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"" Delphine et l'amour au féminin ""

***

Dix mois après le drame.

Depuis bientôt une demi année, Delphine est sortie de son enfer. Ce qui, ajouté à la période de coma, fait tout juste dix mois qu'elle a eu son accident. Compte tenu de son état, toujours aussi précaire, elle est encore hospitalisée. Chaque jour durant de longues heures, elle s'efforce de lutter contre son handicap. Les équipes de kinésithérapeutes, sans relâche, se relaient pour amoindrir les risques d'irréversibilité. À en juger les résultats obtenus, après plus de cinq mois d'efforts, tous les thérapeutes sont unanimes : l'espoir subsiste. Ce qui bien entendu, attise l'impatience de Delphine, qui veut tout savoir :

– Delphine : C'est bien joli de me dire que je fais des progrès… Que mon handicap ne sera pas aussi lourd qu'on l'imaginait… Quand est-ce que je sortirai d'ici ?…

– Kiné : On se calme Delphine… Je sais, tu veux aller plus vite que le temps… Accorde-lui quand même de quoi agir en ta faveur !… Il n'y a que la patience qui sera ta meilleure alliée… Allez… On reprend doucement… Encore un aller-retour, et ensuite on ira en piscine… Courage…

Inlassablement, avec toute son énergie et une volonté farouche, elle effectue les mouvements qui lui sont demandés. Pour soulager le poids de son corps, elle est suspendue à un harnais. Ses bras reposent sur les deux barres entre lesquelles elle doit avancer. Millimètre par millimètre durant de longues semaines, elle arrive aujourd'hui à faire glisser ses pieds de plusieurs centimètres à la fois. Ce qui pour les médecins représente une progression spectaculaire. Sans le savoir, Delphine est observée par les internes, qui suivent avec la plus grande attention leur patiente. Crispée, le visage exprime la douleur à chaque déplacement. Mais elle s'accroche, domine la souffrance et se bat avec un courage qui force l'admiration.

Au prix d'un effort surhumain, elle parvient enfin aujourd’hui au terme de son calvaire. Son kiné la félicite et la congratule :

– Kiné : C'est toi la meilleure !… Dans peu de temps si tu continues comme ça, tu pourras t'inscrire à notre équipe de football !…

– Delphine : Tant qu'à faire, je préfère envisager le rugby… C'est plus viril !… Je vais à la piscine maintenant ?…

– Kiné : Oui… Je te laisse en compagnie de Stéphanie… On se voit demain ?… Bravo Delphine… Je suis fier de toi !…

Le regard et la douceur des mots, la gentillesse de son kiné sécurisent Delphine. Ce rapport amical entre eux est vraiment fondamental. Le patient est sécurisé par son moniteur et le thérapeute quant à lui, est motivé par les progrès de son élève. Moralité, ensemble, ils forment une paire gagnante qui, et c'est le vœu de tout un chacun, franchira bientôt la ligne d'arrivée en vainqueur. En attendant, il ne faut pas s'émouvoir ni se laisser attendrir.

L'heure est venue de la douche en compagnie de la nouvelle kiné. Avant de passer aux exercices en piscine, il est normal d'éliminer les traces de sueur qui tout au long de la séance précédente, se sont accumulées sur son corps. Delphine est détachée de son harnais, avant d'être installée dans son fauteuil. Car hélas, les douches sont à l'opposé de la salle de soins, ce qui ne facilite guère le travail. Ce n'est qu'un détail certes, mais qui a tout de même son importance. Néanmoins, Delphine s'y prête très bien, sans rechigner.

Guidée par Stéphanie, Delphine arrive au local des douches. Pour faciliter les déshabillages successifs, elle n'a que son survêtement sous lequel elle est déjà en maillot de bain. Cependant, hygiène oblige, elle est obligée de se dévêtir totalement. Le chariot est spécialement conçu pour permettre aux malades d'être douchés sans en descendre. Il suffit donc que Delphine soulève un peu son buste, pour que l'infirmière lui enlève le maillot. Comme chaque jour ensuite, comme le faisait l'autre kiné, c'est la toilette !

Pourtant aujourd'hui, Delphine ressent quelque chose d'assez bizarre, dès l'instant où Stéphanie lui lave les seins. Une sorte de plaisir étrange, qui lui procure des frissons sur tout le corps. Ces vibrations inconnues, agréables au demeurant, perdurent et s'amplifient quand les mains de l'infirmière effleurent son intimité. Jamais de la vie, Delphine n’avait éprouvé pareille sensation. Il faut dire aussi que jamais, aucune femme ne lui avait caressé le corps !

Confuse, très mal à l'aise, Delphine éprouve les plus grandes difficultés à contenir cette bouffée de chaleur qui soudain l'envahit. Doucement, bercée par les mouvements de plus en plus doux qui lui sont prodigués, elle ferme les yeux. Stéphanie est en train de réaliser que sa patiente découvre tout simplement, une forme de plaisir auquel elle n'a jamais songé. Ce qui rend le climat encore plus harmonieux. Delphine n’a pas le courage de résister et lentement, ferme les yeux.

Sans aller jusqu'à la provoquer, Stéphanie apporte de plus en plus de douceur à ses gestes, qui ne font parfois qu'effleurer les parties les plus sensibles du corps de Delphine. À en juger les expressions sur le visage de la kiné, elle aussi éprouve un plaisir certain. Hélas, les meilleures choses ont une fin. Il est temps d'aller se plonger dans la piscine. Avec toujours la même délicatesse, Stéphanie ajuste le maillot de bain de Delphine, avant de la transporter jusqu'au bassin.

Suspendue à un autre harnais, elle est immergée jusqu'aux épaules. La séance peut commencer et pour les deux jeunes femmes, la complicité commence à poindre à l'horizon. Les regards, les sourires, sont de plus en plus fréquents et libérateurs. Delphine n’éprouve aucun remords pour le ressentir qu’elle a pu éprouver lors du bain. Stéphanie sans l’avouer franchement, ne fait rien pour l’en dissuader bien au contraire. Professionnelle avant tout, la kiné s’applique et contrôle tous les gestes de sa belle patiente :

– Stéphanie : Doucement… Tu vas essayer de venir jusqu'à moi, d'accord ?… Ne t'affole pas, tu ne risques absolument rien… Le harnais te retient et tu ne boiras pas la tasse… Allez… Hop… On y va… Oui, c'est bien… Doucement… Encore… Parfait… C'est merveilleux…

– Delphine : Toi aussi tu crois que je vais bientôt pouvoir aller danser ?…

– Stéphanie : Bien sûr… On ira ensemble même !… Mais pour le moment, on bosse, d'accord ?… Bien… Allez, encore un effort…

Encouragée par la kiné, Delphine progresse gentiment. Les douleurs sont moins aiguës que tout à l'heure, grâce à l'eau. La progression est certes moins douloureuse, mais elle est autrement plus pénible. Elle fait d'énormes efforts pour effectuer deux autres mouvements, mais très vite épuisée avoue qu'elle renonce. Pas de panique, Stéphanie est satisfaite c'est le plus important.

Suivant les conseils de Stéphanie, Delphine va tenter à présent de retourner contre le mur, en reculant. Ceci, afin de mettre en activité tous les muscles des jambes. La kiné se rapproche d'elle, la soutenant sous les bras, afin de palier à toute faiblesse. Les efforts paraissent moins pénibles en marche arrière. C'est en tout cas ce que Delphine constate. En même temps du reste, que la proximité du corps de la kiné lui procure les mêmes frissons que tout à l'heure…

C'est terminé pour aujourd'hui. Delphine attend l'arrivée de Niaou qui comme tous les jours se charge d'amener et venir rechercher son amie. Seule dans son chariot, Delphine laisse vagabonder son esprit. Partagée entre son envie de surmonter son handicap, les soucis qu'elle se fait pour son mari, elle opte quand même pour quelques rêves sensuels. Dans le bureau, un peu en contrebas de la piscine, elle aperçoit la kiné qui est en pleine discussion avec les autres médecins. Comme tous les jours, l'équipe médicale fait le point sur chaque patient. Tout est noté, analysé, afin d'élaborer le programme suivant. Le cas de Delphine est passionnant pour l'ensemble des thérapeutes :

– Kiné : Elle est vraiment extraordinaire cette femme… C'est inouï les progrès qu'elle a fait en quelques semaines… Et avec toi Stéphanie, ça c'est bien passé ?…

– Stéphanie : Oui, oui… Un peu fébrile, mais à mon avis, demain on va inverser la chronologie… Je ferai en premier la piscine, et après, tu lui feras faire les barres…

Elle fait de gros progrès c'est indiscutable. Raison de plus pour tout mettre en œuvre afin de lui faciliter sa progression. Car l'obstacle majeur auquel le staff médical va être confronté chaque jour de plus en plus, c'est l'impatience de Delphine. À l'issue de chaque mouvement, ponctué par les encouragements des kinés, elle les harcèle des mêmes questions, comme celle par exemple, que Stéphanie a retenue :

– Stéphanie : Est-ce que je vais pouvoir fêter notre premier anniversaire de mariage à la maison ?… C'est bien joli de me dire que je fais des progrès… Mais il faut que ça serve à quelque chose !…

La kiné, en narrant cette réflexion de Delphine, la regarde à travers la vitre du bureau. Les deux jeunes femmes se regardent avant de se sourire. Quelque chose d'étrange s'est passé aujourd'hui chez Delphine, c'est indiscutable. Si pour Stéphanie, cet éveil du corps chez la patiente est tout à fait compréhensible, et humain, pour Delphine c'est un mystère absolu. Quant à son impatience, elle témoigne de sa volonté à vaincre la douleur.

Raison de plus pour que les médecins se montrent vigilants et surtout, en parfaite harmonie quant à leurs réponses à ses questions. La plus grande réserve s'impose. D'accord elle parvient à se mouvoir beaucoup plus librement. De là, à imaginer qu'elle recouvre l'usage de ses jambes, il y a un pas que nul ne se hasarde à franchir. Selon toute vraisemblance, elle pourra peut-être échapper au fauteuil roulant, à condition que les progrès enregistrés se confirment et s'amplifient. Si l'on s'en réfère au bilan actuel, la motricité est revenue à plus de vingt pour cent. Après un passage au point zéro depuis l'accident, c’est déjà réconfortant. L'impatience de Delphine ne masque-t-elle pas autre chose ? Une sorte de crainte, de peur ou d'incertitude ? Si, à force de se poser la même question, elle finit par douter, tout sera à refaire ! Le mental, dans ce cas précis plus que dans n'importe quel autre, est un paramètre indispensable. C'est bien ce qui turlupine l'équipe médicale.

