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 « « Amour en Péril » »

***

Depuis plusieurs semaines, règne une effervescence particulière au sein du couple. Chaque jour, des dizaines de personnes défilent à tour de rôle dans la villa de Delphine et Laurent. Sont-ils devenus si célèbres ? Pas le moins du monde. Simplement, ils vont s'unir pour le pire et le meilleur. La famille, les amis, les fournisseurs, chacun y va de son lot de conseils. Ce qui bien entendu, occasionne çà-et-là, quelques petites tensions. Rien de bien méchant cependant, susceptible de ternir l'éclat de ce jour merveilleux. Le mariage sera célébré en deux temps. Le vendredi après-midi, cérémonie civile à la mairie. Le samedi, le sacre suprême dans la maison de Dieu.

Ne voulant léser personne, les futurs époux ont choisi les vacances de Noël, pour convoler en justes noces. La reprise de septembre est donc synonyme d'accroissement de fatigue et regain de tensions. Le choix des invités… Les faire-part… Le photographe… Le restaurant, l'orchestre, l'animation… L'emplacement des convives pour le repas de noces… Autant de paramètres anodins au demeurant, mais qui, mis bout à bout, représentent des heures et des heures de discussions et de disputes. Pourquoi elle et pas lui ? Pourquoi pas eux ? Non, je ne veux pas qu'ils viennent… Si on ne les invite pas, ça va faire un drame dans la famille !… Bref, l'ambiance est assurée. Néanmoins, au-delà de ces petites querelles amicales, il y a des moments pathétiques. Notamment, lors de l'élaboration de la liste des invités. Chaque fois que le couple planche sur ce problème, inéluctablement, il arrive un moment où la pauvre Delphine, laisse échapper quelques larmes. Elle qui depuis toute petite, rêvait d'un mariage princier, conduite devant l'hôtel aux bras de son Papa, ne peut qu'éprouver de la peine et du chagrin. Victimes d'un chauffard, ivre mort, le destin a rayé ses Parents du monde des vivants. Laurent, follement épris de sa dulcinée, profite de ces instants de déchirement pour apporter à sa future épouse, le réconfort dont elle a besoin :

    – Laurent : Tu sais mon trésor… Ils ne seront pas là physiquement c’est vrai, mais qu'est-ce qu'il y a de plus important ?… Un être en chair et en os qui ne compte pas, ou alors, deux êtres adorables qui sont toujours présents dans nos cœurs ?… Notre mariage sera le plus beau mon amour… Nous devons leur offrir cette image du bonheur auquel ils ont tant contribué…

Du bout des doigts, il essuie les petites larmes qui sont venues ternir la fraîcheur de la beauté de Delphine. C'est vrai, Laurent ne se lasse pas de glorifier la mémoire de ses Beaux-Parents. Depuis le début de leur relation, ils l'avaient adopté comme leur propre fils. Delphine étant l'unique fille, Laurent était considéré comme l'autre fiston, le demi frère de Patrice !

Leur liaison, parsemée d'embûches et d'émotions fortes, avait connu durant ces cinq dernières années, les phases les plus contradictoires. Tantôt le ciel bleu de l'euphorie, tantôt le gris de la séparation… Cinq années de doute, d'incertitudes, de craintes et de peur, autant que d'amour et de bonheur.

Ils vivaient déjà dans la maison des Beaux-Parents, qui avaient souhaité les voir démarrer dans la vie de la meilleure façon qui soit. Eux, ils se contentaient d'un petit pavillon de banlieue, qu'ils avaient aménagé le jour ou le couple s'était enfin uni pour de bon. À aucun moment, les Parents de Delphine n'avaient tourné le dos à Laurent. Malgré les disputes, les querelles et les périodes d'éloignement, jamais, ils n'avaient douté un instant de leur gendre. Delphine était un peu capricieuse, enfant gâtée. Ce que les Parents sentaient bien, c'étaient les manigances et les pièges qui étaient tendus au couple, par les faux amis. La jalousie des uns, la méchanceté des autres, ont tour à tour jeté le doute dans l'esprit de Delphine qui était, et demeure un tantinet quand même, fragile et vulnérable. Finalement, voilà cinq ans exactement, tout rentra dans l'ordre. Delphine avait enfin compris que seul, Laurent pouvait la rendre heureuse.

Les fils à papa, les beaux parleurs autant que les frimeurs, ne sont que d'éphémères illusions. La solidité d'un amour, se passe d'artifices. Plus on cherche à prouver, moins les sentiments sont authentiques. Si bien qu'au terme d'une période de troubles et d'incertitudes, Delphine et Laurent unissaient leur destinée en optant pour l'union libre. Au terme de ces cinq années, l'option du mariage a été choisie. Hélas, pour Delphine autant que pour Laurent, les Beaux-Parents adorés ne seront pas de la fête.

Raison de plus pour faire de ces deux jours de liesse, un souvenir impérissable. Ce qui bien entendu, occasionne les tensions auxquelles je viens de faire allusion. Certes, les Parents de Laurent ont les moyens de tout payer. Pourtant, ne serait-ce que par dignité, Laurent a refusé. Il se montre une fois encore ferme avec sa Maman qui au téléphone, essaie de le convaincre :

    – Laurent : Non Maman… Tu es adorable, Papa aussi, mais il est hors de question de vous laisser tout payer… Je te rappelle que c'est notre mariage Maman… Pas le votre !… Nous inviterons qui bon nous semble… Alors nous en resterons sur ce qui a été convenu à savoir : vous et la famille de Delphine vous payez les trente pour cent d'arrhes, c'est tout !…

Avec sa fiancée, ils sont d'accord sur tout. Nonobstant les quelques petites divergences légitimes, les points de vue convergent à tous les niveaux. Ils se complètent merveilleusement. Une petite dispute vient obscurcir le ciel de leur harmonie ? Une petite bise et un tendre câlin font très vite oublier les hostilités. Ils en conviennent librement, les orages sporadiques attestent de la sérénité du couple. L'un n'est pas là pour étouffer l'autre, chacun des deux gardant légitimement son individualité. Le mariage ne signifie pas l'atrophie des valeurs intrinsèques des deux conjoints. L'esclavage est aboli depuis plus de deux siècles !

La réussite d'un couple, réside dans l'opportunité d'harmoniser les courants prédominants des deux partenaires. Sans sombrer minablement dans le compromis, il y a moyen de parvenir à un accord, en utilisant les idées des deux. C'est en tout cas ce vers quoi le couple s'oriente depuis quelques années. D'où cette envie d'unir leurs destins à tout jamais. L'on comprend mieux les moments de tension, dès l'instant où à tour de rôle, ils cherchent inconsciemment à prendre l'ascendant sur l'autre.

Pourquoi devrais-je accepter ça, si toi tu ne m'accordes pas cela ? C'est un peu le jeu du chat et de la souris. Tous les soirs que Dieu fait, après leur journée de travail, ils passent le plus clair de leur temps à peaufiner les détails pour le mariage. Le choix des fleurs, de la décoration des tables autant que des voitures, en passant par celui des tenues, rien n'est éludé ! L'apparence, ils s'en moquent tous les deux.

Ce qu'ils souhaitent de tout leur cœur, c'est que ces deux jours de fête soient une réussite totale. Le temps, en cette période de l'année, n'est pas à négliger. La mariée surtout, ne peut pas être vêtue d'une robe légère ! L'achat des vêtements procure à lui seul, des scènes assez cocasses. C'est à qui se montrera le plus taquin envers l'autre. Comme Laurent par exemple, admirant sans retenue sa dulcinée, bien empruntée dans le choix de sa future robe. Nonobstant l’aspect parfois burlesque des remarques amusantes, il est fier de sa future épouse. Mais il ne peut pas s’empêcher de la taquiner :

– Laurent : Tu sais ma chérie, la robe est magnifique !… Pas autant que toi bien entendu… Tu as fais le bon choix je t’assure… Avec un joli châle, un beau chapeau… Tu seras belle à croquer ma puce !…

– Delphine : Oui mais elle est trop légère mon Poussin !… Je vais attraper une pneumonie !… Nous serons en hiver ne l’oublie pas mon cœur…

– Laurent : Mais non mon trésor je ne l’oublie pas… Mais… Avec une bonne paire de collants… Et des caleçons longs… Tu ne risqueras pas de prendre froid !…

– Delphine : Bonne idée… Oh regarde… Ce passe-montagne, ces moufles, et cette canadienne !… Tu seras absolument ravissant mon chéri !…

De boutades en taquineries, les catalogues sont épluchés en long et en large. Delphine n'est pas la dernière à manifester son sens de la répartie et de l'humour. Ce qui naturellement, permet de détendre l'atmosphère et annihiler les pressions superflues. Les soirées ne manquent donc pas de piquant ! Ajoutons à cela les visites, les coups de téléphone, pour comprendre qu'un seul mot de travers puisse engendrer des quiproquos désopilants. Patrice, le frère de Delphine et l'ami de Laurent, n'est pas le dernier à contribuer à ces atmosphères vaudevillesques.

Son aide est vraiment d'un réconfort certain pour les futurs mariés. C'est lui qui a en charge tout ce qui concerne l'animation et la décoration. Les rôles ainsi répartis, permettent à chacun d'apporter le meilleur de lui-même. Les jours passent très vite. Levés à cinq heures du matin, ils ne se couchent jamais avant minuit, voire une heure ! Comme le fait remarquer Patrice, toujours à l'affût d'une blague :

– Patrice : Heureusement que le mariage approche vite petite sœur !… Sinon il faudra une brouette pour porter tes valises !…

– Delphine : Mais… Je n'ai pas prévu de valises pour le mariage ?

– Patrice : Je parle de celles que tu as sous les yeux ma petite sœurette !…

La bonne humeur, l'amour, l'amitié, unissent le trio en permanence. Si bien que l'échéance approche à grands pas. Heureusement, tout est fin prêt. De fil en aiguilles, de coups de gueule en coups de cœur, le couple en arrive finalement au jour fatidique. Depuis la veille, tout est revu dans les moindres détails. Les bouquets, les filles d'honneur, le convoi, l'apéritif, le repas… Cette fois, plus question de changer quoi que ce soit. Dans la villa, une ambiance extraordinaire anime le quartier tout entier. Musique, guirlandes, distribution de fleurs et de dragées… Personne ne peut passer devant la maison, sans être informé de l'événement. Patrice est à son affaire ! Il arrête chaque voiture pour offrir les paquets qu'il a lui-même confectionnés. Un sachet contenant une dizaine de dragées, orné d'une rose fraîche, qu'il apporte avec effet théâtral à la passagère du véhicule.

