Les extraits de tous les livres sont à lire sur le site. En aucun cas, une autorisation de diffusion ou de copie (même partiellement), ne sera accordée à qui que ce soit © Richard Natter. Rappel : Les livres sont vendus en Français.

 « « La vie au Camping » »

**********

Le fameux week-end arrive enfin. Heureusement que tout avait été aménagé. Car fait exprès, ce samedi au camping, il y a un monde incroyable. En pénétrant dans l'enceinte, chacun imagine avec effroi quels auraient été les regards s'ils étaient entrés comme l'autre jour avec le camion. Dans la voiture d'Isabelle et Patrice, c'est la routine. Ils sont venus tellement souvent, qu'ils ne remarquent rien de spécial ; en dehors de cette affluence quelque peu anormale c'est vrai. Par contre, dans l'auto de la famille Frisouille, le climat est radicalement différent. Ne prêtant pas cependant, une attention particulière aux différents attroupements, ils s'avancent lentement dans cet univers qui désormais leur sera quotidien.

Le décor s'embellit au fur et à mesure que la voiture s'enfonce dans les allées. Tout paraît encore plus beau, presque magique. Les yeux ne suffisent plus, pour capter tous les signes de bienvenue qui leur sont adressés par cet environnement accueillant. Les arbres donnent l'impression de se courber sur le passage, comme pour venir caresser de leurs branches touffues et verdoyantes les hôtes qu'ils ont envie d'embrasser. D'un massif de fleurs à l'autre, les plantes paraissent animées de la même envie de danser le cérémonial protocolaire. Les odeurs, les couleurs, tout comme le silence intime qui émane de ces horizons multicolores aux couleurs chatoyantes, sont autant d'éclats qui se gravent dans leurs cœurs. Le petit Frisouille lui-même, habituellement empressé, donne l'impression de savourer à satiété son futur domaine.

À moins qu'il ne soit déjà en train de prospecter ? Il y a beaucoup de petites filles de son âge on dirait bien ? Ne soyons pas médisants. Car ses yeux ne sont pas rivés sur les fillettes bien au contraire. Il est fasciné par les vols d’oiseaux, les cris et tous les mouvements des animaux. Volontairement, en passant en bordure du lac artificiel, où gracieusement les cygnes et les canards évoluent, Sylvain marque une pause. Muet, Frisouille observe avec une attention extraordinaire. C'est la première fois qu'il voit d'aussi près ces animaux. Subjugué, il n'arrive pas à comprendre comment ils font pour glisser à la surface de l'eau :

– Frisouille : Dis-moi Papa... Y zont des moteurs pour avancer sur l'eau les gros oiseaux ?...

– Sylvain : Non mon chéri... C'est avec leurs pattes qu'ils se déplacent... Tu vois, ils font comme ça...

Joignant le geste aux paroles, Sylvain se tourne vers son fils et avec les mains, imite le mouvement de palme des cygnes et des canards. Il en rajoute un peu bien entendu, ne serait-ce que pour entendre rire son fiston. Il faut reconnaître que Frisouille ne fait pas semblant et très vite, les larmes envahissent ses beaux petits yeux. Cependant, après ces quelques secondes d’euphorie, il change radicalement d’expression ; quelque chose l’intrigue. S'il est d'accord avec les pattes, qu'il imite à la perfection, il y a quelque chose qui le turlupine. Le front appuyé contre la vitre, il fixe intensément les anatidés évoluant avec grâce à la surface de l’eau :

– Frisouille : Mais où c'est qui zont leurs bras pour manger les canards et pis les cynes ?... Regarde Papa… Y’en a un met la tête sous l’eau… Et pis… Y remue la queue !...

Pragmatique autant que réaliste, il n'oublie pas l'essentiel en rien. Tout y passe. Après la nourriture, c'est le pourquoi de leur grand cou. Ensuite, pourquoi les cygnes petits ne sont pas de la même couleur. Avec une patience angélique, ses Parents ne le laissent pas sur sa soif de réponses. Du mieux qu'ils peuvent ils expliquent que les animaux sont différents des êtres humains. Ce à quoi il rétorque avec son petit air malicieux, que les chiens ont quatre pattes et que les oiseaux sur l'eau n'en ont que deux ! Alors Papa fait appel à la mémoire de son fils pour qu'il se souvienne du petit insecte qu'ils avaient capturé un jour. Il avait plein de pattes lui... Frisouille l'avait surnommé le « Balai ».  Ceci pour dire que tous les animaux ne se ressemblent pas, à l'inverse des hommes qui sont tous faits de la même façon ; en dehors de la couleur de la peau, dont Frisouille connaît exactement la signification. Éveillé, sans cesse sur le qui-vive, il ne rate aucune occasion d'enrichir ses connaissances. S'il fait aujourd'hui l'admiration de tous c'est précisément que ses Parents, depuis qu'il a vu le jour, ont pris le temps d'assouvir sa curiosité.

Jamais, ils ne lui ont parlé comme certains ignorants, avec des imbécillités du style « Areuh-areuh », « Mange la poupoute » ou toute autre idiotie qui métamorphosent un enfant en dictionnaire d'onomatopées. Depuis que son intelligence est en mesure d'intercepter les différences et créer les nuances, il a été intégré à la cellule familiale. Grâce à tout cet amour et la logique naturelle digne d'une éducation authentique, son esprit s'est éveillé le plus simplement du monde. Et en ce moment, profitant d'un détour délibéré de son Papa à travers les différentes allées du camping, il accumule un nombre incalculable de données nouvelles que son petit ordinateur central assimile sans trop de problèmes.

Devant la caravane, Isabelle et Patrice commençaient à se faire du souci. Leurs sourires en voyant la voiture de Sylvain s'immobiliser est révélateur. Le premier en bas c'est Frisouille qui aussitôt, se précipite dans les bras d'Isabelle :

– Frisouille : Tu sais tatie Nabelle... Y'a plein de n'oiseaux qui marchent sur l'eau là-bas... Viens je vais te faire voir...

Elle le sait, il ne faut pas briser son enthousiasme, Virginie et Sylvain le lui ont dit souvent. Il est fondamental qu'il puisse aller au bout de ce qu'il a entrepris. Ce n'est pas céder à ses caprices comme pourraient le supputer quelques esprits égarés. Mais bien au contraire, le valoriser et lui donner pleinement confiance. Le rôle des Parents n'est-il pas de se dévouer corps et âme pour leurs enfants ? Étant donné qu'il a intégré tatie Nabelle dans sa sphère familiale, même si cela l'ennuie de temps à autres, elle accepte de jouer le jeu.

Les pulsions de Frisouille sont éphémères. Il n'est pas du genre casse-pieds. Il explique ce qu'il a compris exactement de la même manière que ses Parents l'ont fait pour lui. Aussitôt après il disparaît, s'enfuit vers d'autres aventures, d'autres découvertes. Isabelle accepte avec plaisir et suit son diable de Frisouille qui la tire par la main. Pendant ce temps, ses Parents et Patrice débarrassent la voiture des dernières affaires personnelles. Les bras chargés mais le cœur battant, Virginie et Sylvain entrent enfin dans leur demeure. Une odeur suave et subtile embaume l'atmosphère. Quel est donc ce parfum un brin mystique ? En voyant leur étonnement, Patrice avoue la vérité :

– Patrice : Vous savez quand vous êtes partis tous les deux avant hier... Frisouille a insisté pour que je l'amène ici... Il avait ramassé une poignée de feuilles de ses plantes... Du thym, du romarin, de la menthe... Et je ne sais quoi d'autre encore... Il les a reliées et elles sont suspendues là-bas... Derrière le rideau de la fenêtre...

− Virginie : Quel petit ange !... C’est vrai que le parfum nous fait rêver !...

− Sylvain : Tu as raison… Je dirais même que si sa passion perdure, il deviendra un herboriste hors paires !...

Main dans la main, Virginie et Sylvain respirent à pleins poumons cette senteur subtile. Délicate attention entre toutes, qui conforte à quel point Frisouille adore ses Parents. Car, et Patrice est formel, c'était uniquement dans le but de leur faire plaisir qu'il a fait ça. En attendant, le parfum est des plus agréables. Il est temps de revenir à la réalité, après cette courte évasion dans le rêve. Pragmatiques, les deux hommes font le bilan des derniers travaux qui ont été exécutés. Ceux incombant à Patrice et ses ouvriers l’ont été à la perfection. Quand est-il de ceux pris en charge par les employés communaux ? Le seul souci pour Patrice, c'est de savoir si les raccordements d'alimentation d'eau et d'évacuation sanitaire ont été faits correctement. Sinon, la machine à laver et le W-C chimique ne pourront pas fonctionner. L'électricité est bien posée. La force n'était pas indispensable, mais en période de grand froid, un chauffage plus puissant sera le bienvenu. Laissant Virginie vaquer à ses occupations de maîtresse de maison, les deux hommes effectuent les contrôles indispensables.

Dedans, tout paraît jouer. Ils sortent et contournent le paravent pour venir derrière la caravane. Quel massacre ! Les tranchées ne sont pas bouchées et les monticules de terre sont éparpillés de part et d'autre. Bonjour la conscience professionnelle ! Sylvain rassure immédiatement son ami. Pour lui, en deux temps trois mouvements, dès ce soir il ne paraîtra plus rien. Mais Patrice ne l'entend pas de cette oreille. Depuis son natel, il appelle l'entreprise d'électricité et celle des sanitaires :

− Patrice : Écoutez-moi bien monsieur… Ce n’est pas une simple question, c’est un ordre !... Vous envoyez sur le champ le personnel qui convient pour terminer les travaux... En échange de quoi vous recevrez le paiement des factures… Si à midi rien n'est fait, jamais aucun centime ne vous sera versé…

C'est scandaleux d'en arriver là, mais compte tenu de la négligence et de l'absence de conscience professionnelle, tous les moyens sont bons pour obtenir ne serait-ce que ce qui était prévu. Les patrons pleurent de ne pas avoir de boulot et le peu qu'ils ont, ils le font comme des guenilles. Ce n'est pas comme ça qu'ils augmenteront leur clientèle. Et là, Patrice sait de quoi il parle ! Sylvain ne dit rien, savourant secrètement la fougue de son ami.

