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 « « Confessions intimes » »

***

    Un mois plus tard, soit onze mois après l’accident.

    Delphine n'est pas au mieux de sa condition. Certes, le moral paraît présent, mais l'équipe médicale est unanime : elle refuse de progresser. Aux efforts des équipes médicales, elle oppose une sorte de mutisme. Les progrès, après une montée en flèche, sont de plus en plus stagnants, voire réduits. Le paradoxe, c'est de voir la patiente épanouie, heureuse, fière de sentir son mari enfin tiré d'affaire, alors qu’elle-même semble abandonner le combat. Se résigne-t-elle sur son sort en baissant les bras ? Ce qui ne serait qu'une demie surprise, compte tenu de ses aveux répétés de ne pas pouvoir vaincre le handicap.

    C'est cette antinomie précisément, entre le mental perturbé et le physique plutôt encourageant, qui interpelle les médecins. Si, comme ils le supputent, Delphine accepte sa situation, le combat est perdu. Ce matin encore, en sortant de la piscine, elle se confiait à Stéphanie :

    – Delphine : Tu sais Steph, je ne me fais plus d'illusion !… Je sens bien que malgré tous vos efforts, je resterai à vie avec mon handicap !…

    Que pouvait rétorquer la kiné ? En dépit des sourires, de tous les mots gentils, tout le monde voit bien que Delphine n'a plus envie de croire aux miracles. En a-t-elle vraiment envie ? Elle effectue ses exercices quotidiens sans le moindre entrain. Dès qu'elle a mal, elle s'arrête, refusant la douleur. Son seul désir maintenant, c'est de sortir de l'hôpital. À quoi bon insister, puisque de toute manière, elle est handicapée à vie désormais ? Chaque fois qu'on lui pose la question c'est la même réponse et la même impudence. Elle compare tout ce qui est, et a été fait, à de l'acharnement thérapeutique. La médecine a-t-elle ou non le droit d'imposer les rigueurs de ses théories ? L'éthique c'est une chose, l'appât du gain en est une autre.

    Les frontières entre le désir de guérir et celui de s’enrichir, sont assez ténues. D’où cet amalgame qui très souvent, perturbe les esprits les plus fragiles. Sur ce point, Delphine ne mâche pas ses mots, tandis que les médecins effectuent la visite journalière :

    – Delphine : Je veux sortir docteur… À quoi bon me garder, puisque jamais je ne pourrai guérir ?… Chez moi au moins, je pourrai me sentir utile…

    – Médecin : Ne soyez pas pessimiste chère madame… Nul ne peut en l'état actuel, présager de rien !… Nous poursuivrons les soins autant que cela sera nécessaire !...

    – Delphine : Mais quels soins vous pouvez me dire ?… Me faire souffrir entre les barres… M'épuiser à la piscine, vous appelez ça des soins ?… Dites-moi plutôt que je suis une bonne vache à traire et que seuls les intérêts financiers justifient ma présence ici !… Puisque vous êtes si sûr de vous, vous n'avez qu'à me l'écrire noir sur blanc que je vais m'en sortir !… Dans six mois ou dans un an peu importe, ce que j'exige, c'est de le voir écrit… Partant de là, oui, je m'investirai encore dans les exercices… Autrement, je les refuse…

    Cynique, elle met le chef de clinique au pied du mur. Hélas, sa requête est sans effet ; ce qui ne la surprend pas du tout. Difficile d'accéder à sa demande, sans outrepasser les limites qu'imposent la pondération. En attendant, le fait de mettre en exergue cet aspect mercantile, d'une hospitalisation un tantinet abusive, jette un froid au sein de l'équipe médicale. Les propos tenus par la patiente ne sont pas dénués de bon sens. Selon toutes vraisemblances, Delphine a atteint le palier optimal du dédain. Ce qui veut dire que rien ni personne, ne pourra plus enrayer le processus du handicap. Nonobstant les soins palliatifs, quelle raison indiscutable permet de la garder hospitalisée ? Comme elle l'a précisé ce matin à Stéphanie et qui a été transcrit sur son carnet de soins, elle peut très bien faire les exercices chez elle. Ce qui n'est pas sans poser un cas de conscience aux médecins. Peuvent-ils garder un patient contre son gré ? La vie de Delphine n'étant plus en danger, effectivement, sa sortie peut être envisagée.

    Néanmoins, ce cas mérite bien d'être analysé sur toutes ses coutures. C'est pour cela que le grand patron ne manifeste aucune hostilité envers les propos de Delphine. Quelque peu choqué il est vrai, il ne cherche pas à accabler sa patiente. Calmement, il essaie de trouver un compromis :

    – Médecin : Je ne suis pas opposé à votre retour chez vous… Nous ne pouvons pas vous garder de force, ce qui serait une aberration… Mais voyez-vous, la médecine, aussi avancée soit-elle, demeure encore très mystérieuse… Le corps humain est une immense caverne, pleine de méandres inexplorés et de zones d'ombres, totalement inconnues… Demain… Dans un mois… Dans une heure qui sait… Nos chercheurs peuvent soudain ouvrir une nouvelle voie… C'est avec cet espoir au fond du cœur, que nous mettons tous nos moyens au service de nos malades… Mais… Je vais voir avec toute l'équipe qui vous suit et c'est promis… On vous fera sortir dès que possible…

    Le ton, le regard, tout est présent chez le professeur pour troubler Delphine. Les métaphores qu'il vient d'utiliser sont parlantes. Même si en parlant à une femme, celles-ci sont un peu déplacées. Comparer le corps à une caverne, il fallait oser ! En attendant le résultat est incroyable. Delphine n’irait pas jusqu’à cirer les chaussures du toubib, mais quand même. Timidement, presque confuse, elle s'excuse :

    – Delphine : Je… Je suis désolée professeur… Je ne voulais pas vous offenser… Je sais que tout le monde fait le maximum et surtout, se montre très gentil avec moi… Le plus dur, c’est de ne pas pouvoir envisager la guérison… C’est pour ça que je me pose la question de savoir si je ne serais pas mieux chez moi !... Si vous avez besoin de spéléos pour explorer votre caverne ou d’alpiniste pour ouvrir une nouvelle voie, je vais demander à mon frère ?…

    Son humour atteste de sa vivacité d'esprit ce qui est de bon augure. L'atmosphère se détend, les nuages se dissipent. Tandis que le professeur donne ses consignes aux infirmières, le natel de Delphine se met à sonner. Elle hésite, puis avec l'accord du toubib, répond :

    – Delphine : Allô ?… Mon chéri… Comment vas-tu ce matin mon cœur ?… Mais non je ne t'en veux pas mon Poussin comment peux-tu imaginer une chose pareille ?… Je sais très bien que si tu ne viens pas me voir, c'est que tu es pris par ton travail !… Je suis si heureuse de voir que ça te plaît !… C'est vrai ?… Bravo mon trésor !… Tu vas avoir une belle paye avec des ventes comme ça !… Je t'adore… Bof… Pour moi ce matin c'était laborieux… Mais… Dès demain, je vais reprendre mes exercices avec plus de motivation… Le professeur m'a invitée à faire de la spéléo… Oui, bon… Je t'expliquerai tout ça en détail ce soir… Je t'embrasse très fort… Je t'aime mon amour…

    La petite boutade n'échappe pas aux médecins, qui sentent d'un seul coup un vent de fraîcheur balayer leurs inhibitions. Si Delphine reprend l'envie de s'investir, la partie n'est pas perdue. Même si, comme vient de l'expliquer le professeur, la lucidité impose une très grande modération dans le fondement d'espoirs. Le soutien inconditionnel de Laurent est un atout majeur. Plus Delphine aura envie de se battre pour lui, plus ses chances de vaincre l'adversité augmenteront. C'est donc avec le cœur soulagé, que les médecins quittent à présent la chambre, laissant Delphine à ses rêveries. Elle ne reste pas très longtemps oisive, puisque la première visite de la journée est offerte par Patrice qui, comme à son habitude, entre dans la chambre comme une fusée :

    – Patrice : Salut p'tite sœur comment vas-tu ?… Oh… Tu as meilleure mine aujourd'hui !… Tiens… Je t'ai apporté un peu de lecture… Laurent n'a pas voulu me prêter ses bouquins de cul… J'sais pas pourquoi !… Il ne veut pas que je me casse les poignets sans doute ?… C’est con parce qu’il en a deux ou trois qui seraient bien sur ma table de nuit !...

    – Delphine : Merci p'tit frère… Tu es adorable… Vous formez une sacrée équipe tous les deux j'vous jure !…

    De garde ou de repos, tous les jours il vient voir sa petite sœur chérie. En coup de vent très souvent, comme ce matin, mais depuis que Laurent a pris ses nouvelles fonctions, il ne veut pas laisser Delphine seule toute une journée. Seule, c'est un bien grand mot, car entre les soins et les visites des médecins, elle est plutôt occupée. Sans oublier les longs moments qu'elle passe avec Niaou qui elle aussi, lui consacre le plus clair de son temps libre. Très entourée donc, affectivement parlant, Delphine a tout pour réussir à amoindrir son handicap. C'est en tout cas l'objectif que ce sont fixés les thérapeutes, et dont elle parle à Patrice :

    – Delphine : Même si je dois rester paralysée, les toubibs veulent obtenir un résultat encourageant… Ce serait déjà bien si je pouvais me tenir debout et avancer en m'appuyant sur un appareil… Ce serait déjà mieux que de rester clouée dans mon fauteuil !…

    – Patrice : T'as raison frangine… Il faut y croire très fort… Ça me fait vachement plaisir de te sentir aussi motivée !… Je vais mettre au point une planche à moteur… Tu sais… Avec un arceau… Une selle et un mini volant… Tu as du boulot si tu veux t'engager aux prochaines vingt-quatre heures du Mans, mais… On va créer le grand prix de l'hôpital… Les toubibs transformés en mécanos le temps de la course à travers les couloirs… J'imagine le délire !...