À grand renfort de musique classique, les hauts parleurs diffusent à fond, les airs de Nabucco entre autres. Ce n'est pas ce qu'il préfère, mais c'est en tout cas moins dérangeant pour les habitants du quartier qui, n'en doutons pas, n'auraient pas tellement apprécié des musiques hardes ! À quelques heures de la cérémonie civile, le temps se couvre. Fichue météo qui avait prévue un beau temps pour le week-end complet ! Tu parles ! Ils n'ont pas terminé de déjeuner que déjà, les premières gouttes de pluie viennent arroser les carrosseries des voitures. Delphine est déçue. Heureusement, Laurent la rassure :

– Laurent : Mariage pluvieux… Mariage heureux mon amour n’est-ce pas ?… De toute manière, aujourd'hui ce n'est pas grave ma chérie !… Demain il fera un temps merveilleux… Tu verras… La pluie, le soleil… Rien de tel pour faire pousser les plantes ?…

– Patrice : En guise de fond de teint, tu devrais mettre de la peinture laque… Tu ne risqueras pas de ressembler à une indienne en sortant de la mairie tout à l'heure !…

– Delphine : Non mais vous avez fini tous les deux ?… Mon mari qui joue les jardiniers, et toi qui joue au maquilleur !… Fichez-moi le camp immédiatement… Allez plutôt fermer les vitres des voitures… Je n'ai pas mon petit maillot de bain sur moi !… Je veux bien ne pas ressembler à une indienne, mais je n’ai aucune envie de faire de la brasse coulée dans la voiture…

Les deux comparses ne se font pas prier. Certes, Delphine n'en n'est pas au stade de la robe nuptiale, mais quand même… Elle veut être élégante et raffinée. C'est pour cette raison qu'ils ont prévu un repas vraiment léger à midi. Ils se rattraperont ce soir, pour le premier dîner familial. Intime certes, mais néanmoins composé d'une trentaine de convives. Les Parents de Laurent, les Grands-Parents, les témoins, et les amis les plus intimes. En attendant l'heure de la « Grande bouffe » comme dit si bien Patrice, c'est à dire le repas de noce du lendemain soir, ils devront se contenter d'un minimum. Autant noyer leur chagrin sous la pluie n'est-ce pas messieurs ?

Le ciel est sombre, les nuages sont vraiment bas. La pluie se met à tomber avec une intensité soutenue. Il était temps en effet, de fermer les vitres des voitures, avant qu'elles ne se transforment en piscines ambulantes ! L'hiver sera bientôt là. À en juger les prémices, il sera rigoureux. Car Patrice, qui pourtant n'est pas frileux, se hâte de revenir à l'intérieur de la maison. Il est un peu moins de quinze heures. Le mariage civil est prévu à seize heures. Rien de tel qu'une bonne flambée, pour réchauffer la maison. Aussitôt dit, aussitôt fait ! Au moins, pendant ce temps, Delphine aura la paix ! Car les deux compères n'en manquent pas une pour venir la taquiner. Maquillage par-ci… Mèche de cheveu par-là… À tour de rôle, ils mettent les nerfs de la mariée à rude épreuve. Comme si elle n'était pas assez tendue comme cela la pauvrette ! En leur confiant le soin d'allumer le foyer dans les trois cheminées, elle s'octroie quelques minutes de répit.

Finalement, cette première partie de la noce, s'est déroulée sans encombre. En dehors de la pluie, qui avait redoublé d'intensité tout l'après-midi, la cérémonie civile s'est passée merveilleusement bien. Un mariage ne serait pas un mariage sans anecdotes ! C'est Laurent qui pour une fois, peut se vanter de détenir la meilleure ! Le repas terminé, les mariés et les amis proches, avaient décidé d'enterrer la vie de célibat en boîte de nuit. Très raisonnable durant le repas, Laurent s'est laissé aller aux invitations de ses amis. Punchs… Mélanges exotiques…

Bref, à six heures du matin quand ils sont rentrés à la maison, ils ne s'attendaient pas à tomber nez à nez avec la Mamie ! La pauvre, inquiète tout de même, attendait bravement le retour de ses deux « Petits ». Laurent n'était pas ivre mort loin de là ! Juste un peu pompette, pour le rendre encore plus craquant. Trempé jusqu'aux os mais dans une forme éblouissante, puisqu'il s'amusait à imiter Andréa Boccelli en sortant de la voiture. Sa « Demi épouse » comme il disait, ne tenait pas quant à elle, à jouer le rôle d'Hélène Ségara ! D'autant moins, qu'il était presque six heures !

***

Toujours est-il que le jour J, en ouvrant les yeux, Laurent n'en revient pas ! Il ne rêve pas. En dépit d'une gueule de bois carabinée et d'un manque de sommeil évident, il ne met pas longtemps à réaliser que Le Tout-Puissant a voulu se racheter. En ouvrant les volets, il fait une horrible grimace. Incroyable mais vrai ! Un soleil magnifique, inonde de ses rayons ardents l'intérieur de la chambre. C'est à ce moment là seulement, qu'il réalise que sa dulcinée est déjà levée. Elle qui d'habitude adore se prélasser, est debout la première. Quelle heure est-il ? Oh mon Dieu ! Il est à peine neuf heures ! En gros, ils ont dormi trois heures. Le jour qui s'annonce sera pour eux le plus long de leur vie sans aucun doute. Si tout se déroule comme prévu, ils ne se coucheront pas, au mieux, avant demain matin ! Ce qui ne fait juste que vingt-quatre heures à tenir…

À en juger l'enthousiasme de Laurent, qui soudain retrouve une pèche d'enfer, les heures n'auront aucune influence sur le moral des troupes. Raison de plus pour abandonner le masque de cette horrible gueule de bois. Euphorique, il s'apprête à quitter la chambre, mais se ravise soudain. Le miroir de l'armoire lui renvoie une image un peu bizarre. Il s'y prend à deux fois, pour contempler son corps. Aucun doute possible. Il est nu comme un ver !

Encore un peu, et il entrait dans le salon en tenue d'Adam ! Pauvre Grand-Mère. Le jour du mariage ! En imaginant l'effet qu'il aurait produit, il ne peut s'empêcher d'éclater de rire. Il revient cependant à la raison, enfilant le pyjama qui traînait sur le bord du lit. Puis, après avoir endossé une robe de chambre, il descend jusqu'à la salle à manger. La bouche pâteuse, mais le cœur léger, il embrasse tendrement son épouse, avant de saluer la Mamie. C'est elle qui s'est occupé de tout ou presque. Malgré son âge, elle n'hésitait pas à parcourir des kilomètres à pied, pour négocier telle ou telle marchandise, article ou autre matériel pour la noce. Adorable Grand-Mère qui avait fait le serment à la mort de sa fille, de veiller sur le bien-être de sa petite-fille et de son petit-fils.

Pour que Delphine ne manque de rien, elle est venue habiter chez eux depuis une semaine. Le ménage, la vaisselle, les repas… Mamie a tout fait pour soulager la mariée. L'amour dont l'entoure Laurent la touche au plus haut point. Elle lui rend sans compter, nul ne peut le contester. Vaillante et alerte, elle ne manque pas une occasion de chambrer Laurent. La mini-cuite de ce matin est aussitôt servie sur un plateau, en même temps que les croissants et le café. Ce qui bien entendu, déclenche le fou-rire ! C'est qu'elle a du talent la Mamie ! En train d'imiter Laurent, chaussures à la main, demandant à son épouse de ne pas faire de bruit, elle est irrésistible.

Titubant comme lui, elle va et vient dans le salon, accentuant l'effet comique en louchant. Delphine en pleure de rire. Laurent manque d'avaler de travers. Visiblement, la Grand-Mère est en forme, c'est l'essentiel. Il fallait bien cela, pour décrisper Delphine, de plus en plus tendue. Il n'est pas encore dix heures en ce samedi matin, que déjà, elle a peur de manquer de temps ! Le coiffeur… Le maquillage… La robe… Laurent préfère ne pas intervenir, savourant son petit-déjeuner.

Puisque le temps est de la partie, la décoration des voitures pourra avoir lieu comme prévu. Il eut été dommage en effet, de ne pas embellir les « Carrosses », comme les appellent Laurent et Patrice. Dehors, il sera mieux et surtout, il ne risquera pas d'aggraver l'état nerveux de son épouse. Patrice ne va pas tarder. Les deux amis pourront s'en donner à cœur joie pour rivaliser d'ingéniosité en matière de décoration :

– Laurent : Je vous laisse mes chéries… Patrice ne va pas tarder… Je vais aller commencer la décoration…

– Grand-Mère : Dans cette tenue ?… J’ai peur que tu ne sois pas totalement dégrisé mon grand !...

– Delphine : Mais il est adorable comme ça Mamie !...

– Laurent : On se calme les filles… Je vais de ce pas enfiler un survêtement puisque mon «Smoking» ne vous plaît pas !…

Laurent, bien qu'il s'en défende, est aussi étourdi. La preuve, il allait sortir en pyjama dehors ! Après l'entrée triomphale le zizi à l'air de tout à l'heure, il serait temps qu'il se rafraîchisse les idées. Avec le froid dehors, ce sera fait dans pas longtemps n'en doutons pas. Toutefois, Delphine veille sur son mari. Même s'il rouspète un peu, elle tient absolument à ce qu'il mette un gros pull. Le soleil brille certes, mais l’air glacial aura tôt fait de le saisir :

– Delphine : Le soleil ne fait pas tout mon chéri… Il ne doit pas faire plus de dix degrés… Sans oublier le vent mon trésor… Je ne veux pas que tu prennes froid… Tu n’es pas encore tout à fait guéri de ta dernière grippe… Allez… S’il te plaît mon chéri… Fais-moi plaisir tu veux bien ?… Va mettre un gros pull sous ton survêtement…

– Laurent : Bien ma chérie… Même si je dois l'enlever dans dix minutes…

Taquin, Laurent en profite pour chatouiller sa dulcinée au passage. Ce qui naturellement, la fait bondir et exploser de rage, pour le plus grand bonheur de la Grand-Mère. L'arrivée de Patrice met un terme à ce remue ménage. Il ne met pas longtemps à remarquer que l'atmosphère est un peu électrique. À sa manière, il entre dans le vif du sujet :

– Patrice : Oh !… Je vois que vous êtes branchés sur le réseau de secours ?… Qui c'est qui a fait péter les plombs ?…

– Delphine : Tu ne vas pas t'y mettre aussi toi ?… Allez… File avec Laurent préparer les voitures...

– Laurent : T'affole pas p'tit frère !… Viens… On va noyer notre chagrin !…

Tandis que les deux hommes s'enferment dans la cuisine, pour boire un bon café, Delphine et la Grand-Mère se remettent à l'ouvrage. Dernière retouche à la robe de mariée… Inventaire de tous les accessoires : gants, châle, chapeau, bouquet etc. Tout doit être fin prêt. La matinée s'annonce donc assez chargée et tendue. Pas question que Laurent voit son épouse en robe avant qu'elle ne sorte de la maison, prête à partir à l'église. C'est ainsi, Laurent respecte cette tradition. Il faut dire qu'avec Patrice, ils ont beaucoup de travail dehors. Les voitures prévues pour le convoi arrivent les unes après les autres. Les œillets, les guirlandes en crêpe, tout est distribué aux conducteurs.

Autant l'ambiance est tendue à l'intérieur, autant dans la cour de la villa, c'est l'euphorie ! Pour rien au monde, Laurent n'accepte le moindre coup de main pour décorer la limousine qui conduira les mariés. Un cœur énorme sur le capot, confectionné avec des œillets et des roses… Décoration des jantes avec les mêmes fleurs… Durant des heures, il peaufine la décoration de la voiture. Avec un goût et un amour merveilleux, il transforme l’auto en carrosse princier. Il n'oublie pas la Golf, qui sera pilotée pendant la cérémonie par un comparse, tandis que Patrice, aura l'honneur de servir de chauffeur aux mariés.

