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« «  Sortie du coma » »

***

Trois mois plus tard.

    Entouré au même titre que Laurent, unis dans la souffrance, les deux conducteurs partagent une torture morale éprouvante. Après s'être vidé du trop plein d'alcool, après trois jours quand même, le pauvre chauffeur s'effondre à son tour. Même Laurent, remis sur pied, éprouve une certaine compassion. Certes, Delphine est dans le coma mais en étant positif, l’on peut dire qu'elle vit encore. Ce qui hélas, n'est plus le cas pour l’épouse du conducteur fautif ! Ce n'est pas une consolation, mais Laurent se met facilement dans la peau de cet homme, qui en quelques secondes a vu sa vie basculer dans le néant.

Laurent, rassuré quand même au sujet de sa petite épouse, essaie à bien des égards de calmer le brasier de douleur qui se consume dans le cœur de son ex-ennemi. Il ne va pas jusqu'à rechercher son amitié, mais tout de même… Le malheur très souvent, quand il frappe aveuglément, réunit plus qu'il ne divise. La solidarité joue à fond, au détriment des idées reçues. Chacun est conscient que le drame peut surgir à tout moment, quel que soit le rang social. Devant la mort ou une épreuve cuisante, l'égalité est absolue.

En dépit des divergences, des iniquités, quand le destin intervient nul n'est épargné. Après les pulsions de haine, légitimes et naturelles, du début de cette affreuse mésaventure, il éprouve une envie encore plus forte d'aider le malheureux. Il l'entoure avec tendresse, le console comme il peut. Laissant parler son cœur, il l'accompagne autant qu'il le peut vers la raison. Nul ne peut contrer son destin. Les deux conducteurs, unis dans le malheur, découvrent avec délice un aspect relationnel inconnu jusqu'ici : le pardon et la tolérance ! C'est aussi la meilleure thérapie pour occulter la solitude, dans laquelle inéluctablement on s'enfonce après avoir vécu de plein fouet une épreuve aussi dramatique.

Hélas, si l'être humain en son for intérieur, est enclin au pardon, de par les implications que de telles confrontations génèrent, il arrive que les liens potentiels se brisent. Sitôt que les sordides et répugnants intérêts financiers interviennent, comme ceux par exemple engendrés par les compagnies d'assurances, l'individu en perd ses notions de valeurs.

Commence alors un combat hideux et abject, identique à celui infligé à un couple en train de divorcer. Les liens qui avaient émergé se brisent, la tolérance s'amenuise et fait place aux magouilles. Le pardon est enfoui dans le néant de ce qui devient un véritable enfer. En plus de la plaie encore béante, une autre encore plus large s'ouvre et l'être humain s'y engouffre tout entier. Les faux amis s'évanouissent dans la nature, la solitude métamorphose le jour en nuit glaciale…

Laurent, comme au premier jour depuis l'arrivée de Delphine, est occupé à faire sa toilette dans la chambre de son épouse. Voilà trois mois qu'il n'a pas vu le jour, autrement qu'à travers les vitres de l'hôpital. Un trimestre entier dédié à sa Bibiche qui, inlassablement, lutte contre le coma. Les femmes de ménage, les aides soignantes, autant que le personnel médical dans son ensemble, chacun s'accorde unanimement à reconnaître un comportement exceptionnel chez lui.

Néanmoins, insensible aux propos flatteurs qui lui sont généreusement destinés, pour Laurent une seule chose importe, la santé de sa petite Princesse. Combien de temps encore ce lourd silence dans lequel elle est enfermée va-t-il durer ? L'espoir de la voir quitter son état comateux devient chaque jour omniprésent sur toutes les langues. Oui mais voilà, dans combien de temps sortira-t-elle de cet état ? Là, aucun toubib ne veut s'avancer, ce qui irrite Laurent au plus haut point. De plus en plus nerveux, il s'en prend sèchement aux médecins qui viennent examiner son épouse :

– Laurent : Alors toujours pas fichus de me dire quand est-ce que mon épouse reviendra à elle ?…

– Médecin : Cher monsieur, nous n'avons pas hélas la science infuse… Le coma est encore une énigme pour nous et seule la nature est en mesure de vous répondre… Soyez assez aimable pour conserver votre calme…

– Laurent : Je voudrais bien vous y voir vous… Facile de me demander de rester calme… Il vaut mieux pour vous que je garde mon sang froid… Alors si vous voulez un bon conseil, évitez ce genre d'ineptie d'accord ?…

Laurent déteste ce genre de réponse. Il respecte certainement plus que les médecins, cette nature à laquelle ils font référence pour éluder les questions posées. Qui pourrait lui répondre avec loyauté et précision ? Là, c'est le désert absolu il ne se fait aucune illusion. Ce matin pourtant, alors que l'équipe médicale quitte la chambre, son regard croise celui d'une infirmière de couleur. Elle ne dit rien, mais il ressent comme une envie de communiquer. C'est suffisant pour apaiser son courroux et lui redonner l'espoir. Il achève de faire sa toilette et comme à son habitude, vient s'asseoir dans le fauteuil à côté du lit de Delphine. Tendrement, il lui prend la main, lui caresse le visage, et dans le secret de son silence lui communique tout son amour.

Delphine résiste encore aux appels de l'au-delà. Sur son angélique visage, il n'y a aucun stigmate ni aucun signe de rancœur. Elle paraît en paix, sereine et détendue. Il n'en demeure pas moins que le coma est là, entre eux, pour les empêcher d'échanger le moindre sentiment. Laurent, digne et solidaire de l'affliction de son épouse, assiste quotidiennement à cette lutte inégale. Cet état de détente n'est qu'une apparence, il en est conscient. Il ne doit, ni ne veut en aucun cas, minimiser les séquelles qui marqueront à jamais sa dulcinée. C'est peut-être pour cette raison qu'elle refuse pour l'instant, de reprendre conscience ? Ses blessures à lui, ne sont plus qu'un mauvais souvenir. Il en a été quitte, pour l'anecdote, à quatorze points de suture sur le crâne ! Sans parler de trois côtes fêlées, le poignet droit luxé, une entorse au genou droit, et quelques ecchymoses ça-et-là ! Ceci n'est rien pour lui. Rien en effet, en comparaison de la souffrance endurée par Delphine.

Cette souffrance abstraite, indicible, qu'elle est la seule à subir dans le silence de sa solitude. Pour lui, le coma devient une sorte de transition, entre la réalité d'un monde auquel elle refuse d'appartenir momentanément, et celui artificiel dans lequel elle se trouve. En dépit de quelques signes précurseurs d'une amélioration notoire, qui laissent envisager un retour probable à la conscience, il admire la dignité de Delphine. C'est pour lui rendre cet hommage, que Laurent a pris un congé sans solde auprès de son employeur. Il tient à être présent chaque seconde, au chevet de sa tendre épouse.

Durant ces trois longs mois, le combat journalier est épuisant. Éprouvant pour le moral autant que pour le physique. Si bien que Laurent devient un peu moins patient et se montre de plus en plus caustique. Ainsi, pour la toilette de son épouse, refuse-t-il désormais de quitter la chambre au grand dam des infirmières :

– Infirmière : Allez cher monsieur… C'est l'heure de la toilette de madame… Si vous voulez bien nous laisser quelques minutes…

– Laurent : Pas question… J'en ai marre d'être manipulé comme un pantin… Sortir pour ci… Sortir pour ça… Vous craignez sans doute pour la pudeur de mon épouse ?… Il y a bien longtemps que son corps n'a plus de secret pour moi !… Dois-je vous rappeler que je suis son mari ?…

Inutile d'insister, il n'a pas l'intention de changer d'avis. Au fond il a raison, les infirmières n'en disconviennent pas. Il y a des points du règlement intérieur comme celui-ci, qui mériteraient d'être révisés sérieusement ! Naturellement, les employées ne manifestent pas leur assentiment, pour ne pas prendre le risque d'être prises en défaut. Leurs regards cependant, en disent long sur le fond de leurs pensées. Quoi qu'il en soit, Laurent ne veut en aucun cas perturber leur travail. Il s'installe dans la chaise située devant la fenêtre, et s'abandonne quelques instants à la méditation.

Faute de renseignements précis, relatifs à l'état de santé de Delphine, il essaie de raisonner avec logique. L'intensité du coma s'amenuise de jour en jour. Tous les espoirs sont permis à ses yeux. Quand ?… C'est là bien entendu, le mystère complet. Est-ce bien cette échéance tant attendue qui préoccupe le plus Laurent ? En la voyant, désarticulée, sans réaction, manipulée par les aides soignantes, il songe à ce que sera sa vie après le coma. Car, avant même que sa femme n'aie ouvert les yeux, il est conscient des risques potentiels la concernant. Il n'est pas médecin, mais il a entendu parler de ces fameuses « Lésions irréversibles », provoquées par un coma prolongé. D'où en ces instants, la crainte de voir son adorable épouse métamorphosée en légume.

Par petites bribes, certaines phrases lui reviennent à l'esprit, confortant ses craintes. Depuis le début, les plus grands spécialistes ont examiné Delphine et tous, sont unanimes : il faudrait un miracle, pour ne pas la voir finir ses jours dans un fauteuil roulant ! Au fond, n'est-elle pas mieux ainsi ? Il ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire, en voyant son doux visage. Qu'adviendra-t-il de cette candeur si demain, elle est confrontée au handicap ? Supportera-t-elle de se sentir diminuée au point de devenir dépendante ? Et Laurent, comment pourra-t-il faire face à cette nouvelle situation ?

Il fixe avec une telle intensité le visage de sa petite femme, qu'il n'entend même pas les infirmières lui dire qu'elles ont terminé leur travail. Tous les bruits environnants ne sont que de vagues murmures à peine audibles pour lui. Ce qu'il ne voit pas, et pour cause, c'est son propre faciès, qui fait l'unanimité auprès des jeunes femmes, émues de voir un tel amour. Il faut dire que Laurent est tellement fasciné par la beauté de son épouse, qu'il rayonne de lumière. Ce qui n'échappe pas aux infirmières, qui à bien des égards, voudraient bien ressentir pareil intérêt ! Mais le devoir appelle les jeunes femmes. Elles resteraient volontiers encore quelques minutes, mais les horaires ne sont pas extensibles. L'une d'entre elle, plus hardie sans doute que ses copines, s'approche alors de Laurent pour lui préciser qu'elles ont terminé :

– Infirmière : Monsieur s’il vous plaît… Hello monsieur est-ce que vous m’entendez ?… Excusez-moi d'interrompre ce tête-à-tête, mais nous avons fini et si vous désirez quelque chose, surtout n'hésitez pas…

– Laurent : Hein ?… Ah… Pardon, j'étais absent… Non, c'est gentil, je n'ai besoin de rien… J'espère que ma petite Princesse va bientôt sortir de son coma…

– Infirmière : Je crois qu'elle est en bonne voie… Courage… Je suis certaine que votre amour y sera pour beaucoup…

La douceur de la voix, autant que celle du regard qu'elle lui adresse, ne laissent pas insensible Laurent. Toutefois, loin de partager les mêmes pensées que la ravissante infirmière, pour lui, l'unique préoccupation est la santé future de sa douce Delphine. Les petites phrases assassines, qu'il entend ça-et-là lors des entretiens ou dans les murmures de couloirs, résonnent dans sa tête. Il en est tellement obnubilé par ces inepties grotesques, qu'il ne voit même pas l'infirmière s'en aller !

