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« « «  Au bord de l'agonie » » »

***

Il est un petit peu moins de vingt heures quand il quitte sa voiture devant chez lui. Pourquoi ne la rentre-t-il pas comme tous les soirs dans son garage ? Sur le moment, il n'y prête pas attention. Ce n'est qu'après avoir franchi le portail du jardin qu'il se retourne, intrigué par ce fait inhabituel. Un court instant immobile, cherchant sans doute la signification de cet oubli, il préfère quand même aller ranger sa voiture. Il fait demi-tour, mais après quelques pas seulement, comme possédé par une force inconnue, il se ravise. Après tout ! Puisqu'elle est là, c'est qu'elle doit y rester !

Depuis ce matin, il a décidé d'arrêter de se poser des questions. Pourquoi ainsi et pas autrement... Pourquoi ci et pourquoi cela... Ras-le-bol ! Les seuls points qui méritent de captiver son attention, ce sont le retour de son épouse et surtout, leur nouvelle vie après. Dès cette seconde, il va tout mettre en œuvre pour faciliter les tâches ménagères de Delphine. Il a de l'argent, c'est le moment d'en profiter. Dès demain, il va contacter une entreprise pour effectuer les transformations indispensables. Des meubles aux plans de travail, en passant par les lavabos et les toilettes, tout, doit être abaissé à son niveau.

Les premiers jours ne seront pas très enthousiasmants, mais avec l'amour aucun obstacle n'est insurmontable. Il prend conscience des difficultés rencontrées par les personnes handicapées, qui doivent s'adapter à leur environnement faute de pouvoir en modifier les structures. Le monde est assez égoïste dans son ensemble. Tout, à tous les niveaux, est conçu et réalisé pour les personnes valides. Ni les vieillards, ni les handicapés, ne sont en aucun cas pris en considération dans l'élaboration d'une construction. Il ne voit toujours pas ce que viennent faire ses pensées présentes, avec sa voiture devant chez lui ! Sans savoir ni comment ni pourquoi, il éprouve en entrant dans sa maison une sorte de malaise. Pas physique, non. Plus lointain, imperceptible. À peine a-t-il fermé la porte d'entrée, qu'il hésite. À travers la vitre du vestibule, il regarde une dernière fois en direction de sa voiture.

Après s'être mis à l'aise, il se sert un apéritif. Il jette furtivement un œil sur le courrier. Soudain, une lettre attire son attention. L'enveloppe, est à l'entête du commissariat du centre ville. Oh ! Que se passe-t-il ? D'un réflexe conditionné, en décachetant la missive, il fait le rapprochement avec la soirée meurtrière. L'espace d'une seconde, il revit dans les moindres détails, toutes les scènes qu'il a vécues et partagées avec ses amies. Les coups de feu et les cadavres, leurs ensevelissements, tout lui revient à l'esprit comme s'il le revivait au présent. Pourtant, la réaction de la police lui paraît quelque peu rapide. Les complicités ne doivent pas manquer pour que déjà, il soit menacé. C'est dire avec quelle peur, pour ne pas dire panique, il se décide enfin à extraire la feuille de son enveloppe. Il avale sa salive, boit une bonne gorgée d'alcool puis s'installe dans un fauteuil et commence à lire.

Loin de toute attente, il s’agit de son beau-frère. À quelle déposition la police fait-elle allusion ? Qu'est-ce que ça peut bien vouloir signifier ? Pourvu qu'il n'ait pas fait de bêtise ? Ne voyant rien concernant son beau-frère, il en revient à cette trop fameuse histoire avec Gégé. Qui, parmi les invités, aurait pu alerter la justice ? Si tel est le cas, Gégé s'est fait coincer alors ? Instinctivement, il regarde le cachet de la poste. La lettre est datée du 10. Le jour de la tuerie. C'est impossible qu'ils aient déjà découvert ce qui s'est passé ? Pour être postée le dix, elle a été écrite le jour même, voire la veille. Non... Il n'y a aucun lien possible. Même en étant ultra rapide, ce qui est loin d'être le cas dans une affaire comme celle-ci, la police aurait posté la lettre avant que la soirée ne se déroule. Il y a un lézard dans le piano. À moins... Compte tenu de la situation, tout est possible. Si, d'aventure, c'était le gros sac qui avait lui-même avisé les policiers avant la soirée ? Ouais... Dans ce cas, pourquoi n'y a-t-il pas eu de descente ?

Non... Quelque chose interdit à Laurent de spéculer davantage sur cette hypothèse. Reste son p'tit frère. Il se demande bien ce que vient faire Patrice au milieu de tout ça. Rien de plus simple pour le savoir. Pourvu qu'il soit chez lui ! Éliminant en toute logique, l'éventualité de la soirée pour la convocation, Laurent se creuse les méninges. Il veut savoir. Pour se faire, il n'y a qu'une solution, appeler l'intéressé. Il insiste et laisse sonner une bonne dizaine de fois. Rien. L'oiseau n'est pas dans le nid. À tous les coups, il est en cabane ! Bon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a bien pu faire le bougre ! ... Il le connaît trop bien pour savoir ce dont il est capable.

Combien de fois sont-ils allés avec Delphine, le récupérer dans un commissariat ? Décidément, les épreuves ne manquent pas. En moins de dix jours, c'est l'avalanche continue de nouvelles pas toujours bonnes. Le « Séminaire », sa femme paralysée, ses deux maîtresses et maintenant le p'tit frère en prison ! Tout compte fait, il ouvrira le reste du courrier demain. Distrait, absent, il se sert un autre verre sans même s'apercevoir de l'erreur qu'il est en train de commettre. Pour aujourd'hui, il en a assez. Il avale d'un trait son apéro, en faisant une horrible grimace !

Persuadé d'avoir pris un whisky, il vient de boire cul sec un pastis. Beurk ! Autant c'est délicieux quand c'est servi dans les normes, autant c'est horrible ainsi. Boire l'eau maintenant ? Pourquoi pas un lavement aussi ? Il s'en ressert un autre, dans lequel cette fois il dispose tout ce qu'il faut. Il est obnubilé par les idées les plus baroques qui lui parcourent l'esprit à propos de son beau-frère. Un individu n'est pas soumis à une déposition, parce qu'il a oublié de fermer le robinet du gaz ! Qu'est-ce qu'il a bien pu fabriquer ? Laurent est à bout de nerfs. Non seulement, il ne voit aucune hypothèse crédible, mais de surcroît, il prend conscience qu'il est en train de se ruiner la santé pour rien. À défaut d'éléments contradictoires, il est inutile et inopportun de se rendre malade prématurément. Rien de tel qu'une bonne relaxation, pour occulter de son esprit les idées noires qui s'y bousculent. Il termine son apéritif en hâte. Après quoi, il va se faire couler un bain. C'est drôle, en arrivant à la salle de bain, les images de ses ébats érotiques avec ses copines, lui viennent à l'esprit. Il se contente d'en sourire et de hausser les épaules.

À peine a-t-il le temps de se mettre en peignoir, que l'on sonne à la porte d'entrée. Qui cela peut-il bien être ? La police ? Bizarre tout de même. Non, c'est ce diable de Patrice en chair et en os :

– Patrice : Cache ta joie surtout… Salut p’tit frère… Alors de retour parmi nous ?... Je… Je peux entrer ?...

– Laurent : Euh… Oui, oui, bien sûr !...

Vu la tête que fait son beau-frère, il éclate de rire. Il est loin de supputer les angoisses qui sont en train de tirailler Laurent. Une fois entrés dans le salon, les deux hommes s’observent en silence. L’heure n’est pas à la plaisanterie loin s’en faut, Patrice en prend conscience. D’autant qu’il débarque à l’improviste, ce que Laurent n’apprécie pas toujours. Aujourd’hui, il est particulièrement tendu ce qui n’échappe pas à Patrice. Pendant que Laurent va fermer les robinets à la salle de bain, Patrice s’installe dans le canapé. Sans l'avoir fait exprès, Laurent avait laissé l'enveloppe de la police au-dessus de la pile du courrier. Par hasard naturellement, Patrice la remarque. L'esprit de famille est aussitôt connecté. Il éprouve à l'égard de son p'tit frère, exactement les mêmes craintes que Laurent avait eues tout à l'heure à son propos.

Les grands esprits se rencontrent une fois de plus ! Le retour de Laurent le sort de ses pensées. Comme à son habitude, étant très à son aise et se sentant chez lui, Patrice est en train de se servir un verre. Il est temps d'avoir une petite conversation, pour mettre les choses au clair. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que chacun de son côté, les deux hommes s'imaginent que la lettre de la police concerne l'autre. L'atmosphère se tend quelque peu. Qui, des deux compères, va prendre la parole ? Les deux ensemble, cela fait désordre. Ils le déplorent assez quand ils ont l'occasion de suivre un débat à la télévision ! Laurent étant l'aîné, il paraît logique que ce soit lui qui ouvre le débat.

Avant de prendre la parole, il saisit l'enveloppe de la police et la brandit en direction de son p'tit frère, au demeurant interloqué. Donc, il pourrait bien être question de la déposition ? Laurent ouvre l’enveloppe et informe son beau-frère :

– Laurent : Tu es bien convoqué au commissariat… Ce serait au sujet de ta déposition… Mais… Quelle déposition ?... Tu as été victime d’un vol ?...

– Patrice : Hein ?... Mais non… C’est sûrement suite à une intervention… Fais pas cette tronche on dirait que t’es malade !... J’te raconterai plus tard…

Ce fait rassure Patrice, mais le place dans un embarras évident. Laurent n’a pas envie de s’amuser. Plus question de tergiverser. Il essaie de détourner la conversation, en vain. Laurent veut tout savoir maintenant. Puisque son bain est prêt, autant faire d’une pierre deux coups. Patrice n’aura qu’à s’installer à côté de la baignoire et il prendra son temps pour élucider cette énigme. Après quoi, les deux hommes pourront dîner tranquillement. Essayant de détendre un peu l’atmosphère, Patrice tient à préciser qu’en aucun cas, il ne se proposera de frotter le dos de son beau-frère.

Laurent ne rie pas aussi volontiers que Patrice et pour cause. Après avoir été violé par ces porcs, jamais de sa vie il n'acceptera d'être touché par un homme, même un médecin. Heureusement que c'est son beau-frère qui lui a dit cela en plaisantant ! Au-delà de la boutade, Laurent est rassuré. Si Patrice avait fait quelque chose de répréhensible aux yeux de la loi, il ne se montrerait pas aussi jovial. Ce qui exclu une implication dans un coup fourré. Reste à savoir ce que signifie cette convocation. Dans quelques minutes, tout sera éclairci. Laurent est tout de même inquiet. Patrice le voit bien. Il se rassure à son tour, en pensant que si Laurent lui a posé la question en premier, c'est la preuve qu'il n'est impliqué en rien. Donc, c'est la suite logique de son entretien de la semaine dernière, à propos d'Alain. Gare aux éclats ! Patrice sait à quel point Laurent avait à plusieurs reprises, manifesté son désir d'aller rectifier le nez de cette espèce d'hermaphrodite.

Doit-il lui avouer toute la vérité ? Il le faut bien. S'il ne le fait pas, les policiers le feront mercredi. Autant qu'il soit au parfum. Comique et boute-en-train habituellement, Patrice est à court d'idée. Il est en train de songer à la manière la plus habile de présenter la vérité, tandis que Laurent s'imagine Dieu sait quoi à propos de cette lettre. Pour être sûrs de ne pas se mélanger les crayons, ils discutent de tout et de rien. Laurent est cependant intrigué par ce que Patrice a promis de lui communiquer. Il y a quand même bien quelque chose qui ne tourne pas rond.

L'heure est venue d'en savoir davantage. Comme prévu, Laurent se laisse glisser dans son bain. Un long silence accompagne le début de ce tête-à-tête un peu particulier. Après quelques hésitations, Patrice se décide enfin à tout déballer. Comment va réagir Laurent ? C’est bien ce qui l’angoisse le plus. Il lui faut agir avec des pincettes et ne pas brusquer le cours des événements :

– Patrice : Tu sais quoi frangin ?... À propos de la convocation c’est… Enfin… C’est Alain qui est en selle... Roi du chantage, il ne t’a jamais pardonné de lui avoir piqué Delphine tu t’en souviens ?...

– Laurent : Attends que je le choppe celui-là… Ça fait des années que j’ai envie de lui fracasser la tronche… Mais je ne vois pas le rapport avec la convocation ?...