Patrice a raison, Sylvain a autre chose à faire que réparer les erreurs des ouvriers. Comme par exemple, placer des étagères... Fixer les tableaux... Préparer le jardinet de Frisouille... L'emplacement a déjà été choisi par le jardinier en culotte courte. En regardant évoluer le soleil, comme le lui avait enseigné le retraité, il sait où se trouvent les points cardinaux. Avec la caravane au nord, pour abriter les plantations des vents froids, le jardin sera exposé au soleil toute la journée, du lever au coucher. C'est pour cette raison que Patrice a fait installer un robinet derrière la caravane. Car Frisouille avait tout prévu, arrosage en tête. Encore un week-end qui promet d'être chargé. Et dire que tout le monde s'imaginait que tout était terminé. Les compères, tout en poursuivant leur conversation, décident de rejoindre Virginie. Mais avant d’entrer, il faut respecter quelques règles :

− Virginie : Eh là !... Essuyez vos pieds s’il vous plaît !... Non mais alors !... Sinon la caravane va ressembler à une carrière avec tous les gravillons !...

− Sylvain : Il faudra qu’on achète un tapis, qu’on disposera à l’entrée… Tu as raison ma chérie…

− Patrice : Je dirais même que des petits chaussons seraient plus adaptés… On laisse les pompes dehors et comme ça, aucun gravier ne viendra salir la caravane…

L’idée paraît séduisante en effet. Pendant que les deux hommes s’installent autour de la table du salon, Virginie note sur son calepin les prochains achats. Sylvain et Patrice reprennent le cahier des charges et l’examinent attentivement. En faisant un rapide inventaire de ce qui reste à faire, il y a de quoi prendre peur. Rien ne presse cependant. La seule chose qui compte, c'est que Frisouille puisse commencer à planter ses premières graines. Donc, l’urgence pour Sylvain va être de labourer le jardin à la bêche. Sur un sol rapporté, meuble à souhait, la tâche ne sera pas trop ardue. Et rien de tel pour entretenir la forme n'est-ce pas ? Patrice peut bien se moquer du ventre de Sylvain ! Le sien est encore plus rond. Les deux hommes éclatent de rire. Après tout, les femmes adorent ce petit coussin confortable. Alors dans ce cas pourquoi lutter pour le faire disparaître, au risque de les décevoir ?

Et après elles diront qu'ils ne font rien pour leur être agréable et leur plaire ! Là, c'est Virginie qui met les pieds dans le plat. Puisqu'ils en sont au stade des congratulations anatomiques, autant qu'ils les échangent dehors. Elle a besoin de la place pour faire le ménage. Et si Patrice se sent du cœur à l'ouvrage, pendant que Sylvain va bêcher le jardin, il peut quant à lui commencer à creuser les trous pour mettre les cyprès qui vont délimiter la parcelle. Car trop gonflé, le coussin n'est pas stable. Et le sien a besoin de perdre du volume ! En attendant, il faut se montrer courtois envers la maîtresse de maison. Leur discussion à propos de leur « Rondeur » réciproque ne passionne guère Virginie qui taquine Patrice :

− Virginie : Tu peux te moquer du ventre de mon mari mais… Si tu continues, il va falloir une brouette pour transporter le tien mon cher Patrice !...

En voilà un qui perd une occasion de se taire. Ont-ils ou non le choix ? Il faut croire que non. Avec détermination, Virginie propulse les deux hommes hors de son enceinte. Chacun son domaine et l'intérieur, c'est celui des femmes. Il ne reste plus qu'à se mettre à l'ouvrage. Avec bonne humeur et le sourire bien entendu. À peine les deux hommes ont-ils entrepris les premiers coups de pelle, que Frisouille revient dans les bras d'Isabelle. Dès qu'il voit son père en train de retourner son morceau de terre, il glisse entre les doigts de sa tatie comme une anguille et se rue ventre à terre auprès de son Papa :

– Frisouille : C'est super Papa... Après on va acheter les graines ?... Et pis je pourrai planter mon jardin ?...

– Sylvain : Cet après-midi mon gamin... Papa va tout préparer et tu iras avec Maman et tante Isabelle pour faire tes achats...

En voyant faire Sylvain Frisouille est admiratif. Les questions fusent en permanence. Pourquoi la terre est-elle plus foncée dessous que dessus ? Pourquoi est-ce que ça fait des gros morceaux quand la bêche se retourne ? Pourquoi il y a des petits serpents tout rouges dans la terre ? Il ne manque rien. Il attend les réponses à toutes ses questions. Mais il en est une qu'il n'ose pas encore poser. Son Papa anticipe en le voyant en train de mimer les mouvements de labourage. Puisqu'il veut essayer, pourquoi le priver ? Ne serait-ce que pour lui faire comprendre à quel point le travail de la terre est pénible et fatiguant. Il n'avait jamais eu l'occasion de voir le jardinier du quartier travailler la terre. C'est donc une source intarissable d'émerveillement et d'admiration. À l'invite de son Papa, il hésite un tantinet. Mais il n'aime pas se faire prier et surtout meurt d'envie d'essayer. La bêche est bien plus grande que lui, mais avec l'aide de Papa, cela ne devrait pas poser de problème. Il arrive d'un pas hésitant, presque timide, ce qui ne lui va guère. Très vite, il reprend son dynamisme habituel et, attentif aux recommandations de son père, entreprend d'enfoncer la lame dans le sol :

– Frisouille : Ouf... C'est dur Papa...

– Sylvain : Tu vois ?... Tu comprends maintenant pourquoi le papi avait souvent mal dans les bras et dans le dos ?...

Inutile d'épiloguer davantage, le message est reçu fort et clair. La première question qui atteste de cette prise de conscience chez Frisouille est de savoir si son Papa n'a pas mal dans le dos. En le voyant c'est vrai, remuer la terre avec une telle vivacité et une telle énergie, tout le monde serait tenté de s'enquérir sur sa forme physique. Venant de son garçon, l'inquiétude est vraiment sincère et l'émeut au plus haut point. Ce n'est pas le cas de ce couple qui, passant à proximité sur une des allées bordant la caravane, le regarde en haussant les épaules. Aux yeux de tous leurs voisins, ils passent incontestablement pour des anormaux !

Pourtant, Sylvain ne relève pas ce mépris. Il le remarque c'est évident, mais n'entre pas dans le jeu de ces gens de petite valeur. Ils se prennent pour des êtres supérieurs où qu'ils soient, quoi qu'ils fassent. Bien que faire, pour ces faux bourgeois mais véritables parvenus, reste un langage abscons. Ils sont plus habitués à ordonner aux larbins dont ils s'entourent, les missions qui les répugnent. Pensez donc ! Planter des légumes et des plantes aromatiques. Quelle ineptie pour ces dignes représentants de la « Race supérieure » comme ils aiment à le clamer ! Car, et Virginie en est restée pantoise, tout le monde savait avant même que le premier coup de bêche ne soit donné, quels étaient les projets du couple en matière de plantations. Hallucinant.

De fait, le rassemblement de campeurs à l'entrée tout à l'heure, et Patrice le confirme, avait été provoqué par la nouvelle. Par quel miracle, telle semblait être la question qu'ils se posaient, des nouveaux arrivés auraient-ils le droit de faire ce qui est interdit à tous les autres ? Le règlement ne prévoit-il pas une restriction sur le plan des aménagements privés ? Si les autres doivent se plier aux directives, ils ne peuvent rien contre la famille de Frisouille. Isabelle a tous les droits et pour cause ! Ne serait-ce que pour les faire valoir et étouffer les rumeurs, elle ne va pas se priver en exagérations en tous genres.

Ce qui signifie aux yeux de Sylvain que très vite, dans ce climat hostile, les vacheries vont commencer. Ne pouvant pas interdire quoi que ce soit au couple, ce dernier doit s'attendre à des actes odieux et lâches. Pourront-ils tenir sans réagir ? L'après midi, Sylvain et Patrice achèvent les travaux de jardinage. Les deux femmes terminent le ménage avant d'aller faire les emplettes. Pendant tout le déjeuner, à tour de rôle, presque en totalité, les voisins sont venus inspecter les abords de la caravane. Les messes basses, les regards cyniques et narquois, les balancements de la tête, rien n'a manqué pour souligner le dédain avec lequel chacun considérait les nouveaux locataires. Il faut quand même une certaine dose de toupet, pour venir manifester avec une telle arrogance et afficher sans vergogne, l'étroitesse d'esprit qui les habitent. Isabelle exceptée, les autres se posent des questions. La partie promet d'être dure à jouer. En pensant à cela, Virginie et son mari ne peuvent qu'établir un parallèle avec leur ancien quartier.

Les visites au jardin de Frisouille y étaient interdites, mais ils sentaient bien au travers des sourires, des remerciements et autres témoignages d'encouragements, que les gens rendaient hommage à cet amour pour la Nature. Frisouille le premier ressent ce malaise. Les mimiques qu'il adresse aux gens qui les dévisagent comme des bêtes curieuses, sont révélatrices. Les détracteurs patentés ne le connaissent pas c'est une évidence. Il ne faut pas oublier que Frisouille, au-delà de son cœur d'or et de son extrême sensibilité n'en demeure pas moins un enfant qui a grandi dans un milieu plutôt mouvant. Ce qui signifie que sous peu, ceux qui se montrent les plus méprisants, en seront pour leur frais. Ceci dans le meilleur des cas ! La « Zone » dans laquelle il a évolué lui a enseigné surtout, à réparer une offense. À l’instar de ses Parents, Frisouille éprouve une certaine rancœur à l’encontre de ces idiots qui défilent devant leur caravane en haussant les épaules. Tôt ou tard, les résidants imbus de leurs personnes, apprendront à connaître ce diablotin. Car les finesses dans ses représailles ne manquent pas de piment non plus. D'ailleurs, il suffit de l'écouter pour en être convaincu :

– Frisouille : Regarde Maman la grosse là-bas... On dirait une vache...