Va-t-il se laisser envahir par le doute et la spéculation ? L'adversité existe indubitablement. Elle ne les a d'ailleurs pas épargnés avec cette cruelle épreuve. Pour autant, il n'a pas envie de baisser les bras et se doit d'anticiper sur une éventuelle paralysie, telle que le supputent la plupart des toubibs. Pourquoi la vérité n’est-elle pas clairement dévoilée ? Oui, non… Non, oui… Difficile de ne pas sombrer dans la déprime.

Raison de plus pour stimuler ce diable d'homme, décidé à tout mettre en œuvre pour permettre à sa femme de ne pas connaître pareille souffrance. Nul n'échappe à son destin, c'est une évidence qu'il ne peut pas dénigrer, encore moins discuter. Le hasard n'est pour rien dans ce qui leur arrive, il en est convaincu. Il devient impératif de préparer Delphine, afin que le choc émotionnel ne soit pas aussi dévastateur. Il le sait, de son coma, elle l'entend. Une thérapeute en psychologie, lui avait expliqué succinctement les mécanismes réflexes du corps humain. Il surmonte son trac et ses inhibitions, envers les croyances spirituelles, afin de venir simplement bavarder avec son épouse :

– Laurent : Tu es de plus en plus belle ma chérie… Plus les jours passent, et plus ton visage s'embellit et devient gracieux… Si tu voyais la tête de certaines infirmières… Y'en a deux ou trois j'te jure, qui auraient vraiment besoin d'un bon lifting !… Tu me manques mon amour… Tu sais… Quelle que soit l'issue de ton combat, jamais je ne laisserai… Même si… Enfin… Je veux dire que si tu dois avoir besoin quelques temps, d'un fauteuil pour te déplacer… Je serai là… Fidèle à mon poste tu n'as pas à en douter… J'en louerai un et on fera des courses dans le salon…

Inlassablement, il lui murmure les mêmes mots tendres, les mêmes consignes de sagesse, le tout ponctué d'une pointe d'humour. En même temps qu'il prépare Delphine au pire, avec ces quelques petites boutades, il se rassure lui-même. En démystifiant l'image morbide du chariot, il veut la convaincre et lui prouver aussi avant tout, que la vie n'est pas finie pour autant. Les exemples d'insertion de handicapés sont là pour qu'ensemble, ils puissent admettre les changements inhérents à cette situation.

Il parle avec admiration de tous les sportifs handicapés, des performances exceptionnelles qu'ils sont en mesure d'accomplir, avec leur volonté et leur pugnacité. L'amour sera leur guide et il ne doute pas un instant de la réussite dans leur nouvelle vie. Avec une égale constance, il engage à ses côtés d'interminables monologues, enclins d'amour et de volupté sentimentale. Il l'embrasse, la caresse, lui éponge le front...

Du matin au soir, et du soir au matin, il veille sur elle. Personne, ne pourra obtenir de le voir quitter plus de cinq minutes le chevet de son épouse. Tantôt pour aller fumer une cigarette, ou se rendre aux toilettes... Ses repas, lui sont apportés dans la chambre. Il s'est aménagé un petit lit de fortune, sur une chaise pliante. Patrice n’est pas étranger à toutes ces marques de privilèges dont il bénéficie. Pour rien au monde, Laurent ne voudrait être loin de son amour. Si pareil comportement devient un exemple d'abnégation et d'altruisme, aux yeux de l'ensemble du personnel hospitalier, il n'en est pas de même pour certaines personnes. Car la rupture totale avec le monde extérieur, n'est pas sans provoquer quelques remous douloureux. Tant sur le plan professionnel que privé, où la présence de Laurent s'avère indispensable.

Mais rien ne semble vouloir le faire changer d'avis. Il persiste et signe dans son mutisme à l'égard de ce qui est devenu des futilités à ses yeux. Ce qui n'est pas fait pour plaire à son avocat, qui presque tous les jours, essaie de le convaincre ! Un peu trop lourdement, son défenseur insiste sur l'absolue nécessité du témoignage de Laurent. Lui seul, peut apporter devant la cour, le récit contradictoire de l'autre conducteur. En pensant au dernier entretien qu'il a eu avec son défenseur, il ne peut s'empêcher de sourire en haussant les épaules. C'est avec un brin d'humour qu'il relate à Delphine, son entrevue avec l'avocat hier matin :

    – Laurent : Un seul son de cloche, surtout dans une affaire comme celle-ci, ne suffit pas... Plus la justice aura d'éléments de comparaison, plus nous pourrons obtenir gain de cause… Si vous persistez dans votre mutisme, nous risquons de perdre les acquis !… Réfléchissez cher monsieur… Je repasserai vous voir la semaine prochaine… Quel abruti j'te jure !… Si les cons venaient à voler il serait chef d'escadrille notre cher avocat !… À ton avis mon cœur, est-ce que je dois aller témoigner ?... C’est bien ce que je pensais mon trésor… Tu as raison, je reste à tes côtés je suis plus utile !...

Au demeurant, les désirs de l'avocat sont pourtant légitimes. Néanmoins, Laurent ne l'entend pas de cette oreille. Que lui conseillerait Delphine si elle était en mesure de parler ? Sans doute de persister dans son attitude. C'est en tout cas, la conclusion vers laquelle il tend au terme de chacun de ses monologues. Que pourraient bien lui apporter les quelques milliers d’Euros, escomptés en cas de victoire au procès, si son épouse venait à décéder ? Têtu et obstiné, il refuse ouvertement de perdre son temps. Après tout, un avocat c'est fait pour représenter le client oui ou non ? Ce dernier du reste, n'a pas insisté plus que de raison. Laurent a su se montrer persuasif à ce propos. Il est parfaitement conscient, compte tenu des lenteurs administratives, que le procès mettra encore beaucoup de temps avant que le jugement ne soit rendu. Il a d'autres chats à fouetter. Il ne tient pas à disperser le peu d'énergie qui lui reste, avec des tracasseries purement subjectives.

Ce qui le harcèle bien plus encore, ce sont ses amis. Ceux-là mêmes qui, il y a quelques semaines, se pourfendaient en vœux de prompt rétablissement, commencent à donner quelques signes de fatigue. Trois mois, c'est long ! Une visite ou deux par jour au cours de la première semaine, puis une la semaine suivante... Cela, c'était le premier mois. Depuis le début de ce troisième mois, ils ont réduit leurs courtoises entrevues, à une en quinze jours ! Ce qui n'est pas fait pour plaire à Laurent, qui ne se prive pas de prendre son épouse à témoin :

– Laurent : Non mais tu te rends compte ma chérie ?… Les uns après les autres ils posent leur tablier et se défilent comme des lâches !… Elle est belle leur amitié n'est-ce pas ?… Il n’y a que Patrice qui se défonce comme un lion… Remarque… Cela nous permet de faire le tri !...

Une période de méditation commence. Ce qu'il ne supporte plus du tout, mais alors vraiment plus, c'est d'entendre ces mêmes personnes lui prodiguer des conseils plutôt nébuleux, du style : « Il faut te changer les idées mon petit vieux... » ! Mieux encore, « Quand elle sortira du coma, ce sera pour veiller sur le tien » ! ... Rien de tel pour lui remonter le moral ! À choisir, il préfère leur absence à ces présences assassines.

Certes, il est épuisé. Il évite de noircir prématurément le tableau. En attendant, à force d'entendre des niaiseries de ce genre, il met en doute la valeur des amitiés dont il est entouré. Heureusement, sur le plan financier, il a de quoi tenir le siège encore de longs mois. Il n'ose même pas imaginer quelle pourrait être la réaction des lâcheurs, si d'aventure, il sollicitait une aide pécuniaire ! Quand on est à ce point hypocrite, il ne faut pas s'attendre à autre chose que des fins de non recevoir ! Laurent a sa dignité et plutôt que de tendre la main, il préfèrerait mourir de faim. Il n'attend pas non plus, Dieu merci, sur le verdict final de la justice ; qui de plus, n'est qu'un rêve hypothétique pour le moment. Il a clairement fait comprendre à son avocat, que les dommages et intérêts ne l'intéressent pas ! Il n'y a que Delphine qui représente une valeur à ses yeux. Tout le reste n'est que chimères ! Le conducteur fautif a payé très cher son erreur.

À quoi bon l'accabler davantage ? Il venait d'épouser sa compagne une semaine avant le jour de Noël ! De cette terrible soirée, c'est lui qui en est sorti le moins blessé. Depuis, entre la justice et ses harcèlements, et ceux au moins aussi sentencieux de l'assurance de Laurent, c'est ce pauvre bougre le plus effondré sans doute. Ça, personne en dehors de Laurent, ne paraît vouloir en tenir compte. Il n'ose même pas venir voir Delphine, de peur des représailles de Laurent ! C'est un comble.

Les amis du couple naturellement, ne sont pas là pour alléger les charges pesant sur ce pauvre homme ! Ce qui ne fait qu'envenimer les tensions conflictuelles, émanant des propos échangés avec Laurent. Il ne supporte plus, les manières perfides avec lesquelles on l'entoure de cette fausse amitié. Certains même, n'hésitent pas à le conseiller sur la façon de faire fructifier le capital qui leur sera versé par la compagnie adverse ! Delphine est encore dans le coma, entre la vie et la mort, et ces requins se préoccupent sur la façon de gérer le capital escompté !

Laurent les compare à juste titre, à ces héritiers véreux qui spéculent sur l'avenir via l'héritage qu'ils convoitent, alors que le Parent est en train de passer de vie à trépas ! Comme à chaque fois qu'il parvient à ce degré de valeur envers ses « Amis », il préfère s'éloigner de Delphine. Il va aller fumer une cigarette, évitant ainsi d'émettre des ondes négatives auprès de son épouse. Ce n'est pas qu'il soit superstitieux, mais il ne veut prendre aucun risque. Mieux vaut prévenir que guérir et dans le cas présent, il est plus sage de s'abstenir !

Il embrasse tendrement Delphine, à qui il confie son désir d'aller fumer une cigarette. Il ne sera pas long et très vite, il lui promet de revenir près d'elle. Pour effacer de son esprit les pensées pour les moins morbides, il taquine un tantinet Delphine en lui faisant croire qu'il va draguer quelques infirmières… Puis il va dans le placard, sort ses cigarettes et son briquet, avant de quitter la chambre. À peine est-il sorti que la ravissante infirmière de tout à l'heure, l'interpelle :

– Infirmière : Laurent ?… Si cela peut vous être agréable, plutôt que d'aller fumer votre cigarette dans le hall, vous n'avez qu'à venir dans notre local !… Il est juste à côté de la chambre de Delphine… Vous serez ainsi plus proche de votre épouse…

– Laurent : C’est… C'est vraiment très gentil mademoiselle… J'accepte très volontiers… J'espère que je ne vais pas vous importuner ?

