, signifie avenir compromis. Pris entre les ripoux d'un côté et le milieu de l'autre, ils ne se font guère d'illusions. Ce qui s'est passé contre l’ex-mari d'Émilie, avec son ancien patron, est générateur d'idées pour contrer les projets à ce niveau.

Ils envisagent certainement de faire une livraison de camelote n’est-ce pas ? Parfait ! Pourquoi attendre d'être écrasés ? Laurent est très vif d'esprit et anticipe. La meilleure défense étant l'attaque, il est temps de préparer celle-ci. Tout d'abord, faire venir illico deux gardiens avec des chiens spécialisés contre la drogue. Au cas où leur fournisseur voudrait tenter une pénétration de blanche par livraison interposée. Pour neutraliser un adversaire, la drogue est un moyen redoutable. D'autant qu'avec les ripoux un peu partout, les « Constats » de police deviennent un jeu d'enfant. C'est à peu près la seule attaque à laquelle ils s'attendent. Adhérant aux souhaits de Delphine, à propos de la police, bien entendu qu'il faut l'aviser. D'une certaine manière, en insistant sur le fait que... Certains bruits laisseraient entendre... Que des agissements pas très honorables pourraient bien se dérouler à leur insu... En aucun cas, formuler la moindre accusation envers qui que ce soit. Mieux vaut prévenir que guérir :

– Delphine : Mais dis-moi mon coeur… Pourquoi ce manège tu peux m’expliquer ?...

– Laurent : Très simple… Pour nous faire couler, rien de tel qu’une implication dans un trafic de drogue… Ce fournisseur est à coup sûr un maillon dans la distribution et… Pour laver l’affront qu’on vient de lui faire subir, il se fera un malin plaisir de glisser quelques sachets dans les colis… Qui seront ouverts à notre demande par les flics…

L'enregistrement d'un côté, les flics sur le dos de l'autre à cause des plaintes déposées contre lui, le franchisé a du souci à se faire. Quant au fournisseur, il n'aura qu'à bien se tenir s'il ne veut pas finir sa carrière derrière les barreaux. Momentanément, ils prennent l'avantage. Combien de temps cela va-t-il durer ? Si toutefois, tout se déroule comme Laurent le suppose ce qui demeure aléatoire. Rien n'est certain à ce niveau. Pour être sûrs de ne pas précipiter les événements, le licenciement du revendeur véreux est programmé pour la fin du mois. Si le fournisseur veut se venger, il le fera dans les jours qui viennent, pas plus tard que demain puisqu’il s’est engagé à livrer la commande. En principe et c'est l'expérience qui parle chez Laurent, les truands ne remettent jamais au lendemain ce qu'ils peuvent faire le jour même. Une chose est certaine à présent, il n'y a aucune taupe au siège même de l'entreprise.

Seulement voilà, le revendeur qui vient d'être démasqué, est-il le seul à exercer ses talents ? Quant au fournisseur, si d’aventure il n’appartient pas au cartel, Laurent aura l’air fin ! Il faut prier pour cela. Pour ce qui concerne l'organisation des fouilles de la marchandise, Laurent explique son plan :

– Laurent : Même si demain les flics découvrent de la drogue, rien ne dit qu’ils seront convaincus de notre innocence… Et à nous de préparer un plan de survie pour la suite… Loin des regards indiscrets, les paquets suspects seront transportés au P.C. de surveillance… Une fois la camelote détectée, il suffira de mettre la caméra de contrôle en route... Notre bonne fois sera ainsi mise en évidence… Car hélas, nous ne pourrons pas solliciter la présence des policiers en permanence…

– Émilie : À mon avis, on ne devrait pas appeler les flics pour demain… Ton plan me paraît plus judicieux et surtout, il vaut mieux éviter de faire trop de vagues…

– Delphine : Émilie a raison mon chéri… En attirant sur nous la suspicion des flics, en voulant trop prouver notre innocence, on risque de se placer tout seul la corde au cou…

Loin de se réjouir, sur l'ascendant qu'ils prennent en ce moment, les amis se posent bien des questions. La guerre est déclarée. Laurent ne cache pas ses craintes, de voir le milieu se manifester plus sévèrement qu'il ne l'a imaginé jusqu'ici. Aidé par les visions de son épouse, pas très encourageantes il faut bien le dire, il modifie un tantinet son plan. Il juge plus prudent de ne rien engager pour le moment sur le plan juridique. Avec les antennes dont ils disposent, les truands ne bougeront pas c'est quasi certain. S’ils déposent plainte, il y aura une enquête... Là, cela risque de craindre pour eux. D'un autre côté, s'ils ne font rien, ils risquent de sérieux ennuis avec la justice ! D'où le dilemme. Garder le silence, selon les termes de la loi, c'est devenir complice.

Laurent essaie de raisonner. Si vraiment de la came est découverte, ils pourront dire qu'ils voulaient faire leur propre enquête avant d’alerter les autorités ? Il préfère au pire, une accusation, plutôt que deux balles dans la tête ! C'est sans doute mieux ainsi. Embarqués sur un océan, à bord d'une fragile coquille de noix, ils ne veulent pas déclencher une tempête. Ce qui importe par-dessus tout, utilisant au mieux l'avantage dont ils disposent, c'est anticiper sur l'avenir. Comment protéger leurs arrières, en cas de cataclysme ? L'entreprise, l'Association... Tous les biens doivent pouvoir être sauvegardés. L'idée de tout mettre au nom de Sylvain, paraît la solution la plus raisonnable.

Quoi qu'il arrive, il sera l'unique héritier de tous les biens, entreprise comprise. En imaginant le pire, en cas de disparition physique brutale des responsables actuels, si rien n’est fait, tout serait récupéré par l'État. Mieux vaut éviter de voir le patrimoine ainsi gaspillé. Après tout, puisque les patrons magouilleurs, transgressent les lois pour détourner des capitaux, autant placer Sylvain sur la première marche du podium. Bien qu'en ce qui les concerne, ce ne soit pas dans un but frauduleux. Personne, ne pourra empêcher le fiston de devenir demain le « Big-Boss » de l'entreprise. Après, une fois qu'il sera officiellement reconnu comme le légataire universel, à ce moment là seulement, la police sera mise au courant des agissements dont ils sont victimes. Partant de là, ripoux ou pas, ils seront bien obligés d'assurer une protection rapprochée.

Sans perdre une seconde, Émilie convoque pour cet après midi, les hommes de loi de la société et son notaire. Tout doit être fait aujourd'hui. Si une fois encore, Laurent voit juste à propos du fournisseur, il se pourrait bien que dès demain ils soient victimes eux-mêmes d'un contrôle des stupéfiants. Glisser un ou plusieurs sachets de drogue dans un carton, il n'y a rien de tellement compliqué. Le faire savoir à la police ensuite, c'est encore plus facile. À l'arrivée, comme le suppute Laurent, ce sont eux qui seraient accusés de trafic. Comme l'ex-mari d'Émilie. Il ne faut surtout pas minimiser la puissance de l'organisation de leurs ennemis. Encore moins, la corruption à tous niveaux dans la justice !

Battre le fer pendant qu'il est encore chaud, cette devise est vraiment d'actualité. En quelques minutes, la charge est sonnée auprès de tous les responsables concernés. La réunion est fixée à quinze heures trente. La ruche s'anime, les abeilles butinent dans tous les azimuts. Personne heureusement, ne prend... Le fameux bourdon. Ensuite, il faudra convoquer une réunion extraordinaire du conseil d'administration. Il est indispensable en effet, autant qu'obligatoire, que tous les signataires soient informés. Sophie et Cathy ne chôment pas. Entre les multiples appels téléphoniques, les télécopies et les convocations, elles ont de quoi occuper tout leur temps jusqu'à l'heure de la première réunion. Du matelot au commandant, tout le monde est sur le pont. Le paquebot est bien décidé à prendre le large et non plus boire la tasse. Pendant ce temps, le trio savoure comme il convient quelques minutes de répit en attendant, anxieux tout de même, la suite des événements.

***

Deux mois plus tard

Un autre réseau de drogue a été neutralisé. Grâce à la collaboration de Laurent et son équipe, la police a mis fin aux agissements d'un groupuscule isolé. L'ancien fournisseur, vient d'être arrêté. Ce qui signifie que le trio est directement menacé. La mafia ne restera pas longtemps inactive. L'étau se resserre sur l'entreprise et ses dirigeants. C'est la raison pour laquelle, le siège de la société sera placé prochainement sous haute surveillance policière. Le calme dont ils ont bénéficié durant les dix jours qui ont suivi le procès, a été suivi d'une multitude d'avertissements. Depuis le début de la semaine, ils deviennent de plus en plus intenses. Les menaces, répétées et de plus en plus virulentes, parviennent tous les jours au bureau. Pour limiter les risques et amoindrir les frais par la même occasion, une décision grave doit être prise concernant les magasins de revente.