Habilement, Patrice arrive à faire comprendre que sa sœur a été au cœur d’un ignoble chantage. La réaction de Laurent laisse augurer sur la suite de la conversation ! Patrice se montre ferme. Il résume en quelques phrases l’objet de la convocation. Hélas, plus il apporte de détails, plus Laurent a du mal à suivre. Établir un lien entre Delphine, Niaou, Gégé, Alain et Patrice... Le pauvre a vraiment du mal à clarifier ses pensées. La seule chose dont il soit à peu près convaincu, c’est qu’il est arrivé quelque chose à son épouse. Sinon, en quoi Niaou serait-elle concernée ? Pourquoi son p’tit frère aurait-il quitté précipitamment l’hôpital pour aller casser la figure à Alain ? Patrice en a trop dit ou pas assez. Tant pis pour le bain. Il faut aller au fond des choses et pour cela, mieux vaut s’installer dans le salon :

– Laurent : Écoute… J’ai l’esprit un peu embrouillé certes, mais je sens venir quelque chose de pas très net… File au salon je te rejoins…

– Patrice : Comme tu voudras… À condition que tu me jures de ne pas faire d’esclandre !...

C'est qu'il est loin d'être naïf le bougre ! Il aurait du faire carrière dans la police. En attendant, il a vite fait le rapprochement avec Delphine. Cette fois, plus question de tourner autour du pot. Il va falloir lui dire la vérité et rien que la vérité. Patrice est vraiment très mal à l'aise. Il connaît bien Laurent. Il est capable de prendre sa voiture est d'aller illico, achever l'autre débile sur son lit d'hôpital. Il va falloir user de diplomatie. Les minutes qui suivent, ne sont guère emplies d'euphorie.

Pendant que Patrice s'installe au salon, Laurent quitte son bain. Ses mouvements sont brusques. Tout ce qu'il saisit, tombe à terre. Il s'énerve aussitôt et jure de tous les noms d'oiseaux. Ça promet ! Patrice est un tantinet anxieux. Il ne redoute aucune confrontation physique avec son p'tit frère, mais il ne peut rester indifférent à la douleur qu'il va lui infliger avec son récit. Il hésite encore. Pourtant, l'idée que les inspecteurs se substituent à lui pour l'informer de la situation, lui glace le dos. Tôt ou tard, la vérité allait éclater, Delphine ne sachant pas mentir à son mari.

Tel un ours en cage, Patrice tourne en rond. Il faut y aller d’une manière chronologique. Tout d'abord, il sort un autre verre de whisky. Ça ne fait pas du bien, mais... Qui peut affirmer que ce soit aussi nuisible ? Les médecins ? La bonne blague. Faites ce que je vous dis, mais ne faites surtout pas comme moi ! C'est archi connu. Il ne peut pas imaginer la suite de la conversation, autrement qu'orageuse et parsemée de moments douloureux. D'un autre côté, il vaut mieux que l'abcès crève entre eux. Patrice imagine avec un certain effroi, le western qui se serait déroulé avec les poulets. Son beau-frère aurait vite fait de faire le ménage à sa manière. Difficile en effet de contenir les pulsions d’un mari humilié.

En arrivant au salon, enveloppé dans son peignoir, Laurent est livide. Quand il est blanc comme cela, mieux vaut ne pas le chatouiller là où ça le démange. Il remplit les deux verres de whisky, en offre un à son beau-frère et s'installe en face de lui sur un fauteuil. Après un court instant de silence, les yeux baissés, il fixe Patrice droit dans les yeux. Il expire bruyamment et entame les hostilités :

– Laurent : Bon… Tchin-tchin tout d’abord… Alors mon p’tit père… Si tu vidais ton sac maintenant…

Il exige que Patrice aille droit au but. Inutile de tourner autour du pot, encore moins noyer le poisson. En disant cela, il jette un regard furtif sur sa voiture, comme si elle l’appelait. Ce qui ne va pas arranger les choses pour Patrice, qui redoute un départ rapide vers l’hôpital de Laurent :

– Patrice : Tchin-tchin… Ne me regarde pas avec ces yeux là on dirait que tu vas me bouffer…

– Laurent : Mais non couillon… Je veux simplement toute la vérité… C’est pas compliqué !...

Le ton est tellement ferme et autoritaire, que Patrice assure ses arrières en faisant promettre à Laurent de ne rien tenter et de ne pas bouger. Il va l'écouter sagement, après lui avoir juré de conserver son calme et son sang froid. C'est en tout cas la condition pour qu'il se décide à vider son sac ; Laurent pourra faire ce qu'il voudra de lui, mais sans ses promesses, rien ne sera communiqué. Ce qui naturellement, ne fait qu'accroître les craintes du mari de sa sœur. Selon toutes vraisemblances, Patrice ne plaisante pas. Pour qu'il assure ses arrières, ce qui va être dit promet d'être cinglant !

Presque contraint et à contre cœur surtout, Laurent accède aux désirs de Patrice et jure de rester tranquille. Le récit pathétique peut alors commencer. À peine Patrice vient-il de relater le nouveau coma de sa sœur que déjà, Laurent sort de ses gonds. Usant du privilège d'une parole donnée, le calme s'instaure de nouveau. En vérité, Alain est à l'origine des menaces envers Delphine. Ce qui avait motivé le désir chez Patrice, d'aller éclater la tête de ce monstre :

– Patrice : Hélas, quand je suis arrivé chez lui, le travail était déjà fait… Jalousie, drogue, Alain avait voulu me faire porter le chapeau… Je n’ai rien fait pour écarter les soupçons qui ont pesé sur moi, après que ce bâtard eut porté plainte pour coups et blessures… Avec ce que les agents de police savaient au sujet des menaces qu'il avait proférées contre la pauvre Delphine, une condamnation pour coups et blessures était préférable à une autre implication dans la drogue pour moi... Car hélas tu le sais bien, j’avais déjà dans le passé, eu maille à partir avec la justice pour des histoires de blanche... Grâce au témoignage de l'infirmière, les policiers ont une idée plus précise sur l'orientation à donner à leur enquête... D’où sans doute cette convocation…

Prisonnier de sa parole, Laurent s'effondre. Il est tellement révulsé, qu'il brise le verre dans sa main. Patrice, habituellement très à l'aise en toute circonstance, ne brille pas. Il n'a vu qu'une seule fois son p'tit frère dans le même état ! À lui seul, il a éclaté la tête d'une dizaine de bonhommes. Pulvérisé à coups de poings trois ou quatre pare-brise. Brisé le crâne en deux sur un autre homme avec un coup de tête. Plus quelques petites babioles. Ce soir-là, ils étaient six pour le tenir et le calmer ! Aujourd'hui, il est tout seul. Laurent est si tendu, qu'il ne réalise même pas que le sang s'écoule de sa main droite. En plus, la vue du sang quintuple ses pulsions dévastatrices ! Bonjour l'angoisse ! ...

Les minutes qui suivent sont interminables et lugubres. Depuis heureusement, Patrice est devenu un adepte du karaté. Il n'hésitera pas si besoin est, de se servir de cette arme pour neutraliser Laurent le cas échéant. Mieux vaut prévenir que guérir. Debout, il saura prévenir le danger. Surmontant sa torpeur, Patrice essaie de faire diversion. Il veut à tout prix éviter que Laurent voit le sang couler de sa main. Pour l'instant il est perdu dans ses pensées de vengeance et il faut faire vite. Il sert un autre verre de whisky à Laurent, qu'il lui tend à un moment précis. Sitôt que Laurent, avec sa main droite blessée se gratte la tête, il lui place le verre plein devant les yeux. Immédiatement, par réflexe, de la main gauche, Laurent saisit le verre. Cette fraction de seconde, le sort de sa méditation.

Patrice embraye et passe la seconde. Il faut faire très vite, pour faire tomber la pression. S'il parvient à lui faire baisser la tension nerveuse, la plaie n'aura plus le même impact. Son sens de l'humour fait merveille :

– Patrice : Est-ce que tu souhaites des glaçons ou une paille dans ton whisky ?... À moins que tu ne préfères boire à la bouteille ?... Dans ce cas, un entonnoir serait judicieux !...

Des mots simples, qui perforent la carapace du silence de Laurent et lui permettent de retrouver son sourire. Le danger est écarté à présent. C'est gagné ! Laurent esquisse un sourire en haussant les épaules. Ouf ! Les verres se heurtent de nouveau. Lentement le visage de Laurent se décrispe. Il est moins cadavérique. Heureusement, car il découvre à présent la coupure sur son autre main. Il n'allait pas rester pendant deux heures à jouer les singes et se gratter le crâne.

Là encore, Patrice a les mots qu'il faut. Imaginant que son beau-frère est en train d'avoir ses règles, il lui demande s'il utilise des couches ou des tampax... Il raffole de ce genre d'infusion. Imitant l'homosexuel, il se dandine sur le canapé en terminant sa phrase, se trémoussant sur son derrière. Laurent éclate de rire. Cette fois, l'incendie est maîtrisé. Difficile à avaler, la pilule est passée malgré tout. Le plus dur est fait. L'orage nerveux ne va pas éclater et c'est tellement mieux pour tout le monde. Les deux compères récupèrent chacun de leur côté.

Après quoi, revenant sur terre, il faut palier aux urgences. Le sang commence à se répandre un peu partout sur les tapis, les fauteuils et les meubles. Laurent paraît totalement insensible. Raison de plus pour faire quelque chose. S'il reste encore dix minutes à se vider de son sang, il va tomber dans les pommes pour de bon. Il est temps de faire le nécessaire pour la plaie. Sur ce plan, à défaut de talent d'infirmier, Patrice ne manque pas non plus d'humour. En récupérant le sang dans un collant de Delphine, il propose de faire du boudin pour ce soir.

L'atmosphère est détendue. Se métamorphosant en secouriste, Patrice va chercher de quoi réparer le bobo. Plaisanterie mise à part, la plaie est très profonde. Un éclat de verre est incrusté dans le creux de la main, justifie un petit détour par l'hôpital. Laurent est conscient qu'effectivement, il faut une intervention médicale. Il ne peut plus bouger ses doigts et sa main commence à enfler. Sans parler d'une violente douleur qui se promène de la main à l'épaule. Après tout, puisqu'il tenait tant à aller faire un gros câlin à sa petite femme chérie, autant faire d'une pierre deux coups ! C'est peut-être pour cela, qu'il avait inconsciemment laissé sa voiture dehors ?

Immédiatement, sans savoir pourquoi, Laurent établit ce parallèle. Ce n'est pas qu'il soit galvanisé par Dieu, mais il ne peut s'empêcher d'établir un lien. Tout est donc prévu dans les moindres détails ? Delphine, plus aguerrie en matière de foi, le lui avait dit et répété très souvent. Ce soir, indiscutablement, sans en être autrement convaincu, il admet tout de même que bien des situations demeurent étranges. C'est sans doute ce que son épouse appelle les fameux « Messages » ? En attendant, depuis le drame, Laurent est sensiblement plus attentif à ce qui d'ordinaire, semblait lié au seul hasard. Sentir les choses, c'est bien, les comprendre c'est encore mieux et là, tout porte à croire qu'il est sur la bonne voie.

C'est peut-être aussi, de la part du Tout-Puissant, l'occasion de forcer le destin et attester de sa présence ? Avec beaucoup de douceur, mais aussi de professionnalisme de par sa formation, Patrice enveloppe la main de son p'tit frère. C'est vrai qu'elle n'est pas chouette du tout la paluche du p'tit frère ! Gonflée comme une baudruche et violette à présent. Il ne veut pas l'avouer et encore moins le laisser paraître, mais il se fait vraiment du souci. Il ne faut plus perdre de temps.

Au pavillon d'urgence, on ne peut que confirmer la gravité de la blessure. En dépit de son obstination, Laurent est obligé de se soumettre aux directives, imposées par la situation. L'interne de garde, ne mâche pas ses mots. L'opération est devenue indispensable, pour extraire un débris de verre planté au milieu de la main. La radio est formelle et laisse clairement apparaître le morceau de verre incrusté dans les chairs. Allons-y ! ... Puisque c'est nécessaire. L'intervention, doit durer un peu moins d'une heure. C'est suffisant à Patrice, pour aller mettre en place un plan de sauvegarde, d'une espèce en voie... De prolifération ! Il pense à Alain bien entendu. Il sait que Laurent est aussi futé que lui, si ce n'est pas davantage.

À la première occasion, sans que personne n'y voie que du feu, il ne va pas se priver d'aller rendre une « Amicale » visite à ce pourri de truand. De plus, il est totalement inutile au pavillon d'urgences. Sa présence étant jugée inopportune, ne peut que favoriser son plan. Il abandonne son beau-frère et fonce comme un astéroïde dans les étages. Un petit bisou à sa petite sœur avant tout, histoire de l'informer et le voilà fonçant comme un bolide à l'étage où se trouve Alain. Il n'a pas le temps d'entrer dans les détails, il explique sommairement aux infirmières la situation :

– Patrice : Écoutez-moi bien mesdemoiselles… Le mari de Delphine est là, en train de se faire charcuter la main… Mais… À mon avis, une fois les soins terminés, j’en connais un qui risque de passer un mauvais quart d’heure !...