Quelle question ! À en juger la physionomie de la jeune femme, c'est bien plutôt un refus qui l'aurait gênée ! Encore une qui a des idées bien précises en tête. Toujours est-il que Laurent est très heureux de ressentir un brin d'humanité, dans cet univers d'hermaphrodites dont il découvre les arcanes au fil des jours. En entrant dans la petite pièce de repos du personnel médical, il est tout à la fois surpris et émerveillé. D’ici, à travers une grande baie vitrée, le personnel médical peut surveiller les patients qui sont sous respirateur.

Café, cigarette en dépit des interdictions, les infirmières sont avant tout des êtres humains et cela lui fait du bien d'en prendre conscience. À l'instar de la plupart des grands malades et de leurs familles, il s'imaginait peut-être un univers quasi carcéral, ce qui visiblement n'est pas le cas. Comme quoi l’humanité a encore de beaux jours devant elle. En voyant la décontraction des filles, il était aux antipodes de la réalité !

Ce qui lui permet d'être à l'aise et de se confier. Sans réaliser l’importance des confessions, il éprouve le besoin de vider son trop plein d’émotions. Car sa souffrance, n'échappe pas à ces personnes dont la mission, est précisément de la combattre. Très vite, il avoue ses rancœurs envers ses soi-disant relations :

– Laurent : Non seulement ils ne viennent plus, mais ce qui me fout les boules, c'est de les entendre me conseiller… Dans leur rôle de « Spécialistes », ils sont franchement débiles… Pire que des requins se jetant sur leur proie, ils spéculent sur une éventuelle indemnité que je refuse… Je donnerais au contraire tout ce que je possède, pour sauver ma Bibiche… On dirait qu'ils attendent une part de cet « Héritage » providentiel !… C'est infâme et abject…

– Infirmière : Vous ne dramatisez pas un peu Laurent ?… Vous devriez aller vous changer les idées car vous risquez de tourner le dos à vos amis !… Ils ne sont quand même pas si odieux ?... Si vous me permettez un conseil, chassez toutes vos idées noires…

Ses anciens amis sont exactement à ce niveau de valeur et même pire ! Là, Laurent ne mâche pas ses mots, et il n'a pas tort. En quoi grand Dieu, cela les concerne-t-il ? Une manière habile et sournoise, de tendre la main en attendant leur part de gâteau ? À ce petit jeu, Laurent se montre on ne peut plus conformiste, envers une certaine moralité. D'une, il ne demandera aucun dommage et intérêt ! De deux, quelle que soit l'indemnité à laquelle Delphine aura droit, elle servira avant tout, à lui permettre de recouvrir une santé meilleure. Non à s'investir dans la bourse ! Les conseilleurs ne sont pas les payeurs, jamais cet adage n'aura été aussi représentatif de l'infamie avec laquelle, des personnes apparemment saines d'esprit, peuvent tenter de se faire valoir. D'où sa réaction pour la moins violente à leur encontre. Que peuvent bien faire ses interlocutrices ? Mieux vaut ne pas s'appesantir dans cette conversation, qui ne fait qu'amplifier la haine chez Laurent.

Ces quelques instants passés en compagnie des infirmières lui font le plus grand bien. En apparence tout du moins. Car au fond de son cœur, en quittant le local, la haine est encore plus virulente. Il est tellement remonté aujourd'hui, qu'il n'hésite pas à égratigner une de leurs amies, qui n'est plus venue depuis au moins trois semaines :

– Laurent : Non !… Je te croyais morte depuis le temps !… Tu sais, personne ne t'oblige à venir Nicole… Ce n'est donc pas la peine de t'astreindre à cette corvée !… Il y a quelques temps encore, tu étais la seule… L’unique… L’amie indispensable et ô combien précieuse… Prête à te sacrifier pour nous entourer de mille présents… Que sont devenues ces belles promesses ?... Du vent et rien d’autre… Alors si tu veux me faire plaisir, tu fais demi-tour et tu disparais de ma vue… Et de ma vie par la même occasion…

    – Nicole : C'est vraiment  très aimable à toi de me remercier de la sorte !… Rassure-toi, je ne vais pas t'imposer ma présence… Au fond tu as raison, je n’ai plus de temps à perdre avec vous… J’espère simplement que Delphine guérira vite…

Il en a assez de cette comédie burlesque et du défilé des faux-cul déguisés en amis. Puisqu'il en est à faire le vide, autant aller jusqu'au bout. Certes, il va y laisser des plumes, mais à tout bien choisir, mieux vaut ne garder qu'une ou deux personnes sincères, qu'une armée de fourbes. Nicole aujourd’hui, demain à tour de rôle toutes celles et ceux qu’il considère comme des hypocrites, seront exclus de son environnement. C’est inouï le bien que cela lui apporte. D’un autre côté, il prend conscience de l’immensité de ce désert affectif, dans lequel il pensait avoir trouvé la paix et la sérénité.

Tant et si bien qu'au fil des jours, plusieurs de ses anciennes relations lui tournent le dos. Ce qui ne se fait pas sans provoquer quelques rumeurs, dont il se moque éperdument. Là encore, il rend hommage à la valeur intrinsèque d'un autre dicton, qui précise qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné ! Qui leur viendrait en aide s'ils se trouvaient dans le besoin ? À cette interrogation, peu de candidats seraient susceptibles de tenir leurs engagements ! Inutile de se lamenter ou d’avoir peur, en écoutant les commérages, dont les échos lui parviennent.

Un tel s'est « Offusqué » ? Un autre le juge indigne de son amitié ? Il ne va pas s'en plaindre, au contraire. D'autant qu'il a tout fait à ce propos, pour écœurer les plus téméraires. Avec Delphine, toujours au cours de ses monologues, il en rigole. Il la tient informée sur l'évolution et la tournure des événements. En dehors de Patrice, qui vient tous les jours aux nouvelles, et de quelques relations intimes, le fossé se creuse chaque jour davantage. Chacun s'accorde à admettre que le comportement de Laurent, est pleinement justifié. Ce n'est pas son beau-frère qui lui jettera la pierre loin s'en faut ! Il serait même un tantinet plus véloce. Sitôt que l'une ou l'autre des « Amies » mises sur la touche par Laurent, vient se plaindre à lui, la réplique est encore plus cinglante. Naturellement, il narre avec délectation la mésaventure de la personne concernée à Laurent, qui rit de bon cœur. Mimiques à l’appui, imitant la voix d’une femme, il narre avec humour sa dernière rencontre avec Nicole :

– Nicole : Non mais tu te rends compte Patrice !… Oser me dire ça… À moi ?… Quelle audace !…

Il n’oublie pas d’y ajouter naturellement, la réponse qu’il a faite à cette pauvre femme épleurée :

– Patrice : À la place de Laurent, c'est mon pied au cul que tu aurais pris !… Estime-toi heureuse !…

Les deux hommes bien entendu, partagent la même vision des choses et c'est vrai, Patrice est quant à lui, plus expéditif encore ! Il partage l'angoisse de Laurent pleinement. Voilà bientôt quatre mois que Delphine est dans le coma. Toujours pas d'issue favorable en dépit de quelques signes d'un retour à la conscience imminent. Hélas, les signes précurseurs de la sortie du coma, restent au stade des prémices.

Le congé sans solde de Laurent parvient à échéance. Pour lui, il n'y a pas trente-six solutions. Bon ou mauvais choix, il a donné sa démission. Plaie d'argent n'est pas mortelle et il ne se sent pas en mesure de se concentrer sur son boulot, en sachant son épouse dans son état. Il ne veut pas, et s'obstine avec acharnement, quitter le chevet de son épouse. Il le sait, il le veut, il le sent, elle va prochainement ouvrir les yeux.

Pour rien au monde, il ne veut accorder à quiconque, le privilège d'un instant aussi merveilleux. Il est prêt à en payer le prix. Envers et contre tous, il persiste et signe. Il est d'autant plus encouragé dans cette attitude, qu'il s'est lié d'amitié avec quelques infirmières. Ce sont ces dernières qui, avec amour, fleurissent la chambre de Delphine. Les fleurs enrobées des senteurs de l'hypocrisie, qui étaient offertes par les faux amis, Laurent n'en veut plus. Parmi ces infirmières, il en est une qui impressionne vraiment Laurent. Elle est noire. De loin, c'est elle qui apporte le plus grand amour à Delphine. Elle est très secrète et peu communicative, toujours sur ses gardes, un peu comme si elle redoutait quelque chose. Une réalité est claire aux yeux de Laurent, elle est presque tout le temps seule. Les autres, viennent toujours à deux, ou à trois. Elle, timide et discrète, s'arrange pour venir chaque fois en dehors des heures normales de travail.

Un soir, étant de garde, elle confie à Laurent, son amertume, avec son accent Sénégalais adorable :

– Niaou : Vous devez me sentir un peu pot de colle ?... Mon prénom c'est Niaou !...

– Laurent : Pas du tout mademoiselle... Je veux dire Niaou bien entendu... Je dirais même au contraire... Super gentille et attendrissante...

Petites confidences entre deux soins, et l'infirmière éprouve un soulagement notable à se confier spontanément à son nouvel ami. Rapidement, Laurent comprend le pourquoi de la discrétion de Niaou. Elle souffre du racisme exacerbé, qui sévit sur elle et ses compatriotes. En dépit de son rang d’infirmière chef, et de sa valeur intrinsèque, elle est soumise en permanence aux pires humiliations, de la part de ses collègues. C'est tout juste si on ne lui fait pas faire le ménage.

Très sollicitée, de par sa gentillesse naturelle, elle suscite les convoitises les plus abjectes. D'autant plus qu'auprès de tous les malades, elle jouit d'une excellente réputation ! Ce qui amplifie les jalousies de ses collègues. Des mesquineries banales, aux infamies les plus odieuses, elle accepte, résignée, son combat contre l'adversité. Elle n'a guère le choix ! Si elle s'en retourne au pays, elle n'obtiendra jamais une place équivalente.

Elle exerce ici depuis plus de cinq ans. Elle a tous ses certificats attestant de sa valeur en qualité d'assistante en bloc opératoire. Jamais, elle n'a mis les pieds au bloc, si ce n'est pour ranger les instruments et vérifier que rien ne manque ! Injustice ? Ignominie ? Racisme ? Résignée et pacifiste, sans rancune et sans haine, elle considère que ce n'est rien de plus qu'une mise à l'épreuve du Tout-Puissant. En attendant, épreuve ou pas, Laurent révise son jugement sur les autres filles. Oh bien sûr, il ne commet pas d'impair. Il se garde bien de manifester une quelconque désapprobation à leur encontre ! Il a d'autres soucis en tête. Pourtant, cette injustice est vraiment révélatrice d'un état d'esprit pour le moins inadapté. Il compare assez rapidement les autres infirmières, à ses propres amis ! Pourtant, lui, n'est pas noir de peau ! Cela empêche-t-il certaines vermines de lancer à son encontre des calomnies affreuses ?

