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«   L'expulsion   »

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Depuis plusieurs mois, sans que personne ne puisse se douter de quoi que ce soit, les Parents de Frisouille connaissent les pires difficultés. Joindre les deux bouts devient une vraie gageure. L'augmentation successive des charges, les prix abusifs à tous niveaux, les contraignent quotidiennement à des exercices de haute voltige pour boucler leur budget. Crédits par ci, dettes par là, il leur est pratiquement impossible désormais de faire face à tout. Ce qui, cela se comprend aisément, déclenche les tirs croisés des menaces d'expulsion.

De prière en supplication, d'entretiens en convocations, ils n'entrevoient guère d'issue favorable. Le ton monte, la patience se transforme en colère, la tolérance en mépris. Ils sont prisonniers du système qui lentement, les étouffe et les condamne. Néanmoins ils ne laissent rien paraître. Bien fort serait celui ou celle capable de déceler le moindre problème au sein de cette famille aimée de chacun. Le Papa, bricoleur on ne peut plus habile, n'hésite pas à venir en aide à tous ses voisins. La Maman plus disponible, seconde les personnes âgées dans leurs tâches ménagères.

Et leur bambin ? Lui, il est en quelque sorte le fil conducteur de cette ambiance vraiment extraordinaire, qui unit les habitants du quartier. Âgé de cinq ans à peine, ce ravissant blondinet frisé comme un mouton, est la fierté de ses Parents. Dégourdi et très en avance sur son âge, il affiche une détermination sans faille et une volonté farouche à aider les plus petits. Pas plus haut qu'un trognon de pomme, il est la terreur des plus grands. Casse-cou, généreux et altruiste, il n'hésite pas à venir « Corriger » celui qui importune ses amis. Mais il est apprécié pour bien plus encore. Le plus souvent avec sa Maman, il porte les sacs de commissions de toutes les « Mamies » qui habitent l’immeuble. Poli, galant, il ouvre les portes aux personnes qui entrent en même temps que lui dans l'allée. Il salue même plusieurs fois par jour les résidants autant que les visiteurs qu'il croise. Délaissant les jeux pour enfants, il opte sans rechigner pour les occupations plus valorisantes.

Ainsi, le voit-on régulièrement avec les jardiniers qui entretiennent le parc. Il ramasse les mauvaises herbes, ratisse, repique, avec l'aisance d'un vrai professionnel. C'est même lui qui seul, a orné les abords de l'allée de son immeuble ! Summum de l'éveil et de l'intelligence développée qui l'habitent, il s'est constitué avec l’aide de son Papa, un mini potager où il cultive avec réussite quelques herbes aromatiques tel le basilic, l'estragon, le thym, la sarriette et la menthe poivrée. Inutile de chercher à lui faire prendre des vessies pour des lanternes ! Quand il distribue ses plantes, c'est chaque fois le même émerveillement pour les personnes qui profitent de sa générosité. Avec sa petite voix et son adorable zozotement, il va de porte en porte et tend ses bouquets avec son air coquin :

– Frisouille : Tiens madame... C'est pour faire une fusion... Tu peux mélanzer la menthe avec le serpolet et pis aussi tu mets la sarriette !...

– Résidante : Merci mon chéri... Attends... Tiens... Avec ce petit sou, tu pourras acheter encore des plantes...

Sitôt en possession de quelques pièces, il se précipite chez lui pour les donner à sa Maman. Est-il au courant des problèmes de ses Parents ? Nul ne peut l'affirmer. En attendant, il apporte la chaleur dans le cœur de sa pauvre mère qui, du soir au matin, étudie toutes les possibilités pour sortir de cette ornière. La situation est de plus en plus catastrophique. Aujourd'hui encore, juste après que Frisouille soit redescendu pour préparer d'autres livraisons, elle s'effondre en larmes. Le coup de fil qu'elle vient de donner aux œuvres sociales, est démuni de tout espoir. La fin est proche, l'hallali vient de sonner. D'un ton sec et méprisant, l'employée lui a clairement fait comprendre que faute de régularisation d'ici la fin du mois, ils seront bel et bien mis à la porte de leur appartement.

À l'impossible nul n'est tenu. Ils ont tout juste de quoi vivre et avec quels sacrifices. Comment pourraient-ils faire pour épurer le montant des dettes qui se sont accumulées depuis l'accident de son mari ? Car et c'est ce qui est le plus ignoble, ils se trouvent dans cette impasse à cause de leur compagnie d'assurance, qui s'est arrangée pour ne pas payer les indemnités journalières ! Du jour au lendemain, en dépit de leurs multiples tentatives de conciliation, ils se sont retrouvés avec un budget diminué de plus de cinquante pour cent.

Sans biens personnels, faute de moyens, ils n'ont pu s'entourer des conseils d'un avocat. Ce qui naturellement, a laissé le champ libre à ces escrocs d'assureurs. Et le résultat ? Faute de paiement d'ici quinze jours, ce sera l'expulsion. Le Papa de Frisouille, en plus de son activité à l'usine, effectue un maximum de bricoles afin de gagner quelque argent. Les ménages, les aides fournies par la Maman, sont elles aussi génératrices d'un revenu substantiel. Mais le tout réuni, leur permet uniquement de survivre au quotidien. Les aides de l'État ? Que nenni ! Les arrangements avec le banquier ? Il y a longtemps qu'ils n'y croient plus. Pas le moindre espoir en vue. C'est pour cette raison que la Maman de Frisouille décide de prendre le taureau par les cornes. Elle appelle une de ses amies, qui travaille dans un journal :

– Virginie : Bonjour Isabelle... Excuse-moi de te déranger… Voilà... Tu connais notre situation ?... Ça ne s’arrange pas loin s’en faut… Alors j'aimerais bien si tu peux, que tu passes à la maison pour m'aider à publier une annonce... Oui... Nous allons vendre une grosse partie de notre mobilier !... Mais j’avoue que je suis incapable d’estimer quoi que ce soit à sa juste valeur… Comme tu dis… Cette fois c’est bel et bien la fin et je me demande comment on va s’en sortir !... Où habiter surtout, c’est ça le plus délicat !... Le plus grave encore, c’est que nous n’en avons pas parlé à Frisouille… C’est… C’est vrai ?... Tu feras ça pour nous ?... Tu es adorable… C’est vraiment sympa de ta part… Je t’embrasse…