– Infirmière : Vous voulez parler de monsieur Alain ?... Est-ce qu’il faut prévenir la sécurité ?...

– Patrice : Inutile… J’ai amené avec moi un commando de marine… Je plaisante… Faites gaffe quand même !... Je remonte voir ma frangine…

La présence de Laurent représente bel et bien un réel danger de mort pour Alain. Le temps presse. Dans moins d'une heure tout au plus, il ne pourra pas résister à la tentation. Pour se montrer plus convaincant, Patrice précise que par rapport à lui, son beau-frère est dix fois plus méchant et qu'il a juré la mort de ce paumé d'Alain. Toucher à son épouse, c'est le pire déshonneur que l'on puisse lui infliger. Les jeunes femmes ne savent pas si c’est du lard ou du cochon comme le dit l’adage. En voyant partir Patrice, du mieux qu’elles peuvent elles tentent d’organiser un plan de sauvegarde. Seulement voilà, avec un effectif réduit ça ne va pas être simple. À elles de faire ce qu'il convient, c’est une évidence. Oui mais comment ? L’une des aides-soignantes suggère une idée pas si bête que cela :

– Aide soignante : Et si tout bêtement, on changeait le patient de chambre ?... Ben oui… Laurent connaît celle dans laquelle se trouve Alain, non ?... On le descend d’un étage et le tour est joué ?...

– Infirmière : C’est pas bête ça !... Je crois qu’il y a une chambre de libre en cardiologie… Je vais me renseigner… En attendant, rassembler deux ou trois infirmiers…

Le couloir de l’étage s’anime. Ce n’est pas la panique, mais cela lui ressemble. Patrice comme convenu, est retourné auprès de sa petite sœur, pour attendre le monstre dont il vient de faire état auprès des infirmières. Car même avec une main bandée, Laurent est capable de transformer Alain en pâté et de le glisser ensuite entre le mur et les tapisseries, sans même les décoller. L'infirmière d'ailleurs, a pris les avertissements de Patrice très au sérieux. Non seulement elle a fermé la chambre à clef, en attendant qu’Alain soit transféré, mais elle a appelé du personnel masculin en renfort.

Patrice étant connu et même reconnu pour sa violence, la fille s'est imaginé se qui pourrait se passer avec un homme encore plus violent que lui ! Dommage que ce soit si tard, car les autres malades risquent de regretter demain de ne pas avoir assisté au second épisode. Dans cette série pour la moins animée voire très agitée de « Règlement de compte à la 102 », ils s'en voudront de ne pas avoir enregistré le deuxième acte. C'est rare, mais de temps en temps, même l'hôpital peut avoir de bons côtés. Les infirmières seront là pour le commenter n'est-ce pas ?

Pour finir, tout s'est très bien passé. Certes, l'étage de sa Seigneurie Alain, porte quelques traces du passage de Laurent. Car Patrice avait vu juste. Prétextant une envie d'uriner, il était descendu pour saluer Alain à sa manière. Le transfert du malade n’ayant pas pu se faire, suite à une urgence. Bilan ? Bof ! ... Est-ce vraiment nécessaire ? Parfait ! Alors... Ne parlons pas de quelques chariots placés sur orbite. Ni de quelques menus objets transformés en purée. Attardons-nous sur l'état de santé des vaillants « Gardes du corps » ! Le moins abîmé, s'en tire avec un nez cassé. Les autres, pêle-mêle et dans le désordre, ne reprendront pas d'aussi tôt, leur volontariat. Côtes brisées... Mâchoires fracturées... Dents répandues sur le sol... Il fallait bien que jeunesse se passe ! ... Car hélas, Laurent est encore plus dangereux avec ses pieds qu'avec ses poings !

Que serait-il advenu de cette cohorte d’hommes musclés et prêts à tout, si, à l’instar de son beau frère, Laurent avait pratiqué le karaté ? Mieux vaut ne pas y penser. En attendant, les deux comparses, de retour au domicile de Laurent, s’éclatent en revivant la scène. Patrice est un peu déçu. Sa visite à lui, est bien inférieure à celle du p’tit frère. Il promet de faire aussi bien la prochaine fois… et même mieux encore !

***

Mercredi 15, à 14 heures, au commissariat.

Respectant les désirs de Laurent, Patrice est prié de quitter la pièce. Il y a des informations qui ne doivent pas, pour l'instant, lui être communiquées. Ce n'est pas de gaieté de cœur, mais il le comprend très bien. Le secret de l'instruction, est un mobile suffisant à ses yeux. Il pourra revenir dans deux heures, comme lui indiquent les inspecteurs. Pour Laurent l'heure de la délivrance approche. Rapidement informé, sur l'objet de sa convocation, il jure devant Dieu (tient... tient...), d'aider la justice. Il est, la loi l'exige, informé de ses droits. Il est considéré comme un coupable, après l’agression sur Alain.

Il refuse cependant  d'être soutenu par un avocat, surtout commis d'office. Dans un premier temps, il conforte les dépositions de Patrice et Niaou. Non seulement, il n'était pas au courant du coma de son épouse, mais encore moins, des agissements d'Alain. Ce qui exclut d'entrée, d'éventuelles représailles. Au fur et à mesure que la déposition se poursuit, le schéma des policiers se confirme. Il ne sait pas grand chose, c'est certain. Cependant le peu qu'il transmet, corrobore pleinement le doute de l'attitude de Gégé, mais surtout, de ce cher Alain. Très friand sans doute des dernières nouveautés en matière d'accessoires, il est certainement davantage impliqué dans la drogue.

Gégé, Alain... Alain, Gégé... L'étau se resserre autour d'eux. Les descriptions physiques de quelques personnages, bien connus de la police, confortent les suspicions. Formellement reconnus par Laurent, grâce aux photos des fichiers, les inspecteurs demandent immédiatement le feu vert au juge d'instruction, pour les mandats d'amener et les perquisitions. L'entretien se poursuit. Laurent est de plus en plus affaibli. Une petite pause est nécessaire. Ensuite, il se met à table. Défiant le milieu, il raconte tout, dans les moindres détails. Le piège de l'assurance... Les dettes... La générosité de Gégé qui en fait, allait contraindre Laurent à se prostituer !...

Le réquisitoire est bouleversant. Obnubilé par sa douleur, Laurent raconte en détail ce qui s'est passé à la villa. Ce qui ne manque pas d'intéresser au plus haut point les enquêteurs, écœurés et révoltés d'entendre les détails immondes dont sont capables ces détraqués sexuels. Juge... Banquier... Notaire... Journaliste... Le parterre de clients, adeptes de ces soirées ignobles, est révélateur du malaise profond qui ébranle la société tout entière. Enfin, les policiers peuvent coincer ce cher Gégé !

Là, les inspecteurs croient rêver ! Ils sont écœurés, c'est évident. Pour rien au monde, compte tenu de la situation de Laurent et de ses intentions véritables, ils ne retiendront la moindre charge suite à l’agression sur Alain. L'enquête atteint des proportions impensables. Ils donnent leurs paroles, que Patrice ne sera jamais informé de quoi que ce soit. Par contre, ils veulent en savoir davantage sur la suite... Il a bien dit qu'il y avait eu un meurtre et... un suicide ? Calmement, les policiers reprennent leur interrogatoire. Détail après détail, réponse après réponse, le scénario est reconstitué. Sonné, Laurent répond aux autres questions. Plus il progresse dans son récit, plus il éprouve une légitime envie de vomir. Le fait que tout a été enregistré par vidéo, pourra enfin permettre aux représentants de l'ordre d'épurer ce milieu abject. Ponctuant cette série rocambolesque, il apporte les ultimes précisions aux policiers concernant le lieu où ont été ensevelis les cadavres. Tout est décrit avec une précision diabolique.

Les policiers, pourtant habitués à en voir de toutes les couleurs, manifestent leur dégoût total. Les soirées, les bagarres, les meurtres, ne sont que des broutilles pour eux. La routine en quelque sorte ! Par contre, c'est la première fois qu'ils entendent parler de ces « Enterrements » à l'acide. Comme quoi, sur l'échelle de la perversion, ils n'ont pas encore atteint le plus haut barreau ! Ils rendent hommage à Laurent qui, surmontant ses peurs, se libère totalement. Rien ne manque dans sa narration. Le moindre détail est révélé.

Laurent a bien du mal à regarder ses interlocuteurs en face. S'il veut s'en sortir, il se doit de ne rien cacher aux policiers. Le plus dur est avoué, en ce qui le concerne naturellement. Visiblement, les policiers n'ont rien entendu à ce sujet. Par contre, ils sont très curieux de savoir ce qui s'est passé ensuite. Puisqu'il était là, avec ses amies, il a tout vu ? Alors mieux vaut tout déballer. Il souffle un peu, prend un grand verre d'eau et allume une cigarette. Il a peur, c'est évident, d'être accusé de complicité de meurtre.

L'inspecteur le comprend très vite et le rassure à ce sujet. Si Laurent permet à la justice de progresser sans faille dans cette affaire, il sera blanchi de tout. Il n'a pas le choix. Il se ressaisit, et narre avec beaucoup de difficultés la suite et fin de cette soirée meurtrière. La déposition n'en finit pas de s'allonger et de garnir des dizaines de pages. Ce qui surprend, pour ne pas dire écœure les enquêteurs, c'est le sang froid et la lucidité dont Gégé a su faire preuve. Laurent termine son exposé.

Il s'effondre en larmes. La honte, le dégoût, s'emparent de lui. Les inspecteurs comprennent mieux pourquoi, il ne tenait pas à ce que son beau-frère assiste à l'interrogatoire ! Le pauvre. Ne pouvant plus contenir son chagrin, il le laisse aller. Pourtant habitués à ce genre de scène, les enquêteurs sont bouleversés. Ils sont des êtres humains à part entière, en dépit de leur carapace. Ils sont aussi mariés, pour la plupart. Jusqu'où pourraient-ils aller pour sauver leur amour ? Loin de blâmer Laurent, ils l'admirent. Avoir le courage de s'exposer à des situations semblables, par amour, c'est divin.

En quelques minutes, il devient un héros aux yeux de tous les flics. Comme convenu, respectant leur parole donnée, les inspecteurs détruisent tous les documents compromettant vis-à-vis de Laurent. Par contre, il en est un qui ne recueille pas les mêmes sentiments ! Encore moins les mêmes faveurs. Cette fois, le Gégé va tomber. Grâce au témoignage de Laurent, le roi de la pègre va se retrouver avec les épaules à terre. Quant à ce cher Alain, lui aussi va mieux connaître les préceptes de la justice.

En écoutant les policiers dresser leur plan d'intervention, Laurent ne peut s'empêcher de repenser à Gégé. Il ne sait pas pourquoi, mais il n'arrive pas à occulter de son esprit cette vision pathétique, de son patron en train de verser des larmes. Lundi en effet, il n'était guère disposé à lui adresser la parole. Le fait de savoir qu'il va être arrêté, contraint Laurent à ce retour en arrière. C'est vrai, Gégé avait pleuré en lui demandant de se reposer le temps qu'il voudrait. Est-il aussi sauvage qu'il veut bien en donner l'apparence ?

Laurent regrette. Il est trop tard cependant pour faire marche arrière. Même s'il revenait sur sa déposition, il ne pourrait pas arrêter le mécanisme de l'appareil judiciaire qu'il vient d'ébranler. Le compte à rebours est engagé. Très vite, au téléphone, l'inspecteur principal avise le parquet. Les explications sont succinctes et concises. Il va droit au but, en citant les références indispensables de la déposition qu'il vient de prendre auprès de Laurent. Il obtient tous les appuis nécessaires. L'opération d'épuration commence.

Dans moins d'une heure, il sera en possession de tous les mandats indispensables. Quelques courtes minutes de répit, avant de passer aux choses sérieuses. Minutes au cours desquelles, même l'inspecteur avoue son respect pour Gégé. Dommage qu'il se soit trouvé du mauvais côté de la barrière. Ces quelques paroles, simples et franches, sécurisent Laurent. Elles mettent en évidence ce qu'il éprouve depuis son arrivée à l'égard de cet inspecteur. À savoir, un aspect humain prédominant. Main de fer dans gant de velours en quelque sorte. Le côté sadique et vicieux de l'opération est banni. La loi doit être appliquée, certes, mais la façon dont elle va l'être, sécurise et réconforte. Même un condamné à mort a droit aux égards de la justice. Quand Laurent compare l'intervention de certains petits flicards de quartier, avec celle qui est élaborée en ce moment, il apprécie d'autant plus les valeurs morales de cet inspecteur. Le plan d'intervention est peaufiné. Au téléphone, les directives sont transmises à tous les services, qui vont être engagés dans cette gigantesque chasse à l'homme.

