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« «  Épreuves de Vérité  » »

*****

Pendant plus d'une semaine, ayant pris des vacances pour rétablir la situation, Laurent recherche sa femme. En vain ! Pas plus qu'il n'a de nouvelles d'Émilie. Les deux femmes se sont envolées... Volatilisées... Au fil des jours, il s’isole dans son univers d’affliction. Solitaire, il ne veut plus voir personne. Même Niaou, qui pourtant a décalé son départ pour Dakar, ne peut plus l'approcher. Cette semaine s'évanouit en un rien de temps. Il ne la voit pas passer. L'atmosphère commence à chauffer. Il devient vindicatif, quand il n'est pas simplement agressif. Il prolonge de quinze jours son repos, qui est bien loin d'être salutaire.

Avec Patrice, qui ne le quitte plus d'une semelle, ils vont et viennent, écument la campagne et la ville dans tous les azimuts. Son p'tit frère, qui sait très bien où se trouve Delphine, accepte de ne rien dire, en dépit du cas de conscience que cela lui pose. Les rumeurs à ce niveau, sont plus terrifiantes qu’un tsunami. Elles sont parvenues à jeter l’opprobre sur Laurent au point que la confiance de Patrice à son endroit s’en trouve écaillée. Avant de décider de respecter ou non les promesses faites à sa sœur à ce sujet, il tient à doser les sentiments profonds de Laurent envers elle. Il avait pris ses distances vis-à-vis du couple et ne tient pas à s'engager de nouveau, sans le maximum de garanties. En vivant quotidiennement avec Laurent, il peut évaluer avec précision à la fois son amour pour Delphine, mais aussi, l'immensité de son désarroi. Son irascibilité est même plutôt préoccupante. À plusieurs reprises, il s'est pris de bec avec Patrice. La complicité  entre les deux hommes est depuis mise à mal.

Laurent est convaincu que son beau-frère est là pour l'espionner. Va-t-il tolérer sa présence au quotidien ? Il est temps de crever l’abcès :

– Laurent : Écoute-moi bien Patrice… Si tu es là pour rendre des comptes à ta frangine, tu peux rentrer chez toi… Tôt ou tard je saurai la vérité et je te jure bien que ça va voler bas !...

– Patrice : Cool Raoul !... Je reconnais que ton jugement n’est pas dénué de fondement… Mais…

– Laurent : C’est donc ça !... Alors tu pourras dire à Delphine que si nous n’avons pas l’occasion de discuter face à face, c’est moi que demanderai le divorce… Je veux bien, même si ça fait mal,  être « Condamné »… Mais je veux au moins en connaître la raison !...

Pour lui, seule la vérité importe. Cette vérité, n'est pas du tout celle que l'amie de Delphine a essayé de lui faire croire et de l'imposer à Delphine et Patrice. Qu'attend Patrice dans ce cas ? Pourquoi laisser Laurent dans cet état d'anxiété grandissant ? Depuis moins de dix jours que le manège est commencé, Patrice a sa petite idée. La sincérité de Laurent n'est pas à mettre en cause. Il n'y a pas d'autres femmes là-dessous. Tant pis si Émilie est déçue, mais Patrice est formel. Jusque là, Laurent a fait preuve en même temps que de panique, d'une certaine lucidité d'esprit. Point par point, il analyse la situation, essayant avant tout de comprendre. Cette fois, Patrice passe aux aveux :

– Patrice : Bon !... Si je te dis Émilie ?... Est-ce que ça te dit quelque chose ?... Non… Laisse-moi finir… Pour faire court, elle a réussi à monter Delphine contre toi… Avec au passage, les petits avantages… « En nature »… Dont elle a su profiter très largement…

C’est la douche froide pour Laurent, qui a du mal à contenir sa colère. À bien des égards, il a rejoint Patrice au sujet de la valeur intrinsèque de cette chère Émilie. Cependant, loin de la blâmer, il veut lui accorder le bénéfice du doute. Sans pour autant être soulagé, il préfère malgré tout que Delphine soit avec une autre femme plutôt qu’un autre homme. Si Patrice était au courant de tout, les choses iraient cent fois mieux ! Parler à mots couverts, ce n'est pas la panacée. Mieux vaut laisser croire à Patrice qu’Émilie n’est qu’une profiteuse, sans aborder le délicat sujet de la bissexualité de Delphine.

C'est donc avec le minimum d'éléments, qu'il tente auprès de son p'tit frère, d'arrondir les angles en ce qui concerne Émilie. Ce brusque revirement de situation intrique Patrice. Les mâchoires et les mains de Laurent se sont détendues, traduisant nettement la métamorphose dans son for intérieur. Mais il réalise soudain que cette petite garce était la collaboratrice de son frangin il y a quelques mois encore. La vivacité d’esprit de Patrice l’entraîne dans les méandres de la suspicion. Et si, pourquoi pas, Laurent et Émilie étaient de mèche ? Cette hypothèse en vaut bien d’autres à ses yeux. Les anciens amants qui mettent le couple à feu et à sang, tout en s’assurant un joli magot ! Car le fric qu’Émilie a détourné n’a pas échappé à Patrice !

Le dilemme est total. Néanmoins, Patrice ne peut se résigner à supputer de telles hypothèses, sans tenir compte de la réalité. Son beau-frère en effet, s’effondre de jour en jour et ça, il est difficile de le nier. Mettant à profit ces instants de solitude, laissant son p’tit frère prendre son bain, Patrice se ressaisit. La raison est la plus forte et la logique balaye la spéculation. Le combat est déloyal, mais il ne se laisse pas abattre. C'est même lui qui va préparer dîner le soir. Grâce à Dieu s’il peut raisonner ainsi, il est totalement disponible pour Laurent. Ayant perdu son emploi, il est quotidiennement à ses côtés. En terminant son apéritif, il s’en veut d’avoir douté de lui. Ne serait-ce qu’en repensant à toutes les démarches que Laurent a entreprises, Patrice redescend de son nuage.

Rien de tel pour lui donner une énergie salvatrice. Rapide et décidé, il se dirige vers la cuisine. En fouinant dans le frigo et les placards, il ne peut s’empêcher de faire un premier bilan des jours écoulés. À ce rythme, les compères risquent bien de mourir d’inanition. Tous les midis ou presque, les deux hommes se contentent d'un sandwich dans la voiture. Durant de longues heures, d’un bout à l’autre de la commune, ils cherchent et tentent de trouver la réponse à l’énigme. Tous les endroits qu'ils ont fréquentés avec Laurent et son épouse, sont passés au peigne fin. Chaque fois, c'est le même constat d'échec.

Tout en continuant à mitonner un bon petit repas, Patrice fait le vide dans ses pensées négatives. Pourquoi continuer à cacher la vérité à Laurent ? Il sait très bien et pour cause, où se cache Delphine et pris de remords, regrette cette comédie. Voilà bientôt trois semaines, qu'ils tournent en rond comme des hélices. Pas question que Laurent reprenne son travail. Loin de sa femme, il est perdu, désemparé, et il navigue à l’aveuglette entre deux eaux. Rien ni personne en dehors de Patrice, ne peut ni lui parler ni tenter de lui apporter une aide quelconque. Même sa secrétaire qui vient le voir très souvent, a abdiqué. Régulièrement, Mireille en effet vient aux nouvelles. Elle y est contrainte à cause de son travail. Laurent absent, elle a besoin de ses signatures et de ses directives pour assumer l'intérim.

Pas une seule fois, Laurent ne l’a invitée à dîner. Dommage, car Patrice ne se ferait pas prier pour la draguer. Au-delà de la boutade, demeure une réalité moins ostentatoire. Plusieurs fois, la ravissante secrétaire a tenté de mettre Laurent en garde. Car au bureau, la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. L’état de santé de Laurent inquiète tout le monde. Le boss lui-même, vient aussi lui rendre des visites ponctuellement. N'allons pas jusqu'à dire qu'il panique en voyant son collaborateur, mais c'est tout juste ! Où est le vaillant homme d'affaires qu'il avait engagé ? Envolé, disparu, au profit d'une véritable loque. Si le chef d'entreprise ne se retenait pas, il secouerait son directeur comme un prunier.

Le retour de Laurent sort Patrice de sa méditation. Les effluves émanant de la cuisine, conduisent Laurent à modifier un tantinet sa vision des choses. Enroulé dans son peignoir, il vient s’asseoir sur une chaise dans la cuisine, ne perdant pas des yeux son p’tit frère métamorphosé en cuisinier. Patrice ne dit rien, mais il note avec un certain soulagement le changement dans la physionomie de Laurent. Le regard plus expressif traduit son for intérieur plus enclin au dialogue. En le voyant esquisser un petit sourire, Patrice décide de tout tenter :

– Patrice : Dis-moi frangin… Je ne veux surtout pas te faire la morale ni précipiter quoi que ce soit mais… Tu ne penses pas que tu devrais reprendre le boulot ?... Ne serait-ce que partiellement ?... Sinon dans peu de temps, tu risques bien de te retrouver au chômage !...

– Laurent : Tant que je n’ai pas mis les choses au point avec Delphine, je continuerai de la chercher… Perdre mon job je m’en fiche royalement !...

– Patrice : Vas plutôt nous servir un apéro… Mais… Je reste convaincu des risques que tu prends !... Tu te rappelles de que te disait Mireille l’autre soir ?... Ton boss envisage une solution plus radicale à ton encontre !...

Faut-il employer des arguments plus convaincants ? C'est sur ce point que Patrice insiste. Son beau-frère à tort de prendre ces menaces à la légère. Hélas, effondré, Laurent a du mal à remettre ses idées au clair. Les dangers qui pèsent sur lui, concernant la perte de son emploi, ne l'effraient pas outre mesure. Plus les jours passent, plus il déconnecte. Il ne se passe pas une journée, au cours de laquelle à plusieurs reprises, il manque de cogner sur tout ce qui bouge. Heureusement, l'alcool n'est plus un refuge. Patrice, en dépit de son sens de l'improvisation, ne peut juguler le torrent d'anxiété qui s'écoule dans le cœur du p'tit frère. Le drame, c'est qu'il a prévu de s'absenter quelque temps pour l'étranger :

– Laurent : Bon… Sur ce, je vais aller m’habiller et ensuite je servirai l’apéro… T’inquiète pas p’tit frère… Si je dois me retrouver seul je me démerderai pour trouver une solution…

Profitant de l'absence momentanée de Laurent, il appelle en vitesse sa sœur. Il ne cherche pas à lui soutirer de force un éventuel pardon pour son mari, mais il ne mâche pas ses mots en ce qui concerne la gravité du moral de Laurent. Il est en train de péter les plombs. Il disjoncte et il est à cran. Plus amoureux que jamais de sa dulcinée, il glisse irrémédiablement sur la mauvaise pente. Il est grand temps qu'elle revienne sur terre avant que les événements ne prennent une tournure tragique. De plus, Patrice doit partir au Canada. Il n'a pas envie à son retour, d'apprendre qu'il se sera passé un drame irréversible. La patience a des limites et si elle ne réagit pas, il vendra la mèche :

– Patrice : Écoute-moi bien Delphine… Je ne plaisante pas tu sais… Cette comédie bouffonne n’a que trop duré… Ton Poussin est au bord du précipice… Je n’imagine pas de partir au Canada si tu ne fais rien pour le sortir de ce bourbier… S’il t’aime ?... Tu déconnes ou quoi ?... J’espère simplement que tu l’aimes aussi fort si tu veux le savoir !... C’est pas la peine de chialer comme une môme… Ouvre les yeux et réagis pendant qu’il est encore temps…

À l'autre bout du téléphone, Delphine est consternée. Elle meurt d'envie de mettre fin à cette mascarade, mais d'un autre côté, elle se sent prisonnière. Le conflit est d'une rare violence. Ce qui ne peut qu'accroître la haine entre Patrice et Émilie. Ce n'est pas possible que Delphine puisse être à ce point remontée contre son mari. À chaque appel de son frère, elle le supplie de le protéger. Pourquoi Diable, un tel entêtement ? Elle tient bon. N'est-elle pas un peu trop sous l'influence d'Émilie ? Elle ne voudra jamais l'admettre et chaque fois, c'est le même refrain ; Émilie n'a rien à voir là-dedans ! Patrice a du mal à concéder le contraire. Il aime aussi sa sœur, ce qui explique l'embarras dans lequel il se trouve. Il est formellement convaincu à présent, de l'authenticité de l'amour de Laurent. Hélas, Patrice a du mal à répartir sa logique. Accorder une priorité à l'un ou à l'autre, n'est pas un exercice facile. La haine qu'il éprouve pour Émilie sera-t-elle suffisante pour faire pencher la balance en faveur de son p'tit frère ?