– Virginie : Veux-tu !... Ce n'est pas bien d'insulter les gens... Elle ne t'a rien fait ?...

– Frisouille : Si... Elle me regarde avec des vilains yeux...

Quand il n'accepte pas quelqu'un, il le rejette. Et quand il le rejette... Il faut s'attendre au pire. Inutile de chercher à le faire changer d'avis. Ses jugements sont irréversibles. Jamais, il ne revient sur une décision. Celles et ceux qu'il a dans le collimateur, deviennent ses ennemis. Dans le meilleur des cas, cette chère voisine aura droit à une série de grimaces. Virginie n'ose pas imaginer le pire ! Surtout si Frisouille ressent de la haine envers ses Parents. Alors là, il est capable de faire preuve d'une imagination exceptionnelle. Il n’y a pas si longtemps, avec ses anciens copains, ils avaient rempli la boîte aux lettres d’un couple avec des excréments d’animaux.

Pressentant le drame imminent, sa Maman préfère détourner son attention avec des choses plus réjouissantes. Comme par exemple, aller faire les achats ? Là, bondissant comme un félin à travers le paravent, devenu salon pour la famille, il file dans la caravane pour chercher son porte-monnaie. Il ne possède pas une fortune, mais il tient absolument à participer financièrement. Sylvain et Patrice sont en train d'effectuer les ultimes retouches, afin d'accueillir tout à l'heure les premiers locataires du lopin de terre. Ce que Frisouille ignore encore pour quelques heures, c’est la surprise que ses Parents lui réservent. En revenant des courses, il verra dans son jardinet toutes les plantes qu’il a laissées dans l’ancien quartier.

Le papi jardinier joue le jeu au maximum. Caché dans un coin du camping, il attend que Sylvain lui donne le feu vert pour venir embellir le nouvel espace de Frisouille. Dans sa camionnette, sous une bâche, tous les plans sans exception sont là. Virginie sait exactement ce qu’elle doit acheter, en complément de ce qui sera bientôt replanté par le papi. Ce serait bête en effet, d’acheter les mêmes essences aromatiques. En attendant ce moment qui sera inoubliable, tout le monde admire Frisouille. En quelques secondes, abandonnant son visage de justicier, il arbore celui plus authentique d’enfant comblé et ravi.

L'heure du grand départ a sonné. Précédant sa Maman et sa tante, Frisouille se dirige vers la voiture. Dans son regard, on peut lire tout ce qu'il est déjà en train de négocier avec les vendeuses. Au passage, Virginie vient consulter son mari à propos des arbustes. L'herboriste étant d'accord de livrer la marchandise, reste à savoir à quelle heure ! Sylvain souhaite que cela se fasse durant l’absence de Frisouille. Elle n'est pas surprise de l'entendre lui répondre le plus tôt possible. Tout est prêt, il n'y a plus qu'à installer les cyprès. Le couple, ému, regarde leur progéniture. Impatient, il ne tient plus en place. Installé sur la banquette arrière, après avoir ouvert la vitre, il demande que sa Maman se dépêche un peu. Petit bisou échangé presque à la sauvette et voilà Virginie, Isabelle et Frisouille quittant lentement les abords de la caravane.

Après avoir contrôlé le travail des ouvriers, car naturellement ils ne sont venus qu'en début d'après-midi, les deux hommes s'accordent quelques minutes de repos bien mérité. Le papi est là aussi, en attendant de se mettre au travail. En contrebas de la caravane, dressé au centre de la petite cour, ils ont aménagé un salon de jardin ; à ciel ouvert celui-ci. Canapé basculant, chaises longues, balançoire, barbecue, rien ne manque pour permettre de faire des grillades en plein air. Là encore, cet aménagement est considéré comme farfelu par les autres résidants. En attendant il est confortable et, bien à l'abri sous l'immense parasol, les deux compères peuvent savourer une bonne bière.

En discutant de choses et d'autres, Sylvain et Patrice font le tour de la situation d'une manière pragmatique. Pas question de laisser Isabelle se livrer à ses frasques habituelles, Sylvain est rassuré. Détendus, souriants, les deux amis sortent soudain de leur état de quiétude, dès que la voiture d'un voisin, effectuant une manœuvre, vient écraser un jouet de Sylvain. Le bruit émis est une chose. Mais le mouvement de soulèvement de la roue arrière, suivi du rabaissement brusque, auraient du être suffisants pour attirer l'attention du conducteur. Il n'en est rien ! Il achève sa manœuvre et s'en va tranquillement, après avoir récupéré sa femme au passage.

Sylvain et Patrice se regardent médusés. Les réflexions, les regards inquisiteurs, passe encore. Mais là, venir carrément empiété sur le terrain de Sylvain... Le moins qu'on puisse dire, c'est que les jours à venir ne seront pas démunis de tensions. Le premier constat qui s'impose à Patrice, vite partagé par le Papa de Frisouille, c'est que dès lundi, il faudra construire un mur d'enclos. Il enverra une équipe pour effectuer les travaux. Une simple barrière ne suffira pas. Avec des gens aussi méchants visiblement, il faut se prémunir avec des arguments de choc. Quand cet abruti de voisin aura écaillé plusieurs fois sa voiture contre la murette, il ira faire ses demi-tours un peu plus loin. La place ne manque pas.

Mais il est vrai qu'il doit pour cela, faire au moins vingt mètres de plus ! Sylvain est patient, mais si de tels incidents se produisent un peu trop souvent, il aura du mal à garder son calme. Ils ne sont pas là pour nuire aux autres résidants, il n'y a donc pas de raison qu'ils acceptent de subir les exactions des plus jaloux. Une chose est certaine, c'est que la mini propriété commence à prendre une fière allure. Sitôt que les arbres seront plantés, l'aspect en sera d'autant plus éclatant.

Un peu plus tard, les deux hommes achèvent de nettoyer le terrain. Les travaux sont enfin terminés, non sans peine ! Le voisin revient alors avec sa femme. Il immobilise sa voiture devant chez lui et avec un sourire narquois s'approche de Sylvain avec un air dédaigneux :

– Voisin : Je suis navré pour tout à l'heure... Mais voyez-vous, nous n'avons pas l'habitude de vivre dans le désordre... Et si ces quelques objets sont répandus dans l’allée, il faut vous attendre à les voir disparaître… Vous avez assez de place il me semble, pour ne pas empiéter sur le domaine public !... Suis-je assez clair mon ami ?...

– Sylvain : Compliment pour compliment je tiens à te préciser qu'à l'avenir, si de tels incidents se reproduisent, je te casse en deux... C'est vu ?... Tu n'aimes pas le désordre, même si c'est sur ma propriété ?... Et moi, je déteste les hypocrites et les fouteurs de merde !... Si tu écrases encore un jouet de mon fils, je t’écrase la gueule… Suis-je assez clair mon ami ?...

Calmement mais fermement, Sylvain délimite son territoire et surtout, fait comprendre à ce gros sac qu'il a tout intérêt à ne plus se comporter comme un rustre. Il est prévenu, à lui d'éviter de provoquer Sylvain. D'autant que physiquement, le père de Frisouille est de taille à affronter n'importe qui. Très grand, taillé comme un hercule, il impose le respect sans avoir à forcer quoi que ce soit. Face à lui, le gros voisin ressemble à une baudruche montée sur deux pattes. Ce qui signifie que le message est passé clairement. Surtout chez l'épouse de ce faux bourgeois, qui en entendant les propos de Sylvain, imagine le pire. Virginie se précipite vers son mari à qui elle demande de ne pas se montrer en spectacle :

– Virginie : Calme-toi mon chéri… Tu vois bien qu’il n’en vaut pas la peine !... Allez… Viens faire un petit tour avec moi… Ça te changera les idées… Quant à vous cher monsieur, mieux vaut ne plus vous aventurer dans le secteur !...

Courageux mais pas téméraire, le bibendum disparaît aux bras de sa dulcinée. Patrice est amusé. En voyant le couple déambuler, il ne peut contenir son envie de rire. Il remercie Sylvain pour son comportement. Il n'en doutait pas un instant, mais l'attitude de son ami conforte tout le bien qu'il pense de lui. S'il avait été violent et agressif, son voisin serait déjà dans une ambulance en train de se faire rafistoler le portrait. D'un autre côté et il ne se cache pas de le dire franchement à Sylvain, la mise au point était indispensable. Il faut impérativement fixer des limites et établir des règles du jeu. Cela ne va pas bien entendu, enrayer le flot grandissant de haine à leur encontre, mais dorénavant, chacun saura à quoi s'en tenir en cas de menaces ou de provocations directes. C’est regrettable bien entendu, mais si le couple ne se prémunit pas des risques inhérents à la jalousie, il s’expose à des ennuis beaucoup plus graves.

***

Le dimanche matin, Frisouille est debout bien avant le lever du soleil. Avant de sortir du lit, il écarte le rideau de sa fenêtre pour admirer son potager. Toutes ses plantes semblent lui faire un  clin d’œil. Il revoit en rêve le papi hier, occupé à repiquer ses plantes à fusion ! Après avoir envoyé de gros bisous avec sa main à ses compagnons fleuris, il se dirige d’un pas alerte vers la cuisine. Ses gestes sont d’une rare précision. Pour ne pas réveiller ses Parents, il marche sur la pointe des pieds. Dans le plus grand silence, il se fait chauffer un bol de lait. Pendant ce temps, il beurre une ou deux tranches de pain. C'est un grand jour qui s'annonce. Hier en fin d'après-midi avec son père, le papi et tonton Patrice, ils ont planté les cyprès. Aujourd'hui, avec une lune favorable, il va pouvoir faire ses premiers semis. Mais oui, même le cycle lunaire ne lui est pas inconnu. Le jardinier de l'ancien quartier lui avait expliqué que la lune agissait sur la Nature et sur les hommes.