La fourmilière s'anime. Reprenant son souffle, Laurent est réellement subjugué. Il est un peu le témoin privilégié de l'élaboration du dispositif. Ce qui le fait sourire et l'écœure en même temps, ce sont les multiples coups de téléphone qui doivent être échangés d'un service à l'autre. Sans parler des hautes instances. Pourvu qu'il n'y ait pas de ripoux qui interceptent tout ça ! Le mécanisme mis en place est impressionnant, mais ne pèserait pas lourd en cas de fuites. Grâce aux témoignages de Laurent, son beau-frère et Niaou, les policiers possèdent une grosse avance sur la mafia. C'est pour cette raison qu'ils mettent le paquet comme ils disent dans leur jargon.

Plus de cinquante hommes, vont participer à l'opération baptisée amicalement par les policiers « Delphine ». Sans parler de tous ceux qui, de près ou de loin, vont y être associés. Dire qu'un seul coup de fil, bien donné, peut tout faire capoter. Laurent comprend mieux que les gendarmes à certains moments, puissent éprouver quelques lassitudes. Rapide tour d'horizon des différents lieux d'interpellations. À la seconde près, tout doit se dérouler de manière synchronisée. Les bavures, toujours possible en ce genre de circonstances, sont toutes envisagées. Les fuites aussi, si l'on en croit la manière un peu brutale dont certains hommes en tenue sont virés du bureau. Grâce aux numéros de téléphones, inscrits sur la facture initiale d'Alain, plusieurs gros bonnets de la mafia vont se trouver confondus. Députés, hommes d'affaires... Personne ne sera épargné. Raison de plus pour que l'inspecteur exige des garanties : mise sur écoute de tous les numéros de téléphone sans exception... Il sait trop ce qu'il adviendrait en cas d'échec... Tout autant du reste, en cas de réussite. Ce qui risque à bien des égards d'être pire encore pour lui et son équipe :

– Inspecteur : Rien ne doit être négligé les enfants… Écoutes en place du plus petit au plus gros gibier… Peu importe ce qu’il adviendra quand tout ce beau monde sera derrière les barreaux…

La fin de sa phrase est révélatrice aux yeux de Laurent. Sûr de lui, l'inspecteur affiche néanmoins un scepticisme évident. Il le sait, par expérience, plus la police essaie de frapper haut, plus elle prend des retours de bâtons dans les gencives. Aujourd'hui pourtant, l'enfant se présente bien. Pour une fois, l'équipe de la P.J. va pouvoir démontrer l'efficacité de son acharnement. Conjointement, les brigades des mœurs et des stupéfiants apporteront leur concours. Il y en a pour tous les goûts dans cette affaire. Ce qui motive encore plus l'inspecteur principal, à ne rien négliger à aucun niveau.

Patrice est de retour, bien avant l'horaire prévu. Il est un peu moins de quinze heures trente. Quand il entre dans le bureau des inspecteurs, il reste interloqué. C'est le branle-bas de combat. Gilets pare-balles... Fusils d'assaut... Armes de poing... Tout est préparé avec minutie. En regardant Laurent, il s'imagine bien que ce n'est pas pour ses beaux yeux que les flics se préparent comme ça. Il n'est pas dupe. Laurent a du apporter des informations capitales. De quelle nature ? Il sait bien qu'il n'obtiendra aucune réponse.

Il est tellement bouleversé de voir son p'tit frère dans cet état, qu'il s'approche de lui, silencieux. Les deux hommes échangent un regard pathétique. D'un geste machinal, Patrice s'agenouille devant Laurent. Très paternel, il lui prend les mains. Laurent meurt d'envie de laisser exploser la vérité qui lui brûle dans les entrailles. Hélas, il n'a pas le courage. Tout tourne autour de lui. Les images de nouveau se bousculent, dans un indescriptible désordre. Sa respiration devient saccadée. Il avale péniblement sa salive par intermittence. Il est au bord de l'effondrement. Patrice l'encourage à vider le trop plein de cette douleur, qui lui ronge le corps tout entier. Il lui serre la tête contre sa poitrine.

– Patrice : Vas-y p’tit frère… Laisse-toi aller… Je vois bien que tu es au bord de l’effondrement… Quoi qu’il arrive, tu sais que je serai toujours là… Je ne sais pas quel épisode va être tourné aujourd’hui dans cette putain de saga… J’imagine que les truands vont prendre du plomb dans l’aile ?... Allez mon grand… Ne joue pas les durs… Tu sais, pleurer fait partie de la vie… Même pour un homme…

Laurent n'en peut plus, il n'a que trop résisté. Plusieurs fois durant sa déposition, il a manifesté des alertes au chagrin. Cette fois, se sentant en sécurité, il s'abandonne totalement sans la moindre retenue. Serrant Patrice très fort contre lui, il laisse aller son chagrin. Les sanglots, d'abord étouffés, se transforment en violents cris du cœur. Tout ressort et surgit du fin fond de son corps et de son esprit. En même temps que le film de sa vie défile dans sa tête. Le mariage, l’accident, l’hôpital… Mieux que sur un écran géant, dans son cœur les images s’entrechoquent. Les mots ne parviennent pas à sortir de sa bouche. Les larmes forment un véritable torrent d’amertume et de désolation. Les deux hommes, unis dans cette affliction, sont en train de faire le vide autour d’eux. Patrice à son tour, ne peut pas retenir un flot de larmes scintillantes.

À quelques pas, presque indifférents, les différentes équipes de policiers préparent en silence avec une très grande minutie, l'opération « Delphine ». Presque, car nul ne peut rester insensible. L'inspecteur principal le premier, essuie discrètement une ou deux larmes en voyant l'effondrement de Laurent. Ses coéquipiers sont tout aussi choqués et peinés. Ils savent maintenant, pourquoi, il a besoin de se délivrer autant. Raison de plus pour envisager de le faire payer cher à toutes ces ordures qui vont passer à tabac. Un tel spectacle, aux yeux de policiers loyaux, est encore plus douloureux que le pire des attentats. La physionomie du principal, en dit long sur sa détermination. Les équipes se mettent en place.

D'autres inspecteurs sont arrivés. Les mœurs, la criminelle, la P.J., les principaux services de police sont représentés. Chacun est conscient que cette fois, le coup de filet va être d'une importance jamais atteinte. Pourvu qu'il n'y ait pas de fuite ! Avec tous les Ripoux qui sont infiltrés dans chaque service, le pire est à craindre. Seuls, les officiers directement concernés, connaissent exactement l'objectif à atteindre. Le quadrillage de chaque secteur d'intervention est effectué. Ne disposant pas d'un effectif extraordinaire, il va falloir que l'inspecteur principal compose au plus juste chaque véhicule :

– Inspecteur : Briefing dans mon bureau pour les chefs de section… Pour tout le monde, réglage des montres… Au top il sera quinze heures trente… Top… Suivez-moi messieurs…

Dès cet instant, chaque seconde qui passe résonne dans les esprits de tous. L’atmosphère s’alourdit ostensiblement. Très vite, le bureau se métamorphose en fumoir monstrueux. Laurent recouvre peu à peu ses esprits. Aidé par Patrice, il préfère s’asseoir. La fumée ambiante accentue d’autant la rougeur de ses yeux. L’une des inspectrices, qui n’a rien perdu de la scène, veut apporter une petite touche de gentillesse. Elle apporte un grand verre d’eau fraîche à Laurent :

– Inspectrice : Tenez Laurent… Buvez ce verre d’eau cela va vous faire du bien…

– Laurent : Merci mademoiselle…

– Patrice : Pour moi ce sera avec deux doigts de pastis… Si la maison peut fournir bien entendu !...

Du mieux qu’il peut, Patrice essaie d’apporter une petite touche d’humour, afin de dédramatiser le climat ambiant.  À en juger la physionomie de Laurent et de l’inspectrice, il a en partie réussi. Pendant ce temps, dans le bureau de l’inspecteur principal, le plan d’intervention est élaboré avec la plus grande méticulosité. Pour que l’opération soit un succès total, il est primordial de jouer sur l’effet de surprise. En tenant compte des moyens dont il dispose, cela relève de la contorsion :

– Inspecteur : Dans le meilleur des cas, certaines voitures seront composées de trois hommes... La grosse majorité des autres n'en aura que deux... Aucun gyrophare, pas de sirène… Tout doit se dérouler dans le plus grand silence… Une approche silencieuse et à quinze heures quarante cinq, on tape…

– Inspecteur des mœurs : Patron… On disposera de combien d’hommes en tout ?...

– Inspecteur : Sans compter les renforts héliportés… Cela devrait faire une centaine… Il y a une bonne dizaine de cibles en tout… Messieurs… « H » moins cinq minutes…

Cette fois, l'heure est venue d'affronter le destin. Patrice et Laurent, prennent congé des inspecteurs. Du repos sera nécessaire à tous les deux. Compte tenu de l'opération, Laurent n'a aucun souci à se faire. Demain, il pourra dormir tranquille. C'est en tout cas ce qu'il est en train de dire à Patrice. Plus pour s'en persuader lui-même que par conviction profonde du reste. En voyant les véhicules banalisés quitter le commissariat, les deux compères croisent les doigts :

– Patrice : T’en as d’la veine p’tit frère… Ton boss va être mis en cabane, tu pourras faire un gros dodo demain !...

– Laurent : Tu crois ça toi !... Figure-toi que j’ai un contrat et celui-ci précise qu’en cas d’absence de Gégé, c’est moi qui prend les commandes !...

***

Sortant une à une du P.C., pour leurs différents lieux d'affectations, toutes les équipes engagées se rendent vers ce que tout le monde appelle, la « Mission impossible » ! Pas question de laisser place à la moindre bavure. Chronologiquement, du plus haut au plus bas de l'échelle, tous les protagonistes seront arrêtés. Gégé bien entendu, mais aussi les plus gros clients, les dealers, les prostituées et les tenanciers des lieux glauques. Le synchronisme doit être parfait. Une minute de retard, peut tout compromettre. Ultime recommandation capitale du patron, que chaque responsable de voiture observe à la lettre : le silence radio ! La pègre à ce niveau est bien mieux équipée que la police. Tout le monde dispose d'un natel, et les communications s'effectueront à partir de ces téléphones. La radio ne sera utilisée qu'en dernier ressort, pour un plan d'urgence extrême.

De cette discipline, déprendra en grande partie le succès de l'opération. La circulation, intense à cette heure de la journée, en dépit des prévisions les plus larges, peut à chaque instant compromettre l'assaut final. C'est pour cette raison qu'une fois l'objectif atteint, chaque responsable attendra le feu vert pour foncer. Pas question d'autoriser la moindre action isolée. Dans le plus grand anonymat, presque dans l'ombre, les voitures banalisées se faufilent à travers le flot de circulation. Tout se déroule assez bien. Les unes après les autres, les équipes se mettent en place. Faux couples d'amoureux, agents des télécoms, plombiers...

Sous les aspects les plus hétéroclites, les policiers quadrillent tous les secteurs clefs. Toutes les issues de sorties de chaque bâtiment sont ainsi contrôlées. Jusqu'aux égouts qui eux aussi, sont soumis à une vigilance toute particulière. La toile d'araignée est tissée. Rien n'a été négligé. Il est seize heures quinze. Au commissariat central, le commissaire divisionnaire annonce enfin à la radio, que l'opération Delphine est engagée. Sur tous les visages, la tension est omniprésente. La moindre erreur sera fatale. Sans parler du hasard, ni des redoutés impondérables, avec lesquels malheureusement, il faut compter.

Surgissant de l'ombre, les hommes engagés dans cette mission bondissent sur leur proie respective. Au même instant, tous les quartiers chauds sont bouclés. Les portes volent en éclat... Des protestations sporadiques émaillent de leurs magnificences, certaines percées policières. Notables, politiques, hommes d'affaires, toutes les cibles identifiées tombent dans les mailles de ce gigantesque coup de filet. Quelques heurts ça-et-là, sans gravité fort heureusement, viennent ternir la réussite. Pas la moindre bavure. Aucun coup de feu n’est tiré. Chaque truand naturellement, y va de son éternel couplet : « J'exige la présence de mon avocat »... Il en faut plus pour impressionner les agents de police. Cause toujours mon bel oiseau... Nous allons t'offrir une belle cage !