Après une série d'attaques à main armée et divers cambriolages sur plusieurs de leurs points de vente, il serait sage de tout concentrer à l'usine et fermer la totalité des succursales. La psychose est contagieuse et justifiée chez les autres revendeurs. La proposition de Delphine fait l'unanimité. D'autant que le chiffre d'affaires est en baisse constante. Les rumeurs, les menaces, ne sont pas de nature à redonner l'envie de vendre loin s'en faut. Le fait de n'avoir plus qu'un point central de vente, en l'occurrence le siège social, permettra en plus de mieux assurer leur protection. En attendant, représailles ou pas, l'usure des nerfs suscitée par cette dure et lancinante attente, joue en la faveur des ennemis du trio.

Patrice, qui est en vacances pour un mois, commence à se faire du souci pour ses protégés. Pour lui, risquer sa vie pour gagner quelques billets de plus, cela ne vaut pas le coup. Pourquoi ne viendraient-ils pas s'installer au Canada ? C'est un pays fantastique, ouvert à tout ce qui peut améliorer la vie de ses concitoyens. Il est convaincu que les produits fabriqués par la société, auraient un succès énorme. L'idée est séduisante, mais n'est pas réalisable. Tout du moins pas dans l'immédiat. Le trio fait preuve de réalisme. Contre la mafia, personne ne peut lutter. S'ils ont un contrat contre eux, qu'ils soient au bout du monde ou ici, le résultat sera le même.

Dans tous les pays industrialisés, l'organisation maîtrise absolument tous les mouvements politiques et économiques. À moins de s'enfermer dans un blockhaus, si le milieu décide de frapper, rien ni personne ne l'empêchera. Autant affronter sur place, avant d'envisager autre chose. L'abcès vient seulement d'être crevé. Nul ne peut présager de rien. Les réactions, si réactions il y a naturellement, ne tarderont pas à se manifester. Les menaces, sont faites pour tâter le terrain. De leur attitude, dépendra la suite à donner ou non par le milieu. Quelle est la meilleure attitude précisément ? Le silence ? Il sera exploité, dans une guerre d'usure on ne peut plus longue et lancinante. Ruer dans les brancards ? Que peuvent faire trois petits soldats armés de couteaux de cuisine, face à une armée de mercenaires équipés de fusils d'assaut ?

En attendant que la protection policière se mette en place, il va s'écouler beaucoup de temps encore ! Une, deux... Plusieurs semaines ? Nul ne peut répondre à cette angoissante question. Grâce aux complicités à tous niveaux, les malfaiteurs agissent à leur guise. Si cela se trouve, ils n'auront même jamais, aucune présence policière à l'entreprise. Les ripoux en poste, se feront un plaisir de retarder sa mise en place. Il est donc inutile d'appeler tous les jours pour savoir où en est le dispositif. Moins le trio manifestera sa peur, plus il aura de chances de retarder la mise à feu des bombes à retardement. D'un autre côté, sans la moindre présence policière, les truands ont carte blanche. Ce qui signifie en toute logique, compte tenu des lettres anonymes, que les risques sont chaque jour plus grands.

Au bureau, c'est une chose. Il y a également la vie privée ! Visiblement, aucun détail n'échappe à la surveillance à laquelle ils sont soumis. Tout est mentionné dans les courriers de plus en plus menaçants. Les moindres faits et gestes de chaque membre de la petite famille, sont dévoilés et détaillés. Ce qui signifie qu'à tout moment, de jour comme de nuit, à la maison, au restaurant, à l'école, l'ennemi peut infliger la punition qu'il veut. Là, même Laurent, ne brille plus du tout. S'en remettre à Dieu c'est bien. Ne rien tenter pour se sortir d'affaires, c'est autre chose. Patrice essaie du mieux qu’il peut d'apporter son aide. Il a conservé dans ses archives personnelles, quelques adresses de gens... Pas très fréquentables... Mais qui pourraient le cas échéant, se montrer forts utiles.

Émilie n'est pas très chaude, mais au point où ils en sont, il ne faut rien occulter. Hélas, après quelques coups de téléphone, il déchante. Ses anciennes relations ne sont plus que des traces d'encre sur son agenda. Disparues à jamais. Envolées ! Patrice, bien qu'habitué à des situations dramatiques, de par son ancien métier de pompier, affiche un optimisme on ne peut plus bas. Pour que lui aussi baisse les bras, c'est que la situation n'est pas très réjouissante. L'heure est grave. La panique, insidieusement, commence à marquer au fer rouge, les empreintes de son incrustation dans l'esprit de tout le monde. L'impuissance, cette ignoble compagne, afflige et désarme tout un chacun.

Patrice, toujours lui, essaie d'apporter en même temps qu'un brin d'humour, une note d'espoir :

– Patrice : Si tout le monde dormait ici ?... Avec une réserve de nourriture pour plusieurs semaines... Sans oublier le vin et le whisky... Il y a tout sur place pour faire la cuisine ?... Les réfrigérateurs sont bien garnis, la cave aussi, que demande le peuple ?... Pour ce qui concerne la défense, cela ne pose aucun problème pour moi… Il sait où trouver ce dont ils auront besoin en cas d'attaque... Quelques grenades... Fusils mitrailleurs... Lance-flammes, excellents au demeurant pour faire cuire les merguez... Bref, tout ce qu'il faut pour tenir tête aux assaillants… Je peux même offrir un adorable petit canon de soixante-dix millimètres ... C'est encombrant, mais cela fait des trous mignons tout plein !... Puisque les policiers ne sont pas décidés à se bouger, on ne va pas attendre d'en prendre plein la gueule sans réagir ?...

 Il ponctue fermement son intervention, en précisant que de toutes manières, il ne repartirait pas à Montréal sans avoir fait le nécessaire ici. Nonobstant le côté fantasque de la proposition de Patrice, cela mérite réflexion. Reste un détail qui n’échappe pas à Delphine :

– Delphine : Je vois d’ici le tableau !... Chacun à son poste armé jusqu’aux dents… Mais… Admettons que nous options pour ton plan… Où allons-nous dormir ?...

Excellente question monsieur le baroudeur. L'aspect guérilla en moins, la suggestion de Patrice n'est pas totalement démunie d'intérêts. Il suffira d’installer des lits de camp et le tour sera joué. Il image tellement ses propos, qu'il en devient comique. Il s'y voit déjà. En train de lancer ses grenades. Faire crépiter les chargeurs de son fusil. Il oublie, dans son récit pour le moins mouvementé et animé, qu'avant de repousser l'ennemi, il faut attendre qu'il se manifeste. Rien n'évolue, c'est bien la preuve qu'ils sont soumis à une surveillance accrue. Le milieu très certainement, va déployer une tactique, en fonction de la manière dont le trio va se comporter.

Peut-être même que le projet de forteresse a déjà été évoqué au sein des principaux dirigeants mafieux. Ils n'ont pas l'habitude de se lancer à l'aveuglette. Il importe que le premier coup porté, soit décisif. La tournure que prennent les événements, ne tardera pas à les faire bouger. C'est pourquoi, après une rapide concertation, l'idée de squatter les locaux est adoptée. À défaut de « Lits à bascule », comme le disait si bien Patrice, des lits de camps feront l'affaire. Ce sera plus discret surtout. Les tâches sont réparties entre tous. Les uns sont chargés des provisions, les autres des équipements. Le fait d'accéder aux propositions de Patrice, en matière d'armement, ne réjouit pas tout le monde. Pourtant, face à des bandits prêts à tout, ce n'est pas avec des paroles qu'ils pourront résister.

Là, Patrice est euphorique. Il va pouvoir donner libre cours à son imagination fertile, à propos de la défense de la forteresse. Personne pour le moment, ne prête attention au silence de Delphine. Personne, en dehors de sa secrétaire, qui s'inquiète de la voir aussi lointaine. Cette interpellation est suffisante, pour attirer l'esprit de Laurent, qui s'approche de son épouse. Est-elle souffrante ? Fiévreuse ? Pas le moins du monde. Hélas, quand elle avoue l'objet de son mutisme, la consternation s'abat sur le groupe :

– Delphine : Je viens de recevoir des images effrayantes… Je suis affolée par les images qui me parviennent... J’ai… J’ai peur pour Sylvain !...

Le mot sacré est prononcé. Après un bref instant de panique, chacun réalise avec stupeur. C'est donc en se servant de Sylvain, qu'ils vont commencer leurs attaques. Si Delphine vient d'avoir ses visions, ce n'est pas un hasard. Laurent et Patrice percutent en même temps. Le camping, ce sera pour plus tard tout autant que la forteresse. Pour le moment, il y a plus urgent. Il ne faut pas perdre une seconde. Delphine est en train de visualiser ce qui arrivera à leur fiston, s'ils ne se bougent pas plus vite. Pourtant, il faut faire attention. Et si, toutes ces mises en scène, avaient pour but de noyer le poisson ? Certes, la mafia est loin d’imaginer que Delphine peut largement anticiper sur les exactions prévues. Mais nul ne souhaite minimiser le potentiel dévastateur dont elle est capable de faire preuve.