Après avoir raccroché le combiné, elle reste un instant rêveuse. Elle essuie ses larmes, évitant d’être démasquée par son gamin. La rage au cœur, la mort dans l'âme, elle n'entrevoit aucune autre possibilité. Ils n'ont guère le choix en vérité. Puisqu'ils sont condamnés à être expulsés, autant faire en sorte d'éliminer la plupart du mobilier. Heureusement, l'amitié est au rendez-vous et va momentanément effacer l'angoisse à propos du logement. L'amie du couple, à qui elle vient de téléphoner, s'est proposée de mettre sa caravane à leur disposition. Ce ne sera pas le grand luxe, mais ils auront au moins un toit. Ce n'est donc pas le fait de quitter leur appartement qui turlupine le plus la Maman de Frisouille. Mais à l'idée de séparer son fils de ses nombreux copains, lui terrorise le cœur.

Fermant les yeux, Virginie effectue quelques mouvements respiratoires profonds, avant de se rendre sur le balcon. Comment leur chérubin va prendre la chose ? Quelles seront les attitudes des gens du quartier quand ils apprendront la nouvelle ? Dans quinze jours et pas un de plus, le drame va se produire. Quinze jours de souffrance, d'isolement de plus en plus contraignant, de silence dévastateur. Du haut de son balcon, elle contemple émue, ce quartier auquel ils se sont attachés. Bien que réputé « Délicat », quand ce n'est pas insalubre, ils ont appris à se faire aimer et partager cet amour pour les habitants. Le taux de chômage est des plus catastrophiques. Beaucoup d'immigrés, de personnes en situation précaire tels les réfugiés politiques, bref, un univers cosmopolite à souhait.

Pourtant, ces gens que l'on considère comme étrangers, illettrés voire dangereux, savent se montrer plus humains que la plupart des autres concitoyens. En pensant aux inepties dont les hautes « Personnalités » gratifient ce quartier, elle ne peut pas résister au plaisir de sourire en voyant les enfants s'amuser au pied de son immeuble. Blancs, noirs, métisses... Toutes les races cohabitent et sont parfaitement intégrées. N'allons pas jusqu'à dire que ce soit grâce à Frisouille... Mais tout de même ! Cette ravissante tête blonde est un tantinet à l'origine de ce rapprochement multiracial. Les ethnies, les idéologies, s'effacent au profit du partage et de la tolérance. Depuis dix ans qu'ils habitent ici, la violence, les vols, la délinquance, ont pratiquement cessé. Mais personne, ne fait rien pour aider les habitants. Aucune maison de quartier, pas le moindre local à disposition, encore moins de terrain de sport.

Sans ce brave retraité qui a pris sur lui de décorer le parc, rien n'existerait. Le ghetto à l'état pur, tel qu'il devient plus aisé de le montrer du doigt et de le dénigrer. Facile de dédaigner, en se contentant de dire que rien n'est possible. C'est pour cette raison naturellement que par solidarité, les jeunes adolescents se montrent aussi violents à l'égard des autres enfants des quartiers environnants. Ce qui immanquablement, alimente les flots de haine et de racisme. Mais qui, parmi les sommités locales, oserait venir vivre ne serait-ce qu'une journée dans la cité ? En pensant à ceci, la Maman de Frisouille éprouve un sentiment de révolte encore plus violent. Serrant les mâchoires, elle en fait de même sur le rebord du balcon. Ses mains se crispent et son soupire en dit long sur son impuissance à juguler cette hémorragie humaine.

La sonnerie du téléphone la sort momentanément de ses rêveries funestes. En entrant dans le salon, elle manque de s'évanouir. En une fraction de seconde, elle imagine ce qui restera d'ici quelques jours, une fois que les rapaces auront spéculé et largement profité de la situation. Leur petit nid douillet se transformera en un lieu froid et lugubre. Tel un automate, elle décroche le combiné :

– Virginie : Ah c'est toi !... C'est gentil de venir si vite !... Non... Je vais bien je t'assure... Juste un petit coup de cafard !... À tout à l’heure… Je t’embrasse Isa…

Après avoir reposé le téléphone, elle n'a plus la force de rester debout. Le regard perdu dans les profondeurs de son désarroi, elle promène ses yeux sur chaque meuble, bibelot, cadre, qui depuis dix ans font la fierté du couple. Que restera-t-il après le raz-de-marée des requins à l'affût des situations comme la leur ? Car ces vautours sans foi ni loi habiles et rusés, s'enrichissent sur le malheur des autres. Un meuble évalué à plusieurs milliers d’Euros, est « Gracieusement » vendu à quelques malheureuses centaines de ces mêmes Euros ! Ont-ils le choix ? Non hélas. Le peu d'argent qu'ils vont en tirer, leur permettra au moins de subvenir à leurs besoins durant quelques semaines tout au plus.

Et après ? C’est bien la question qu’ils se posent. Son mari ne risque-t-il pas d'être licencié faute de disposer d'un appartement digne de ce nom ? Les services sociaux seront-ils pour une fois plus conciliants ? Parviendra-t-elle en ce qui la concerne, à trouver un emploi sitôt que Frisouille prendra le chemin de l'école ? Les questions se bousculent, les réponses demeurent inertes. Tout virevolte autour d'elle. Les larmes s'échappent en un flot continu de ses yeux rougis par la détresse et la douleur. Sans chercher à contenir son émotion, elle s'abandonne enfin à un chagrin libérateur. Sans même le réaliser elle se laisser glisser dans l’un des fauteuils. L’intensité du chagrin augmente. Elle est au bord de la crise de nerfs.