Il ne se souvient pas de tout c’est évident, mais il a retenu l'essentiel. Quand la lune est noire sur le calendrier, il ne faut pas faire de semis. Il convient d'attendre sagement celle qui est blanche. Montante, descendante... Le jargon le laisse indifférent. Il a su établir ses propres repères et en vrai professionnel, il effectue les travaux au bon moment. Tout en avalant son petit-déjeuner, il ne quitte pas des yeux l'équipement que ses Parents lui ont offert. Les bottes, le tablier, sans oublier le chapeau et les gants de travail. La tenue du parfait jardinier est là, à quelques mètres, qui n'attend que lui. Mais il reste prudent malgré tout. Il ne veut pas brûler les étapes, même si son esprit est déjà en train de jardiner. Sans le savoir, il adopte la meilleure attitude qui soit, à savoir prendre le temps pour tout. L'instant présent, sans en maîtriser les subtilités, il le pratique instinctivement. Jugeant que deux tartines ne suffisent pas, il s'en prépare deux autres. Après tout, le jardin peut bien attendre quelques minutes encore ! Est-ce l’envie de jardiner qui lui ouvre pareillement l’appétit ?

Il est à peine sept heures du matin. Dehors, le temps est encore un peu frais. Le calme règne sur le camping, les oiseaux commencent à peine à gazouiller. La rosée du matin a déposé une multitude de gouttelettes nacrées, sur la caravane et le matériel de jardinage. Le soleil n'est pas encore au rendez-vous ? Cela ne fait rien. Frisouille est équipé des pieds à la tête, couverte par le magnifique couvre-chef qui avouons le, lui masque presque le visage. Les manches retroussées, plein d'allant et de bonne humeur, il s'attelle à la tâche. En fixant le premier carré de terre il entend le vieux jardinier lui murmurer que les semis mis en terre avec la rosée du matin, sont plus vivaces et robustes. Son râteau d'une main, de l'autre un sachet de graines, il soupire un bon coup avant de se mettre au travail.

Il égalise et aplanit la surface sur laquelle il s'apprête à déposer les semences. Ses gestes sont d'une précision inouïe. À croire qu'il a fait ça toute sa vie. Pour lui faciliter la besogne, sa Maman lui a acheté un petit râteau, avec lequel les jardiniers effectuent les entretiens entre les plants. Ce qui ne l'empêche pas de travailler avec dextérité et passion. Silencieux et ravis, ses Parents le regardent depuis la fenêtre de leur chambre. Ils l'ont suivi tout à l'heure dans tous ses déplacements, sans bouger pour autant. Pour rien au monde, ils n'auraient brisé cet engouement chez lui. Il leur avait demandé hier soir, en allant se coucher, d'attendre qu'il ait fait ses semis pour venir voir. Docilement, ils ont tenu parole et attendris, le regardent avec admiration.

Ce petit bout de chou n'a pas fini de les étonner. Loin de se sentir épié, Frisouille termine son premier semis. Virginie est tellement émue, qu’elle ne peut contenir quelques petites larmes qui s’écoulent lentement sur ses joues. Sylvain pour sa part, ne reste pas indifférent non plus. Il est fier tout simplement de son fiston. Frisouille il faut le dire, se comporte aussi bien si ce n’est mieux qu’un adulte. Il vient de mettre en terre les premières graines de basilic. Il poursuit avec entrain son travail. À l’aide de son cordeau, il trace un sillon dans lequel il va repiquer ses salades. Une brave mamie, qui passait à proximité, se détourne de sa route pour venir saluer Frisouille :

– Mamie : Bonjour mon petit... C'est bien de savoir travailler avec autant d’amour... Qu'est-ce que tu sèmes de bon ?...

– Frisouille : Z'ai fait un carré de bazinic... Et pis ze vé faire de la sanade... Et pis aussi des plantes pour les fusions...

La grand-mère est comblée. Les mimiques, l'assurance, rien ne manque à cet adorable Frisouille qui tient un discours de vrai professionnel. Tout ce qu'il sait, il le communique à sa nouvelle amie. Car dès l'instant où il entreprend un dialogue, c'est qu'il adopte la personne qui est en face de lui. Jeune ou vieux, il accepte toutes celles et ceux qui savent lui parler avec le cœur. En l'occurrence, la retraitée n'en manque pas. C'est suffisant pour qu'il se sente à l'aise. Il promet à son interlocutrice de lui apporter bientôt les feuilles pour ses fusions. La pauvre femme ne comprend pas tous les mots naturellement. Le langage d’un enfant de cinq ans n’est compréhensible en sa totalité, que par ses Parents. Ce qui oblige Frisouille à expliquer plus clairement ce que sont les « Fusions ».

La dame n'est pas au bout de ses surprises et encore moins de sa stupéfaction. Jugeant qu'il devait lui venir en aide, Frisouille abandonne un instant ses plantations, pour venir prendre le sac de sa première conquête. Il va l'accompagner jusque chez elle en lui portant son panier. Spontané, naturel, il entre dans la peau de son personnage avec une dévotion caractéristique. Ce qui ne manque pas d'émouvoir la grand-mère, ébahie par une telle générosité. La pauvre il est vrai, doit plus être habituée à être traitée comme une moins que rien, qu'entourée de prévenance et d'attention aussi délicates. Frisouille est d'autant plus heureux, qu'il a trouvé en cette personne, la mamie qu'il n'a jamais eue. Il en avait une dans la cité, il est normal qu'il en ait une ici ?

Et voilà notre chevalier servant emboîtant le pas de sa compagne aux cheveux blancs. Ses Parents, toujours dissimulés derrière le rideau de leur petite fenêtre, se regardent avec une larme au coin des yeux. Ils le savent, leur arrivée ne fait pas l'unanimité. Mais ils restent convaincus que grâce à leur fils, bientôt, l'atmosphère sera plus respirable autour d'eux. Avec des gestes aussi spontanés et naturels, qui, ils se le demandent bien, pourrait rester insensible ? Rien n’est joué d’avance ils en sont conscients. Mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, n’est-ce pas ?

***

Voilà une semaine qu'ils sont installés. Le fait d'avoir construit un mur d'enceinte et planté des cyprès autour de la propriété, a mis le feu aux poudres. Frisouille, qui était inscrit à l'école du camping, destinée aux enfants des résidants itinérants, s'est vu soudain interdire l'accès de la classe. De prétextes futiles en arguments nébuleux, on avait fait comprendre à ses Parents qu'il ne pourrait plus participer aux classes. Ce qui pose un cas de conscience sérieux à ces derniers. L'école maternelle, à laquelle Frisouille devrait être inscrit dès la rentrée prochaine, est assez loin du camping. L'arrivée de leur deuxième enfant, ne facilitera pas les allers-retours entre l'école et la caravane. C'est mesquin.

Tout ça, pour avoir fait clairement comprendre à tout le monde qu'ils n'admettraient plus de se sentir traités comme des renégats. Si ce n'est pas une exclusion et un rejet en bonne et due forme, il faudrait revoir la signification de ces deux mots ! En attendant, le dilemme se pose aux Parents de Frisouille. Ce qui se traduit inéluctablement par des tensions négatives génératrices de douleur chez la Maman. Enceinte de six mois, pour le moment, elle peut supporter les coups bas qui leur sont destinés. Comment va-t-elle réagir quand elle sera à quelques semaines de l'accouchement ? D'autant que la solidarité n'est pas une vertu dans le camp.

Chacun pour soi Dieu pour tous ! C'est une devise qui paraît bien enracinée dans les mentalités des gens. Ils ne vont quand même pas faire marche arrière ? La murette, qui est à l'origine du durcissement dans les relations, doit-elle être détruite ? Sylvain s'y oppose. Il est lucide avant tout. S'ils baissent les bras, ce sera pire encore. Sans avoir loin de là, la certitude de voir les choses s'améliorer ! La fermeté est la seule arme dont ils disposent. Tant pis pour les retombées, quelles qu'elles soient. Ils ont traversé des épreuves bien plus cuisantes et surmonteront celle qui s'annonce sans trop de bobos.

Ce dimanche midi, ils sont invités chez Isabelle et Patrice. Il faut que de temps à autre, ils acceptent de sortir de leur enclos. Sinon, ils finiront par devenir aigris et réfractaires au monde entier. La conversation gravite autour de l'incident vis-à-vis de Frisouille. Isabelle est écœurée bien entendu. Mais ce comportement ne la choque pas outre mesure. Avec Patrice, quand ils se sont installés, les premiers jours étaient tout ce qu'il y a de plus beau. Du jour au lendemain, quand les voisins ont appris qu'ils étaient les propriétaires du lotissement, la guerre froide a commencé. Elle promet d'intervenir et faire en sorte que Frisouille réintègre la classe.

Tout le confort de vie, en commençant par l'école au camping, c'est Isabelle qui l'a instauré. Bien avant de s'installer elle-même. L'épicerie... La salle commune... La garderie... Le magasin de souvenirs... Si tout ne rentre pas dans l'ordre dès le lendemain, elle va tout fermer, la classe en premier. Ce qui ne comble pas les Parents de Frisouille d'aise. Est-ce vraiment par la force qu'ils parviendront à rétablir un climat serein ? Ils en doutent sincèrement. La réaction d'Isabelle ne ferait qu'envenimer les hostilités et pourrir définitivement toute chance d'amélioration. Patrice est d'accord avec ses amis. Il suggère quant à lui, de contre-attaquer d'une manière plus subtile. Loin de fermer les boutiques et l'école, ne serait-il pas judicieux de modifier le règlement ?