    Patrice une fois de plus, essaie d'apporter à Delphine un maximum de détente. Hélas, il est obligé d'écourter sa visite. Son bip lui signale qu'il doit se rendre à la caserne pour un départ de feu, ce qui ne le réjouit guère. Mais le travail passe avant tout et le réflexe professionnel élude la tendresse :

    – Patrice : Et voilà !… Encore une nana qui a oublié d'enlever son mari du four… Tu comprends mieux pourquoi je reste célibataire !… J'ai pas envie d'être transformé en poulet à rôtir !… J'te laisse p'tit cœur… Si tu as besoin de quoi que ce soit surtout tu n’hésites pas, d’accord ?... Je passerai peut-être ce soir… Bisou, bisou…

    Le devoir n'attend pas. Heureusement que personne ne se trouve derrière la porte au moment où il quitte la chambre ! Sinon, la pauvre se retrouverait les quatre fers en l'air ! En pensant à ce qui s'est déjà produit, quand Patrice a renversé plusieurs chariots dans le couloir, Delphine éclate de rire. Elle imagine la scène, l'infirmière d'un côté, le chariot de l'autre et lui au milieu, en train de dire à la pauvre fille qu'elle n'a pas respecté la priorité ! Elle sait surtout, en dépit de ses frasques on ne peut plus comiques, qu'il est très anxieux. Il souffre cruellement de voir sa petite sœur dans cet état. Combien de fois a-t-elle dû lui faire jurer de ne pas s'en prendre au chauffard responsable ? Il s'est juré de lui faire payer cher et elle le connaît trop bien, pour ne pas redouter le pire. Raison de plus pour reprendre les exercices avec une volonté farouche.

***

    Dans la banlieue, Laurent pour sa part est très serein. Comme il vient de l'annoncer à sa Bibiche, il a réussi à vendre deux ensembles complets sado-maso. Ce qui lui fera une belle commission le mois prochain. Ce soir, il va toucher son premier chèque et en quittant la villa, il est vraiment heureux. Avec ses assistantes, ils s'octroient quelques instants de répit. Puisqu'ils ont une bonne heure devant eux, Corinne propose d'aller chez elle :

    – Corinne : J'habite là-bas, tout près… Juste derrière le grand immeuble blanc et bleu… Si ça vous dit, on peut aller se reposer un peu ?…

    – Laurent : Volontiers… Tu en profiteras pour soigner un peu Nicole…

    L'entente, même si elle n'est pas parfaite, est quand même assez harmonieuse au sein de la petite équipe. Nicole est jalouse de Corinne c'est indéniable, car Laurent la préfère à tous les points de vue. Plus belle avant tout, elle est aussi beaucoup plus intelligente. Elle a décidé de continuer ce métier quelques années, le temps d'économiser assez d'argent pour partir s'installer définitivement au Sénégal. Nicole est plus arriviste et calculatrice et aussi, beaucoup plus vicieuse. Le cul est une sorte de sacerdoce pour elle. Depuis que Laurent la dirige, elle a cependant fait contre mauvaise fortune bon cœur. Pragmatique, elle sait très bien qu'il n'a qu'un mot à dire, pour qu'elle se retrouve à la rue du jour au lendemain.

    Le trio se retrouve donc chez Corinne. L'appartement est vraiment magnifique. Sur la grande terrasse, qui fait le tour complet, une petite piscine. Ce confort, presque excessif, surprend Laurent qui a vite fait les calculs :

    – Laurent : Dis-moi Corinne… Comment fais-tu pour avoir un si bel appartement ?… Ça ne doit pas être donné le loyer ?… Je suis peut-être trop indiscret… Dans ce cas tu oublies ma question !…

    – Corinne : Je n'ai pas envie d'avoir le moindre secret pour toi Laurent… L'appartement est à Gégé en fait… En échange du loyer, je dois recevoir avec une ou deux amies, deux ou trois fois par mois, des couples… Pour des partouzes… Ou… Ça dépend des clients !… Des fois c'est un peu plus hard !… La seule chose que je sais, c'est qu'ils payent un max !… Et je dois dire que pour moi ce n’est pas une corvée… Comme ça tout le monde est content !...   

    Dans le regard de la délicieuse blondinette, il y a comme un voile de mystère. Quelque chose qu'elle aurait eu envie de dire, mais qu'elle a préféré garder pour elle. Laurent n'insiste pas plus que de raison, préférant savourer le confort d'un immense canapé. Il s'y étend de tout son long, en ne dissimulant pas son plaisir. Ils n'ont pas beaucoup de temps c'est bien dommage, car on voit bien qu'avec Corinne, ils échangeraient volontiers quelques doux câlins.

    Nicole s'est déshabillée, pour permettre à Corinne de soigner ses quelques plaies suintantes, qui recouvrent son dos et ses cuisses. Il faut dire que c'est la cliente précédente qui s'en est donné à cœur joie ! Heureusement, Nicole est vraiment plus maso que sensuelle ; ce qui ôte le côté culpabilisant de ce genre de démonstration. En attendant, Laurent s'est arrangé pour ne pas programmer deux séances le même jour. Ainsi, pour la visite suivante, les filles n'auront plus qu'à relever leurs petites jupettes, pour échanger quelques tendres manipulations avec leurs accessoires classiques. Ce genre de démonstrations, aberrantes au demeurant, le trio s’en passerait volontiers. Mais il faut bien assouvir les fantasmes des clients !

    Les deux jeunes femmes reconnaissent en leur chef, un véritable manager. Loin de mettre en avant son titre, il fait tout pour valoriser ses partenaires, surtout devant les clients. Elles ne sont pas des machines à plaisir et là, Laurent se montre très virulent vis-à-vis de celui ou celle qui aurait plutôt tendance à croire le contraire ! Ce qui explique la réelle harmonie qui règne en ce moment chez Corinne. Heureusement, les blessures sur le dos de Nicole ne sont que superficielles. Un ou deux pansements recouvrent celles qui étaient plus profondes. En quelques petites minutes les soins sont terminés. Corinne va-t-elle adhérer aux propositions de Nicole ?

    Puisqu’elle est nue, pourquoi ne pas en profiter ? Cependant Corinne n’est guère enthousiaste. En quittant la salle de bains après s’être lavée les mains, elle passe par la cuisine. Nicole, qui a de la suite dans les idées, toujours en tenue d’Ève, se rabat sur Laurent. Tel un pacha, il est choyé par ses deux collaboratrices. L'une apportant le café et les croissants, l'autre lui massant le cou. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le sexe n'est pas un objectif entre eux. Il faut dire qu'ils en sont gavés à longueur de journée ! Ce petit moment de douceur est le bienvenu, avant de partir de nouveau à l'assaut des obsédés en tout genre. Tout en se délectant des bienfaits du présent, il s’isole un instant des ses pensées pour dresser un premier bilan.

    En quelques semaines, Laurent a repris du poil de la bête. Son travail lui a fourni une énergie salvatrice. Au-delà de tous ses préjugés, il s'investit corps et âme, occultant de son esprit les tabous les plus ancrés. Où qu'il soit, il ne se préoccupe pas de qui peut l'entendre, en train d'argumenter tel ou tel article. Cette approche est donc bénéfique à bien des égards. Non seulement, avec Delphine ils peuvent sortir de l'impasse, ce qui est primordial ; mais pour lui en plus, grâce à ce job, il peut sans regret abandonner ses masques hypocrites. Au-delà des symboles en effet, qui se rattachent à son métier, se dissimule un univers dont il ignorait l'existence. Un monde abstrait, impalpable, dans lequel tout n'est qu'apparence ; sauf les millions d'argent sale qui sont généreusement blanchis !

    L’heure tourne hélas. Pour l’équipe de choc, il est temps de partir vers de nouvelles aventures. Encore deux rendez-vous et la journée sera terminée. Les deux clients à visiter ne sont pas les plus pervers. Leurs tendances homosexuelles les attirent vers tout ce qui peut être « Introduit » sans provoquer de douleur. En clair pour les filles, aucun risque de blessure corporelle. Ce qui n’est pas toujours le cas, comme en témoignent les stigmates sur le dos de Nicole.

    Finalement la journée s’achève avec des promesses pour les moins significatives. Les résultats dépassent ses prévisions et encore plus, celles de son employeur. La première paye est fort encourageante. Il a réalisé un chiffre d'affaires de plus de vingt mille Euros ! Ce qui se traduit par un net à payer de près de huit mille Euros ! Une fois les comptes rendus de la journée à jour, le planning du lendemain élaboré, avec Gégé ils peuvent discuter librement en dégustant une bonne bouteille de champagne :

    – Gégé : Bravo Laurent… Je suis vraiment fier de toi !… Les échos qui me parviennent ne tarissent pas d'éloge à ton égard… Le fric c'est une chose, mais… Je préfère encore plus entendre ce genre de louanges… Mêmes si elles émanent de faux-culs… À ta santé fiston !…

    –  Laurent : À la tienne !…

    Laurent n'est pas aussi enthousiaste que son patron, en ce qui concerne les compliments dont il est l'objet. Il joue le jeu à fond c'est évident, mais tout en gardant présent à l'esprit qu'il ne doit pas se laisser engloutir dans ce paradis artificiel. Il le sait, Gégé lui a dit, tôt ou tard il tombera sur une cliente qui lui demandera de participer physiquement à ses fantasmes. C'est bien là que le bât blesse précisément. Car il n'a aucunement l'intention de servir de mannequin ! Les filles sont faites pour ça et lui doit se tenir à l'écart. Avec les quelques clients qu'il a rencontrés, le problème ne se pose pas. Ils sont tellement excités en partageant le ballet de Corinne et Nicole, qu'ils n'ont pas envie qu'un autre homme se joigne à eux. Par contre effectivement, il a quelques soupçons envers au moins deux clientes, dont celle de ce matin.