Un peu avant midi, de retour du coiffeur, Delphine est resplendissante. Sa beauté naturelle, est rehaussée magistralement par une coiffure extraordinaire. Maquillée, elle manifeste un plaisir non dissimulé en savourant les compliments qui lui sont adressés. La Mamie, qui l'attendait sur le perron, est éblouie à son tour. La mariée s'arrête un instant devant son mari. Le regard de Laurent est révélateur de la fascination qui l'envahit. Tendrement, il s'approche de sa princesse :

    – Laurent : Tu es tout simplement merveilleuse mon amour… Je peux embrasser la mariée ?

Quelle question ! Délicatement, il soulève le léger voile en tulle, ferme les yeux un court instant, avant d'approcher ses lèvres de celles brûlantes de Delphine. Loin de tous, ils s'isolent dans leur univers magique, sur leur nuage vaporeux. Le long baiser qui suit émeut les spectateurs présents. Patrice en tête, chacun y va de sa mimique pour soutenir cet échange de tendresse. Tant pis pour le rouge à lèvres ! La Mamie se fera un plaisir de retoucher le maquillage après déjeuner. Certes, le repas de midi ne sera pas des plus copieux mais tout de même. Il faudra bien grignoter quelques bricoles, pour ne pas tomber d'inanition pendant la cérémonie religieuse ! Les mariés semblent prendre goût à cet échange langoureux. Isolés sur leur îlot de félicité, ils en oublient tout le reste. Il faut que Patrice se manifeste une fois de plus, pour interrompre le baiser :

    – Patrice : Tu devrais faire gaffe p'tit frère !… Avec la cigarette, les apnées sont déconseillées !… Et si tu manges tout maintenant, il ne restera plus rien pour ce soir !…

Quittant le nid douillet dans lequel ils venaient de se lover, les mariés mettent un terme à leur étreinte. Ils échangent un long regard empli de promesses, suivi d'un sourire tout aussi affectueux. Le devoir les appelle hélas ! Sagement, Laurent replace le voile sur le visage de sa petite Princesse. À regret, Delphine prend congé de son époux, et rejoint les bras grands ouverts de sa Mamie adorée. Telle une enfant, elle s'y blottit avec une volupté exquise. Véritable Maman poule, la Grand-Mère veille sur sa petite fille avec un amour extraordinaire. Pour elle, Delphine sera toujours « La petite ».

Fragile, menue, d'apparence chétive, la mariée c'est vrai pourrait donner une impression de fragilité. Il n'en est rien bien entendu. Dotée d'une résistance et d'une volonté farouche, elle est capable d'abattre des montagnes. Avec Laurent, ils forment un couple parfait. Ils se complètent à merveille. Ces cinq années de vie commune, leur ont permis de conforter leur amour qui aujourd'hui surtout, va enfin être officialisé. Les rumeurs, les ragots, ne les ont pas épargnés. « Pourquoi ne se marient-ils pas » ?… « Sont-ils vraiment aussi amoureux et fidèles qu'ils le prétendent » ?… « C'est uniquement pour payer moins d'impôts qu'ils sont ensemble » !…

Le genre d'inepties grotesques et sordides, émanant des commères du quartier. Diable ! C'est qu'en plus, ils ont une maison ! Comment l'ont-ils eue ? Est-ce que le corps de Delphine n'y est pas pour quelque chose ? À plusieurs reprises, Laurent avait du montrer les dents. Impressionnant physiquement, dès qu'il allait trouver les vipères pour les menacer, le silence s'imposait. Leurs maris, courageux mais pas téméraires, n'essayaient pas de contredire leur voisin. C'est pour cette raison, qu'en ce jour de fête, la plupart des voisins sont évincés.

Quelques heures plus tard, l'animation bat son plein devant la maison. Dans la cour, dans les rues autour de la villa, des dizaines de voitures sont collées les unes aux autres. Patrice confie à chaque responsable de véhicules, les fleurs et les décorations indispensables. Tout le monde attend avec impatience, l'arrivée de la mariée. Laurent, très élégant lui aussi, est déjà dehors. Très sollicité, il va de l'un à l'autre des convives avec une émotion grandissante. Au fur et à mesure que les minutes s'écoulent, sa gorge se serre.

La foule des invités devient de plus en plus compacte et bruyante. Au milieu des tenues de soirées, des parfums tous plus pénétrants les uns que les autres, il a du mal à conserver la tête froide. On se croirait à une kermesse organisée par une association caritative. Les toilettes les plus excentriques, côtoient celles plus simples et modestes. L'apparence étale au grand jour, le faste de son ridicule. Baisemains par-ci… Courbettes par-là… Les plus snobes de ces dames s'en donnent à cœur joie ! Dire qu'il faut les subir. Heureusement, les trois quarts de ces musées ambulants, ne seront pas au repas de noces ! En attendant, il va falloir se les appuyer jusqu'à l'apéritif !… Le seul qui paraît tirer profit de cet étalage multicolore, c'est Patrice.

Loin de se contenter de sa cavalière officielle, choisie par le couple, il se laisse emporter au gré de ses pulsions. Beau garçon et célibataire, il aurait tort de ne pas profiter des avantages qui lui sont offerts. Littéralement aspiré dans ce courant chamarré, il va de l'une à l'autre avec aisance et discrétion. Son Natel est en train de se remplir des nouveaux numéros qu’il glane ça-et-là. La seule qui ne partage pas son enthousiasme, c’est la cavalière qui lui a été désignée. Le manège auquel il se livre, amuse Laurent et Delphine. Chacune de ses conquêtes, a droit au même registre. Pourtant, il ne faut pas qu'il s'amuse trop à ce petit jeu. Le p'tit frère est là pour le lui rappeler :

– Laurent : Fais attention quand même Patrice… Pour toi c'est un jeu mais pour certaines, ta comédie pourrait bien leur apporter des désillusions !…

– Patrice : Penses-tu !… Je les ai à peine quittées, qu'elles ne se souviennent plus de moi !… Non mais t'as vu à quoi elles ressemblent la plupart des retraitées ?… Des vieux machins badigeonnés à la peinture pour boucher les plus gros trous !… Ne t'inquiète pas frangin… Je ne vais pas tomber sous le charme artificiel de ces pots de rouille empaquetés !...

Pourvu qu'il n'y ait pas un amant évincé, qui remarque le manège de Patrice ! Heureusement, ils ont pensé à tout avec Delphine. Il y a au moins deux femmes célibataires pour un homme ; libres naturellement ! Ce qui permettra à ceux qui ont un gros appétit, de manger à leur faim sans piocher dans l'assiette du voisin ! En y regardant de plus près, Laurent pense que son beau-frère s'est montré un peu dur à l'égard de ces dames. Vieilles filles certes, mais…

La plupart d'entres elles sont plus qu'appétissantes ! Il n'a pas le temps de spéculer davantage sur le charme de ses invitées, qu'un tonnerre violent d’applaudissements le sort de ses fantasmes. Éclatante de beauté, Delphine fait son apparition. Chercher à la décrire, serait une gageure. En même temps que superflu. Au-delà de la simple apparence, les vibrations qu'elle dégage sont nettement plus porteuses de bien-être. Du haut du perron, elle savoure comme il se doit les manifestations de plaisir des invités.

Petite poupée, bien protégée par les cols en fourrure et autre châle, la mariée fait l'admiration de tous. Elle est tellement belle dans sa robe, que les rayons du soleil eux-mêmes, ont du mal à rivaliser en éclat et luminosité. Ému, fier, heureux, comblé, le marié s'approche d'elle. Le photographe de service, autant que les dizaines d'amateurs impatients, attendent le premier baiser. Noyés dans un regard d'une intensité jamais égalée, le couple s'enferme à nouveau derrière les remparts de sa tour d'ivoire. Le brouhaha ambiant s'estompe, au profit d'un murmure caressant des mélodies de l'amour. À quelques centimètres de son épouse, il enlève ses gants avec une gestuelle très théâtrale. Puis, avant d'échanger le baiser que tout le monde attend, il saisit la main droite de Delphine, sur laquelle il dépose un doux bisou. Cet hommage bouleverse la mariée, mais aussi la Mamie qui déjà, laisse échapper ses premières larmes. Qu'est-ce que cela va être tout à l'heure à l'église !

Toujours est-il qu'après ce préambule, Laurent peut se hisser aux côtés de l'héroïne du jour. Faisant durer le plaisir, il tarde à relever le voile. Il veut surtout savourer comme il convient, les délices de l'éclat du bonheur s'échappant des yeux brillants de Delphine. Les hurlements s'estompent. Le silence s'abat soudain sur la villa. Cette fois, Laurent entre dans la dernière ligne droite. Langoureusement, il élimine le dernier obstacle entre lui et sa ravissante femme. Puis, sous les hourras de la foule enthousiaste, embrasse sa divine dulcinée. Là, c'est l'apothéose. Les grains de riz, les confettis, tout se rejoint sur les corps enlacés des mariés qui à dire vrai, sont loin de s'en préoccuper ! Discrètement, Patrice regarde avec attention, les réactions des amis présumés du couple. Physionomiste, il apprécie comme il convient les expressions sur les visages. À une ou deux exceptions près, tous les autres expriment une jalousie on ne peut plus criante.

Les faux amis, égaux à eux-mêmes, s'efforcent du mieux qu'ils peuvent de sourire. Les lèvres pincées, les regards fuyants, sont là pour attester de leur hypocrisie. La jeunesse, la beauté, le bonheur des mariés, sont autant d'éléments générateurs de jalousie. Combien de ces femmes, prétendues amies, sont en train de se demander ce que Delphine a de plus qu'elles ? Il leur est difficile, pour ne pas dire impossible, de se cantonner dans leur rôle de figurantes.

Allant de l'un à l'autre, elles cherchent par tous les moyens à détourner l'admiration légitime pour Delphine, sur leur personne. L'une laissant tomber son mouchoir… L'autre demandant du feu… Jamais, elles n'accepteront de se sentir délaissées, au profit de quiconque. Il n'y a pas plus de mariage que de beurre en branche. Dans leur vie de tous les jours, ce genre de personnes n'admet pas les seconds rôles.

On les voit sans exception, dans toutes les cérémonies soi-disant « Mondaines », flirtant avec les plus hauts personnages. Dotées d'un véritable sixième sens, ces nanas pot de colle, s'accrochent pire que des morpions ! Recouvertes en permanence d'une épaisse couche de fond de teint, qui arrive à masquer les défauts les plus évidents, elles compensent leur manque total d'éducation par des éclats de voix et de gestes excessifs. Patrice est donc très heureux de pouvoir analyser pareils comportements.