En assouplissant les directives et permettant à chacun de cultiver un petit jardinet par exemple ? Les restrictions auxquelles ils sont contraints, par rapport aux dérogations consenties à Virginie et Sylvain, ne sont pas faites pour enrayer le processus de rejet instauré, c'est évident. De même que la construction d'un abri, ou l'extension d'un existant déjà, permettrait sans doute de calmer les esprits. En restant dans des règles de bienséance, évitant ainsi les dérapages, en rétablissant une sorte d'équité, le fiancé d'Isabelle est convaincu de l'impact positif sur les mentalités. Reste à convaincre la tante d'Isabelle. Ce qui visiblement, ne paraît pas gagné d’avance. Sauf si bien sûr, c’est Frisouille qui sert d’intermédiaire !

C'est incroyable comme cette perspective annihile les rancunes. Laissant aller leurs imaginations réciproques, les Parents et leurs amis à tour de rôle, essaient de structurer une nouvelle vie au camping. Animations mensuelles... Réunions entre les résidants... Instauration d'une sorte de comité de gestion du camping... Chacun émet une opinion visant à bouleverser le mutisme et l'indifférence derrière lesquels les gens s'abritent. De telles activités ont pu naître dans la cité, pourtant réputée délicate et ingérable par ceux qui n’y habitent pas ; comme toujours. Si tout le monde y met du sien, oubliant les rancœurs et ignorant les grincheux, tout est possible. Encore faut-il avancer prudemment. Pas question de tout modifier comme par magie.

Virginie propose de préparer un courrier, qui serait adressé par la poste à tous les habitants du camping. Ménager les esprits réfractaires, ne pas choquer les puristes, stimuler les nonchalants et calmer les plus virulents, c'est par ce biais et avec diplomatie, que demain sans doute sera instauré ce climat salvateur. Ils ont une alliée précieuse, en la personne de la « Topine » à Frisouille, alias la brave retraitée. Virginie la croise tous les jours et a constaté que chacun la salue très respectueusement. En intégrant la grand-mère aux projets, ils auront toutes les chances de les voir aboutir. Oui, non... Non, oui... Les décisions ne font pas l'unanimité. Apporter une réponse cohérente à un ensemble hétéroclite à souhait, c'est un véritable casse-tête.

Tout le monde est à même de prendre conscience des difficultés auxquelles ils se heurteront inexorablement. À quatre, ils ne parviennent que difficilement à parler d'une même voix. Comment pourront-ils obtenir de fait, le titus de l'ensemble des campeurs ? Il est hors de question de faire quoi que ce soit, sans l'unanimité absolue. Une seule opposition, risquerait de mettre en péril l'embryon d'amélioration escomptée. Ce qui promet des débats houleux et animés. Mais si rien n'est fait, ce sont Virginie et Frisouille qui seront frappés de plein fouet. Seuls à longueur de journée, la mère et l'enfant seront exposés aux railleries, humiliations en tous genres. Les récents échantillons qui ont été apportés, témoignent des réserves assez alarmantes en ce domaine.

***

Dès le lendemain, Virginie aborde la grand-mère à sa sortie de l'épicerie. Aussitôt Frisouille se saisit du sac de la dame, qui s'accroche au bras de sa jeune amie. En cours de route, Virginie essaie de présenter succinctement le projet dont ils ont parlé hier toute la journée avec Isabelle et Patrice. Selon toute vraisemblance, la mamie ne témoigne pas un enthousiasme débordant. Elle ne veut pas non plus accorder plus d'attention que de raison, au mépris dont elle est entourée. Les campeurs qui les croisent, saluent très chaleureusement la personne âgée, en insistant fortement sur son seul nom. Les gens bien éduqués diraient « Bonjour mesdames »... Là non. Elle n'entend qu'un strident et sournois, « Bonjour mémé » !

Heureusement, Virginie reste insensible, au-dessus de ces bassesses puériles. Elle manifeste au contraire une indifférence notoire. Ce qui ne lui échappe pas non plus, c'est de constater à quel point le lien qui paraît l’unir à la doyenne du camping, dérange. Il suffit pour s'en convaincre, de voir les gens se retourner pour mieux conforter leur vision initiale. Le doute n'est pas permis à leurs yeux, les « Parachutés » sont en train de compromettre peu à peu la mamie ! Avec de telles mentalités, il faudra bien du courage au couple pour mener à bien l'entreprise à laquelle ils s'attellent. Virginie commence à mesurer avec plus de précision, l'ampleur de cette gageure.

La mamie est très émue et remercie vivement la Maman de Frisouille. Mais le scepticisme avec lequel elle adhère aux projets, ne laisse guère de place à l'illusion. Depuis qu'Isabelle a créé le camping et instauré ces règles très dures, jamais, rien ne s'est fait pour tenter d'humaniser celui-ci. À part la mamie et une vingtaine d'autres personnes, les autres résidants ne viennent que quelques semaines par an. Une minorité est en transit, attendant soit un logement, soit un nouveau déplacement professionnel. Cosmopolite par définition, le camping n'offre guère de possibilités quant à son humanisation. Un village dans la ville en quelque sorte, où les gens comme eux ne sont pas acceptés.

***

Au fil des jours, loin d'aboutir favorablement, le projet lancé par Virginie et son mari les acculent dans leurs derniers retranchements. Une guerre d'usure a été lancée contre eux. Pour preuve, les petits actes ignobles qui quotidiennement, agacent et ruinent d'une façon lancinante, le moral de Virginie. Ce qui est d'autant plus odieux à ses yeux, c'est que tout se déroule à l'insu de son mari. Tant qu'il est présent, tout va bien ou presque. Sitôt qu'il quitte le camping pour aller à son travail, les petites vacheries commencent. Aujourd'hui par exemple, c'est une voiture qui est carrément garée devant le portail de la propriété. À moins d'être doté d'une souplesse en tout point remarquable, il est impossible de sortir. Et bien entendu, personne en vue. Le propriétaire se cache, se délectant du spectacle d'une femme enceinte incapable de sortir de chez elle.

C'est la troisième fois en moins d'une semaine. Osera-t-elle enfin en parler à son mari ? L'idée ne lui effleurait pas l'esprit. Mais en voyant un couple la regarder en ricanant, savourant ce spectacle infâme, elle est bien décidée à mettre les pieds dans le plat. Ils veulent s'amuser ? Rira bien qui rira le dernier. Sans gêne, elle relève le numéro d'immatriculation de la voiture. Ensuite, elle va chercher son téléphone portable et avec beaucoup de calme, fait semblant d'appeler la police. Ce qui se traduit immédiatement par la sortie du propriétaire de sa cachette. En le voyant paniquer, elle en sourit tout d'abord, avant de le regarder fixement dans les yeux. À son tour, abandonnant sa légendaire patience, elle manifeste une envie folle de venir gifler le malotru. L'homme est tellement paniqué, qu'il a du mal à trouver la serrure de sa voiture. Surtout que Virginie, à haute et intelligible voix, fait toujours semblant de parler à son mari. Avant que le conducteur n’ait le temps de se mettre au volant, elle lui adresse une semonce sans complaisance :

– Virginie : Ce sera la dernière fois que vous vous amuserez à ce jeu stupide... Croyez-moi cher monsieur !... Je viens d'appeler mon mari et ce soir il s'occupera de votre cas à sa manière naturellement... Il vous avait prévenu !...

L'effet escompté dépasse largement toute espérance. Le voisin provocateur a du mal à avaler ce qui lui reste de salive. D'autant que Frisouille en rajoute un tantinet, en insistant sur le fait que son Papa va lui « Casser les dents » ! L'expression n'est pas de lui, il la tient de ses anciens petits camarades qui à longueur de journée, parlaient de ceux qui les dérangeaient. Il sait pourtant ce que cela signifie et en brandissant son petit poing en direction du bonhomme, décrit des mouvements révélateurs de son envie de venger sa Maman. En voyant partir l'auto, Virginie éprouve un sentiment de mal être. Elle se sent prise au piège. Si elle ne dit rien à Sylvain, Frisouille s'en chargera c'est certain. Et d'un autre côté, en gardant le silence, son mari passera pour un lâche aux yeux de ce provocateur.

Après tout, pense-t-elle pour se donner bonne conscience, il faut que cela cesse. Sylvain n'est pas un tueur ni un monstre. Il aura du mal à contenir sa haine, mais elle sait qu'il ne se transformera pas en assassin. La peur qu'il est à même de susciter est suffisante. En revoyant l'autre freluquet trembler à l'idée de se faire rosser par Sylvain en est une preuve irréfutable. Quand on parle du loup il sort du bois n'est-ce pas ? La sonnerie du natel sort Virginie de ses pensées. C'est précisément son mari qui vient prendre de ses nouvelles. Tout va bien... Elle ne veut pas le lui dire maintenant. Il serait capable de quitter son boulot pour venir corriger l'intrus à sa manière. Il effectuerait le déplacement pour rien d'ailleurs, car l'homme est en train de quitter le camping en quatrième vitesse. Elle est prête à parier qu'ils ne le reverront pas ce vicaine. Tant mieux pour tout le monde, comme ça Sylvain aura le temps de calmer sa colère. Elle termine sa conversation et en prenant la main de son gamin rentre dans la caravane :

– Virginie : Allez viens mon chéri... On va faire la toilette tu veux bien ?...

– Frisouille : Pourquoi il est parti le monsieur Maman ?... Il a peur de Papa ?...