Elle croyait que son fiston était en bas, en train de vaquer à ses occupations. Hélas, tapis dans un recoin, il assiste à la scène avec une émotion certaine. Frisouille, bouleversé, tétanisé par le spectacle qui s'offre à lui, demeure immobile à l'entrée du salon. Jamais, il n'a vu pleurer sa Maman. Il reste pantois, interloqué, quelques minutes encore. Ses yeux se gonflent, les larmes sont prêtes à jaillir de leur prison. Soudain, éclatant lui-même dans un sanglot déchirant, il se précipite vers sa Maman qu'il serre contre son petit cœur meurtri :

– Frisouille : Si quéqun t'a fait du mal... Je vais lui casser la gueule !... Pleure pas Maman…

Innocente victime des injustices perverses et odieuses, de ce que l'on ose encore appeler la société, Frisouille apporte avec conviction le poids de sa volonté à défendre sa Maman. Pauvre chéri... Tu ne sais pas encore pourquoi ta douce Maman est ainsi effondrée. Puisse Dieu te mettre à l'abri de telles exactions. En attendant, il fait preuve d'un courage et d'une dignité à toute épreuve. Loin de s'abandonner à son tour à un chagrin dévastateur, il essaie au contraire de remonter le moral de sa Maman. Il l'abandonne quelques instants et file à la cuisine pour préparer une délicieuse « Fusion » de marjolaine, verveine et mélisse qui réunies, vont calmer sa Maman chérie. Comme quoi, ses connaissances dans les plantes et leurs vertus thérapeutiques sont loin d'être erronées. Handicapé par sa petite taille, il grimpe sur une chaise pour accéder au placard où il stocke ses petits sachets de plantes séchées. Ne quittant pas sa mère des yeux, il fait ensuite chauffer de l'eau, avant d'y déposer quelques feuilles. Ensuite, réduisant le feu sous la casserole, il place le minuteur sur quinze minutes.

Après quoi, toujours aussi bouleversé, il revient près de sa Maman et s'agenouille devant elle. La pauvre femme ne réalise même plus ce qui se passe. La tête entre ses mains, appuyées sur ses cuisses, ses longs cheveux dissimulent partiellement le visage de son fils. Totalement brouillée par son amertume, elle ne sent pas les frêles mains de Frisouille lui caresser les cheveux. Ils restent quelques minutes ainsi, silencieux et perdus dans l'univers nébuleux de leurs pensées inaccessibles. Autour d’eux, comme pour amplifier ces instants de détresse, le silence est total. Dehors, les enfants sont eux aussi silencieux. Un peu comme si la détresse de Virginie se propageait insidieusement à travers la cité.

En attendant que l'infusion soit prête, Frisouille décide de se comporter en homme. Délaissant une nouvelle fois sa Maman, il va à la salle de bains. Après quelques efforts, il saisit un gant de toilette, qu'il mouille copieusement. L'eau est visiblement glacée. À deux reprises, il lâche le gant pour se secouer vigoureusement les mains. Il revient au salon avec son gant qui depuis la salle de bains, laisse écouler le trop plein d'eau sur le parquet ciré. Sans se soucier de la réaction violente à laquelle il va exposer sa Maman, il place aussitôt le gant sur la nuque de celle-ci. Ce qui immédiatement provoque un véritable électrochoc. Elle se redresse brusquement et instantanément, remarque le visage de son fils. L'effet est salutaire. Elle entoure le visage de son petit bonhomme, lui sourit tendrement avant de déposer un gros bisou sur son front. Le chagrin s'estompe en même temps qu'elle prend Frisouille dans ses bras :

– Virginie : Excuse-moi mon chéri... Ce n'est rien... Maman est juste un peu fatiguée... Viens faire un gros câlin à Maman mon trésor… Là… Comme ça… Je t’aime tellement mon petit ange…

– Frisouille : Je te n’aime cou fort aussi Maman…

La réaction de Frisouille, qui découvre ébahi le visage tuméfié de sa Maman, est immédiate. En même temps qu'il éclate en sanglot, il la serre encore plus fort contre sa poitrine. Il ne réalisera sans doute jamais ce qui est en train de se tramer contre eux. Toujours est-il qu’en ces instants de désespoir, la présence de Frisouille réconforte Virginie qui gentiment, reprend le dessus. Elle le serre encore plus fort contre son cœur et l’embrasse ni peu ni assez. Du bout de ses petits doigts potelés, son gamin lui essuie les larmes. Cette scène, bouleversante à souhait, métamorphose l’enfer en paradis.

La sonnerie du minuteur interrompt momentanément cette étreinte, en tous points réconfortante et bienfaitrice :

– Frisouille : Je reviens ma tite Maman... Je vais chercher ta fusion...

– Virginie : Tu es adorable mon chéri… Vas vite chercher ta fusion… C’est terminé… Maman ne pleure plus…

Rapide comme l'éclair, il disparaît dans la cuisine. Sa Maman n'avait pas besoin de ce témoignage d'affection, mais elle prend pleinement conscience de la valeur de son fils. Bien des adultes, en de meilleures circonstances qui plus est, ne seraient même pas capables de faire cuire des œufs. Et lui, il remplit sa mission comme un vrai chef ! Ses gestes sont précis et méthodiques. Disposée sur un plateau, la tasse fumante et odorante arrive jusqu'à la Maman qui a bien du mal à contenir son émotion. Il pose le plateau sur la table basse et s’assure qu’il ne manque rien. Mieux qu'une aide médicale, Frisouille apporte la plus grande attention à sa « Manade » ! Virginie fond littéralement. Il refuse avec fermeté qu'elle se relève. Prenant son rôle très au sérieux, il sucre l'infusion, remue et va même jusqu'à faire boire sa Maman, à qui il recommande la plus grande prudence :

– Frisouille : Fais attention Maman... C'est très chaud... Faut foufler... Sinon ça brûle…

Les mots quelque peu escamotés, n'en sont que plus doux et touchants. Docilement, assis à ses pieds, il surveille sa patiente. Dans des moments comme celui-ci, plus rien ne compte pour lui. C'est d'autant plus vrai, qu'il se relève brusquement en écoutant ses copains l’appeler. Il se précipite dehors et hurle par le balcon à ses copains que sa Maman est malade et qu'il la soigne. Pas question de déroger aux règles de sa mission. Inutile d’insister ses copains le comprennent vite. Il les salue d’un petit geste de la main, tout en regardant sa Maman. Puis, revenant auprès d'elle, il lui pose une couverture sur les épaules pour ne pas qu'elle ait froid. Ensuite, délicatement, il essuie avec ses petits doigts les quelques larmes qui scintillent encore sur les joues de sa Maman.