Car c'est vrai, jamais Delphine ne s'est montrée aussi pressée de retrouver sa motricité. Il faudra essayer de la cuisiner un peu, de lui faire avouer le pourquoi de cet empressement subit, à vouloir guérir. Les toubibs n'osent pas imaginer sa déception si d'aventure l'échec venait anéantir ces longs mois de travail intensif. L'arrivée de Niaou, sort Delphine de la rêverie dans laquelle elle était plongée :

– Niaou : Alors Delphine… Pas trop fatiguée ?… J'ai entendu dire que tu fais de gros progrès !… C'est merveilleux ma chérie… Je suis fière de toi !…

– Delphine : C'est gentil… Mais je commence à me poser des questions… Il n'y a pas que le chariot tu sais… Il y a tout le reste aussi !…

L'enthousiasme précédent s'efface, au profit moins réjouissant d'un visage anxieux. Niaou ne dit rien, préférant ignorer ce léger passage à vide. Intuitive et vive d'esprit, Delphine n'est pas dupe et son analyse est rigoureuse. Elle est consciente qu'elle ne peut envisager son avenir de manière aussi sereine qu'elle l'aurait souhaité. Le sport, le travail pénible, c'est terminé ! Par pénible, les médecins comprennent une station prolongée debout et, assise également ! Ce qui d'emblée, interdit tous projets pour un emploi quelconque. La solution la plus évidente, autant que rationnelle, c'est sa mise en longue maladie ! C'est sur ce point précis, que le bât blesse :

– Delphine : En longue maladie… N’importe quoi… Non mais tu te rends compte Niaou ?… Oser avancer une chose aussi stupide ?… Comme si j'avais un tempérament à rester plantée chez moi sans bouger !… Par moment je me demande si le corps médical n’aurait pas besoin d’un bon dépoussiérage…

– Niaou : C'est provisoire Delphine ne t’inquiète pas… Les médecins ne peuvent pas te laisser croire que tu vas pouvoir dès demain, reprendre une activité professionnelle… Tu sais, tu ne serais pas la seule dans ce cas là, et il n'y a rien de déshonorant  à rester quelques temps en arrêt !…

Du mieux qu'elle peut durant le trajet jusqu'à la chambre de sa patiente, l'infirmière essaie de la guider vers la raison. Elle sent bien que Delphine est en train de s'enfermer dans son mutisme à la vitesse grand « V » ! Quand Stéphanie l'a appelée tout à l'heure, pour lui demander de venir récupérer Delphine, elle lui a fait part de ses craintes à ce sujet. Heureusement, la proximité de la chambre efface un tantinet le masque derrière lequel Delphine s'était retranché :

– Niaou : Et voilà chère madame… La visite touristique est terminée… N'oubliez pas le guide… Merci !…

En aidant Delphine à se remettre au lit, Niaou fait preuve en même temps, d'une infinie douceur et d'un humour réparateur. Le sourire revient illuminer le beau visage de Delphine, ce qui lui va beaucoup mieux. Les deux femmes se regardent, presque gênées. Impuissante à contrôler les frissons qui l'envahissent de nouveau, Delphine est troublée. Elle a envie de caresser le visage de l'infirmière, mais n'ose pas. Quelque chose est en train de vibrer en elle, sans qu'elle ne puisse dire de quoi il s'agit.

Elle a bien trop peur d'en parler à Niaou, au risque de passer pour une demeurée. Mais elle n'invente rien, trouvant même ces instants délicieux. Après tout, la solitude des longues journées d'hôpital, ses soucis, lui apportent assez de tracas. Elle ne se pose donc pas de questions au sujet de ses sensations nouvelles, qui chaque fois, l'apaisent et l'emportent au pays des songes. Il faut et c'est primordial, qu'elle soit la plus forte. Pour elle bien sûr, autant que pour son mari, il est essentiel qu'elle occulte radicalement, les pensées négatives de son esprit.

Pour qu'elle soit plus autonome, Laurent lui a offert un natel. Ainsi, elle peut le joindre quand elle en a envie, de jour comme de nuit, sans passer par le standard de l'hôpital. Elle reste un instant, après le départ de Niaou, hésitante et maladroite, avec le mobile entre les mains. Que fait son mari à cette heure matinale ? Est-il toujours décidé à trouver un nouvel emploi ? Et ces menaces qui pèsent sur eux ne vont-elles pas anéantir leur couple définitivement ?

En quelques secondes, elle passe de l'état de gaieté à celui de morosité. Chacun de son côté, les époux sont plongés dans leurs tourments, dans leurs interrogations sans réponse. Finalement, Delphine se décide. Elle compose le numéro de leur domicile et attend quelques secondes :

– Delphine : Allô… Bonjour mon amour… Ça va… Et toi ?… D'après les médecins, je fais de gros progrès… Alors… Dis-moi un peu où en sont tes démarches… Ah bon !… Ne te décourage pas mon Poussin… Je suis certaine que tu vas trouver un emploi… J'ai entendu qu'il y avait de gros débouchés dans l'informatique !… Non mon trésor… Je refuse que tu fasses n'importe quoi… Tu mérites un poste à la hauteur de tes capacités… Hors de question d'aller ramasser les poubelles… Ne baisse pas les bras mon Poussin… Je suis certaine que Patrice pourra nous aider… Il a beaucoup de connaissances tu le sais bien !… Et puis… On demandera aussi à Natacha ?… Après tout… Je t'adore mon chéri… Repose-toi mon amour, tu as l'air épuisé !…

Elle referme le natel, plus triste encore qu'avant son appel. Dire qu'elle ne peut rien faire pour aider son mari ! C'est bien ça, qui l'agace au plus haut point. Le pauvre est découragé, après ses premières démarches infructueuses. Soit les postes étaient au-dessus de ses compétences, soit les conditions de salaire étaient  insuffisantes. Avec la crise économique actuelle, le marasme à tout niveau, le marché de l'emploi devient une jungle. Les abus de pouvoir, les droits de cuissage, les harcèlements en tout genre, tout défile dans la tête de Delphine.

Combien de fois, avant le drame, ont-ils été les témoins de ces exactions ? Au fond, ce qui leur arrive, n'est qu'un volet de la perversion dans laquelle insidieusement, la société est en train de s'avilir. Quel avenir en vérité ! Inéluctablement, quand elle commence à philosopher de cette manière, elle en arrive à son propre malheur. À propos des handicapés, les exemples de discrimination ne manquent pas ! C'est un peu comme si ces malheureuses victimes, étaient condamnées une seconde fois. Condamnées par le handicap et de surcroît méprisées par la société, ce qui est pire encore que le handicap lui-même… Que dire de son propre cas ? Dans le meilleur des cas, elle pourra peut-être se passer de chaise roulante. Oui mais voilà,  elle ne pourra rien faire ou presque !

Comme quoi, recouvrir l'usage de ses jambes n'est pas aussi valorisant qu'elle pouvait le croire au début des soins. Dans un fauteuil roulant, elle aurait au moins pu accéder aux ateliers spécialisés réservés aux handicapés ! Si le fauteuil est définitivement écarté, à quel statut social va-t-elle pouvoir adhérer ? Extérieurement, avec un physique plutôt agréable, elle ne témoigne d'aucun problème corporel. Même vêtue de sa seule robe de chambre, personne ne peut s'imaginer les traumatismes qui sont les siens.

Durant de longues minutes, elle poursuit inlassablement les mêmes supputations. L'argent, leur avenir, sans oublier les chères et hypocrites « Relations », tout est passé en revue ! Les gens sont tellement égoïstes et ingrats, qu'elle a du mal à se faire à l'idée de rester seule à la maison des journées entières. Elle pense déjà aux commentaires auxquels elle sera soumise, sitôt sortie de l'hôpital et retrouvant son domicile !

À en juger ceux rapportés par son mari depuis l'accident, elle passera aux yeux des mégères pour une fainéante et une entretenue ! Sitôt le stade de la fourberie estompé, la réalité des valeurs potentielles est nettement moins encourageante ! Quand elle pense à la réflexion d'une de ses anciennes « Amies », elle enrage ! Oser prétendre qu'elle tire au flanc ?… C'est odieux et abject, et ça prouve à quel point certains humains ont perdu tous leurs repères.

Sans le savoir, Delphine est en train de saborder le travail des kinés. Tout ça, à cause des commérages et des ragots de quartier, insidieusement propagés par les vipères aux abois. Si la plupart de ces redresseuses de tort, avaient le quart des lésions dont est victime Delphine, elles ne pourraient même plus lever le cul de leur chaise ! La plupart d'entre elles ne font rien ! Elles sont chez elles, inactives physiquement, mais plutôt affûtées avec leur langue !

Qu'elles considèrent leur situation comme normale, avec un mari qui bosse, c'est évident voyons ! Par contre, sitôt qu'une autre personne se trouve dans la même situation, alors là, elles rivalisent d'ingéniosité pour la traîner dans la boue. Hélas, les exemples ne manquent pas ! En dépit de leur jeune âge, depuis leur rencontre, le couple a connu maintes fois ce genre d'exposition aux revers les plus cuisants. Il faut faire avec ! ... Au fond, c'est bien le cadet de ses soucis. Le repas de midi arrive :

– Aide soignante : Allez ma petite dame… Aujourd'hui vous allez vous régaler !… Le chef s'est surpassé vous m'en direz des nouvelles… Hors-d'œuvre… Lapin en gibelotte… Purée… Salade… Un vrai festin vous verrez… Bon appétit !…

Presque forcée, Delphine sourit à la jeune femme en la remerciant. Elle ne sait pas si ça va être aussi bon mais une chose est certaine, la délicate odeur qui lui caresse les narines laisse augurer un agréable moment. Pourtant elle ne mange que du bout des lèvres. L'appétit n'est pas là, elle ne trouve aucun plaisir à se sustenter. Laurent se fait-il à manger ? Dans l'état où il était tout à l'heure, à cause de ces échecs elle en doute ! Car ce qui angoisse Delphine, ce sont précisément les échecs successifs essuyés par son mari, dans ses premières tentatives. En pleine force de l'âge, ayant des diplômes et de l'expérience, il se voit refuser toutes ses demandes. Elle est révoltée. Mais ce qu'elle ignore et pour cause, ce sont les problèmes que cela pose à Laurent.

Du mieux qu'il peut, il doit faire face à la situation. Qui dit absence de revenus, dit manque d'argent et impossibilité de payer les échéances. Pourtant, les soucis générés par l'absence de revenus, ne sont pas les seuls sujets de préoccupation pour lui. Il sent son épouse au bord d'un précipice, dans lequel elle risque de tomber d'un jour à l'autre. Chacun de leur côté, les époux consacrent la quasi totalité de leurs forces, à s'inquiéter pour le conjoint. En alternance, à ce moment précis de la journée, c'est quotidiennement le même scénario : elle en train de grignoter son repas et lui tourne en rond comme une hélice ! S'il était possible de lire dans leurs pensées, on verrait que Delphine se morfond pour son mari, qui de son côté, panique à l'idée que son épouse ne puisse vaincre son handicap. Pour certains, c'est de la folie… Mais pour d'autres, fort heureusement, c'est une merveilleuse preuve d'amour, tout simplement. Quoi qu'il en soit, comme chaque jour, c'est Laurent qui appelle Delphine, heureuse de prendre son natel :

– Delphine : Allô… Oui mon chéri… C'est pas mauvais !… Et toi, qu'est-ce que tu vas manger ?… Il faut manger mon bébé… Sinon tu ne tiendras jamais mon trésor !… Tu veux que je te garde mon plateau ?… C'est d'accord… Je t'attends mon amour…

Enthousiasmée par le désir de son mari de venir finir son plateau, Delphine retrouve l'appétit. Elle fait deux parts égales, en se disant que l'autre c'est pour son Poussin. Du coup, elle mange de bon cœur et retrouve surtout une apparence moins tendue. Comme chaque jour ou presque, le rituel est le même. Dans quelques minutes, Laurent sera là près d'elle et comme à l'accoutumée, elle le regardera manger. Car leur petit manège dure depuis quelques mois déjà !

Si bien que discrètement, les consignes ont été données en cuisine pour faire en sorte que le plateau de Delphine soit… un peu plus copieux que les autres ! Sans pouvoir dire pourquoi, sans raison évidente, le couple est devenu la mascotte de l'étage. Ils ne sont pas les seuls hélas, à vivre un tel drame loin s'en faut ! Mais ils ont un petit quelque chose de mystique, qui les rend si agréables et précieux aux yeux de tout le monde. Les ragots se sont estompés comme par magie. Les langues de vipères ont été prises à partie par le reste du personnel. Le couple a au moins la possibilité de souffler un peu.