    La conversation entre les deux hommes se poursuit durant de longues minutes. Le reste du personnel est parti, ce qui permet à Laurent de bien négocier la suite de son activité. Bon prince, Gégé ne le contredit sur aucun point. Si la cliente insiste un peu trop, il a le feu vert pour l’envoyer sur les roses. Comme il est resté un peu plus tard que prévu au bureau, il est obligé d’appeler Delphine pour ne pas qu'elle s'inquiète :

    –  Laurent : Coucou ma Bibiche… Comment va mon petit cœur ?... Surtout ne t'affole pas ma chérie… Je quitte à l'instant le bureau avec… Devine ?... Avec en poche mon premier chèque de salaire !… Devine combien ma chérie ?… Tu veux rire ou quoi ?… Presque neuf mille Euros tu veux dire… Avec une prime en plus !… Je file déposer mes affaires à la maison et je viens te voir après, d'accord ?… À tout à l'heure… Je t'embrasse… Tout partout !…

    Après quoi, un peu soucieux quand même, il se dirige vers le garage souterrain où Gégé a loué plusieurs boxes pour son personnel. À quelques mètres de sa voiture, quatre loubards semblent l'attendre de pieds fermes :

    – Chef de bande : Alors le play-boy ?… Comme ça on casse la gueule de notre ami ?… C'est pas gentil ça, hein les amis ?…

    – Voyou : Oh non alors… C'est pas gentil du tout ça, mon beau monsieur… Je dirais même, que ça mérite une petite leçon…

    Rien de tel pour mettre Laurent en boule. Non seulement il est euphorique à l’idée de retrouver sa petite femme mais en plus, il se languit de voir sa tête quand elle verra le montant du chèque. Ce petit contretemps l’agace au plus haut point. Les malfrats ne vont pas tarder à comprendre de quel bois il se chauffe s’ils persistent dans leurs intentions belliqueuses. Néanmoins, il veut éviter de perdre trop de temps. Peut-être que les apprentis truands vont être sensibles au point de renoncer ? :

    – Laurent : Écoutez les filles… De deux choses l'une… Ou vous diparaîssez vite fait, ou alors je me fâche…

    – Chef de bande : Qu'il est mignon… Allez… Approche un peu pour voir…

    Tapie dans l'ombre, bien à l'abri derrière un pilier, Corinne tremble de tout son être. Elle voulait discuter avec son chef et depuis tout à l'heure, l'avait attendu dans sa voiture. En le voyant arriver elle est sortie de son auto, au moment où les voyous ont interpellé Laurent. Les loubards, à la mine patibulaire, encerclent Laurent qui, stoïque, pose son attaché-case et ses affaires par terre devant lui avant d'avertir une dernière fois ses assaillants :

    – Laurent : Soyez sympas les gars… Si vous parlez de ce vieux con à qui j'ai donné une petite leçon, c'est oublié !… Mieux vaut pour vous de ne pas envenimer les choses… Gégé risquerait de ne pas apprécier !…

    – Voyou : On s'en tape de ce maquereau !… Fallait pas toucher à notre pote mec… Tu fais un peu moins le mariole maintenant, hein ?… Fils de pute !… Allez… Approche...

    – Chef de bande : Allez Gaston… Mets-lui une belle raclée… Pendant ce temps on lui pique ses affaires… Sûr qu'il doit avoir des films de cul dans son bazar…

Cette fois, il n'est plus question de discuter. En moins de temps qu'il faut pour l'écrire, Laurent déclenche la foudre avec ses pieds et ses poings. À l’instar d’un plan dans un film policier, les coups sont distribués à une vitesse vertigineuse. Bruce Lee en personne n’aurait pas fait mieux. Un à un, les quatre malfrats se retrouvent au sol, la tête en sang et quelques petites ecchymoses un peu partout sur le corps.

Laurent avait prévenu, ils auraient mieux fait de l'écouter. Pourtant, la leçon n’a pas entièrement porté ses fruits. L’un des agresseurs, qui n’a pas encore compris à qui il avait à faire, a le malheur de brandir la lame d’un cran d’arrêt devant le visage de Laurent. Tout en essuyant les traces de sang sur son visage avec son autre main. Laurent aurait envie de rire, tellement la scène est comique :

– Laurent : À quoi tu joues espèce de branleur ?... Tu veux que je te le fasse avaler ton canif ?...

– Voyou : Viens… Allez… Viens me l’faire bouffer mon p’tit canif comme tu dis…

Aura-t-il un appétit suffisant pour cela ? Laurent ne cherche pas à lui faire trop mal mais trop c’est trop. À force de brasser de l’air, le voyou va lui faire attraper froid. Tant et si bien qu’un autre coup de pied fait voler l’arme à dix mètres, tandis qu’un amical coup de poing lui écrase le nez. Courageux mais pas téméraires, les « Justiciers » prennent la poudre d'escampette sans demander leur reste. Toujours aussi calme, Laurent rajuste sa cravate, se brosse un peu les manches, avant de se baisser pour reprendre ses affaires. Il n'a pas le temps de saisir la mallette, qu'une main le fait à sa place. À qui peut donc appartenir cette si belle main ? Il suffit de remonter le bras pour le savoir. En même temps, Corinne et Laurent se relèvent et restent un instant muets, face à face. La jeune femme a du mal à récupérer :

– Corinne : Tu n'as rien au moins ?… Vain Dieu quelle raclée !… J'ai eu une de ces frousses tu ne peux pas savoir !… Mais c'est fini !…

– Laurent : Corinne ?… Mais… Qu'est-ce que tu fais encore là ?… Voilà presque une heure que tu es partie du bureau ?…

– Corinne : Disons que je voulais te parler… Enfin… Si tu n'as rien de prévu ce soir, on pourrait passer la soirée ensemble non  ?… Tu saignes, tu as vu ?…

Laurent est très embarrassé. Il recouvre un tantinet ses esprits, tout en essuyant ses lèvres ensanglantées. Certes, il n'aurait rien contre, mais il ne veut surtout pas donner de faux espoirs à sa jeune amie qui ne doit en aucun cas échafauder un plan quelconque :

– Laurent : C'est rien, juste une petite égratignure… Écoute Corinne… Tu es une fille merveilleuse… Belle, intelligente… Mais il faut que tu saches que ma Bibiche adorée, passe avant mon plaisir personnel… Et… Il vaut mieux ne pas trop développer de relation privée entre nous… Pour le boulot, c'est une chose… Mais sortis du bureau, nous avons chacun notre sphère privée… Tu comprends ?…

    Corinne est très déçue c'est vrai, mais elle n'insiste pas. Elle éprouve plus de peine que de regret véritable, ce qui bouleverse Laurent. Il est clair à ses yeux, que Corinne veut avant tout connaître un peu de douceur et de tendresse, loin des ébats pornographiques dans lesquels elle est tenue de s'investir sans tricher. Laurent est très mal à l'aise. Heureusement, sa jeune assistante comprend son embarras et sans plus de formalités, prend congé de lui.

***     

    Un peu plus tard, après avoir dîné, Laurent arrive auprès de Delphine. Il n’est pas très rassuré car hélas, en dépit de ses efforts, il n’a pas pu dissimuler ses blessures. Comment va-t-elle réagir ? Que va-t-elle se mettre en tête ? La connaissant, il redoute le pire. Delphine c’est vrai a une imagination plutôt fertile. En examinant les plaies, elle est capable d’alerter la CIA pour qu’elle protège son mari. Laurent exagère bien entendu mais il n’est pas très rassuré. Plus qu’un petit mètre avant qu’il n’entre dans la chambre. Immédiatement, Delphine voit le visage tuméfié de son mari et panique un peu :

    – Delphine : Mon Dieu mon Poussin… Qu'est-ce qui t'est arrivé mon trésor ?… Tu as eu un accident ?… Attends, je vais appeler Niaou, elle va te soigner…

    – Laurent : Ce n'est rien ma chérie… Juste… Enfin… Une petite dispute, rien de plus… Quatre jeunes merdeux m'attendaient devant la voiture au garage… Inutile d'ameuter tout l'hôpital… Je vais me rincer encore le visage et ça va bien s'arrêter de saigner !…

    – Delphine : Vu ton état, j'imagine celui dans lequel tu as dû les mettre… Mon pauvre trésor… Pourquoi est-ce que tu ne t'es pas soigné à la maison ?… Je parie qu'il n'y a plus rien dans l'armoire à pharmacie !… Et voilà que la mafia te poursuit à présent… Il faut alerter les flics… Mon pauvre trésor… Comment est-ce que tout ça va se terminer… Attends…

    N'écoutant que son cœur, Delphine appuie sur la sonnette d'appel. Laurent n'a pas le temps de se dévêtir complètement que déjà, Niaou et deux autres infirmières arrivent dans la chambre. Pourquoi venir à trois ? Les consignes ont été données à l'ensemble du personnel de garde à propos de Delphine. Tout le monde le sait, elle n'est pas du genre à appeler pour rien. Étant donné son état en dents de scie, mieux vaut prévenir que guérir. Immédiatement, en voyant le visage de Laurent, l'infirmière comprend que c'est lui qui a besoin de soins. Fatalité, la plaie sur la pommette gauche de Laurent, s'est rouverte et le sang s'écoule assez abondamment. Niaou se tourne vers ses collègues et leur demande d'aller chercher un plateau de suture. Puis elle fait asseoir Laurent :

    – Niaou : Eh ben mon vieux !… Qui c'est qui t'as mis dans cet état ?… Oh !… Il va falloir recoudre mon p'tit père !… La plaie a l'air assez profonde !…

    – Laurent : Mais tu rigoles ou quoi Niaou ?… Des points de suture… Il ne manquait que ça !…

Qu'il le veuille ou non, Niaou ne cède pas à son chantage. Si bien que docilement, Laurent est bien obligé de se laisser soigner. Le visage de Delphine exprime l'inquiétude qui est en train de s'emparer d'elle. Le milieu dans lequel son Poussin travaille, n'est vraiment pas fréquentable. Et dire que c'est pour eux qu'il se bat comme un lion, au sens propre comme au sens figuré. La mafia, les proxénètes, les drogués, les obsédés et autres pervers… Bigre !… La liste de tous ces individus pas très catholiques du tout, est impressionnante. Elle suit avec attention les gestes délicats et précis de Niaou, avec qui elle échange de temps à autre un petit sourire complice.

    Tout est rentré dans l'ordre. Laurent a du recevoir quand même quatre points de suture ! C'est sans doute un peu excessif, mais Niaou n'a voulu prendre aucun risque. Jugeant sa présence inutile, elle abandonne le couple à son intimité. Après un très long et langoureux baiser, jalonné de caresses toutes plus excitantes, Laurent reprend une attitude plus conventionnelle. Il vient s’asseoir sur le lit, tout près de son épouse :

    – Laurent : Mais ne t'inquiète pas mon amour… Tu sais, dans le milieu, c'est comme partout !… Une fois que ta réputation est faite, tu ne risques plus rien… Ils essaient de t'intimider, mais quand ils ont compris que tu es plus fort, ils te fichent la paix… Et puis… Tu sais bien que mon patron n'est pas un Saint !… Sûr que demain, il va envoyer ses sbires pour régler les comptes !…

    – Delphine : Génial !… Et comme ça la semaine prochaine, je pourrais voir ton nom dans les avis de décès ou à la une des journaux, c'est magnifique !… Je t'en prie mon Poussin… Arrête ce boulot débile… On trouvera bien une autre solution !…

    La pauvre est paniquée à l'idée qu'il arrive malheur à son mari. Celui-ci pourtant, sans faire preuve pour autant d'un excès de confiance, ne partage pas du tout les craintes de sa Bibiche :

    – Laurent : Ce n'est pas une guerre des gangs mon trésor… De toute façon, que je bosse ou pas pour Gégé, si ces abrutis veulent ma peau, ils l'auront !… Mais rassure-toi… Le milieu comme tu dis, n'a rien à voir avec ça… Des petits casseurs de quartier, rien de plus !…

    Pour être sûr de convaincre Delphine, il sort de sa poche le fameux chèque, qu'il brandit devant le visage de son épouse. Il la regarde intensément, comme pour implorer son accord total. Il sait qu'elle est inquiète, il en est très touché. Mais il sait surtout, comme elle, que leur situation n'est pas des plus reluisante loin s'en faut ! Quitter son emploi c'est bien joli, mais à condition d'en avoir un autre assuré ; ce qui n'est pas garanti du tout ! Le milieu de la pègre est de loin le plus obscur et le plus malsain qui soit. En attendant, si du jour au lendemain Laurent abandonne, il sera plus menacé qu'en restant avec Gégé. Là au moins, même les truands les plus aiguisés, hésitent à venir se frotter à ce petit bonhomme, dont la réputation n'est plus à faire.