Des gestes délicieux et précis, une compassion extrême et une dévotion à toute épreuve, telles sont les qualités intrinsèques dont il sait faire preuve sans la moindre hésitation. Une fois sa Maman bien à l'abri sous sa couverture, en buvant avec délectation ce breuvage divin, mélange d'amour et de plantes, il peut alors soupirer en s'asseyant devant elle les jambes croisées. Mieux qu'un amant admirant la beauté de sa maîtresse, il contemple à satiété celle de cette femme merveilleuse auprès de qui son cœur peut s'épanouir. Quand il parle de sa Maman et de son Papa aussi bien entendu, l'amour lui sort par tous les pores. Cette douloureuse aventure, ne fait que conforter si besoin était, les sentiments profonds qui unissent cette famille.

Quelques minutes plus tard, tandis que Frisouille a réussi à faire allonger sa Maman sur le canapé, Isabelle arrive. Sitôt que le carillon de la porte retentit, sortant la mère et son enfant de leurs songes complices, Frisouille se lève pour aller ouvrir. Pas question que sa Maman ne bouge. Il lui demande de rester sage et bien couverte. Tantôt ami, tantôt médecin, mais par dessus tout confident, il assume à cinq ans en ces instants merveilleux le rôle de tous en même temps. Ce n'est donc pas surprenant de le voir se diriger vers la porte d'entrée et accueillir à sa manière l'amie de sa Maman :

– Frisouille : Bonzour Nabelle !... Chut... Fais pas de bruit... Ma Maman elle est manade...

– Isabelle : Bonjour mon chéri… J’espère que ce n’est pas grave ?... Où est ta Maman ?...

– Frisouille : Là-bas… Elle fait dodo dans le canapé… J’y ai donné une fusion…

Affolée, après avoir embrassé Frisouille, Isabelle se précipite au salon. Elle ne peut pas faire un pas de plus, qu'elle sent Frisouille en train de la tirer par la veste. Elle se retourne et constate avec stupéfaction que le « Maître du logis » en culotte courte lui intime l'ordre de retirer ses chaussures ! C'est nouveau, ça vient de sortir. En attendant, ne voulant pas créer « D’incident diplomatique » avec le chef du protocole, elle obtempère avec plaisir. Ce qui a pour effet immédiat de briser le climat morose dans lequel inéluctablement, les deux femmes se seraient enfermées. Grâce à cette boutade, aussi imprévue que sincère, les deux amies peuvent enfin échanger une cordiale accolade. Mais l'euphorie ne dure pas. En s'asseyant aux côtés de son amie, Isabelle éprouve un profond sentiment d'écœurement. Les traits de Virginie sont affreux. Les sillons de tristesse décrivent sur son visage, des ornières disgracieuses. Inutile qu'elle cherche à approfondir le pourquoi de cette affliction.

Elle connaît la situation de ses amis et hélas, ne peut que constater l'ampleur des dégâts qui sont en train de ronger la santé de Virginie. Pendant que les deux femmes essaient de trouver une solution, Frisouille va à la cuisine chercher un cendrier, un paquet de cigarettes et une boîte d'allumettes, qu'il dépose sur un tabouret spécialement disposé devant Isabelle. Les deux amies, interloquées, se regardent sans rien dire. Bien que pareille déférence suscite un étonnement sans borne, il n'en demeure pas moins que cette attention n'est pas démunie d'une certaine logique. Là encore, c'est la première fois que Frisouille se montre aussi prévenant. Il veut par là, éviter à sa Maman de se lever pour effectuer cette petite mise en place. Ce qui veut dire qu'Isabelle est coutumière du fait. Effectivement, chaque fois qu'elle vient, que ce soit son Papa ou sa Maman, Frisouille a remarqué qu'il fallait apporter tout ce qu'il fallait à « Tatie » Isabelle. Presque maladroitement, sans la moindre arrière pensée bien entendu, il confirme angéliquement :

– Frisouille : Tiens... Je sais que t'as jamais de cigarettes... Mon Papa et ma Maman y z’ont mis le paquet pour toi à la cuisine...

– Isabelle : Merci mon lapin… Mais tu sais, si je n’ai jamais de cigarettes, c’est que je veux m’arrêter de fumer !... Mais c’est très gentil de ta part…

Que répondre devant une telle attention ? Il est vrai que la vérité sort de la bouche des enfants. Effectivement, Isabelle essaie d'arrêter de fumer. C'est pour cette raison qu'elle n'a plus de cigarettes sur elle. Mais dans l'esprit de Frisouille, de telles subtilités n'émergent pas encore. Par contre il sait déjà remarquer avec un certain réalisme, les carences à tous niveaux :

– Frisouille : Alors faut pas fumer, si tu veux arrêter ?...

Sa remarque entraîne un fou-rire général, générateur d'un climat plus propice à entamer la conversation. Cependant, Virginie est quelque peu mal à l'aise. Elle ne se sent pas le courage d'aborder un sujet aussi délicat devant son fils. Il ne fait peut-être pas encore partie des « Surdoués » dont on nous gonfle la tête de plus en plus, mais il est tellement vif et éveillé que rien ne lui échappe. Encore moins l'émotion qui vient amplifier les débats. Amie de toujours, Isabelle anticipe et s'adresse à Frisouille :

– Isabelle : Tu sais mon chéri, tu peux descendre jouer avec tes petits camarades maintenant... Je vais m'occuper de ta Maman... Tu veux bien ?...