Il ne tient pas plus que de raison, à servir de caméra ou d'appareil photo ! Il a fait rapidement le tour de toutes ces invitées « Incontournables », ce qui permettra au couple de les éviter. Pour le moment, place à la joie et la bonne humeur. Delphine et Laurent, après leur long baiser, se promènent main dans la main parmi les invités. Ils ont encore une bonne heure d'avance sur la cérémonie. Les derniers détails sont traités, avec les jeunes gens qui en ont la charge. Mieux vaut se montrer prudent, avec un convoi composé d’une centaine de voitures ! Pas question d'oublier quoi que ce soit ; encore moins perdre un invité à un carrefour. En regardant autour de lui, Laurent en a le vertige :

– Laurent : Ben dis-donc… Ça va faire combien de voitures en tout Patrice ?…

– Patrice : En comptant vite et mal une centaine environ !… Rassure-toi vieux frère… J'ai demandé aux conducteurs de ne pas rester coincer sur les klaxons !… Tu imagines le raffut si toutes les bagnoles se mettent à hurler en même temps ?

– Laurent : Tout le monde est là ?…

– Patrice : Non… D'après mes plans, à la sortie de l'église, on devrait compter entre cent vingt et cent trente voitures !… Fais pas cette tête !… J'ai demandé à mes potes de la police de se mettre des cotons dans les oreilles !…

Rapidement, Laurent fait ses comptes. Avec une moyenne de deux personnes par voiture, cela fera environ plus de trois cents personnes à l'apéritif ! Nul doute que quelques uns se sont invités de force. C'est d'ailleurs ce que Patrice est en train de préciser à Laurent, en le voyant perplexe. Il glisse deux mots sur l'enquête qu'il vient de mener. Informée, Delphine à son tour manifeste son étonnement de voir quelques femmes, totalement étrangères à la famille :

– Patrice : Tu veux que je les vire maintenant ces pétasses petite sœur ?…

– Delphine : Non… Pas de scandale… Après tout, nous avons prévu large pour l'apéritif !… Par contre, il faudra être vigilant pour le repas !… Elles sont quand même gonflées ces nanas !...

– Laurent : J'ai tout prévu avec Patrice !… On va distribuer maintenant les cartons d'invitation pour ce soir !… À l'entrée du restaurant, on a disposé un service d'ordre, chargé de filtrer les convives !… Pour l’apéro passe encore, mais pas question de les engraisser !...

Une fois de plus, Patrice apporte son précieux concours. Ni Delphine ni Laurent, n'auraient pu imaginer que des gens puissent s'incruster avec autant d'aplomb ! C'est aberrant. Comme quoi, le sans-gêne ne tue pas ! Les mariés n'en sont pas bouleversés outre mesure, mais on voit bien qu'ils sont contrariés par cette audace. Du coin de l'œil, ils observent les réactions des personnes non invitées au repas. Patrice ne se prive pas de crier les noms des futurs convives privilégiés, en leur attribuant l'invitation. Il insiste lourdement sur le fait que sans ce précieux laissez-passer, l'accès au repas leur sera refusé. Comme ça au moins, celles qui espéraient pousser le bouchon plus loin en sont pour leur frais !

Patrice est d'autant plus à l'aise dans sa démarche, que seuls précisément, les invités au repas sont présents à la villa. Il ne risque donc pas de faire de jaloux ni irriter la susceptibilité de gens qui se sentiraient évincés. Seules une fois encore, les pique-assiettes seront frustrées. Raison de plus pour ajouter quelques touches comiques dont il a le secret :

    – Patrice : Rassurez-vous, il y en a pour tout le monde !… Tout du moins pour les vrais invités !… Si par hasard il se trouve des personnes sans invitation, je leur demande d'aller s'inscrire à la soupe populaire !… Où il n'y a pas besoin d'être invité pour avoir le droit de manger !…

Sarcastique et caustique, Patrice ne supporte pas ce genre d'incrustation. Une ou deux femmes, se sentant démasquées, se font soudainement plus discrètes. Prétextant un rendez-vous bidon, elles s'éclipsent sans demander leur reste. Seules les dernières irréductibles, s'acharnent de plus belle. Le coup porté par Patrice est dur, mais il leur en faut plus pour perdre la face. L'honneur, il y a belle lurette qu'elles se sont assises dessus ! En attendant, auprès des convives officiels, les récalcitrantes à défaut de leur dignité, perdent de leur charme !

La réflexion de Patrice met la puce à l'oreille aux mâles en rut, fermement rappelés à l'ordre par leurs épouses légitimes. Les regards qu'elles adressent à ces créatures, se passent de tous commentaires ! Pourvu qu'il n'y ait pas d'incident, paraît se demander Laurent, quelque peu inquiet tout de même. La bonne humeur cependant, ne doit pas faillir. Là, on peut faire confiance à Patrice qui, une fois encore, se montre impérial. L'heure tourne. Cette fois, il est temps de regagner les véhicules. Patrice, fier et comblé, avance la limousine qui était jusque là, cachée derrière la villa.

Somptueusement décorée, brillant de tous ses éclats, elle fait l'admiration de chacun. Spontanément, les invités applaudissent. Il faut reconnaître que Patrice et Laurent n'ont pas ménagé leur temps ni leur amour, pour transformer la voiture en authentique carrosse. Le plus dur, c'est de parvenir à faire entrer Delphine, sans trop froisser sa merveilleuse robe. Pour simplifier le travail, la Mamie enlève la longue traîne, que quatre ravissantes bambines tenaient fermement. Après quelques manipulations délicates, enfin, la mariée est confortablement installée.

Très vite, Laurent la rejoint et Patrice prend place derrière le volant. Immédiatement, tous les invités regagnent leurs voitures. Étant donné que rien n'a été négligé, compte tenu de l'importance du convoi, Patrice est maintenu en liaison radio avec la « Voiture balai ». Piloté par un des amis du couple, ce véhicule aura pour mission de faire ralentir, accélérer ou carrément stopper la voiture de tête. Plus de cent voitures en effet, représentent un long ruban sur la chaussée.

Tenant compte des carrefours, des ralentissements, tout a été prévu pour qu'aucun convive ne se perde. Près d'un demi kilomètres entre la tête et la queue du convoi, pourrait bien effectivement, occasionner quelques égarements pas toujours sympathiques. D'autant que la plupart des invités, viennent des quatre coins d'Europe et certains, du Canada, de Belgique et même, pour un des oncles de Delphine, de Californie. Après un mini concert de klaxons, raisonnable au demeurant, lentement le convoi s'ébranle. Tous les voisins ou presque, saluent les mariés au passage. Tous ne seront pas de la fête ce soir, mais symboliquement, ils tiennent à manifester leur plaisir.

***

Respectant le protocole de la cérémonie, les mariés attendent que tout le monde soit installé dans l'église. Puis, solennellement, accompagnés par une mélodie à l'orgue, ils pénètrent enfin dans la maison de Dieu. Déjà, les premières larmes font leur apparition sur les visages. Le prêtre, catholique Chrétien, accueille les jeunes époux.

La bénédiction peut commencer. Dans un silence on ne peut plus émouvant, l'homélie débute. Cette fois, pour Delphine et Laurent, en présence du Tout-Puissant, leur amour revêt une dimension jamais atteinte. Derrière son voile, la mariée ne retient pas ses larmes. L'authenticité, la simplicité et la force des mots qui sont diffusés, accentuent son émotion déjà grande.

Laurent, voulant sans doute jouer aux durs, essaie dene pas imiter sa ravissante épouse. Hélas, en tournant la tête pour sourire à l'assistance, qu'elle n'est pas sa stupéfaction ? Tous les invités ou presque, sont en train d'essuyer leurs larmes ! Les femmes, les hommes et même les enfants, unis dans un égal émoi, partagent avec sincérité ces instants sublimes. Lentement, le marié tourne son visage vers le curé. Au passage, il fixe intensément le visage angélique de Delphine. Dans leur regard, ils sont en train d'échanger leurs consentements mutuels. Ce qui enfin, permet à Laurent de ne plus chercher à contenir son bonheur. Lui aussi, laisse échapper ses larmes, brûlantes et étincelantes. Ému et très sensible à cette marée affective, émanant de cette communion des cœurs, il sourit tendrement. Puis l'instant sacré arrive. Après les échanges de promesses et de vœux, les mariés placent l'anneau d'or au doigt du conjoint. Au même instant, une autre mélodie vient amplifier de ses notes divines, l'atmosphère pourtant déjà bien emplie d'émotion.

Après quoi, avec une infinie délicatesse, Laurent soulève le voile de la mariée. Le baiser échangé est pathétique. Sans se soucier du protocole ou autres obligations d'éthique, les invités applaudissent chaleureusement. Le prêtre le premier, vient féliciter les nouveaux époux, avant de les convier à la traditionnelle « Corvée » des félicitations. Est-ce réellement une tâche si pénible ? À voir le bonheur illuminer les visages de Delphine et Laurent, l'on voit bien que non. De bonne grâce, ils se soumettent à ce passage obligé, enclin de sérénité. Tour à tour, la famille, les amis, viennent congratuler le couple. Ce qui n'est pas sans occasionner un certain brouhaha, fort sympathique.

Puis, pour clore la cérémonie, c'est au tour des signatures du registre. Les mariés tout d'abord, puis les témoins et la famille directe. Sans oublier celles et ceux qui pour toujours, tiennent à manifester leur attachement aux mariés, en apposant leurs griffes sur les pages du livre. La pauvre Delphine est plutôt mal à son aise dans sa robe. Elle voudrait tellement étreindre son mari, qu'elle se sent frustrée. Ce n'est qu'une question de temps bien entendu. Il lui tarde cependant, que tout soit terminé ! Impatiente, pétillante, elle illumine l'église de son éclat rayonnant. La tête blottie contre l'épaule de Laurent, elle le regarde avec une admiration totale. Elle est tellement bien contre lui, qu'elle a du mal à accepter que les invités viennent la perturber dans ces moments privilégiés. Néanmoins, elle se soumet de bonne grâce au protocole. D'autant que les vœux qui leur sont adressés, sont vraiment sincères. Très vite, l'église se vide. Ce qui permet au photographe d'assurer quelques clichés, que la bousculade précédente lui avait empêché de prendre. Docilement, les mariés acceptent donc de faire semblant de signer le registre, pour les besoins de l'album ! Puis, les consignes leurs sont données pour la sortie de l'église. Ils doivent attendre que tous les invités soient dehors. Aidé par Patrice, il demande à chacun de ne pas encombrer le perron de l'église, afin de lui permettre d'immortaliser ces minutes en tout point exceptionnelles. Le couple n'est pas au bout de ses surprises !

Le trac, jusqu'ici oublié, fait son apparition dans le cœur de Delphine et Laurent. Cette fois, c'est officiel, ils sont bien mari et femme. La musique nuptiale qui soudain résonne dans l'église, leur donne le signal. Fièrement, Laurent donne le bras à sa dulcinée. Les demoiselles d'honneur, sagement placées, étirent la longue traîne. Derrière les mariés, la Mamie, et les proches parents emboîtent le pas. Lentement, ils s'approchent de l'immense porte voûtée, ouverte en grand. Dehors, le brouhaha redouble d'intensité. Le soleil, empêche de voir quoi que ce soit depuis l'intérieur. Peu importe.