En prévision d'une éventuelle manœuvre de diversion, imposée par la mafia par le biais de Sylvain, Laurent préfère s'entourer de précautions. Soudain le fax ébranle la sérénité même précaire qui entourait les amis. Pour les employés la journée étant finie, il ne reste plus que le trio et Patrice dans les bureaux :

– Laurent : Avec Pat on va aller chercher Sylvain… Surtout mes chéries, vous ne bougez pas du bureau… Le mieux, serait de vous cacher dans la réserve… Elle est protégée par une porte blindée… Je vais demander aux gardiens une extrême vigilance et de redoubler de précautions… Si le fax est authentique, la mafia veut nous voir quitter les lieux…

Il va exiger que toutes les issues soient verrouillées pendant leur absence. Même si  la télécopie n’est qu’une plaisanterie, rien ne doit être négligé. Patrice et lui représentent un obstacle, que les truands n'ont sans doute pas envie d'affronter pour le moment. En faisant sortir les loups du bois, les deux femmes seront plus accessibles. Excès de défiance ? Peut-être. En attendant, Laurent ne veut négliger aucune hypothèse et encore moins, sacrifier son épouse. Il est conscient néanmoins, que si les ennemis comptent sur cette diversion pour venir agresser les femmes, elles n'auront aucune chance. L’idée de la réserve s’impose.

En tout et pour tout, elles ne disposent que d'un revolver que Laurent avait hérité de Gégé. Sauront-elles s'en servir le moment venu ? Les vigiles non plus ne sont pas armés, ce qui ne restera pas en l’état bien longtemps Laurent le promet. Là, Émilie affiche une détermination hors du commun. D'autant qu'avant de parvenir jusqu'à elles, les truands devront défoncer les portes blindées du rez-de-chaussée. De plus, les deux gardes même s’ils ne sont pas armés, ne sont pas des enfants de chœur ! Ultimes recommandations, avant que Laurent et Patrice ne décident de quitter les lieux. Tout sera fait comme prévu. Ni une ni deux, les deux compères sautent dans une voiture, direction l'école où se trouve Sylvain.

Durant tout le trajet, les deux hommes n'échangent pas un mot. Les visages, tendus et inquiets, traduisent bien l'angoisse qui s'est abattue sur eux. Laurent ne veut pas l'avouer, mais il fait tout ce qu'il faut pour être en infraction du code de la route. Feux rouges grillés, sens interdits, stop oubliés... Il espère en secret, être pris en chasse par des motards de la gendarmerie. Il a beau regarder dans son rétroviseur, en dépit de tous ses efforts, ils sont toujours aussi seuls. Les débris de verre, s'accumulent sur leur passage. Derrière eux, à chaque coin de rue, plusieurs voitures se télescopent. Toujours pas le moindre agent de police en vue. À croire que tout a été prévu à cet effet !

Habituellement rapide, le trajet devient d'une longueur infernale. Laurent prend de plus en plus de risques, ce qui n'est pas fait pour déplaire à son kamikaze de beau-frère. Hélas, en arrivant au groupe scolaire, le drame s'est déjà produit. Ils n'ont pas mis dix minutes pour venir jusqu'à l'école. Dix minutes à cause desquelles sans doute, ils arrivent trop tard. Sylvain a été enlevé ! La colère de Laurent est terrifiante. Patrice, du mieux qu'il peut, tente de freiner les pulsions meurtrières de son p'tit frère. Il remarque aussi au passage, que les policiers sont déjà là. Bizarre tout de même.

Ce qu'ils ignorent, c'est que le rapt a eu lieu il y a un quart d'heure. La directrice, la maîtresse de Sylvain, sont consternées. Dans le bureau de la direction, les premières explications sont fournies aux policiers, prévenus très rapidement. Bien que très choquée, la directrice relate les événements :

– Directrice : Avec les enseignants comme à chacune des récréations, nous étions sous le préau… Tout était calme et rien ne laissait présager pareil drame… Tout s’est déroulé à une vitesse incroyable… Sylvain jouait avec ses petits camarades dans la cour… Soudain trois hommes armés et cagoulés ont fait irruption... Ils ont tiré quelques coups de feu en l'air, pour créer la panique et faire diversion… Après, tout est allé très vite… Quand tout le monde s'est relevé, en entendant le crissement des pneus de la voiture qui démarrait en trombe, le drame s'était produit… C'est en procédant à un appel général des élèves, que nous avons constaté la disparition de Sylvain…

Laurent est effondré. Heureusement, la colère ne prend plus l'ascendant. À quoi servirait-elle d'ailleurs ? Les policiers font tout ce qu'ils peuvent. Question après question, ils essaient d'obtenir le maximum de renseignements. Le moindre détail a son importance. La taille des individus, leur accent, la couleur des vêtements... Les indices sont maigres, mais rien n'est négligé. Ainsi, quelqu'un s'est juré de mener la vie dure à Laurent et sa famille. Les menaces écrites sont devenues réelles. Est-ce bien nécessaire de donner suite à leurs projets de camping au bureau ?

C'est franchement absurde pour l'instant. Laurent essaie d'en convaincre son p'tit frère. Ceux qui ont fait le coup, savent très bien que dès maintenant, la famille va s'organiser et prendre toutes les précautions. Étant donné qu'ils tiennent Sylvain, ils ne lèveront plus le petit doigt. Envahir les locaux devient donc totalement caduque et même absurde. De plus, il est convaincu que cela risquerait même de se retourner contre eux. Car les bandits vont les contacter c'est certain. S'ils ne sont pas chez eux... Ça pourrait mettre le feu aux poudres.

Adieu projets de tranchées pour Patrice ! Le vaillant soldat, contraint et forcé, dépose les armes avant même de les avoir utilisées. Il est un peu déçu certes, mais il admet que son beau-frère a raison. S'agit-il d'un simple enlèvement ? Dans ce cas, une rançon sera exigée. Reste à savoir de quel montant elle sera. Là, Laurent ne se fait guère d'illusion. Il ne peut se faire à l'idée que le kidnapping ait été perpétré dans le but de leur soutirer du fric. L'idée d'un acte isolé, le hasard... Il n'y adhère pas non plus. La guerre est cette fois bel et bien déclarée. Quelle sera l'étape suivante ? Avec l'accord de la police et de la directrice, Laurent essaie de glaner quelques informations auprès des enfants eux-mêmes. Beaucoup plus observateurs que les adultes, ils pourront, du moins l'espère-t-il, fournir d'autres éléments à l'enquête. En dehors de la marque de la voiture et de quelques détails corporels concernant l'un des ravisseurs, rien de spectaculaire. Après ces longues minutes d'investigation, ils ne sont pas plus avancés.

Il y a bien une grosse bague, qu'un enfant a vue sur une main d'un malfaiteur. Ce qui inquiète et affole en même temps, ce sont les accents étrangers très prononcés de deux des kidnappeurs. L'imagination des enfants, ne permet pas hélas d'en connaître les origines avec précision. Pour les uns c'étaient des Arabes... Pour les autres des Français du midi... Pour les derniers enfin, peut-être bien qu'ils étaient Belges ! Que faire ? Les flics malgré tout, vont tenter de rechercher dans leurs fichiers, tous les suspects ne parlant pas le Français correctement. C'est maigre, mais c'est toujours mieux que rien pour un début d'enquête. Désabusés, Laurent et Patrice prennent congé de la directrice de l'école. Accédant aux souhaits des inspecteurs, il leur signale qu'il sera à leur disposition toute la journée, mais au bureau uniquement. Pas question qu'il se rende au commissariat. Il veut à tout prix être présent, soit à l'entreprise soit chez lui, pour répondre aux kidnappeurs.

***

Le lendemain matin dès la première heure au bureau, les enquêteurs entament leur travail. Selon les dires d’Émilie, la nouvelle était déjà parvenue à Delphine. Elle a été la première à être informée, puisque son mari venait juste de quitter l'usine. Car en même temps que la police, la directrice avait fait appeler les Parents de Sylvain. C’est étrange tout de même qu’aucun appel n’ait eu lieu hier soir à la maison. Les ravisseurs sont-ils de la mafia ? Ce petit détail jette le doute dans les esprits. Ce qui explique la consternation de tout un chacun. De la standardiste aux secrétaires, tout le monde est bouleversé. Dans les bras de son mari, Delphine peut enfin s'abandonner à la délivrance de son chagrin. Faut-il arrêter les projets d'Association ? Pas question. Les démarches sont en cours, il est vital qu'elles aboutissent. L'épreuve est cruelle, mais ne doit en rien modifier le cours de leurs destinées. Ils ont obtenu tous les feux verts, et ce n'est plus qu'une question d'heures maintenant, pour authentifier les titres de propriété.

Plus que jamais, « Solidarité & Fraternité », doit naître. L'épreuve est très dure, mais ne doit en rien amender le parcours qu'ils se sont fixés. C'est peut-être une façon que Le Bon Dieu utilise, pour être certain de leur envie réelle de la créer ? Rien de tel pour éluder les mauvais esprits, que de se consacrer au bien-être des malheureux. C'est en tout cas l'avis de Delphine, qui voit en cette Association, un renouveau affectif et moral. C'est peut-être la voie que Dieu a prévue pour eux ? Loin des fastes du confort et de l'argent ? Ce n'est pas qu'ils soient devenus des capitalistes à part entière, mais tout de même. Ils s'habituent avec délice, aux charmes du confort et des aises, conférés par l'argent. C'est sans doute un rappel à l'ordre, une sorte de défi, dans lequel ils doivent s'engager maintenant.