– Frisouille : Tu lui donnes une autre fusion, d'accord ?... Et pis quand tu fumes tu ouves bien la fenêtre…

C'est avant tout un enfant, avide de jeux et d'escapades. Aussi ne se fait-il pas prier pour descendre, après avoir embrassé tendrement sa Maman et son amie. Une fois seules, les deux femmes en viennent aux faits. Sans commentaire, Virginie fait voir la lettre des tribunaux qu'ils ont reçue ce matin. Affligeant... Écœurant... Ignoble... Abject... Les qualificatifs ne manquent pas dans la bouche d'Isabelle. Hélas, ni elle ni personne ne peut plus rien faire pour Virginie et son mari. La justice se montre implacable. Même en vendant tout leur mobilier, ne conservant que le strict minimum vital, ils n'auront pas de quoi payer plus du quart des sommes exigées. Surtout avec un délai aussi étriqué. Ils veulent saisir ? Raison de plus pour tout vendre et au plus vite. Oubliant son malaise précédent, Virginie accepte de faire l'inventaire et l'estimation des mobiliers à vendre :

– Virginie : C’est super sympa de ta part Isa… J’apprécie ton aide tu ne peux pas savoir… Je crois qu’il est temps de commencer la visite…

Ceci est indispensable à Isabelle pour lui permettre de rédiger une annonce très précise. Dominant sa douleur, la Maman de Frisouille entreprend la rage au cœur, ce tour d'horizon macabre. Pas question de s'attendrir sur quoi que ce soit. Pour gagner du temps, pendant qu'Isabelle poursuit son inspection, Virginie recherche les factures des principaux meubles. Compte tenu de l'état impeccable et de leur prix d'achat, ils pourront en justifiant la valeur, obtenir une meilleure vente. Vendre oui, sacrifier non ! Et là, Virginie est formelle. Elle préférera donner à des œuvres de charité, plutôt que brader à des escrocs affamés. Perdu pour perdu, autant faire plaisir à des miséreux, que permettre à ces spéculateurs de se remplir les poches à leurs dépends. D'ailleurs, plus par amitié que par intérêt véritable, Isabelle se porte acquéreuse pour quelques objets, qu'elle tient par-dessus tout à payer au prix réel.

Elle ne dispose pas d'une fortune, mais elle souhaite investir la totalité de ses économies. Après tout, elle aura d'autres occasions de partir en vacances. Par contre, venir au secours de ses amis, sans leur donner l'impression de leur faire la charité, voilà bien la noblesse de l'amitié telle qu'elle n'a plus cours hélas, dans la vie de tous les jours. Pragmatique et lucide, Isabelle sait fort bien que jamais, ses amis n'auraient accepté le moindre centime. L'occasion est donc rêvée pour faire d'une pierre deux coups : les aider financièrement et sans doute anticiper sur l'avenir. Elle ne se cache pas de l'avouer à Virginie. Qui peut présager de quoi que ce soit en ce bas monde ? Personne naturellement. En dehors des politicards, des banquiers et autres requins, qui avilissent jour après jour les valeurs humaines. Eux savent de quoi demain sera fait, inutile d'en douter. Pour Isabelle et Virginie, à l'instar du commun des mortels, l'interrogation est à son paroxysme à ce sujet. Dans le doute... Chacun connaît la chanson. Alors pourquoi ne pas rêver à des jours meilleurs ? C'est en tout cas le vœu qu'Isabelle formule à l'encontre de ses amis :

– Isabelle : Tu sais ma chérie, ne crois surtout pas que je me sacrifie !... Autant que ces meubles restent dans la famille tu ne crois pas ?... Et... Qui sait ?... Dans un an ou deux, je te les revendrais peut-être ?... À un bon prix rassure-toi !...

En attendant ce sont près de quatre mille Euros qu'elle investit en tout. Mettant une pause bien méritée à profit, elle appelle son fiancé et lui demande de venir ce soir avec son camion. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Qui sait si demain, les huissiers ne seront pas là pour saisir ce qui est intéressant ? Mieux vaut prévenir que guérir. Dès qu'elles auront terminé de débarrasser les meubles elle ira retirer l'argent en liquide. Comme ça, dès ce soir tout sera réglé. Et pas question de payer le moindre centime sur les dettes. Autant que l'argent leur profite à eux. Là-dessus, Isabelle se montre particulièrement exigeante. Puisque le business encourage les exactions des requins de la finance, n'hésitant pas à crucifier des familles entières, il n'y a pas de raison d'éprouver le moindre scrupule à leur encontre :

– Isabelle : Quand ils viendront pour faire l'inventaire en vue de la saisie, tu n'auras qu'à dire que les meubles ont été vendus pour vous permettre de survivre... Et comme hélas, vous êtes de toute manière condamnés à vivre en caravane, vous n’aviez plus l'utilité d'un confort exagéré !... Que pourront-ils faire tu peux me le dire ?... Puisque de toute évidence, jamais la vente du mobilier n'aurait couvert les dettes, ils n'auront pas de raison de manifester autre chose que leur mécontentement !... Au diable les scrupules, au feu les idéaux, il faut faire face à la situation et s'arranger pour y laisser le moins de plumes possible....

Le tonus d'Isabelle, contraste avec l'apathisme de Virginie. Groggy, sans réaction, elle se laisse bercer par les propos tonitruants de son amie. Certes, Virginie comprend tout à fait la logique d'Isabelle. Mais son honnêteté et son intégrité, lui interdisent de se réjouir du pied-de-nez qu'ils préparent à l'encontre de la justice. Jamais, de toute leur existence, ils n'avaient eu à faire avec les lois et la rigueur de la société. Aujourd'hui pourtant, force est de constater que les principes, même les plus honorables, s'effritent et s'amenuisent en fonction des événements. L'homme n'est pas, de nature, malhonnête et vicieux. C'est la société qui le transforme et l'oblige à faire face aux situations qui lui sont imposées, à composer et à se protéger.

Après tout, Virginie ne vole personne ? Elle ne fait que préserver ce qu'elle a de plus cher au monde : sa dignité ! Plutôt que voir disparaître ses meubles et ses objets familiers, autant qu'ils soient en lieu sûr, chez des amis. De cette façon, elle n'aura pas à rougir de honte en voyant ses biens exposés dans la vitrine d'un antiquaire véreux. Pour le reste, il va falloir s'y faire. Les ragots, le mépris des autres, ils n'en ont cure. Tout le monde à l'heure actuelle, est exposé à des revers de médaille. Il n'y a guère que les imbéciles et les arrivistes qui n'en soient pas conscients. De plus, la caravane est équipée de tout le confort, de la télé au téléphone, sans parler d'un mobilier tout à fait confortable. À trois ils pourront y vivre en toute quiétude.