À mots couverts naturellement, ne se pose-t-on pas des questions de savoir pourquoi, il tient tant à rester auprès de sa femme ! Ne serait-il pas au fond, plus ou moins coupable de cet accident ? Était-il vraiment en état de conduire ce jour là ? Est-ce vraiment par amour pour elle ou pour se faire pardonner, qu'il reste ainsi accroché à ses basques ? Heureusement, toutes ces caricatures ne l'effleurent pas. Il est vraiment au-dessus de la mêlée ! Néanmoins, il y a des insinuations qui blessent et qui font très mal. À l'instar de Niaou, il subit ses propres faiblesses, en n'osant pas ruer dans les brancards. Abasourdi, médusé autant qu'écœuré, il ne fait qu'apprendre ! Ce n'est pas le cas de Patrice qui sait d'où proviennent ces allégations :

– Patrice : Mais pourquoi tu ne veux pas que je m'en occupe de ces abrutis ?… Non là je ne pige pas p'tit frère… Tu ne vas quand même pas accepter d'être bafoué sans réagir ?

– Laurent : Où cela nous mènera-t-il je te le demande ?… Je crois que j'ai ma dose de souffrance, sans en ajouter inutilement…

Il y a dans sa voix, comme un murmure de regrets. Il ne veut pas l'admettre, mais il souffre de cette situation. De toutes les insanités qui sont proférées, c'est celle qui met en doute la valeur de son amour pour Delphine qui lui fait le plus mal. Ce qui ne l'effleurait pas il y a encore quelques semaines, mais dont il était conscient tout de même, s'abat sur eux. Doit-il envisager de se montrer caustique, voire méchant ? Va-t-il adhérer à l'offre de Patrice et lui donner carte blanche pour faire taire les langues de vipères ? Cela servirait-il à quelque chose ? Dans le doute, abstiens-toi dit le proverbe ; et c'est ce qu'il fait à juste titre. Il apprend à mieux connaître son entourage. L'école de la vie, est bien plus instructive que la plus florissante des facultés. Jour après jour, sur les bancs de cette école éternelle, il apprend à gérer ses pulsions, et maîtriser ses sentiments. Plus les jours passent, plus le vide se fait à l'égard du couple.

Quel jour est-il ? Est-ce le matin ou l'après midi ? Dehors fait-il soleil ou la pluie et le vent viennent-ils encore glacer les joues des passants ? Il ne sait plus et cela l'indiffère. Tel un robot, il accomplit ses gestes avec un automatisme déconcertant. La toilette le matin, ensuite le petit déjeuner, la première cigarette avec les infirmières, puis la longue attente au chevet de son épouse. Toutefois, il ne veut pour rien au monde sacrifier Delphine. Plus que jamais, il vient se confier à elle, en se gardant bien cependant de l'affoler. Si, comme le lui a confirmé Niaou, sa femme entend tout ce qu'il dit, elle doit être au courant de ce qu'il éprouve en ce moment. Inutile d'en rajouter, au risque de la voir s'enfoncer davantage.

Il commence à douter sérieusement de la voir un jour, retrouver son état normal. Cependant il ne dit rien. Pas une réflexion, pas le moindre reproche envers le corps médical. Des vacheries dont il est victime, il ne dit rien non plus. Avec Patrice, ils en discutent à l'extérieur de la chambre en fumant leur cigarette. Sagement, Laurent préfère se résigner. Promenant inlassablement son regard de plus en plus lointain, entre le lit et les fenêtres, il se perd dans la nébulosité de son amertume. Tous les signes pourtant, sont là pour justifier les espoirs des médecins.

Le coma de Delphine est de moins en moins profond. Il n'y a guère que des spécialistes, pour évaluer les subtilités d'une telle évolution ! Laurent pour sa part, ne peut malheureusement pas établir la moindre comparaison. Pour lui, sa chère et tendre épouse est toujours là, inconsciente et absente de tous contacts. Apathique et sans joie, il s'abandonne de plus en plus aux appels du néant. Aigri, il ne veut plus voir personne. Désormais, seul Patrice a le droit de visite. Laurent a laissé des consignes strictes à la direction de l'hôpital, en dépit des objections formulées. Il est persuadé que des réflexions insidieuses et perverses, sont venues perturber l'évolution de la santé de Delphine. Il en veut pour preuve, les convulsions auxquelles elle était soumise, peu de temps après le départ d'une ou deux amies. Là aussi, le hasard n’a pas sa place. Pour s’en convaincre, il se remémore certains instants qui ont contribué à cette dégradation de l’état de son épouse.

Naïf, il a profité à plusieurs reprises de la présence de ces soi-disant copines, pour sortir un peu de l'hôpital et se dégourdir les jambes. Si Delphine pendant ce temps, comme il le suppute, était gavée de propos désobligeants, elle ne peut hélas, qu'en payer le prix fort ! D'où, cette fermeté dans les interdictions de visite. D'ailleurs, le chef de clinique à qui il s'est confié, vient lui confirmer les consignes :

– Chef de clinique : Voilà cher monsieur, le nécessaire a été fait… Désormais, seul le frère de votre épouse pourra venir la voir… Je trouve cette décision un peu arbitraire, mais… Nous la respectons !…

– Laurent : Je ne vous demande pas de me faire part de vos sentiments encore moins de vos conseils docteur !… Épargnez-moi vos litanies et montrez-vous plus efficace envers mon épouse… La chambre de Delphine n’est pas un Musée…

De plus en plus vindicatif, il n'accepte plus les conseils de qui que ce soit. Qui, en dehors de lui est aux petits soins pour Delphine ? Il la cocole, la bichonne et l'entoure de toute l'affection dont elle a besoin. Il est obnubilé par son impuissance, à pouvoir l'aider plus encore. Cet investissement physique et mental, ne se fait pas sans laisser quelques traces sur son propre organisme. Chaque jour qui passe, il repousse encore plus loin ses limites de résistance. Pourra-t-il se sacrifier encore longtemps à ce rythme ? L'état de santé de Laurent, très souvent évoqué entre médecins, suscite les plus vives inquiétudes. Il fait l'objet d'une discrète surveillance.

Il faut dire que depuis deux ou trois jours, il ne mange presque plus, et refuse de quitter la chambre. Son amie Niaou, essaie du mieux qu'elle peut, de lui apporter le rayon de soleil indispensable. Bien qu'étant, elle aussi, victime d'un racisme écœurant et de méchancetés tout aussi ignobles, elle affiche un visage rayonnant à chacune de ses visites. Ce n'est pas grand chose, mais suffisant pour que Laurent ne sombre pas dans les ténèbres du mutisme.

Elle devient en quelques sortes un trait d'union entre lui et le monde extérieur. Ce matin pourtant, alors qu'il se trouve au plus bas de son moral, Dieu lui accorde un deuxième rendez-vous. Croyant tout d'abord être en proie à quelque illusion d'optique, il fixe un peu plus attentivement le lit. Il n'en croit pas ses yeux. Il avale avec difficulté ce qui lui reste de salive, et se frotte énergiquement le visage. Est-ce une hallucination ? Après une profonde inspiration, il pose ses mains sur les bras de Delphine. Son cœur se met à battre très fort. Il n'y a aucun doute possible cette fois. Son épouse est en train de commencer à bouger ! Merveilleux, fantastique ! Aucun qualificatif n'est assez noble, pour traduire ce qu'il éprouve en cet instant.

D'une seconde à l'autre, sans transition, il passe ainsi de l'effondrement le plus sombre, à l'euphorie mal contenue. Il se garde bien cependant, de manifester un enthousiasme débordant prématurément. Les médecins l'ont mis en garde. La phase de réveil peut durer de très longues heures, voire des jours. Il ne faut surtout rien précipiter. Comment rester indifférent ? Ils sont marrants les médecins ! Voilà bientôt quatre mois que Laurent attend cette minute divine.

Délicatement, il prend les mains de Delphine. Il les caresse avec une douceur sans pareille. Il a tellement peur d'être maladroit, qu'il s'abstient de tout commentaire. Il préfère déguster en silence, la volupté de ces moments exquis. Son souffle en devient saccadé et superficiel. Il ne se rend même pas compte, qu'il est en train de déverser un flot continu de larmes étincelantes. Son petit ange est en train de revenir dans ce monde on ne peut plus corrompu.

Elle a choisi, non sans un certain courage, de revenir pour affronter la justice des hommes. Elle qui, par magie, a sans doute eu le privilège de côtoyer celle de Dieu, durant son très long séjour hors de sa conscience humaine. Niaou, lui avait expliqué le mécanisme du coma. Comment aussi, le sujet plongé dans une inconscience notoire, pouvait entendre. Il n'est pas expert en spiritualité, mais il a très bien assimilé ce processus parfaitement connu des médecins. Sans pour autant, qu'ils veuillent en admettre l'authenticité, telle que Niaou est en mesure de la rationaliser. La plus grande prudence s'impose. Les signes précurseurs du réveil, comme le lui ont affirmé les médecins, sont la phase la plus délicate.

Scientifiquement, en bons cartésiens qu'ils sont, ils la considèrent comme une remise en marche des circuits périphériques. Le moindre petit choc, peut annihiler cette période transitoire. Laurent préfère et de loin, la version de Niaou ! Pour elle en effet, l'âme de la personne, qui avait quitté le corps de Delphine au tout début, revient lentement et progressivement.

Pour cette Africaine, le dédoublement du corps et de l'âme s'estompe, dès l'instant où la personne décide de revenir parmi les vivants. Elle reprend progressivement possession du corps qu'elle venait d'abandonner ! Cette vision, bien que romantique, est loin de combler d'aise les collègues de Niaou ! À bien des égards, elle est considérée comme une illuminée !

Il est vrai qu'en matière de spiritualité, et de foi en général, les Occidentaux ont bien du mal à comprendre et admettre, le bien-fondé des argumentations des gens de couleur. Qui plus est, dans la sphère hermétique et sectaire, des inconditionnels du serment d'Hippocrate ! Laurent s'en tient aux conseils de son amie, et non aux directives médicales. Ce qui au passage, lui permet de faire ses premiers pas vers la spiritualité. Au diable les conseils des toubibs, seul son cœur est en mesure de le guider. C'est pour cette raison qu'il contacte son épouse, après un long moment de méditation, et surtout d'hésitation. Tendrement, il lui caresse le front, hésite, avant de lui adresser quelques mots. Il se sent maladroit, presque timide, puis se jette à l'eau :

– Laurent : Bonjour mon amour... Tu es encore plus belle à mes yeux... Si j'avais su que tu reviendrais me voir aujourd'hui, je me serais rasé !... J'espère que tu ne m'en veux pas ?... Je suis si heureux mon trésor... J'ai hâte de te serrer dans mes bras... De te câliner... Tu m'as cruellement manqué ma chérie... Je suis sûr que tu vas avoir une foule de choses à me raconter... Je t'attends mon amour... Je suis là... Pour toujours... En fait, notre vie commence aujourd'hui !... Prends ton temps mon trésor… Je ne bouge pas d'ici… Merci mon bel ange pour ce majestueux cadeau…

Il est tellement ému, qu'il ose à peine caresser le visage de sa dulcinée. Il avance une main, se rétracte, recommence une fois encore, parvenant à effleurer la peau de Delphine. Le souffle de sa respiration, balaye à intervalles réguliers le visage de son épouse. Laurent est tellement émerveillé, qu'il ne se rend même pas compte que Niaou l'observe depuis la porte d'entrée. Elle n'a rien perdu de ces quelques minutes merveilleuses.