    En prenant le chèque dans ses mains, Delphine regarde avec un plaisir certain le montant qui est libellé : neuf mille trois cents Euros ! Avec ce que Laurent a déjà soldé, grâce à la prime offerte le jour de la signature de son contrat, force est de constater que l'avenir paraît moins morose. Avec raison, le couple éprouve un réel soulagement. Ce n'est pas la panacée loin s'en faut, Delphine le remarque bien. Son Poussin n'en a que plus de mérite. Car les clients qu'il côtoie à longueur de journée, incarnent ce qu'il y a de plus avilissant pour l'humanité. Sans parler de l'angoisse, liée aux risques de rixes ou de règlements de compte, dans lesquels il risque d'être impliqué. L'euphorie fait place à la pondération, sans pour autant annihiler l'espoir de renouveau qui émerge de ce néant dans lequel ils étaient enfermés.

    Malgré lui, quotidiennement, il est confronté à tout ce que la terre peut porter d'infâme et abject. Quand il décrit ce qu'il éprouve à son épouse, celle-ci en est couverte de honte. Il a vraiment du mérite. Il a l'impression, en touchant sa paye, de blanchir de l'argent sale. Car à n'en point douter, son patron est impliqué jusqu'aux os dans tous les milieux marginaux. La drogue, la prostitution, mais, pire encore ! À force d'hésitation, il finit par se confier. Delphine sent bien qu'il a un poids sur le cœur, dont il a envie de se délester. Elle le connaît tellement, qu'elle sait surtout qu'il ne faut pas anticiper sur ses décisions. De lui-même, quand il a analysé le pour et le contre, il se délivre de ses oppressions. Si par malheur, elle essaie de le mettre sur la voie, d'influencer son comportement, il explose et se renferme dans sa coquille. Le fruit est mûr, il ne va pas tarder à tomber de l'arbre. En replaçant son chèque dans sa poche intérieure de veston, il expire une ou deux fois avant de prendre les mains de sa Bibiche. Laurent contient difficilement son émotion en se confiant à sa petite Delphine. Les mots sont pathétiques :

– Laurent : Tu vois ma chérie, ce qui m'écœure le plus... C'est pas tellement de vendre ces conneries... Mais... Tous les dessous méconnus du grand public !... Si je te dis avoir assisté... Malgré moi... À certaines conversations téléphoniques... Il y a de quoi faire pâlir l'obsédé le plus chevronné !... Les rendez-vous qu'il prend avec ses clients, ne sont pas pour enfiler des perles si tu vois ce que je veux dire !... Mais hélas, je n'ai aucune preuve absolue !… Pourtant, je suis à peu près certain de ne pas me tromper ma chérie… Il s'agit bien de tourisme sexuel organisé, dont il serait le maillon principal pour l'Europe !… La pédophilie si tu aimes mieux !... Avec ses contingences d'excès à tous niveaux... Le trafic des enfants... Oui mon amour !... Le marché est beaucoup  plus juteux que tu l'imagines !... Cette espèce de guignol, qui me sert de patron, est en fait une vitrine pour le milieu... C'est lui qui coordonne et organise... Les parties de jambes en l'air avec les mômes principalement !... Chaque jour, c'est le défilé au magasin... Et... Ce ne sont pas des ouvriers comme tu l'imagines !... Costumes trois pièces... Nœud papillon... La « Jet-society » dans toute sa splendeur !... À grands coups de billets de mille Euros... Chacun réserve sa soirée « À thème » !... C'est dur ma chérie... Très dur !...

    – Delphine : Mais il faut le dénoncer à la police ?... Tu ne peux pas rester plus longtemps avec un monstre pareil mon trésor... Je refuse !... Mon pauvre amour… Mais dans quel guêpier t'es-tu fourré ?… Non mon Poussin, je n'aurai pas la force de rester des heures entières dans l'angoisse et la hantise de te voir accusé… Ou pire encore !…

    La crédulité de Delphine est touchante. Révoltée, indignée, elle brandit ses petits poings serrés en pensant très fort à Gégé ! Oui mais voilà, elle ne sait pas qu'il est plus dangereux de laisser tomber un truand, que de piller une banque ! La justice du milieu est nettement plus radicale et expéditive, que celle des citoyens ordinaires. Ce qui au passage, arrange bien souvent la justice dite officielle ! En un mois Laurent a tout appris, à quelques petites exceptions près. Jamais, ce qui se conçoit, son patron n'acceptera qu'il démissionne. Sans compter que la fameuse prime de bienvenue, n'est rien d'autre qu'une caution comme il l'explique à son épouse :

    – Laurent : Eh oui ma pauvre chérie… Si je quitte mon job avant la première année échue, je dois lui rembourser les dix mille Euros… Le contrat est formel… Il ne s’agit pas d’une arnaque Bibiche… J’ai pris le temps de bien lire le contrat et j’étais parfaitement au courant de tous les détails… J’ai signé, donc… Je dois continuer coûte que coûte si je ne veux pas rembourser une telle somme… D'un côté comme de l'autre, j'ai les mains liées… Mais il ne faut pas paniquer… On s'en sortira, tu verras…

    – Delphine : Patrice connaît bien un commissaire de police… Je vais lui demander d'intervenir… Avec la plus grande discrétion bien entendu !…

    – Laurent : Si tu as envie d'être veuve, alors vas-y… Mon doux trésor… Qu'est-ce que tu peux être candide quand même quand tu veux !… Les trois quarts ou presque des flics et de la justice sont corrompus… La mafia est infiltrée partout… Pire que les sectes !… À la moindre alerte, hop… Ils ouvrent le parapluie et la couverture vient d'un ministre, voire d'un chef d'État !… Aussitôt, l'affaire est classée…

    Officiellement, il n'est pas au courant pour les enfants. Gégé s'est arrangé pour préparer le terrain sans rien brusquer. Il a appris à connaître Laurent et il sait très bien que si d'emblée, il lui avoue la totalité de ses activités, son poulain rendrait son tablier. Laurent n'est pas catégorique, mais que son patron organise des soirées très spéciales avec des clients du monde entier, cela devient plus que crédible. Les orgies entre adultes consentant, même si c’est odieux, passe encore. Mais dès que des enfants sont impliqués, là, Laurent pète un câble.

    En parlant de ça, il entend encore Corinne ce matin quand elle narrait de ce qu'elle était obligée de faire, en échange de son loyer. L'hésitation et le regard qu'elle lui avait adressés, étaient révélateurs. Il ne peut hélas rien affirmer, ne disposant d'aucune preuve tangible. Et encore une fois, faut- il combattre leur unique source de revenus ? Au fond, Gégé n’est pas plus coupable que les pervers qui sollicitent son aide pour assouvir leurs fantasmes. De plus, grâce à lui sans doute. Laurent et son épouse pourront se sortir d’affaire financièrement parlant. Soudain, une idée lui traverse l'esprit. Il bondit sur son natel :

    – Laurent : Allô… Corinne ?… C'est Laurent… Non… Un service à te demander… Tu peux venir me voir à l'hôpital… Mais oui, maintenant !… Tu feras la connaissance de ma petite Bibiche avant tout, mais… Disons que j'ai besoin que tu m'apportes quelques réponses… Ce matin j'ai bien vu que tu voulais me dire quelque chose… Était- ce la présence de Nicole qui te gênait ?… Ouais… D'accord !… Donc, ce que tu ne m'as pas dit, plus ce que je sais… Tout ça fait que mes soupçons s'avèrent exacts, n'est- ce pas ?… D'ici vingt minutes ?… Tu es un amour… Je descendrai te chercher… Merci… Je t'embrasse…

    Delphine est médusée. Qu'est-ce que son mari peut bien vouloir mijoter ? Elle ne reste pas très longtemps dans l'expectative. Il déteste avoir un doute et chaque fois qu'il le peut, il cherche à tout prix la solution. Que peut donc bien apporter cette Corinne ? Le mystère s'éclaircit soudain :

    – Laurent : Excuse-moi ma chérie… Corinne est une de mes assistantes… En fait, ce matin quand nous étions chez elle avec Nicole, j'ai ressenti en la regardant, qu'elle avait envie de me dire quelque chose…

    –  Delphine : Qu'elle avait une envie folle de coucher avec toi mon cœur ?…

    – Laurent : Arrête avec ça tu veux… Non… D'ailleurs, elle vient de me le confirmer… Je veux connaître le fin mot de l'histoire…

    Comment va réagir Delphine quand elle va voir la beauté de Corinne ? Déjà que Natacha est très belle, là, elle sera encore plus éblouie par la fraîcheur d'une beauté presque parfaite. Pourtant, elle ne cherche pas à dissuader son mari. Quand il a une idée derrière la tête, il ne l'a pas ailleurs et bien fort serait celui capable de le faire changer d'avis ; sauf quand il a tort, car là, il reconnaît son erreur et s'excuse aussitôt. Pour éviter que Corinne n'attende pour rien dans le hall, si par hasard elle vient plus vite que prévu, Laurent décide de descendre. Il en profitera pour fumer une ou deux cigarettes. Il embrasse sa tendre Bibiche, qui est de plus en plus intriguée. Quand il joue les détectives comme ça, il est craquant au possible !