L'arrivée de Laurent conforte si besoin est, cet état de fait. Du hall d’entrée au couloir de l’étage, il est salué par toutes les infirmières. Ce qui ne peut que contribuer à lui faire oublier ses angoisses. En quittant l’ascenseur il se dirige vers la chambre de son épouse, l’esprit libre. Il fait deux ou trois inspirations et expirations lentes, pour finir de se décontracter. En arrivant devant la chambre de Delphine, il hume avec délectation les odeurs qui émanent du chariot repas. L'aide soignante le salue avec beaucoup de plaisir :

– Aide-soignante : Bonjour cher monsieur… Aujourd'hui c'est un régal… Delphine va aimer j'en suis certaine…

– Laurent : Je n'en doute pas… C'est très aimable à vous…

Il sourit avant d'entrer enfin dans la chambre de son épouse. Son visage se métamorphose. En deux secondes à peine, les traces de la mauvaise nuit s’estompent. Souriant, il peut enfin rejoindre sa dulcinée :

    – Laurent : Coucou mon amour… Voilà le tout à l'égout numéro deux !… Comment va ma divine Princesse ?…

Chacun de son côté, Delphine et Laurent changent de visage, quand ils sont ensemble. À l'instar du ciel, qui retrouve sa clarté après le passage d'un gros nuage, les visages s'illuminent de nouveau. La magie de l'amour produit ses effets salvateurs. Les regards, les sourires, les bisous et les douces caresses, effacent en quelques secondes la grisaille qu'ils avaient accumulée. Chacun y va de son chapelet de bonnes nouvelles, occultant délibérément la cruauté de la réalité.

Ils se mentent c’est évident et ils en sont conscients mais pour rien au monde, ils ne veulent changer leur façon d'agir. Chaque visite est un ballon d'oxygène pour les deux. Le matin, à midi, le soir, c'est le même déferlement de bonheur et de plaisir que le couple partage durant des heures. Ils sont d'autant plus estimés que depuis un mois bientôt, Laurent ne couche plus à l'hôpital. Ils sont certes appréciés mais ils doivent quand même, se soumettre au règlement du centre hospitalier. Ce qui fait que chaque visite de Laurent est un vrai moment de bonheur.

En le voyant manger avec un tel appétit, Delphine réalise qu'il doit se priver de nourriture. Est-ce par souci d'économie ou par dégoût de manger seul ? Toujours est-il qu'elle le trouve amaigri et un peu pâle. Pourtant elle s'abstient de tout commentaire, préférant relater les anecdotes qui tous les jours, enrichissent son quotidien. Delphine n’est pas de Marseille et néanmoins, elle est plutôt à l’aise dans sa gestuelle, autant que dans ses narrations volubiles. Comme par exemple, ce matin en partant à la séance de soins, Delphine est morte de rire avant même de raconter :

– Delphine : C'était trop comique je t'assure… Au fond du couloir, juste avant l'ascenseur, il y avait le petit pépé de la 111… Debout, immobile… Devine ce qu'il faisait ?…

– Laurent : Je ne sais pas ma chérie… Il était peut-être en train de méditer ?…

– Delphine : Drôle de méditation !… Tiens-toi bien, il était en train de… Enfin… Ben oui quoi !… Il faisait ses gros besoins, là, en plein couloir !… Et à côté de lui, les infirmières étaient pliées en deux tellement elles riaient !...

– Laurent : Bon appétit !…

La répartie de Laurent ne manque pas d'à-propos ! C'est vrai que Delphine aurait pu attendre au moins quelques minutes, qu'il ait terminé de manger ! Mais elle est tellement euphorique et pleine de gaieté, qu'il accentue encore cet état par des boutades dont il est friand. Il mime à sa manière la scène, avec les petits accompagnements « Musicaux » appropriés. Tant et si bien qu'ils en rigolent de bon cœur tous les deux. Laurent apprécie comme il convient, le véritable petit festin qu'il vient de faire. C'est vrai qu'aujourd'hui, c'était vraiment bon. L’aide soignante avait raison. Il est surtout rassuré, de savoir que sa petite Bibiche a bien mangé aussi. Après quoi, c'est le moment de tendresse et des échanges langoureux, qui apportent tellement de bien-être aux amoureux.

Ce qu'il y a de fantastique, dans ce petit jeu des non-dits auquel se livre le couple, c'est de voir avec quelle facilité ils ont réciproquement le pouvoir de dissimuler leurs propres angoisses. L'un ne parlant pas des menaces de poursuites, l'autre n'avouant pas ses craintes de devenir une charge. Ils ne sont dupes ni l'un ni l'autre et savent pertinemment que la vérité n'est pas au rendez-vous. Mais c'est peut-être mieux ainsi ? À quoi servirait de se rabâcher en permanence tout ce qui les torture ? Autant oublier autant que faire se peut, les angoisses et les ennuis, au profit de la détente salvatrice. En cloisonnant ainsi leurs sphères intimes, ils peuvent se consacrer au présent, éludant les désagréments de conflits potentiels :

– Laurent : Demain j'amènerai un jeu de société… Comme ça on pourra jouer au monopoly… Puisque tu aimes bien ça !…

– Delphine : Bonne idée mon Poussin… À condition que tu ne triches pas !…

La pluie, le beau temps, la nature, les animaux, les fleurs et les oiseaux, leurs conversations gravitent autour de ces axes certes importants, mais qui les éloignent constamment de la réalité. Une sorte de cache-cache, dans lequel chacun y trouve son compte. Ils sont bien, c'est le plus important, il n'y a aucune raison que les soucis priment sur l'euphorie que leurs rendez-vous leur procurent. D'autant qu'après, quand la solitude s'abat de nouveau sur eux, ils puisent dans les réserves ainsi constituées, le peu d'énergie qui dont ils sont démunis. Delphine replonge dans ses pensées morbides, Laurent pour sa part se bat contre les créanciers.

Voilà trois longs mois que les ennuis s'amoncellent sur le plan financier. Le procès, sur lequel ils espéraient tant, n'a rien donné de positif. Certes, l'adversaire a été clairement désigné comme le seul responsable, mais avec les subtilités des contrats mal lus, sa compagnie d'assurance a maintenu l'arrêt des indemnités. Pire, et Laurent l'a découvert ce matin au courrier, elle exige du couple qu'il rembourse celles déjà perçues. Ce qui globalement, équivaut à des milliers d’Euros.

Sans parler des mensualités pour les crédits qu'ils avaient ouverts, tant pour le mariage que pour la maison, pour imaginer dans quelle galère ils se trouvent ! Jour après jour, les factures s'accumulent. Il garde le secret pour lui, ne voulant pas perturber la sérénité de Delphine. Il est conscient qu'avec cette masse de menaces de poursuites qui pèse sur eux, il ne peut pas offrir à ses employeurs potentiels, l'image d'un collaborateur idéal !

Cet après-midi, il a rendez-vous avec leur banquier. Dans son esprit, il suffirait que le financier leur accorde un prêt global, qui couvrirait la totalité des créances. Ce qui en ces temps de crise est de plus en plus usité par les gens surendettés. Hélas, trois fois hélas, aujourd’hui, il voit ses espoirs fondre comme neige au soleil. Imperturbable, démuni de toute expression d'humanité, le banquier est catégorique :

– Banquier : Je suis navré cher monsieur… Certes… L'idée d'hypothéquer votre résidence est louable… Mais… En faisant le total de vos dettes actuelles… Et celles qui vont s'y ajouter… On dépasse les limites raisonnables !…

– Laurent : En clair, on a plus qu'un droit c'est de crever… C'est bien ça ?… Notre maison est estimée à plusieurs milliers d’Euros et vous osez me dire que l'hypothèque ne couvrirait pas nos dettes ?… Dites-moi plutôt que vous attendez notre dernier souffle pour nous la piquer !… Allez vous faire foutre, vous et tous les vautours que vous représentez !…

– Banquier : Calmez-vous !... Je vous en conjure dans votre intérêt cher monsieur… Si au moins vous aviez un emploi, avec un salaire fixe… Les choses seraient différentes bien entendu !…

– Laurent : Alors embauchez-moi !… Vous devez bien avoir besoin d'un cireur de pompes, non ?… D'un larbin qui éteindrait vos cigares ou vous torcherait le cul ?… Vous savez quoi ?… Vous me donnez envie de gerber !…

Une fois de plus, les négociations n'aboutissent pas. Chacun de ses rendez-vous est une fin de non-recevoir. Les portes se ferment les unes après les autres, l'abandonnant à son triste sort. C'est à croire qu'ils se sont donnés le mot tous ces requins ! Un peu comme une rumeur qui se répand à son insu, Laurent ressent comme une sorte de contrat, qui aurait été lancé contre eux. Il ne faut surtout pas qu'il tombe dans cette névrose, qui le conduirait vers une paranoïa chronique.

Seulement il est seul, livrant un combat démesuré contre des ennemis sournois et vicieux. Il essaie de trouver une solution coûte que coûte. S'il s'enfonce dans la psychose, jamais il n'élucidera les nombreux problèmes qui se posent à lui. Il convient tout d'abord, d'établir une chronologie des événements afin d'élaborer un plan cohérent. Partir dans tous les sens, à l'aventure et sans repères précis, il aura toutes les chances de se briser sur les écueils qui jalonnent son parcours. De fait, il passe le plus clair de son temps à négocier des échéances pour différer les paiements en retard. Impôts, électricité, téléphone et tout le reste, chaque jour que Dieu fait est porteur d'une nouvelle alerte. Si d'aventure on venait à lui couper le téléphone ce serait une catastrophe. De même que l'électricité qui, avec les mauvais jours et l'hiver qui approche, lui rendrait la vie très dure.

Donc en priorité, il tient ces deux services à jour. Le reste… Ce sera chacun son tour. Au point où il en est de toute manière, un peu plus ou un peu moins de menaces, tout cela, le laisse indifférent ! À l'impossible nul n'est tenu, les créanciers n'ont qu'à admettre enfin cette vérité. Et s'il vendait la voiture ? Après tout, il peut très bien se rendre à l'hôpital en bus ? Et ses sculptures d'un seul coup, apparaissent comme une manne providentielle.