Les vibrations ressenties par Delphine, au sujet de cette Association, sont tout à fait positives. Les douces images qui lui apparaissent, sont elles aussi pleines d'amour et de volupté. Celles par contre, concernant l'entreprise, sont beaucoup moins édulcorées. Elle n'ose pas parler franchement à ce sujet, mais chacun prend conscience en l'écoutant, que ce n'est pas au sein de la société que l'avenir est prévu pour eux. Pourquoi dans ce cas, est-ce que Delphine ne dit pas toute la vérité ? La faillite est-elle annoncée ? Elle préfère observer le mutisme à ce propos. Il est prématuré, pour ne pas dire hasardeux, de prononcer le moindre diagnostic à ce sujet.

Les silences répétés, les hésitations autant que les grimaces auxquelles elle se livre au cours de ses séances, ne sont guère enclins à l'optimisme. Ce qui inéluctablement, suscite les pires craintes dans l'esprit de son mari. Laurent s'attend à une demande de rançon exemplaire. À son avis, comment ruiner la société, si ce n'est en lui imposant une faillite financière ? Installés à tous les postes clefs des administrations, des banques et des plus grands organismes internationaux, les ripoux sont des agents de renseignements de tout premier ordre pour la mafia. La drogue d’un côté, la rançon de l’autre, il y a de quoi sinon paniquer, tout du moins se poser de vraies questions. Sur les visages de tous les collaborateurs, les inquiétudes sont gravées en sillons. Les rires ont disparu, faisant place à la morosité.

Pour parfaire le tableau apocalyptique, les inspecteurs ont mis en place un véritable studio d’enregistrement. Chaque appel est filtré afin de localiser les ravisseurs. Mais l’officier chargé des contrôles est sceptique :

– Officier : À mon avis, on a à faire à des truands organisés et très prudents… Les appels ne durent pas plus de trente secondes ce qui prouve qu’ils savent qu’ils sont sur écoute… Donc, il nous est impossible de faire une remontée d’appel…

– Laurent : Mais nom de Dieu, avec tous les moyens dont vous disposez, vous n’êtes pas foutu de coincer ces bâtards ?...

– Delphine : Calme-toi mon Poussin… Si nous perdons pieds nous rentrerons dans leur jeu… J’ai… J’ai eu quelques images à propos des ravisseurs… C’est vague, mais si cela peut vous aider inspecteur…

– Inspecteur : Très volontiers chère madame… Le plus petit renseignement pourra sans doute nous faire avancer…

Sans attendre de miracle pour autant, tout le monde croise les doigts pour que les visions de Delphine contribuent à aiguiller les policiers sur un départ de piste. Pendant qu’elle essaie de sonder sa mémoire, les autres inspecteurs interrogent encore et toujours Laurent, Émilie et Patrice. Tout est fouillé, depuis leur mariage. Un simple petit détail, d’apparence anodine, peut tout faire basculer. Au point où ils en sont, Laurent se confie à propos des craintes envers la drogue. Le nom du fournisseur auquel il fait allusion, ne surprend guère les enquêteurs. Le bonhomme est bien connu des services de police !

Serait-ce un point de départ pour l’enquête ? Loin d’éclaircir l’épais brouillard qui enveloppait tout un chacun, l’implication de ce fournisseur le rend encore plus opaque. Car plus les pistes s’ajoutent les unes aux autres, moins les chances d’aboutir sont optimales. D’un autre côté, en impliquant les stups, il y aura sans doute un effectif approprié. Quoi qu’il en soit, pour le moment il n’y a rien de spectaculaire. Les visions de Delphine n’ont donné qu’une image relative de quelques personnages. À qui profite le crime, cette sempiternelle question devrait pourtant orienter l’enquête :

– Inspecteur : À votre avis Laurent, quel serait le concurrent qui pourrait souhaiter la fermeture de votre société ?...

– Laurent : Impossible de vous répondre inspecteur… Il n’y a pas trois cents fabricants sur la place et tous, à des niveaux un peu différents, pourraient bénéficier de notre chute…

– Émilie : Tenez inspecteur… Sans accuser qui que ce soit, je vous donne la liste de tous nos concurrents… À mon avis, si l’un d’eux est connu de vos services, ce serait déjà pas mal ?...

– Inspecteur : Merci mademoiselle… Nous allons examiner tout ceci attentivement… Si  pendant notre absence vous avez un ou deux renseignements, surtout n’hésitez pas à m’appeler…

Avant de quitter les lieux, les policiers rassurent le trio. Selon leur expérience, l’atteinte à leur personne paraît improbable. C’est à demi rassurant certes, mais suffisant pour balayer d’un coup de baguette magique, l’excès d’angoisse qui régnait. Le reste de la journée se déroule sans incident notoire. La solidarité du personnel est merveilleuse. Dès que la nouvelle du rapt a été connue, presque tous les employés se sont portés volontaires pour participer aux recherches ou assurer la sécurité. Ce n’est pas grand-chose, mais suffisant pour redonner un brin d’espoir au trio et à Patrice.

Après une journée éprouvante au possible, sans nouvelle de son petit Sylvain, la famille est réunie le soir autour d'un repas plutôt lugubre. L'appétit n'y est pas. L'ambiance encore moins. L'atmosphère écrase de son poids de mélancolie, la maison toute entière. Dehors, les profils abstraits des deux policiers assurant la protection, laissent passer leurs ombres à travers les persiennes. À quoi peuvent-ils vraiment servir en cas d'attaque ? Leur présence est-elle indispensable ? Pourquoi la famille tient-elle à se protéger et de qui ? L'ennemi, sournois et invisible, guette et observe. La suspicion est à chaque détour de pièce. Pour conjurer le sort et éliminer les craintes, toutes les pièces sont allumées. La peur, s'installe. Amplifiée par le silence de ceux qui dirigent les opérations de mains de maître. Quels qu'ils soient, ils sont forts. Très forts même et très organisés. Ce qui élimine d'emblée, l'éventualité d'un enlèvement au hasard.

Le kidnapping était bel et bien ciblé. Sinon, il y a belle lurette, que la police ou les médias auraient été sollicités par les malfaiteurs. En attendant, la psychose s'installe. Quels seront les agissements prochains ? Personne ne veut se hasarder à élaborer la moindre hypothèse. Ils n'ont pas à faire à des amateurs, c'est une certitude. La détermination, l'opiniâtreté avec laquelle on s'acharne contre eux, augure des lendemains encore plus sombres. Pourtant, ils sont prêts à tout pour se défendre. En dépit des avis contradictoires émis par les deux femmes, Patrice et Laurent ont apporté tout ce qu'il faut en armes. S'ils doivent mourir, ils ne seront pas les seuls.

Delphine essaie de calmer le jeu. Pour elle, la violence est inutile. Laisser faire les choses, c'est l'unique espoir d'aboutir à une solution favorable :

– Delphine : Je vous en prie… Arrêtez de vous comporter comme deux justiciers !... Vous le savez très bien, inutile de vous donner l’illusion d’être plus forts que nos adversaires… Je ne sais pas comment, mais ils connaissent par cœur nos moindres mouvements… Vous pensez leur tenir tête ?... Qui vous dit que la maison n’est pas bardée d’explosifs ?...

– Émilie : Voyons ma chérie… Là, c’est toi qui en rajoutes un peu tu ne crois pas ?... On n’est pas en train de tourner un film de James Bond !...

Éprouvés, abattus, découragés autant qu'écœurés, les comparses essaient malgré tout de survivre. L'entrain n'est pas au rendez-vous. Pas le moindre murmure, pas le plus petit sourire, ne vient égayer les visages. Le repas se déroule en silence, sans que personne, ne veuille aborder ne serait-ce qu’un quelconque sujet de conversation. Tout le monde en meurt d'envie, mais nul ne souhaite en vain entamer le débat. De quoi pourraient-ils parler, en dehors de Sylvain ? Remuer le couteau dans la plaie, est non seulement inutile, mais risque de devenir explosif. Tout un chacun s'est comporté jusqu'ici avec dignité. Il est primordial de conserver son sang froid. La peur, la panique, sont amplement suffisantes pour le moment. Le moindre écart, pourrait provoquer un déferlement incontrôlable de révulsion, face à l'adversité. La réminiscence de la haine, promet d'être longue à occulter !

La guerre est déclarée. Dommage cependant, que les ennemis ne soient pas connus. Cette position d'infériorité, en nombre et en puissance, interdit toute manifestation intempestive de colère. D'où, la pondération de rigueur. Le plus dur, sera sans doute de ne pas sombrer dans la sinistrose. Se battre contre des ennemis sans visage, c'est la guerre des nerfs assurée. C'est sur ce point, qu'il faudra se montrer vigilant. Fort heureusement, l'union faisant la force, la famille sert les coudes. Promis juré, sitôt que l'un d'entre eux donnera des signes de faiblesse, les autres seront là pour lui remonter le moral. Le reste de la soirée, est un peu moins tendu. Pour une fois, la télévision sert de refuge et de trait d'union. Exceptionnellement, car ce n’est pas habituel loin s’en faut, elle offre une qualité de programme intéressante.