Même Frisouille est mal à l'aise. Plus perroquet que voyou, il prend conscience des risques de voir son père devenir méchant et agressif. Il se souvient dans sa petite tête, des gestes brusques envers les policiers, quand ils avaient embarqué ses potes. Jamais, il n'avait vu le visage de son Papa aussi dur et crispé. Entouré d'amour, de tendresse et d'affection, dans un climat harmonieux et serein, le gosse a du mal à concevoir autre chose que de la bonne humeur. En posant cette question à sa Maman, il traduit en fait sa propre inquiétude et sa peur viscérale. Sa Maman perçoit les pulsions de son enfant aussitôt. Mère poule, elle le prend dans ses bras avant de le déshabiller pour le bain. En le serrant très fort contre elle, rassurante et apaisante, elle élimine du cœur de Frisouille les traces de panique :

− Virginie : Papa ne fera rien mon trésor… Tu peux en être certain… Il ira simplement gronder le vilain monsieur, pour qu'il ne s'amuse plus à mettre sa voiture devant le portail...

− Frisouille : Et moi je vais casser sa voiture…

Virginie place son index sur la bouche de Frisouille, pour ne pas qu’il raconte de bêtise. Elle en profite pour expliquer à son fils que ce qu'il a fait lui-même tout à l'heure, n'est pas un geste digne d'un enfant bien élevé :

– Virginie : Tu sais mon chéri, la violence n'amène à rien et détruit celui qui l'utilise pour masquer ses propres faiblesses… Il vaut mieux discuter… Allez… Ouste… Dans le bain mon chéri…

Tout en poursuivant son cours d'instruction civique et de morale, elle fait tranquillement la toilette de Frisouille. Doté d'une intelligence remarquable, il écoute sa Maman avec une attention très soutenue. Buvant ses paroles, il comprend le moindre mot, la plus petite allusion. Tant et si bien qu'au terme de cette plaidoirie en faveur de la non violence, Frisouille se sent comme soulagé. Sa Maman lui a parlé comme à un homme. Il est désormais au courant de la démarche dans laquelle ses Parents se sont engagés, pour faire en sorte précisément, que la haine disparaisse du vocabulaire de tous les résidants. Attentif, il adhère aux propos de sa Maman :

– Virginie : Au fond tu sais, les gens sont seuls et malheureux dans leur for intérieur... C'est pour ça qu'ils ont peur... Ils ont l'impression qu'on veut leur voler quelque chose... Ils se protègent rien de plus... Comme un escargot, quand il a peur d'un danger, ils se renferment dans leur coquille... Alors si tu es d'accord... Tu vas aider Papa et Maman dans leur lutte... Tu veux bien ?...

– Frisouille : Oh oui Maman...

La crainte a disparu, l'enthousiasme revient. Enroulé dans son immense serviette éponge, il savoure chaque jour davantage ces moments de tendresse. Debout sur la table de la cuisine, pendant que sa mère termine de le sécher, il scrute par la fenêtre. Son regard est lointain, songeur. Loin de préparer un mauvais coup, ou une entourloupette dont il a le secret, il paraît méditer sur ce qu'il vient d'entendre. C'est encore un peu flou dans son esprit, mais l'essentiel a été assimilé. Comme quoi, une fois de plus si besoin était d’en justifier la véracité, le fait de parler à un enfant comme à un adulte, favorise son éveil. Certes, tous les gamins ne sont pas aussi dégourdis que Frisouille mais à qui la faute ?

Le reste de la journée se déroule sans incident. L’arrivée de Sylvain soulage Virginie et ravit Frisouille qui, comme tous les jours, lui saute au cou. Après les câlins, partagés par Virginie, Sylvain est informé de la situation. Il ressent bien le malaise de son épouse. Il la pousse à se confier, sans dissimuler quoi que ce soit. Au fur et à mesure que Virginie lui narre l’accrochage, les mâchoires de Sylvain se crispent. Va-t-il parvenir à contenir sa colère ? Frisouille est focalisé sur le visage de son Papa. Il voit bien qu’il est énervé. Est-ce que sa Maman avait raison de lui recommander de rester calme en toute circonstance ? Mais il ne dit rien. Sylvain est d’autant plus irrité qu’en arrivant au camping il a croisé le bonhomme en question, qui ne l’a même pas salué. Il sait maintenant pourquoi ! Même s’il ne le souhaitait pas, il doit aller rendre visite à ce malotru :

− Sylvain : Je vais aller lui dire deux mots à ce gros tas… Ne te fais pas de souci ma chérie… Je ne le frapperai pas, promis…

− Frisouille : Je viens avec toi Papa…

− Virginie : Non, non mon chéri… C’est à Papa de mettre les choses au point… Inutile d’en rajouter… On va préparer le dîner si tu veux bien…

D’un pas alerte et décidé, Sylvain se rend chez leur voisin qui, derrière ses rideaux, réalise qu’il va connaître des minutes pas très glorieuses. Va-t-il rester enfermé ? Finalement, après bien des hésitations, il décide de sortir. Très vite le ton monte. Sylvain est remonté comme une horloge. Son interlocuteur, courageux mais pas téméraire, évite de mettre de l’huile sur le feu. Ce qui a pour effet d’atténuer l’ire de Sylvain. Tant et si bien qu’après dix minutes de quasi monologue, il préfère revenir auprès des siens.

L'entretien musclé avec le voisin qui squattait devant le portail avec sa guimbarde, a été bénéfique. Un tantinet orageux mais dénué de violence, l’autre résidant a bien compris la leçon. Il a surtout pris note qu’en cas de récidive, l’entretien se déroulerait beaucoup moins calmement. Néanmoins, prudent, Sylvain qui avait déjà demandé à Patrice de construire une autre sortie du côté jardin, là où aucune voiture ne peut stationner, réitère sa demande à son ami qui venait d’arriver avec Isabelle. De fait, en cas de récidive « Accidentelle », Virginie pourra au moins sortir normalement. La réputation de bagarreur entourant Sylvain, bien que surfaite et erronée, temporise un tant soit peu les exactions.

***

Un mois après, la vie est devenue quasi normale. L’incident du mois dernier ne fait qu’allonger une liste assez longue, de petits accrochages. Ce que la plupart des campeurs ignorent, c’est que si un tel climat perdure, Isabelle ira au bout de ses menaces et là, bon nombre de résidants prendront la poudre d’escampette. C’est en tout cas ce qu’elle a indiqué dans la lettre qu’elle a adressée à tous les résidants il y a une dizaine de jours. Afin de ne pas en arriver là, Virginie lui demande de se calmer :

– Virginie : Calme-toi ma chérie… Tu l’as entendu comme moi !... Si tu fermes les commerces, la plupart des campeurs iront ailleurs…

– Isabelle : Qu’ils aillent au diable !... En cette période, ils ne trouveront rien d’accessible tu peux me croire !... Non… Ils ne sont qu’une bande de frimeurs et crois-moi, si le malaise persiste je ferai ce qu’il faut… Il est impératif de leur faire comprendre qu’un minimum de respect ne peut nuire à personne !...

La lettre a produit l’effet inverse de celui escompté. Une chose est certaine à présent, la famille est en quarantaine totale. Les nuances ne sont guère marquantes, compte tenu du mépris dont ils avaient été entourés jusqu'ici. Néanmoins, les regards adressés à Virginie, dans les différentes boutiques menacées principalement, attestent du degré optimal atteint sur l'échelle du rejet. À tel point que ce matin par exemple, elle a eu un malaise devant l'épicerie. Obligée de s'asseoir en catastrophe en se tenant le ventre, personne autour d'elle ne lui a adressé le plus petit secours. Même la mamie, qui pourtant n'est pas impliquée dans cette guerre des nerfs, n’a manifesté aucun enthousiasme. À peine un sourire et une question banale, pour s'enquérir de son état de santé. Mais rien de plus.

Les autres, sarcastiques, après l’incident de tout à l’heure, commencent à murmurer en vase clos, les complaintes de leur victoire probable. Le mari osera-t-il laisser sa femme isolée au milieu de gens indifférents ? Après ce malaise, ils sont en droit de redouter le contraire. En prenant l’apéritif avec Isabelle, le couple réalise qu’il est temps de faire quelque chose. Il n’est pas question de laisser ce climat délétère leur pourrir l’existence. Ils ne sont qu’une poignée à répandre ces rumeurs et là, Sylvain est d’accord avec Isabelle pour qu’elle leur montre qui est le chef. À ce rythme, tôt ou tard la violence physique risque de prendre le pas. Oui mais que faire ? Fort heureusement, Frisouille est dans son jardin. Il n’assiste donc pas à cette conversation pour la moins électrique. Encore un vicaine qui, semblable aux autres, ne sera pas générateur de tranquillité. Soudain, Sylvain émerge de son silence :

– Sylvain : Tu as bien dit que personne n’a cherché à te porter secours ma chérie ?... Autrement dit, tu aurais pu accoucher et personne n’aurait levé le petit doigt ?...

– Virginie : Je n’irai pas jusque là mon trésor… Mais c’est vrai que j’ai dû me débrouiller seule… Mais rassure-toi mon cœur… Le médecin est venu est il n’y a aucun danger…

Étant donné qu’elle a fait toutes ses courses, avec Isabelle, ils vont d’un pas décidé demander aux magasins de fermer boutique immédiatement. Ce sera la première sanction en réponse aux agissements odieux dont ils sont victimes. Tout ne se déroule pas comme prévu, il fallait s’y attendre. Certains gérants récalcitrants ont du mal à se plier aux injonctions d’Isabelle. La fermeture ne sera que momentanée et lundi tout rentrera dans l’ordre. Sylvain est obligé malgré sa bonne volonté, d’élever la voix et de passer à l’acte. Après avoir renversé quelques étales et arraché quelques posters, les derniers réfractaires obtempèrent.

***

Le lendemain, les ennemis jurés du couple déchantent et vite. La réplique de Sylvain n'est donc pas celle qu'ils supputaient ironiquement. Ayant pris sa journée de repos, il est allé porter plainte pour non assistance à personne en danger. Ce qui fait qu'il revient au camping, suivi par une voiture de police. Virginie ne voulait pas, mais qu'adviendra-t-il si dans les jours qui viennent elle a réellement besoin d'un coup de main ? Les deux voitures s'immobilisent devant la caravane. Tapis derrière les rideaux de leurs fenêtres, les voisins ont tendance à se réjouir prématurément. Ils s'imaginent qu'enfin le couple va être expulsé. L'entretien avec les policiers dure de longues minutes, durant lesquelles le téléphone arabe fonctionne à merveille. Que ce soit devant les boutiques ou pendus à leurs téléphones, chacun y va de ses commentaires. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, tous les résidants s'attendent à voir le couple plier bagage. Les plus audacieux, ou inconscients ce qui est plus adapté, font les cents pas devant la caravane, à l’affût de dernier potin.