L'inspecteur principal, s'est chargé personnellement de Gégé. Ici, plus que nulle part ailleurs, le dispositif est très impressionnant. Il est à la hauteur de l'individu. Son magasin, est un véritable labyrinthe. Tel un morceau de gruyère, il est truffé d'entrées dans tous les azimuts. Sans parler des issues par les sous-sols ! D'où cet incroyable dispositif de quadrillage. Tout le quartier vient d'être bouclé. Armes au poing, une bonne dizaine d'inspecteurs, renforcés par autant d'agents en uniforme, bondissent de partout. Grâce aux détails on ne peut plus précis du plan de situation, fourni par Laurent, pas le moindre interstice n'est laissé sans surveillance. À moins de s'enfoncer dans un trou de souris, la bête est prise au piège.

Contre toute attente, Gégé n'oppose aucune résistance. Laurent n'est pas là, mais il sait bien qu'il est à l'origine de cette descente en règle. Néanmoins, il rassure l'inspecteur :

– Gégé : Je suis conscient que j’arrive à la retraite... Je ne suis pas dupe et je sais très bien que Laurent est à l'origine de cette arrestation… Mais je vous rassure Inspecteur… Je vous jure que mon protégé ne risque rien…

– Inspecteur : Désolé Gégé… Je ne vois vraiment pas de qui tu parles… Qui c’est ce... « Laurent » ?... Si on en est là aujourd’hui c’est grâce à un certain… « Alain »… Ce monsieur s’est montré très « Coopératif »… Pour ne pas tomber pour trafic de drogue il s’est gentiment mis à table… Et voilà le travail mon cher Gégé…

Jouant la carte de la prudence, pour mieux protéger Laurent contre toutes représailles, l'inspecteur marque un point. Gégé n'est pas dupe. Il sourit tendrement. Le policier est un vieux briscard, il le connaît très bien pour l'avoir pratiqué très souvent durant ces dix dernières années. C'est égal. Inutile de perdre du temps avec les droits. Depuis le temps, il les a appris par cœur. On lui laisse le temps de rédiger une lettre, à l'attention de son vendeur. Jusqu'à plus amples renseignements c'est lui qui ouvrira la boutique. Si elle n'est pas mise sous scellées bien entendu... Ce qui étonnerait un tantinet l'inspecteur ! Car cette caverne d'Ali Baba, sera inspectée de fond en comble par la justice.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’écriture de Gégé est régulière et démunie de tremblements. L’inspecteur fait en sorte de ne pas se trahir en voyant que la missive est bel et bien adressée à Laurent. Pour être certain de ne pas être doublé, le patron de la PJ a prévu de laisser sur place un dispositif de sécurité. Quatre hommes et deux chiens policiers, resteront jour et nuit sur place le temps de l’enquête.

Pour l'instant, il est grand temps de prendre la direction de la villa. C'est à ce moment précis que Gégé conforte son impression première. Qui en dehors de Laurent pouvait influencer les policiers pour aller y perquisitionner ? Ce pourri d’Alain ? Vaste fumisterie ! Il n'était pas au courant. Un des invités ? Lequel se hasarderait à prendre de tels risques avec toutes les garanties dont Gégé dispose ? :

– Gégé : Alain… Et pourquoi pas le pape inspecteur !... Je n’ai qu’une parole et je vous jure que Laurent ne risque rien… Il est le seul à tout connaître… Et… Le seul surtout, à avoir assez de couilles pour tout déballer… C’est ce que j’aime chez lui…

Le truand et le flic, échangent en cet instant un regard qui en dit long. Un regard plein de respect. Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu. La partie de cache-cache se termine, dans la plus grande dignité. Au fond, Gégé n'est qu'un maillon sur cette chaîne infernale. Après lui il y en aura un autre... Ainsi de suite. Dans cette spirale de corruption, les plus forts ne sont pas hélas, du côté de la justice. Ce mot, dans le cœur de quelques-uns des trop rares policiers intègres, résonne avec de plus en plus de connotation impure.

L'équité est, elle aussi, à l'image du spectre des valeurs en voie de disparition. D'accord, le coup porté aujourd'hui va calmer la mafia pendant un certain temps. Cependant c'est reculer pour mieux sauter. Gégé le sait, l'inspecteur également. Tout le monde n'est pas neutralisé, c'est bien là, que le problème se pose. Aussi spectaculaire qu'elle soit, cette opération ne s'attaque de toute façon pas, aux plus gros bonnets. Le cartel est tellement puissant et organisé, qu'il interdit à quiconque d'intervenir dans les plus hautes sphères. C'est pour cela que l'inspecteur, avant de partir tout à l'heure, avait émis des doutes en cas de réussite de l'opération. Grâce aux relations on ne peut plus haut placées, il s'en tirera avec le minimum. Ce que les poulets ignorent, en prenant la direction de la villa, c'est que Gégé va vraiment, leur prouver sa bonne foi.

***

En quelques secondes, la villa maudite est envahie. En tout, une cinquantaine de personnes sont présentes. L'inspecteur ne brille pas. Et si, d'aventure, Laurent s'était payé de sa tête ? Il imagine les répercussions et les représailles de ses supérieurs ! En présence du juge d'instruction, du procureur de la république et de diverses personnalités, il est ordonné aux employés des pompes funèbres de procéder au déterrement des cadavres. La tension est à son apogée. Pourvu que Laurent ait dit la vérité ! Très vite heureusement, les doutes de l'inspecteur s'estompent, en même temps que le premier corps est sorti de sa fosse provisoire. Moment d'écœurement extrême pour tous ces hommes, blasés de voir la vie humaine ainsi bafouée.

Entre les mains des mafieux elle n'a pas d'autre valeur que ce qu'elle est en mesure d'apporter, pour conforter la puissance des grands maîtres qui eux, seront toujours intouchables. Pour les policiers, l'arrivée des avocats de Gégé, prouve à quel point, ils sont organisés dans le milieu. Comment ont-ils pu apprendre et surtout, deviner ? Fuite ? C'est plus que probable. Dans ce cas, elle provient de collaborateurs très proches. Vu le nombre restreint d'agents informés sur le contenu réel de la descente organisée, il ne peut s'agir que d'un officier. Seulement lequel ?

À moins bien sûr, que la mafia ne dispose de moyens de communication ultra sophistiqués ? Jamais, l'inspecteur principal ne sera sans doute, en mesure de le savoir. Ils sont là, furieux... Il va falloir faire avec ! Cette fois pourtant, le spectacle auquel ils assistent, diminue ostensiblement leur verve et leur ironie. Si la jeune femme est inconnue des policiers, l'homme par contre, figure au rang des personnalités particulièrement surveillées. Les visages ne sont pas beaux à voir. Pour ce qu'il en reste naturellement. L'inspecteur principal, accentue son avantage à l'encontre des avocats, en ironisant sur un éventuel cadeau de Noël pour leur client :

– Inspecteur : On dirait bien que c’est Noël avant l’heure pour votre client… N’est-ce pas chers maîtres ?...

– Avocat : Je vous en prie inspecteur… Ne soyez pas aussi sûr de vous… La partie ne fait que commencer…

Habitués à rétorquer et de quelle façon, les deux avocats sont bien silencieux. Inutile de tourner autour du pot, leur client est dans de sales draps. La présence de quelques journalistes, qui sont friands de cette exclusivité, confère aux minutes qui s'écoulent un caractère encore plus morbide. Le scandale pour éclater, a malheureusement besoin d'images choc ! La seule possibilité pour Gégé est de se montrer bavard. Plus il apportera d'éléments susceptibles de confondre les hauts dignitaires interpellés, plus il a des chances d'amoindrir sa peine. Le juge d'instruction lui en donne sa parole :

– Juge d’instruction : Je ne vais pas vous promettre la lune mais plus vous vous montrerez coopératif, moins les charges contre vous seront lourdes… Nous savons que vous n’êtes pas le meurtrier… Des noms cher monsieur… C’est tout ce que nous attendons de vous…

– Gégé : Je suis peut-être pourri… Corrompu et vicieux… Mais je ne suis pas une balance monsieur le juge… À vous de trouver l’assassin… Pour le reste, ce sera sans moi !...

Pour lui, il le sait et l'a signalé aux policiers avant de venir ici, sa route s'arrête ici. Il vient d'atteindre la fin de son parcours sur cette terre. Il doit, ne serait-ce que pour être en paix avec son âme, collaborer au maximum. Il ne veut pas déballer tout ce qu'il sait devant tout le monde. Discrètement, il demande au principal de l'accompagner seul, à l'intérieur de sa villa. Les deux hommes s'installent dans la salle des tortures. L'odeur de sang, non encore disparue, ajoutée aux cris des victimes qui jaillissent dans le cœur de l'inspecteur, transforment cette horrible pièce en lieu de cauchemars.

Un petit verre d'alcool est le bien venu ! Après quelques secondes de silence, Gégé s'installe dans un des immenses canapés et commence son réquisitoire :

– Gégé : Je ne suis pas une balance c’est vrai… Mais… J’en ai vraiment marre inspecteur… Je n’ai pas voulu parler devant tout le monde mais à vous je vous dois la vérité… TOUTE la vérité…

– Inspecteur : Si vous le souhaitez, je peux demander à vos avocats de vous assister ?...

– Gégé : Ces connards ?... Non merci… Ils m’interdiraient de prononcer le moindre mot… D’autant qu’à leur niveau il y a pas mal de trucs à dire !... Non, non inspecteur… C’est entre vous et moi… Vous pouvez m’enregistrer si vous le voulez…

Les aveux sont donc enregistrés à sa demande. Ils sont tous plus horribles et effrayants les uns que les autres. Personne n'est épargné. Du beau monde en vérité. Dieu merci toutes les sommités qui viennent d'être arrêtées, sont citées par Gégé. Il y en a encore bien d'autres et des plus hauts placés encore ! Plus le coupable avance dans son récit, plus l'inspecteur est terrifié. Dans les moindres détails, les scènes qui sont narrées lui procurent des frissons d'horreur sur tout le corps. Gégé veut aller plus loin encore. Sa déposition, même enregistrée, ne sera pas suffisante. Avant de poser son dernier pion sur cet échiquier de la mort, il tient à préciser qu'il n'est pas dupe. Il s'est attaché à Laurent, qui sera son unique héritier :

– Gégé : Laurent sera mon légataire exclusif… Il est ma seule famille et tous mes biens lui reviendront… Mon testament a été rédigé dans ce sens et personne ne pourra le désavouer…

Après quoi, il offre au principal en guise de cadeau royal, des preuves en béton armé. Dans son coffre, il trouvera toutes les cassettes enregistrées contenant le déroulement de chaque soirée. Il prévient l'inspecteur ; les images sont pour les moins horribles. En échange de cette livraison bénie, il exige des garanties concernant l'innocence de Laurent. Surtout, l'accès à son désir d'en finir avec la vie, ici même. Tout en terminant son récit, il rédige une lettre, qui complète son testament en faveur de Laurent. Écrite devant un officier de police judiciaire, elle fera office de preuve irréfutable :

– Gégé : Voilà inspecteur… Vous savez tout désormais… Je peux en finir avec la vie maintenant… Mon petit protégé aura la vie belle c’est tout ce qui m’importe… Pendant que vous allez tout inspecter, je vais écrire encore quelques lettres… Je vous donne le feu vert inspecteur… Tout est à vous...

– Inspecteur : Pensez-vous que le suicide soit la meilleure fin pour vous ?... Avec tout ce que nous aurons grâce à vous, je vous donne ma parole que vous serez comme un coq en pâte à la prison…

– Gégé : Merci inspecteur… Mais voyez-vous, pour un gars comme moi, à mon âge qui plus est… La mort est la seule et unique délivrance…

Les deux hommes éprouvent un profond respect pour l'autre. Si pour Gégé le parcours se termine aujourd'hui, pour le policier en revanche, la partie est loin d'être gagnée. Car ils le savent l'un et l'autre, très vite, la mafia saura se réorganiser et structurer de nouveau ses implantations de flics malhonnêtes. La gangrène a atteint les couches profondes de l'humanité et seul Dieu est en mesure d'enrayer ce mécanisme diabolique. En attendant qu'enfin, la colère Du Tout-Puissant ramène les êtres humains à la raison, il y aura encore des millions de cadavres et de victimes innocentes.

Les menottes ne sont plus utiles. Accédant aux ultimes désirs de Gégé, l'inspecteur le laisse terminer d'écrire ce qui sera sa dernière lettre. Pendant ce temps, il examine d'un peu plus près les fameux enregistrements. Gégé était pour le moins modeste ! Il n'y a aucun qualificatif, pour commenter les images. Ah elle est belle la société, dirigée par des monstres de cet acabit. Il y a des moments comme ceux là, où l'envie de tout envoyer sur les roses caresse les pensées du principal. Ce n'est pas le moment de faiblir. Courage mon petit. Tu touches au but. Gégé avait raison. L'enregistrement sur lequel se trouve Laurent et ses jeunes amies est absolument infâme. En le visualisant sur quelques minutes, l'inspecteur ressent mieux le désarroi de ce pauvre homme.