***

Après une énième et courte nuit, de cauchemars plus que de repos, tout le monde se retrouve au bureau. Voilà cinq jours, que le rapt s'est déroulé. Les journalistes, incontournables, se montrent néanmoins respectueux. Rassemblés dans un local contigu au bureau de Laurent, ils font preuve d'une grande dignité. Ils attendent sagement que l'on vienne leur apporter quelques informations, relatives à l'évolution de la situation. Parmi les gendarmes qui se trouvent dans le bureau, il y en a un qui était très proche de l'ancien inspecteur. Il connaît très bien Laurent et Patrice, en qui il a décidé d'investir toute sa force et son soutien. Lui aussi, avait été pour le moins évincé. Compte tenu de ses connaissances du milieu, son aide a été jugée indispensable par la hiérarchie policière. Disposer d'un allié, voire d'un ami, est quelque chose de précieux. Ne serait-ce que pour se confier. Hélas pour lui, il ne bénéficie pas du même état d'esprit auprès du trio. La version qu'il donne, à propos de son écartement, n'est pas assez crédible. Le « Coucou me revoilà », n'est pas du meilleur effet. Parviendra-t-il à neutraliser ce mur du silence ?

En attendant, les ravisseurs pour leur part, n'ont visiblement pas envie de se confier non plus. Durant de très longues heures, le téléphone reste muet. De par la corruption ambiante, interne à la police, ils doivent bien savoir que les téléphones sont placés sur écoute. Ce qui apporte à chaque minute qui s'égraine, une aura encore plus pathétique. L'attente va-t-elle se prolonger ainsi toute la journée ? Dans toute l'usine, c'est la consternation. Les visages des collaborateurs, se figent et se glacent au fil des minutes. Eux aussi, redoutent le pire. Jugeant inutile d'exposer la vie des employés, Laurent prend toutes les dispositions. Mieux vaut pour le moment, cesser toute activité. Tant qu'ils seront dans cette situation d'attente, mieux vaut ne pas exposer la vie des collaborateurs.

Les prévisions de Delphine, en tout point inquiétantes, conduisent Laurent à cette sagesse. Quelque chose lui fait dire qu'ils vont s'attaquer à l'usine. C'est pour cela que son épouse ne voit pas d'avenir pour la société. Immédiatement, il ordonne à sa secrétaire de faire le nécessaire auprès du personnel. Congés jusqu'à nouvel ordre. Payés naturellement. Ils veulent leur peau, mais surtout, faire couler la boîte c'est une évidence. Les deux secrétaires sont naturellement conviées à partir elles aussi :

– Delphine : Vous aussi mesdemoiselles, vous pouvez partir et rentrer chez vous jusqu’à nouvel ordre…

– Cathy : Mais… Combien de temps pourrez-vous tenir sur le plan financier ?... Si nous arrêtons la fabrication cela risque d’être très dur ?...

La remarque judicieuse de la jeune femme, démontre à quel point les collaborateurs sont impliqués dans ce drame. À propos, à combien peuvent se chiffrer les possibilités financières réelles de l'entreprise ? Très vite, Delphine répond et annonce un chiffre approximatif de deux millions d’Euros en disponible de liquidité. Donc, si les supputations de Patrice et Laurent sont exactes, la rançon risque bien de frôler ce montant. D'ailleurs et cela n'échappe à personne, les truands savent au moins aussi bien qu'eux de combien la société dispose. Ils n'iront pas au-delà c'est certain. Ce qui conforte leur besoin d'anéantir l'usine.

Patrice a raison et Laurent ne discute pas. Très vite, les comptes sont faits. La liquidité actuelle de la société, permet de libérer dans les heures qui suivent, un plafond maximum de un million deux cents mille Euros. Si Patrice voit juste, la rançon ne devrait donc pas excéder ce montant. Cette somme, est équitablement répartie sur les trois banques de l'entreprise. Pourquoi cette remarque ? Cela voudrait dire et signifier aux yeux de tous, que dans chaque établissement bancaire, des pourris sont là au service de la mafia. C'est sans doute ce qui explique en partie, le silence des ravisseurs. Ils doivent comptabiliser les revenus disponibles et cela, ne se fait pas en quelques heures !

Quelque chose sonne mal aux oreilles de Laurent. Puisqu'ils sont si bien organisés... Pourquoi attendre l'enlèvement, pour estimer la rançon ? Quelque chose ne tourne pas rond en effet. En y réfléchissant à deux fois, à la lueur de ce qui vient d'être débattu, il y a un lézard dans le piano. Avec tous les éléments d'information dont le milieu dispose en permanence, ils savent à la seconde près ce dont ils ont besoin de connaître ? Est-ce bien le milieu qui agit et non pas un groupuscule inconnu ? La logique de Laurent est cohérente. Cependant, l'inspecteur connaît un peu mieux le fonctionnement de la mafia. À cette question, il affiche un réalisme on ne peut plus authentique :

– Inspecteur : En laissant planer ce doute, la mafia espère que la justice se laissera séduire par l'hypothèse d'une action isolée... Qui mieux que le silence, pourrait cautionner pareille possibilité ?...

En temps normal, si l'on peut s'exprimer ainsi, la mafia revendique dans les vingt-quatre heures un méfait. En ne disant rien, en entretenant le silence, les truands espèrent que les pistes vont se tourner vers quelqu'un d'autre. Hélas pour les stratèges mafieux, les enquêteurs ne sont pas aussi cupides qu'ils l'espéraient. Car ce silence précisément, est un aveu criant. Même s'il s'était agit d'un acte isolé, d'une vengeance, les malfrats se seraient déjà manifestés. L'expérience en ce domaine hélas, est là pour conforter les dires de l'inspecteur. Le mutisme qui est habilement entretenu, conforte l’hypothèse impliquant la mafia.

Les propos du policier sont incontournables. Raison de plus, pour que la panique s'empare de tout le monde. Jamais, quelle que soit l'issue de cette négociation, le milieu ne les laissera en paix. Sa loi est telle, qu'elle interdit à qui que ce soit, le droit de se jouer d'elle impunément. Les mafiosos, en dépit de leur apparente suffisance, savent très bien que tout n'est pas encore corrompu. C'est pour cela, qu'ils tiennent à instaurer cette loi de la peur. Au fond, ne sont-ils pas les premiers à en trembler ? Pour l'heure, les seuls qui en subissent les conséquences, sont la famille et ceux qui sont chargés de sa protection.

Tout est possible. Du silence, à l'attentat pur et dur, rien, ne doit être exclu. La décision de Laurent, ne peut qu'honorer ses intentions sur la voie de la négociation. Bien qu'il soit utopique et insensé, d'imaginer que des truands de cette trempe soient enclins à parlementer. La vie d'un enfant est en jeu. Rien ne doit être négligé ni minimisé. Ils doivent être prêts le moment venu. Psychologiquement, le fait de privilégier la négociation, produit en même temps un effet bénéfique. Les tensions s'amenuisent d'elles-mêmes, sitôt que l'on passe de l'esprit de la rébellion à celui de la concertation.

Soudain, le téléphone retentit. Immédiatement, chacun prend sa place. Le bureau reprend ses allures de fourmilière. Chacun court dans sa direction. Les journalistes aussi, sont présents. Laurent décroche le combiné. Les magnétos sont en place, le feu vert est donné à Laurent qui décroche le combiné. Hélas et c'est bien ce qui confirme une présence de la mafia, le premier appel est succinct. Les truands savent qu'ils n'ont que soixante secondes, avant d'être repérés. Il est donc inutile que Laurent perde son temps et sa voix à hurler comme il le fait, sitôt que son interlocuteur a raccroché. Il a eu juste le temps de noter les coordonnées qui lui ont été transmises. Il n’y pu qu’entendre la voix, lui préciser qu'il sera rappelé prochainement. Les policiers ne peuvent, une fois de plus, que s'incliner devant un tel manque de moyens dont ils disposent. Combien demandent-ils ? Un peu moins d’un million d’Euros, ni plus ni moins. Pour être plus précis, les ravisseurs exigent six cents mille Euros. Laurent apprécie la courtoisie de ces enfants de salauds comme il dit ! Ils laissent quand même quelques centimes... Pour les faux frais sans doute ? En attendant, Laurent se trouve pris au piège.

Seul, Patrice essaie de clarifier un peu les idées. Pour lui, la piste de la mafia n’est pas la bonne et il s’en explique :

– Patrice : Arrêtez de faire ces tronches de merlans fris !... Ils ont demandé six cents mille Euros ?... À mon avis, si vraiment la mafia était dans le coup, la rançon frôlerait les deux millions… Ce qui peut vouloir dire que ceux qui ont kidnappé Sylvain ne savent pas exactement de combien la boîte dispose en tout !... Élémentaire mon cher Watson…

– Laurent : Ton raisonnement n’est pas si bête que ça… Reste que les consignes qui viennent de m’être transmises sont explicites : en aucun cas, je ne dois avertir la police... Je dois me rendre seul au rendez-vous qui m’a été communiqué… Là, j’exige que les policiers respectent mon engagement... La vie de Sylvain en dépend.