En attendant, s'il trahit sa sœur en disant la vérité à Laurent, jamais plus elle ne lui adressera la parole. Sur ce point, Delphine se montre d'une intransigeance redoutable. Il n'a pas le droit selon elle, d'entraver ce que Dieu est en train de leur imposer à tous les deux. Chaque fois qu'elle part sur la voie du Tout-Puissant, Patrice décroche aussitôt. Elle n'a pas le droit d'abuser de sa supériorité. Laurent est seul dans son combat. Il n'a personne pour l'aider, le seconder, ni même le protéger. Désormais, c'est lui qui va veiller sur son p'tit frère et s'il arrive un malheur, il jure bien de ne plus adresser la parole à sa sœur. Cette apparente léthargie dans laquelle elle semble évoluer avec aisance ne lui dit rien qui vaille. Émilie ne serait-elle pas meneuse de secte ? Puisque les deux femmes sont unies contre Laurent, Le Bon Dieu en prime, alors c'est décidé, il choisit le camp de son beau-frère. Désormais, celles et ceux qui tenteront de lui nuire, devront s'attendre à une violente réaction de sa part. Là, il ne mâche pas ses mots :

– Patrice : Parfait p’tite sœur… Puisque tu refuses de faire le moindre effort, crois-moi, je me range totalement du côté de ton mari… Dis-le bien à l’autre connasse !... Ben oui, Émilie bien sûr, qui veux-tu que ce soit ?... S’il arrive un malheur, je lui explose la tronche à cette salope… Bon je te laisse, car j’entends ton Poussin qui revient… À plus…

Le pauvre est vraiment ignorant de la foi. Pour lui, Dieu est tellement loin de tout, en apparence bien sûr, qu'il n'existe pas. Les deux hommes, savourent leur verre de whisky et Laurent en profite pour tenir Patrice informé des démarches qu’il est en train d’accomplir :

– Laurent : J’ai décidé d’alerter la police… Demain matin j’ai rendez-vous au commissariat…

– Patrice : Ma foi… Qui vivra verra n’est-ce pas ?... Pour le moment tu finis ton verre et après on casse la croûte…

Comme chaque soir depuis plus de dix jours, tout se déroule selon les mêmes rites. Ce soir fort heureusement, la routine est quelque peu occultée. L’impression que Patrice avait eue un peu plus tôt se confirme. L’atmosphère est plus détendue. Laurent se laisse aller à quelques blagues, ce qui est de bon augure. Le repas devient un instant de fête, nonobstant bien entendu, l’absence de Delphine qui continue de peser lourd dans le cœur de Laurent. Il faut dire que le dîner concocté par Patrice, contribue pour une large part à ce regain de bonne humeur. Ensuite, les deux hommes se partagent le travail pour faire la vaisselle et ranger la cuisine. En deux temps trois mouvements, tout est nettoyé, rangé et les deux comparses se retrouvent dans le salon. Étant donné que les programmes de télévision sont nuls, comme d’habitude, Laurent décide de regarder le film de leur mariage. Pourquoi cette brusque envie ?

Patrice ne s’oppose pas loin s’en faut à ce désir soudain. Lui aussi se réjouit de revoir les images de ces instants de féerie. Est-ce le fait qu’il ait décidé d’impliquer la police qui redonne autant d’espoir à Laurent ? Toujours est-il qu’il est dans de meilleures dispositions et peut-être, acceptera-t-il de reprendre son boulot ? Sans que cela n’en devienne rédhibitoire, Patrice insiste sur ce point et met en exergue le danger de ne pas reprendre le chemin du bureau, à temps partiel :

– Patrice : Puisque les flics vont se charger de l’enquête, à mon avis, tu devrais retourner bosser… Ne serait-ce que pour ne pas t’enfoncer la tête dans le sable…

– Laurent : On verra… Pour l’instant, on regarde le film et après j’irai au dodo…

Patrice note avec un certain soulagement, la différence dans la réaction de Laurent. Plus nuancé, moins hostile, il ne s’oppose plus d’une manière aussi radicale à cette éventualité. Ce qui est de bon aloi !

***

Après une bonne nuit de sommeil, Patrice se lève et prend la direction de la cuisine. Visiblement, Laurent n’est pas là. Comme il l’a annoncé hier soir, il est donc allé trouver les flics. Après tout c’est la meilleure solution pour lui. Patrice ne se laisse pas abattre pour autant et prépare son petit-déjeuner. Pendant que le lait chauffe, il décide d’appeler une fois encore sa sœur pour tenter  de la raisonner. Visiblement, il n’obtient pas gain de cause et une fois encore, le ton monte. Le fait que la police soit dans le coup désormais, modifie ostensiblement l’attitude de Delphine. C’est en tout cas ce que l’on est à même de constater, à en juger le ton plus calme de Patrice. Selon toutes vraisemblances, sa sœur est en train de réviser sa position. Usant de son influence, il tente une dernière fois de la convaincre :

– Patrice : Tu voulais une preuve de son amour pour toi ?... Si le fait d’alerter la police pour te retrouver n’est pas suffisant à tes yeux c’est que vraiment, tu n’as aucun sentiment pour lui !... Il est encore temps sœurette… Bon je te laisse, car j’entends le bruit da la voiture de Laurent… Bisou ma chérie…

Il n'a pas le temps de discuter davantage, que la voiture de son beau-frère arrive devant la maison. Patrice rêve ou quoi ? Non hélas... C'est bien l'inspecteur principal qui l'accompagne ! Pour qu'il ait pris cette initiative, ce n'est pas pour faire étalage de sentiments hypocrites. Si Laurent s'investit avec une telle détermination, c'est dans l'espoir de reconquérir le cœur de sa dulcinée. Son amour est criant de sincérité et d'authenticité. S'il avait eu besoin d'autres preuves, il les obtient aujourd'hui. Du côté de sa petite sœur hélas, il se demande bien s'ils sont aussi profonds. Comment peut-on rester insensible face à une situation quasi désespérée ?

D'accord, elle a eu de bonnes raisons de lui en vouloir. La punition n'a-t-elle pas assez duré ? Que veut-elle obtenir de plus que cet aveu criant d'un amour authentique ? C'est qu'elle est rancunière la petite sœur ! De plus en plus, il se pose la question de savoir si elle ne se drogue pas. Pour lui, la fuite en avant avec cette espèce d'amie, est peut-être une excuse pour s'adonner à ces pratiques à la con. Qu'adviendrait-il s'il apprenait la vérité sur les relations entre les deux femmes ? Mieux vaut qu'il s'égare sur les chemins de la drogue. Raison de plus pour qu'il se montre ferme. Sans en parler à Laurent naturellement !

Soudain, Patrice détale comme un lévrier et fonce vers la cuisine. Il était temps ! Le lait commence juste à déborder. Le calme revient et Laurent suivi de l’inspecteur entrent dans le salon. Adieu le bon petit déjeuner pour Patrice, qui comprend que pour le moment, mieux vaut préparer du café. Ce n’est pas qu’il fasse froid dehors mais comme cela saute aux yeux, Laurent est parti le ventre vide. Pendant que la cafetière se met au travail, Patrice vient saluer l’inspecteur et son beau-frère. Ce n’est pas qu’il soit enchanté de voir son ancien bourreau mais Patrice n’est pas rancunier. Le flic a fait son boulot et à bien des égards, il a su se montrer compréhensif :

– Patrice : Je présume qu’un bon petit café sera apprécié inspecteur ?...

– Inspecteur : Avec plaisir… Alors mon cher Laurent… Si vous me donniez davantage de renseignements…

– Laurent : Comme je vous le disais, depuis mon retour je n’ai aucune nouvelle de mon épouse… Et… J’avoue que je suis très inquiet…

Rapidement informé sur la situation, l'inspecteur ne peut guère hélas se montrer optimiste. La position du policier est délicate. Il ne peut pas intervenir légalement. À défaut de billet, annonçant une rupture possible, rien n'établit formellement qu'il y a une fugue. Compte tenu de son état de santé précaire, la fuite est d'autant moins probable :

– Inspecteur : J’élimine d’office un enlèvement… Donc il ne reste que l'hypothèse d'un voyage... Avec l'amie en question… Si Delphine était dépressive depuis plusieurs semaines, rien n'est à exclure ou négliger à ce niveau...

Oui mais où et depuis quand ? C'est là qu'officieusement, l'inspecteur va intervenir. Comme il le reconnaît ironiquement, c'est quand il travaille anonymement, qu'il est le plus efficace. Il dispose c'est vrai, d'un arsenal considérable d'indicateurs et de repentis, prêts à tout pour lui être agréables. Il reste cependant conscient de partir à la recherche d'une aiguille dans une gigantesque meule de foin. Il promet de faire contrôler tous les départs de trains, avions et même des autocars, depuis ces quinze derniers jours.

En même temps, il fera un ratissage en règle de tous les établissements sanitaires, publics et privés. L'hypothèse d'une rechute étant de loin, celle qui effraie le plus les trois hommes. Autant s'assurer qu'il ne soit rien arrivé à Delphine à ce sujet. Grâce à quelques relations privées, tous les hôtels seront également passés au crible. Pour Laurent, l'essentiel c'est qu'elle ne soit pas une nouvelle fois, tombée dans le coma. Pendant que l'inspecteur et Patrice continuent de discuter, il appelle Niaou, afin de se rassurer :

– Laurent : Salut Niaou… Désolé de te déranger si tôt… Mais la situation est préoccupante… Ben oui, c’est Delphine qui me préoccupe tu t’en doutes…

Bien que son appel surprenne un peu l'infirmière, elle admet très vite une possible éventualité en ce qui concerne la rechute. À ce sujet, elle infirme très vite l'hospitalisation de la femme de Laurent, au moins à l'hôpital. Elle aussi, manifeste ses plus vives inquiétudes. Ce n'est pas pour autant qu'elle dirait quoi que ce soit d'autre la coquine ! Quoi, après tout, si elle n'est au courant de rien ? Depuis qu'Émilie s'est installée chez eux, Delphine avait un tant soit peu pris ses distances avec l'infirmière. Niaou ne supporte peut-être pas, de se sentir elle aussi évincée ? Jalousie féminine ? Dans cet imbroglio, il devient difficile de faire la part des choses.

En attendant, le dilemme est toujours posé. Dans moins de trois jours, Patrice va repartir ! Pour l'instant il est là, toujours aussi précieux dans ses conseils. Laurent a-t-il vérifié ses comptes en banque ? L'inspecteur, s'est-il renseigné sur Émilie ? N'a-t-elle pas de famille dans la région ? Qui dit famille peut sous-entendre maison ? Qui dit maison, dit lieu de planque idéal pour une fugue ? Puisque Niaou a écarté l’hospitalisation de sa dulcinée, Laurent reprend espoir. Patrice en profite pour aiguiller l’inspecteur sur l’éventualité d’une cachette de Delphine, dans une maison isolée. Sans se démunir pour autant, misant sur le flair du super flic, il oriente les recherches.

Il ne vend pas la mèche, mais il apporte l'essence et les allumettes pour y mettre le feu. Il veut bien garder le secret mais à ce niveau, en cas de malheur à Laurent, ce serait de la complicité ! Cette suggestion, redonne un peu le moral à Laurent. Immédiatement, il appelle sa secrétaire et lui demande de faire établir un relevé détaillé de ses comptes privés. Ensuite, elle lui apportera les résultats ou à défaut, elle lui transmettra par télécopie. L'envie de se battre s'était dissipée. Grâce une fois encore, aux précieux conseils de son p'tit frère, il recouvre une énergie débordante. Le voilà à présent, regonflé à bloc. Son enthousiasme fait plaisir à voir. Passant d'une pièce à l'autre, fouillant chaque tiroir, il remue ciel et terre pour tenter de trouver le moindre indice.

Hélas, il n'est pas habitué à ranger les documents. Encore moins gérer leur contenu. Ce qui explique son énervement à chaque échec. Delphine à la maison, Mireille au bureau, Laurent prend conscience de la chance qu'il avait d'avoir deux collaboratrices aussi précieuses ! En attendant il capitule, faute d'avoir pu trouver le moindre indice. Pendant ce temps, l’inspecteur avait déjà téléphoné à un bon nombre de ses amis ou indics. Si les renseignements obtenus par l'inspecteur s'avèrent infructueux, tant sur le plan des départs que des hôtels, alors, il faudra sérieusement se pencher sur l'éventualité d'un hébergement familial. Sur ce point, Laurent commence à entrevoir une possible solution :

– Laurent : Dis-moi p’tit frère… Delphine m’avait souvent parlé d’une maison à la campagne… Un héritage je crois… Tu dois forcément être au courant ?...