Le lendemain, après avoir cogité toute la nuit, les solutions potentielles se bousculent dans sa tête. Comme quoi c'est vrai, la nuit porte vraiment conseil ! Comme chaque jour, lorsqu'il arrive auprès de sa petite femme chérie, il se métamorphose complètement. Ce qui fait que la pauvre n'y voit rien du tout ! Elle se contente des narrations plus ou moins cohérentes de son mari. Comme celle qu'il est en train de conter avec une facilité déconcertante :

– Laurent : Figure-toi ma chérie, que ton homme va peut-être… Je dis bien peut-être… Connaître bientôt le succès !… Mais oui très chère !… Figurez-vous qu'hier après-midi, j'ai eu un entretien très juteux avec le directeur d'une galerie d'art… Il est venu à la maison pour voir mes sculptures et… Tes toiles aussi bien entendu… Je ne vais pas sauter au plafond, mais si j'en crois mon flaire, je pense qu'il devrait prochainement nous exposer !… C'est géant n'est-ce pas ?… Comme ça, notre avenir est tout tracé !… Toi à tes tableaux, et moi à mes figurines !…

Il y a dans ce qu'il raconte, à boire et à manger. Il le fait avec tellement d'enthousiasme qu'elle accepte avec plaisir tout ce qu'il lui dit. Il est épuisé. Les cernes qu’il a sous les yeux sont de plus en plus volumineux. La barbe de plusieurs jours atteste si besoin était, que son histoire de galerie d’art n’est qu’un doux rêve. Ce constat, elle le fait depuis plusieurs jours. C'est pour cela qu'elle ne veut surtout pas lui enlever ses illusions :

– Delphine : C'est merveilleux en effet mon amour… Alors finalement si je comprends bien, voilà le fameux message qu'on devait comprendre à propos de l'accident ?… Car sans cela, nous aurions continué sur notre voie, sans nous attacher à fond à ce que nous pouvons créer !… Je veux que tu me promettes une chose mon trésor… Manger mieux et te reposer… Car je te trouve vraiment amaigri…

Qu'il fasse beau, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige jamais, il ne manque un rendez-vous avec sa femme. Elle ne peut que lui rendre l'hommage qu'il mérite. Elle n'insiste pas davantage sur sa maigreur, pour ne pas l'angoisser. Il la justifie par le seul souci qu'il se fait de ne pas avoir trouvé d'emploi. Ça ira mieux dans quelques temps, sitôt qu'il aura un nouvel employeur. Encore faut-il prendre certaines précautions avec la voiture. Car depuis le drame, elle n’a que très peu servi. Encore des frais qui vont venir grever le budget du couple.

C'est la raison pour laquelle, il va emmener la voiture au garage pour une révision, dans le cas ou il trouverait un poste de commercial. C'est tout du moins la version officielle pour dissimuler celle moins belle à raconter. Le garagiste veut voir le véhicule et fera une offre à Laurent ensuite ; voilà la vérité vraie, celle qu'il n'avouera jamais à Delphine. Il préfère s'embourber dans des histoires pas possibles, mais qui ont au moins le mérite d'occulter pour un temps la monotonie d'une réalité moins glorieuse.

Delphine est tellement ravie de se laisser bercer par les mensonges de son époux, qu'elle avale tout cru ses odyssées les plus rocambolesques. Elle sait très bien qu'il minimise ses problèmes. Son intuition ne la trahit pas. Elle sait d'autant plus que si elle cède à la panique ce sera la catastrophe. Car pour ce qui la concerne, Delphine est tenue informée au jour le jour de leur situation. Niaou, fidèle alliée, est chargée de contacter la meilleure amie de Delphine, qui travaille à la poste centrale. Ce n’est pas qu’elle en soit ravie, mais elle tient avant tout à être informée quotidiennement. Laurent fait de son mieux pour lui dissimuler la vérité, alors que Delphine est au courant de tout ou presque.

Alors naturellement les avis de poursuites, les recommandés, si elle en ignore l'origine exacte, elle sait au moins en évaluer l'importance ! Il est heureux de l'épargner, ce qui l'honore au plus haut niveau. Que faut-il faire dans ces conditions ? Continuer de fermer les yeux sur la réalité ou crever l'abcès ? Amaigri, les yeux rouges de fatigue, son mari ne lui donne pas en effet l'image de sérénité qu'il s'efforce de déployer devant elle.

En quelques jours, il fallait s’y attendre, le moral de Delphine s'est considérablement affaibli. Elle se renferme de plus en plus dans sa coquille, comme pour s'isoler d'un monde extérieur jugé trop cruel. Comme tous les matins depuis, Stéphanie essaie de lui changer les idées au cours de la toilette. Sa patiente étant de plus en plus réceptive à ses caresses, elle décide d'en accentuer les effets. Le massage sur les seins provoque des gloussements de plaisir chez Delphine :

– Stéphanie : Ne te retiens pas ma chérie… Laisse-toi aller…

Lentement mais sûrement, d'une main experte la kiné entraîne sa patiente dans une spirale de volupté. Le corps de Delphine est en feu, le plaisir l'envahit sans qu'elle ne cherche à le contenir. La belle Stéphanie est ravie. Petits bisous par-ci, attouchement par-là, cette fois elle ne dissimule plus son envie de partager un moment sublime avec sa compagne. Mais sans trop savoir pourquoi, après avoir senti les lèvres de l'infirmière sur sa bouche, Delphine réagit :

– Delphine : Non… Arrête… Je… J'ai honte… Je n'ai pas le droit…

– Stéphanie : Ne sois pas stupide veux-tu ?… Qui peut bien t'interdire un moment de douceur ?… C'est si désagréable que ça de jouir ?…

– Delphine : Non j'ai pas dis ça Stéphanie… Mais… Je n'ai pas l'habitude… Je n’ai jamais eu de rapports avec une femme et je me sens coupable si tu veux le savoir… Je suis désolée mais sentir ta bouche sur la mienne je ne supporte pas… Les caresses je ne suis pas contre… Mais… Pas davantage s’il te plaît…

Stéphanie comprend parfaitement la réaction de Delphine. Un premier pas est fait et elle le sait, une femme qui a su apprécier les caresses d'une autre femme, en redemande tôt ou tard. Sauf si bien entendu, la déception est au rendez-vous ; chose à laquelle elle ne tient pas du tout. Delphine a besoin de faire le vide dans sa tête, elle n'en sera que plus disponible après. Sagement donc, la kiné met un terme à son emprise sensuelle, redevenant la thérapeute. Delphine vient de lui promettre de ne rien dire à personne, jugeant qu'elle aussi est responsable de ce qui vient de se passer. Le regard de Stéphanie, plein de compassion et de tendresse, la sécurise pleinement. Après un gentil sourire, et un petit bisou amical, les deux femmes prennent la direction du bassin.

Tous les matins les jours suivants, Delphine a droit à sa petite séance câline avant celle moins réjouissante, des exercices en piscine et aux barres. Elle commence sérieusement à y prendre goût, encouragée en cela par des visites moins régulières de son mari. Laurent ne vient plus que le soir, prétextant des journées très chargées. En arrivant aujourd'hui, Delphine a vraiment du mal à ne pas pousser un cri d'horreur. Pas rasé, les poches sous les yeux, il est clair qu'il n'a pas dormi du tout ! L'entrain n'y est plus, elle ressent violemment cette fois, l'immensité des efforts qu'il doit faire pour lui jouer sa comédie :

– Laurent : Comment va ma Princesse ce soir ?… Tiens ma chérie… Je t'ai acheté quelques fleurs… Je suis désolé, mais...

Va-t-il craquer nerveusement ? En le voyant ainsi effondré, elle le souhaite ardemment. Jamais, elle n'aura désiré avec tant de volonté, de voir son mari en larmes. Ce chagrin libérateur de cet amas de souffrances, serait salvateur. Mais c'est qu'il est résistant le bougre ! Est-ce de l’orgueil ou pour ménager son épouse ? Au prix d’un effort incroyable il échappe aux larmes. En deux ou trois mouvements respiratoires, quelques toussotements maladroits, il relève la tête comme si de rien n'était. Une fois encore l’obstacle est contourné. Croyant préserver Delphine, il lui fait encore plus de mal. Elle le connaît cependant et sait très bien que tôt ou tard, il finira pas craquer. La mort dans l'âme, elle se résigne à entrer dans son jeu :

– Delphine : Elles sont très belles mon chéri… Tu n'es pas raisonnable tu sais… Tu dois avoir tellement d'autres choses à acheter de plus important !…

– Laurent : Rien n'est trop beau pour toi ma Bibiche, tu le sais bien !… Oui je sais, je ne suis pas très beau à voir ce soir… Mais j'ai bossé comme un fou toute la nuit dernière et toute la journée, pour avancer au maximum mon travail… Ben oui… Si jamais la galerie nous ouvre ses portes, autant avoir de quoi alimenter, n'est-ce pas ?

C'est ainsi chaque jour que Dieu fait ! Quotidiennement le couple s'enfonce irrémédiablement dans les profondeurs de sa léthargie. L'absence de communication authentique, de franche discussion, font cruellement défaut. Il serait peut-être temps de songer à sortir de ce coma artificiel, pour appréhender les problèmes quotidiens. Cette situation ne peut s'éterniser longtemps sans compromettre l'équilibre de leur amour. Oui mais voilà, comment faire ? Il doit bien exister une solution mais laquelle ? Les médecins, les infirmières, tout le monde est unanime, Laurent ne tiendra pas vitam-eternam avec une santé aussi précaire. C'est décidé, Delphine se confie à Niaou :

– Delphine : Je vais demander à mon frère d'aller jeter un œil à la maison… Je serai fixée comme ça !…

– Niaou : Tu as raison… Après, nous verrons ce qu'on peut faire, d'accord ?

Demain matin, quand Patrice sera là, elle videra son sac. Plus question de tergiverser, d'évoquer Dieu sait quel prétexte pour contourner l'obstacle. Cela devient une question de vie ou de mort car au train où vont les choses, Laurent va s'effondrer pour de bon. L'idée de voir son mari sombrer dans la déchéance, la stimule et lui ouvre soudainement les portes de la sagesse. Quand il est parti tout à l'heure, elle l'a bien vu, Laurent était en larmes. Il n'en peut plus, il est noyé dans les ennuis, asphyxié dans sa solitude, terrassé par son chagrin de ne rien pouvoir faire face à cette situation. L'impuissance qui s'abat sur lui, est plus cruelle encore que les menaces auxquelles il doit faire face.

Le lendemain matin, Patrice n'a pas le temps de développer son numéro habituel. En voyant le visage tuméfié de sa sœur, son sang ne fait qu'un tour :

– Patrice : Qu'est-ce qui t'arrive tite sœur ?… Dis-moi tout… On dirait la Vénus… À vélo !… Après une étape du tour de France !…

Tendrement, contenant difficilement ses larmes, il s'assied sur le bord du lit, il lui prend la tête qu'il appuie contre sa poitrine et lui caresse les cheveux. Son esprit protecteur et son amour pour sa sœur, le font sortir de ses gonds :

– Patrice : Celui… Ou celle… Qui t'a fait du mal, je te jure bien qu'il va s'en souvenir !... Mais non ma puce… Je plaisante bien sûr !… T'es assez grande pour te mettre toute seule dans cet état… Allez… Tu vas tout me dire, d'accord ?… Sinon je fais pipi par terre et je me roule dedans…

Delphine sourit malgré tout. C'est suffisant en tout cas, pour lui donner le courage de vider enfin ce qu'elle a sur le cœur. Elle inspire deux ou trois fois et commence sa confession :

– Delphine : Tu as du voir comme moi, que mon petit mari n'est pas au mieux de sa forme ?… Eh bien c'est ça, et rien d'autre qui me crève le coeur… J'ai peur pour lui… Il veut jouer les costauds, mais jamais je ne l'ai senti aussi faible et vulnérable !… Je suis au courant de nos problèmes… Mais… Enfin… J'aimerais bien tout savoir !… Je compte sur toi p'tit frère, pour m'aider ?…

– Patrice : Oui tu as raison, je le trouve aussi pâle qu’une feuille de papier… Demande-moi ce que tu veux… Tu sais bien que je ferai tout pour soulager ta peine…

– Delphine : Je t’adore… Essaie d'en savoir un peu plus s'il te plaît... Quand Laurent sera là ce soir, vers dix-huit heures, je te demande d'aller jeter un coup d'œil dans le courrier à la maison... Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai comme l'impression qu'il me cache la vérité... Je dois savoir Patrice... J'ai besoin de savoir !… C'est un peu comme si j'avais un cancer et que personne ne veuille m'informer… Sauf que là, c'est pire qu'un cancer et… Laurent n'en guérira pas tout seul… Jure-moi p'tit frère… Je veux que tu me jures de tout me dire…

– Patrice : Ouais !… Pas facile mais bon… Ça roule p’tite soeur, c'est promis juré, l'inspecteur Patrice sera on ne peut plus précis dans son enquête… Et son compte rendu !… À condition que tu me jures à ton tour, d’accepter de tout entendre sans faire une crise cardiaque !...