Plus que quelques mètres, et les mariés seront soumis aux rituels des grains de riz et des confettis. Par contre, en arrivant sur le perron, Laurent surtout est bouleversé. En sa qualité d'ancien sapeur-pompier volontaire, il ne s'attendait pas à voir une haie d'honneur constituée par ses anciens amis, en tenue de cérémonie. Ce n'est pas tout ! Après la musique nuptiale, c'est au tour des klaxons deux tons des engins d'incendie de prendre le relais ! Là, le marié laisse éclater son émotion. Pour une surprise, c'en est une et de taille ! Inutile de demander qui, a bien pu organiser tout cela  n'est-ce pas Patrice ?

Tout se déroule à merveille. Le temps magnifique accompagne le mariage. Après la cohue devant l'église, cette fois c'est le photographe qui seul, tient compagnie aux mariés. Non loin du restaurant, le parc sert de décor aux photos officielles. Respectant les désirs du professionnel, les photographes amateurs attendent que les clichés de l'album soient effectués, avant de prendre d'assaut le couple. Il fait très beau certes, mais Delphine apprécie le châle. Un petit vent frais balaye en effet le parc et dans les parties ombragées, il faut même la couvrir davantage.

À l'entrée du parc, pour mieux tuer le temps, les invités en profitent pour se détendre un peu. Les enfants surtout, qu'il faut libérer des excès d'énergie. Pour calmer les ardeurs, une partie de foot s'improvise. Hommes, femmes, enfants, tout le monde ou presque tape dans le ballon que Patrice n'avait pas oublié de prendre. Toujours le mot pour rire, à l'affût du moindre détail pour satisfaire tout un chacun, sa présence est fortement appréciée.

Il n'oublie pas cependant, de veiller au bon déroulement de la fête. Seules, quelques boissons chaudes sont servies en attendant que le reportage soit terminé. À l'exception il est vrai, de ses collègues sapeurs-pompiers qui hélas, ne pourront pas se joindre aux festivités. Pour eux, il a prévu quelques bouteilles de champagne. Afin d'éviter les tentations, voire les débordements, les soldats du feu trinquent à l'abri des regards, dans le fourgon pompe tonne. Ils l'ont bien mérité. Il faut dire que leur présence en a ému plus d'un ! Braves samaritains, toujours prêts à sacrifier leurs vies pour sauver celles des autres.

Après une bonne heure dans le parc, les photos étant terminées, le moment est venu de former le convoi. Direction l'apéritif, pour tout le monde ! En chef d’orchestre aguerri, Patrice donne ses ultimes directives aux derniers arrivants. Il y en a c’est vrai, pour qui la cérémonie religieuse n’est pas des plus appréciées. Ils ont eu tort car loin du faste des catholiques Romains, les catholiques Chrétiens sont de loin les plus représentatifs des valeurs divines :

    – Patrice : Surtout, ne vous affolez pas si vous êtes coincés à un feu rouge… Il y a dans le convoi, toutes les cinq voitures, quelqu'un qui connaît parfaitement le bar où nous allons… Et pour ne prendre aucun risque, je serai en liaison radio avec la dernière voiture… Alors tout le monde allume ses codes et met ses feux de détresse en action !… S'il vous plaît, n'abusez pas du klaxons vous serez sympas… Sur ce… En route la troupe à présent !…

Comme il fallait s'y attendre, les conseils de pondération en matière de sons, n'ont pas été scrupuleusement respectés. Ce qui revient à dire que durant tout le parcours, le convoi n'est pas passé inaperçu ! Dans l'immense salle du bar, la foule est bruyante. L'ambiance est à son apogée. Les bouchons de champagne s'échappent des bouteilles avec des bruits caractéristiques. Heureusement que certaines personnes ne viendront pas au dîner !

Car après seulement une heure d'arrosage, il y en a quelques uns qui ont les yeux et le nez vraiment brillants ! Au milieu des cris de bonheur, les enfants s'en donnent à cœur joie. Courant dans tous les sens, le plus souvent entre les jambes des Parents, ils occasionnent de temps à autres quelques désagréments pour les tenues les plus habillées. Cela ne va pas sans provoquer quelques mouvements d'humeur, vite estompés fort heureusement.

Laurent paraît anxieux. La conversation qu'il tient avec son beau-frère est là pour en attester. Serait-il souffrant ? Pas le moins du monde. Il est simplement en train de mijoter une surprise à son épouse. Puisque tout le monde ne sera pas invité ce soir, il décide d'offrir à Delphine les premiers vers du poème qu'il est en train de concocter. Pour se faire, Patrice ne ménage pas sa peine pour que le silence s'instaure :

    – Patrice : S’il vous plaît… S'il vous plaît mes amis… Un peu de silence… Vous allez avoir le privilège, l'honneur et l'avantage, d'entendre le premier quatrain d'un poème… Rassurez-vous, ce n'est pas moi mais… Laurent… Que je vous demande d'applaudir très fort !…

Delphine la première, demeure interloquée. Elle ne s'attendait pas à une telle surprise. Sans se faire prier, son mari prend la parole. Après les remerciements d'usage, il adresse à son épouse un regard langoureux. Tout le monde le sait, il est éperdument fol amoureux de sa femme. Les propos qu'il tient à son encontre, ne peuvent qu'honorer l'intensité de ses sentiments. De louanges en hommages, il la remercie tout simplement de le combler de bonheur. L'émotion atteint son paroxysme, dès l'instant ou avec la gorge serrée, il adresse à ses Beaux-Parents défunts, l'hommage qui leur est dû. Delphine et Patrice les premiers bien entendu, sont bouleversés. Ils ne sont pas les seuls naturellement. Enclins d'un profond respect, les mots résonnent dans le cœur de tout le monde. Pour clore son discours, il se décide enfin à clamer la première strophe de son poème, qu'il a appelé tout simplement :

« La vie à tes côtés »

La vie à tes côtés est un rêve enjôleur

Où chaque instant précieux en mon cœur s'illumine ;

Dans tes bras si câlins je ne crains pas la peur

Avec toi mon amour vers demain je chemine…

Sous un tonnerre d'applaudissements, il abandonne le centre de la pièce, pour venir serrer Delphine contre son cœur. La pauvre est résignée ! À force de laisser échapper des flots répétés de larmes de bonheur et d'émotion, elle renonce à refaire son maquillage. Après ce nouveau déluge de larmes, il ne lui reste d'ailleurs plus guère de fond de teint, de rimmel ou autre fard à paupières. Le tout se mélange harmonieusement sur ses joues, décrivant des sillons multicolores.

Le ton est donné pour le reste de la soirée mais aussi et surtout, pour cette vie qui s'annonce pleine de tendresse et de romantisme. Hélas, l'ombre de la violence obscurcit soudain la fête. Quelques individus patibulaires, voulant s'infiltrer dans la foule, commencent à échauffer les oreilles et le reste aux jeunes gens chargés de veiller sur le bon déroulement de l'apéritif. Décidément, l’amour du couple paraît voué à une multitudes d’épreuves. Celle qui se présente n’est guère affolante, tout du moins pour le moment. Patrice, vigilant s'il en est, se précipite vers les récalcitrants et essaie de se montrer persuasif :

– Patrice : Allons les amis, soyez sympas… Vous voyez bien que nous fêtons un mariage ?… Allez boire un verre au bar, c'est moi qui vous l'offre d'accord ?…

– Chef de bande : Dégage connard… Non mais vous avez vu ce guignol les copains ?… C'est pas un minus comme toi qui va nous faire partir c'est clair ?… On va picoler du champagne, à la santé de la pucelle qui régale… Hein qu'on va se la faire les potes ?… Qui sait qui veut sauter la mariée le premier ?…

Là, c'est beaucoup plus que Patrice ne peut en supporter. L'autre abruti n'a pas le temps de prononcer une autre syllabe. Ce que la dizaine de loubards ignorait, c'est que Patrice et ses amis appartiennent tous à la section d'arts martiaux de la ville. Ce qui veut dire qu'en deux temps trois mouvements, les voyous sont mis hors d'état de nuire. Vite fait bien fait comme on dit, les loubards en sont pour leurs frais. Heureusement, éloigné de l'entrée, Laurent n'a rien vu de la scène. Il n'aurait pas été le dernier à venir corriger ces rigolos ! Néanmoins, pour les invités qui se trouvaient à proximité, cette violente altercation jette un froid. Certes, ils ont pu apprécier la dextérité et l'efficacité de Patrice et des autres amis, mais quand même…

Ils redoutent le retour en masse d'autres casseurs, ce qui contraint les moins courageux à prendre congé. Gâcher une aussi belle fête par des agressions gratuites, très peu pour eux. La nouvelle se diffuse plus rapidement que la lumière. Les uns après les autres, les gens s'agglutinent vers la porte d'entrée. Si bien qu'en quelques secondes, Laurent est avisé de ce qui vient de se passer. Immédiatement, confiant sa protégée à d'autres amis, il se précipite vers Patrice pour être mis courant des événements.

La physionomie de Patrice, blanc comme la mort, n'est guère faite pour le rassurer. Les quelques traces de sang jonchant le seuil du restaurant, témoignent de la violence de l’altercation. Quand son p'tit frère est comme ça, il est capable de casser un bœuf d'un coup de poing. Visiblement il n’a rien, c’est le plus important. Seulement voilà, il imagine avec une torpeur non dissimulée, l’état dans lequel doivent se trouver ceux qui sont venus semer la zizanie. Après tout, ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Avant même de s’enquérir de quoi que ce soit, Laurent tient à calmer Patrice. Laurent est bien le seul à pouvoir apaiser la colère de son beau-frère :

– Laurent : Calme-toi Patrice… Où est-ce qu'ils sont ces branleurs ?…

– Patrice : Dehors… Vain Dieu… J'ai peur pour les bagnoles d’un coup !… Venez les gars, on va jeter un œil dehors… Toi Laurent, tu restes là pigé ?… Tu ne vas pas risquer un mauvais coup !…

– Laurent : Le patron en dit quoi ?

– Patrice : Cette espèce de con il s'est planqué sous le bar quand il les a vus entrer !…

Inutile d'insister. D'autant que s'attarder à l'entrée risque de jeter la panique dans la foule. Mieux vaut fermer les portes et inviter les gens à reprendre la danse. En rejoignant son épouse, Laurent manifeste un énervement évident. Prématurément il en a bien peur, l'apéritif va devoir s'arrêter. Il ne peut pas en vouloir aux gens qui prennent congé. Ces espèces de bras cassés, sèment la terreur partout où ils passent. Qui pourrait affirmer que les mariés ne sont pas exposés à des représailles ? Les cas se sont déjà produits. Malmenés dans un premier temps, les malfrats étaient revenus armés jusqu'aux dents. Cette pensée fait tressaillir Delphine qui a de plus en plus peur :

– Delphine : On devrait alerter la police mon chéri…

– Laurent : Je crois que tu as raison… Même si ce n'est pas ici, ils sont capables de nous suivre et foutre le bordel au restaurant !… Mieux vaut prévenir que guérir !…

C'est plus raisonnable en effet. Aussitôt, un membre de l'équipe fonce à l'accueil du bar et fait le nécessaire. En dépit des précautions prises, la psychose s'installe. La panique est sur le point de gagner l'ensemble des invités. Représailles… Coup de feu… Les mots résonnent dans tous les esprits comme des éclats de diamant en plein soleil. Il faut attendre quelques courtes minutes, pour que l'atmosphère se détende. L'arrivée de deux voitures de police sécurise pleinement les convives. Il fallait bien ça, pour ne pas gâcher le mariage. Ce n'est pas dramatique certes, mais suffisant pour ternir un tantinet la sérénité de la fête. Très vite, après que les policiers aient rassurés tout le monde par leur présence, il est temps de songer à plier bagages. Avec une petite heure d'avance sur l'horaire prévu, tout le monde se retrouve dans les voitures, direction le restaurant.