Pourtant, ils déchantent très vite. En quittant sa propriété, suivi des inspecteurs, le couple se dirige vers la caravane d'un des voisins incriminés. Virginie est formelle, c'est lui qui s'est montré le plus abject à son encontre allant même jusqu'à insinuer qu'elle jouait la comédie pour attendrir les gens. C'est donc lui qui en premier, va figurer sur la liste des coupables. En sortant de chez lui, il est vite mis au courant de la visite des policiers. Après qu'il ait été informé de ses droits, selon l'usage en vigueur, les flics lui remettent une citation à comparaître. La loi punit très sévèrement celui ou celle qui, par négligence ou volontairement comme c'est le cas, a mis la vie d'autrui en péril. Virginie avait besoin d'aide, le rapport médical établi ne laisse planer aucun doute à ce sujet. L'homme sera donc poursuivi pour non assistance à personne en danger. Le visage du bonhomme se glace. Cette fois, loin de savourer leur victoire, ils risquent bien de se retrouver en cabane !

La balade se poursuit pendant près d'une heure. À tour de rôle, les résidants sont reconnus par Virginie et comme le premier, accusés du même acte d'égoïsme. Ce qui fait qu'au terme de cette expédition punitive, le silence s'abat sur le camping. Même les oiseaux, pourtant bruyants habituellement, paraissent silencieux. L'atmosphère devient lourde, délétère. Les volets se ferment les uns après les autres, les gens se barricadent derrière leur peur. Ils prennent conscience de la gravité des événements. Non pas qu'ils regrettent leur indifférence, non... Ce serait trop beau ! Mais ils réalisent avec effroi, dans quelle galère ils se sont placés.

Si bien qu'après le départ des policiers, le camping s'est déserté. Tout le monde est cloîtré chez lui, n'osant plus sortir de la caravane. Même Frisouille n'a pas son entrain habituel. Il reste de longues minutes silencieux, assis devant ses plantes qui commencent à germer. Il leur parle, se confie, cherchant auprès d'elles le réconfort qu'il n'a pas encore pu trouver auprès de petits camarades. Ses Parents sont-ils allés trop loin ? Il est un peu prématuré pour répondre à cette interrogation. Sur la forme, sans doute. Sur le fond et c'est visiblement le but recherché, la démarche peut s'avérer positive.

Le mépris, les petites vacheries... Passe encore. Il était essentiel de mettre un frein à cette escalade de haine. Sylvain et Virginie espèrent très fort qu'enfin, les plus intelligents vont faire machine arrière. En ces minutes pathétiques, ils réalisent avec horreur, l'utopie de leur désir d'établir un lien entre tous ! Cependant, comme la suite leur appartient, les gens accusés seront bien obligés de se découvrir. Il serait totalement ridicule qu'ils s'enfoncent davantage dans leur silence. Si Delphine et son mari retirent leur plainte, ils n'auront aucun ennui avec la justice. Encore faut-il pour se faire, qu'ils aient la délicatesse de venir s'excuser et demander pardon ; c'est un minimum, auquel Sylvain ne dérogera pas. Pas d'excuses ? La plainte sera maintenue. Inutile de chercher à le faire revenir sur sa décision. L'orage est imminent au sein du couple. Virginie le supplie d'arrêter cette mascarade :

– Virginie : Je sais mon chéri... Ta réaction est naturelle... Mais c'est moi qui vit seule à longueur de journée dans ce panier de crabes !... Qu'est-ce qu'ils me feront si tu maintiens ta plainte mon cœur ?... Tu y penses un peu ?... Je voudrais vivre en paix tu peux le comprendre non ?...

– Sylvain : Parfait !... Alors il faut assumer !... Ne te plains plus de rien dans ce cas !... J'en ai marre tu comprends !... Plein le dos de sentir la suspicion nous étouffer... Ras-le-bol de raser les murs comme un criminel !.... Moi aussi j'ai envie de vivre !... On se crève le cul comme des forçats pour maintenir la tête hors de l’eau !... Je ne veux pas couler à cause de ces connards…

Le ton monte, le calme est rompu. Les éclats de voix, attirent l'attention de Frisouille, qui abandonne aussitôt son jardin. C'est la première fois qu'il entend ses Parents se quereller de la sorte. Ventre à terre, il entre dans la caravane. L'effet de surprise a au moins pour effet d'éradiquer le mal qui était en train de ronger le couple. Le regard qu'il adresse à ses Parents est si porteur d'angoisse et de craintes, qu’ils se précipitent pour venir le rassurer. C'est fini... Le ciel est à nouveau plein de soleil. Porté par son Papa, entouré des bras de sa Maman, il reste un instant silencieux, fixant à tour de rôle son Papa et sa Maman. Qu'ont-ils fait de leurs sourires ? Avec innocence et naïveté, il leur pose cette question :

– Frisouille : Dis-moi pourquoi y’a plus de sourire Papa et Maman ?... Z’aime pas…

– Virginie : C’est terminé mon petit ange… Tu vois… Papa et Maman sourient de nouveau…

− Sylvain : Mais oui mon bonhomme… Je regrette d’avoir crié sur Maman… C’est fini je te le promets… Je te demande pardon mon gamin…

Frisouille, toujours aussi avenant, enroule ses petits bras autour du cou de Sylvain et Virginie, avant de rapprocher les deux têtes. Il attend simplement le baiser réconciliateur, qui seul, mettra un terme à cette stupide querelle. Les Parents ne se font pas prier et obtempèrent avec plaisir à la supplique de leur fiston. Frisouille les serre du plus fort qu'il peut. Il leur donne à chacun autant de baisers qu'il peut. La paix revient, la douceur efface les dernières traces de tension. Le sourire, gracieux et chaleureux que lui adressent ses Parents, lui réchauffe le cœur. Il a gagné. Pour ne pas fatiguer sa Maman, il glisse entre les deux corps et va chercher une chaise :

– Frisouille : Tiens Maman... assis-toi !... Le doteur il a dit qui faut pas rester debout…

Aidée par Sylvain, qui est vraiment confus, Virginie s'assied avec plaisir. Son mari, honteux, s'agenouille devant elle. Il lui prend les mains, qu'il embrasse avec une tendresse inouïe. Elle peut lire dans ses yeux, l'embarras sincère et le repentir qui est le sien. Elle lui caresse les cheveux, avant de lui prendre la tête et l'appuyer contre son ventre. Attendri, Frisouille assiste à cette scène avec une délectation non dissimulée. Il préfère et de loin, retrouver ses Parents dans cette posture, qui leur va beaucoup mieux et qui leur est plus familière. Frisouille en profite pour sauter sur le dos de son Papa pour faire « À dada »… Cette fois l’atmosphère est totalement détendue, les éclats de rire succèdent aux cris.

Pour la première fois depuis leur installation, quelqu'un vient sonner à la porte de la caravane. Plus exactement à la sonnette qu'ils ont placée au portail. Rapide comme l'éclair, Frisouille bondit sur une chaise pour voir qui est-ce qui sonne :

– Frisouille : C'est le vilain bonhomme Papa... Le mari de la grosse...

Sans même avoir été repris, il se ravise. Il brûlait d'envie c'est certain, de prononcer le mot vache... Ce qui amuse ses Parents naturellement. Sylvain se relève et sort de la caravane. Il demande au passage à son fils de rester auprès de sa Maman et de fermer la porte à clef derrière lui. Excès de précaution ? Peut-être exagéré on s'en doute. Mais depuis cette prise en main de la situation, Sylvain ne veut prendre aucun risque. Avec des gens méchants comme ceux auxquels ils ont à faire, mieux vaut se montrer prudent. Rien ne laisse présager le moindre danger, mais rien non plus, n’infirme le contraire ! À l'instar des pickpockets, créant une diversion avec des complices, un instant d'inattention pourrait bien coûter cher. Acculés comme ils sont dans leurs derniers retranchements, l'hypothèse d'un rapt n'est pas à exclure. C'est pour cela que dorénavant, la porte sera verrouillée quand Virginie est seule à l'intérieur. Sylvain se présente devant son voisin :

– Sylvain : Qu'est-ce que vous voulez ?... Vous n'êtes pas sur la liste et c'est bien dommage croyez-moi !...

– Voisin : Calmez vous cher ami !... Je ne suis pas votre ennemi que diable !... Au lieu de monter les poings comme vous le faites... Essayez de montrer autre chose !... Vous savez, personne ne vous veut du mal !...

Il vaut mieux entendre ça qu'être sourd ! Sylvain n'est pas dupe. Il vide son sac en demandant au gros bonhomme d'arrêter de lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Au point où il en est, un peu plus ou un peu moins ne fera guère de différence. Rien ne dit que son visiteur n’était pas au rang des goujats ayant laissé son épouse en plein malaise. Il est convaincu qu’elle ne peut pas se souvenir de tout le monde. Alors le gros sac devient un suspect potentiel. Le ton est ferme et assez incisif :

– Sylvain : C'est sans doute pour notre bien qu’on est ainsi harcelés depuis le premier jour ?... C'est pour nous souhaiter la bienvenue qu'on élimine Frisouille de l'école ?... C'est par amour que les gens tournent la tête sans daigner nous saluer ?... Qu’un abruti écrase les jouets de notre fils avec son tas de ferraille ?... Et hier matin mon épouse aurait pu mourir sans que personne ne lui vienne en aide !... Qui donc a commencé cette guerre des tranchées ?... Les résidants débiles ou nous ?... Alors si vous êtes là pour prendre la température, vous n’aurez pas besoin d'un thermomètre pour mesurer la votre !...