Tout en poursuivant la lecture, il jette un œil sur Gégé. Imperturbable, il rédige ses lettres avec beaucoup de dignité. En ouvrant le coffre, il est subjugué par le nombre impressionnant de cassettes. Cinquante... Cent… D’avantage ? Tout y est minutieusement répertorié. Les dates des séances... Les participants... Les spécialités offertes... Tout est là, pour crucifier enfin une grosse partie de ces obsédés sexuels. Il en regarde une ou deux au hasard. Gégé faisait les choses en règle. Non seulement les participants étaient filmés, mais en plus, il faisait signer à chacun une sorte de « Livre d'or ». Tout le monde y allait de son commentaire enthousiaste.

Les vidéos, les signatures... Chapeau Gégé... Tu as pensé à tout. L'inspecteur envisage même un instant, de demander à Gégé de renoncer à son désir de mettre fin à ses jours. Après tout, il vient lui aussi de rendre un sacré coup de main à la justice. Il ne va pas jusqu'au bout de cette pensée. Il le sait, même en prison, Gégé sera mis hors d'état de nuire en moins de vingt-quatre heures. Puisqu'il a choisi de partir dans la dignité, autant lui accorder ce dernier privilège ; il l'a bien mérité.

Il referme le coffre et son précieux contenu. Inutile de prendre le moindre risque. Il ne parlera de cette découverte à personne. Nul autre que lui et Gégé ne savent où se trouvent les fameux enregistrements. Mieux vaut se montrer prudent. Il rejoint Gégé, qui termine de remplir ses dernières volontés. Les larmes coulent sur ses joues. Effondré, abattu, il est écœuré par tout ce qu'il a fait. Il ne trouve pas les mots pour se faire pardonner. Décidément, le chagrin est communicatif. Laurent tout à l'heure, Gégé maintenant... Le policier est tout surpris de se découvrir lui-même aussi sensible. Gégé lui remet la fameuse lettre, chargée d'émotion. En voyant ainsi le truand repenti, il ne peut s'empêcher de revivre certaines arrestations pour les moins périlleuses avec lui. Comment ce monstre violent et sanguinaire qu'il a eu tant de difficultés à coincer, peut-il se montrer à ce point émotif et fragile ? Le contraste est violent. En attendant, l'inspecteur acquiesce :

– Inspecteur : Je sais bien que cela ne te fera pas changer d’avis… Mais il faut que tu saches que je t’admire… Si,si… Je ferai tout pour que ta mémoire ne soit pas jetée en pâture aux fauves…

– Gégé : Merci inspecteur… À tout bien choisir, je préfère me donner la mort plutôt qu’attendre qu’elle vienne dans mon dos… Ce sera mon ultime combat… Vous le savez aussi bien que moi inspecteur… Laurent est un garçon formidable… Surtout, faites en sorte que ce que je lui lègue ne soit pas bouffé par les requins que l’on connaît…

– Inspecteur : Tu as ma parole Gégé… Tout ce que j’espère, c’est qu’il trouvera un autre job… Adieu mon ami…

La poignée de main échangée, traduit bien le respect et aussi l’admiration du super flic. Gégé trouve même la force d’adresser un sourire à l’inspecteur. Il est temps de rejoindre les autres dehors. Ce n'est pas la peine d'attirer les soupçons. Il laisse à Gégé le soin de se saisir de son arme, avant de lui donner une autre poignée de main franche et sincère. Les deux hommes s'observent en silence. L'un et l'autre, s'apprécient mutuellement. Les antipodes de l'humanité se rejoignent enfin. Le bien le mal, se confondent et s'harmonisent. Des instants comme ceux qu'ils vivent, figurent parmi les plus nobles qu'un homme puisse connaître.

Les regards, perdus dans l'immensité des questions sans réponse, balayent comme un scanner l'étendue de cette affliction morale, véritable gangrène en train de ronger ce qui reste d'humanité. Le truand au cœur d'enfant, pleure en silence sur cette vie qu'il est obligé d'abandonner. Qui lui apporte en ces minutes, la chaleur et l'intensité qui lui auront tant manqué. Peut-être se reverront-ils dans une autre vie ? Qui sait, les rôles seront sans doute intervertis ? Adieu mon petit flicard... Adieu... Super truand ! Cette fois, les adieux sont terminés. Gégé s'installe une dernière fois dans ce canapé maudit, tâché par tant de vice et de douleurs. Il saisit son arme d’une main ferme. Du regard, il implore l’inspecteur de le laisser. Gégé veut s’en aller seul, face à ce destin qui lui tourne le dos. D’un petit signe de la main, le policier lui fait comprendre qu’il a compris le message. À regret, l’inspecteur quitte la pièce et referme la porte derrière lui.

En le voyant seul sur le perron, les autres policiers se précipitent à son encontre. Muet, silencieux, il fait un signe de la main pour leur interdire d'avancer :

– Inspecteur : NON !... Personne ne doit entrer, j’ai donné ma parole à Gégé… Laissons-lui la dignité qu’il m’a demandée…

Quelques secondes de silence écrasant, s'abattent sur la villa et le jardin. Ni le juge, ni les autres magistrats, ne cherchent à s'interposer. Chacun a compris se qui va se passer. L'attente n'est que de courte durée. Une violente détonation fait tressaillir tout le monde. Le juge, les avocats, les journalistes, les policiers, comprennent avec respect et dignité. Gégé a préféré se donner la mort. Tout le monde est conscient que désormais, l'inspecteur en sait suffisamment. Est-ce que ce sera pour lui un fardeau dur à porter ? Ce qui l'est bien plus en cette minute, c'est se qui se bouscule dans sa tête !

Doit-il faire exploser la vérité ? Au contraire, se servira-t-il de son trésor pour garder la vie sauve ? L'exemple de courage de Gégé, lui insufflera sans doute l'envie d'honorer ses promesses. S'il quitte la villa sans les cassettes, il le sait, tout sera détruit dans moins de vingt-quatre heures. La mort de Gégé, signifie la délivrance pour tous les fumiers qui se sont abandonnés à leur vice préféré. Avec le nombre impressionnant de magistrats impliqués, la villa ressemblera très vite à un chantier archéologique !

Le juge d'instruction présent, ne figure pas sur la liste. Il est donc propre. L'inspecteur se doit de lui en parler. Il ne peut garder seul, un tel secret. Il l'informe donc, une fois que l'identification est terminée. Le haut magistrat est révulsé autant qu'indigné. Pendant que la morgue appareille le cadavre de Gégé, les deux hommes continuent leur conversation à l'intérieur du bureau. Par précaution, le juge fait sortir les journalistes et les personnes n'ayant plus rien à faire dans la pièce. Avec trois de ses hommes, l'inspecteur commence alors le déballage du coffre si précieux :

– Inspecteur : Je vous préviens monsieur le juge… Ce que vous allez voir est tout simplement immonde… Et vous aussi messieurs, accrochez-vous car le zénith de l’infâme est atteint dans ces enregistrements… On peut y aller ?...

– Juge d’instruction : Je vous en prie inspecteur…

La séance de projection privée peut avoir lieu. Inutile de dire que les spectateurs sont atterrés. Une question surgit dans l'esprit du juge. Comment sortir de la maison avec ce volumineux colis, sans attirer l'attention ? Ils n'auront pas fait un mètre avec tout leur barda, qu'ils seront tirés comme des lapins. Un des équipiers de l'inspecteur, émet une idée lumineuse : dans le cercueil tout bêtement ! Qui, parmi les ripoux qui sont dehors, pourrait imaginer que les preuves leur passent sous le nez ? Une chose est certaine, c'est que ce n'est pas le pauvre Gégé qui vendra la mèche ! Un bref instant de sourire, permet à chacun de reprendre son souffle. Il faut reconnaître que les événements se sont succédés à une vitesse vertigineuse. L'idée du cercueil est en tout point remarquable :

– Inspecteur : J’avoue que l’idée est géniale… À condition de ne pas perdre le cercueil de vue !...

Il fallait y penser. Aussitôt dit, aussitôt fait. Les deux employés de la morgue en restent pantois. C'est bien la première fois, qu'un juge d'instruction met la main à la pâte ! L'inspecteur principal, se montre on ne peut plus persuasif à leur encontre. Si d'aventure, ils parlent de ce qui se passe en ce moment à qui que ce soit, il transformera leurs cervelles en pâté pour chiens ! Joignant les actes aux paroles, le flic brandit son immense calibre sous le menton de l'un des employés. Inutile de dire que de sa vie, il n'aura senti la mort d'aussi près. Le froid du canon, s'enfonçant dans son cou, contribue aisément à obtenir ses aveux de silence et de discrétion. Très vite, les cent vingt-huit cassettes sont disposées sous le corps de Gégé. Rien que cent vingt-huit. Une paille pourrait-on dire. Autant de séance mensuelle de désolation et d'affliction morale. Presque onze années de débauche et de perversion, au service de la justice. Il y a de quoi, sinon sabler le champagne, tout du moins se montrer fier. En silence, l'inspecteur principal tire une révérence chaleureuse à Gégé qui, de l'endroit où il se trouve, doit être ému par la scène.

***

Jugeant l'état de santé de Delphine encore un peu faible, les médecins préfèrent la garder sous surveillance. Officieusement, ils veulent surtout tenter l'impossible pour sauver ce qui à leurs yeux, peut encore l'être. Le couple, résigné, a donné son accord. La médecine va tenter par le biais d'une série d'interventions, de redonner la vie aux membres inférieurs de leur patiente. Après plus d'une année de sacrifices et de souffrances, quelques semaines de plus ne représentent vraiment pas un obstacle. Nul ne croit au miracle. Delphine et Laurent, autant que les grands spécialistes, n’imaginent pas voir la patiente en train de courir un marathon. Mais qui ne tente rien n’a rien n’est-ce pas ?

Côté justice, les affaires ont bien évolué par contre. Le raz-de-marée provoqué par les nombreuses arrestations, a jeté un trouble indiscutable au sein de la mafia. Tous les gros bonnets, ou considérés comme tels sont sous les verrous. Bon nombre d'entre eux avaient préféré la mort au déshonneur. À l’instar de Gégé, ils ont choisi la voie de l’honneur. Comme s'ils pouvaient encore parler d'honneur, après leurs exactions ! Laurent, vient d'hériter de la fortune de Gégé. L’inspecteur a tout mis en œuvre pour que le testament de Gégé soit respecté.

L'argent c'est une chose. Ce qu'il représente en est une autre. Il n'y a que pour lui seul, et l'inspecteur aussi, pour qui ce geste a une valeur morale colossale. Tout le monde n'est pas dans l'intimité de pareille confidence. Les langues de vipères ne se privent pas pour tailler des costumes à Laurent. Refusant plus longtemps d'entretenir aux yeux de tous, une complicité erronée, il se débarrasse de son héritage pour le moins encombrant. La totalité des liquidités, les actions, les titres ou comptes en banques... Tout est généreusement distribué à divers organismes de bienfaisance. Le magasin, est vendu aux enchères publiques. Laurent se contentera durant ces deux prochaines années, du chômage. Il gardera une toute petite part du gâteau tout de même. Car ce magasin, lui aura coûté cher, très cher même ! Il est normal qu'il en soit dédommagé.

Les bénéfices après la vente, sont eux aussi distribués à des associations caritatives. Il n'a rien voulu conserver de cette partie de sa vie, qu'il tient à occulter de son esprit. Sa petite femme, l'a encouragé fortement à ce sujet. Bien mal acquis, ne profite jamais ! Cet adage est assez évocateur. Pour rien au monde, le couple n'acceptera jamais, de vivre, avec au fond du cœur, le sentiment de permettre à l'argent sale d'être impunément diffusé. Ils ont assez de revenus. Les dettes qui étaient encore un petit frein à leur tranquillité ont été purement et simplement dissoutes. Par suite de bons et loyaux services, rendus à la Nation, celle-ci se devait de leur témoigner sa reconnaissance. Compte tenu des payes qu'il obtenait, Laurent bénéficiera d'un chômage assez important. D'autant plus, que les travaux d'aménagement de leur villa, ont eux aussi été pris en charge par l'État. Laurent peut ainsi, en toute quiétude, écouler des journées délicieuses auprès de sa ravissante épouse, en attendant qu'elle réintègre le domicile conjugal.