    L'attente n'est que de courte durée. Très vite, Laurent revient dans la chambre, en compagnie de la pulpeuse Corinne. Oups ! Même démaquillée, elle serait capable de réveiller un mort. Très vite les présentations sont faites :

    – Laurent : Corinne, je te présente ma Bibiche… Ma chérie, voici Corinne, mon assistante !…

    N'allons pas jusqu'à dire que le premier regard de Delphine soit compatissant. Néanmoins, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle s’efforce d’être agréable. Corinne n’est pas mieux lotie et fait de son mieux pour ne pas se sentir coupable :

    – Corinne : Enchantée madame… Laurent m'a tellement parlé de vous…

    – Delphine : Tout le plaisir est pour moi… Mais asseyiez-vous je vous en prie !…

    – Laurent : OK… On va laisser le protocole de côté si vous êtes d'accord ?… Bibiche… Corinne… Le vous ça sera pour une autre occasion…

    Laurent a raison, même si Delphine dévisage un tantinet la collaboratrice de son mari, elle ne fait aucune difficulté à accéder à ses désirs. Il est important que Corinne se sente à l'aise, car elle a sans doute beaucoup de choses à dire. Dans un climat un peu dissonant, elle risquerait de ne pas se sentir à l'aise. Laurent laisse les deux femmes faire plus ample connaissance, afin que les dernières barrières soient levées. Plus l'atmosphère sera conviviale et sereine, plus Corinne aura à cœur de se vider la conscience. Au fond, son mal être présent dissimule une envie folle de se confier.

    N'avait-elle pas manifesté ce même désir dans le garage ? Le moment est tout indiqué pour consolider les liens existants. Plus Laurent et Corinne feront bloc, plus ils pourront surmonter les épreuves. Très vite, le sourire remplace la suspicion réciproque, les deux jeunes femmes se font même la bise. Laurent n’est pas fait en bois, Delphine en est consciente. Avec une collègue de cette beauté, il serait bien bête de ne pas se laisser aller ! Il est temps d'entrer dans le vif du sujet :

    – Laurent : Bon… Je suis bien content de voir que vous avez sympathisé… Dis-moi Corinne… Si je t'ai faite venir, c'est… Enfin… C'est à propos de ce que j'ai entendu au bureau plusieurs fois quand Gégé téléphonait… Incognito… Mais assez fort pour que j'entende… Bref… J'ai entendu, donc… Parler d'enfants… Peux-tu éclairer ma lanterne ?…

    Corinne s'y attendait bien sûr. Pourquoi choisit-il ce moment, devant son épouse qui plus est ? Sans doute pour que deux oreilles supplémentaires entendent ? Quoi qu'il en soit, sans autre forme de procès, elle commence à raconter tout ce qu'elle a vécu, subit et qui l'horrifie de plus en plus. Les partouzes encore, ne sont que des bagatelles à ses yeux ! Pour elle, c'est même plutôt récréatif, surtout quand les couples sont jeunes et beaux… Mais le ton se durcit, la voix devient presque inaudible, quand elle aborde le sujet qui blesse, les enfants ! Là, avant même d'ouvrir la bouche, elle essuie quelques grosses larmes qui jaillissent spontanément de ses yeux bleus :

    – Corinne : Excusez-moi… Comme je viens de le dire, les parties de jambes en l'air c'est vraiment du pipi de chat… Mais… Les atrocités se déroulent dans la villa… On l'a d'ailleurs baptisée la « Villa de la Corruption » !… C'est là-bas que les orgies se passent… Les gros clients, que tu as pu voir au magasin du reste… Choisissent la soirée à laquelle ils veulent participer… Sado-maso, urologie, scatologie… Et… Les enfants surtout !… Pour nous c’est l’horreur d’assister à ces soirées… Voir ces pervers utiliser les bambins comme de vulgaires poupées gonflables c’est atroce…

    Corinne éclate en sanglot. Les images qui lui parcourent l'esprit, sont horribles et dramatiques. Delphine et Laurent sont tétanisés. Delphine n’aurait jamais pu imaginer que de telles scènes puissent se dérouler impunément. Quant à Laurent, qui mesure en ces instants l’ampleur de la perversion, il a vraiment du mal à conserver son calme. Le regard qu’il échange avec son épouse en dit long, sur le dégoût qui l’envahit. Du mieux qu'il peut, prenant Corinne dans ses bras, Laurent essaie de la calmer :

    – Laurent : Là… Calme-toi Corinne… Si tu veux t'arrêter, je ne t'en voudrai pas… Je savais le milieu pourri mais à ce point… J’en ai froid dans le dos… Et moi qui commençais à avoir confiance en Gégé… La prostitution… La zoophilie… Sans oublier les tarés de sado-maso… Et maintenant les gamins… Je crois que j'ai entendu ce que je voulais entendre, à propos des enfants… Tu veux un verre d'eau ?…

    Tout en reniflant, elle acquiesce d'un petit mouvement de la tête. Delphine avait anticipé et tend aussitôt le verre à Laurent. La petite Corinne l'avale d'un trait et soupire profondément avant de reprendre son récit :

    – Corinne : Merci… Je préfère continuer si ça ne vous ennuie pas… C'est pour ça que je voulais que tu viennes me voir ce soir à la maison Laurent… J'ai trop mal et j'ai besoin de me confier… Je sais que je peux avoir confiance en toi… C'est innommable en vérité !… Voilà des années que j'endure ce calvaire… Jamais je n'aurais imaginé que des êtres humains puissent être à ce point odieux et pervers… Nous sommes avec mes copines, obligées d’assister à toutes ces orgies… Comme le dit Gégé, ça fait partie du contrat !...

    Lentement, rassurée, Corinne vide son sac. Elle décrit dans les moindres détails, toutes les infamies auxquelles elle ne peut pas échapper. Comme elle le dit cyniquement, que des femmes et des hommes trouvent du plaisir en se pissant dessus ou en déféquant avec le même vice au fond des tripes, c'est leur affaire. Elles ne sont pas là pour leur torcher les fesses. Mais par contre, quand il s'agit de tenir un enfant de cinq ans pour l’empêcher de crier en train de se faire sodomiser, là, c'est trop !… Il y a au fond de leurs regards perdus, un appel au secours lancinant et cruel.

    Hélas, ce sont ces pauvres enfants innocents, qui subissent ces outrages et les sévices les plus abjects. Victimes toutes désignées de la dépravation et de l'aliénation mentale de ces monstres, qui dans la société, passent pour des êtres parfaits, hors de tout soupçon. Tout le monde récuse ces pratiques, sans que personne n'aie le courage de les dénoncer officiellement. Car hélas, et c'est un bien piètre constat en vérité, c'est au sommet de la hiérarchie sociale, que se situent la quasi totalité de ces êtres sans valeur. Le tourisme sexuel, qui fait ça-et-là, la « Une » des médias, histoire de se donner bonne conscience, n'est pas à la portée de la classe ouvrière ! D'après Corinne, certains clients qui viennent des quatre coins du monde, payent jusqu'à cent mille Euros pour un vicaine ! À ce prix c'est vrai, ils ne sont pas logés dans un dortoir militaire !

    Point par point, détail après détail, le récit de Corinne produit l'effet d'un gaz paralysant. Elle ne retient ni son chagrin ni son courroux et au travers de ce rideau d'invectives, Delphine et Laurent découvrent l'immensité de la valeur humaine de cette pauvre gosse. Gamine en effet, qui, du haut de ses vingt-cinq ans, a déjà un passé plutôt chargé. Le moins que puisse dire Laurent, c'est qu'elle avait vraiment besoin de se confier ! Durant presque une heure, le monologue est effarant. Le seul détail qui lui échappe, c'est celui qui concerne les moyens de pression utilisés par Gégé. Car il le connaît suffisamment, pour savoir que ce n'est pas le genre de mec à se mouiller sans assurer ses arrières. Hélas, sur ce point, Corinne ne peut apporter aucune information. Sa bonne foi n'est pas à mettre en doute, Laurent la rassure très vite :

    – Laurent : Ne t'inquiète pas pour ça ma puce… J'imagine que je serai très vite au parfum !… Si Gégé a voulu me faire entendre ce qui normalement est encore un secret, c'est qu'il va sans doute m'ouvrir les yeux sur ses activités… Mais… Tu parles de la villa ?… Je ne la connais pas ?… Elle se trouve où exactement ?… Tu n’as pas à avoir peur de quoi que ce soit ma puce…

    – Corinne : Dans la campagne… Je ne connais pas le lieu exact, car chaque fois que nous y allons, nous sommes dans une voiture aux vitres teintées… Et forcément, c'est la nuit !… Je sais simplement que depuis le magasin, nous roulons pendant au moins une bonne demi-heure !…

    Laurent et Delphine, dubitatifs, écoutent avec un écœurement de plus en plus marqué la suite du récit de Corinne. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette confession lui procure un mieux être notoire. Laurent doit-il persévérer aux côtés de celui qu’il considérait déjà un peu comme un ami ? Seulement voilà, la mafia n’est pas une œuvre de charité et s’en éloigner sans motif valable, pourrait avoir des conséquences désastreuses. Surtout avec un contrat bien ficelé, qui anéantirait les efforts consentis jusqu’à maintenant. Du mieux qu’il peut, Laurent essaie de calmer sa protégée. C’est la première fois sans doute qu’elle a l’occasion de vider son sac. Laurent promet de la protéger :

    – Laurent : C'est pas grave !… Je crois que je vais te raccompagner chez toi maintenant… Tu es d'accord Bibiche ?…

    – Delphine : Bien sûr mon chéri… La pauvre… Je crois que je vais faire des cauchemars cette nuit !…

    Il y a de quoi en effet ! Corinne a envie de rester encore un peu. Elle se sent tellement bien auprès de Laurent et Delphine, que si elle le pouvait, elle coucherait dans le fauteuil. Cette petite remarque est très touchante pour Delphine, qui demande à sa nouvelle amie de venir s'asseoir près d'elle, sur le bord du lit. Elle a envie de la serrer très fort dans ses bras, pour lui dire qu'elle est de tout cœur avec elle. Désormais, elle peut compter sur son soutien et surtout, celui de son mari. Un homme averti en vaut deux n'est-ce pas ? Ce qui offre sur un plateau une boutade de circonstance à Corinne :

    – Corinne : Quand on voit ce qu'un seul peut faire comme dégâts… Avec deux je me sentirai encore plus en sécurité !… Merci Delphine… Tu es vraiment une femme remarquable… Tu sais, tu n'as pas de souci à te faire… Jamais, je ne tenterai de te piquer ton mari… Je te le jure… Vous êtes tellement choux tous les deux…

    – Delphine : C'est gentil de ta part… Maintenant que je te connais, je n'ai aucune raison de me faire du souci et c'est vraiment le plus important…

    Corinne est tellement bien, qu'elle reste encore de longues minutes à bavarder avec le couple. La pédophilie bien entendu, étale entre eux son parterre ignoble, ce qui irrite le couple au plus haut point. Entre adultes, plus ou moins consentants, passe encore. Mais dès l’instant où des gamins sont impliqués, malgré eux, là, Laurent éprouve un désir fou de ruer dans les brancards. Tout ce que la société compte de sommités, converge au magasin de Gégé. À grands coups de billets, chacun choisit « Le thème de sa soirée » ! Delphine est outrée. C'est vrai que Laurent devrait le dénoncer à la police ! Mieux encore, quitter immédiatement ce monstre. A-t-il vraiment le choix ? Où, pourra-t-il gagner autant d'argent en cette période de crise ? Il n'a pas d'autre solution en vérité. Il doit s'accrocher. Pour ce qui est de prévenir la police, Delphine est subjuguée d'apprendre que certains hauts magistrats sont les meilleurs clients du patron de Laurent ! Corinne est formelle à ce sujet, ce qui ne peut que conforter ce que Laurent avait déjà dit. En clair, la justice est plus trouble qu'un torrent en crue !