Toutefois, la réaction de Patrice une fois encore, ébranle les bases des craintes. Même l’inspecteur paraît vouloir se ranger à cette idée que sans doute, la mafia n’est pas en cause. Où alors, comme le souligne judicieusement Émilie, les malfrats tentent une fois de plus de noyer le poisson. En minimisant le montant, ils veulent laisser croire à une action indépendante. Hélas, Laurent ne veut pas répondre aux questions relatives au premier appel. Inutile d'en espérer plus, il ne dira rien d'autre. L'important, compte tenu de l'heure, c'est de réunir le capital exigé par les kidnappeurs. Aussitôt, le nécessaire est envisagé par Émilie elle-même. Avant dix-sept heures comme convenu, Laurent disposera de la somme demandée. Pour échafauder le plan d'action, mieux vaut se prémunir. Une nouvelle fois, ils s'enferment dans le silence de leur secret. Aussi, tous les parasites sont priés de quitter le bureau.

Laurent n'a pas le choix. Tenu en laisse par son interlocuteur, il ne doit sous aucun prétexte, solliciter la police. C’est ce petit détail plus que la rançon elle-même, qui conforte Patrice dans son raisonnement :

– Patrice : Tu as bien dit qu’ils ne voulaient pas que tu préviennes la police, c’est bien ça p’tit frère ?... Tu crois toujours que c’est la mafia ?... Organisée comme elle est elle saurait déjà que les flics sont au courant !...

– Inspecteur : À moins que ce ne soit une fois encore, une ruse de leur part ?... En prêchant le faux pour savoir le vrai c’est bien connu, ils détournent notre attention !...

Ce que l'inspecteur ignore, c'est que la personne ayant appelé Laurent, lui a donné rendez-vous dans le petit bar où Gégé aimait se prélasser. Il ne dispose que d'une heure. C'est court et long en même temps. Court, pour organiser sa défense et long pour revoir son enfant. Le lieu de rendez-vous est révélateur sur les appartenances des ravisseurs. Dans ce café, seuls les truands sont admis. Ce qui conforte, si besoin était, l'implication du milieu. Ce sera là-bas, que les directives lui seront données. L'échange, aura lieu en terrain neutre, hors présence policière naturellement. La vie de son fiston, dépend du respect de ce silence imposé. Il doit tout connaître évidemment, mais pour des raisons de sécurité, préfère jouer l'ignorant et rester dans le flou en ce qui concerne le second rendez-vous.

Laurent s'est trahi quelque peu, en exigeant le départ de tout le monde mais aussi, en demandant que les fonds soient récoltés au plus vite. Il dispose donc de toutes les données du problème. Pourquoi ne veut-il pas en discourir ? Il ne doit sous aucun prétexte, en parler ne serait-ce qu'à Delphine. Ce rendez-vous de dernière minute, auquel il est fait allusion dans le rang des policiers, se doit de rester confidentiel. Les poulets ne sont pas dupes. Ils savent bien et le respectent d'autant, que Laurent doit rencontrer les ravisseurs avec la rançon. Tout du moins, le médiateur chargé des négociations. Pas question et Laurent est intransigeant, que la police effectue une filature, même discrète. Le moindre faux pas et tout est compromis. Loin de paniquer, Laurent est au contraire on ne peut plus calme. Il sait maintenant à qui il a à faire. L'ennemi prend un visage. D'un côté il est apaisé, mais de l'autre, il frémit de trouille. Ce cher fournisseur, ne lui a pas pardonné c'est évident. Ce qui veut dire en substance, qu'un contrat a bien été lancé contre lui. Jusqu'à quelle hauteur ? La mort est-elle au rendez-vous ?

Peu importe. Plus que quelques minutes, avant qu'il ne se rende à son rendez-vous. Ce que tout le monde ignore, c'est qu'il a demandé à Émilie de le rejoindre à un endroit et à une heure précise, avec la rançon. Les flics avaient raison d'émettre des doutes. Courageux jusqu'ici, Laurent affiche une physionomie moins gaie, en venant embrasser son épouse. Ensuite, revenant à son bureau en retenant ses larmes, il compose une sorte de testament. Discrètement, à l'abri des regards indélicats, il écrit quelques mots sur une feuille, qu'il glisse dans une enveloppe. Ensuite, avec la même prudence, il appelle Patrice. Solennel, il remet l'enveloppe cachetée à son beau-frère :

– Laurent : Si je ne suis pas de retour d'ici dix-neuf heures, tu devras l'ouvrir et suivre les instructions qui y sont apposées... En aucun cas, et je veux que tu me le jures, tu ne devras ouvrir l'enveloppe avant l'heure fatidique... Encore moins en parler à qui que ce soit… Si d'aventure il m’arrivait quelque chose, tu auras tous les renseignements pour agir à ta guise...

Patrice réagit violemment. Pas question de laisser vagabonder son « P'tit frère » seul, face à cette équipe de malfaiteurs. Hélas, Laurent refuse catégoriquement. Il a promis d'être seul, il sera seul. Le ton est ferme et résolu. Dieu sait ce que les ravisseurs ont promis à Laurent en cas de non-respect de sa parole. S'ils étaient seuls, l'orientation et l'approche seraient différentes. Encore une fois, la vie de Sylvain est en jeu. Ce petit bout de chou n'a rien demandé à personne. Il ne désire qu'une chose, être heureux et vivre en paix. Pourvu qu'il ne soit pas maltraité ! Si par malheur il lui arrivait le plus petit bobo, Laurent deviendrait fou furieux. Il se ferait descendre, c'est sûr, mais avant, il en connaît deux ou trois qui passeraient un bien mauvais quart d'heures. Rira bien qui rira le dernier. Même si pour le moment, l'euphorie n'est pas dans leur camp, les choses peuvent évoluer très rapidement.

Pendant que Laurent et Patrice terminaient leur conciliabule, le montant de la rançon était arrivé par un transport de fonds. Ce qui au demeurant, n’a fait qu’amplifier l’angoisse dans le cœur de chacun. Delphine essaie d’en savoir un peu plus sur le rôle de la police. Va-t-elle suivre les consignes de Laurent et rester sans réagir ? Du coin de l’œil, elle dévisage l’inspecteur qui n’est pas du genre à abandonner aussi facilement. Dans son coin, il donne un coup de fil depuis son Natel. Là, Delphine devient de plus en plus craintive. Si les truands aperçoivent des policiers, son mari sera en danger. Doit-elle interpeller l’inspecteur et lui ordonner de ne rien faire ?

En se rendant à sa voiture, Laurent prend conscience que cette fois, il a rendez-vous avec son destin. Là-haut, dans les bureaux, les pensées convergent dans la même direction. Calmement, avec beaucoup de courage et de dignité, il s'éloigne de l'entreprise. Collé aux fenêtres, Patrice, le p'tit frère, lui fait un amical signe de la main. Lui, si dur en apparence, ne peut retenir ses larmes. Il a l'impression de dire adieu, à ce diable d'homme qu'il aime profondément. « Adieu p'tit frère » ? ... Blottie contre Delphine, Émilie aussi ne retient pas ses larmes.

***

Dans le bar malfamé où Laurent est attendu, c'est le désert complet. Pas une âme qui vive. Seul, derrière le comptoir, un immense bonhomme essaie d'occuper son temps du mieux qu'il peut. Les lieux, sont à l'image du personnage, crasseux et lugubres. Mal rasé, les yeux vitreux, il s'apparente plus à un figurant de production de seconde zone, qu'à un cafetier. Sur la pointe des pieds, la main droite dans sa poche de veste, le Papa de Sylvain pénètre dans cet endroit avec le cœur en ébullition. Il est mort de peur, en dépit du revolver qu'il sert dans sa main. Ce qui l'incite à la plus grande vigilance, c'est l'absence de clients. À ces heures, en temps normal, le café est archi plein d'ivrognes et de paumés, composant les forces vives de la mafia.

Il ne sait pas avec qui, il a rendez-vous. Serait-ce avec cette espèce de brute épaisse, qui n'arrête pas d'astiquer toujours le même coin de bar ? Un mégot coincé dans la bouche, le mastodonte en s'approchant de Laurent lui intime l'ordre de s'asseoir. D'un geste aussi gracieux que le personnage lui-même :

– Barman : Assieds-toi là… Tu veux p’t’être boire ?... Café ou whisky ?... C’est la maison qui paye…

– Laurent : Demandé si gentiment je ne peux pas refuser… Je veux bien un whisky… Ma douce !...

En faisant preuve d’humour Laurent tient avant tout à masquer sa peur. Tout en donnant l’illusion de dominer la situation. Allumant nerveusement une cigarette, il essaie du mieux qu’il peut, de dissimuler la frousse qui l'envahit de plus en plus. Placé comme il l'est, au beau milieu de la salle, il est une cible idéale. Il s'efforce de ne rien laisser paraître. Tapotant la table du bout de ses doigts, il promène, indifférent, son regard sur un horizon plutôt grisonnant. C'est peut-être le moment ou jamais, de faire confiance au Tout-Puissant non ? Le bibendum revient avec le whisky à la main, sortant Laurent de sa prière :

– Barman : Tiens… J’t’ai pas mis d’glaçons car c’est du pur malt !... Quinze ans d’âge… Un vrai nectar !...