– Patrice : Heu… Attends… Ah oui en effet… Mais c’est une vieille baraque !... Je vois mal ma frangine habiter là-bas en cette saison !...

– Inspecteur : Il ne faut rien négliger… Si ça se trouve, on se perd en hypothèses alors que nous avons peut-être la solution sous nos yeux…

Heureusement que l’inspecteur est en congé car le temps passe à une vitesse vertigineuse. Au fur et à mesure que les premières réponses parviennent au policier, Patrice sent bien que sa sœur ne tardera pas à être débusquée. En dépit du peu d’éléments dont disposait le flic, l’étau se resserre. En moins d’une heure, la villa dans laquelle Delphine se dissimule est localisée. Reste à savoir si c’est bien là-bas qu’elle se trouve. Ce qui est loin d’être garanti. En attendant, l’espoir renaît peu à peu et visiblement, le dénouement est proche. Embryonnaire sans doute, l'amélioration du mental de Laurent est toujours bonne à prendre. Il est bientôt midi. Voilà plus de trois heures que Laurent et l’inspecteur ratissent tous azimuts pour retrouver enfin la trace de Delphine. Qui dit midi, dit aussi apéritif. Ce à quoi les trois hommes se plient de bonne grâce. Autour d'un verre de l'amitié, les trois « Enquêteurs » élaborent le meilleur plan pour coordonner leurs actions.

***

Le soir venu, Patrice écourte sa visite. Il a un rendez-vous très important avec son imprésario. Il ne rentrera donc pas cette nuit. Coïncidence ou prémonition de la part de son beau-frère, toujours est-il que Mireille arrive, avec les documents demandés tout à l'heure. Patrice en la voyant, a du mal à garder les yeux en face des trous :

– Patrice : Vous savez mademoiselle, si le cœur vous en dit je vous engage comme impresario !...

– Mireille : Pour tenir à jour vos planning de rendez-vous galants ?...

– Laurent : Tu aurais trop de travail à ce niveau ma pauvre Mireille !...

Le trio éclate de rire. Le fait est que Patrice a monté un groupe musical et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont déjà très connus. D’ailleurs, Patrice n’hésite pas à sortir de sa serviette un CD, qu’il offre à Mireille :

– Patrice : Tenez… Quand vous aurez écouté notre musique, vous aurez envie de rejoindre notre fan club !...

– Mireille : Merci… C’est très aimable à vous… J’écouterai le disque avec la plus grande attention, c’est promis…

Après quelques singeries dont il a le secret, il prend congé du couple. Seuls, face à face, Mireille et Laurent s'observent, en silence. D'un geste presque maladroit de la main, il l'invite à s'asseoir, après lui avoir ôté son manteau. Voilà des semaines et des mois, qu'elle attend ce moment là. Lui aussi à n'en point douter. Certes, les circonstances ne s'y prêtent guère, mais vont-ils une fois encore, s'opposer à leurs désirs ? Pas pour longtemps. En prenant l'épais dossier, Laurent marque un temps d'hésitation. Il regarde tour à tour son invitée, le porte documents, avant de prendre une résolution. Étant donné l'heure tardive, compulser les dossiers ne revêt plus soudainement la même urgence. Une chose est évidente, il n'en peut plus et commence à marcher à côté de ses pompes comme il dit.

Mireille acceptera-t-elle de rester avec lui pour dîner ? Sa lassitude, son désarroi, n'échappent pas à la jeune femme. Selon toute vraisemblance, il a plus envie de se confier qu'autre chose. Ne vient-il pas d'envisager de donner sa démission ? C'est avec un plaisir certain que la ravissante Mireille accepte l'invitation. Elle tient surtout à rassurer celui qu'elle aime profondément. Quoi qu'il arrive, jamais, elle ne l'abandonnera. Elle sera toujours là, même dans l'ombre, pour voler à son secours si le besoin s'en fait sentir. Loin de le blâmer ou lui jeter la pierre, elle l'entoure du mieux qu'elle peut. Un tantinet opportuniste malgré tout, elle ne veut pas laisser la chance qui s'offre à elle. Voulue ou non par Laurent, la présence de la secrétaire n'est pas un hasard. Qui dit besoin de se confier, dit avant tout attente de douceur !

Le feu vert est donné. Un mot doux, un sourire, un petit baiser... Les deux amants sentent bien qu'ils ont autre chose à faire que discuter. Après les préambules d'usage, le moment est venu de se laisser griser par l'euphorie de leurs corps endiablés. L'euphorie ce soir n'atteint pas son paroxysme, loin s’en faut ! Laurent est en panne. Il n'a pas le cœur à batifoler, alors qu'il se ronge le sang à propos de son épouse. Mireille est un peu déçue naturellement, mais ne le culpabilise pas pour autant. Ils sont ensemble, c'est tout ce qu'elle souhaite.

Elle est éperdument amoureuse de lui. Son seul contact, son odeur, les frissons que lui procure son souffle sur sa peau, lui font perdre la raison. Patrice va partir pour le Canada ? C'est divin ! Elle ne dit rien, mais quand Laurent l'informe de ce détail, immédiatement, elle entrevoit la possibilité de venir vivre avec son amour quelque temps au moins. La douleur de Laurent la bouleverse au plus haut point. Elle meurt d'envie de lui demander de divorcer, mais ne veut pas provoquer une guerre entre eux. Il adore son épouse. Alors le plus sage, est de profiter des heures qu'elle pourra obtenir, sans en chercher plus. À elle de se montrer digne et de ne pas chercher à profiter de la situation. D'autant que ce n'est que partie remise, en ce qui concerne une relation sexuelle ce soir !

Elle a de la suite dans les idées. Elle ne prend même pas la peine de se rhabiller. Laurent est momentanément démuni de toutes possibilités ? Qu'à cela ne tienne. La nuit est encore longue, la soirée ne fait que commencer. Désireuse de joindre l'utile à l'agréable, compte tenu de l'heure, elle envisage secrètement de préparer un bon repas, mais dans une tenue on ne peut plus provocatrice. Peut-être éprouvera-t-il une envie folle en la voyant déambuler les fesses à l'air ? Sensible comme il est, il est encore sous le choc c'est indéniable. Delphine occupe ses pensées, ce qui a provoqué cette « Panne » de pulsions. Le temps une fois encore, sera son meilleur allié.

Délaissant momentanément son amant, elle se dirige vers la salle de bains. Elle trouvera bien dans les affaires de Delphine, quelque chose un peu « Chic », qui mettra la beauté de son corps en évidence. Laurent demeure impassible. Il est perdu dans le néant de ses pensées nébuleuses. Raison de plus pour que Mireille se surpasse. Rapide coup de peigne, un filet de maquillage et la voilà fin prête à engager le combat dont elle veut sortir gagnante. En regardant Laurent, elle songe assez sérieusement à donner une suite un peu plus longue à cette soirée. Reste à le convaincre. L'occasion lui est offerte, de prouver ses talents culinaires. Elle se propose de préparer le dîner, guidée par son amant. Elle ne connaît de lui que ses goûts... Pour le sexe ! Reste à savoir si elle sera en mesure de combler ceux culinaires ?

C'est une manière déguisée de le sentir près d'elle, ne serait-ce que pour lui indiquer où se trouvent les ustensiles. En guise d'appareils ou denrées alimentaires, elle s'évertue avant tout à exposer son corps à Laurent. Elle a de la suite dans les idées, c'est le moins qu'on puisse dire et Laurent n’y est pas indifférent. Ne vient-il pas de répondre favorablement à sa proposition en la surnommant « Ma puce » ? Ce petit sobriquet transporte Mireille au firmament de la volupté. Jamais aucun homme avant Laurent ne l’avait appelée autrement que par son prénom. La transition entre hier et aujourd’hui est fulgurante.

C'est la première fois qu'il l'appelle ma puce. Ce mot si tendre et doux, fait exploser les neurones de la secrétaire. Laurent aussi, en reste pantois. Pourquoi vient-il de la surnommer comme son épouse ? Plus il la regarde, plus il la trouve séduisante et belle. Chaque déplacement, fait l'objet de frôlements coquins. Il faut préciser quand même, qu'ils sont encore l'un et l'autre en tenue d'Adam et Eve ! Elle revêtue d'un très mince et transparent déshabillé de Delphine, qui apporte encore plus de galbe et d'attrait à ses formes généreuses et fermes. Lui, a enfilé sur ses épaules un peignoir de bain, qu'il n'a même pas eu la délicatesse de fermer. Ce qui naturellement, laisse tout loisir à Mireille, pour contrôler périodiquement l'efficacité des attouchements câlins qu'elle lui apporte. Au fond, cette petite panne d'énergie momentanée, rend les instants qui suivent encore plus sensuels. Elle n'est pas pressée et l'a prouvé à maintes reprises. La nuit sera longue et elle se jure bien de prendre l'ascendant sur Laurent.

Après quelques allées et venues d'un placard à l'autre... D'une armoire au réfrigérateur... Du vaisselier à la réserve, la collaboratrice de Laurent se sent comme chez elle. Assis sur un coin de la table, fumant sa cigarette, il la regarde évoluer avec un certain plaisir. Comme elle refuse un coup de main, peut-être doit-il envisager d'ouvrir une bouteille ? Ils n'ont pas encore pris l'apéritif n'est-ce pas ? Autant le faire, en même temps qu'elle mijote un totalement menu improvisé. Est-ce pour tenter de se déculpabiliser ou faire preuve de réalisme ? En attendant, en regardant Mireille, il essaie d'imaginer qu'avec Delphine c'est terminé.

Quels que soient les motifs qui l'ont poussée à partir, elle n'est plus là, il n'y a que les faits qui comptent. Que ce soit pour Émilie ou un autre homme et pourquoi pas les deux aussi, Delphine est absente. Les absents n'ont-ils pas toujours tort ? À quoi bon réfuter les charmes de tels instants ? En se rapprochant de Mireille, pour lui apporter sa coupe, il se perd dans l'étendue de son regard. Cette immensité de tendresse et de passion, lui est adressée sans la moindre arrière pensée. Délaissant les chimères, rattachées au futur, négligeant du passé ce qu'il n'a pas compris, il s'abandonne au présent.

Le couple échange avec délice, un langoureux baiser. Mireille avait raison de se montrer patiente. Est-ce le champagne, l'odeur du bon plat qui mijote, toujours est-il que Laurent retrouve une forme olympique. Le délicieux baiser, toujours plus fougueux et passionné, les soude l'un à l'autre. Les mains frémissantes, parcourent le corps du partenaire en ne négligeant aucune partie. Le dîner peut bien attendre. Malgré tout, mieux vaut arrêter le four et les plaques chauffantes de la cuisinière ! S'ils ne veulent pas manger du charbon après le festin érotique qui s'annonce, il est sage et prudent de prendre ces précautions.

Enivrés de passion et de désir, les amants s'effondrent sur le canapé du salon. Heureusement que les volets sont fermés ! Car, si d'aventure, la pie grièche de voisine passait par-là, elle en ferait un infarctus. Dans ce mélange de bras et de jambes, il est bien difficile de distinguer qui est qui. Sans se soucier de personne, n'écoutant que les pulsions de leurs corps en délire, les jeunes gens s'accordent dans leurs ébats tous les fantasmes possibles. Même au cours du premier soir amoureux, ils n'ont pas atteint le septième ciel comme en ce moment. Durant de longues minutes, entrecoupés de murmures traduisant leur plaisir, les deux amants se noient dans leurs regards attendris.

Au terme de cette première aventure sous le toit conjugal, une chose est certaine, Laurent ne culpabilise en rien. Certes, il ne voit dans cet épisode sensuel qu’un simple accès au plaisir, sans y ajouter une forme de sentiment prématuré. Pour Mireille il en est conscient, le son de cloche est différent. La jeune femme est totalement amoureuse. Cependant, elle a rassuré Laurent sur ce point, jamais, elle ne représentera le moindre obstacle pour lui. Si Delphine revient, elle saura tenir sa place sans exiger quoi que ce soit. Elle assume son célibat avec dignité et Laurent apprécie au plus haut point son comportement. Nul ne peut présager de rien c’est évident. De quoi sera fait demain, personne ne peut répondre. L’Instant Présent, plus que jamais, revêt ses plus beaux atours. Tant et si bien qu’après une pause apéro et quelques cigarettes, avant de passer à table, le couple s’abandonne encore aux délices de la sensualité.