Pour ce qui concerne ce cher Alain, il est lui aussi, au fond d'une cellule en prison. Pour une fois, bénéficiant de preuves indiscutables, la justice s'est montrée en même temps que rapide, on ne peut plus sévère. Tous les protagonistes identifiés et démasqués, se sont vus infliger des peines allant de cinq ans à trente années de réclusion. Alain, reconnu coupable de trafic de stupéfiants, dissimulation de témoins, entrave à la justice, chantage et quelques autres coups fourrés, a été condamné à dix ans fermes. Suivant les propositions de Laurent aux assises, la justice se montre en même temps particulièrement sociale. Toutes les propriétés appartenant aux prévenus, au lieu d'être mises sous séquestre, seront ouvertes aux sans abris et aux plus démunis. Quel rêve merveilleux, pour des chômeurs, exclus et autres marginaux, que de se retrouver du jour au lendemain dans des villas aussi somptueuses. Leurs propriétaires n'y reviendront pas d'aussitôt ! Autant qu'elles servent à celles et ceux qu'injustement, la société a égarés sur les sentiers de l'isolement. À toute chose, malheur est bon.

Dans le cœur de tous ces gens, soudainement réhabilités comme êtres humains, Laurent devient un héros. Défenseurs des opprimés, altruiste au possible, il suscite auprès des médias d'une popularité sans limite. Tout le monde se le dispute. Il n'est pas fait pour cette vie là. Au cours d'une conférence de presse, dans un des salons de l'hôpital, il ne mâche pas ses mots. La célébrité, il la laisse aux policiers à qui selon lui, le mérite revient. Leur sacerdoce est exemplaire dans un milieu confiné et corrompu à tous niveaux. Il leur demande surtout, à l'avenir, d'être moins avides d'émotions fortes et de sordides « Spectacles » et surtout, plus respectueux de la vérité en occultant le profit engrangé par les scandales. L'information ne doit plus être synonyme de déformation, dans le seul but de vendre ce qu'il qualifie à juste titre de « Torchons ». Que cela plaise ou non aux médias, Laurent leur fait comprendre qu'ils sont responsables de la plupart des dérives à tous niveaux :

– Laurent : À mon humble avis, la presse en général serait beaucoup plus crédible si elle se contentait d’informer… Son rôle est de relater les événements, sans parti pris d’aucune sorte et sans apport de « Preuves », émanant de sources aussi floues que les propos transcrits… Le cynisme avec lequel certains d’entre vous métamorphosent un innocent en criminel de droit commun est tout simplement odieux…

Son allocution, qui sera la dernière de cette incroyable série d'entretiens, est appréciée et fortement applaudie. Le parterre de journalistes est unanime. Est-ce le signe d'une évolution dans les mentalités ? Les prémices d'un retour aux valeurs ? Quoi qu'il en soit, pour Laurent, c'est la fin de cette période on ne peut plus troublante et contraignante. Les choses sont mises à plat. Chacun y puisera ce dont il a besoin. Il ne lui appartient plus désormais, d'être le représentant ou le symbole de quoi que ce soit. La célébrité, ce n'est pas son fort. Il le sait, plusieurs journalistes n'ont que modérément ou pas du tout, apprécié son allocution. Ce qui signifie que tôt ou tard, il aura à affronter ces personnes sur un terrain dont il vient de dénoncer les mouvances. N'étant pas un sauvage, il apprécie de partager un petit verre de l'amitié avec la plupart des médias présents. On lui propose même d'écrire un roman sur sa biographie. Inutile de préciser que cette boutade n'est pas tout à fait à son goût. Sitôt cette réunion terminée, il s'empresse de rejoindre son épouse.

Les derniers examens de Delphine, ne sont pas le moins du monde enclins d'optimisme. Le verdict est cruel et sans appel. À peine Laurent est-il installé aux côtés de sa femme, qu'elle lui fait part de cette ultime désillusion :

– Delphine : J’avoue que je n’y croyais pas trop mais cette fois… Enfin… Je veux dire que d’après les derniers résultats, il n’y a plus aucun espoir…

Elle est bel et bien paralysée des membres inférieurs. Tout espoir de guérison est définitivement écarté du langage des médecins. Après trois nouvelles tentatives, l'irréversibilité de la situation est admise. Le couple s'y attendait. Néanmoins, quand un rêve s'efface, il ne s'évanouit pas sans provoquer quelques pincements au cœur. C'est une sorte de condamnation à mort, qui ponctue de manière cinglante le jugement d'un accusé.

Les larmes ne sont pas au rendez-vous heureusement. Ce qui confère à l'atmosphère une sérénité absolue. Courage, dignité, abnégation, les qualificatifs les plus nobles et les plus respectueux, gratifient Delphine. À la sortie de sa visite auprès du médecin chef, avec une douceur exemplaire, celui-ci termine de donner ses recommandations au couple. Avant de confirmer le retour de Delphine sitôt en possession du résultat des derniers examens.

Raccompagnée jusqu'à sa chambre par le brancardier de service, Delphine a éprouvé une certaine nostalgie en parcourant les couloirs. On ne reste pas plus d'une année dans un lieu comme celui-ci, sans s'habituer progressivement à son environnement. Laurent est ému de voir à quel point, à chaque détour, sa femme est congratulée. Personnel soignant, malades, tout le monde vient l'embrasser avec le même amour. La petite mascotte va partir. Qui n'en est pas encore informé dans tout l'hôpital ?

D'autant que la popularité de son mari, n'est pas faite pour apaiser les esprits. En dépit des promesses faites par l'ensemble des journalistes présents à la conférence, il y en a une poignée qui tentent d'obtenir un dernier cliché. Ce n'est pas du goût de Laurent. À sa façon, il fait comprendre à ces paparazzis, qu'il est temps pour eux de changer de sujet :

– Laurent : Écoutez messieurs… Je crois qu’il y a des sujets plus intéressants que notre couple… Alors vous arrêtez de nous harceler c’est compris ?...

– Patrice : T’as pas compris toi, tête de nœud ?... Tu arrêtes de prendre des photos ou j’te fais bouffer ta boîte à image !...

Patrice, très heureux et fier dans son rôle de garde du corps, aide les indécis à reprendre conscience avec la réalité. Un éclair illumine le couloir ? Aussitôt, l'auteur de la photo est dépouillé de son matériel qui naturellement, prend contact avec le sol tout aussi vite que la lumière a jailli de son flash. Ce qui signifie en clair, que l'appareil photo s'éclate avec un bruit assez sympathique aux oreilles de Patrice. Si le journaliste insiste et manifeste une quelconque indignation, il est très vite élevé à quelques centimètres du sol, avant de quitter les lieux sans toucher le carrelage. Quand on dit que c'est fini... C'est terminé ! Inutile d'insister.

Après cette journée épuisante et pourtant riche en multiples rebondissements, Delphine peut enfin retrouver le calme et le repos dans son lit. Demain, elle quittera à tout jamais son petit univers hospitalier, témoin de tant de souffrances. Laurent et Patrice sont rentrés à la maison, pour préparer son retour. Elle est donc seule, perdue dans les tourments de ses pensées. Une pensée soudain l’obsède. Et si la mafia décidait de se venger de Laurent ? Après tout ce que les truands ont perdu et les multiples arrestations des principaux leaders, cela ne serait pas du domaine de l’impossible. En songeant à tous les tracas que son Poussin a surmontés, elle ne peut contenir un petit sourire. Ce petit trait de bonne humeur lui fendille le visage agréablement. Emportée par la fatigue, elle s’abandonne enfin dans les bras de Morphée.

***

De très bonne heure, Laurent et Patrice arrivent à l'hôpital. C'est le grand jour. La petite Delphine va retrouver sa belle maison. Bien des choses y ont changé son aspect originel. En quelques semaines, toutes les transformations ont été apportées. Le cœur battant la chamade, les deux compères pénètrent dans la chambre. Ils restent béats. Jamais de leur vie, ils n'ont vu autant de fleurs. Il y en a partout. Du petit pot tout simple, à la gerbe gigantesque, il n'y a plus aucune place disponible pour poser ne serait-ce qu'un verre d'eau.

Delphine, émue, est déjà habillée. Son amie Niaou bien entendu, est présente. Elle a tenu à s'occuper personnellement du départ de sa patiente préférée. C'est l'ensemble du personnel de l'étage qui, en se collectant, a offert ce magnifique ensemble à Delphine :

– Laurent : Tu… Tu es tout simplement divine ma chérie… Une vraie Princesse… Cet ensemble te va à ravir…

– Patrice : On dirait un bonbon… Emballée dans cette tenue rose on a envie de te croquer !... Tu es merveilleuse p’tite sœur…

– Delphine : C’est un cadeau de tout le personnel de l’étage du grand patron aux aides-soignantes…

Tout de rose vêtue, il ne manquait plus cela va de soi, que la parure. Laurent s'en serait voulu de ne pas y avoir songé. Lentement, il la sort de son écrin et vient la placer autour du cou de son épouse. L'éclat et la fraîcheur de la beauté de Delphine, en ressortent encore plus marqués. Elle est radieuse et étincelante. Elle en profite pour faire une petite démonstration de maniabilité avec son chariot. Heureuse, elle l'est à souhait... Par cette petite échappatoire, elle veut surtout dissimuler son chagrin. Quittant sa chambre, elle va saluer l'une après l'autre ses voisines d'infortune. Discret, Laurent préfère ne pas l'accompagner. Avec Patrice, ils se contentent de faire un rapide inventaire de la serre. À vue de nez, il y a au moins quarante plantes ou gerbes. De quoi ouvrir un magasin de fleurs. Pourquoi pas après tout ?

Au-delà de la boutade, c'est une fois de plus pour Laurent l'occasion de se mesurer de nouveau avec les forces occultes qui l'envahissent. Seul, face à sa conscience, il compare l'amitié dont est entourée Delphine, incarnée dans les fleurs, et sa propre valeur morale. Il ne peut pas extraire de ses pensées, surtout en pareille occasion, le sentiment de culpabilité qui l'envahit. Il a beau tenter de se trouver des excuses pour justifier sa conduite, il n'y parvient pas. Son sacrifice n'était-il pas avant tout, pour assouvir des fantasmes dont il ignorait l'existence ?

Sauver le couple, éviter les ennuis, n'est-ce pas un prétexte pour fuir ses propres responsabilités ? C'est pour lui, de plus en plus souvent, vers ce genre de méditation qu'il oriente son esprit. Heureusement, en ce matin fleuri plein de promesses, les tourments ne le harcèlent pas trop. À son retour dans la chambre, Delphine est encore plus impressionnée. En voyant les pots agglutinés les uns à côté des autres, alors qu'elle était encore couchée, sa vision n'était pas la même. Elle comprend mieux, les expressions d'émerveillement qui venaient d'égayer les visages des deux hommes. En réalisant ce phénomène, elle se rend compte de l'impact de l'habitude dans la vie de tous les jours.

Il suffit souvent d'un rien, pour modifier l'environnement quotidien et le rendre plus attrayant ; à l'instar d'un poète, écoutant ses vers clamés par une tierce personne. Il a l'impression de les entendre pour la première fois. Il conviendrait de s'émerveiller ainsi à chaque instant de la vie. Hélas, c'est tout le contraire qui se produit. Les gens ne regardent plus rien, ne s'émeuvent plus et s'émerveillent encore moins. Blasés, repus, ils avancent dans la vie comme une voiture sur une chaîne de montage. Tout est pareil, rien ne diffère. Pourtant ! Que la vie est douce, dès l'instant où l'on sait apprivoiser le temps qui lui place au fil des jours, les rides de la mélancolie. Aujourd'hui, le moins qu'elle puisse dire, c'est que la tristesse n'est pas au rendez-vous. Patrice est là pour égayer l'atmosphère. Dans son rôle de vendeur de fleurs, il est irrésistible. Il ne faudrait pas qu'il insiste trop, car il serait capable de monnayer la totalité des compositions florales.

Cet instant d'euphorie apaisé, la réalité s'impose. Que vont-ils faire de toutes ces fleurs ? C'est la question que se pose Laurent :

– Laurent : C’est pas tout mais que va-t-on faire de toutes ces plantes ?... On n’aura jamais assez de place à la maison ?...

– Delphine : Tu as raison mon cœur… Si tu es d’accord j’ai ma petite idée là-dessus…

Généreuse de nature, Delphine accentue encore cet état de fait en proposant d'offrir aux autres malades une grosse partie des plantes. Patrice bien entendu, ne manque pas l'occasion de manifester son humour, en proposant lui, de vendre ces mêmes compositions florales ! Avec l'argent, ils pourront s'offrir une bonne « Bouffe » :

– Patrice : Ben oui quoi ?... J’suis sûr qu’on pourrait en tirer au moins deux cents Euros !...