Le ton employé par Sylvain et la détermination avec laquelle il affirme vouloir aller jusqu'au bout, ne sont pas de nature à faire tomber la pression. Rouge comme une pivoine, l'interlocuteur de Sylvain est envahi de bouffées de chaleur. En lui appuyant sur les joues, on pourrait récolter un bon litre de sang... À moins que ce ne soit du pinard ? Quoi qu'il en soit, toujours aussi enflammé dans sa verve, Sylvain termine de crever l'abcès qu'il avait sur le cœur. Voilà trois mois à peine qu'ils sont ici. Les coups fourrés ne se comptent plus. Alors si le voisin est aussi sincère qu'il le prétend, la paix reviendra quand les coupables seront venus s'excuser. S'il est là en porte-parole, il perd son temps. Sylvain veut absolument et exige sans concession, que ce soit les sinistres individus eux-mêmes, qui viennent à genoux demander pardon à son épouse.

– Sylvain : Et aujourd'hui même !... Pas question de remettre à plus tard... Si rien n'est fait d'ici ce soir, les plaintes seront maintenues et les coupables seront traduits en justice... Je vais leur apprendre à respecter les autres à ces guignols !...

Sur ce, Sylvain met un terme à cet entretien musclé. En précisant toutefois que si par malheur, il devait arriver quelque chose à leur enfant, là, il deviendra criminel. Le voisin n’a guère envie d’en rajouter. À lui de faire passer le message à celles et ceux qui ont mené la vie dure à Frisouille et à ses Parents. Les risques inhérents à la plainte d’un côté, l’envie manifestée par Sylvain de prendre les choses en main, seront-ils suffisants pour rétablir la quiétude dans le camping ? À bon entendeur... Le voisin s’éloigne, penaud. Il sent peser sur ses épaules le poids de l’harmonie ou de la discorde.

Les heures qui suivent ressemblent à une succession de plans sur le tournage d'un film. Les uns enclins à la rêverie, les autres à l'angoisse. Le suspens est au détour de chaque allée. Qui osera le premier, se rendre aux pieds de Virginie et déposer les armes ? La sincérité ne sera-t-elle pas atténuée par l'hypocrisie qui sera sans doute elle aussi au rendez-vous ? Hésitation, peur, suspicion... Le climat qui règne sur le camping est digne des romans noirs les plus morbides. Si le père de Frisouille était un oiseau, il irait de caravane en caravane, pour épier e qui s'y trame. Les conditions sont impitoyables. Les coupables, pris entre le marteau et l'enclume, n'ont guère le choix. Risquer de donner l'impression de fayoter ou devenir des criminels aux yeux de la loi ?

L'alternative est réduite à sa plus simple expression. C'est une première leçon qui sera malgré tout bénéfique. Après avoir suivi aveuglément le troupeau des irascibles, sans chercher à peser le pour et le contre, les coupables sont seuls face à eux-mêmes. Pour la première fois sans doute de leur vie, ils prennent enfin conscience qu'ils existent pour eux, non pour les autres. Car, et tous ceux qui sont concernés le ressentent en ces minutes dramatiques, les petits copains qui les ont poussés à mépriser la famille Frisouille, s'éclipsent sur la pointe des pieds.

Les appuis solidaires d'hier, se transforment en pain de glace, fondant comme neige au soleil. La solidarité en ces instants pathétiques, brille par son absence. Les tensions au sein des couples se multiplient. Les reproches, les regrets, sont échangés sans pudeur. Le linge sale se lave avec virulence. Les accusés vont-ils prendre le risque d'être humiliés devant le tribunal ? Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Il est un peu tard pour en prendre conscience, mais comme le dit l'adage : mieux vaut tard que jamais ! Après une longue période de silence, le camping commence à sortir de sa léthargie. L'un après l'autre, respectant le désir de Sylvain, les personnes qui sont sur la liste des accusés viennent timidement se faire pardonner. Il aura fallu de très longues heures au premier pour se décider. Les autres, poussés par leur conscience avant tout, prennent le relais.

***

L'incident paraît oublié. Deux semaines après en effet, un calme relatif règne en maître sur le camping. La plupart des familles qui avaient tremblé suite à la plainte de Sylvain, se font plus modestes dans leur mépris. Ce n'est pas le grand amour non, mais tout de même. Virginie le ressent très fort. Elle est respectée et même saluée régulièrement. Hélas c'est sans compter sur quelques irréductibles ! Pour deux ou trois brebis galeuses, bien décidées à laver l'affront qu’elles ont subi, la vie va reprendre une connotation moins fraternelle pour Virginie.

Comme tous les jours, elle se rend à l'épicerie du camping, pour effectuer ses emplettes. Quelle n'est pas sa surprise ce matin, quand le gérant lui répond cyniquement qu'il n'a plus ce qu'elle demande ? Tous les légumes sont visibles sur l’étale. Des plus courants aux plus rares, les fruits et légumes ne manquent pas, sauf pour Virginie malheureusement, qui met un certain temps à réagir. Dubitative, elle n'en croit pas ses oreilles :

– Virginie : Mais... Et ça là-bas... C'est quoi ?... Ne me dites pas que vous n'avez plus de salade !... Il vous en reste encore au moins une dizaine !...

– Épicier : Elles sont réservées... Le reste aussi !... Vous n'avez qu'à aller au supermarché en ville !...

Sans même la regarder en face, lui tournant franchement le dos, l'épicier se montre on ne peut plus odieux. Virginie sent soudain ses jambes défaillir. Elle est sur le point de se sentir mal. La leçon aura été suffisamment bonne, pour que les autres ménagères lui viennent immédiatement au secours. L'une d'entre elles, plus sensible que les autres, s'indigne ouvertement. Prenant la défense de Virginie, elle jette son panier à la figure du vendeur, en lui ordonnant de servir Virginie comme elle en a le droit :

– Cliente : Tenez… Espèce de malotru !... Je ne veux plus de vos produits… Depuis quand refusez-vous de servir Virginie ?... Vous n’êtes qu’un freluquet… Vous avez vu dans quel état vous mettez cette pauvre femme !... C’est un scandale… Je vous prie de me rembourser mes achats… Et donnez-moi un verre d’eau pour Virginie…

Enfin quelqu'un qui réagit. Ce n'est pas malheureux ! La Maman de Frisouille est assise sur un banc, devant la boutique. La jeune femme qui a pris sa défense se précipite pour lui donner un verre d'eau et l'aider à retrouver son souffle. Le regard que les deux femmes échangent en dit long. La métamorphose est en marche. L’évolution des mentalités est amorcée. Les autres, silencieuses, se posent quelques questions. Puisque ce cher épicier n'a plus rien, elles décident en commun de se rendre au supermarché.

Était-ce le déclic tant attendu ? Toujours est-il que quelques heures à peine après cet incident, Virginie est entourée de trois jeunes femmes. Prenant le café au salon du jardin, enfin, elle peut avoir une relation plus humaine. Deux de ses nouvelles amies, sont les épouses des maris qui avaient été impliqués dans la sombre affaire de non assistance à personne en danger. Très vite, éludant de son esprit toute idée de relation obligée, les épouses rassurent Virginie. Elles apportent une multitude de détails, qui mettent en exergue le complot qui s'était dressé contre elle et les siens. Détail après détail, le mécanisme diabolique dans lequel ces deux familles ont été impliquées, dépasse tout entendement.

En fait, si l'on en croit leurs dires, tout est parti du concierge, qui est en même temps l'épicier. C'est lui qui est à l'origine de cette mini guérilla contre elle et son mari. Les aveux sont sincères. Il ne manque aucun indice, confortant la crédibilité des accusations portées contre cet homme qui, depuis l'ouverture du camping, fait la pluie et le beau temps. L'évidence la plus criante aux yeux de Virginie, c'est qu'il ne manque pas de toupet cet énergumène ! Oser déblatérer des insanités aussi incroyables qu'infondées, pour assouvir son goût d'aventure et de sensations fortes, il y a de quoi méduser les plus dociles parmi les crédules. Pourquoi pareil acharnement ? Cette interrogation au demeurant banale, est d'autant plus crédible qu'elle ne possède aucun fondement. Personne, du moins parmi les invitées de Virginie, n'est en mesure d'étayer le choix sur lequel ils ont jeté leur dévolu, en décidant aveuglément de nuire à leur couple.

Américain d’origine, l'épicier est habitué à manipuler les esprits. Promettant la lune, qu'il serait bien capable de vendre à crédit aux plus naïfs, il s'est servi des gens pour prouver qu'il était le maître incontesté du camping. Issu d'un peuple en tous points immature il se comporte comme un conquérant. En dehors de son pays, plus rien n'a le droit d'existence. En ricanant sur ce détail, l'une des épouses ne peut que conforter ce sentiment débile de domination. L'autre jour en effet, elle discutait avec lui de tout et de rien. Il en est résulté qu'en dehors de son pays, il ne connaît rien du monde entier. Les capitales... Les spécialités... Il ignore absolument tout ! Comme quoi, avant de vouloir donner des leçons au reste du monde, les américains feraient mieux de commencer à se civiliser un tantinet. Virginie n’est pas d’une nature rancunière loin s’en faut. Mais cette fois, elle est bien décidée à en parler à Isabelle. Il y a de fortes chances que le concierge soit congédié sur le champ... (la suite sur le livre)

Cet extrait représente environ 30 pages, sur les 80 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

Chapitre 1  *  Chapitre 2

Accueil Frisouille

ISBN 978-2-9700660-7-1

Accueil  /  Passion Artistique  /  Principaux Romans  /  Poésie

Souvenirs de scène  /  Poésie à la carte  /  Figuration  /  Rose d'Or 86

 

PLAN DU SITE