Bien que rien de fâcheux ne se soit produit, les sourires ne sont plus les mêmes. Tous les visages sont tendus. Chacun pense aux drames qui souvent, ponctuent certaines cérémonies. Les esprits sont tellement préoccupés, qu'en arrivant à un carrefour la voiture qui suivait la limousine, vient la percuter avec une rare violence. Décidément, la série noire continue ! La bagarre, puis maintenant la collision… Que va-t-il se passer encore ? C'est en tout cas la question que se pose secrètement Delphine. Elle ne veut rien dire, de peur d'affoler son mari. Heureusement, les dégâts ne sont pas importants. Quelques éclats de verre, rien de bien méchant. Personne n'est blessé, c'est l'essentiel ; nonobstant une petite coupure au front pour la passagère de la voiture tamponneuse. Petite frayeur quand même, qui accentue l'effet pervers du doute dans l'esprit des mariés.

Est-ce qu'il y a une réelle signification à ces deux incidents ? Faut-il s'attendre encore à autre chose de plus grave ? Difficile d'enrayer le mécanisme qui, en dépit des efforts de chacun, entraîne insidieusement les pensées dans un courant de négativité. Les sourires s'estompent, les visages se crispent. Le convoi reprend la route dans un silence de cathédrale. Pas un conducteur n'a envie de jouer du klaxon.

S'il n'y avait pas la décoration sur les voitures, à bien des égards, les passants auraient pu croire à un enterrement. En quelques minutes à peine, l'euphorie, l'enthousiasme, autant que la gaieté et la bonne humeur, se sont effacés au profit de la suspicion. Cette réaction, légitime s'il en est, est d'autant plus présente, que la crainte de représailles des voyous n'est pas à exclure. Les tristes exemples dans ce domaine ne manquent pas. Le repas de noces va-t-il sombrer irrémédiablement dans un fiasco total ? C'était sans compter sur l'esprit d'initiative de Patrice. Grâce à son métier et les relations privilégiées qu'il entretient avec les policiers, tout le monde est soulagé en arrivant au restaurant. Deux voitures de police sont postées à l'entrée du parking. Ce qui permet à tous les invités de retrouver, en même temps que le sourire, l'envie de faire la fête. Jamais, les flics n'auront bénéficié d'une telle côte de popularité, au sein des invités ! D'autant plus grande, qu'en descendant des véhicules, chacun est à même de voir deux maîtres chiens, promenant leurs gentils toutous dans les allées du parc ! Il n'en fallait pas davantage pour redonner à la foule son allant et son désir de festoyer. Delphine est tellement émue, qu'en descendant de la voiture elle va faire la bise aux agents de police :

– Delphine : Je vous remercie infiniment messieurs… Grâce à vous, notre mariage sera un souvenir merveilleux… J'espère que vous irez manger à tour de rôle ?… 

– Brigadier : C'est très aimable à vous chère madame… Mes hommes vont être touchés de cette attention délicate… Passez une belle soirée…

Ils ont beau être policiers, ils n'en sont pas moins des êtres humains. Certes ils accomplissent leur mission, mais un geste amical de reconnaissance de temps en temps, les récompense du mépris habituel dont ils sont gratifiés si souvent. Les éclats de rire, les boutades, fusent de tous les bords. Le brouhaha revient, pour le plus grand bonheur des mariés qui fièrement, font leur entrée dans la salle du restaurant. L'ensemble du personnel de l'établissement, patrons en tête, applaudit les jeunes époux avant de les précéder pour accéder à la salle. Là, un bref instant de profond recueillement unis l'assistance. Les prévisions de décoration sont largement dépassées.

C'est tout simplement féerique. Les posters de Delphine et Laurent, suspendus au plafond, n'étaient pas prévus au programme. Qui donc a pu avoir une telle idée ? Les regards des mariés convergent en direction de Patrice qui, tel un enfant, fait semblant de siffloter en se dandinant et promenant son regard vers le plafond. Le couple peut alors progresser en direction de la table d'honneur. En longeant la première rangée de tables, Delphine remarque avec émerveillement, les photos de chaque invité dans l'assiette. Petit détail d'intendance peut-être, mais qui dénote avec quel amour la fête a été préparée. Il est plus facile c'est vrai, de reconnaître son portrait, plutôt que chercher son nom sur un bristol ! Bravo, tout le monde sans aucun doute, se souviendra longtemps de cette noce.

Les effets dévastateurs de la peur précédente, se sont estompés. Les souvenirs de l'altercation et de l'accrochage sont loin. Seul à présent, le bonheur d'être invité prévaut. Avant de s'installer, les mariés viennent saluer l'orchestre et surtout l'animateur qui on l’imagine, va avoir un rôle prépondérant à jouer ce soir. Ami de Laurent, celui-ci est informé de ce qui vient de se passer :

– Laurent : Je compte sur toi pour effacer les traces du doute et de la crainte !…

– Animateur : Tu peux me faire confiance Laurent !… J'espère que tu as prévu des pampers pour ta petite femme ?… Crois-moi, je vais tout mettre en œuvre pour que ces dames en fassent pipi de joie !…

Dieu sait ce qu'il réserve ! Quand son ami est dans un tel état euphorique, Laurent le sait, il est absolument irrésistible. Le petit clin d'œil entre les deux hommes, ponctuant la poignée de mains, est révélateur. Battant le fer pendant qu'il est chaud, sans perdre un instant, l'animateur entame son show. Présentation de l'orchestre avant tout. Histoire de mettre la soirée en croisière, il déclare le bal ouvert :

    – Animateur : Je sais que mon ami Laurent déteste cela… Raison de plus pour lui demander de bien vouloir ouvrir officiellement le bal aux bras de sa ravissante épouse !… La piste est à vous mes chéris… Je crois qu’ils ont besoin de vos encouragements… On les applaudit bien fort !… Vive les mariés !... Musique s'il vous plaît !… Attention Laurent… Fais gaffe de ne pas marcher sur la robe de Delphine… C'est parti mon kiki !…

Les invités ne sont pas encore tous installés que déjà, les mariés tournoient au milieu de la piste. Très vite rejoints par les premiers couples de danseurs, heureux d'étreiner le parterre ciré. Gare aux chutes ! C'est ce qu'annonce sournoisement l'animateur. Patrice n'a pas lésiné sur la couche de paraffine, ce qui promet de belles glissades pour les phases endiablées de rock ou autres danses rythmées.

En quelques minutes, la quasi totalité de l'assemblée se retrouve sur la piste. Une à une, l'animateur va chercher les personnes hésitantes. La timidité est vite oubliée. Pour aider les plus réticents à vaincre leur peur, il n'hésite pas à mettre une bouteille de champagne en jeu :

    – Animateur : Vous avez bien entendu chers amis… J'offre une première bouteille de champagne au couple qui dansera le plus mal !… J’ai bien dis le plus mal !... Eh oui, tant pis pour ceux qui dansent à merveille !… Alors tout le monde en piste… Plus d'hésitation… À qui le premier bouchon ?…

Le volume sonore s'intensifie. Les valses se succèdent, laissant place aux tangos et paso-dobles. Les visages rougissent, les premières gouttes de sueur font leur apparition. Ce qui permet à l'orchestre, au terme de ce premier quart d'heure endiablé, de placer une première série de slows. Les jeux de lumière, les bulles de savons multicolores, les serpentins…

L'ambiance est en train de monter en puissance. Ne ratant aucune occasion de faire le pitre, l'animateur entreprend de danser avec son micro… Les deux guitaristes eux, joue contre joue, accentuent le comique de la situation. Quant au chanteur, il apprécie comme il convient les caresses des trois choristes ! Lumière tamisée, slow langoureux… Les premiers flirts sont en train de naître au sein de cette petite communauté, unie dans l'amour. Pendant ce temps, le service de l'apéritif est dressé. Tout est prêt pour accueillir les convives, sitôt que la première pause est annoncée.

Ce n'est pas tout de s'amuser, encore faut-il se sustenter pour affronter la suite ! Docilement, chacun regagne sa place en laissant à l'orchestre, le soin d'accompagner le début du repas d'un doux fond musical. À plusieurs reprises Laurent manifeste sa joie, en levant le pouce en direction de l'animateur. Il n'est pas le seul à être satisfait. Delphine en tête, tous les invités sont ravis et heureux. L'apéritif est symbolique. Il se résume à une coupe de champagne, accompagnée de quelques amuse-gueules. Les musiciens ne sont pas les derniers à apprécier le champagne que les serveuses leur apportent. Petit geste simple, qui dénote le respect des mariés.

Raison de plus pour se défoncer et crescendo, monter le volume des amplis. Le programme musical est prévu non-stop jusqu'à deux heures du matin. Par expérience, les professionnels de la scène le savent bien, dans une soirée comme celle-ci, tout le monde ne mange pas à la même vitesse. En permanence, du début à la fin du repas, il y a toujours une dizaine de personnes qui dansent. Sans compter les gosses qui, une fois n'est pas coutume, ont quartier libre ce soir ! Pour le plus grand plaisir de tous, la soirée s'annonce sous les meilleurs auspices.

Au milieu du repas, en guise de « Trou Normand », l'animateur propose les premiers jeux. Il faut reconnaître qu’à ce niveau, il ne manque pas de talent non plus. À tout Seigneur tout honneur, les mariés vont devoir se soumettre aux exigences du premier d'entre eux le : « C'est lui ou elle ». Le jeu est très simple mais il est indispensable d’en expliquer les règles. Ce que fait l’animateur sans plus tarder :

    – Animateur : C'est très simple les amis… Je pose une question à mes invités, comme par exemple : quel est celui des deux époux qui fait la vaisselle… Ou encore, qui fait les commissions… Delphine a dans ses mains deux pancartes… Sur la première il est écrit « LUI »… Sur la seconde, on peut lire « MOI »… Laurent naturellement, a les deux mêmes écriteaux… Sinon le jeu n’aurait aucune valeur… En leur âme et conscience, ils devront donner leur réponse… Lui et Moi en même temps… Là… Ce sera peut-être pour la partie intime du jeu !… On saura sans doute qui est-ce qui prend les initiatives ?… Ne fais pas cette tête Laurent… Un moment de honte c'est vite passé !… Le but du jeu, étant de voir si les mariés se connaissent vraiment bien… Ce dont personne ne doute mais parfois il y a des surprises… Vous êtes prêts les amoureux ?… Alors c'est parti !…

Après seulement une dizaine de questions, tout le monde est vraiment subjugué. En bien cela va de soit ! L'animateur le premier est bien obligé d'admettre que les époux se connaissent parfaitement bien et qu'en plus, ils jouent le jeu à fond. Sans tricher, ni chercher à passer de la pommade au conjoint, les réponses sont rapides, authentiques et franches. Ce qui conforte si besoin était, dans quelle harmonie et complicité, ils évoluent quotidiennement.