Discrètement, elle referme la porte de la chambre, laissant à son ami le privilège d'assister seul, au retour de sa femme. Sur le plan de l'éthique médicale, une attitude aussi désinvolte n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler de la conscience professionnelle ! Niaou en cette minute, n'a rien à faire de la déontologie et encore moins, des dogmes surannés imposés par la science en général, et la médecine en particulier. Pour elle, c'est à Dieu et à la patiente elle-même, de choisir le moment propice à la réintégration.

Si certains médecins acceptaient cette sage théorie, Niaou est convaincue que beaucoup plus de gens comateux reviendraient à eux. Nul ne tient compte et c'est navrant, de l'aspect capital de la foi. Le corps humain n'est qu'un ustensile au service de notre âme. La vie, la vraie, ne réside pas dans la chair, mais bien dans l'esprit de la personne. Inutile de vouloir imposer un retour médical, à grands renforts d'appareillages ultra sophistiqués, si le sujet refuse de reprendre possession de son corps. Tant qu'il se contentera de rester au-dessus de son support physique, le meilleur des thérapeutes ne pourra rien faire. Ceci, qui donc en dehors de quelques initiés, peut l'admettre et le comprendre ? Niaou, l'a clairement expliqué à Laurent.

C'est pour cette raison, qu'elle s'abstient de toute intervention purement médicale. Elle est convaincue que Delphine a réglé une partie de ses problèmes et qu'elle revient sur terre pour terminer d'épurer et élucider ce qui lui reste à comprendre. Si d'aventure, elle accomplissait à la lettre, les consignes qui lui sont imparties, elle le sait, jamais, Delphine ne reviendrait dans son corps. L'occasion est trop belle, pour étayer ce qu'elle a toujours défendu auprès de ses collègues.

En laissant faire la nature, donc le destin, les choses évoluent d'une manière absolument cohérente. Elle est en train de gagner son pari ! Dans la chambre, l'émotion est à son apogée. La respiration de Delphine s'accélère et s'amplifie. Après les bras, c'est au tour de la tête. Progressivement, le corps de la patiente s'anime et prend vie. Elle n'ouvre pas encore les yeux, mais il le sait, elle est en train de reprendre conscience. Du mieux qu'il peut, il essuie ses larmes afin de ne rien manquer de ce spectacle féerique. Tout son être est suspendu aux moindres mouvements de Delphine.

Silencieux, au bord de l'apoplexie, Laurent assiste à une scène en tout point divine. Cette fois, il retient ses mots, autant que son souffle. Il a appris sa leçon par cœur. Il ne doit en aucun cas, intervenir. Seule, Delphine décide du moment opportun. L'attente est presque dramatique. Il meurt d'envie de se jeter contre son épouse, dans une étreinte des plus langoureuses. Les frissons lui recouvrent le corps tout entier, de la tête aux pieds.

Comme après un effort physique intense, il respire par saccades. Ses yeux s'embuent ponctuellement d'un épais brouillard de larmes au travers duquel, stupéfié, il ne veut perdre aucune miette de ce spectacle énigmatique. Combien de temps va durer cette phase éprouvante ? Doté d'une force exceptionnelle, il paraît en ces instants, plus fragile qu'un nouveau né. Entrecoupée de phase d'inactivité totale, la sortie du coma de Delphine se prolonge encore durant de très longues minutes. L'atmosphère est pesante d'anxiété, autant que d'émerveillement.

Après deux heures d'attente, Delphine enfin, ouvre ses petits yeux bleus. Elle veut parler, mais aucun son n'accompagne le mouvement imprécis de ses lèvres. Elle esquisse un léger sourire, en regardant son mari. Il veut lui crier son amour, mais il ne le doit pas. C'est à Delphine de prendre les initiatives. Ce qui place Laurent dans une situation peu confortable. Lui qui meurt d'envie de la prendre dans ses bras, doit attendre encore. Au prix d'un effort surhumain, elle parvient à extraire une main de sous les draps. Fébrilement, elle l'approche du visage de Laurent. Dieu que cette caresse est sublime ! Ne pouvant plus contenir son émotion, Laurent laisse échapper les larmes de son bonheur. À travers le rideau cristallin, déferlant de ses yeux rougis, il devine le regard attendri de sa petite épouse. D'un doigt tremblant, elle essuie du mieux qu'elle peut les plus grosses larmes, avant de prendre la tête de son mari et l'approcher de son cœur.

L'émotion de Laurent est à son paroxysme. Bien calé sur la poitrine de son épouse, il se laisse caresser comme un enfant. Il n'a plus la force de garder les yeux ouverts. Dans ces instants d'une exquise béatitude, l'un et l'autre ne font qu'un. Roméo retrouve sa Juliette ! Les retrouvailles ne manquent pas d'émotions ! Ils sont tous deux, chacun dans leur monde, en train de matérialiser tout ce que leurs âmes contiennent de meilleur. Ils croyaient connaître l'amour ? Dieu est en train de leur en présenter l'aspect fondamental.

Au-delà de toute apparence, l'amour se passe d'artifice. Delphine et Laurent, avec raffinement, discernent les mystères de cet univers magique et méconnu. Les cœurs battent à l'unisson. Les souffles se mélangent. Les corps frissonnent et vibrent au son des mêmes pulsions. En cet instant de plénitude, il occulte de ses pensées le risque de voir son épouse paralysée. Pour lui, même si elle doit finir ses jours dans un fauteuil roulant, elle sera toujours et plus que jamais, son amour, sa raison de vivre. Il ne la regarde pas, il l'admire ! Elle est encore plus belle et rayonnante.

À l'idée qu'il aurait pu manquer ce rendez-vous, il en frémit de honte. En quelques secondes la fatigue, les soucis, tout s'estompe et disparaît, au profit de ce bonheur divin. Les yeux échangent des millions de tendresse et d'amour. Est-ce que cela ne va pas fatiguer Delphine ? Il le redoute un peu, mais comment pourrait-il se passer d'une telle volupté ? L'harmonie est totale. Les mots sont bien petits et vraiment inutiles. Soudés l'un à l'autre, dans une étreinte absolue, les amoureux abandonnent le décor et ses arcanes, pour se laisser glisser dans les caprices de la félicité de l'amour. Tout virevolte autour d'eux. Les fleurs deviennent des champs multicolores.

Les tableaux se métamorphosent en papillons. Les horribles instruments deviennent de magnifiques décorations de Noël. Dehors, la grisaille à son tour revêt son manteau des beaux jours. Le soleil qui réchauffe leurs cœurs, les entoure de ses rayons magiques et protecteurs. Sont-ils encore vivants ou déjà au paradis ? Ni l'un ni l'autre, ne tient à se poser cette question pour la moins disgracieuse ! Ils jouissent de ces instants merveilleux, sans chercher à savoir s'ils ont tort ou raison. Qui, au fond, pourrait se permettre d'apporter une autre réponse, que celle qu'ils viennent de déceler ?

Niaou décide enfin d'intervenir. Elle tient à être la première, à découvrir la pureté du regard de Delphine. Après une entrée discrète dans la chambre, elle reste médusée à la vue du spectacle qui s'offre à ses yeux. Sortant bien malgré elle le couple de ses rêveries, elle est subjuguée en se laissant emporter dans ce tourbillon de tendresse. Si elle ne se contrôlait pas, elle se laisserait aller à un chagrin naturel. De par son rang, elle fait de son mieux pour ne pas craquer. À pas de velours elle rejoint le couple. Son premier réflexe est de contrôler les constantes sur les différents appareils. Tout les voyants sont au vert, l’état de santé de Delphine est donc stabilisé.

Le premier regard échangé entre les deux femmes, est d'une intensité extrême. Après quelques secondes d'une silencieuse communication complice, l'infirmière est obligée d'accomplir son devoir. Elle s'approche du téléphone de Delphine. Au passage, elle caresse délicatement les cheveux de Laurent, en lui secouant fraternellement la tête. Ce petit geste, signifie une sorte de félicitation. Cette fois, Delphine est un peu plus forte. Elle sourit largement à son mari, mais aussi à Niaou, qui ne la quitte pas des yeux.

Pour ne pas gêner le travail de l'infirmière, Laurent change de côté du lit. Il se trouvait en effet du côté « Technique », à savoir là où sont rassemblés tous les appareils. Niaou peut ainsi plus aisément, accéder à sa patiente. Les gestes sont d'une douceur absolue. Après la tension, la respiration et divers contrôles de routine médicale, Niaou appelle l'interne au téléphone :

– Niaou : Allô Vincent ?... C'est Niaou à l'appareil... Tu peux venir à la chambre 102... Oui, elle vient de se réveiller à l'instant... Oui c'est fait… Tous les résultats sont cohérents et j'imagine qu'elle est impatiente de serrer son mari dans ses bras… À tout de suite !…

– Laurent : Merci beaucoup Niaou… Tu… Tu es vraiment une fille exceptionnelle… Tu vois, j'ai respecté tes consignes à la lettre et voilà… Mon bel amour est de retour… Elle est belle n'est-ce pas ?…

Et comment que Delphine est ravissante ! Hélas, l'infirmière peut difficilement extérioriser ses sentiments, qui lui ont déjà joué des tours. Mais le fait est qu'elle acquiesce volontiers, en confirmant la beauté de Delphine. La tête légèrement penchée sur le côté, en lui tenant la main, Niaou sourit à Delphine. Elle ne peut s'empêcher d'ailleurs, de lui caresser le visage avec une douceur extrême. Poussée par une force indicible, l’infirmière prend tout son temps pour achever ses contrôles.

À l'étage, c'est l'effervescence. Telle une traînée de poudre, la nouvelle se répand dans toutes les chambres. Tous les malades et le personnel, sont immédiatement informés. Delphine sans le savoir, est devenue la mascotte du service. Comme il fallait s'y attendre, en quelques minutes, la chambre est envahie de blouses blanches. Pour ne pas entraver les examens médicaux indispensables, Laurent décide d'aller fumer une cigarette. Pour une fois, sans même que les toubibs ne le lui demandent, il accepte de quitter la chambre :

– Laurent : Je vous laisse avec mon épouse… Je sais, cela doit vous surprendre, mais je suis maintenant le plus heureux des hommes… Alors je deviens raisonnable !… À tout de suite ma chérie…

Dans le couloir, il est ébahi de voir toutes les personnes agglutinées devant la porte. Sur des béquilles, dans des fauteuils, ils sont tous là pour avoir des nouvelles. S'il n'était pas dans un hôpital, il pourrait croire à une manifestation ! Mais ce genre de manifs, réchauffe le cœur plus qu'elle ne dérange ! Assailli, il manifeste avant tout son immense soulagement. Des patients aux femmes de service, tout le monde sans exception le harcèle de questions :

– Aide soignante : Comment va-t-elle ?

– Femme de service : Est-elle définitivement hors de danger ?