***

En se réveillant le lendemain matin, la bouche pâteuse et la tête un peu lourde, Laurent cherche sa compagne. Il s'assied dans le lit, s'étire et se frotte vigoureusement les yeux. Après quelques bonnes inspirations profondes, il peut voir une enveloppe sur l’oreiller où se trouvait Mireille. Il ouvre et en sort une feuille manuscrite. Avant de la lire, il se gratte encore la tête et bâille très fortement. Tranquillement, il parcourt le contenu de la missive avec un sourire apaisé. Ravissante secrétaire ! Elle a été obligée de partir de bonne heure, pour ne pas manquer son travail. Elle a tout préparé pour Laurent à la cuisine : le petit déjeuner, mais aussi le déjeuner. Ce qui revient à dire qu'elle n'a pas fermé l'œil de la nuit.

Ils se sont couchés vers deux heures et avant de s'endormir... Ils ont encore naturellement, donné libre court à leurs désirs. L'euphorie de la lecture s’amenuise. Il revient à la réalité. Péniblement, il s'extrait du lit. Après s'être étiré en grand cette fois, revêtu de sa robe de chambre, il descend à la cuisine. Au moment précis où il arrive à hauteur de la première marche d'escaliers, il est pris de sensations bizarres. Il ferme un instant les yeux, comme pour reprendre ses esprits. En les ouvrant, il manque de tomber inanimé. Il est tout simplement en train de revivre le cauchemar de la chute de Delphine.

Là, devant lui, Delphine est en train de dévaler l'escalier. C'est affreux. Ce cauchemar le poursuit depuis plusieurs jours. Que peut-il signifier ? Il ne voit qu'une hypothèse. Depuis ce drame en effet, le couple a commencé à battre de l'aile. Tout ce qui s'est passé avant, a été prémonitoire de ce qu'ils ont traversé depuis, et dont ils ne se remettront sans doute jamais. Cela veut peut-être aussi tout bêtement, signifier que Laurent ne doit pas prématurément occulter son épouse ? Si de telles images lui envahissent l'esprit, ce n'est pas sans raison. Doit-il apporter plus d'importance à sa belle conquête d'hier soir ? En attendant, elle lui apporte beaucoup plus qu'une simple présence ou encore un plaisir éphémère.

Mireille est extraordinaire tout de même. Non contente d'avoir tout préparé, elle est en plus, allée chercher des croissants et des fleurs. Les tartines sont prêtes. Il n'y a plus qu'à mettre le feu sous la casserole de lait et allumer la cafetière. Sur le plateau, à côté de son bol, un petit mot. La chronologie des repas est toute indiquée. Seule, l'amertume dans laquelle il est plongé, n'y figure pas ; et pour cause. En écrivant ces lignes, Mireille était loin d'imaginer que quelques heures plus tard, Laurent serait de nouveau plongé dans les méandres de ses tracas. Le petit sifflet provenant de la cafetière, en même temps que celle-ci dégage une bonne odeur de café, le rappelle à l'ordre.

À peine hors du lit, il se réjouissait de ce petit festin. Le voilà hésitant, buvant du bout des lèvres son café et grignotant sans appétit le premier croissant. Ses pensées, contrairement à ce que la secrétaire supputait sans doute, sont bien loin d'elle. Une fois encore, tout défile dans sa tête, depuis le terrible accident : le coma... Les longs mois d'angoisse... Les menaces... Son nouveau travail... Les soirées d'orgies... Les cadavres... Rien ne manque dans cet inventaire significatif et révélateur de son état d'esprit embué. Delphine... Delphine... Et encore Delphine... Où es-tu tendre amour ? Que fais-tu loin de moi ?

Inconsciemment et pour la première fois de sa vie, il s'adresse au Bon Dieu. Il se confesse et lui demande pardon. Il regrette ce qu'il a fait. Jamais il n'aurait du délaisser sa femme comme il l'a fait. Tout est de sa faute. Il est tellement choqué et bouleversé, qu'il ne sent même pas les larmes couler le long de ses joues. Il supplie celui qu'il considérait jusque là, comme un leurre. Il n'a pas besoin de se mettre à genoux pour authentifier son désarroi. Pendant de longues minutes, perdu dans le désert de sa solitude et des remords cuisants, il tente en vain d'obtenir une réponse. Hélas, il ne va pas recevoir le mode d'emploi par télécopie. Il faut qu'il comprenne, qu'il analyse et surtout, qu'il prouve sa bonne foi. Pleurer égoïstement sur un amour perdu, ne sert à rien. Encore faut-il être en mesure de discerner le bien du mal, le vrai du faux.

Pourquoi en sont-ils parvenus jusqu'ici ? Dans cette recherche de la vérité, il n'emploie pas les inepties du style : pourquoi nous et pas les autres ! ... Pourtant, se culpabiliser n'est pas adapté non plus. Ils ont chacun, à part égale, les mêmes responsabilités à partager. Les louanges qu'il évoque, en pensant à sa douce Bibiche, si elles sont glorifiantes, n'en sont pas moins inadaptées. Au demeurant, elle ne l'a pas ménagé non plus ! L'amour ne rend-il pas aveugle ? C'est peut-être, ce que Le Tout-Puissant est en train de chercher à lui faire comprendre ? Laurent est très entier. Il ne connaît pas de juste milieu. C'est tout ou rien. Dans sa vie privée comme dans son travail.

Si le fait de prendre l'entière responsabilité du drame qui ébranle le couple est louable, il n'est pas forcément équitable. L'idéal, serait qu'il cesse de mettre son épouse sur un piédestal. Comment pourra-t-il parvenir à lui trouver le moindre défaut ? Qui plus est, pour lui faire partager les torts ! Il est loin d'envisager pareille hypothèse. Têtu et obstiné, il va tout faire au contraire pour lui accorder toutes les excuses. Il va même jusqu'à se reprocher d'avoir osé penser des choses aussi dures envers elle hier soir, au moment où il se donnait à Mireille. Pourquoi ? Est-ce bien le moment de s'abrutir l'esprit avec des questions pareilles ? Les événements qui doivent se produire... etc. Il connaît le refrain par cœur.

Le temps hélas, ne l'attend pas. Quand il reprend conscience de la réalité, il vient de s'écouler une bonne heure. Le café, le lait, tout est froid. Les tartines, les croissants, tout passe à la poubelle. Plus il cherche à comprendre, moins il trouve de réponses. Plus il piétine, plus il panique, plus il s'énerve. Prenant son bol de café au lait avec lui, il va s'installer au salon. Tout en buvant, il jette furtivement un œil sur les documents bancaires. Visiblement, elle n'a effectué aucune opération. Pas le plus petit retrait. Patrice avait ouvert une voie intéressante à ce sujet. Pas de retrait... Donc... Elle est encore au pays. Où ? Là, c'est le néant complet. Avec qui, c'est une énigme encore plus profonde. Réaliste, Laurent échafaude tous les scénarios qui lui passent par la tête. Rien ne prouve, c'est sa conclusion, qu'elle soit toujours au pays ? Elle a très bien pu partir et tout abandonner ?

La sonnette de la porte d'entrée, le sort de ses rêves. Qui cela peut-il bien être ? Il pose son bol sur la table, rajuste sa chemise de nuit et se dirige vers la porte. Avant même de songer à son plaisir, il imagine en une fraction de seconde le pire. À tous les coups, on vient lui annoncer une terrible nouvelle. Avalant sa salive péniblement, il se rajuste du mieux qu'il peut en se rapprochant d'un pas hésitant de la porte. En ouvrant celle-ci, il marque un bref instant d'étonnement. Sa chère voisine est là, plantée devant lui, l'air menaçant et les yeux inquisiteurs. Sa manière de guigner dans tous les coins de la pièce par l'entrebâillement de la porte est révélateur.

Laurent met quelques secondes avant de reprendre ses esprits. Il était temps, car la voisine était en train de forcer le passage, voulant entrer à tout prix dans la maison. Comme par « Hasard », elle cherche après Delphine, à qui elle voudrait montrer quelque chose. À elle personnellement toute seule, comme aurait dit un comique disparu ! Si toutefois, elle est là bien entendu. Car naturellement cette vieille toupie, narquoise et hypocrite, se plaît à insister sur le fait que les ragots ne sont pas toujours justifiés et qu'elle s'en méfie comme de la peste ! ...

C'est cette petite phrase, qui met le feu aux poudres. Cette vieille chouette en sait plus que ce qu'elle veut bien laisser entendre. Elle est au courant du départ de Delphine, cela crève les yeux. Sinon elle ne viendrait pas aux nouvelles. Cruelle et abjecte, elle vient remuer le couteau dans la plaie, uniquement pour faire du mal. Elle n'a jamais pu encadrer Laurent. Réciproquement c'est évident. Dans le regard de cette mégère, on peut lire toute la méchanceté et l'hypocrisie réunies. Que peut-elle avoir envie de montrer à Delphine, alors qu'elle a les mains vides ? Elle incarne à merveille, tout ce que la terre peut porter de négatif. Tant qu'elle s'est limitée à passer son temps derrière ses carreaux, il n'a rien dit ou presque. Là, c'est de la provocation. Patient jusque là, Laurent saisit l'occasion offerte pour vider son sac. Attention Jeannot... Accroche-toi au pinceau, Laurent retire l'échelle :

– Laurent : Écoute-moi vieille toupie… Si tu veux savoir ce que je pense de toi, c’est que tu n’es qu’une fouteuse de merde !... Avec ta langue de vipère tu serais capable de faire battre les montagnes... J’en ai marre de me sentir espionné du soir au matin et de te savoir en train d'inventer et colporter des inepties aussi cupides que toi... Tout ça pour faire du mal… Alors tu peux aller clamer haut et fort en te faisant mousser les amygdales... Delphine n'est plus là ! ... Et si tu veux remuer encore plus la merde, sache que c'est à cause de moi... Tout comme sa chute dans l'escalier ... C'est bien à cause de toi vieille carne, que j’ai failli être arrêté non ? ... Tu ferais mieux de te calmer et fermer ton bec plutôt que t'indigner devant le mépris qu'on te témoigne...

– Voisine : OH !!!... C’est… C’est scandaleux… Vous n’êtes qu’un malotru !...

– Laurent : Alors maintenant tu dégages avant que je te jette dehors par la peau du cul !...

Outrée, la voisine ne demande pas son reste. En marmonnant dans sa moustache et en haussant les épaules, elle s’éclipse sur la pointe des pieds. Remonté au maximum, Laurent lui claque la porte au nez. Cette fois la messe est dite, advienne que pourra. Trop c’est trop, il est temps qu’il prenne enfin du recul et fasse disparaître les stigmates du passé, incarnés par cette chère voisine. Les cheveux blancs ne donnent pas tous les droits, Laurent se montre intransigeant à ce sujet. Elle est pire que le sida et la peste réunis. Elle n'est pas un fléau ni une calamité, non, pire que cela. Elle est une véritable épidémie à elle seule. Pour conclure ce noble et très courtois entretien, il lui a signifié que la prochaine fois qu'il l'a en face de lui, il lui crache au visage. Qu'elle s'estime heureuse car cela aurait pu être beaucoup plus méchant. La voix, le regard, tout chez Laurent traduisait sa rage. Pour la première fois sans doute de toute son existence, la vieille dame a trouvé à qui parler. Pour la première fois également et c’est un événement, elle s’est résignée à fermer sa grande gueule.

Ajoutons à ce déferlement d’insultes, le fait qu’il lui ait claqué la porte au nez. La vieille rombière, qui a eu juste le temps de s'écarter pour ne pas la prendre en pleine figure, a de quoi être remontée comme une horloge ! À travers les rideaux, Laurent complète sa série d’invectives par un très délicat bras d’honneur. Dehors, médusée et paralysée par ce déploiement d'affronts, la voisine a du mal à s’en remettre. Elle reste un long moment décontenancée. Elle aurait mieux fait de prendre des notes, car elle risque d'en oublier ! Ulcéré, à bout de nerfs, Laurent ne lui a guère laissé le loisir d'enregistrer leur conversation.

Heureusement que c'était une dame, âgée de surcroît. Quand il est dans cet état, il ne peut que très difficilement contrôler ses pulsions dévastatrices. La mémé ne retiendra que l'essentiel de cet entretien « Musclé », et s'arrangera pour terminer d'écrire le scénario à sa manière. Avec son inspiration naturelle, elle n'aura aucun mal à combler ses lacunes. Elle se gardera bien naturellement, de narrer avec autant de zèle, la virée qui vient de lui être accordée. De temps en temps, cela fait du bien d'être secoué, n'est-ce pas mamie ? Un conseil tout de même, ne t'attarde pas trop dans les parages. Si le lion sort de sa cage, il va te bouffer toute crue. Courageuse mais pas téméraire, comme le sont en général ces gens là, elle hausse les épaules et s'en retourne, penaude.