Comme tout est au nom d'Isabelle, ils n'ont pas à avoir peur de quoi que ce soit. Rien ne pourra être saisi dans la caravane. Même avec un mandat de perquisition, la police ne pourra jamais harponner du mobilier qui appartient à une tierce personne.  Raison de plus pour aller y déposer les bibelots intimes et les objets de valeur auxquels Virginie est très attachée. Le camping est très bien gardé et aucun vol n'a été déploré depuis sa création voilà bientôt cinq ans. Entre ce qu'Isabelle achète et ce que Virginie prévoit de placer dans leur future résidence, le moins que l'on puisse dire c'est que l'appartement sera pour le moins désert ce soir. Reste à savoir comment va réagir Sylvain le mari de Virginie ? Et leur Frisouille alors, n'a-t-il pas son mot à dire ? Sitôt que Virginie affiche une ombre sur son visage, Isabelle se charge de l'enlever :

– Isabelle : Ne fais pas cette tête ma chérie !... Dans le pire des cas, si vous vous sentez mal dans l'appartement, vous n'avez qu'à venir loger chez nous ?... Tu sais très bien que la villa est immense !...

Elle a réponse à tout. Anticipant sur le moindre frissonnement de crainte elle rassure et apaise son amie. Au bout de deux heures de remue-ménage, les deux femmes s'octroient une pause amplement méritée. Côte-à-côte sur le balcon, elles contemplent avec nostalgie ce panorama qui bientôt, ne sera plus qu'un lointain souvenir. Les enfants qui rient et jouent, main dans la main sans se soucier de la couleur de leur peau... Les massifs de fleurs ornant les allées du parc... Les arbres majestueux courbant leurs branches, comme une ultime révérence à Virginie... En face, le linge en train de sécher aux balcons des appartements de leurs amis... Quelques signes de la main par-ci... Quelques sourires par-là... Et naturellement, les larmes du chagrin perlent à nouveau dans le regard brumeux de Virginie. Dix ans d'une vie balayés sans le moindre scrupule. Dix ans de souffrance, de peines, mais surtout de bonheur et de joie de vivre, envolés... Disparus dans les méandres sinueux d'une justice à sens unique, au profit exclusif de celles et ceux qui avec leur fric dominent et écrasent le reste de l'humanité.

Ces sentiments de révolte, au-delà de la douleur qu'ils suscitent, ont au moins le mérite de conforter Virginie dans son désir de sauver le maximum de meubles ! Grand bien leur a pris de venir sur le balcon ! En quelques secondes, oubliant ses préjugés et les valeurs fondamentales auxquelles elle est très attachée, Virginie fait preuve d'une énergie salvatrice. Ce qui ne manque pas de rassurer Isabelle, heureuse de voir qu'enfin, son amie ouvre les yeux. Le rêve s'estompe au profit de la réalité. Tout le monde il est gentil... Pas autant que Virginie pouvait le supputer jusqu'ici ! C'est du moins, ce dont elle prend conscience à présent. Tant et si bien qu’au bout de quelques minutes d’une bénéfique méditation, les deux femmes se remettent à l’ouvrage.

***

Le lendemain au réveil, une vision apocalyptique secoue Virginie et Sylvain. Hier encore, le salon débordait de vie. Que reste-t-il ? Beaucoup de mobilier certes, mais l'âme a déserté cet endroit si accueillant d'ordinaire. Les emplacements vides, laissés par les meubles qu'Isabelle a emportés, confèrent au salon un aspect encore plus austère. Les traces au sol ou aux murs, sont les stigmates de ce que furent ces dix années de bonheur. Pour mieux se préparer à voir disparaître encore quelques éléments majeurs, Virginie essaie de se convaincre de leur inutilité, voire de leur laideur. Le bar... Les collections de canards et de papillons... Les sabres... Tout est appelé à quitter ces lieux déjà maudits. Sylvain ressent bien la douleur qui envahit le cœur de sa douce épouse. À sa manière, il tente d’apaiser son remords :

– Sylvain : Tu sais ma chérie, personnellement je n’étais pas très attaché à toutes ces bricoles… Je ne t’ai jamais rien dit mais honnêtement, de les voir partir me fait plus de bien que de mal…

– Virginie : C’est vrai ?... Je ne te crois pas, mais je trouve ta démarche adorable… J’espère simplement que notre Frisouille ne sera pas trop affecté par ces disparitions !...

En promenant leur regard sur cet environnement hostile, ils ne peuvent pas occulter de leurs pensées la conversation qu'ils ont eue avec leur fils pour le préparer lui aussi à ce chambardement. Mais Frisouille a très bien pris la chose. C'est même devenu un jeu pour lui. Ses Parents, avec la complicité de leurs amis Isabelle et Patrice son fiancé, lui ont laissé entrevoir l'éventualité d'un aménagement dans la caravane. Ils ont décidé de faire construire une maison, dans laquelle plus tard, la petite famille sera beaucoup plus à l'aise. D'où la nécessité de se séparer de tout ce qu'ils ne pourront pas prendre dans la caravane. Une fois installés dans leur grande maison, ils achèteront des meubles encore plus jolis. Au demeurant, c’est Frisouille qui a le mieux réagi. Nul doute que la suite de ces déménagements forcés sera pour lui, source de rigolade et non de chagrin.

L'imagination d'un côté, l'envie de voir du pays de l'autre, il n'en fallut pas davantage à Frisouille pour laisser vagabonder son esprit. Le pire a été évité. Le pauvre chérubin ! Recroquevillé sur lui-même dans son lit, il paraît si triste en dormant, que ses Parents ont du mal à réaliser l'ampleur de leur malheur. Les larmes sont dures à contenir. D'autant que le spectacle n'est guère plus ragoûtant dans la chambre de Frisouille où presque tout a été supprimé. La pièce de leur fils, hier si belle et pleine de mille cadeaux, est lugubre et terne, sans le moindre éclat. Ce qui ajoute une note de plus sur la partition de leur mélancolie. Ils referment la porte de la chambre, laissant leur diable de fiston profiter des derniers instants d'un sommeil récupérateur.

Ils se doutent bien en arrivant à la cuisine, que Frisouille n'est pas aussi naïf qu'il veut bien leur en donner l'impression. Il est indéniable qu'il prend la chose avec une certaine philosophie. Mais la question qu'il a posée à sa Maman avant de s'endormir, est révélatrice du doute qui doit le ronger au plus profond du cœur. Il ne comprenait pas en effet, pourquoi sa Maman pleurait comme ça. Était-ce à cause du déménagement ? La relation de cause à effet le titille donc bien quelque part. D'autant que le secret doit être jalousement gardé. Jamais, ses Parents ne lui avaient demandé avec une telle gravité, de ne parler de rien à ses petits camarades.