    Il y a de quoi en frémir de honte et en tomber à la renverse. C'est ainsi. Le panier de crabe dans lequel il évolue avec tant de peine, est une couverture on ne peut plus chauffante ! La déchéance humaine dans toute sa splendeur ! À quoi bon s'indigner ? Ce vingt-et-unième siècle est sans doute le plus corrompu, depuis que la vie humaine existe sur terre. Ce n'est pas Laurent, même avec ses principes, qui pourra hélas y remédier. Les hommes sont aveuglés par le profit à outrance. Certains tueraient père et mère s'ils pouvaient en tirer quelque argent. L'hypocrisie est l'unique bannière. La jalousie, la méchanceté, le couple a pu souvent à ses dépends, en mesurer l'étendue et la vile sévérité. L'argent, toujours l'argent ! Les frustrations, les rejets, les tabous et bien davantage encore les dogmes, imposés par la société, ouvrent en grand la boîte de Pandore.

    Plus un être humain est isolé et cloisonné dans les périmètres délimités par les lois, plus il se renferme sur lui-même. Les idéaux, si louables soient-ils au demeurant, se métamorphosent en contraintes, qui fustigent les citoyens. Plus les responsables, politiques ou religieux, cherchent à marginaliser tout ce qui ne répond pas à leurs critères, plus ils privent l'individu de libertés. La liberté de penser et d'agir, en fonction de ses propres pulsions et de sa conscience individuelle, et non par délégation à la solde de ceux qui infligent les leurs. Si dans l'ensemble, la sexualité était banalisée à tous les échelons, peut-être que les déviations s'amenuiseraient.

    L'homosexualité par exemple, qui pénalise celles et ceux qui la vivent comme un cauchemar, au lieu d'en jouir d'une manière harmonieuse. Si un être humain, qui se trouve dans cette catégorie de personnes, ne peut assouvir librement ses fantasmes, alors, il sera irrémédiablement poussé malgré lui à commettre des actes répréhensibles. La société qui l'a déjà condamné en combattant l'homosexualité, va le clouer au poteau d'exécution ensuite, en se faisant un « Devoir », d'appliquer SA loi !

    La prostitution ensuite, qui, chacun le sait, est le plus vieux métier du monde. Là encore, au lieu de fermer les maisons closes et faire la chasse aux prostituées, les États feraient mieux de rouvrir les bordels. Car, lorsqu'un homme est privé de rapports sexuels pendant une période prolongée, de par son métabolisme il arrive à un tel degré de manque, qu'il est prêt à faire n'importe quoi pour soulager un besoin naturel. Les violeurs ne sont hélas trop souvent, que la concrétisation manifeste de ces formes de marginalisation. Je n'exclus pas naturellement, les sadiques et les pervers maladifs. Mais il ne sont pas la majorité loin s'en faut. Les autres violeurs quant à eux, victimes des carences de la société en matière de plaisir sexuel, pètent les plombs et font n'importe quoi. La suite on la connaît, avec les condamnations et les humiliations s'y afférent.

    Je suis le premier à m'indigner et à m'insurger quand j'entends les médias relater une affaire de viol. Néanmoins, avant de tomber dans le panneau d'intox si gracieusement offert, j'essaie de voir si l'individu n'a pas de circonstances atténuantes. Pour les raisons que je viens d'invoquer, à mon avis, ce sont ceux qui bannissent la prostitution, au nom de l'éthique, qui devraient être considérés comme coupables. Car c'est bien connu, plus on interdit, plus la tentation est grande ! D'où les proliférations de réseaux et de trafics, qui, inéluctablement, aboutissent à l'infamie et la cruauté envers les enfants.

    En tolérant les maisons de passes, en plus, un sérieux coup de frein serait vraiment donné vis-à-vis des proxénètes. En légalisant, ENFIN, la prostitution, un grand pas serait fait, et un joli coup de pied au cul serait donné à tous ces fumiers qui s'enrichissent avec le corps de leurs victimes. Hélas, trois fois hélas… Je serais curieux de connaître le montant des bakchichs, qui sont versés pour faciliter de telles exactions ! Ce passage ne plaira sans doute pas à celles et ceux qui sont visés, mais peu importe. La fiction sera toujours hélas, inférieure à tout ce que l’on peut imaginer. Revenons à nos moutons… Nous retrouvons le couple et Corinne, qui viennent eux aussi, de faire les mêmes constats que moi… Bizarre, non ? Delphine n'est-elle pas la preuve vivante, de l'emprise de la corruption ?  C'est la question que se pose Laurent :

    – Laurent : Qui a bien pu corrompre à ce point les magistrats, pour faire en sorte que l'assureur de l'autre abruti soit pratiquement blanchi ?… Gégé n'est pas un Sait, loin s'en faut !… Mais s'il peut agir à sa guise, c'est bien grâce à la gangrène qui a rongé la justice jusqu'à l'os !… Ce qui laisse à penser que l’avocat de ce fumier fait partie des obsédés dont on vient de parler !...

    Il revit dramatiquement la scène de l'accident. Les signes précurseurs, les images de son accident précédent, tout revient dans son esprit. Les phares, la panique et le choc terrifiant, avant ce très long silence dans la nuit glaciale. Il roulait tranquillement, bien à sa droite, quand cet ivrogne a surgi des ténèbres ! Avec plus de deux grammes d'alcool dans le sang, une mort sur la conscience, il est à l'abri de tout.

    Finalement, le jugement a ordonné le partage des torts ! S'il n'y a pas une magouille puante là-dessous, ce mot là est à exclure du dictionnaire ! En légiférant d'une manière drastique sur des aberrations aussi flagrantes et indiscutables, la société toute entière redeviendrait plus crédible. Comment oser demander à un être humain de se soumettre aux lois, quand ceux qui les constituent les bafouent sans rougir ? En quelques heures, le trio a refait le monde ! Une chose est certaine, dans ce labyrinthe de la déchéance, c’est qu’il n’y a plus de place pour celles et ceux qui osent encore croire aux vertus des valeurs humaines.

    Il est temps de prendre congé. À chaque jour suffit sa peine, inutile d'en intensifier les origines. Corinne la première, vient embrasser tendrement Delphine. Les deux femmes se regardent et se sourient avec une infinie douceur. Même si elle ne veut pas l'avouer, Delphine est soulagée d'avoir fait la connaissance de la collaboratrice de son mari. Étrangère voire ennemie à son entrée dans la chambre, la voilà promue au rang d’amie intime. Elle insiste lourdement sur l'importance de cette rencontre. Loin de la considérer comme une rivale, elle lui demande même de veiller sur son Poussin :

    – Delphine : Je compte sur toi Corinne… Promets-moi de veiller sur mon petit mari… Il joue les durs comme ça, mais… Il est plus fragile qu’un nouveau-né…

    – Corinne : C'est promis… Je passerai te voir aussi souvent que je pourrai… Dors maintenant…

    Laurent à son tour, vient se blottir dans les bras de son épouse. Si les baisers sont toujours aussi fougueux et enflammés, par contre, dans leurs regards il y a comme un flou. Une sorte de vide, qui les rend nébuleux. Si les cachotteries ne sont pas au rendez-vous, quelle peut-être cette soudaine expression de tristesse ? Car c'est bien de tristesse dont il est question. À tel point, que ni Delphine ni Laurent ne cherchent à retenir les quelques larmes qui s'écoulent aussitôt. Corinne, très émue par la scène, préfère quitter la chambre sur la pointe des pieds. Elle va aller fumer une cigarette en attendant que Laurent sorte à son tour. Pour le moment, le couple est littéralement tétanisé dans cette profondeur indicible qui les unit. C'est Laurent qui émerge le premier de ce néant passager :

    – Laurent : Je… Je dois t'avouer que… Enfin… Je suis à bout ma chérie… Plus on avance dans le temps, plus j'ai l'impression qu'on recule… Plus les choses donnent l'impression de s'améliorer, plus les pièges se font nombreux… Ce matin encore… Une autre lettre de menaces… Un créancier se calme et un autre sonne l'hallali !…

    – Delphine : Courage mon amour… Je sais bien tout ce que tu endures… Mon calvaire n'est rien à côté du tien… Tu sais, si tu n'as plus le courage de continuer, laisse aller… Je préfère les poursuites aux magouilles de ce milieu pourri… Ils ont voulu notre peau ?… Ils l'ont eue !… Mais notre amour, personne ne le prendra jamais… C'est de loin le plus important, tu ne crois pas mon cœur ?… Plaie d’argent n’est pas mortelle n’est-il pas vrai ?... Si tu ne peux plus supporter ce milieu corrompu, tu dois les laisser tomber… Je n’ai pas envie de te perdre mon trésor… Et… Avec ces obsédés et ces pervers, j’avoue que j’ai très peur maintenant…

    Délicatement, Laurent essuie les petites larmes qui perlent sur les joues brûlantes de sa dulcinée. Jamais sans doute, il n’avait pu mesurer à sa juste valeur, l’ampleur des sentiments de son épouse :

    – Laurent : Je t'adore mon coeur… Tu sais, si tu veux rentrer à la maison, ce sera avec le plus grand plaisir… On va bien trouver des solutions…

    Mais Laurent n'a pas la force de continuer sa phrase. Tel un enfant, effondré, il laisse sa tête tomber sur le ventre de Delphine. Cette fois, le chagrin éclate comme un orage d'été. Délicatement, Delphine lui caresse les cheveux, laissant elle aussi ses larmes ruisseler le long de ses joues brûlantes. Il est clair qu'ils sont à cran tous les deux. La santé, les problèmes… Les problèmes, et la santé… Leur univers oscille en permanence autour de ces deux axes majeurs, leur interdisant de voir la moindre lueur d'espoir. En étant optimiste, Laurent espère être débarrassé de leurs dettes d'ici cinq ou six mois. Tout du moins, de celles qui leur posent problème ! Car le solde des créances est quant à lui, hors d'atteinte pour le moment !