Laurent éprouve un vrai remords. Il regrette déjà de s’être comporté de la sorte. Jamais, il n’a manqué de respect à une personne âgée. Jamais non plus, il n’a eu à faire face à une telle garce. Parviendra-t-il à occulter les regrets de ses pensées ? Écorché dans son orgueil, furieux de se sentir impuissant, Laurent essaie de se calmer du mieux qu'il peut. Un à un, il perd ses repères. Il voudrait se raccrocher à tout, mais ne s'agrippe à rien. Tout lui glisse insidieusement entre les mains. Sa vie ? Futilité ! Son boulot ? Baliverne ! Passé maître dans l'art de faire des bêtises, quand il est dans des états comme celui-là, il faut s'attendre à tout. Capable d'endurer sans broncher, contenir sans rien dire, il est tout aussi démonstratif qu'il peut être passif. La pauvre vieille vient de s'en rendre compte. Il accumule les tensions sans bouger durant des mois et des années. D'un seul coup, tout surgit du fond de ses entrailles et éclate au visage de son interlocuteur.

En temps normal, il serait déjà allé s'excuser auprès de sa voisine. Là, il ne sait plus quoi faire précisément. C'est bien quand il traverse des turbulences de ce genre, qu'il peut en un tour de main, détruire ce qu'il a construit. Le danger, c'est qu'il est très orgueilleux et fier. Quand il a décidé de dire non, c'est irréversible. Même s'il doit le regretter par la suite et en souffrir, il ne revient jamais sur sa décision. Grâce à Delphine, il avait fait des progrès considérables. Jour après jour, elle lui a appris à moduler ses pulsions, à maîtriser sa fougue. Auprès d'elle, il était devenu grâce à l'amour, un tout autre personnage en quelques années. Vindicatif, colérique, avant de la rencontrer, il a compris quel était son chemin et découvert sa voie.

Adulant son épouse, il ne pourra jamais accepter qu'elle ne soit plus là. Sans elle, il se sent perdu, orphelin. Elle était devenue son idole, sa muse. Quand il regarde une de leurs photos de mariage, qui se trouve sur le buffet du salon, l'amour lui sort par tous les pores. Il lui parle avec une tendresse infinie, lui sourit, l'embrasse même. Ce qui confirme avec force, la place qu'elle occupe encore dans son cœur. D'elle-même, jamais, elle ne se serait comportée de cette façon. Il a donc bien fallu qu'un élément extérieur intervienne. C'est précisément, l'absence de réponse à cette question, qui le rend aussi agressif.

On comprend mieux pourquoi il réagit ainsi, après avoir atterri et quitté son nuage professionnel. Pour lui, plus question de se consacrer à quoi que ce soit, avant d'avoir élucidé cette pénible affaire. Sa douce colombe n'est plus dans le nid... À longueur de journée, il échafaude les pires hypothèses. Si, pourquoi pas après tout, elle avait été enlevée ? De par sa position sociale et en tenant compte des ennemis potentiels, cette hypothèse n'est pas aussi stupide à première vue. L’inspecteur a sans doute prématurément évincé cette hypothèse. Pour gagner du fric facilement, les enlèvements demeurent et de loin une solution accessible à tous.

Un concurrent ? Un ancien amant ? Cette idée de kidnapping, n'est pas démunie de logique. Dommage que la police n'y accorde pas plus de crédit. Ils n'ont pas tout à fait tort quand même. Quels que soient les motifs et les demandes de rançon, les kidnappeurs n'attendent guère plus d'une semaine pour se manifester. Depuis tout ce temps c'est vrai, les ravisseurs auraient déjà négocié. Le milieu ? Cette chère baronne a été catégorique. Elle lui a donné sa parole il y a fort longtemps. Un ancien bras droit de Gégé ? Il ne voit pas tellement pour qui et pourquoi ? Bien que... Dans le doute, mieux vaut s'abstenir d'exhaler la moindre théorie. Il faudra bien d'une façon comme d'une autre, que quelqu'un paye. Si d'aventure, on a fait du mal à sa Bibiche, personne, ne pourra freiner Laurent dans son désir d'obtenir justice. La grand-mère, c'était un amuse-gueule. Gare aux plats de résistance à venir !

Plus tard dans la matinée, les esprits un peu plus nets, il discute au téléphone avec l'inspecteur. Les nouvelles ne sont guère réjouissantes. Tous les hôtels, ont été sondés. Pas la moindre trace de son épouse. Les mêmes recherches ont été effectuées dans les auberges de jeunesse, les campings et tous les lieux susceptibles d'héberger une personne. L'échec est une fois encore au rendez-vous. Il se montre un peu trop impatient et péjoratif à l'égard de la police. L'inspecteur est obligé de le rappeler à l'ordre gentiment :

– Laurent : Excusez-moi inspecteur… Je suis vraiment désolé de m’être emporté… Vous pouvez passer quand vous voulez pour faire le point… Merci inspecteur… À bientôt…

Il raccroche le combiné d’un geste révélateur. Il est tellement brusque, que l’appareil rebondit et tombe sur la moquette. La moutarde monte au nez de Laurent. Après avoir replacé le téléphone sur son support, d’une manière plus conventionnelle, contenant de plus en plus difficilement sa colère, il commence à se promener dans toute la maison. Des simples petites claques sur les portes, il en arrive aux violents coups de poings contre les murs. La rage empire. Qui, il se le demande, pourra lui venir en aide ? Le Bon Dieu ? Il ne faut pas rêver ! Patrice ? Cet imbécile, s'en va au Canada. C'est bien le moment ! Son patron ? La seule chose intelligente qu'il lui ait dite, c'est de reprendre son travail au plus vite. Mireille ? Il ne veut plus la voir. Niaou ? Inscrite aux abonnées absentes. À ses yeux seulement !

Car l'infirmière ne ménage pas sa peine pour tenter de percer ce mystère. La haine de Laurent le rend aveugle. Il passe en revue celui ou celle qui dans ses relations, pourrait le seconder. Hélas, plus il compulse les pages de son agenda, plus les chances s'amenuisent. En moins d'une heure, il passe plus de cinquante coups de téléphone. La panique succède à l'angoisse. Il alterne sans transition les instants de douceur, durant lesquels il rêve de sa femme, avec des moments de violence extrême. Le monde entier, paraît se dresser contre lui. Ses amis d'hier deviennent des fumiers. Ses relations professionnelles, des profiteurs. Les politiciens, des guignols. Les médecins, mieux vaut ne pas en parler. Les policiers, des ripoux. Rien ni personne n'est épargné.

L'heure du délire approche. Plus il s'insurge, plus il s'enfonce dans ce brouillard épais qui l'empêche d'y voir clair. Ils ont tout essayé, en vain. Delphine s'est évaporée... Sans raison ! Même Niaou, qui visiblement n'est au courant de rien, a échoué dans ses tentatives en télépathie. Elle est la seule cependant, à pouvoir temporiser les réactions de Laurent. Au téléphone ou de vive voix, elle apaise au mieux le courroux de son ami. Aujourd'hui, elle n'est pas là ! Ce qui signifie en clair, qu'il va y avoir du désordre sous peu.

Le danger est imminent. Las de hurler face à des absents, il s'écroule sur son canapé. Il regarde le bar à plusieurs reprises, refusant de faire le premier pas. Il attend sans doute, que le bar s'approche ? Après tout, un bon verre de whisky, ne lui fera que du bien ? Lui, avait fait des promesses de ne plus boire ? À qui au fait ? Après tout, il est seul non ? Si sa dulcinée était là, il n'aurait pas failli à sa parole. S'il se laisse aller à la tentation, c'est un peu à cause d'elle, non ? Peut-être qu'elle va le voir ? Puisqu'elle est surdouée ? Il essaie de se donner une contenance et surtout, de se chercher des excuses. Il est conscient malgré tout, d'où son hésitation, qu'en reprenant la bouteille il va s'enfoncer de nouveau dans le néant le plus complet.

D'un autre côté, qui ou quoi, pourrait en ce moment lui apporter la force d'oublier ? Puis merde au fond ! ... Voilà qu'il se justifie à présent. Au diable les préjugés et toutes les idioties assimilées. D'accord, attaquer au bourbon à dix heures du matin... Ce n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'estomac. Oui mais... On est si bien après... N'est-ce pas docteur ? Il se ressaisit, en proie au délire à présent. Il ne manquait plus que ça. Il essaie de faire diversion, pour ne plus penser à l'alcool. Plus il fuit son envie, pour ne pas dire son instinct, plus il se sent attiré. Comment résister à ces adorables bouteilles qui lui font un clin d'œil ? Elles au moins, elles sont fidèles ! On ne peut pas en dire autant de tout le monde... N'est-ce pas ma chérie ? ...

Car, si tu es partie... C'est pour un autre non ? Allez... Juste un tout petit verre garçon... Après plus c'est promis ? Parole d'homme. En se parlant tout seul au moins, il ne fait de mal à personne. En accusant sa femme d'une hypothétique infidélité, il veut se donner bonne conscience. Le démon de l'alcool, au cours de ces dialogues imaginaires, lui donne l'absolution ! Il ne faut jamais décevoir un allié, n'est-ce pas ? Adieu veaux, vaches cochons... Si Delphine était là, en voyant son mari se servir ce qu'il appelle un « Petit verre », elle se serait remémorée la recommandation cynique et cruelle du médecin : « Surtout, plus un seul verre en dehors des repas... Le premier que vous prendrez, sera fatal... La rechute est assurée »...

Laurent ne s'en souvient même plus ! Pour cause. Il s'enfile le premier verre avec un plaisir non dissimulé. C'est tout juste, s'il a le temps de le savourer. En trois ou quatre gorgées, le précieux nectar est entièrement avalé. Mon Dieu que c'est bon ! Celui qui a inventé cela, mériterait une médaille. Il allume une cigarette et déguste avec volupté les quelques secondes qui suivent. Grisé par l'alcool, qui produit son effet euphorisant, Laurent se détache du présent. Il sourit bêtement en regardant la bouteille, laissée volontairement sur le bord de la table. Au cas où... Mais le Tout-Puissant veille sur ses brebis, même égarées du troupeau. Laurent n'a pas le temps de finir de se servir un second verre, que Patrice entre en trombe.

Euphorique, il est fier d'annoncer son départ dans l'heure qui suit pour le Canada. Il ne trouve pas les mots pour qualifier son bonheur :

– Patrice : C’est fait p’tit frère… Dans moins de douze heures je serai à Montréal… C’est chouette non ?...

Virevoltant sur lui-même, gracieux et léger comme un papillon, il s'abandonne à une joie indescriptible. Il a reçu les confirmations qu'il attendait. Un des plus gros producteur de disques de Montréal lui tend les bras. Tout en racontant la nouvelle, entre deux sauts de cabri, il s'affale sur le canapé aux côtés de Laurent. Indifférent, insensible aux ébats de son beau-frère, il reste imperturbable. C'est en se retournant brusquement pour venir s'asseoir à côté de lui, que Patrice remarque la bouteille et le verre. Là, après un haussement d'épaules et des grimaces d'écœurement, il laisse éclater sa colère :

– Patrice : Non mais ça va pas ?... Tu vas quand même pas te remettre à picoler nom de Dieu !... Mais c’est pas vrai bordel de merde !... T’es complètement taré mec…

Son sang ne fait qu'un tour, en même temps que son cœur s'arrête presque de battre. En une fraction de seconde, il revoit son beau-frère il y a quelque temps, ivre mort. Il ne fait ni une ni deux. Il prend le verre, la bouteille et va les jeter dans l'évier. Il le sait, Laurent déteste le voir en colère. De plus, même énervé, jamais il n'osera lever la main sur lui. Ce n'est pas une question de savoir lequel des deux l'emporterait en cas de bagarre. Le résultat ne serait de toute façon pas beau à voir ! C'est beaucoup plus profond que ça, viscéral. Laurent aime Patrice et pour rien au monde, il ne voudrait lui faire le moindre mal. C'est pour cette unique raison, qu'il accepte sans broncher, de le voir se défouler sur la bouteille de whisky. Il ne bouge pas d'un millimètre. Le p'tit frère, en revenant de la cuisine, avec une violente douleur au creux de l'estomac, éprouve une envie folle d'annuler son voyage. Il sait pourtant que la chance qui s'offre à lui, ne se renouvellera pas de si tôt, si tant est qu'il puisse la ressaisir un autre jour.