– Delphine : Si je te demande cet effort, c’est que je suis au courant de nos problèmes… Mais… En partie seulement !... Je te jure d’être forte…

Le reste de la matinée se déroule sans encombre. Soulagée et ravie, d'avoir pu enfin se libérer la conscience, Delphine retrouve son visage des beaux jours. Au repas de midi, elle mange d'un bon appétit, malgré les pensées émues pour son mari. Le coup de pouce que son frère lui apporte, lui a fait prendre conscience avant tout, qu'il fallait qu'un des deux reste fort. D'autant qu'ils ne sont pas seuls, loin s'en faut.

À tour de rôle, Niaou, Stéphanie, Natacha, sans oublier bien sûr, l'ensemble du personnel qui veille sur elle, tout le monde a manifesté son désir de leur venir en aide. L'union fait la force, elle vient d'en prendre conscience. Cette brève lueur d'espoir, qui emplit soudain ses plus secrètes pensées, est suffisante pour lui insuffler l'énergie indispensable. Encore quelques petites heures à attendre et enfin, les mystères qui entourent Laurent se dissiperont. Telles une nappe d'un épais brouillard, balayée par un vent complice, ses craintes et ses angoisses auront le mérite d'être identifiées, donc l'espère-t-elle, amoindries d'autant.

Laurent, qui vient de l'appeler au natel, a trouvé qu'elle avait une voix plus gaie, plus chantante. Prompte à réagir, elle a eu vite fait de trouver la parade, évitant de se mélanger les crayons. En lui disant qu'elle a fait ce matin un très gros progrès, elle s'en est sortie relativement bien. Par contre elle ne peut pas dire que son mari était au mieux de sa forme loin s’en faut. Elle a même eu l'impression, au cours de leur conversation, qu'il baillait à s'en décrocher la mâchoire. Ce qui veut dire qu'une fois de plus, il n'a pas fermé l'œil de la nuit ! Elle ne remerciera jamais assez Le Bon Dieu, de lui avoir donné la force de se confier à Patrice. Pourvu que tout se passe bien ! Pour préparer le terrain, elle a dit à son mari que Patrice ne serait pas là ce soir. Comme ça, elle n'aura pas à affronter son regard, devant lequel elle ne sait pas mentir.

Ce n'est pas qu'elle soit euphorique, mais elle affiche quand même une jovialité qui pousse les médecins à se poser certaines questions. Réunis comme chaque jour, pour le premier briefing de l'après-midi, ils décryptent le comportement de Delphine avec minutie :

– Interne : J'avoue que sa bonne humeur est agréable, mais… Ne serait-elle pas en train de s'enfuir loin de tout ?…

– Niaou : Tu veux dire… De glisser vers la schizo  ?…

– Médecin : En créant son monde à elle… En effet… C'est ce à quoi je pense !… Aucune pathologie sur le plan neurologique il me semble ?…

– Stéphanie : Non docteur… Ce matin elle était normale aux soins… Je veux dire… Pas de signe particulier d'un quelconque enfoncement !…

C'est bien là qu'effectivement, la médecine devrait s'évertuer à modérer son empressement à vouloir à tout prix, envisager des réponses cliniques à tous les comportements. Delphine réagit le plus naturellement du monde, laissant parler son cœur et voilà que les toubibs imaginent qu'elle est sur le point de sombrer dans la folie ! Certes, le mot n'a pas été prononcé, mais le chef de clinique le pensait tellement fort que cela devient une évidence. Quoi qu'il en soit, Delphine est loin de se préoccuper de ce qui se trame dans son dos. Tout est prêt pour ce soir, c'est tout ce qui importe.

L'après-midi se déroule très bien, si ce ne sont les contrôles qui lui ont été imposés. Simple routine peut-être, mais qui a pris une ampleur imprévue dans l'esprit de Delphine. Pourquoi ces appareils, à quoi vont-ils servir ? Pendant près d'une heure, elle n'a pas cessé de poser des questions de plus en plus lancinantes. Électroencéphalogramme… Électrocardiogramme… Prise de sang et tout le reste, elle a eu droit à la totale. Ce qui a évité qu'elle ne dramatise c'est le flegme, autant que la décontraction avec laquelle les infirmières ont effectué les examens.

Faisaient-elles semblant d'être décontractées pour ne pas lui mettre la puce à l'oreille ? En attendant la catastrophe a été évitée de justesse. Car, si Delphine avait paniqué, elle aurait été capable de plonger de nouveau dans le coma. Elle est plus fragile que du cristal les toubibs le savent. Leur excès de zèle totalement injustifié qui plus est, a mis une fois de plus l'accent sur les carences, qui aboutissent très souvent, aux erreurs fatales. Trop en faire est souvent plus dangereux que bénéfique pour tous les patients, dont les pathologies profondes ne sont pas franchement diagnostiquées.

Loin des tracas qu'elle a connus tout au long de après-midi, elle est heureuse de retrouver son Poussin qui, et c'est notoire, a meilleure allure. Rasé, bien habillé, il continue en fait à jouer sa comédie mais cette fois, Delphine s'y laisse engloutir complètement :

– Laurent : J'arrive à l'instant de la galerie d'art… Tu sais… Je t'en ai parlé !… Alors ne chantons pas victoire mais je crois que c'est bien engagé !… J'aurai la réponse d'ici une dizaine de jours environ… Car le dossier doit transiter par un comité… Il faut qu’on croise les doigts mon cœur…

– Delphine : Mais c'est super mon amour… Comme je suis heureuse… Bravo mon chéri… Je suis si fière de toi tu ne peux pas savoir !… Je vois d'ici les journalistes… Peut-être même la télé qui sait ?…

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle plonge la tête la première dans cet océan d'illusions, dans lequel son mari l'entraîne. Loin d'imaginer que ce soit un de ses mensonges habituels elle y croit vraiment. Au fond, c'est tout ce que Laurent souhaite. En voyant son épouse exprimer sa joie et son bonheur, voire ses fantasmes, il retrouve une partie des forces qui peu à peu l'abandonnent. Un faible halo de lumière, même basé sur l’illusion, qui éclaire temporairement les ténèbres de son néant. Tant et si bien que de rires en moments de tendresse, la visite est bénéfique à cent pour cent. Ce qui n'empêche pas Delphine de surveiller sa montre discrètement. À l'heure qu'il est, Patrice doit être dans la maison.

Le pauvre en effet, vient juste de s'installer au salon. Il n'aime pas beaucoup ce rôle de détective. Lui aussi, a déjà constaté que Laurent n'était plus le même. Il a accepté la mission confiée par sa sœur mais ce n'est pas de gaieté de cœur. Aura-t-il le courage de lui annoncer la vérité ? Car il le sait bien, il risque de découvrir des choses pas très reluisantes. C'est un véritable cas de conscience qui se pose à Patrice. Ira-t-il jusqu'au bout ?

Tiendra-t-il ses promesses ? D'accord, Delphine veut tout savoir. Mais si après elle s'affole et en perd la raison ? Tout en se posant des centaines de questions, il se décide quand même à jeter un regard sur l'imposant courrier, empilé sur la table. La première enveloppe incite Laurent à régler dans les trente jours la somme de cinq cents Euros. Bon ! Si elles sont toutes comme ça, il n'y a rien de dramatique.

Quelques instants plus tard, Patrice est au bord de l'effondrement. Il vient de découvrir hébété, groggy, l'étendue du désastre ! Plus de quarante cinq mille Euros d'impayés ! Une bonne dizaine de poursuites presque autant de mises en demeure. En faisant un rapide calcul, la somme avoisine les cents mille Euros ! Mais comment est-ce possible ? Il a vraiment du mal à comprendre l'énormité des sommes.

Il examine en détail cette fois, les différents courriers. En fait, tout le monde est en train de s'acharner contre eux. Ce qui fait que les montants soient aussi faramineux, c'est tout simplement, qu'ils sont mis en demeure de solder la totalité de leurs crédits. Ajoutons à cela les frais de tribunal… Les remboursements des trop perçus… Si la somme en elle-même n'est pas à contester, par contre, c'est la manière avec laquelle cette bande de requins s'est évertuée à saigner leurs victimes.

Inutile de lui faire un dessin ! Mais comment faire ? Si au moins, Patrice disposait de cette somme. Hélas, il n'a pas un sou devant lui ! Effondré, il replace les documents à leur place. Il se sert un bon verre d'alcool, pour se donner des forces et éclaircir ses idées. Qui, pourrait bien embaucher Laurent ? Car au fond, c'est le point d'orgue de la situation ! Sans boulot, ils ne pourront rien faire d'autre que s'exposer aux représailles de la justice ! Il le sait, Delphine s'est confiée à lui, le complot auquel ils n'ont pas échappé est à l'origine de tous ces problèmes.

Patrice est d'autant plus motivé à la tâche, qu'il se rend bien compte de l'état de santé chancelant de Laurent. Si ça se trouve, il ne mange plus rien. Il n'y a qu'à voir l'intérieur du réfrigérateur et des placards pour en être convaincu ! La plupart des denrées est périmée. Quelques récipients contiennent même des aliments recouverts de moisissure. Encore une ou deux semaines à ce régime, et le p'tit frère va s'effondrer comme une loque.

Il n'y a pas de problème sans solution. Raison de plus pour les aider à les surmonter. L'union fait la force n’est-il pas vrai ?  Rapide comme l'éclair, sans se soucier de l'heure tardive, il donne un coup de téléphone à un de ses amis qui est établi à son compte :

– Patrice : Salut Pierrot… Oui, c'est Pat… Dis-moi… Tu es toujours à ton compte dans l'informatique n'est-ce pas ?… Non, je n'ai pas envie d'un ordinateur… En fait, c'est pour mon beau-frère… Non plus… Non, c'est pour du boulot !… Ben oui, il cherche un emploi !… Comment ça s'il s’y connaît ?… Il peut t'en apprendre crois-moi  !… Je dirais même que c’est un as le frangin… Mais oui c'est urgent sinon je t’appellerais pas… Sinon j'te casserais pas les bonbons à huit heures du soir !… Tant pis… Merci quand même !… Ciao !…

Il reste un instant silencieux, essayant de trouver un patron pour son p'tit frère. Il consulte sa montre… Aïe… Vu l'heure, il risque de tout compromettre ! Les gens sont tellement pantouflards qu'ils n'apprécient guère d'être dérangés après leur boulot. Ça ne fait rien, il se hasarde encore à deux reprises, sans succès. Après ces trois tentatives infructueuses, il se pose des questions ! Si seulement les pompiers embauchaient ! Voilà un poste qui conviendrait à Laurent ! Oui mais pas avant au moins une année ! Il a besoin d'un emploi tout de suite ! L'échec ne lui fait pas peur il faut qu'il trouve. Soudain, l'espoir se lit sur son visage. Mais le téléphone le sort de ses pensées. Il n'y a que sa sœur qui peut l'appeler, il décroche nerveusement :

– Patrice : Allô… Ah c'est toi !… Déjà ?… OK p'tite sœur… Je range tout et je file… Pas le temps de t'expliquer… Je passe te voir d'ici trois quarts d'heure… Bisous…

Rapidement, il range tous les documents. Dans quel ordre étaient-ils ? C'est important car il le sait, Laurent est très méthodique et qui plus est, a une mémoire d'éléphant. Si les dossiers ne sont pas classés dans l'ordre initial, il va s'en rendre compte. Heureusement, Patrice n'avait pas foutu le désordre, à sa grande habitude. Ce qui lui permet de tout ranger. Il faut faire vite, car Laurent ne va pas tarder ! La circulation de ces heures est plutôt fluide. Il était sur le point de partir quand soudain, son regard se pose sur le cendrier. Ouf… Encore un peu, et il laissait quelques mégots en souvenir de son passage. Tout est en ordre, cette fois il peut s'en aller.