– Patient : Pourra-t-elle sortir bientôt ?

Bien qu'épuisé, Laurent se prête de bonne grâce à ce petit jeu. Il est médusé de réaliser à quel point, la solidarité entre malade n'est pas un vain mot ! Il veille néanmoins à ce que le petit chahut ne perturbe pas les médecins. Sagement, il entraîne la petite foule jusqu’au fumoir, dégageant du même coup l’accès à la chambre de Delphine. Bon prince, il accepte de répondre à tout le monde, d'une manière globale :

– Laurent : Ma petite Princesse vient à l'instant de sortir du coma… Les médecins l'examinent et… Je vais en profiter pour fumer une cigarette… Quant à sa sortie, je préfère ne pas m'avancer car cela dépend de son état général… Mais une chose est sûre, c'est que comme moi, elle va être très touchée par votre marque d'affection… Merci à tous mes braves amis et… Que Dieu vous protège !

Après cette avalanche, affectueuse mais astreignante, il réussit à s'extraire de la foule, pour s'isoler dans le petit coin réservé aux fumeurs. À peine est-il installé qu'il voit la jeune infirmière venir près de lui :

– Infirmière : Eh bien Laurent ?… Tu n'aimes plus notre petit coin intime ?…

– Laurent : Si bien sûr… Mais… Disons que j'ai envie d'être seul, pour mieux savourer ce qui m'arrive… Ne te vexe pas surtout…

– Infirmière : Bien sûr que non… Je comprends très bien… Alors bonne cigarette !…

Nul besoin d'être psychologue, pour se rendre compte que la jeune femme éprouve comme un léger malaise. Le retour de Delphine à la conscience, veut sans doute dire pour l'infirmière, que les escapades de Laurent seront de plus en plus rares. Peu importe, ce dernier a d'autres pensées plus importantes en ce moment. Comme par exemple, remercier Le Bon Dieu ! Il n'a pas l'habitude de parler à Dieu, qu'il méconnaît de surcroît.

Là, il se sent comme obligé de lui adresser en même temps que ses remerciements, son aveu d'une reconnaissance infinie. C'est le plus beau cadeau qu'Il puisse lui faire. Certes, Laurent redoute le pire à présent. Il est conscient et ne peut occulter de son esprit les risques potentiels, de séquelles physiques sur Delphine. En ce qui concerne le bassin, mais surtout des jambes. Sera-t-elle paralysée ? Pourront-ils avoir des enfants ? Toutes ces inquiétudes, se bousculent dans son esprit.

L'essentiel à ses yeux, c'est qu'elle soit en vie ! Même dans un fauteuil roulant, son amour pour elle n'en sera que plus beau et pur. Seulement voilà, acceptera-t-elle de vivre en étant diminuée physiquement ? Ce n'est donc pas à priori, pour lui qu'il tremble. C'est davantage pour son épouse. Après cette terrible épreuve, aura-t-elle la force d'affronter d'autres tourments ? Il regrette déjà, de s’être montré aussi dur envers leurs anciens amis.

Sur le moment il en a éprouvé un réel soulagement mais à présent, il réalise que peut-être, ce grand nettoyage risque de leur porter préjudice. Son attitude ne risque-t-elle pas d’isoler son épouse dans un enfer de solitude ? Puisqu'elle est maintenant sortie du coma, il est aisé d'imaginer que son séjour à l'hôpital ne sera pas éternel ! Et comme il ne pourra plus rester éternellement inactif, au risque de voir la situation financière devenir catastrophique, c'est bien Delphine qui va devoir affronter la solitude. Elle risque de rester seule durant de longues heures ! Il fume sa cigarette, sans même s'en rendre compte.

À tel point, qu'il sort brusquement de ses pensées, en se brûlant les deux doigts qui maintenaient la cigarette. Son corps est présent, mais son esprit vagabonde avec une rare acuité sur les chemins de la culpabilité. À en juger la grimace qu'il fait en se soufflant sur les doigts, la cigarette vient de le faire revenir sur terre. Après s'être secoué vivement la main, et jeté le mégot dans le cendrier, il réalise qu'il n'avait pas fumé depuis au moins deux jours. Machinalement, il sort son paquet mais se ravise aussitôt. Sur le point d’en sortir une autre, il préfère renoncer à ce petit plaisir. Delphine doit l'attendre, il fumera plus tard.

Quittant d'un pas nonchalant le fumoir, il s'approche de la chambre de son épouse. De nouveau plongé dans ses visions prémonitoires, il sent son dos se glacer en croisant le regard d'un médecin quittant la chambre de Delphine. Les deux hommes se comprennent très vite. Le docteur s'approche de lui et lui pose une main sur l'épaule :

– Médecin : Nous venons de remporter une victoire d'étape cher monsieur... Mais... La course est encore longue il faut que vous en soyez conscient...

– Laurent : Pouvez-vous être plus explicite docteur ?... J'ai passé l'âge des devinettes et je vous rappelle qu'il s'agit de mon épouse !...

Après quelques hésitations, le docteur entraîne Laurent vers le vestibule de l'étage. L'entourant d'un bras protecteur, il lui confie à mots couverts l'étendue de son scepticisme. Les risques de paralysie des membres inférieurs sont omniprésents. Certes, il faut encore attendre un jour ou deux avant de pouvoir établir un diagnostic plus précis. Le corps a besoin de retrouver pleinement toutes ses fonctions, qui ont été quelque peu altérées durant ce long coma.

Certaines d'entre-elles d'ailleurs seront très affaiblies, voire perdues, d'une manière irréversible. Rien n'est donc acquis, ni en bien ni en mal. Il est évident aux yeux de Laurent, que sa femme n'est pas prête de quitter son lit ! Le langage médical, obscur et inaccessible aux néophytes, contribue d'accentuer les effets de stress et d’angoisse dans le cœur de Laurent. Sans faire preuve d'un pessimisme exacerbé, Delphine a toutes les chances de rester paralysée à vie.

Le pauvre homme est cette fois au bord de l'effondrement. Il se croyait, il y a quelques minutes à peine, suffisamment fort pour appréhender dignement les nouvelles les plus affligeantes. L'amour lui interdit de faire autre chose que de s'abandonner à la désolation. Il ne peut pas encore venir rejoindre sa femme. Les examens ne sont pas terminés. Ce qui ne fait qu'amplifier son émotion et son désarroi. Il n'a qu'une alternative, retourner fumer une cigarette ! Tout pourrait bien s'écrouler autour de lui, qu'il n'entendrait même pas le bruit ! Son visage est tellement révulsé, que les malades de tout à l'heure en le croisant n'osent plus lui adresser la parole.

Chacun est conscient du drame qui est en train de se jouer dans la chambre 102. Tous les malades le savent, le coma est souvent plus dévastateur après, que pendant ! Isolé dans le désert de sa mélancolie, Laurent frémit en entendant dans son cœur, les propos tenus à l'instant par le docteur. Rien n'est absolu certes, oui mais ! C'est précisément ce fichu « Oui mais » qui focalise l'esprit du pauvre homme. D'autant plus dramatique, que le couple ne sera pas épargné par les conséquences apportées à leur dossier sur le plan juridique !

Par suite d'odieuses machinations, ponctuées sans aucun doute d'autant de dessous de table, la compagnie adverse a été autorisée à suspendre le paiement de toutes indemnités journalières ! En clair, selon les propos de leur avocat, le jugement rendu a fait état des torts réciproques à propos de l'accident ! Laurent refuse de faire appel. Il refuse avec la même fermeté, que dorénavant cette espèce d'avocat du diable vienne le voir à l'hôpital.

Pour résumer la situation, Delphine n'aura droit à aucune indemnité au titre du préjudice subi ! À partir de cette semaine, elle ne touchera plus un centime des assurances ! Certes, Laurent était bien décidé à ne rien demander en dédommagement. Là, privé de leur seule source de revenus, du jour au lendemain, la situation est pour la moins catastrophique. Que vont-ils devenir ? Oh bien sûr, très « Généreusement », l'assurance adverse a refusé le remboursement des sommes versées !

Comment va-t-il faire pour annoncer cette nouvelle à son épouse ? Depuis deux jours, il rumine sans cesse le pourquoi du comment. Il n'a aucune solution en vue, que déjà, les problèmes inhérents à l'état de santé de Delphine viennent s'ajouter à ses angoisses. Plaie d'argent n'est pas mortelle, il en est convaincu. Mais si, de surcroît, son épouse est clouée dans un fauteuil roulant, les jours qui vont venir promettent d'être plutôt ardus. C'est beaucoup pour un seul homme ! Qui, a bien pu diriger et orchestrer de pareilles aberrations, authentiques magouilles ?

Instinctivement, il établit un parallèle entre les murmures susurrés par leurs anciens amis, et le verdict impitoyable qui s'abat sur eux. Il n'y a pas de fumée sans feu ! Le brasier qui couvait depuis de longues semaines, éclate au grand jour. Laurent ne possède pas hélas, les moyens de lutter contre un tel sinistre. Doit-il se confier à Patrice ? Il hésite et pour cause. Avec la violence qui caractérise son beau-frère, ce dernier aurait tôt fait de diriger l'enquête à sa manière ! D'autant que les doutes se portent immédiatement sur l'un des couples que Laurent a remis à sa place.

D'accord, les odieuses machinations dont ils sont victimes, sont ignobles et inqualifiables. Hélas que peuvent-ils faire ? Il se réinstalle sur son banc, dans le coin réservé aux fumeurs. Tel un automate, il allume cigarette sur cigarette, qui pour la plupart, se consument toutes seules. Il fait quand même attention de ne pas se brûler cette fois. Son esprit vagabonde entre sa femme, l'hôpital, et le désormais incontournable palais de justice ! Les visages des amis, s'estompent graduellement au profit de ceux moins agréables, avocat en tête.

Tout défile et s'enchevêtre dans ses pensées et dans son cœur. Il a envie de hurler, de tout casser même, sans avoir la force de lever le petit doigt. L'univers qui l'entoure, reprend son aspect lugubre et informel. Il prend conscience avant toute chose, qu'il n'est qu'un homme ! Ses limites, lui sont imposées. Il doit se mouvoir pour survivre, dans ce couloir restreint et exigu qu'on daigne bien lui accorder. Au fond, il réalise que tout est tracé par ceux qui disposent du pouvoir. Cette conclusion, imparable, lui fait froid dans le dos. A-t-il le choix de faire autrement ?