Raison de plus, pour terminer son travail de prévention. D'accord, Laurent a toutes les excuses. S'il replonge, ce sera fichu à tout jamais. Poursuivant sur sa lancée, il organise le même voyage pour les autres bouteilles d'alcool. En moins de deux minutes, le bar est désert. Ensuite, il se plante devant lui et commence à le secouer comme un prunier. Certes, ce n'est pas drôle, il en est conscient, de traverser ce que Laurent subit. Si par malheur il replonge dans l'alcool, jamais plus, Patrice ne lui adressera la parole :

– Patrice : Écoute-moi bien frangin… Tu sais à quel point je tiens à toi… Je ne veux pas prendre le risque de m’absenter un mois ou deux en t’imaginant rond défoncé !... Ce n'est pas en te réfugiant dans la mauvaise boisson, que tu pourras sortir de ton ghetto... Tu dois réagir une fois pour toutes... D'autant plus que quand tu es ivre, tu ressembles à un homme politique en soutane amidonnée… Enveloppé dans l'habit de curé... Déguisé en Saint... Mais avec une gueule de tyran...

Le gros de la colère apaisé, il s'agenouille devant Laurent et s'adresse à lui avec une profonde émotion. S'il a une chance de retrouver Delphine, il ne doit pas la compromettre en se laissant glisser dans un goulot de bouteille. Sinon, il pourra lui dire adieu définitivement. En attendant, il n'a qu'à prendre une compagne ? À tout prendre, Patrice préférerait le sentir dans les bras d'une autre, plutôt que dans ceux insidieux de l'alcool. Hélas, l'heure tourne, le temps presse. Patrice doit aller se changer. Il téléphonera à Laurent sitôt qu'il sera à Montréal.

Le sermon n'est pas tendre. N'importe qui, en dehors de Patrice, aurait déjà ramassé ses dents par terre. Mais Laurent ne bronche pas. La tête baissée, le menton appuyé contre sa poitrine, il attend que ça se passe. Ce que Patrice ignore encore, c'est que son beau-frère est en train de cogiter la suite de son programme. Il n'a plus d'alcool à la maison ? Très bien. Les bars ne sont pas faits pour les gens sobres. Il trahit le fond de sa pensée, en jetant un regard ironique en direction de Patrice. Celui-ci voudrait rester. Annuler son départ, pour veiller sur son p'tit frère. Il est à un tournant de sa carrière et s'il décline une offre aussi alléchante, jamais plus, il ne pourra se lancer dans la chanson.

C'est un véritable cas de conscience pour lui. Son amour pour Laurent et son épouse ou le Canada ? Son instinct, le guide vers sa destinée. Il ne doit pas s'immiscer plus que de raison dans celle des autres. Chacun son karma et son chemin de vie. La dévotion est une qualité remarquable. L'altruisme, est tout aussi glorifiant. Cependant on ne doit pas, même au prix de l'amour, assumer le destin d'autrui. À chacun son fardeau. À trop s'impliquer dans la vie des autres, on finit par en être étouffé. Il faut savoir en son temps, prendre ses distances. Écouter la voix de son destin, sans la réduire en se galvanisant de celle des autres. Se montrer ferme, savoir prendre une décision, c'est surtout être à l'écoute de soi-même.

La réaction de Patrice, atteste bien d'une force mystique et inconnue, qui nous guide en permanence. L'idéal, avec la foi naturellement, c'est d'en être conscient et devenir attentif à tous les messages qui nous parviennent. Patrice est loin d'être un fanatique du Bon Dieu. Pourtant, il n'échappe pas à la surveillance qu'Il lui accorde. L'amour divin, angélique et protecteur, nous guide vers notre destin. Celui de Laurent, va le conduire vers l'enfer de la déchéance. Patrice au contraire, va être poussé sur les chemins du succès. Seront-ils en mesure d'assumer à ce niveau ? Seul, Dieu peut répondre. Nul être sur terre, ne possède ni ne maîtrise aucune force, susceptible de modifier le parcours que chacun doit accomplir.

Un ivrogne, un clochard, un sans abri, même un malade atteint de manière irréversible, tout le monde effectue un trajet déterminé. Les épreuves à subir, sont proportionnelles aux antécédents Karmiques. Plus on élude ses épreuves, plus on retarde l'épuration de l'âme. Plus, cela va de soi, les épreuves se renouvellent et s'amplifient. Vouloir à tout prix, contrecarrer le chemin de vie d'un individu, ne peut que nuire à sa propre destinée. Tant qu'une personne n'a pas compris qu'il lui appartient et à elle seule, de prendre en charge et assumer les épreuves qu'elle doit subir, elle en rencontrera d'autres. L'exemple le plus représentatif à ce propos, est le suicide. Quelle qu'en soit l'origine, ce que la personne ignore en mettant fin à ses jours, c'est qu'elle va tout reprendre de zéro. Elle n'a pas eu la force de dominer ses souffrances ? Celles qu'elle rencontrera dans sa vie prochaine seront plus pénibles encore. Nul n'échappe à son destin ! Si Laurent doit de nouveau plonger dans l'alcool, c'est qu'il n'a pas saisi toutes ces subtilités. Qui vivra verra ! …

***

Six semaines plus tard

Où est donc Laurent ? Depuis plus d'un mois il s'est volatilisé. Avant de partir, Patrice avait informé sa sœur des dangers qui se préparaient. Laurent était sur le point de replonger et Patrice ne pouvait pas renoncer à son voyage. Paniquée, Delphine avait tout de même accepté de réintégrer ses pénates. L'amour avait été le plus fort. Hélas, à son arrivée à la maison, plus rien... L'oiseau s'était envolé ! Émilie en ces instants dramatiques, se faisait petite dans ses chaussures. Delphine avait réalisé, un peu tard, qu'elle n'aurait jamais du la suivre dans cette aventure. En attendant, voilà plus d'un mois qu'elle se morfond et pleure toutes les larmes de son corps. Chacun son tour, comme à confesse !

Aujourd'hui, elle éprouve les mêmes angoisses que son époux voilà plus d'un mois en arrière. Où peut-il bien se planquer ? Émilie, n'est pas fière d'elle. Régulièrement, des orages éclatent de façon sporadique entre les deux femmes. La leçon qui était prévue pour Laurent, se retourne contre son épouse. Les proportions atteintes sont catastrophiques. Parti sans laisser de trace, du jour au lendemain. Ce qu'il y a de bizarre, et de réconfortant en même temps, c'est qu'il n'a pas pris ses affaires ; ou très peu. Par contre, ses cartes bancaires et autres carnets de chèques, il ne les a pas oubliés. Si Delphine s'en réfère aux différents relevés de banque, en moins de trois semaines il a dépensé environ le quart de leurs économies. En dépit de la compréhension et de la gentillesse de son patron, ce dernier n'a pu le conserver à son poste. En clair, Laurent a été licencié, purement et simplement.

Ce qui fait que dans le meilleur des cas, il se retrouvera une fois encore au chômage. Si, naturellement, il refait surface un jour ! Ce qui est moins sûr pour Delphine. Elle le connaît bien. Les exemples ne manquent pas, pour venir jeter de l'huile sur le feu de son angoisse. Ne l'a-t-elle pas un peu trop provoqué ? Régulièrement, Patrice lui donnait des nouvelles alarmantes. Tout était encore possible. Il a insisté ni peu ni assez, en la mettant en garde. Pourtant, elle n'a pas voulu suivre les conseils de son frère. Pas étonnant dans ces conditions, que Laurent ait eu envie de s'en aller.

Si c'est un simple coup de tête ou une escapade amoureuse, il peut revenir. Par contre et c'est bien ce qu'elle appréhende, s'il a décidé de tout plaquer, là, c'est irréversible. Quand il a dit non, c'est non, un point c'est tout. Têtu et obstiné, il ne revient jamais sur une décision. Il préfère se morfondre et se manger les doigts de regrets, mais jamais, il ne se parjurera en donnant l'impression de manquer à son honneur. Une parole donnée, est un pacte devant l'Éternel. Celui qui s'en dédit commet un parjure. Combien de fois, a-t-il dit et répété ces mots ? La foi, il ne la connaît pas ou très peu. Par contre, l'honneur, il sait ce que c'est. Le seul et unique espoir pour Delphine, se focalise sur cette petite phrase : « C'est fini, je me tire »...  S'il l'a prononcée, tout espoir de le revoir est vain. C'est dans ce climat d'expectative, que Delphine entame son second mois d'angoisses.

Très tard cette nuit-là, Delphine est aux prises avec des cauchemars affreux. Des images assez floues mais très violentes, perforent son sommeil. Son sixième sens, est-il en train de se manifester ? Depuis le temps qu'elle en ressent les effets, il est peut-être l'heure d'en assumer pleinement l'authenticité. Serait-elle soudain devenue médium ? Les scènes qu'elle décrit à Émilie, bien que relatives, relatent des événements qui ne sont guère porteurs d'enthousiasme. Elle voit son mari... Ivre mort... Déambuler dans les rues, passer d'un bar à l'autre... Hélas, elle ne peut rien donner comme éléments géographiques, susceptibles d'organiser une descente de police. Tout est flou, obscur. La seule chose qui soit indiscutable, c'est qu'elle n'invente rien. Une rue... Mal éclairée... Un café... C'est plutôt maigre !

Ce qui angoisse Delphine au plus haut point, c'est de le savoir ivre. Une fois de plus, il a sombré dans cette déchéance et à cause d'elle ! C'était la pire chose qui puisse lui arriver. Une femme ? Elle s'en serait moquée. L'alcool, par contre, elle ne peut pas en minimiser les dangers. Émilie doit-elle alerter l'inspecteur, comme il le lui a conseillé ? Même par amitié, il ne va pas déclencher une opération de police à deux heures du matin. Si Delphine essayait de se concentrer ? Après tout, puisqu'elle est capable de voir son mari en rêve, elle doit pouvoir y parvenir en étant réveillée ? Seulement voilà, elle ne possède aucune expérience ?

Puisque Dieu visiblement lui a confié ce don, elle doit l'exploiter. C'est sans doute un appel désespéré pour que Delphine accepte de se mesurer avec elle-même, en dominant ses craintes. Comme rien ne se fait par hasard, le départ de Laurent est sans nul doute une opportunité à ne pas réfuter. C'est maintenant ou jamais. Courage Delphine. Émilie essaie de la guider. Elle avait une amie qui était médium. Quand elle allait la consulter, elle lui demandait une photo, un objet ou un vêtement, ayant été en contact avec la personne qui faisait l'objet des recherches. Delphine doit s'accrocher et tout faire pour développer le don qui est en train de se manifester.

Sa paralysie, est sans doute le témoignage probant du choix que Le Tout-Puissant à fait pour elle. Ne disait-elle pas à Émilie que c'est dans la souffrance que l'être humain grandit ? Elle doit dépasser ses craintes et tout tenter. C'est ce soir ou jamais qu'elle doit affronter le don. Malgré l'heure avancée de la nuit, les deux femmes se rendent au salon. Tout ce qui a pu être porté par Laurent est rassemblé sur la table. Plusieurs photos de lui, complètent l'inventaire de toutes ces pièces indispensables pour la recherche. Delphine a un trac pas possible. Elle doute d'elle avant tout. Émilie, de toutes ses forces, lutte auprès de son amie. Avec une volonté farouche et une détermination sans faille, elle la persuade de tenter coûte que coûte l'impossible :

– Émilie : Tu dois le faire ma chérie… La prémonition c’est une chose mais le don est plus fort encore… Courage Delphine je sais que tu vas y arriver…

– Delphine : Tu as sans doute raison… Mais… Je t’avoue que cela me fait peur…

Qui tente rien n'a rien n'est-ce pas ? Alors si elle a une chance de pouvoir récupérer son amour, elle doit l'exploiter. Non se comporter comme une enfant. Émilie, en faisant preuve d'une telle dévotion, tient avant tout à effacer le doute dans l'esprit de sa compagne. Elle réalise avec lucidité, quelles peuvent être les suspicions de Delphine à son encontre. À juste titre, elle pouvait croire que son unique ambition, était de détruire le couple. À tort ou à raison, Patrice est là lui aussi pour conforter la crainte de se sentir espiègle et manipulatrice. Sincère ou très habile, Émilie se doit de prouver qu’elle n’est pas ce que ses amis supputent. Est-ce de la loyauté ou une pirouette, nul ne le saura sans doute jamais.

Ce soir, elle fait tout pour tenter de prouver le contraire. Elle sait très bien que l’aventure avec le couple est vouée à l’échec. Le cours des événements le prouve, même si elle est de bonne foi, jamais plus la confiance ne pourra s’instaurer. En aidant Delphine à retrouver son mari, elle veut apporter la preuve de son attachement aux deux. Elle a été maladroite peut-être, mais plus sûrement spéculatrice. D’où son désir probant d’effacer les stigmates des plaies qu’elle a générées. En même temps bien sûr, elle veut permettre à sa protégée de franchir la barrière de la peur, concernant le don qu'elle possède.