– Laurent : Merci ma biche… On ne peut pas en dire autant pour ton physique mais j’apprécie cette délicate attention !...

Soudain, sortant de Dieu sait où, une superbe blonde au profil d'enfer, se plante devant lui. Il ne faudrait pas qu’elle éternue, sinon ses nichons auraient vite fait de déserter l’espace exigu dans lequel ils sont confinés. Le doute n’est pas permis. Est-ce vraiment la mafia ? En voyant la pétasse, Laurent en doute. Les mafieux n’ont pas l’habitude d’utiliser de tels subterfuges pour négocier. À quelle équipe de truands a-t-il à faire ? Il se souvient ce que Gégé disait à propos de ce bistrot malfamé. Les seconds couteaux comme ils les appelaient, intermédiaires entre la mafia locale et le grand banditisme, se sentent ici comme chez eux. En prenant conscience de cette éventualité, Laurent se sent soudain moins craintif. Patrice avait sans doute vu juste tout à l’heure. En attendant, après avoir virevolté autour de la table pendant deux ou trois minutes, la nana se plante devant lui :

– Femme : Alors mon mignon… J’espère que tu as bien suivi nos consignes ?... Est-ce que tu es seul et as-tu l'argent ?...

Laurent ne se laisse pas déstabiliser par les ondulations de la nana. Il se montre intransigeant :

– Laurent : Je veux voir mon fils avant tout... L'argent sera donné après... Pas de Sylvain, pas de poignon… C’est aussi simple que ça !...

– Femme : Eh… Doucement mon chéri… Tu vas le voir ton fiston… Mais moi, je veux voir la couleur du blé d’abord !...

La vampe, accentuant son déhanchement et ses postures provocantes, tourne comme une girouette autour de Laurent. Il la suit pendant deux ou trois rotations, mais finalement, se résigne à ne plus fixer qu'un poster accroché au mur. Le manège dure quelques minutes. Entre deux boucles autour de sa proie, la bête de sexe le regarde droit dans les yeux. Promenant sa langue sur ses lèvres pulpeuses et recouvertes d'un rouge assez baroque, elle aime adopter des attitudes extrêmes. Ses yeux pissent l'amour et son corps n'en peut plus de se tordre dans tous les sens. Du bout d'un doigt, elle caresse la main, puis le visage de Laurent, comme pour l'exciter.

Le pauvre homme est médusé. Où veut-elle en venir ? Encore une qui veut profiter de la situation. S'il n'y a que ça pour lui faire plaisir et lui permettre de restituer Sylvain, alors tout de suite. Faussement bourgeoise, mais plus prostituée assurément, elle ordonne par signe à son espèce de gorille, d'apporter des boissons. D'un air désabusé, elle dévisage son interlocuteur. Elle se laisse glisser sur une chaise, tout en forçant le buste en avant. La poitrine est tellement comprimée, qu'elle ne va pas tarder à dégager les occupants du soutien gorge. Les seins de la nana, jaillissent et pointent à travers la faible épaisseur de tissu qui les tient prisonniers. Le galbe du corps tout entier, moulé comme une sculpture, fait rebondir les formes avantageuses de la minette. Dommage qu'elle ne soit pas là pour la bagatelle ! Plutôt bien roulée la garce. Laurent n'a que faire des attributs provocateurs de la donzelle.

Visiblement, il a à faire à une aguicheuse de première. Une espèce d'entraîneuse à la gomme, mettant le feu dans le corps de ses victimes, mais se gardant bien d'assumer son extinction. Ce qui rend la situation encore plus écœurante. Non seulement, on veut sa peau, mais en plus, on le nargue avec délice. Dur de ne pas exploser de rage. Étant invité, il attend qu'enfin elle daigne lui parler autrement qu'avec le profil de ses rondeurs. Pourquoi perdre du temps en palabre et en boisson ? Laurent ne comprend pas très bien. Où la femme est débile et inconsciente, où le milieu est super organisé. Laurent aurait très bien pu ne pas tenir parole ? Une descente de flics pourrait très bien se dérouler dans les secondes qui suivent ?

Pour qu'elle prenne son temps ainsi, c'est en parfaite connaissance de cause. En voyant le serveur apporter une bouteille de champagne, Laurent demeure interloqué. Qu'est-ce que ça veut dire ? Pourquoi est-ce qu'à présent, la bonne femme se force à lui sourire ? Que veut-elle ? La réponse on ne peut plus franche, lui parvient enfin. Levant sa coupe, qu'elle cogne contre celle encore sur la table de Laurent, elle commence a faire la lumière. Selon ses propos, ils ont un point commun tous les deux... Gégé ! Santé ! Le cerveau de Laurent se met aussitôt en action et cherche à décrypter le message. Que vient faire Gégé au milieu de ce kidnapping ? Plus les minutes s'égrènent, moins il comprend. En attendant, tel un robot, il lève sa coupe et la heurte contre celle de sa « Partenaire ».

La fausse blonde, mais véritable obsédée, se penche en direction de lui. Ses seins sont tellement comprimés, qu'ils finissent par sortir de leur cage en dentelles. Les seins à l'air, tout en se léchant les lèvres, elle poursuit son monologue d'une voix de plus en plus sensuelle. Très vite, elle en arrive au but. Pour qu'elle se remémore les propos élogieux qui entouraient Laurent dans la bouche de Gégé, c'est qu'elle a une envie pressante. Il veut voir son fils ? Patience ! D'abord, la prostituée tient à se laisser caresser. Laurent commence à comprendre. Est-ce du lard ou du cochon ? Si elle dit la vérité, le milieu n'est pas impliqué dans tout ça alors ? Ce qui paraît tout de même impensable.

Ce café est le quartier général de la pègre. Ce qui veut dire en toute logique, qu'elle en fait partie ! Est-elle la poule d'un haut dignitaire ? Est-ce qu'elle occupe un poste important ? En attendant, elle aime le cul la salope. Ses cris et ses soupirs de plaisir ne sont pas une imitation dans le genre. Les nénets sont gonflés à bloc et durs comme des cailloux. Les tétons sont dressés comme des piques à glace. Laurent avait oublié depuis tout ce temps, Gégé et ses combines. Voilà que les démons du sexe se réveillent en lui. Elle a envie c’est clair, de grimper au septième ciel ? Pourquoi la priver ? Il ne reste pas non plus, insensible aux attouchements prodigués par les mains expertes de son interlocutrice. Il n'hésite pas une seconde. Il accepte tout :

– Laurent : Oui, tout ce que tu voudras obtenir de moi, mais à la seule condition que mon fils me soit rendu aujourd'hui !... Sain et sauf naturellement… Sinon tu arrêtes ton cinéma et tu vas te tremper le cul dans une bassine d’eau froide… Je veux mon fils tu piges ?... Arrête… S’il te plaît… Je veux bien te caresser mais toi, tu me laisses… Enfin…

Il a l'impression de parler dans le vide. Visiblement, envoûtée par les caresses subtiles de son futur amant, la femme est en train de gravir seule les dernières marches pour accéder au septième ciel. Elle ne fait pas semblant la coquine. Le plus horrible, c'est que Laurent y trouve progressivement un plaisir certain. Il faut dire que de plus en plus, les mains de sa partenaire sont habiles et particulièrement efficaces en ce qui concerne son anatomie intime. Finalement, Laurent capitule et refuse de chercher le plus petit dialogue.

Très vite, l'atmosphère se détend. Au diable les préjugés. Laurent est comblé. Au bout de quelques minutes de massage des seins, la salamandre essaie de neutraliser le doute dans l'esprit de son futur amant. Elle remballe sa marchandise et reprend une attitude moins provocante. D'un geste identique au précédent vis-à-vis de son larbin, elle lui ordonne une seconde mission. Le barman ne discute pas. Ses gestes, confirment que la nana n'est pas tout à fait au bas de l'échelle. Le milieu a-t-il peur d'être taxé de misogynie, pour confier les plus hautes responsabilités à des femmes ? En attendant, elle manipule son personnel au doigt et à l'œil.

L'homme disparaît quelques instants. Laurent n'est pas très rassuré. La minette a-t-elle changé d'avis ? À en juger l'intensité du désir qui brûle au fond de son regard sur son compagnon, cela paraît pour le moins insensé. Le ballet de sa langue, se promenant sur ses lèvres sensuelles, contraint Laurent à tourner la tête. Cherche-t-elle à le provoquer, au moment où des complices vont arriver ? Le chantage envers Delphine est-il à l'ordre du jour ? Le milieu devrait pourtant savoir, puisque soi-disant il sait tout, que le sexe n'est pas un délit au sein de leur couple ? À moins que ce ne soit pour exercer un chantage avec des photos ? Pour cela, Gégé était un as en la matière.