***

Un peu plus tard, Corinne et Laurent se retrouvent à la villa du couple. Il est évident, et la jeune femme le ressent bien, que Laurent a envie de se confier. Lui aussi doit en avoir gros sur le cœur et jusqu’à cet instant, jamais, il n’a pu trouver une personne à qui parler sans retenue. En dépit des liens que l’unit avec Patrice, il ne peut pas tout lui confier. Visiblement, Corinne se sent plutôt bien dans son nouveau rôle de confidente. D'autant que son chef, alias Laurent, fait tout pour lui rendre la vie agréable. Et si on ouvrait une bouteille de champagne ? Après tout, au point où ils en sont avec Delphine, un peu plus ou un peu moins de fantaisie ne fera pas obstacle au déroulement de leurs affaires ! L'idée paraît séduire Corinne, qui se propose de faire le service :

    – Corinne : Je présume que le champagne est au frigidaire non ?… Non… Ne bouge pas… J'ai déjà vu les coupes dans le petit meuble… Delphine est vraiment adorable et vous formez un couple merveilleux… Tu n'aurais pas envie de prendre un bain par hasard ?… Je rêve depuis très longtemps de boire du champagne en prenant mon bain…

    – Laurent : Pourquoi pas !… C'est vrai qu'un bon bain sera le bienvenu !… Cette fois l'hiver s'installe pour de bon !… Je vais faire couler l'eau…

    Aussitôt dit, aussitôt fait ! Tandis que Corinne s'occupe du champagne, Laurent s'active à préparer un bon bain moussant. Pendant que la baignoire se remplit, il va chercher des linges pour sa compagne. Serviette, gant, mais aussi un peignoir ! Ensuite, toujours aussi rêveur, il sort une boîte de gâteaux, pour accompagner le champagne. Heureusement que la salle de bains est grande, car la petite desserte est assez encombrante. Finalement, après toute cette mise en place, le couple peut enfin se détendre et savourer le bien-être qui s'offre à lui. Les sourires se dissipent, au profit d'un désir grandissant. Les caresses se font de plus en plus hardies, ne laissant planer aucun doute sur la finalité de ce bain de Jouvence…

    Il est presque minuit, Corinne et Laurent sont au salon. Nul doute que la ravissante Corinne va finir sa nuit ici. En attendant, bien calée contre Laurent, enveloppée dans son peignoir, elle savoure sans retenue ces minutes enjôleuses. Entre deux gorgées, Laurent est quant à lui de plus en plus lointain. Se sent-il coupable ? Éprouve-t-il du remords pour accueillir Corinne chez lui ? Il serait temps pour Corinne d'en avoir le cœur net. Elle ne veut surtout pas d’histoire. Entre une petite aventure et une liaison il y a un pas qu’elle ne veut pas franchir :

    – Corinne : Tu… Tu préfères que je rentre ?… Je ne t'en voudrais pas tu sais !… C’est vrai… Pour rien au monde je ne veux détruire votre couple… Faire l’amour j’en avais tellement envie et besoin aussi… De là à vouloir m’incruster tu n’as rien à redouter…

    – Laurent : Non… Excuse-moi… Mais… Enfin je veux dire que c'est le moral qui n'est pas au mieux… Ni pour Delphine ni pour moi !…

    Corinne n'est pas surprise de ces aveux partiels. Sans l'avoir implicitement souhaité, elle a mis le doigt sur la plaie béante, qui déchire le cœur de Laurent. Par flashs successifs, elle revoit le couple tout à l'heure à l'hôpital. Les silences, les regards fuyants, tout corrobore l'imminence d'une crise très aiguë. D'une voix douce et câline, elle oriente la conversation dans ce sens. Il faut absolument crever cet abcès, avant qu'il ne gangrène le moral de Laurent. Habilement, prêchant le faux pour savoir le vrai, elle pose différentes questions. La santé de Delphine, le boulot, l'argent, tour à tour chaque élément susceptible d'avoir généré un tel affaissement du mental, est avancé. Laurent observe d'abord un mutisme profond, ne répondant que par des mouvements évasifs de la tête. Corinne se redresse, pour venir se placer en face de lui. Ce brusque changement d'attitude, est un déclic.

    Il regarde sa collaboratrice, occupée à remplir les coupes. Nul doute qu’elle soit très belle. Son visage angélique et son corps de rêve, mériteraient autre chose que la déchéance auxquels ils sont soumis. Seulement voilà, Gégé sait manœuvrer en eau trouble et la pauvre fille lui est totalement soumise. Il le sait, en cas de renoncement brusque, elle devrait lui rembourser toutes les années de loyers qui lui ont été offerts ! Autrement dit, du jour au lendemain Corinne serait taxée de plusieurs milliers d’Euros. Il est temps de revenir au présent, loin des supputations. Laurent prend la coupe qu'elle lui tend, en la fixant droit dans les yeux :

    – Laurent : Merci ma puce… Tchin-tchin !… Je te demande pardon… Mais tu sais… Je suis au fond de mon puits encore une fois !… Je ne vis que dans la hantise de voir le monde s'écrouler autour de moi… J'essaie de surmonter les épreuves, mais ça devient vraiment trop dur… Les menaces… Les huissiers… Les tribunaux… Je suis à bout !… J'ai peur de faire une connerie pour tout te dire !… Oh… Pas en crucifiant un paumé… Non… Mais tout simplement contre moi-même !… Tu vois, l'habit ne fait pas le moine comme on dit !… Derrière ce rideau d'apparences, se dissimule un être fragile et sur le point de se flinguer !… Ma femme paralysée… Des dettes pour au moins dix ans si ce n'est pas plus… Je me demande bien à quoi je sers sur cette putain de terre !… Et ces enculés qui s'envoient en l'air avec des mômes !… Ah elle est belle la société !… Je vais finir par croire que pour être bien dans sa peau, il faut saborder son honneur et devenir une ordure !… Non mais regarde cette espèce de con qui a failli tuer Delphine ?… Complètement bourré… Il s'en sort les cuisses propres !… Et nous, pendant ce temps, on se bat pour survivre !… Le fric n'est rien à côté du martyre enduré par ma pauvre Bibiche !… Et personne… Personne tu m'entends… Ne lève le petit doigt pour nous venir en aide !… Mieux, on nous écrase comme des mégots !…

    Pendant près d'une demi-heure, Laurent vide son sac. Corinne est subjuguée, ne réalisant pas très bien l'ampleur du désastre auquel elle assiste. Elle savait le couple en difficulté, mais elle était bien loin de supputer l'étendue de l'affliction qui l'accable. Que peut-elle faire ? Elle écoute avec une attention soutenue, la fin du récit de Laurent. Détail après détail, elle mesure avec précision le degré de corruption dans lequel ses amis se débattent. Mettant à profit une pause de Laurent, elle lui allume une cigarette et lui reverse une coupe :

    – Corinne : Tiens… Je sais, ce n'est pas la solution… Boire n'a jamais permis d'oublier… Tu sais… J'ai des économies… Depuis le temps que je galère dans ce milieu, j'ai mis pas mal de fric de côté… Fais-moi plaisir de l'accepter… Je ne veux pas te voir dans cet état… En raclant les fonds de tiroir, on devrait arriver à plus de cents mille Euros…

Laurent est vraiment très touché de la spontanéité de cette offre. Il n'a pas besoin d'un montant aussi élevé en vérité. Avec la moitié seulement, ils seraient sortis d'affaire. Mais il a des principes auxquels il ne veut pas déroger. Pas question d'accepter un centime, Corinne a mieux à faire avec son argent. Ses projets sont tout aussi louables que le combat de Laurent. Au fond, chacun de son côté, ils se battent pour des causes nobles. Corinne sacrifiant sa dignité dans le seul but de fuir cet enfer, et Laurent luttant avec l'énergie du désespoir pour contourner les obstacles érigés sur sa route. Presque à regret, il décline donc l'offre de Corinne :

    – Laurent : Tu es vraiment merveilleuse Corinne… Ton geste me touche au plus haut point… Ma Bibiche aussi en sera émue tu peux me croire… Mais je refuse, j'en suis désolé… Je n’ai pas le droit d’accepter ton offre… Si tel est notre destin nous devons y faire face et lutter pour arrondir les angles… Je tiendrai tant que je pourrai et ensuite… Advienne que pourra !… Je crois que ma petite Princesse est dans le même état que moi !… Que peut nous offrir la vie à présent ?... Ma pauvre chérie clouée dans son fauteuil à longueur de journée ?... Merci… Tu vois, le fait de m'être confié, m'a fait le plus grand bien !…

La jeune fille est déçue naturellement, mais elle comprend parfaitement bien la réaction de Laurent. Combien de goujats, d'arrivistes profiteurs, auraient sauté sur l'occasion pour la plumer ? Elle apprécie au plus haut point, la valeur de l'honneur qui entoure Laurent. Il préfèrera se laisser mourir, plutôt que de tendre la main ! À elle d'être vigilante désormais, et faire en sorte que le moral du couple ne s'effrite pas davantage. Pour le moment, ce qui importe à ses yeux, c'est d'entretenir ce climat ambiant qui s'est instauré depuis quelques minutes. Et si… Stop ! On ne va pas plus loin ; on les laisse finir leur soirée gentiment…

***

Le lendemain, à peine le magasin est-il ouvert, que Laurent est tout surpris de voir arriver son p'tit frère, aussi peu discret que faussement ravi. Toujours dynamique, il s'approche de lui et après l'avoir embrassé, lui annonce l'objet de sa visite :

    – Patrice : Tu sais quoi frangin ?… Non rassure-toi je ne vais pas t’acheter une cousine gonflable… Je viens pour te proposer une affaire… Si, si… Ne fais pas cette tronche !... Ben oui tu vois, moi aussi j’ai le sens des affaires… Je prendrai juste cinquante pour cent sur ta marge… Mais non du con… Je plaisante… Avec quelques potes à la caserne, on a décidé d'organiser une matinée de vente…

    – Laurent : Oh mon Dieu tu m’inquiètes… Je redoute le pire… Et… Je peux savoir dans quelle aventure te lances-tu ?…

    – Patrice : Moi ?… Aucune !… Mais… C'est de toi dont il est question !… Ben oui !… Y'a pas photo mec… C'est bien toi le roi de la zézette démontable, non ?… L'empereur des nanas qui baisent gratos !…

Visiblement, Patrice est remonté à bloc ! L'idée de faire une exposition à la caserne n'est pas des plus séduisantes qui soit. C'est en tout cas ce que Patrice redoute, à en juger la mine déconfite de son beau-frère :