Une ravissante infirmière, plantée devant lui, le sort brutalement de sa méditation. La jeune femme est presque choquée de voir le visage de Laurent. Rayonnant il y a quelques minutes à peine, il s’est métamorphosé. Les traits tirés, les yeux rougis par un chagrin mal contenu, l’infirmière éprouve un réel malaise. Elle s’agenouille devant lui, lui prend les mains et avec une délicatesse attachante, essaie de le réconforter. Avec une voix douce et mélodieuse, elle redonne à Laurent un semblant de sourire :

– Infirmière : Vous voulez bien me suivre monsieur Terna s'il vous plaît ?… Nous avons terminé les soins avec votre dame…

– Laurent : Oui bien sûr…

D'un geste réflexe, il écrase sa cigarette, avant d'emboîter le pas de la blondinette. Les regards, les sourires et le déhanchement excessif de la jeune fille, révélateurs de sa générosité et de ses désirs non avoués, ne sont pas de nature à troubler Laurent. Il n'a pas le cœur et encore moins l'esprit, à suivre son guide en jupon sur les chemins de la séduction. Une seule chose compte pour lui, retrouver son épouse. Quelles que soient les nouvelles, aussi affligeantes qu'elles puissent être, il doit impérativement se montrer digne et fort. L'infirmière lui indique le bureau du médecin chef dont la porte est entrouverte :

– Infirmière : Si vous voulez bien vous donnez la peine d'entrer… Le patron voudrait vous entretenir sur l'état de santé de Delphine…

– Laurent : Merci mademoiselle… Bonjour docteur… Vous vouliez me voir ?…

– Médecin chef : Entrez seulement cher monsieur… Asseyez-vous je vous prie… Voilà… Je n'irai pas par quatre chemins, je sais que vous souhaitez connaître la vérité… Alors… Sauf miracle… Votre épouse hélas, va être paralysée des jambes...

L'annonce de cette effroyable nouvelle le tétanise sur place. Il n'entend plus le médecin en train de lui apporter toutes les explications, inhérentes à l'état de santé de Delphine. Cette fois, le verdict est tombé, impitoyable, inexorable ! Le récit du toubib n'est qu'un vague murmure, à peine audible. En quelques secondes, tout redéfile dans sa tête : Depuis la rencontre avec Delphine, jusqu’à leur vie commune, les petites discordes, le mariage, les anicroches avant les cérémonies, les doutes et… l'accident surtout ! Le film de cette trop courte vie de bonheur, terni par un ivrogne, qu'il a maintenant envie de tuer ! Ce bref entretien conforte ses craintes les plus secrètes. À moins d'un miracle, elle est malheureusement condamnée à rester paralysée ! Il est tellement focalisé sur ses pensées, que le chef de clinique est obligé de venir le secouer :

– Médecin chef : Gardez le courage mon brave monsieur… Je suis désolé… Croyez bien que j'aurais aimé vous apporter de meilleures nouvelles…

– Laurent : Hein ?… Qu'est-ce qui se passe ?… Excusez-moi professeur… Je… Enfin…

– Médecin chef : Ne vous excusez pas mon cher Laurent… Je ne sais pas comment je réagirais si pareille peine me tombait dessus… Vous pouvez rejoindre votre épouse… Vous voulez un calmant ?

– Laurent : Non… Merci toubib…

C'est donc avec un courage et une détermination exemplaires, qu'il franchit le seuil de la porte. Il lui faut impérativement se ressaisir. Traumatisé dans son for intérieur, il veut cependant offrir aux yeux de sa petite femme chérie, le visage serein et rayonnant des plus beaux jours. Juste avant d'entrer, il prend une forte inspiration, puis expire lentement, pour se décontracter un tant soit peu. Il ignore qu'elle est au courant de sa situation, et veut tout faire pour la ménager. Il essaie donc d'être égal à lui-même, souriant et plein d'entrain.

Delphine est très touchée de la volonté affichée par son mari, à dissimuler l'immensité de sa tristesse. Est-il ou non, vraiment au courant de la situation ? Si, par hasard, les médecins ne lui avaient rien dit ? Le rayonnement de Laurent est tel, qu'il jette le doute dans l'esprit de son épouse. Durant quelques minutes, le couple joue au chat et à la souris. Ils parlent de tout et de rien. Une seule chose importe. C'est le plaisir réciproque d'être ensemble. Entre deux bisous ou deux regards langoureux, le couple observe des silences complices.

Que peuvent-ils bien se dire en pensée, qu'ils n'osent s'avouer de vive voix ? Cette pudeur les honore au plus haut niveau. Ils s'adorent tellement, qu'ils ne veulent en aucun cas, prendre le risque d'affoler l'autre. Ils sont si prudents et réservés, qu'ils en deviennent adorablement maladroits. Tout, dans leurs gestes et leurs attitudes, atteste du secret qu'ils conservent précieusement au fond du cœur. À quelques variantes près, en ce qui concerne Laurent, ils partagent les mêmes inquiétudes, sans oser l'avouer. Les enfants qu'ils sont au fond d’eux, n'ont d'autres soucis qu'adoucir l'existence de l'être aimé. Pour palier à ces carences de vérité, ils échangent avec conviction les projets d'avenir.

Hélas, plus ils se laissent emporter par la fièvre de leurs délires, autant que grisés par leurs mensonges, plus ils s'enfoncent vers l'échéance inéluctable des aveux réciproques. Les sourires se font de plus en plus timides et forcés. Laurent tourne en rond, allant de la fenêtre au lit, comme s'il cherchait à éviter d'affronter son épouse. Les regards se fuient, comme pour éluder la réalité. Les silences deviennent de plus en plus longs et intenses. L'euphorie précédente s'apaise. Plus les secondes passent, plus ils éprouvent un malaise grandissant. Du mieux qu’ils peuvent, ils sont prêts à tout tenter pour fuir la vérité. Cette vérité qu’ils connaissent pourtant l’un et l’autre !

La salive a de plus en plus de mal à descendre dans les gorges. Au fil des minutes, l'atmosphère s'alourdit. L'un prétextant un besoin urgent, l'autre une envie soudaine de dormir un peu, le couple échappe encore à la confrontation, que les amants de toujours ont de la peine à admettre. Une forme de jeu du chat et de la souris, dont ils ne maîtrisent pas les tenants et les aboutissants. À ce stade de l'entretien, ils sont victimes du néant, de la sinistre prison dans laquelle ils viennent de s'enfermer. La raison va-t-elle enfin prendre le pas sur cette comédie ?

L'apparence physique soudain, étayée par des propos tout aussi trompeurs, s'amenuise et disparaît. La vérité du cœur prend le dessus. Ils prennent conscience de cette valeur absolue, et c'est pour cela qu'ils se sentent perdus. Comment s'en sortir autrement, qu'avec une pirouette habile ? Laurent n'a pas vraiment envie d'aller aux toilettes. Quant à Delphine, est-elle soudain aussi fatiguée qu'elle le prétend ? Non, bien entendu. Ces petits mensonges de circonstance, vont leur permettre de mettre un terme à cette ascension de propos démesurés, dont ils ne maîtrisent plus les aboutissants. Certes, ce n’est pas pour dissimuler un horrible mensonge qu’ils contournent la vérité. C’est au contraire une manière on ne peut plus louable de ne pas faire de peine à son partenaire. Cette séparation est la bienvenue :

– Laurent : Je vais te laisser dormir un peu… Une cigarette et un bon pipi me feront le plus grand bien… Si ça ne va pas tu sonnes, d'accord ?…

– Delphine : Oui mon amour, c'est promis… Accorde-moi une petite demi-heure de repos… Après… Je crois que nous aurons des choses à nous dire…

Que veut-elle insinuer ? Il la connaît trop bien pour savoir que cette fin de phrase est pleine de sous-entendus. Il est grand temps de faire une pause dans cet entretien. Car soudain, cette fois c'est vrai, Laurent a vraiment envie d'aller aux toilettes ! Est-ce le pipi de la peur ? Il n'a pas le temps d'arriver à la porte de la chambre, que Delphine s'est endormie. Pauvre trésor pense Laurent, en regardant sa Bibiche. Délicatement, il referme la porte derrière lui et marque un temps d'arrêt, la tête appuyée sur le montant de la porte. Chacun de son côté, Delphine et Laurent pourront mieux se préparer aux aveux.

Soudain, Laurent réalise avec stupéfaction, qu'il a vraiment un besoin urgent d'aller au petit coin ! Heureusement, les toilettes sont justes en face et il s'y précipite comme un voleur. Il est tellement obnubilé par son retour dans la chambre, qu'il réalise après en avoir terminé seulement, qu'il vient d'uriner à côté des cabinets ! Il est grand temps qu'il reprenne ses esprits ! Car, si par hasard, il venait à avoir une diarrhée urgente, où, parviendrait-il à poser ses fesses ?

Les images que ces pensées viennent d'évoquer, lui confèrent une physionomie moins tendue. Il ne peut s'empêcher de penser à la blague de Coluche, à propos des dragées miracles contre la constipation ! Maintenant qu'il est soulagé, il peut aller fumer sa cigarette. Il consulte sa montre afin de laisser à Delphine, une bonne demi-heure de repos. Il reprend courage et se sent déterminé. Cette fois, il est décidé. Plus question de louvoyer, de tergiverser hypocritement. Seulement voilà, comment va-t-il s'y prendre pour annoncer la terrible nouvelle à son épouse ? En arrivant dans le hall, il est heureux de voir qu'une jeune femme est là, en train elle aussi de fumer sa cigarette. Sans penser à mal, un petit brin de causette ne lui fera pas de mal. Rien de tel que se changer les idées avant d'affronter la cruelle épreuve qui l'attend.

Rapidement, les deux jeunes gens font timidement connaissance. Laurent n'est pas un forcené de la drague, d'autant moins avec le drame qu'il est sur le point de vivre. Car pour lui, c'est bel et bien d'un drame dont il s'agira, en affrontant le regard de son épouse tout à l'heure. Ce qui explique la maladresse avec laquelle, il aborde la jeune femme qui de son côté, n'est pas plus à l'aise que lui ! Nerveusement, il consulte sa montre. Cela fait maintenant quarante deux minutes exactement qu'il est sorti de la chambre. Il s'excuse auprès de sa compagne d'infortune, et après une série de mouvements respiratoires, prend d'un pas décidé le chemin de la chambre. Dignement, avec l’assurance d'un homme prêt à tout pour élucider les mystères qui l'entourent, il tend l'oreille. Doucement, il ouvre la porte, qu'il prend soin de laisser ouverte, au cas où il aurait besoin d'aide.