Les larmes d'un côté, le secret de l'autre, cela aura sans doute été suffisant pour que Frisouille échafaude à son niveau les pires scénarios. L'heure n'est pourtant pas à la déprime. Mettant à profit ce congé de fin de semaine, le couple élabore la meilleure stratégie possible vis-à-vis du voisinage. Personne et c'est un bien, ne se doute des difficultés dans lesquelles la famille est plongée. Il sera plus aisé d'évoquer un brusque changement professionnel, pour justifier leur départ. Reste à savoir si les huissiers sauront se montrer discrets ! Certes, leur vie privée ne regarde pas les autres mais quand même. Dans leur for intérieur, Virginie et Sylvain se sentent presque coupables. L’honneur et la dignité qui sont l’essence même de leur valeur, seront ébranlés. Il faut tenir bon et tenter d’amoindrir ce sentiment de culpabilité qui n’envahit que celles et ceux qui se respectent.

S'il ne tenait qu'à Sylvain, ils déménageraient tout ce qui reste et iraient loger chez Isabelle. Mais il ne faut pas pousser le bouchon trop loin. Si tel était le cas, la justice risquerait bien de leur faire payer cher. Une famille a parfaitement le droit de vivre avec le strict minimum, sans que cela ne soit punissable sur le plan juridique. D'accord, la liberté n'est pas un mot très usité à l'égard des pauvres gens. Elle symbolise le pouvoir et l'opulence et incarne la puissance de la classe dominante. Le fric offre toutes les libertés. La misère annihile sa valeur obsolète, dans le cœur des plus démunis. En attendant, à défaut d'équité et de liberté, il reste néanmoins à l'être humain la possibilité de ne pas se conformer aux exigences des apparences ; donc, de vivre comme bon lui semble dans sa sphère privée.

Dès l'instant où cela ne représente aucune gêne pour le voisinage, chacun est libre de faire ce qu'il veut. Avec quelques limites et restrictions toutefois. Agir comme bon nous semble implique avant tout le respect des lois. Le couple n’a pas envie de devenir hors-la-loi c’est évident. C'est sur ce fondement que Véronique et Sylvain construisent leur contre-attaque :

– Sylvain : On ne pourra pas échapper aux remarques plus ou moins insidieuses… Du style « Alors vous nous quittez ? »… Les gens sont tellement cons !...

– Virginie : On n’a qu’à leur laisser croire ce qu’ils veulent mon chéri… Après tout, c’est la vérité non ?...

– Sylvain : Tu as raison… Mais je pensais surtout au défilé des futurs acheteurs… La commère de service sera forcément intriguée par tous ces mouvements…

– Virginie : Grand bien lui fasse !...

De la discussion jaillit la lumière. Grâce à la sagesse, la pondération et la lucidité avec laquelle ils envisagent l'avenir, les méandres se dissipent, l'espoir renaît dans leurs cœurs. L'enthousiasme s'instaure lentement, effaçant les traces d'une courte nuit durant laquelle, les pensées les plus morbides avaient eu raison de la logique la plus élémentaire. Ne jamais baisser les bras, c'est visiblement ce vers quoi le couple se destine. Après eux le déluge comme ils le soulignent en souriant !

Toutefois, en dépit de son apparente volonté à ne pas sombrer dans le néant, le couple revit les étapes de sa vie. Secrètement, pour ne pas perturber les pensées du conjoint, c’est en silence que Sylvain et Virginie laissent vagabonder leurs esprits. Du mariage à la naissance de Frisouille, les souvenirs les plus beaux effacent la monotonie de l’instant présent. Sans se poser la moindre question, Virginie prend la main de son mari. Après un profond soupir, suivi d’un regard plein de tendresse, elle jette un œil sur sa montre :

– Virginie : Oh !... Tu as vu l’heure mon Poussin ?... Il faut qu’on se remette au boulot !... Après je préparerai un bon petit repas pour midi…

– Sylvain : Tu as raison !... Encore quelques cartons et nous pourrons tout stocker dans notre chambre !... Finalement, c’est un mal pour un bien… C’est dur on ne peut pas le nier, mais nous sommes en vie, c’est l’essentiel !...

– Virginie : Encore une épreuve que Le Bon Dieu nous fait subir… À nous de savoir la traverser !... Pour l’instant, je vais aller réveiller notre bonhomme !...

C’est reparti mon kiki ! Nouvelle étreinte, nouveau baiser et le couple se remet à l’ouvrage. La journée sera longue ils en sont conscients l’un et l’autre. Autant retrousser les manches et foncer sans froncer les sourcils.

***

Le lendemain matin, en ce lundi ensoleillé, Virginie et Sylvain ont le visage plus serein. Tranquillement, soulagés et détendus, ils prennent leur petit-déjeuner. Le bilan des deux derniers jours est plutôt positif. Tout ce qui méritait d’être sauvé l’a été. En promenant leurs regards autour d’eux, c’est vrai, leur petit nid ressemble à une niche. Comment va réagir l’huissier qui viendra faire l’inventaire ? Après tout, Isabelle a raison, jamais la justice ne pourra intenter quoi que ce soit contre eux, faute d’avoir établi une liste précise au préalable.

Rompant le silence ambiant, telle une fusée, Frisouille rejoint ses Parents à la cuisine. Depuis le début, il ne peut pas se passer de son rituel affectif. Virginie et Sylvain sont obligés de se lever de table et le prendre dans leurs bras. Là, le bambin est aux anges. Il serre son Papa et sa Maman très fort par le cou avant de les embrasser à tour de rôle. Une fois le cérémonial terminé, il se laisse tomber au sol en glissant entre ses Parents :

– Frisouille : Ça sent bon Maman… Z’ai un tit croissant aussi c’est zénial !...