Un peu plus tard, il est auprès de sa sœur à l'hôpital. Les visages des deux jeunes gens sont très tendus. Patrice hésite à avouer la vérité, ce qui le place dans une situation ambiguë. Mais Delphine insiste :

– Delphine : Tu m'as juré p'tit frère… Quelle que soit la cruauté et la gravité des choses, je dois savoir tu m'entends ?… À voir ta tête, j'imagine… Ce qui est encore plus pénible pour moi… Je t'en supplie Pat… Dis-moi où on en est ?…

– Patrice : Bon !… C'est… Tu es loin d'imaginer dans quelle merde vous êtes ma pauvre chérie !… De ma vie je n'ai jamais vu pareille galère !… Tu… Tu veux vraiment tout savoir ?…

– Delphine : Arrête de tourner autour du pot veux-tu ?...

Le ton est ferme et déterminé. Delphine est résolue, elle veut savoir. Patrice se doit maintenant de dresser un tableau assez concis de ce qu'il a découvert. Il souffle un bon coup, prend les mains de sa petite sœur, et reprend la discussion :

– Patrice : OK p’tite sœur, puisque tu insistes !… En gros… Disons que les dettes se monteraient à… Enfin, je n'ai pas eu le temps de bien compter mais… D’après les différentes factures, relances et autres menaces, la somme est faramineuse… À vue de nez on approche les… Attends que je me souvienne… Je recompte dans ma tête… Ben oui… Je suis désolé, mais ça doit tourner autour des… Cents mille Euros !…

– Delphine : QUOI ???… Mais c’est pas possible !... Tu as bien dis CENTS MILLE ???… Mais c'est impossible voyons !… Je suis certaine que tu t'es planté quelque part !… On n'avait pas de dettes que je sache !…

Révulsée, Delphine a du mal à admettre la véracité des chiffres énoncés. Aussi loin qu’elle puisse remonter dans ses souvenirs, jamais de la vie ils n’ont accumulé autant de dettes. La partie promet d'être mouvementée. Patrice reprend son souffle et calmement, essaie de justifier le montant qu'il vient de communiquer :

– Patrice : Des dettes non ma puce… Mais… Tu oublies vos emprunts pour le mariage… La voiture… Et les travaux pour la maison !… Rien que ça, y'en a pour plus de la moitié !… Ajoutons-y les montants inouïs des frais de justice… Les remboursements des primes versées… Et… Enfin les autres frais que toutes ces créances engendrent… Je suis désolé p'tite sœur, mais c'est en gros le montant que je viens de t'annoncer !… C'est dégueulasse je sais, mais les créanciers ont été informés par ces fumiers d’assureurs… Et votre banquier naturellement, ne veut pas se mouiller… Ce qui leur donne hélas, le droit d'exiger le solde des crédits… On ne lit jamais assez les contrats quand on les signe… Et forcément, y'a toujours un alinéas qui nous est défavorable !… Je suis là p’tite soeur… On va s'en sortir, fais-moi confiance !…

Cette fois, Delphine n'a plus envie de contredire son frère. Tétanisée, muette, elle a du mal à réaliser ce qui leur arrive. Hélas, Patrice a raison, nul ne peut contester le pouvoir des débiteurs, en matière de remboursement. Les clauses exhaustives sont habilement dissimulées dans de très petits paragraphes, qui, au moment de la signature, sont vite survolés par les créanciers. C'est l'arnaque à l'état pur, sans que la justice ne puisse faire quoi que ce soit. Les assureurs en tout premier lieu, sont les rois de ce genre de manipulation. Le climat de confiance s'étant instauré entre eux et leur client, ils en abusent à leur guise. Delphine se revoit en train de signer lesdits contrats et effectivement ni elle ni Laurent, n'avaient pris le temps de lire les engagements auxquels ils souscrivaient. Avant de sombrer dans la sinistrose, malgré sa stupeur, elle a une pensée profondément émue envers son petit mari. Seul, face à ces monticules de menaces, elle comprend mieux qu'il en soit arrivé là où il en est aujourd'hui, c'est à dire au bord de l'effondrement.

Elle reste de longues heures à méditer sur la catastrophe qui s'abat sur eux. Patrice n'est pas resté très longtemps, étant de garde demain matin. Delphine pleure toutes les larmes de son corps en silence, implorant sans doute la clémence Du Tout-Puissant. N'ont-ils pas assez du drame qui les a bouleversés ? Pourquoi leur infliger pareille épreuve ? Natacha, qui est de garde ce soir, entre dans la chambre, attirée par le chagrin étouffée de son amie :

– Natacha : Mon Dieu… Qu'est-ce qui t'arrive ?… Delphine réponds-moi ?… Qu'est-ce que tu as ?

Immédiatement, les réflexes de l'infirmière prennent le pas sur ceux du cœur. Rapidement, elle compulse la feuille des relevés de soins au pied du lit avant de venir près de Delphine. Elle lui prend la tension, les pulsations et visiblement, la pauvre femme est vraiment en train de plonger ! La pression est à quatre-vingt-quinze sur soixante et les pulsations au poignet dépassent les cent dix battements minute. Est-elle en train de faire une hémorragie interne ? Indifférente, Delphine ne réagit plus. Natacha lui tapote doucement les joues. Le regard de Delphine est lointain, nébuleux. Là, Natacha commence à se poser des questions. Quand soudain, Delphine murmure d'une voix à peine audible :

– Delphine : Cents mille Euros…

– Natacha : C'est quoi ça ma chérie… Cents mille Euros ?…

Delphine regarde son amie, mais ne répond pas. Elle esquisse un sourire, ce qui rassure un peu l'infirmière sans pour autant lui donner la solution à cette énigme. Elle lui reprend le pouls qui est en constante augmentation. De par le comportement de la patiente, le doute n'est pas permis, elle est en état de choc. Que s'est-il passé ? Pourquoi Patrice tout à l'heure ne lui a rien dit ? Natacha se remémore un instant, l'entrevue qu'elle avait eu avec lui tout à l'heure. Il n'était pas lui non plus dans son assiette. Soudain, l'infirmière imagine le pire. Il n'y a qu'un drame touchant Laurent, qui puisse affecter à ce point le moral de son épouse et de son beau-frère. Sans doute les fameux cent mille Euros :

– Natacha : Ces cents mille Euros… C'est le montant de ce que vous devez, c'est bien ça ?…

Delphine n'a pas ni le courage ni la force de répondre. D'un léger balancement de la tête elle fait signe que oui. Voilà des mois que Natacha entretient une relation vraiment intime avec le couple. Elle pensait être suffisamment proche, pour être tenue informée de leurs difficultés. Mais là, elle est d'un seul coup comme une étrangère ou presque. D'accord, elle-même ne peut pas disposer de tout cet argent. Pour autant, si Laurent lui en avait parlé depuis le début, elle aurait sûrement pu faire quelque chose et au moins, limiter cette ascension vers la faillite. L'heure n'est pas aux reproches, Delphine a plus besoin d'amour que de remontrances. C'est pour cela que tendrement, Natacha la prend dans ses bras et la serre très fort contre son cœur.

Le lendemain matin avec Stéphanie, Delphine va pouvoir mesurer avec précision l'absence de valeur chez un individu. Comme à l'accoutumée, la kiné l'accueille à grand renfort de sourires et de mots gentils. Très vite hélas, après que Delphine ait terminé de raconter sa mésaventure, Stéphanie marque le pas. Son regard, son sourire envers son amie, se figent aussitôt.

Ses élans lesbiens de leur côté s'estompent immédiatement. Fini les caresses intimes, les tendres baisers et autres prémices sensuels, dont elle est pourtant experte. Une barrière s'abat entre les deux femmes. Quelle en est la raison ? Pourquoi subitement, au moment précis ou Delphine appelle à l'aide, la kiné lui tourne-t-elle le dos brusquement ? Cette attitude, pour la moins équivoque, démontre avant tout l'aspect mercantile de la relation que Stéphanie voulait entretenir. Une villa de rêve, dans un des plus beaux quartiers de la ville, avec vue imprenable sur le lac, il y avait de quoi attiser ses envies. Delphine lui avait décrit la maison avec tellement de précision, que sans doute, la kiné avait prévu de venir y habiter en échange de soins… particuliers ? C'est en tout cas ce qui vient à l'esprit de la patiente :

– Delphine : Je trouve ton comportement assez surprenant Stéphanie !… Après les sourires… Les caresses et autres cochonneries dont tu es friande, le mépris total… Hop… Fini… envolé !… Ce sont les dettes qui t'affolent n'est-ce pas ?… Ce qui veut dire que tu avais déjà échafaudé tes plans pour ton avenir, n'est-ce pas ?… Je suis handicapée, certes… Mais des jambes… Pas de la tête !… Tu ne seras donc pas surprise que je demande à changer de kiné ?… Je n'ai plus envie de passer une heure avec toi tous les jours…

Le ton ferme et décidé de Delphine, jette un froid. Stéphanie hésite un instant avant de répondre. Elle le sait, Delphine est loin d’être bête. Néanmoins, elle veut reprendre la main :

– Stéphanie : Mais enfin ne sois pas stupide !… De plus, je ne vois vraiment pas quel prétexte tu pourrais invoquer !… Tout le monde pourra confirmer que je m'occupe de toi sans rechigner aux efforts… Je ne regarde pas la montre et tous mes rapports le mettent en exergue !…

– Delphine : Tu crois ça ?... Personne ne  pourra contester les attouchements sexuels auxquels tu te livres sur ma personne Stéphanie… C'est ignoble ce que tu as fait… Abuser de mon infirmité pour m'imposer tes fantasmes… Tu crois qu'ils apprécieront ça à la direction ?… Non bien sûr !… Encore moins… Le conseil de l'ordre !… Alors un bon conseil, fais-toi petite et oublie-moi, d'accord ?…

Là, il est incontestable que Delphine reprend l'avantage ! Stéphanie ne sait plus quoi dire, ni faire à présent. Comment va-t-elle expliquer ce revirement de situation ? Pas plus tard que ce matin à ses collègues, ne confiait-elle pas qu'elle se languissait de venir avec Delphine ? C'est un peu tard à vrai dire, pour tenter d'amoindrir le courroux de la patiente. Depuis le temps qu'elle a partagé ses confidences, elle le sait, jamais elle ne revient sur une décision prise ! Et le moins qu'elle puisse en dire c'est qu'avec les arguments qu'elle vient d'évoquer, Delphine est en position de force. Si par malheur elle met ses menaces à exécution, l'infirmière peut dire adieu à son emploi c'est évident. Il est grand temps d'essayer d'arrondir les angles et de trouver un compromis. Le couple a besoin de beaucoup d'argent ? Elle se propose de les aider, tout simplement. Elle est prête à faire un emprunt à sa banque, en échange du silence de Delphine.