Avant de commencer son expérience, Delphine accepte volontiers un bon café. Ensuite, Émilie lui place sur les genoux une partie des objets personnels de Laurent, recouvrant ses photos. Respectant à la lettre les recommandations de son amie, Delphine étend ses deux mains au-dessus de tous les instruments qui devraient permettre de localiser son mari. Ses mains tremblent, la peur est au rendez-vous. Après quelques grandes inspirations, la concentration commence. Difficile de dire qui de Delphine ou Émilie est la plus angoissée. La première, anxieuse et bourrée de remords, la seconde redoute le pire et imagine déjà la suite de sa relation en cas de drame.

Un silence monacal entoure les deux amies. Delphine à deux reprises, retire ses mains et paraît vouloir renoncer. Elle doit se faire violence pour tenter une énième approche au-dessus des photos. Nouvelle tentative, nouvel échec. Visiblement, elle ne se sent vraiment pas de continuer :

– Delphine : Je suis désolée Émilie… Mais… Je ne crois pas que je vais pouvoir continuer… J’ai… J’ai des frissons qui me parcourent tout le corps chaque fois que j’approche mes mains des photos…

– Émilie : Mais c’est merveilleux ma chérie… Cela prouve que quelque chose se passe… Tu dois persévérer… On va boire un petit café et fumer une cigarette… Ensuite tu feras une autre tentative… D’accord ?...

– Delphine : Écoute… Ne m’appelle plus ma chérie s’il te plaît… Ça me trouble et… Je crois que cela ne signifie plus grand-chose à mes yeux…

Cette remise en place est glaciale. Émilie ne répond pas. Elle accuse le coup sans broncher. Le dénouement de son aventure avec Delphine est proche. Va-t-elle quitter la maison ? Rien ne peut le laisser présager pour l’instant, mais c’est une éventualité qui s’annonce inéluctable. Comme promis, elle sert le café et les deux femmes le dégustent en fumant leur cigarette. Ensuite, Delphine réitère sa tentative, qui se prolonge pendant quelques minutes. En dehors d'une très grosse sudation, rien n'est apparu après plus d'un quart d'heure ! Delphine émet les premiers signes de lassitude.

Rien ne presse. Émilie entoure son amie de tout son amour et sa tendresse. Les traces de sueur, attestent de son pouvoir élevé de concentration et de visualisation. Tout espoir n'est donc pas perdu. Pour rien au monde, il ne faut capituler. Le don de médium, puisque don il y a sans aucun doute aux yeux d'Émilie, exige une parfaite maîtrise de soi :

– Émilie : Crois-moi, ce n'est pas du charlatanisme, comme on en rencontre auprès des voyantes bidon, qui pullulent à tous les coins de rues… Cette force, dont tu es investie par Dieu, te permettra demain de soigner et de sauver sans doute bon nombre de personnes... Tu dois t'accrocher... Persévérer... Surmonter ta peur et dominer tes sentiments…

Loin de déstabiliser Delphine, les paroles d’Émilie bien au contraire, lui apporte un regain d’énergie. Loin de s’enflammer, elle accepte le ressentir des vibrations qui l’envahissent, sans les identifier comme étant un don. Le doute, insidieux ennemi, qui l’a toujours isolée dans les méandres de l’incertitude, va-t-il enfin disparaître ? Cette recherche improvisée sera surtout pour elle, une occasion en or pour reprendre confiance. Pas question de faire intervenir Niaou ou une toute autre personne. C'est Delphine et elle seule, qui doit faire le nécessaire pour retrouver Laurent. Les quelques paliers de doute sont vite effacés, au profit d’une envie d’aboutir.

Émilie accentue son soutien et se montre catégorique. Avec douceur, tendresse et amour, elle trouve les mots qu'il faut pour sécuriser Delphine et lui permettre d'assumer sa destinée. Après quelques minutes de palabres, elle accepte enfin d’amplifier sa tentative. Cette fois, elle prend le temps de faire le vide en elle. La méditation lui offre cette possibilité. Si elle veut mettre tous les atouts de son côté, il faut qu'elle se libère l'esprit de toutes les pensées négatives qui s'y bousculent. De manière à s'engager à fond dans la recherche, avec cette fois toutes les chances d'aboutir favorablement. Une sorte de lavage du cerveau préalable. En tout bien tout honneur !

Quatrième tentative. Quelques secondes après seulement, Delphine est prise de convulsions légères. Son visage se crispe et se durcit. La transpiration est beaucoup plus abondante. Avec la tête, elle décrit des mouvements circulaires, comme pour signifier qu'elle ne parvient pas à aller jusqu'au but. Soudain, ses mains se mettent à trembler. Ses doigts se raidissent puis se crispent alternativement. Elle appelle son mari. Elle le voit là, devant elle au milieu des affaires et des photos. Assurément, cette fois le contact est vraiment établi. Très attentive aux moindres murmures, autant que les faits et gestes de Delphine, Émilie essaie de guider son amie :

– Émilie : Essaie de me décrire tout ce que tu vois Delphine… Que vois-tu autour de Laurent ?... Dans quel quartier se trouve-t-il ?... Comment est-il habillé ?...

– Delphine : C’est… C’est flou… Je… Je distingue très mal son corps…

– Émilie : Continue… Tu es sur la bonne voie… Concentre-toi bien sur Laurent… Vas-y ma ch…. Courage Delphine…

Émilie a bien failli se laisser aller à ses familiarités. Elle s’est reprise à temps pour ne pas prononcer le mot « Chérie ». Rien ne peut affirmer du reste, Que Delphine l’aurait entendu. Elle est tellement plongée dans sa transe, que plus rien ne compte autour d’elle. Peu à peu, les images deviennent plus nettes. Lentement mais sûrement, elle décrit avec précision tout ce qu’elle voit. Elle  apporte les réponses à toutes les questions. Détail après détail, tout est noté sur un carnet. Seulement voilà, pour Émilie, la localisation du lieu paraît impossible. Est-ce qu'il y a des voitures qui circulent ? Quels sont les numéros de plaques ? Si par hasard Laurent se trouve en Suisse, avec le numéro des plaques il sera plus facile de repérer sa cachette.

Delphine s'épuise. Ses forces s'amenuisent au fil des minutes. Poussée par son instinct, elle continue son investigation. La transpiration devient insupportable. Émilie l'encourage vivement. Pour ne pas qu’elle soit dérangée par les gouttes de sueur qui lui coulent sur les joues, Émilie lui éponge le front. Ce n'est pas le moment de faiblir. Elle doit s'accrocher, tenir bon. D’une voix très douce, Émilie essaie de guider Delphine vers les détails qui permettront de localiser son mari. Que voit-elle ? Comment sont les maisons ? Quelles sont les plaques de voitures ? Y a-t-il des arbres, un parc ou Dieu sait quoi à proximité ? Le soleil est-il au rendez-vous ou au contraire est-ce le mauvais temps ? Tout en lui posant les questions, Émilie éponge le visage de son amie. Après quelques minutes de lutte acharnée, Delphine a pu déterminer avec exactitude la ville ou la région où se trouve son mari.

Pourquoi s’être enfui ? Qu'est-ce qu'il peut bien faire là-bas ? Lentement, Delphine émerge de son état de transe. Certaines images, restent incrustées dans son regard. Elle a beau se frotter les yeux, elle n'arrive pas à s'en défaire. Un bon verre d'eau fraîche, va lui faire le plus grand bien. Elle prend le temps de recouvrir ses esprits, pour ne pas s'embrouiller dans son récit. Elle déguste avec plaisir le verre d'eau qu'Émilie lui apporte. Pendant ce temps, sa compagne se charge de la débarrasser de tous les objets qui étaient sur ses genoux. Ensuite, avec beaucoup de tendresse et d'amour, Émilie essuie le visage et le cou de Delphine.

Maintenant, elles sont prêtes. Pour être sûre de ne rien manquer au cours de l'entretien, les deux complices décident d'enregistrer ce qui va être dit. Le plus petit détail peut avoir son importance. Le récit peut commencer. Hésitante au début, Delphine entre enfin dans le vif du sujet :

– Delphine : Il était dans un bar… Une bagarre… Plein de sang partout… Je ne connais personne… Impossible de voir le nom de l’établissement… Laurent saignait au visage… Il se battait contre quatre hommes… Il… Il était fou furieux… Deux hommes à terre ne bougeaient plus… Et… Ensuite il y a eu des coups de feu… C’était confus… Les antagonistes quittaient le bar et se battaient dehors… Laurent était un véritable monstre et ses coups envoyaient ses adversaires au sol… Je…

Delphine interrompt sa narration. Elle cherche à s’éloigner des visions qu’elle vient de vivre. Ce qui choque Émilie, c'est le témoignage de la scène de violence, dans laquelle Laurent est impliqué. Les deux amies tentent de résumer cette première description. Selon toute vraisemblance, il vient de se montrer agressif et méchant... Ça se passait dans un bistrot... Ensuite, il y a eu de nouveau une bagarre, mais à l'extérieur... Deux hommes sont restés à terre… Il y avait du sang... Des coups de feu... Laurent ne semble pas trop blessé, mais il s'est enfui en courant avec des amis... Sans doute en entendant les sirènes des voitures de police ?... Hélas, aucun élément concret ne permet de situer le déroulement de l’action.

Les scènes qui sont relatées, sont trop imprécises. Difficile d'établir avec exactitude, un endroit suffisamment clair. Une chose est sûre, il y a eu une échauffourée d’une rare violence. Qui s'est soldée malheureusement par un règlement de compte. Laurent est-il directement impliqué ? Est-il devenu meurtrier ? Émilie comprend mieux le bruit et les cris dont parlait Delphine à l'instant. Le plus dur à présent, c'est de ne rien pouvoir faire. Les deux amies se voient mal en train d'appeler la police et expliquer ce qui vient de se passer. Elles espèrent secrètement que l’arrivée de la police sur les lieux de la rixe, permettra aux agents de remonter jusqu’à Delphine, qui manifeste son désir de continuer ses recherches. Mais elle doit avant tout se reposer un peu :

– Émilie : Je te comprends… Avant de reprendre ta séance, il faut rassembler de nouveau tes esprits… Regarde… Tu es encore toute mouillée de transpiration… Allez… Sois raisonnable tu veux bien ?...

– Delphine : Mais non ça va bien je t’assure !... Encore une cigarette et tout ira bien… Il faut que je localise la scène c’est très important pour moi…

Elle a certes passé avec succès son examen d'entrée dans le cercle des médiums, mais elle doit se soumettre à des règles élémentaires de prudence. Trop d'un coup, ce n'est pas prudent ni raisonnable. Tandis qu’Émilie propose de refaire du café, la belle Delphine essaie de mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Où la bagarre a-t-elle eu lieu ? Est-ce en France, en Suisse ou Dieu sait où encore ? Elle a beau sonder au plus profond de sa mémoire, le bar en question lui est totalement inconnu. Du bout des doigts, elle saisit tour à tour chaque objet ou photo appartenant à son petit mari. Elle ressent à chaque fois une sorte de stimulation qui lui donne les frissons dans le dos. Ce qui ne fait qu’attiser son désir de poursuivre son investigation. En fermant les yeux et en se concentrant sur son diable de Laurent, elle a même l’impression de l’entendre parler. Elle est effrayée par moment, tellement ces sensations sont puissantes. En ouvrant les yeux brusquement, elle est tétanisée à la vue du sang qui semble couler sur les photos. Finalement, sortant de sa léthargie, elle accepte volontiers la tasse de café qu’Émilie lui apporte :

– Émilie : Le café de madame est avancé… Repose-toi un peu Delphine… Tu as vu comme tu es toute pâle ?...