Laurent accepte avec grand plaisir. Non pas de vendre les plantes comme le suggère Patrice, mais bien de les offrir aux autres malades. Elle en conserve une ou deux, auxquelles elle est très attachée. Les autres, comme convenu, sont immédiatement portées aux chambres voisines. Toutes les patientes n'ont pas hélas, le bonheur d'être entourées comme elle ! Les infirmières, les aides-soignantes, toutes celles qui ont rendu la vie agréable à Delphine, sont elles aussi récompensées d'une plante. La plus belle d'entre elles, étant naturellement destinée à Niaou.

C'est marrant de constater que depuis la plaisanterie de l'inspecteur, qui avait fait de Niaou un agent secret, les réflexions se sont arrêtées net. Ce n'est pas aujourd'hui, avec la gerbe qui lui est offerte, qu'elles vont... Refleurir ! Une à une, grâce aux infirmières, les plantes sont distribuées à qui de droit. En quelques minutes, la chambre retrouve son aspect habituel. Les dernières affaires sont rangées. Les valises se referment. Avec elles, les souvenirs, la nostalgie aussi, tout est en train de changer de page. Bientôt une autre malade prendra le lit de Delphine, et ainsi de suite. C'est ainsi que Niaou expliquait pourquoi, les hôpitaux étaient des lieux impersonnels par définition. Les gens se suivent, seule la souffrance est identique. Le personnel, soumis à ces brusques changements, ne peut donc pas s'attacher aux patients comme certainement, il en aurait envie.

Il arrive parfois, et Delphine en est un vibrant témoignage, que quelques personnes gravent leurs empreintes sur ces murs blancs, réputés insensibles. Pendant de très longs mois sans doute, la « 102 » restera dans le cœur de tous, la chambre de la petite Delphine. Le silence, fait place aux débordements de joie. L'instant de recueillement est arrivé. Niaou la première, enlace Delphine et l'embrasse on ne peut plus tendrement. Les premières larmes font leur apparition. L'une après l'autre, chaque infirmière, suivie de l'ensemble du personnel, vient dire au revoir à la « 102 ».

Aidés par quelques brancardiers, Laurent et Patrice se chargent des volumineux bagages. C'est fou ce qu'on peut apporter à un malade ! Ils ne sont pas trop de cinq en vérité, pour transporter tous les paquets. S’ils avaient su cela, ils auraient fait appel à une société de déménagement ! C’est la dernière blague que Patrice lance, pour le plus grand bonheur des personnes présentes. Fort heureusement, après plusieurs voyages entre la chambre et les voitures, tout est enfin débarrassé. Après les derniers bisous, ponctués de larmes, la petite colonne prend la direction des ascenseurs.

Une autre surprise attend Delphine ! Rutilante et mirant ses reflets étincelants, le break du couple ouvre grand ses portes. Spécialement aménagé par le concessionnaire, selon les plans de Laurent, la Mercedes sera désormais le moyen de locomotion du couple. Petite folie ? Pas du tout. Avec son chariot, Delphine accède à l'intérieur, grâce aux rampes escamotables. Légèrement surélevé, le break lui permettra d'être juste derrière son petit mari. Ils pourront ainsi sillonner toutes les routes sans le moindre inconfort. Envie de respirer l'air pur ? Aucun problème ! Ils s'y voient déjà. Delphine est comblée. D'autant qu'aujourd'hui, il faut bien toute cette surface pour y loger les paquets cadeaux et les fleurs ! Après quelques sueurs froides, la voiture peut quitter l'hôpital. À peine sont-ils engagés sur une avenue principale, que Delphine émet le vœu d'aller se promener à travers la ville. Une envie de redécouvrir cet univers qu'elle n'a pas vu depuis de si longs mois :

– Delphine : C’est tellement beau que j’ai l’impression de vivre dans un rêve… Tu sais quoi mon amour ?... J’aimerais me balader dans les rues… Voilà plus d’un an que je n’ai pas eu ce plaisir…

– Laurent : Mais… Avec plaisir ma puce… J’aurais préféré un autre moment mais c’est d’accord…

Il n'en faut pas plus pour raviver dans le cœur du couple, la flamme de l'aventure et la soif d'évasion. Laurent est très à l'aise aussi. Moralement seulement ! Car physiquement le pauvre, il n'est pas très bien loti. Des cornets sous les pieds... Sur les genoux... Une plante verte dans les bras... Pour lui, le mot confort n'est pas réellement significatif aujourd'hui. Delphine est tellement rayonnante, qu'il ferait le tour du monde ainsi harnaché, pour la combler de joie. Derrière eux, Patrice y va de tout son enthousiasme pour manifester son bonheur. Malgré lui aussi, un espace réduit dans sa voiture, il est heureux de voir sa petite sœur aussi détendue.

En guise de petite balade, ils se promènent durant de longues heures. La ville paraît encore plus belle aux yeux de Delphine. Est-ce le retour au grand air ? L'idée de retrouver son intérieur et son petit confort ? Toujours est-il qu'elle s'émerveille à chaque tournant. Souple et silencieuse, la voiture apporte un bien-être supplémentaire. À première vue, ce qu'elle redoutait tant ne se produira pas. Elle avait une peur bleue et une appréhension épidermique, à l'idée d'être clouée chez elle à longueur de journée. Jamais, elle n'aurait demandé à son mari de se séparer de la voiture de sport qu'il avait achetée.

De lui-même, avec un amour merveilleux, il y avait songé. Délaissant son plaisir personnel il s'est arrangé pour permettre à sa femme de ne pas connaître l'angoisse d'être prisonnière de son carcan. Il est au chômage... Ils n'ont plus de problèmes financiers... Nonobstant le handicap, on serait tenté de dire que c'est la belle vie qui s'offre à eux. Dans les prochains jours, pour peu que Delphine soit d’accord, Laurent fera équiper le poste de pilotage, pour permettre à son épouse de conduire elle-même la voiture. Pour l’heure, elle apprécie vraiment d’être promenée dans un confort remarquable.

Un peu plus tard, ils arrivent enfin à la maison. Laurent, s'est arrangé pour organiser une fête en l'honneur de sa Princesse. Delphine est loin d'imaginer ce qui l'attend à l'intérieur. Tout est calme aux alentours. Ce qui déjà, contraste avec l'activité débordante des autres jours. Elle n'y prête pas garde plus que de raison. Simple remarque, sans plus. L'extérieur de la villa est vraiment magnifique. Laurent l'a fait aménager avec beaucoup de goût. Ils n'avaient pas eu jusqu'ici, le temps de bien s'en occuper. Bordant l'allée qui descend au garage, deux haies d'arbustes, ornent de leur verdure les massifs qu'ils dominent.

L'ancien chemin conduisant au sous-sol de la maison, s'est transformé en magnifique piste carrelée. Découpée comme sur une toile de maître, d'interstices d'où émergent de fins et luxuriants brins d'herbe. Sur le plateau, devant l'entrée principale également refaite par Laurent, plusieurs parterres multicolores agrémentent la pelouse. Une fontaine en marbre, d'où jaillit en permanence une cascade, éclabousse de ses gouttelettes nacrées les figurines qui s'y trouvent. Le chemin qui conduit à la porte, a été conçu en béton. Laurent est assez fier d'apporter quelques explications complémentaires :

– Laurent : Tu vois ma chérie, je me suis arrangé pour que tous les accès extérieur soient en dur… Comme ça tu pourras te balader sans crainte autour de la maison…

Le tour du propriétaire se poursuit pendant que Patrice est occupé à débarrasser les deux voitures. Balade un peu précipitée quand même, car la surprise attend toujours. Le moment le plus attendu par Laurent arrive. Précédant son épouse, afin d'ouvrir les portes, il la fait entrer dans le vestibule. Delphine, est à la fois médusée et intriguée. Que lui réserve son mari ? Si elle espère obtenir des renseignements par son frère, elle est vraiment mal tombée.  Les deux hommes sont tellement complices en effet, qu'il est impossible d'en tirer quoi que ce soit. L'attente ne dure pas. Laurent revient vers sa femme et lui bande les yeux. De bonne grâce, encore plus émue et bouleversée, elle se plie très volontiers à ce jeu sympathique :

– Patrice : T’en fais pas p’tite sœur… C’est moi qui pilote car le frangin a mal aux poignets… On y va ?...

– Laurent : Attends… Je vais passer devant…

– Delphine : Mais à quoi vous jouez tous les deux ?...

– Patrice : On ne joue pas madame !... Allez… Attache ta ceinture on décolle…

Délicatement, elle est dirigée vers l'intérieur du salon. Encore quelques secondes. Soudain Patrice arrête la balade et Laurent se penche vers son épouse. En lui retirant le bandeau, Delphine a du mal à retenir son émotion. Elle reste médusée, sans voix. Ce n'est pas possible ! Incroyable ! Merveilleux ! Les mots lui manquent et certainement aussi dans peu de temps, la réserve de larmes, qui ruissellent en flot continu ! Niaou... Le médecin chef... Les kinés… Les aides-soignantes… Sans oublier les voisins... Tout le monde est là !

Les hourras de joie, se mélangent aux applaudissements, qui n'en finissent pas. Dieu que ces instants sont divins ! Les baisers, les poignées de mains, accompagnent délicieusement ce retour triomphal. Très vite, le bruit des bouchons de champagne, perfore le brouhaha ambiant. Les coupes se remplissent et se heurtent, dans un ballet merveilleux. Pour une surprise, c'est une surprise ! Les tables, jonchées de cadeaux, confèrent à cette fête intime une atmosphère sentimentale et affectueuse au possible. Niaou, laisse parler son cœur.

À la demande de Laurent, le silence fait place au chahut. Avec un trac pas possible, l'infirmière lit un petit poème qu'elle a écrit depuis quelques jours à l'attention de son amie. C'est bref, c'est succinct, mais que ça fait du bien aux cœurs réunis autour de Delphine. L'amour émerge de ses vers, comme un iceberg dans une baignoire. La douceur des rimes, la volupté des mots, la délicatesse de la diction, tout y est. Une nouvelle fois, c'est le déluge côté Delphine. Heureusement, son grand frère a tout prévu. Histoire de dédramatiser un peu quand même, il approche de la noble assemblée et de sa sœur avant tout, un petit bar à roulettes, garni bizarrement. Il n'en rate pas une !

Bourré de mouchoirs en papier disposés pêle-mêle sur le chariot, Patrice se promène au sein du groupe, offrant ses tissus ouatés avec beaucoup de grâce et d'humour :

– Patrice : Profitez de mes soldes… Un Euro pièce… Jamais servi et en bon état… Ils ne sont pas repris je tiens à le préciser…

Hommes, femmes, tout le monde en a vraiment besoin. Le poème produit un effet quasi soporifique, autant que libérateur du trop plein d’émotion. Ponctuant magistralement cette narration poétique, Niaou se met à genoux devant Delphine et pose sa tête contre son ventre. Delphine l'entoure aussitôt de ses bras tremblants. Attention Patrice... Il y a urgence par ici ! Voilà, voilà... J'arrive ! ... C'est même lui qui essuie les yeux des deux amies. Heureusement qu'il est là, pour permettre à la bonne humeur de reprendre le pas. L'émotion est telle, que personne ne songe à sourire. Ce qui est dommage !

Que la fête commence. Du fond de la salle à manger, la seconde partie de la surprise émerveille tout le monde. Même les invités, n'étaient pas au courant. Delphine adore la musique tzigane. Quoi de plus naturel, que d'avoir sollicité la présence d'un quatuor gitan ? Violons, cymbalum, contrebasse... La musique hongroise à son tour, vient auréoler de ses notes ce petit ange aux yeux bleus ! Silencieux, discret, presque retiré, Laurent laisse parler son cœur. Il ne manque pas une once de ce spectacle exceptionnel.

Radieuse, étincelante, Delphine oublie son calvaire. C'était la seule chose qu'il avait souhaitée, en concoctant cette petite réception. Voir son épouse heureuse et comblée ! La réalité dépasse largement ses rêves les plus fous à ce propos. Elle est transcendée. Tout se déroule à merveille. Les cadeaux sont déballés, offrant dans le cœur de Delphine la magie de leur message d'amitié. Dommage que son mari lui, soit de nouveau traumatisé par ses pensées coupables. Il s'efforce à tout prix de rester en contact avec l'euphorie ambiante. Les images qui défilent dans son esprit,  ne sont pas là pour conforter une envie d'y participer. Parviendra-t-il à en échapper ? La seule façon d'y arriver, c'est de se confier à son épouse. Il ne peut pas éternellement garder au fond du cœur, ce qu'il est sans doute le seul à considérer comme un acte répréhensible. Il n'a rien fait d'autre, que se sacrifier par amour. Alors pourquoi se sentir coupable ? (Suite sur le livre)

 

Cet extrait représente environ 50 pages, sur les 175 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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ISBN 978-2-9700660-5-7

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