C'est sans compter sur la dignité et l’honneur de Delphine, qui ne s'achètent pas. Que Stéphanie se rassure, elle ne risque rien. Le peu d'argent que le couple avait pu économiser, c'est au prix de sacrifices et de restriction ; pas en profitant des autres ! Calmement mais fermement, Delphine est en train de donner une leçon de civisme à la kiné, dont elle se souviendra toute sa vie :

– Delphine : Inutile de te prostituer Stéphanie… Car ce que tu me proposes n'est rien de plus !… Je te donne ma parole d'honneur que je ne dirai rien… Car l'honneur vois-tu, c'est tout ce qui nous reste à mon mari et à moi… Mais jamais personne n'y touchera… Si le tien se situe en dessous de la ceinture, le nôtre, est beaucoup plus haut… À une hauteur que seuls, les humbles et honnêtes gens comme nous peuvent atteindre, car c'est là, que se situent les vraies valeurs humaines !…

Durant de longues minutes, Delphine fait l'apologie des valeurs dont Stéphanie est dépourvue. L'arrivisme, l'égoïsme, ne sont que des leurres, qui enchaînent à leurs pieds les êtres les plus vils. En moins d'un quart d'heure, la kiné est disséquée, décortiquée, mise à nue, mais au sens noble du terme. Tant et si bien qu'après cette plaidoirie assez percutante, elle n'a pas d'autre ressource que demander pardon à Delphine.

Les ennuis du couple, Patrice les a pris pour lui. C'est pour cela que depuis son bureau, depuis qu'il est arrivé ce matin, il ne cesse d'appeler à droite et à gauche, fermement décidé de trouver un nouveau boulot à Laurent. Devant lui, griffonnés sur une feuille de papier, les noms de tous ceux et celles aussi, auprès de qui il espère trouver un écho favorable. Elle est belle l'amitié, telle que tous ces goujats prétendaient lui offrir ! Que dire de la solidarité ? Après avoir biffé tous les noms ou presque, il commence à désespérer. Il ne s’attendait pas à une telle douche froide. La déconvenue est plutôt glaciale. Il ne baisse pas les bras mais là, très vite, le ton monte :

– Patrice : Si je comprends bien ce que tu insinues espèce de salopard… Si sa femme… C'est à dire ma petite sœur… Accepte de se laisser… « Tripoter »… Par toi… Mon Laurent sera embauché ?… C'est bien ce que tu veux me dire, non ?… Bon… Je préfère oublier c'est préférable en effet !… Pourquoi ?… Non seulement tu n'es qu'une espèce de gros tas de merde puant… Et en plus impuissant !… Tu jouis avec les yeux et tu décharges avec le nez... Alors reste dans ta boîte pourrie et prie le Bon Dieu de ne pas avoir une visite de sécurité !… Parce que là mon pote, tu verras de quel bois je me chauffe…

Patrice allume une énième cigarette, avant de s'étirer copieusement. Il ne lui reste que deux ou trois noms sur la liste. Va-t-il enfin trouver ce qu'il désespère de trouver ? En rayant le nom de son dernier interlocuteur il manifeste un écœurement total. Voilà des années qu'il n'avait pas été confronté aux vicissitudes des demandes d'emploi. Là il est servi !

Moins il y a de boulot et plus forcément, certains fumiers abusent de leur pouvoir ; c'est un constat qui lui fait très mal. La partie n'est pas gagnée d'avance mais il ne s'avoue pas vaincu. La devise d'un bon sapeur-pompier, n'est-elle pas : sauver ou périr ? Industriels, artisans, commerçants, députés, depuis sa prise de garde il en a appelé une bonne cinquantaine en tout. Deux heures après, toujours rien, le statut quo… Courage mon garçon, il ne faut pas baisser les bras !

Après un début on ne peut plus stressant, enfin, il recueille une attention assez positive de la part de son interlocuteur. Il paraît motivé, ce qui est suffisant. Patrice met le paquet pour obtenir un rendez-vous avec lui le plus tôt possible :

– Patrice : Écoute Gégé... Je ne te demande pas la charité... Je sais que tu as du fric c'est tout... Alors ne m'emmerde pas avec tes questions à la con !... Mon p'tit frère et sa femme sont dans la merde... Il faut absolument qu'il trouve un boulot... Tu saisis ?... S'il sait travailler ?... Si tu avais le quart de sa valeur, tu serais en train d'installer des navettes entre Mars et Jupiter !... Et non plus en train de faire du racolage sur la voie publique !... Ce qu'il veut faire ?... Tu n'auras qu'à lui demander toi-même !... Je sais pas moi... N'importe quoi !... T'as qu'à lui confier un poste de responsable commercial !... Je sais, le cul en boîte... C'est pas son truc... Mais je suis sûr qu'il vendrait n'importe quoi... Même tes articles érotiques !... Si tu lui files... Disons... Huit mille balles par mois... Plus les frais naturellement… Il sera capable d'aller vendre tes poupées gonflables au Vatican !... Ouais je sais, le Pape en a déjà… Je t'ai sorti de la merde Gégé ne l'oublie pas… J'ai besoin que tu me renvoies l'ascenseur, c'est tout… C'est vrai ?... Je viens demain avec lui !... Vers quinze heures, ça te va ?… Génial… Je ne t'embrasse pas, mais le cœur y est !… À demain Gégé… Merci !… Ciao !...

L’emploi escompté n’est guère réjouissant, mais faute de grive on mange du merle et plutôt que mourir de faim, il faut accepter ce qui se présente. Patrice réalise dans quelle aventure il projette d'embarquer Laurent ! Les accessoires érotiques, puisque visiblement son interlocuteur est dans cette branche, ce n’est pas la tasse de thé de Laurent ! De plus, le sieur Gégé n'est pas un personnage très fréquentable, encore moins recommandable. Patrice l'a connu en boîte de nuit et il lui a rendu plusieurs fois de bons services. Essentiellement pour le sortir d'affaires quand il était dans de sales pétrins avec la justice.

Grâce à son métier de pompier, Patrice est en excellent terme avec beaucoup de policiers et de personnalités officielles. Ces derniers se montrant impuissants à l'aider aujourd'hui, il n'y a guère que Gégé qui puisse élucider ce dilemme. Car le temps presse pour Laurent. Aucune poursuite n'est encore engagée officiellement. En jouant serré, il peut se sortir d'affaire. Gégé est ce qu'il est, c'est à dire un truand de la mafia, mais c'est un homme de parole. Il a promis d'engager Laurent, il le fera c'est certain. De plus, Patrice en est convaincu, avant que Laurent ne commence à travailler pour Gégé, ce dernier va le sortir d’affaire financièrement parlant. Seulement voilà ! L'euphorie de Patrice n'est que de courte durée, quand il réalise que Laurent a quand même son mot à dire ! De l'informatique aux biroutes en plastique, il y a quand même un monde ! Il ne peut s'empêcher au passage, de sourire en imaginant son p'tit frère en train de proposer ses marchandises : « Bonjour madame… Que diriez-vous d'essayer, à nos frais, ce merveilleux machin à faire bander les mouches »… Là, il éclate de rire ! Il pousse le bouchon un peu loin, mais qui sait… Peut-être que les accessoires érotiques seront les sauveurs du couple ? Pour être certain de ne pas perdre les acquis qu'il vient d'obtenir, Patrice demande son congé pour cet après-midi et demain toute la journée. Il aura ainsi tout le temps d'aller trouver Gégé dans un premier temps, avant de rejoindre sa sœur et Laurent à l'hôpital. Pour être sûr que Laurent sera bien présent ce soir, il l'appelle aussitôt, pour l'inviter au restaurant, juste avant d'aller voir Delphine :

– Patrice : Salut p'tit frère… Dis-moi… Comme je m'emmerde et que même les incendies sont en grève, si on se tapait un p'tit dîner au resto ce soir, vers dix-neuf heures… Après on finit tranquillement la soirée avec Delphine ?… Mais arrête… Grand couillon !… Tu crois que je ne sais pas que tu es serré ?… Alors ça baigne… Je passe te prendre à dix-huit heures trente… J't'embrasse… À plus !…

Voilà une affaire qui se termine plutôt bien. Patrice peut être fier de lui. Certes, tout n'est pas gagné d'avance, Laurent pouvant librement décliner cette offre. Là c'est vrai, face à une hypothèse somme toute assez crédible, Patrice en aurait gros sur le cœur. Il ne veut pas vendre la peau de l'ours prématurément, connaissant d'une part la situation catastrophique du couple et d'autre part, la reconnaissance de Laurent.

Même au restaurant, les deux hommes parlent de tout, sauf de l'offre que Patrice doit faire. Il attend d'être devant sa sœur pour en parler. C'est un peu vicelard, mais de bon aloi ! Delphine ne sera pas plus enchantée que son mari sur le moment, mais elle se rangera vite du côté de Patrice, pour éventuellement convaincre Laurent. Durant tout le repas, Patrice a du mal à garder sa bonne humeur. Jamais, il n'y vu son beau-frère dans un tel état. Il est grand temps de le sortir de là, car il ne passera pas Noël comme il est ! C'est tout juste s'il est en mesure de tenir sa fourchette ! C'est dire à quel point ses forces l'ont abandonné. Raison de plus pour motiver Patrice qui, plus que jamais, se sent l'âme d'un protecteur. Au sens noble du terme… Le repas est écourté au minimum, car Laurent ne mange rien ou presque. Un peu de hors-d'œuvre, un petit bout de viande et déjà, il n'a plus faim !

Une fois à l'hôpital, Patrice éprouve tout de même un moment de panique en arrivant à l'étage. Parler de cul entre hommes, c'est une chose ! Mais devant sa sœur ! ... Il se voit mal en train de lui annoncer fièrement : « J'ai trouvé un poste de vendeur d'articles érotiques pour ton mari » ! ... Plus que quelques mètres pour se ressaisir. Il ne va quand même pas capituler maintenant, à deux pas de la chambre ? Surmontant son trac, légitime au demeurant, il se reprend. Patrice a beau se frotter le menton se racler la gorge ou se tirer les cheveux il va lui falloir présenter l'offre d'emploi il n'a pas le choix ! Les deux hommes s'installent confortablement, et le calvaire commence pour Patrice. Tournant autour du pot, sondant le terrain de manière subtile, il essaie tant bien que mal, d'amener la conversation sur le sexe ! Dur, dur ! ... Il s'aventure sur un terrain glissant :

– Patrice : J'vous avais pas dit, mais l'autre jour, j'suis allé voir un film porno… Ben oui… De temps en temps faut bien purger l'circuit !… C'est dingue les accessoires qu'ils ont inventés !… J'crois bien que j'vais m'en offrir un ou deux…

– Delphine : Tu n'as pas honte ?… Aller voir des horreurs pareilles ?…

– Patrice : Horreur, horreur… C'est toi qui l'dis p'tite sœur… Faut voir les canons !… C'est pas des nanas ces gonzesses… Des vraies bombes à sexe !…

– Laurent : Tu n'as rien de plus attrayant à raconter ?…

C'est mal barré ! Pourtant, après quelques longues minutes d'un cirque pas possible il finit par vider son sac. Tout doucement quand même ! Sur la pointe des pieds, d’une manière très habile, il interroge Laurent autant que sa sœur sur les limites d'activité professionnelle qui ont été fixées, si tant est qu'il puisse y en avoir. Le sujet, délicat s’il en est, mérite la plus grande prudence de sa part. D’un autre côté, le temps presse. Il doit à tout prix sonder le terrain pour ne pas s’enfoncer dans les marécages de la médiocrité:

– Patrice : À tout hasard mes chéris, est-ce qu'il y a quelque chose… D'honnête bien entendu… Que tu refuserais de faire Laurent ?... Même si tu étais super bien payé ?…

– Laurent : Avec la mine que tu fais je m’attends au pire… Tu me poses une colle là… Mais où veux-tu en venir avec toutes ces questions ?…

Le pauvre. Plus il cherche à être clair, plus il patine dans la semoule ! De sous-entendus en question sans réponse, il va finir par se noyer. Las de tourner en rond, il entre dans le vif du sujet de manière plus directe :

– Patrice : Génial !... Quand faut y’aller, faut y’aller n’est-ce pas ?… En gros... J'ai... Je... Enfin... Ben oui quand même !... Cherchez pas... Je mets le décodeur en marche... Je disais donc, qu'il serait éventuellement possible à Laurent... De... De trouver un boulot !... J'ai… J'ai passé ma matinée à appeler à droite et à gauche et… Si c'est OK pour toi p'tit frère, on a rendez-vous demain à quinze heures chez… Enfin chez mon pote quoi !…

– Delphine : Mais c'est fantastique Patrice... Je savais que tu étais le plus merveilleux des grands frères... Tu te rends compte mon chéri ?... Il t'a trouvé un emploi !...