    – Patrice : Eh !… Tu vas pas laisser passer une occasion pareille frangin ?… Sûr que si tu viens avec tes deux cocottes, tu vas faire exploser les baromètres !… J’te parle même pas des boutons de braguettes qui vont partir dans tous les sens… Non mais t’imagine un peu mec ?... Tous ces putains d’accessoires présentés par deux ravissantes sirènes ?... Ouah !... Je vois d’ici la tronche des bonnes femmes… Ne t'inquiète pas… J'ai bien dis aux copains que les modèles étaient là pour démontrer… Et pas pour se faire défoncer !…

    – Laurent : Tu ne changeras donc jamais p’tit frère!… Mais c'est bon… J'accepte !… Après tout, je dois penser à mes commissions sur les ventes !... Je te laisse organiser la petite expo… Prévois quand même deux ou trois jours pour que je puisse m’organiser…

Il n'en fallait pas davantage pour illuminer le faciès de Patrice. Il a obtenu le feu vert de ses supérieurs, c'est le point le plus important. Laurent imagine avec effroi ce qui pourrait se passer si d'aventure, cette vente se faisait dans l'illégalité. Au fond, et Patrice n'a aucun mal à le convaincre sur ce point, c'est pour lui et sa petite sœur qu'il fait tout cela. Les ventes ne sont pas encore au top et naturellement, les revenus s'en trouvent amoindris. Avec une bonne expo à la caserne, il fera un joli petit chiffre d'affaire c'est certain. Car, nonobstant les articles tout à fait démoniaques, il reste une panoplie imposante de lingerie fine, très appréciée de la gent masculine ; autant que féminine il faut bien l’admettre. C'est d'ailleurs ce que Laurent apportera massivement :

– Laurent : Les filles porteront les derniers modèles sexy… Je suis sûr qu’elles feront un tabac… Mais… Attention quand même frangin… Pas question d’y toucher on est bien d’accord ?...

– Patrice : T’affole pas p’tit frère… On regardera avec les mains et on touchera avec les yeux… Promis juré…

L’exposition est très vite organisée au centre de secours. La plupart des épouses, loin de toute attente, ont accepté de venir voir par elles-mêmes.

***

    Pendant que Laurent joue les épiciers à la caserne, Delphine de son côté essaie du mieux qu'elle peut de surmonter son désarroi. La visite de son mari hier soir l'a profondément touchée et bouleversée. Elle s'était confiée d'abord à Natacha, après le départ de Corinne et Laurent, puis c'est avec Niaou ce matin, qu'elle se libère complètement le cœur :

– Delphine : J’ai peur Niaou… J’ai comme un pressentiment néfaste qui me hante l’esprit…  Mon petit mari fait tout ce qu’il peut pour nous sortir de là, mais je sens bien qu’il est au bord du ravin… Tôt ou tard j’en ai peur, il risque de péter un câble et ça se finira mal… Le pauvre est tombé entre des mains vraiment perverses et avec la mafia tu imagines les conséquences !... Mais que faire ?... C’est là le dilemme !...

– Niaou : Tu ne devrais pas t’inquiéter comme ça… Tu dois avoir confiance en Laurent… Moi je suis certaine que c’est pour toi qu’il est le plus inquiet… Pas pour son boulot !...

Niaou n’a pas tort, Delphine en est consciente. Le couple est loin d’être sorti d’affaire. Certes, toutes les dettes ont nettement diminuées mais celles qui restent, sont autant d’obstacles à un retour à la normale sur le plan moral. En attendant, le couple est soumis aux pires difficultés. La santé de Delphine avant et par-dessus tout ! Jamais sans doute elle ne pourra remarcher. Les espoirs à ce sujet s'amenuisent de jour en jour. Son mari ensuite. Combien de temps va-t-il tenir ? Si ce ne sont pas les créatures de rêve dont il est entouré qui tracassent Delphine, c’est le moral de son mari qui la préoccupe. Supportera-t-il encore longtemps de voir des enfants martyrisés de la sorte ?

Que des adultes consentants s’adonnent aux pires ignominies que l’on puisse imaginer, c’est leur problème. Mais dès l’instant où des enfants innocents sont impliqués, là, Laurent a du mal à le supporter. C’est précisément ce qui inquiète le plus Delphine, qui redoute une réaction violente de son mari. D’une seconde à l’autre, il est capable de péter les plombs et devenir violent au point de tuer. Durant de longues minutes, Delphine se confie à son amie. Le point de non retour est proche à en croire ce que Delphine est en train d’avouer à Niaou :

– Delphine : Je ne sais pas comment tout ça va se terminer mais je t’avoue que j’ai très peur… Tôt ou tard, mon petit mari risque de péter un câble…

– Niaou : Tout finira par s’arranger… J’en suis sûre… Il ne faut surtout pas baisser les bras maintenant…

L’infirmière resterait bien de longues minutes encore auprès de Delphine, mais le devoir l’appelle. Elle lui prend une fois encore la tension qui visiblement hésite elle aussi à se stabiliser. Il y a bien longtemps que le cœur fait du yoyo, frôlant parfois les limites du raisonnable. Force est de constater cependant qu’après s’être confiée, Delphine paraît plus stable. Cela faisait plusieurs jours que son rythme cardiaque n’avait pas affiché une stabilité aussi évidente. Est-ce le fait de s’être confiée ? Pour l’infirmière cela ne fait aucun doute. Pourvu que ça dure !

Avant de quitter la chambre, Niaou remplit toutes les fiches de contrôles et constate avec stupeur, les écarts monstrueux qui métamorphosent les relevés en montagnes Russes. Il n’y a rien d’alarmant à priori, mais tout de même. Avec ce que Delphine vient de lui dire, elle redoute le pire sur le plan neurologique. Rien ne peut l’affirmer certes, mais la patiente est en train de baisser les bras, tout simplement. Elle en parlera tout à l’heure au chef de clinique, afin d’envisager le retour de Delphine à son domicile. Ce serait peut-être le seul moyen pour lui redonner l’envie de se battre. Rien ne peut l’affirmer certes, mais qui pourrait prendre le risque de supputer le contraire ?

Avant de refermer la porte, Niaou adresse un petit bisou de la main à sa protégée. Elle aurait envie de se précipiter vers elle et de la serrer contre son cœur. Hélas, trois fois hélas, le devoir l’appelle :

– Niaou : À plus tard ma chérie… Surtout garde le moral c’est le plus important… Je vais voir avec le patron ce que l’on peut envisager…

Un dernier baiser de la main et l’infirmière disparaît, laissant Delphine aux prises avec ses pensées. L'échéance de leur premier anniversaire de mariage ne sera pas un exemple de douceur et de festivités ! Ils en sont à quelques semaines et ils évitent d'en parler. Un an déjà ! Voilà bientôt un an, que Delphine est clouée sur son lit d'hôpital. À longueur de journée, à chaque visite de Laurent, le couple éprouve les mêmes répulsions, les mêmes dégoûts. À quoi servent-ils ? Quelle est leur place dans cette société en état de décomposition avancée ? Sont-ils les seuls à ressentir les mêmes hontes et les mêmes angoisses ? La dignité n'a-t-elle plus lieu d'être ? Que de questions sans réponse, d'appels étouffés ne recevant pas le moindre écho !

À plusieurs reprises depuis quelques semaines, la mort revient en vedette dans leurs conversations. Ils sont tellement aigris, révulsés, qu'ils évoquent avec beaucoup de lucidité une disparition probable. Après tout, à quoi bon s'acharner à survivre bien plus que vivre ? À quoi ressemble leur couple ? À deux morceaux de bois, flottant à des milliers de kilomètres l'un de l'autre, sur un océan d'amertume et de désolation. Le paradoxe dans tout ça, est incarné par le travail de Laurent. À longueur de journée, il est entouré de sexe. Qu'est-ce que ça représente pour sa femme et lui ? Voilà bientôt un an qu'ils n'ont pas connu les frissons de l'amour. Pas la moindre caresse, ni le plus petit frémissement de volupté câline. À ce niveau de leur discussion, à chaque fois, Delphine éprouve un petit sentiment de culpabilité. Elle ferme un court instant les yeux, pour revivre ses premiers frissons au contact de Niaou. Qui oserait la blâmer ? Où est le vice à côté de ce que son mari rencontre dans ce milieu ignoble ?

Elle réalise aussi dans le même temps, que son mari a besoin de se sentir un homme de temps à autre. Elle n'a pas le droit de jouer plus longtemps aux femmes jalouses et possessives. Puisqu'elle éprouve un besoin de tendresse, même avec une femme, pourquoi lui, devrait en être privé ? Faut-il qu'elle avoue à son mari, le plaisir qu'elle ressent à se laisser caresser par Niaou ? Comment va-t-il prendre la chose ? Est-ce vraiment un péché ? Plus le temps passe, plus le sentiment d'impuissance grandit dans le cœur des deux jeunes gens.

Compte tenu des impératifs professionnels, Laurent écourte ses visites. Il doit se battre comme un lion. Même à mots couverts, Delphine affiche un certain réalisme à propos des risques de menaces qui pèsent encore sur eux. Grâce aux revenus de son mari cependant, elle parvient à reprendre espoir. C'est une raison suffisante pour lui insuffler une énergie nouvelle. Elle se fait peut-être de fausses idées sur la réalité ? Laurent fait tout pour lui cacher la vérité. Il s'en sort, c'est ce qui émerge en substance de ses conversations. Elle ne doit pas, sous aucun prétexte, être tenue informée de ce qui se passe à la maison. Perdue dans ses pensées nébuleuses, Delphine sursaute quand son natel se met à sonner :

– Delphine : Allô oui… Oh… Mon amour… Comment vas-tu mon trésor ?... Comme je suis heureuse de t’entendre tu ne peux pas savoir… Je sais, je ne devrais pas m’inquiéter de la sorte mais… C’est surtout pour toi que je me fais du souci mon cœur… Tu as mangé ?... Du pain et un morceau de fromage… Tu dois faire un effort mon Poussin… Promis ?... Bravo pour ton travail, c’est merveilleux… Moi aussi je t’embrasse très fort…

Elle raccroche et en gardant le natel sur son ventre, elle ferme les yeux comme pour mieux savourer ce bref instant de bonheur. Que ce soit au téléphone ou quand il est à ses côtés, la présence de Laurent lui procure un bien-être inouï. À ce rythme effréné, son mari tiendra-t-il encore longtemps ? Les minutes, les heures défilent sans que Delphine ne trouve le sommeil. Niaou va venir la voir dans un moment, ce qui lui redonne un peu d’espoir. Mais la fatigue est trop forte. Terrassée par le sommeil, la ravissante Delphine s’endort, son natel entre les mains. (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 40 pages, sur les 118 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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ISBN 978-2-9700660-5-7

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