Hélas, son envie de crever l'abcès s'effondre aussitôt. À peine est-il entré, qu'il voit sa femme en train de dormir. Très vite cependant, fort de l'expérience acquise dans ce domaine, il se ressaisit. Delphine dans son coma l'entendait n'est-ce pas ? Alors pourquoi dans son sommeil naturel, ne percevrait-elle pas les mêmes intonations de sa voix ? Il s'installe sur le fauteuil, à côté du lit, et croise les mains sur celui-ci, à hauteur du buste de Delphine. Il éprouve quelques frissons de honte à l'idée de profiter du sommeil de son épouse, pour lui confier ses craintes. Ne serait-il pas un peu lâche sur les bords ? Quoi qu'il en soit, après bien des tergiversations, il se jette à l'eau. Il se racle la gorge, reprend son souffle, prend la main de Delphine, et entame son monologue :

– Laurent : Je te demande pardon mon amour... Pardon, pour ne pas avoir le courage de te parler franchement... Je sais, c'est un peu la solution de facilité... Mais... Ce n'est pas évident à dire ma chérie... Sans doute aussi en ai-je pris l'habitude au cours de ces longs mois où tu n'étais pas là autrement qu'en pensée ?... Bon !... En gros, d'après les toubibs, tu vas sans doute éprouver quelques difficultés... Physiques... Lesquelles... Ça, je ne sais pas encore !... Mais je veux que tu saches par-dessus tout, que rien... Rien, tu m'entends mon trésor... Ne m'affectera dans mon amour... Combien de fois t'ai-je clamé mon amour au cours de cette période de coma ?... Que puis-je faire d'autre aujourd'hui, que le conforter et l'embellir à nouveau ?... J'aime ton corps... Je l'adore et le vénère... J'aime me laisser griser par les doux murmures qu'il sait si bien me communiquer... J'adore les frissons qu'il me procure... Je bénis sa beauté et sa fraîcheur... Mais... Je t'aime avant tout... TOI... Mon bel Ange d'amour !... Sans la pureté et la noblesse de tes sentiments, ton corps ne serait qu'un tas de chair inerte et sans vie... J'ai découvert ça, en te regardant dormir quand tu étais encore dans le coma... Sans toi, spirituellement, ton corps ne m'apporte rien... Avec toi, il me comble... Ton âme... ton esprit... La pureté de ton regard... Tout en toi, me fascine et me fait rêver... Quelle que soit l'issue de ton combat, je serai là mon amour... Jamais je ne te quitterai... Plus ton calvaire sera dur et jalonné d'embûches, plus je serai fort... Et plus je me sentirai comme cette armure, dans laquelle tu te glisses au moindre danger... Nous venons de traverser le pire... Le meilleur est donc à venir... Et c'est avec toi que je le partagerai... En voiture... Sur un lit... Ou... Dans un fauteuil roulant !... Nous repartirons à zéro, tout simplement !... Au fond, l'argent n'est rien... Même si ces fumiers ont magouillé pour nous en priver... Je trouverai une solution, ne t'inquiète pas mon bel amour... Je suis là... Tu peux dormir tranquille... Rien ni personne, ne te fera désormais le moindre mal...

C’est sans doute la première fois qu’il lui adresse une telle aubade à l’amour. La pureté des mots, la sincérité du cœur, tout est là pour permettre à Delphine d’apprendre la triste nouvelle sans redouter le pire à propos du couple. Laurent n'a pas narré la moitié de son discours, que Delphine lui tourne le dos. Ce que son mari ignore, c'est qu'elle se retourne pour dissimuler son chagrin. Plus il progresse dans son récit, plus les larmes sillonnent son visage. Elle l'écoute, bouleversée, et sécurisée en même temps. Ainsi, il est au courant de la situation. Elle trouve sa façon de se confier des plus pathétiques et romantiques. Elle réalise en même temps, l'étendue de la souffrance de Laurent, au cours de ces quatre longs mois de solitude. Le plus grave, c'est qu'elle n'a aucun souvenir de ses dialogues avec elle.

C'est tout du moins son impression. Car à n'en point douter, son subconscient a tout enregistré ! Quelle est cette insinuation à propos de l'argent ? Comme la gourmandise, la curiosité est souvent très difficile à contrôler. Piquée au vif, elle ne peut faire autrement que bondir au cou de son mari, pour laisser sortir pleinement son émotion. Laurent ne paraît pas surpris outre mesure. Il s'en doutait un peu ! Comment aurait-elle pu s'endormir aussi vite ? Aussi profondément de surcroît ? Il l'imaginait oui, mais ne pouvait l'affirmer ! D'où, cette petite mise en scène et ce monologue. Il préfère quand même qu'elle ait entendu ce vibrant hommage. Sérénade à l'amour, authentique et sincère.

Les larmes sont vite oubliées. La seule chose qui importe, et Laurent vient de le confirmer, c'est que leur amour en sorte renforcé. Delphine est en admiration devant son mari. Lui qui prétend toujours ne pas savoir exprimer ce qu'il ressent, vient de lui faire une démonstration éclatante du contraire. Grâce à cela, tout rentre dans l'ordre. Les derniers points obscurs sont élucidés. Il est clair aux yeux du couple, que la situation n'a rien de bien réconfortant :

– Delphine : Financièrement, je ne sais pas comment on va faire mon chéri ?… Tu as une idée ?…

– Laurent : Je n'ai pas le choix Bibiche… Il va falloir que je trouve impérativement un nouveau boulot… Car avec ces malversations, il va falloir jouer serré !…

– Delphine : On a encore quelques économies ?…

– Laurent : Tout juste de quoi tenir un ou deux mois !… Ensuite…

Combien de temps vont-ils pouvoir tenir sans aucun revenu ? Laurent est formel, leurs maigres économies ne leur permettront pas de vivre éternellement ! Si tant est que rien de grave ne vienne s'ajouter aux magouilles actuelles ! Durant de longues minutes, calmement, le couple essaie de voir ce qui pourrait les sortir d'affaire. Car ni l'un ni l'autre pour le moment, n'accepterait d'être séparé pendant des journées entières. De la vente des bijoux à l'hypothèque de la maison, tout est passé en revue. Hélas, ils ont beau tourner le problème dans tous les sens, tôt ou tard ils seront enfermés dans le piège financier qui se prépare. Faut-il commencer à tirer sur les sonnettes d'alarme ? Pour rien au monde, et là, Laurent se montre ferme, ils ne demanderont quoi que ce soit à personne :

– Laurent : Plutôt crever que supplier qui que ce soit !… D'ailleurs, je ne vois pas qui dans nos relations, pourrait nous aider !… Non ma chérie… Même si on doit se serrer la ceinture et se priver de tout, jamais on ne tendra la main…

– Delphine : Tu as raison mon Poussin… Après tout, on n'en est pas encore là !… On noircit peut-être aussi le tableau prématurément ?…

– Laurent : Sans doute… Priorité à ta santé mon trésor…

Delphine restera le temps qu'il faudra à l'hôpital. Pendant ce temps, il va essayer de débroussailler le terrain. Il est d'autant plus motivé, que son épouse l'encourage avec ardeur. Maintenant qu'elle est sortie de ce mauvais pas, il faut et elle le veut, qu'il s'aère. Voilà plus de trois mois, qu'il n'est pas retourné dans leur maison. Raison de plus pour adopter les propositions suggérées par Delphine :

– Delphine : Je voudrais que tu rentres à la maison le soir... Tu as besoin de reprendre des forces mon chéri... Le matin, avant de venir me voir, tu pourras comme tu le désires, chercher du travail... Bien que cela ne presse pas à mon avis !... Après tout, tu n'as qu'à te mettre au chômage ?... Je suis certaine que tu gagneras autant si ce n'est plus... Qu'en prenant n'importe quel boulot !... Sans compter que... Loin de toi plus longtemps qu'une nuit... Ça risque de me perturber !... Ne fais pas cette tête mon amour... Je plaisante... Fais ce qui te paraît le plus juste à tes yeux... Je n'ai pas le droit de t'imposer quoi que ce soit... Tu ne peux pas savoir ce que je suis heureuse... Grâce à ton amour, l'avenir ne me fait plus peur... Même... si je dois l'envisager dans un fauteuil roulant !... De toute manière, je reste convaincue que grâce à notre amour, je parviendrai à vaincre la maladie...

– Laurent : Tu es adorable… C'est d'accord, je ferai comme tu dis… Je sais que maintenant tu es sortie d'affaire donc, je dormirai à la maison… Mais… Un jour sur deux, pas davantage n’est-ce pas ?… Je ne tiens pas à subir l'hypocrisie des voisins et autres débiles qui ne manqueront pas de venir me casser les pieds…

Qui leur prouve qu’elle sera handicapée à vie ? Elle se sent d'autant plus optimiste, que rien, cliniquement parlant, n'atteste d'une altération irréversible. En dehors du fait naturellement, qu'elle ne pourra jamais avoir d'enfant. Là, inutile d'espérer le moindre miracle. Pour ce qui concerne sa motricité, donc ses jambes, il n'est pas interdit de rêver. Les lésions sont considérables. Il ne faut pas se voiler la face. Le bassin, les deux fémurs, ont été salement éprouvés par le choc.

Après cette longue période d'inactivité, il est indéniable autant que logique, que le corps pourra éprouver quelques hostilités à livrer la totalité de son potentiel. Certes, les médecins ne sont guère optimistes, mais en l'état actuel de leurs connaissances, ils ne peuvent pas non plus affirmer le contraire ! Il est donc sage en effet, de reprendre un peu des forces. L'immense travail auquel va être soumise Delphine, sera la rééducation. Muscle après muscle, nerf après nerf, tendon après tendon, il va falloir réhabiliter la mécanique. Un mois, six mois, un an ? Peu importe. L'essentiel étant de conserver le moral. La proposition de Delphine arrive à pic et Laurent saura en tirer le meilleur parti.

À ce niveau, grâce à son mari, Delphine se sent prête à affronter les pires épreuves. En dépit de son calme apparent, Laurent sent bien que son épouse a l'esprit ailleurs :

– Laurent : À quoi penses-tu ma chérie ?… Je te sens soudain préoccupée, lointaine !…

– Delphine : Je ne peux rien te cacher c’est vrai… Je me fais du souci quand même à cause de l'argent !… Qui nous dit que les malversations n'ont pas déjà porté leurs fruits ?… Tu devrais aller voir mon chéri… Car tel que je connais mon frangin, jamais de la vie il ne me dira la vérité… Ça ne t'ennuie pas ?…

– Laurent : Mais non ma puce… Je vais aller faire un tour à la maison tout à l’heure… Mais ce soir je dors encore ici on est bien d'accord ?…

– Delphine : Promis… Mais je serai plus tranquille quand tu reviendras… Au moins on pourra mieux parler en connaissance de cause !…

Entre deux périodes d'intense euphorie, elle s'abandonne à des réalités moins alléchantes ! Pragmatique et réaliste, elle ne peut occulter de son esprit l'échéance prochaine de grosses difficultés financières. Ayant promis à Laurent de ne pas trop en parler, surtout pas à Patrice, elle cherche au fond de ses pensées une hypothétique solution.

Plus d'indemnités, ce qui signifie plus d'argent pour Laurent ! Si elle n'a besoin de rien, lui par contre, va à n'en point douter subir de plein fouet le revers de médaille. Le compte en banque est sans doute depuis longtemps dans la zone rouge ! Tant que les virements étaient là, ce n'était pas dramatique. Que va-t-il devenir dès lors où plus rien n'y est versé ? Les banquiers ne risquent-ils pas de se montrer pointilleux ? Plus les gens sont acculés dans leur misère, plus ils sont exploités. Les assurances d'un côté, les empires financiers de l'autre… À ce niveau de magouille, elle est en droit de l'imaginer sans spéculer de manière exagérée !

    Le couple retrouve quand même sa bonne humeur. Durant ces quelques instants de méditation, ils ont pu mesurer la valeur des sentiments qui les unissent. Ni le handicap potentiel, encore moins l'argent, n'altèrent la mansuétude de Laurent envers son épouse. Elle le regarde avec une admiration sans borne. Quel homme, parmi tous ceux qu'elle a connus, aurait été en mesure de l'entourer d'une telle tendresse ? (Suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 40 pages, sur les 123 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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ISBN 978-2-9700660-4-0

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