Ce jeu, sous des apparences anodines, est beaucoup plus profond qu'on peut l'imaginer. Au-delà de l'aspect comique parfois, notamment quand les mariés s'accusent tous les deux en même temps de petits défauts, dans le cas présent, il met en exergue la complémentarité du couple. Tant et si bien que l'animateur épuise rapidement son questionnaire. N'étant pas à court d'imagination, il sollicite le concours du public. Avec un égal plaisir, les mariés se prêtent de bonne grâce au jeu des réponses. Force est de constater qu'ils sont incollables. Pour ne pas que le jeu dégénère, l'animateur y met un terme. Car bien entendu, les petites questions coquines commencent à poindre à l'horizon !

Alternant les phases de jeux et de danse, l'animateur contribue à créer une atmosphère on ne peut plus chaleureuse. Des plus jeunes aux plus anciens, tout le monde est sur la piste. Les séries de blagues font place aux mimes… Sans oublier le sacro-saint karaoké, qui connaît ses instants de franc succès. Personne ne mourra de faim c'est garanti ! Les canards volent en escadrille serrée, pour le plus grand bonheur des convives. Ce qui importe ce n'est pas le talent, mais l'envie spontanée de se faire plaisir et de ne pas se prendre au sérieux.

Il y a quand même il faut le souligner, une ou deux jeunes femmes qui font beaucoup plus qu'une simple prestation ! La voix, le rythme, rien ne manque. Dommage qu'il n'y ait pas d'imprésario dans la salle. Les minutes, les heures, passent à une vitesse vertigineuse. Pas une seconde de temps mort. La salle est chauffée à blanc. Ce qui fait que chacun est presque surpris, d'entendre l'animateur annoncé l'arrivée de la pièce montée ! Eh bien oui… Il est déjà presque minuit. Ce qui signifie que bientôt, la fête sera terminée. Alors autant en profiter pleinement n'est-ce pas ?

Les mariés sont rayonnants. Dans la salle du restaurant, l'ambiance est divine. Les deux familles n'en font qu'une. Allant de table en table, Delphine et Laurent consacrent à chaque convive, un même temps de présence et d'affection. Tout le monde, ému, les admire en secret. Main dans la main, ils viennent offrir dans la chaleur de leurs regards, le bonheur qu'ils dégustent avec volupté. Baisers par-ci... Sourires par-là... Ils font l'admiration de tout un chacun.

Après une courte danse, tendrement enlacés, ils s'assoient à chaque table à tour de rôle. Cependant, quelque chose est en train de se tramer. Les regards furtifs que lancent à tour de rôle Delphine et Laurent en direction de l’animateur, sont suffisamment éloquents. Les invités jouent cependant le jeu, en ne posant aucune question.

Personne n'est dupe. En dépit de la discrétion de Laurent, les invités se doutent bien que dans moins d'une heure, les mariés vont s'éclipser. La complicité entre le couple et un ou deux amis proches est révélatrice. Tout en dialoguant avec eux, ils ne cessent de regarder les invités, comme redoutant d'être entendus. Plus ils cherchent à être discrets, plus ils sont repérés. Ce qui amuse et émeut les convives qui suivent de près, l'évolution du complot.

Profitant d'une accalmie musicale, avant leur départ, la cérémonie de la « Jarretière » arrive à point nommé pour faire taire les spéculations hâtives. L'animateur demande le silence :

    – Animateur : Chers amis… L'instant que vous attendez toutes et tous arrive enfin… Je veux parler de la jarretière !… Si vous voulez bien regagner vos places s'il vous plaît… Après avoir fait travailler vos jambes, vous allez pouvoir généreusement, faire travailler vos poignets !… Pour éviter les crampes, vous changer de mains chaque fois que vous déposez un billet dans l'un des paniers prévu à cet effet !… Il me faut du renfort !… Y a-t-il deux ou trois personnes volontaires pour venir porter les paniers ?… Vous mademoiselle, c'est gentil… Vous aussi madame ?… Mais attention… Porter les paniers ne vous dispense pas de déposer vous aussi votre obole !…

Rapidement, tout est mis en place. Delphine, juchée sur une chaise posée sur une table, est placée au milieu de la salle. Rayonnante, elle est encore plus belle. L'animateur s'approche de la mariée. Discrètement, comme le veut la tradition, il lui demande de bien vouloir relever sa robe :

    – Animateur : Voilà l'instant que je préfère !… Le marié un peu moins mais tant pis !… Mais oui ma chère, relevez votre belle robe… Encore… Encore… Voilà !… Je peux à présent fixer le ruban sacré… Tout le monde l'a vu ?…

Il est important que tout le monde voie bien la fameuse jarretière. Celle-ci, est mise à hauteur du genou. Le montant des enchères est fixé à dix francs. Pour que tout soit bien clair, l'animateur précise qu'il montera ou descendra la jarretière, suivant les enchères proposées. Plus elles seront hautes, plus il bougera l'anneau de tissu en conséquence. Si l'enchère reste à dix francs, il ne déplacera la jarretière que de quelques millimètres. C'est parti :

    – Animateur : Alors nous ouvrons les enchères… Ne vous battez pas surtout… Les premiers dix francs à droite… Bravo chère petite madame… Quoi ?… Vous voulez déjà faire descendre la jarretière ?… Pour dix balles faut quand même pas exagérer !… Je vois le monsieur là-bas, qui manifeste son désir ardent de la faire monter !… Non mademoiselle… Je parle de la jarretière !... Oh !… Le beau billet que voilà !… Musique maestro !…

Accompagné par l'orchestre, le maître de cérémonie officie avec un réel plaisir. Au fur et à mesure qu’il progresse dans le déplacement de la jarretière, les cris de joie retentissent. Il faut admettre que la mariée est vraiment très belle. Très lentement, il fait glisser le ruban coloré vers le haut de la cuisse de Delphine. La robe relevée, laisse apparaître le haut de sa cuisse. Finement galbée, la jambe de Delphine est admirée par tous. Il y a de quoi accentuer les effets de l'alcool qui, depuis le début du repas, n'a pas manqué de couler ! Parmi les spectateurs les plus admiratifs, les anciens ne sont pas les derniers à contempler sans modération, la beauté de ce corps de fée. À grands coups de gros billets, ils font monter la jarretière. Hélas, immédiatement après, leurs épouses avec un billet encore plus gros, font descendre aussitôt l'anneau, en même temps que la robe ! Les rivalités, amicales quand même, donnent lieu à des échanges parfois musclés entre les deux camps. D'une table à l'autre, les invités se lancent à tour de rôle, des regards et des invectives assez cocasses :

– Invitée : T'as pas honte dis… Vieux cochon !… Fais attention à ton cœur !…

– Animateur : Allons, allons… Ne vous inquiétez pas chère Mamie… Il est artificiel !…

Très vite, la somme atteint un niveau non négligeable. Les quatre paniers qui vont de table en table, se remplissent très vite. Évitant de voir les billets s’envoler, Laurent demande aux jeunes femmes de vider les contenus dans un grand sac plastique qu’une des serveuses vient de lui apporter. L'animateur est remarquable. L'humour est au rendez-vous :

– Animateur : Avec ce qu'il y a dans les paniers, il y a de quoi déjà payer les apéritifs… À condition que le patron nous fasse cadeau des amuse-gueules !… Remarquez on s'en fout, puisque c'est vous qui payerez la différence !… Alors on enlève les oursins des porte-monnaie… On en profite pour ôter les toiles d'araignée qui s'y trouvent… On fait gaffe de ne pas se pincer les doigts dans les fermetures quand même… Et généreusement, on appelle ces ravissantes demoiselles… Bravo monsieur… Cent francs pour monter… La jarretière seulement on est bien d'accord !… Non mais qu'est-ce que vous avez imaginé ?… Z'avez pas z'honte ?… Mais c'est un scandale !… Un billet là-bas… Pour descendre ?… Parlez plus fort je suis dur de la feuille !…

Avec une dextérité incroyable, il parvient à extraire de toutes les poches, des billets de plus en plus gros. Difficile de lui résister. Ce qui naturellement, comble les mariés d'aise. En quelques petites minutes, il vient de pulvériser le record du restaurant en matière de jarretière. Le précédent avait été de douze mille francs. Là, il vient de franchir la barre des quinze mille ! Ce n'est pas terminé loin s'en faut.

Chaque enchère est l'objet d'un accompagnement adéquat. Le clan de ceux qui sont ravis de voir la cuisse de Delphine, opposé à celui qui veut préserver son intimité ! Les partisans de la « Montée » sont d'autant plus motivés, qu'avec l'accord de la mariée et de son époux, l'heureux gagnant viendra chercher la jarretière... Avec ses dents ! Sans en donner l'impression, le meneur du jeu examine attentivement les généreux donateurs.

Car, et c'est humain, la légende veut que la jarretière soit destinée à la personne qui aura offert le plus d'argent ! Le combat est rude. La lutte acharnée entre plusieurs Parents est tout simplement merveilleuse. Les bonnes choses ayant toujours une fin, l'instant solennel est enfin arrivé. Le destinataire est repéré. Il faut donc faire très vite, pour ne pas risquer une enchère de dernière minute.

C'est là, que Laurent apprécie à sa juste valeur, la qualité de l'animateur. Non seulement il met une ambiance du tonnerre mais en plus, il veille au respect des traditions. Tout le monde c'est certain, voit bien un des oncles de Delphine, se montrer vraiment très généreux. C'était à prévoir. Son oncle, le frère cadet de sa Maman décédée, s'était juré de mettre la plus grosse somme d'argent le jour du mariage de sa nièce. Depuis le début de la jarretière, il n'a pas arrêté de venir lui-même poser des billets de cents francs dans le panier, posé aux pieds de sa nièce.

Il faut dire que Delphine ressemble trait pour trait à sa Maman. Volontairement, en bon professionnel, l'animateur se trompe régulièrement dans les sommes qui sont atteintes. De dix mille il repart à neuf, remonte à dix, et redescend à neuf mille cinq ! De boutades en blagues, il interdit aux convives de reprendre leur souffle. Rien de tel que la bonne humeur, pour attiser la générosité. La somme atteint un niveau extraordinaire. En dépit des fausses informations diffusées par l'animateur, chacun est à même de compter ! En moins d'une demi-heure, les paniers rassemblent plus de trente mille francs ! C'est en tout cas, ce à quoi s'attendent les mariés qui eux, sont tout simplement médusés. Ils savaient qu'ils étaient vraiment aimés, mais à ce point ! Néanmoins, jugeant que la somme atteinte est largement suffisante, ils décident d'en finir avec la jarretière. Jusqu'où pourraient-ils aller dans cette ascension effrénée ?