– Delphine : Arrête avec ça tu veux bien ?... Je voudrais t’y voir toi !... Bien sûr que c’est éprouvant… D’autant plus que c’est une première pour moi !... Je bois mon café et je continue mes recherches… C’est à la fois grisant et affolant… Je ne sais pas ce qui m’arrive mais je trouve ça merveilleux…

– Émilie : C’est sans doute le Don que Dieu t’a offert et qu’Il te permet de découvrir !... Étant donné qu’Il ne peut pas te parler  au téléphone ou par fax, Il s’arrange pour créer des situations qui permettent de concrétiser le Don…

Là, Delphine a du mal à suivre. Émilie, visiblement plus au fait de ces manifestations divines, essaie d’apporter les quelques renseignements nécessaires à une meilleure compréhension. Pour elle, la séparation du couple était le moyen de parvenir jusqu’à la découverte du Don. Le hasard n’existant pas, tout s’est mis en place au fil des mois, jusqu’au départ de Laurent. Le chemin qui ouvre en grand les portes du paranormal est parsemé d’embûches et d’obstacles, jonchant le parcours initiatique. Grâce au Don que Delphine est en train de découvrir, le message du Tout-Puissant est clair aux yeux d’Émilie. Delphine est très attentive. Tout lui paraît abscons pour le moment mais au fil des jours, elle réalisera le bien-fondé des propos tenus par son amie.

***

Pendant que les deux femmes poursuivent leurs investigations télépathiques, on revient sur les lieux de la bagarre. Laurent se trouve dans de sales draps. En compagnie de trois autres jeunes gens, il fait le point de la situation. Le règlement de compte, auquel ils viennent de se livrer, car c’est de cela dont il s’agit, les oblige à prendre des initiatives au pied levé. Visiblement, le crime n'était pas prémédité, mais il n'en demeure pas moins une réalité assez lourde à porter :

– Laurent : C’est pas tout les mecs… Mais qu’est-ce qu’on va faire du cadavre ?... On va pas le garder dans le coffre tout de même ?...

– Voyou : T’affole pas mec… Y’a une décharge un peu plus loin… On va pas rester là, les flics sont déjà au bar…

– Chef des voyous : On se magne le cul… On fera le point quand on se retrouvera tous ensemble… Allez… On s’casse… Le boss doit nous attendre…

Les assassinats, improvisés ou accidentels, sont préoccupants aux yeux des policiers. Pour les truands, habitués à ce genre de soirée, l'heure du bilan a sonné. La descente a mal tourné, ils ne vont pas en faire une maladie. Ce qui importe à présent, c'est assurer les arrières. Les deux voitures disparaissent au loin, avec le corps de l’homme assassiné. Comme prévu, ils se délestent de leur encombrant colis à l’orée d’un bois, proche de la décharge municipale. Le visage de Laurent exprime son mal-être. Les coups, donnés et reçus, sans prétendre qu’il les affectionne, ne le dérangent pas outre mesure. Les bagarres, ne sont jamais sujettes à caution. Hélas quand les balles se mettent à siffler, là, il convient de déployer toutes les stratégies pour éviter le pire.

Qui sont ces voyous avec lesquels il s’est embringué ? Il le découvre après quelques kilomètres, dans la grange qui leur sert de repère. À l’intérieur, une dizaine de malfrats attendent les explications du chef de la bande :

– Boss : Alors qu’est-ce qui s’est passé au troquet ?...

– Chef des voyous : On attendait sagement les gugus comme c’était prévu… La cible est entrée en dernier et le ton commençait à monter… Une petite mise en bouche pas bien méchante… Jusqu’au moment où grâce à ce cher monsieur, j’ai pu éviter la lame qu’un de ces merdeux me destinait… La cible a senti le vent tourner et il a fallu l’abattre devant le bar… On ne pouvait pas faire autrement car il nous aurait glissé entre les pattes… Et puis après on a fini de corriger les potes de la cible en les réduisant eux aussi au silence… J’pense pas qu’ils soient morts… Un peu usés d’accord…

– Boss : OK… Bon boulot… Ce pédé ne me fera plus chier… Et pour le reste ?...

– Complice : Tout est en ordre chef… On a tout pris en photo durant la virée…Les bagnoles, les piétons, les deux roues… On a le numéro de toutes les plaques des caisses… Tout a été filmé comme d’hab…

– Boss : Parfait… Je me chargerai de la suite en cas de pépin et pour le moment, vous planquez tout le matos…

Organisés, méthodiques et même méticuleux, ils font aussitôt l'inventaire de tous les véhicules ayant sillonné le secteur durant la bagarre. Les photos polaroïd sont étalées devant le boss, avant qu’il ne visionne la vidéo. Là, Laurent reste presque admiratif. Il venait de faire la connaissance du trio, quelques minutes avant la rixe. Il découvre à présent, ce qu'est l'organisation dans le milieu de la pègre. Les trois « Cogneurs », auxquels il vient d'être associé malgré lui, évitant à l'un d'entre eux de se retrouver collé au mur avec un couteau dans le dos, eux-mêmes surveillés au dehors par d’autres truands. Et enfin, quatre complices invisibles, dissimulés dans l'ombre des ruelles, prenant en photo, relevant les numéros de plaques de voitures et bien entendu, protégeant les exécutants en cas de pépin.

Laurent ne comprenait pas pourquoi autant de monde pour un banal règlement de compte. Le voyou qui lui doit la vie sauve termine de lui apporter les explications nécessaires :

– Voyou : On a l’équipe de choc dont je fais partie… Pour exécuter les ordres donnés… Et comme tu viens de l’entendre, dehors on a quatre ou cinq potes qu’on appelle les « Anges Gardiens », qui tirent à vue sur tout ce qui bouge en cas de problème… Ensuite quatre ou cinq copains ou plus ça dépend, qu’on appelle les « Yeux », chargés de tout mémoriser… Tandis qu'un autre groupe, surgissant lui aussi des ténèbres, se tient prêt à faire barrage et protéger la fuite des autres complices… Deux bagnoles, volées bien entendu, sont placées en amont et en aval du lieu de règlement de compte pour interdire l’accès aux flics entre autres… Ça t’en bouche un coin n’est-ce pas ?... Tu verras tu t’y feras…

Subjugué, c'est le moins qu'on puisse dire. Laurent est presque fasciné par un tel déploiement de stratégie. Tous les passants, véhicules et deux roues, qui se sont trouvés sur les lieux du règlement de compte, ont été photographiés. Sans être péjoratif, Laurent est obligé de reconnaître que l'animation ici, est vraiment différente de celle dans sa ville d'adoption ! Entre la première photo, prise à une heure trente et la dernière qui a été tirée à deux heures quinze, ce sont près de soixante-dix personnes qui ont désormais derrière elles, les truands locaux. Grâce aux clichés et à la caméra d'un côté, aux numéros des plaques minéralogiques, toutes les personnes vont être identifiées.

À partir de là, le chantage va s'exercer sur elles. La loi du silence, ne connaît aucune limite. Les habitués des quartiers chauds le savent très bien. Laurent est surpris de voir d'un seul coup, autant de monde s’agglutiner autour de lui. Ils étaient une dizaine à l'intérieur à son arrivée et voilà qu'à présent, ils sont plus d'une trentaine. Pourtant, quand il est entré dans la grange, il n'avait vu personne. C'est dire s'ils savent se dissimuler.  Il n’est pas tout à fait neuf heures du matin. La fusillade à eu lieu vers deux heures donc, il vaut mieux éviter de retourner au bar. Le boss espère que les voyous du quartier, sympathisants des truands, ont fait le ménage.

Maintenant, il faut faire vite. Pas question de prendre le moindre risque. Pendant que les jeunes loubards du quartier se chargent de faire disparaître les cadavres, un autre groupe a pour mission de mettre un nom sur tous les visages. Les descriptions des voitures, des deux roues et même de certains piétons pris en photo ou filmés, éliminent apparemment l'éventualité d'être démasqués. La vidéo, ayant servi de mouchard, sert de repère pour étayer l'hypothèse émise par les truands. Pour le « Boss » de la bande ce soir, il n'y a aucun danger apparent. Tous les gens qui ont sillonné le quartier sont des habitués. Des clients réguliers aux prostituées du coin ou piliers de bistrot. Donc, plutôt discrets de nature puisqu'ils sont tous mariés ou presque. La seule vision de la photo les range d'emblée dans le camp des muets éternels. Pour être certain de ne pas prendre de risque inutile, le caïd préfère aviser sa « Couverture », alias un haut fonctionnaire de police. Quant à Laurent, le mieux est qu'il se casse au plus vite. Ils vont lui donner la marchandise qu’on lui a promise, à titre de remerciement, tout en lui conseillant de quitter les lieux sans se retourner et filer le plus loin possible :

– Truand : Tiens mec… Prends ta came et tire-toi… On n’a pas besoin de paumé dans la bande… Un conseil, tu la fermes sur ce que tu as vu… Pigé ?...

Le petit branleur qui se prend pour un dur, va vite apprendre à mesurer ses propos. Laurent n'a plus rien à perdre. Ce ne sont pas ces freluquets qui vont le traiter comme un pestiféré. La première chose qu'il précise, c'est que cette équipe de bras cassés est vraiment petite et sans la moindre envergure :

– Laurent : Au lieu de snifer, tu ferais mieux de boire ton lait il est encore chaud… Non mais vous avez vu à quoi vous pouvez ressembler ?... À une bande de trous du cul qui se prennent pour des balaises… Je n'ai pas besoin de photo moi... Si d'aventure l'un d'entre vous vient à rôder à proximité de chez moi, j’aurais vite fait quelques trous « D'aération » dans le buffet… J’ai l'habitude de parler avec des gens sérieux... Des pros ... Pas à des faux culs déguisés en truands... Ce genre de bavure, avec Gégé, jamais ne se serait produit… Pas d'improvisation, c'est la règle d'or pour ressembler à un vrai truand… Jamais, un homme comme Gégé n’aurait « Collaboré » avec des amateurs…

Calme jusqu'ici, Laurent montre le bout de son nez. Face à ces jeunes, dont le plus âgé doit avoir vingt ans à peine, il fait figure d'ancêtre. En attendant, il est franchement écœuré. Tuer deux pauvres types, qui ne pouvaient pas payer les taxes imposées par le milieu, c'est  démentiel. D'une, qui payera à leur place ? De deux, être contraint de fuir et se planquer pendant plusieurs mois, le jeu en vaut-il la chandelle ? Même avec un revolver à la main, celui qui s'apparente au chef de cette équipe, ne bronche pas. Il se trouve qu'avec Laurent, ils ont un point commun : le brave Gégé. Eh oui, l'ancien truand avait donné les coordonnées du clan à son protégé. Visiblement, les présentations de Laurent que Gégé avait faites au milieu local, avaient été suffisamment explicites. La manière avec laquelle tout à l'heure, il s'est occupé du barman, est assez éloquente. C'est pour cette raison, que personne en ce moment, n'a envie de contrôler le bien fondé des capacités physiques du visiteur. Le boss calme le jeu et d’un geste ferme écarte son acolyte et fait face à Laurent :

– Boss : Allez… Tire-toi de là connard… Si tu veux mon avis, tu ferais mieux de ne pas provoquer notre hôte… Ne fais pas attention Laurent… Du temps de Gégé ce genre de bleu ne pouvait que préparer les sachets sans jamais voir le soleil… Viens avec moi… J’ai un petit colis à te donner…

– Laurent : Et ça qu’est-ce que c’est ?...

– Boss : Celle là elle est déjà coupée… Par contre celle que je vais te donner, c’est du pur de chez pur !...

Discrètement retiré du groupe, Laurent reçoit de son acolyte, un paquet discret d'environ trois cents grammes. Avec les recommandations d'usage pour l'usage personnel ou la revente. Il ne faut pas habituer les « Clients » à trop de qualité. Pour cela, il lui est recommandé de « Couper » la came. Pour finir, Laurent dispose du nouveau téléphone de celui qui déjà, est en place pour restructurer le cartel. Le constat qui s’impose c’est que Laurent est en train de plonger dans la drogue.

Est-ce le froid ou la réaction suite à la bagarre ? Toujours est-il qu’il est totalement libéré des vapeurs d'alcool qui embuaient son esprit jusqu'ici. Il tenait à peine sur ses jambes il y a quelques minutes encore. Le voilà droit comme un « I ». En quelques mots, le chef de la bande lui apporte les explications au sujet de la drogue. Très vite initié aux manipulations de la poudre, Laurent s'adonne pour la première fois à son tout premier snif ! Ne voulant pas passer pour un bleu, après s'être montré comme un caïd, il renifle le petit tas de blanche avec une certaine aisance. Il avait suffisamment vu faire Gégé, pour ne pas passer pour un débutant. Les gestes, l'assurance, rien ne manque pour conforter l'image qu'il vient de transmettre. Il peut alors prendre congé de son acolyte. Les effets ne tardent pas à se manifester. Heureusement qu'il est tout seul cette fois. À peine installé derrière le volant de sa voiture, il éprouve une sensation bizarre d'euphorie. C'est plus marrant que l'alcool. Laissant derrière lui ses complices, il quitte le quartier et reprend la direction de chez lui. (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 47 pages, sur les 155 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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ISBN 978-2-9700660-6-4

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