En quelques minutes, une multitude de suppositions envahissent son esprit. Si c'est vraiment pour servir de poupée gonflable, pourquoi avoir exigé une telle rançon ? Vêtue comme elle est, couverte de bijoux de valeurs, la femme est pour le moins à l'aise côté fric. Que signifie toute cette mascarade ? Veut-elle profiter de sa position de médiatrice et en tirer profit ? Si cela se trouve, elle n'est qu'une intermédiaire et comme tous les chers commissionnaires, elle prend en nature sa part de bénéfices. C'est une hypothèse encore assez plausible. Laurent n'est pas au bout de ses surprises.

Après quelques minutes d'attente interminable, quelle n'est pas sa stupéfaction ? Il n'en croit pas ses yeux. Flanqué d'un accoutrement débile, Sylvain est dans les bras du bonhomme. Laurent jette un regard en direction de la femme. Très généreusement, avec un signe affirmatif de la tête, elle l'autorise à aller embrasser son fils. Selon toutes vraisemblances, le gamin n'a souffert de rien. Ils l'ont déguisé ainsi, pour éviter qu'il ne soit identifié grâce à ses vêtements. Même en période de carnaval, Laurent n'a jamais vu un affublement aussi baroque. Peu importe. Le bonheur de Laurent est total. Le bref instant d'émotion apaisé, il se précipite vers son enfant. Tendant ses petits bras fébriles, Sylvain est heureux de retrouver son Papa. Il sert son petit garçon contre son cœur et laisse s'écouler quelques larmes de bonheur. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, même le gros bonhomme est ému. La tigresse de son côté, se sent un peu frustrée. D'accord pour quelques secondes d'émotion, mais il ne faut pas exagérer ! A-t-elle peur d'en être émue ? Sans doute. Car elle met un terme à cette douce quiétude avec une autorité absolue.

– Femme : Ça suffit… Je voulais simplement te prouver que ton gamin est en bonne santé !... Allez… Laisse ton gosse à mon barman et reviens t’asseoir…

Le monstre reprend Sylvain, qui manifeste quelques signes réprobateurs. Il veut son Papa. Rien à faire, le gros sac disparaît, emportant son précieux fardeau. Bouleversé, Laurent revient s'installer face à la bonne femme. Il n'est pas au bout de ses surprises. Non seulement son fils est en vie, ce qui est de loin le plus important. La fille va plus loin encore :

– Femme : L'argent de la rançon ?... Je n'en veux pas... Tu n'auras qu'à ouvrir un compte à l'étranger… Tout ce que j’exige, c'est que tu deviennes mon homme à tout faire… Je ne vais pas te faire un dessin ?... Quand je veux où je veux, et… avec qui je veux... Sinon tu auras de sérieux ennuis ! ...

– Laurent : Ne me dis pas que c’est toi et toi seule, qui es à l’origine de tout ce bordel ?... J’y crois pas !... Si je comprends bien tu veux te faire sauter en étant filmée et ensuite envisager un chantage si je manque à mes promesses ?...

– Femme : Mais y’en a là-dedans !... Assez discuté mon chéri il est temps de passer à l’acte !...

Plus excitée que jamais, la meneuse de jeu avait commencé à se déshabiller tout en parlant à Laurent. Elle est maintenant presque nue, vêtue d'un seul porte jarretelle et d'une fine petite culotte. Devant son manège, Laurent avait compris qu'elle tenait à goûter au plaisir dès cette minute. Après tout, que ne ferait-il pas pour récupérer son fils ? D'autant que la dominatrice est vraiment très belle et plutôt attirante. Si ses corvées se limitent à sa partenaire actuelle, il risque même d'y prendre goût. Quoi qu'il en soit, développant tout son art en matière de sexualité raffinée, il entreprend enfin de démontrer les finesses qu'il maîtrise, dans le domaine de la sensualité. La présence du gros bébé joufflu, qui vient sur la pointe des pieds se placer devant le couple, ne dérange aucunement Laurent.

Ce gros sac, voyeur, est comblé. Le spectacle est divin. Les gloussements de la femme, le transportent au firmament de l'excitation. À propos, le bar est-il fermé ? Les rideaux sont tirés, ce qui est déjà bien. Si quelqu'un entrait ? Laurent est bien le seul à entrevoir cette possibilité ! Ni la midinette en chaleur, ni le gorille en train de se masturber, ne se posent une telle question. Après tout ! Au diable les partis pris et les prétendues moralités. Il comprend mieux pourquoi, le bistrot était désert. Tout avait été calculé et minuté. Le corps de la jeune femme se tortille de plaisir. Elle jouit ni peu ni assez. Laurent prolonge à satiété, voulant combler sa partenaire. Sur une longue distance, le garde du corps ne tient pas le choc. Au bout de quelques minutes seulement, il s'abandonne sans retenue à son plaisir suprême. Tel un fauve, il pousse au même moment, un rugissement qui fait péter les verres !

Laurent ne peut que sourire. Même contraint et forcé, il éprouve un plaisir non dissimulé à satisfaire sa maîtresse. Elle pour sa part, est enchantée. Elle ne sait plus comment se mettre, pour profiter au mieux des bienfaits occasionnés par cette douce aventure. Elle se trémousse, se dandine, se tord dans tous les sens. Laurent, malgré sa résistance, parvient à son tour au paroxysme de l'acte. Au prix d'une acrobatie incroyable et d'une souplesse notable, la femme parvient à se retourner et fait face à son amant. Fougueusement, sans se séparer de son corps, elle l'embrasse avec rage et volupté en même temps. Elle transpire comme une madeleine. Pas uniquement extérieurement c'est évident ! Ce qui confirme à Laurent, qu'elle n'a pas triché le moins du monde. Repus, comblés, les amants se séparent enfin. Les héros sont fatigués. Après cette chevauchée fantastique, ils savourent comme il convient les coupes de champagne. N'allons pas jusqu'à dire que Laurent vient de tomber amoureux de sa ravissante partenaire, mais elle ne lui est pas indifférent. Il ne dédaigne pas lui caresser les mains, en lui souriant tendrement.

Elle est vraiment belle. Il ferme les yeux un court instant, pour mieux rêver de leurs prochaines rencontres. Indiscutablement, elle est experte en amour. Plus il se perd dans les profondeurs sensuelles de ses pensées, plus il apprécie la beauté du corps de sa partenaire. Dommage qu'elle ne sache pas utiliser le potentiel de son charme autrement qu'avec la force et à grands renforts de chantage. Ils se complètent bien et savent jouir des mêmes plaisirs. Silencieusement, encore sous l'enchantement de ce qu'ils viennent de partager, les deux amants apprécient les regards et les silences qui les unissent. Visiblement égoïste, la belle ingénue se jure bien de garder pour elle seule, un partenaire de cette qualité. Elle le lui confie avec une certaine authenticité dans la voix. Pas question de partager avec qui que ce soit. Ce qui pour Laurent, n'en est que mieux. C'est la première fois, d'après elle, qu'elle est transportée avec autant d'intensité, au firmament du plaisir. Raison de plus, pour qu'elle se montre à la fois reconnaissante, et... De parole !

Les dernières traces de lutte effacées, chacun ayant retrouvé un aspect plus conventionnel, l'instant des retrouvailles est enfin arrivé. Avant de rendre Sylvain à son Papa, la baronne établit les règles du jeu. Après ce qu'elle vient de vivre, il est tout à fait compréhensible et humain, qu'elle veuille en disposer encore et encore, à sa guise. Laurent aurait plus à perdre qu'à gagner, en ne respectant pas le programme des rendez-vous galants qui lui sont proposés. Elle a vraiment un appétit d’ogre ! Dans un premier temps, elle exige une présence ou deux fois par semaine, selon ses fantasmes. Peut-être plus... Mais certainement pas moins ! Laurent sait bien que ce sera beaucoup plus. C'est précisément là, que le bât blesse. Delphine aura-t-elle la patience d'attendre ? Lui fera-t-elle la grâce d'accepter cette double vie ? Émilie ? Ne risque-t-elle pas de se sentir évincée ? Ce n'est plus tout à fait une vie à trois, tel qu'ils en ont défini les règles ! Elle est là avant tout, pour combler les carences de Laurent et accessoirement, si l'on peut dire ainsi, celles de Delphine. Est-ce que la présence d'une autre femme, obligatoire et incontournable au demeurant, ne va pas perturber la sérénité de la famille ?

Le genre de femme auquel Laurent est confronté, ne se contente jamais de passer au second rang. La beauté, le pouvoir, lui donne des atouts dont elle se servira selon ses désirs. Manipulant les hommes autant que les lois, ces créatures voient d'un très mauvais œil les rivales, même légitimes. Pour Laurent, l'avenir ne s'annonce pas sous les meilleurs auspices. Quoi qu’il en soit, il obtient la confirmation et les aveux de sa future dame de compagnie :

– Femme : Ne t’affole pas mon biquet… Je suis désolée si tu as cru un instant à une action menée par la mafia… Bon d’accord je ne dis pas que je n’ai pas d’accointance avec elle… Si tu ne respectes pas tes engagements… Là… Les menaces seront plus violentes… Pour l’instant, tu reprends ton gamin, tu gardes ton fric et… N’oublie pas notre rendez-vous ?...

– Laurent : Rassure-toi je ne risque pas de l’oublier… Même si mon couple doit en pâtir… (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 53 pages, sur les 185 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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ISBN 978-2-9700660-6-4

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