À dire vrai, ils ne veulent pas le savoir. Delphine acquiesce en ce sens. Cette fois, respectant le signe conventionnel du marié, le meneur de jeu va mettre un terme à la jarretière. Il annonce le franchissement prochain de la ligne d'arrivée. Ce qui signifie qu'il accorde aux retardataires, la possibilité de se racheter. Les quatre jeunes femmes n'en peuvent plus de courir dans tous les sens. Une enchère ou deux... Puis, rapide comme l'éclair, il adjuge la jarretière à l'oncle :

    – Animateur : Trois fois… Adjugé !… Monsieur s'il vous plaît… Veuillez vous approcher… Sous les applaudissements chaleureux de cette noble et belle assistance, vous allez pouvoir récupérer votre bien !… Roulement de tambour s'il vous plaît…

L'ambiance est encore plus chaude, dès l'instant où l’oncle entreprend de récupérer son bien. Se soumettant de bonne grâce aux exigences de la tradition, c'est donc avec les dents qu'il fait descendre le précieux ruban le long de la jambe de Delphine. La mariée est rouge comme une pivoine ! Ce qui ajoute à sa beauté, un éclat encore plus merveilleux. Dans la foule, bon nombre de mâles se proposent de venir l'aider ! Calmement, l'oncle parvient enfin à extraire le précieux ruban.

Ravi, comblé, il brandit son trophée sous les acclamations des invités. Galant, il aide Delphine à descendre de son perchoir. Puis, avec une émotion non dissimulée, il la prend dans ses bras et l'étreint tendrement. En cet instant, lequel des deux est le plus attendri ? Difficile à dire en vérité. L'oncle pleure les larmes de bonheur pour sa nièce qui, de son côté, laisse sortir celles de son chagrin de n'avoir pas ses Parents en ce jour béni.

Elle s'était montrée forte jusque là. Hélas, en ces minutes d'une exceptionnelle intensité, le cœur de la mariée se tourne vers ses défunts Parents. Le silence s'abat soudain sur la salle. Heureusement, l'animateur est là pour éviter que la fête ne tourne au deuil. Rapidement, entourant les épaules de la mariée et de son oncle, il entreprend de les promener en périphérie de la piste de danse. Puis, une fois arrivé à l'orchestre, il propose à l'oncle d'ouvrir le bal en invitant la mariée pour une valse endiablée.

Le bal peut reprendre, emportant les convives dans un tourbillon de bonheur. L'oncle de Delphine, la jarretière entourée autour du crâne, termine la valse avec la mariée. Le parterre est comble. Les couples se bousculent, les cotillons volent dans tous les sens. Il y a longtemps sans doute, que le patron du restaurant n'avait pas vu pareille ambiance. Malgré quelques chutes, les jambes en l'air, les éclats de rire ne cessent pas. Surtout quand les glissades sont volontairement provoquées !

Attendri, il ne perd pas des yeux l'intérieur de son restaurant. En voyant la robe de la mariée, il ne peut contenir son fou-rire. Les dentelles du bas sont noires comme du charbon. Elle est tellement heureuse, qu'elle ne fait pas semblant de lever les jambes pour danser. C'est vrai qu'elle est mignonne à croquer ! Ils forment vraiment un très beau couple. Il connaît bien les mariés. Sans être de vrais amis cependant, ils n'en sont pas moins de bons copains. Le personnel au complet, vient assister à ce déferlement de joie de vivre. Les serveuses et les autres membres du personnel, se délectent de la même manière. Du cuisinier au plongeur, en passant par les femmes de services, le même plaisir se lit sur tous les visages. Qui se lasserait d'un tel spectacle ? Où sont les deux familles ? Est-ce qu'il y a des personnes inconnues dans cette bouillonnante assistance ?

Du plus jeune au plus âgé, tout le monde est sur la piste de danse. Les tables sont désertes. Il y en a même qui, pour ne pas perdre une seconde de piste, mangent les choux à la crème debouts, tout en remuant les fesses ! Ce qui est plutôt positif pour le personnel qui peut ainsi en toute quiétude, préparer la suite de la soirée. Pour une réussite, c'en est une magistrale. Soudain, à la surprise générale, Laurent interrompt l'orchestre et prend la parole :

    – Laurent : Rassurez-vous mes amis, je serai bref… Simplement pour vous dire que la somme que nous venons de rassembler, grâce à votre extrême générosité, sera versée intégralement à nos deux Mamies vénérées… Ainsi, d'après les calculs de ma dulcinée, nos doyennes adorées recevront chacune une enveloppe de seize mille six cents francs !… Merci du fond du cœur pour votre amour, qui plus que l'argent, nous comble de bonheur !…

Profitant de leurs derniers instants de félicité au sein de cette grouillante communauté, les époux se montrent d'une gentillesse émouvante. En même temps qu'une générosité exemplaire. Comme annoncé, l'argent qu'ils viennent de récolter à la généreuse « Jarretière », est remis officiellement à parts égales, aux deux doyennes des familles. Ce qui bien entendu déclenche un flot bruyant d'applaudissements et de cris de joie. Après quoi, Laurent remet le micro entre les mains du chanteur et la fête peut reprendre.

Main dans la main, avec son épouse, ils se dirigent vers les deux Mamies. Pendant quelques minutes, ce sont elles qui vont devenir les héroïnes de la soirée. S'agenouillant devant les Mamies, le couple leur tend les précieuses enveloppes. Cette fois, les larmes coulent à flot sur tous les visages ! L'hommage rendu aux deux ancêtres est poignant. Les mots sont inutiles, les gestes superflus. L'intensité de l'amour qui se lit dans les yeux est tout simplement divine. Accompagnés par une tendre mélodie, les mariés invitent les Mamies à faire quelques pas de danse. Ces instants seront immortels. Malgré leur âge, la fatigue et le bruit surtout, les doyennes se montrent à la hauteur.

Un à un, les autres couples rejoignent les danseurs. Le slow langoureux qui unit les amants d'un soir, les futurs mariés ou les couples tout simplement, créé une véritable osmose autour des héros. Sur tous les visages, les sourires de joie illuminent la salle. Une seule et même famille est née. Les taquineries à propos de la jarretière s'estompent, au profit d'un authentique amour. Puisque la musique d’ambiance lui en offre la possibilité, l'animateur en profite pour se sustenter. Il a terminé sa part de travail et peut légitimement, savourer le fruit de son œuvre. Rare en effet, sont les repas de noces qui génèrent pareil climat affectif. Quand ce n'est pas hélas, des fins tragiques et sanglantes !

Du milieu de la piste, les mariés à tour de rôle, lui adressent le petit signe de la main caractéristique, pour lui signifier que c'était super ! Ravis eux aussi, les invités viennent lui souhaiter un bon appétit, en même temps qu'ils le congratulent pour la qualité de sa prestation. Ce sont ces gestes, ces paroles et ces sourires, autant que les regards, qui récompensent l'animateur. Le cachet ne représente que le dixième de sa satisfaction. Par contre, voir la totalité des convives présents à plus de deux heures du matin, c'est la preuve que personne ne songe à partir ; donc, tout le monde est heureux d'être présent. Les gamins les premiers, habituellement casse-pieds de ces heures, se montrent on ne peut plus attachants. Les uns dansent avec leurs « Belles »… Les autres aident le personnel à desservir les tables… Certains ramassent les papiers par terre…

Bref, aucun d'eux n'occasionne la moindre gêne pour les Parents qui bien entendu, s'en donnent à cœur joie pour s'éclater ! Le moins qu'il puisse dire, en se délectant de cette ambiance, c'est que le restaurateur aura du mal à imposer la fermeture !  Fatigués, gavés de moments grisants et euphoriques, Delphine et Laurent décident de quitter le restaurant. Après une journée éprouvante, pleine d'amour et de volupté, ils viennent de clore les cérémonies par ce repas de noces fabuleux.

Gastronomie, ambiance, musique et cotillons, rien n'a manqué durant toute cette soirée. Il n'en faudrait pas beaucoup, pour qu'ils restent ici jusqu'à la fin. Tous les convives s'amusent de bon cœur. Les deux Mamies en tête, la chenille qui est en train de démarrer, n'est pas faite pour effacer cette nostalgie naissante. Pourtant, l'heure tourne. À regret certes, les mariés prennent le taureau par les cornes. C'est dur de s'éclipser, quand on se sent aussi bien ! Cette fois pourtant, les choses se précisent. Discrètement, pour ne pas ameuter l'ensemble des invités, le couple salue la famille. Il est très tard et ces derniers ne vont pas tarder à rejoindre leurs pénates. C'est donc avec doigté que les mariés prennent congé de leurs Parents.

Laurent est très ému. Sa ravissante épouse le remarque très vite. Il aurait tellement aimé que ses Beaux-Parents soient ici en ce jour exceptionnel. Hélas, ils ont été tués il y a quelques années, dans un horrible accident de circulation. Victimes d'un odieux ivrogne !... Le regard qu'il échange avec la Grand-Mère est d'une intensité incroyable. Quelques larmes s'écoulent en silence. Raison de plus pour qu'il ait eu envie de se montrer si généreux à l'égard de la Grand-Mère de Delphine, qui lui aura servi de Maman depuis le drame. Ce n'est pas qu'elle soit dans le besoin Dieu merci. Le geste est purement symbolique. D'autant qu'il a été décidé spontanément par les mariés. Delphine est au moins aussi généreuse que son mari.

De plus, elle adore ses Grands-Parents. Il est donc normal, de la voir à présent, enlacer tendrement la Grand-Mère de Laurent. Contrairement à leur désir de vouloir passer inaperçus, les mariés restent pétrifiés en arrivant à hauteur de la porte d'entrée. Tandis que l'orchestre entonne l'hymne des « Au revoir » tous les invités se mettent à applaudir en les regardant. L'arroseur arrosé ! Ils voulaient provoquer une sorte de douche froide en s'éclipsant, ce sont eux qui en ce moment, en ressentent les effets. Jamais pourtant, une douche glacée n'aura produit un effet aussi salvateur. Jamais non plus, pareil cas de conscience ne se sera posé à un couple de jeunes mariés. Doivent-ils réellement partir ? Tout dans leur regard, atteste de leur envie de rester.

Delphine et Laurent se regardent avec au fond des yeux, la même interrogation. Un peu comme si une force indicible, leur intimait l'ordre de ne pas prendre la route. Un bref retour en arrière de quelques heures, suffit pour donner à cette hésitation, une ampleur presque exagérée. Faut-il la prendre au sérieux ? Pourtant, il faut bien y aller ! S'il faut s'arrêter à de simples pressentiments, la vie n'aurait plus aucun sens ! Bouleversés, Delphine et Laurent décident de clore cette amicale ovation, par un langoureux baiser. Puis, d'un tendre geste de la main, souligné par l'envoi de multiples bisous, ils disparaissent dans le vestibule.

    Indifférents ou presque, aux témoignages de reconnaissance et de félicitations émanant du personnel en général, le couple s'isole dans les profondeurs de sa méditation. Ce n'est pas qu'ils soient superstitieux mais quand même ! L'apéritif, l'accident et à présent cette envie de rester, ne sont pas faits pour les laisser insensibles. Discrètement tout de même, les mariés échangent leur point de vue. Vont-ils modifier le cours de leur destin ? Delphine, plus aiguisée en matière de foi, explique à son mari que de toute façon, ce qui doit arriver se produit. Aujourd'hui ou demain, si Le Tout-Puissant a prévu de leur imposer une épreuve, quoi qu'ils fassent, elle aura lieu. De plus, elle est vraiment exténuée. (Suite sur le livre)

 

Cet extrait représente environ 40 pages, sur les 132 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

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ISBN 978-2-9700660-4-0

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