– Patrice : Oui... Si on veut !... Enfin... Si !... C'est possible en effet… Mais… Tout dépend de toi Laurent !... Et surtout... De toi p'tite sœur !… Ben oui… Parce que… Enfin… C'est un boulot comme un autre, malgré tout !… À condition que ça plaise !…

– Laurent : Je te trouve bien énigmatique ?… Dis-moi franchement ce dont il retourne et je te dirais si oui ou non je me sens de le faire !…

Face à l'embarras dont fait preuve Patrice, il y a à n'en point douter, quelque chose de pas très catholique là-dessous. Delphine et Laurent, qui ont l'esprit assez vif d'habitude, ont vraiment beaucoup de mal à percer le mystère qui entoure le comportement de Patrice. Il fait les cents pas, allant de la fenêtre à la porte, se rassied, recommence, comme s'il avait peur d'annoncer cette fameuse nouvelle. Il refuse cependant de marquer une pause cigarette, préférant aller jusqu'au bout de sa démarche. À force de tourner en rond comme une hélice, il va donner le vertige à sa sœur, qui lui demande de s'asseoir une bonne fois pour toutes. Après maintes hésitations, il finit par lâcher le morceau :

– Patrice : Bon… C'est… C'est pas compliqué en fait !… Je sais que personnellement je n'hésiterais pas une seconde… OK… On se calme… Voilà… Si tu es d'accord… Tu peux, dès que tu veux, avoir un poste de commercial !…

– Laurent : C'est pour ça que tu t'es mis dans tous tes états Patrice ?… Je m'attendais au pire !… Et c'est dans quelle branche ?…

– Patrice : Quelle branche… Ah !… Disons que c’est celle… Celle en dessous de la ceinture !… Je plaisante !… Enfin pas tout à fait, car… C'est pour vendre des articles… Haut de gamme attention !… Mais… Dans le milieu érotique !… Voilà, voilà… Z'ai tout dit qu'est-ce qui fallait !…

Il se dandine sur la chaise, en suçant son pouce comme un enfant. Delphine et son mari se regardent un court instant, silencieux. Patrice accentue ses enfantillages, comme pour attendre une récompense. Au-delà de sa décontraction mal adaptée, il redoute le pire. Les regards échangés entre sa sœur et Laurent, amplifient ses craintes. À sa grande stupéfaction, après un éclat de rire général, l'offre est accueillie avec beaucoup de plaisir :

– Laurent : Je m’attendais à pire en vérité… Je crois que c'est inutile de te tracasser davantage… Je vais accepter… Tu es d'accord ma chérie ?…

– Delphine : Mais bien sûr mon Poussin… Après tout, ça ou autre chose, c'est toujours mieux que de passer ton temps à te morfondre à la maison !…

Il n'y a pas de sot métier ! Certes, Laurent n'envisageait pas de faire carrière dans cette activité, mais tout dépendra la manière avec laquelle il l’abordera ! S'il y a un domaine qui n'est pas près de connaître le chômage, c'est bien le sexe ! Il n'en fallait pas plus à Patrice pour étaler l'étendue de son humour ! Imitant Laurent, en train de présenter ses premiers articles dans les sex-shop il déclenche l'hilarité ! Il aurait du faire comédien, tellement il est expressif dans ses mimiques. Après ce petit intermède, pour le moins générateur de bien-être, les deux hommes décident de se rendre chez l'employeur providentiel le lendemain après-midi comme convenu. Le moral et le sourire reviennent comme pas magie sur les visages burinés par la douleur, de Delphine et Laurent.

Avant qu'ils ne prennent congé d'elle, il y a un point qu'elle désire éclaircir avec son mari :

– Delphine : Dis-moi franchement mon amour… La galerie d'art… C'est vrai ou c'est un leurre ?…

– Laurent : À dire vrai… Ce n'était qu'un mensonge de plus… En fait comme je ne dors plus la nuit, je me rattrape du mieux que je peux le jour… J’ai réalisé quelques œuvres c’est vrai… J’ai essayé de convaincre plusieurs directeurs de galerie, c’est encore vrai… Par contre, il faudra encore attendre pour le succès !... Mais… Je te sentais tellement effondrée, que j’ai menti pour te redonner l’espoir… Excuse-moi mon cœur…

Après ces aveux qui ne surprennent personne, loin de se sentir coupable, Laurent est presque porté en triomphe par Patrice. Delphine est bouleversée. Elle s'en doutait un peu, mais maintenant les choses sont claires. Le frangin, estimant que sa présence est de trop en ces minutes vraiment pathétiques, annonce qu'il attend Laurent dans le couloir. Ce qui permet aux amoureux d'échanger, en même temps que leurs larmes de bonheur, les baisers les plus fougueux. Certes, ils ne sont pas sortis d'affaire, mais le destin leur fait un petit signe qu'ils saisissent à pleines mains. Derniers petits bisous, ultimes caresses, et Laurent quitte la chambre à son tour.

Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas, cet adage revêt en ce nouveau jour, tous ses plus beaux atours. Laurent d'un côté, Delphine de l'autre, tous deux convergent à présent vers ce qui sera sans aucune doute, leur nouveau départ. Delphine la première, subjugue tout le personnel, aussi bien à l'étage qu'à la salle de rééducation. Le soleil qui aujourd'hui refuse de briller dehors, illumine de tous ses feux l'intérieur de l'hôpital.

Gaie, rayonnante, sereine, elle diffuse autour d'elle sans le savoir, un enthousiasme salutaire. Pourquoi, c'est la question que tout un chacun se pose, sans pour autant obtenir de réponse. Taquine à ses heures, Delphine ne veut rien dire à personne. Quand elle est triste, personne ou presque, ne cherche à la sortir de son mutisme. Alors pourquoi inviterait-elle dans son Éden, des gens pour qui elle n'est rien ?

Au même moment, chez eux, Laurent découvre les mêmes bienfaits. Déjà, premier constat, il a passé une nuit merveilleuse. Ce qui en soit, est fantastique. Second constat, en même temps que le moral semble revenir, l'appétit suit le même chemin. Il se rend compte, en ouvrant son frigidaire, qu'il était urgent de procéder à quelques changements ! Plus de lait, de beurre, de fromage, le vide total ! Il se rabat sur les placards, pour y trouver de quoi se rassasier. Il reste du café, des biscuits et quelques gâteaux, qui pour ce matin, feront très bien l'affaire !

Discrètement, Patrice lui avait glissé un billet de cinq cents Euros dans la poche, pour qu'il aille chez le coiffeur et s'acheter à manger. Un geste aussi humain que spontané, dont la portée dépasse les espérances du donateur. S'il était possible, à cet instant précis, de juxtaposer les portraits du couple, on verrait le même rayonnement embellir leurs visages. Et dans les deux esprits, l’on pourrait voir en filigrane, le visage de ce diable de Patrice. Il se dépense sans compter pour secourir les deux êtres qu’il aime le plus au monde. Alternativement, le film de cette journée se déroule de la meilleure façon qui soit.

Pendant que Delphine entame avec énergie sa journée de travail, laissant Stéphanie sans voix, Laurent accomplit avec une égale délectation les rituels identiques ; mais là c'est Patrice qui en est le témoin privilégié. Car le diable d'homme est arrivé sur ces entrefaites, les bras chargés de denrées alimentaires. La bonne odeur du café, celle des tartines qu'il confectionne, titillent les narines de Laurent qui ne sait comment remercier son beau-frère. Les larmes au fond des yeux, prêtes à jaillir en torrent de reconnaissance, Laurent a du mal à réaliser l’ampleur de ces gestes. Il voudrait crier ce qu’il ressent, hurler de toutes ses forces pour dire merci, mais il est cloué, incapable de prononcer le moindre mot. Patrice comme à son habitude, a réponse à tout :

– Patrice : Comment me remercier ?... Le plus simplement du monde mon grand !… Tu nous prépares un bon petit déjeuner… Tu te mets sur ton trente et un… Et ensuite direction le merlan… Après, on ira faire quelques courses… On casse la croûte en amoureux… Et on file chez Gégé… Ça te va ?…

Laurent ne répond pas, autrement qu'avec un sourire et une petite tape sur le crâne de son p'tit frère. Toujours à l'affût de la moindre blague, il l'est tout autant pour ouvrir son cœur aux gens qu'il aime. Altruiste, dévoué corps et âme, Patrice est un être exceptionnel. Certains diront de lui qu’il est versatile et parfois soupe au lait. Une chose est certaine, mieux vaut ne pas trop se fier aux apparences.

Il peut être de la même façon très méchant, car il déteste par-dessus tout les lèches bottes et les profiteurs. Franc, loyal et direct, il ne prend pas de gants pour exprimer ce qu'il a à dire. Ce qui signifie que les hypocrites ne sont pas ses amis ! Pour sa petite sœur adorée et son beau-frère, il se ferait tuer pour leur sauver la vie. Voilà pourquoi, il met un point d'honneur à leur venir en aide de toutes ses forces.

Depuis de longues semaines, Laurent n'avait pas connu pareille activité. Depuis le petit déjeuner le temps s'est écoulé sans même qu'il ne s'en aperçoive. Patrice une fois de plus, s'est montré d'une générosité qui gêne un tantinet Laurent malgré tout. Les placards sont remplis de provisions, tout comme le frigo et le congélateur : viande, poisson, légumes, desserts, des fruits ; bref, de quoi tenir un siège de six mois, à quatre ! Ensuite, ils sont allés chez le coiffeur pour terminer royalement cette première partie de journée au restaurant. C'est tout juste si Laurent est reconnaissable. Les cheveux très courts lui donnent un visage moins chétif, presque jovial, ce qui sera du meilleur effet sur son futur employeur. Il était normal et prévisible, qu'ils aillent faire un petit coucou à Delphine, juste avant d'aller à leur rendez-vous. C'est Laurent qui entre le premier, un immense bouquet de fleurs à la main, derrière lequel il dissimule tant bien que mal son visage :

– Laurent : Coucou mon amour… Devine qui est là ?…

– Delphine : Le plombier !…

– Patrice : Eh non tu as perdu p’tite soeur… C'est le roi des biroutes électroniques !…

Patrice ne pouvait pas faire autrement, que d'en glisser une au passage ! Delphine est médusée. Il faut dire qu'en plus de sa coupe, son mari est habillé comme un prince ! Elle le retrouve tel qu'il était, avant cette terrible épreuve. Ce qui ne manque pas de remuer le couteau dans la plaie, béante dans son cœur. (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 40 pages, sur les 124 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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ISBN 978-2-9700660-4-0

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