– Virginie : Doucement mon chéri… Installe-toi je vais faire chauffer ton lait…

En dépit de la précarité de leur situation, les Parents du petit Frisouille font tout pour lui adoucir l’existence. Ils le savent très bien, le gamin souffre cruellement de ces bouleversements. Du mieux qu’il peut il tente de le dissimuler, mais quand son regard se perd dans celui de Virginie ou de Sylvain, le désarroi qui est le sien leur explose au visage. Sagement, Frisouille attend que sa Maman lui apporte le lait. Sylvain ne dit rien, mais il éprouve les plus grandes difficultés à contenir ses larmes. Son fiston, du bout des doigts de sa main gauche, caresse délicatement le croissant. Il meurt d’envie d’y croquer à pleines dents, ce qui remue d’autant plus les tripes de son Papa. Heureusement, l’arrivée de Virginie avec la casserole de lait fumant, met un terme à ce calvaire. La bonne humeur revient peu à peu, la petite famille termine de prendre son petit-déjeuner.

L’heure tourne hélas et déjà, le mari de Virginie part au travail. Quelques instants plus tard, comme prévu par leur amie Isabelle, l'annonce paraît dans le quotidien. Virginie n'avait pas encore lu la presse que déjà le téléphone retentit. Les premiers rendez-vous sont pris pour le soir même. Pas question en effet d'envisager un défilé de visiteurs en l'absence de Sylvain. Avec tous les détraqués qui rodent un peu partout, une femme seule est une proie trop facile. En moins d'une heure, elle totalise quatre appels qui au demeurant ont l'air sérieux et surtout, n'émanent pas de professionnels de la revente. Certes, il ne faut présager de rien mais tout de même. C'est rassurant de recenser des appels de mères de familles, en quête d'un mobilier moins onéreux que dans les magasins.

Comme quoi et c'est le premier constat dressé par Virginie, la misère est en train de s'installer insidieusement dans tous les foyers. Combien de personnes se trouvent en ce moment dans la même situation qu'eux ? Il n'y a pas de quoi s'en réjouir loin s'en faut ! En attendant, Virginie essaie à présent de recouvrer ses esprits. Les appels, aussi réconfortants qu'ils aient pu être, n'en demeurent pas moins des coups de poignard qui font très mal. Chaque fois c'est la même chose, il convient de rabâcher les mêmes mots, donner les descriptifs identiques et bien sûr, le couteau se remue de plus belle dans la plaie béante. Suivant à la lettre les recommandations d'Isabelle, tous les rendez-vous de ce soir seront fixés à la même heure. Faire jouer la concurrence, en interdisant aux futurs acquéreurs de clamer tout haut leur réticence, telles ont été les règles de base pour obtenir les meilleures ventes.

Comme de bien entendu, qui dit venue massive de personnes, sous-entend risques de vols. C'est pour cette raison qu'Isabelle et Patrice seront présents ce soir, jouant les faux clients dans le seul but de surveiller le bon déroulement de la visite. On n'est jamais trop prudent ! Car hélas, les pickpockets ne manquent pas et ils sont diaboliquement bien organisés. Il est facile de donner un nom et une adresse bidons, surtout quand la domiciliation est à l'étranger. Heureusement qu'Isabelle a pensé à tout. Car ce ne sont pas Virginie ni son mari, qui auraient pu déjouer les pièges les plus élémentaires. Confiants et presque naïfs même, ils ont du mal à imaginer que des êtres humains puissent à ce point profiter du malheur des gens. Si l’on ajoute à cela leur état émotionnel, on comprend à quel point ils puissent être vulnérables.

La journée se déroule mieux que prévu. D’autres rendez-vous sont venus grossir le nombre de visiteurs. Si tout le monde vient en même temps, il y aura au moins douze personnes ! Ce qui n’est pas de nature à rassurer Virginie loin s’en faut. Néanmoins, avec beaucoup de sang froid, elle maîtrise la situation. Frisouille a joué toute la matinée avec ses copains dans le parc. Après une petite sieste, il a préféré rester aux côtés de sa Maman. Il n’arrête pas de poser des questions, toutes plus précises les unes que les autres. Ce qui amplifie d’autant l’émotion dans le cœur de sa Maman.

Le soir venu, bien avant l'heure du rendez-vous, la famille est au grand complet. Isabelle et Patrice sont là eux aussi, comme prévu. Tous les cas de figure ont été passés en revue, afin que la visite se déroule au mieux. Personne, ni les Parents de Frisouille ni leurs amis, n’auraient supputer un instant que le problème majeur pouvait venir de Frisouille lui-même. Des pourquoi et des comment en rafale, fusèrent pendant plus d’une heure. Il a fallu expliquer à Frisouille ce qui allait se passer, ce qui n'a pas été sans créer des mouvements de répulsion de sa part :

– Frisouille : Z’veux pas que quéqun vient dans ma chambre Maman… Et pis où y sont mes meubes ?...

– Patrice : Ils sont chez nous mon bonhomme comme Maman te l’a expliqué… Et quand nous aurons construit votre nouvelle maison, tu les retrouveras… Promis !...

Visiblement, la pilule est passée. Heureusement que le mari d’Isabelle a eu ce réflexe. Car ni Virginie ni Isabelle, encore moins Sylvain, n’auraient eu la force de répondre. Frisouille n'est pas habitué à voir autant de monde en même temps, surtout en train de fouiner dans « Sa » maison ! Cependant, à cet instant précis, il affiche un optimisme on ne peut plus réconfortant. Bien que sceptique, la réponse de Tonton Patrice lui convient. Enfant avant tout, il abandonne le monde des adultes pour aller s’amuser dans sa chambre. Les amis de ses Parents organisent en théorie le déroulement de la visite :

– Patrice : Surtout ne paniquez pas les enfants… Tout se passera bien j’en suis certain… Étant donné que c’est au salon qu’il y a le plus de risques de vols, nous resterons avec Sylvain… J’essaierai de me montrer à la hauteur en tant qu’acheteur… Toi Virginie, tu seras auprès des visiteurs… Il faudra bien répondre aux nombreuses questions qu’ils ne manqueront pas de te poser… Et toi ma chérie, tu feras semblant de prendre des notes… Tu seras très bien dans ton rôle d’antiquaire…

– Virginie : C’est bien joli tout ça… Mais est-ce que l’on peut vendre comme ça ?... Sans justificatifs pour les acquéreurs ?...

Isabelle a pensé à tout. Pour que les choses soient en règle elle a apporté un carnet de reçus. Ce qui ne rassure guère Virginie et Sylvain. Et si d'aventure, quand elle aura réalisé qu’elle a été un tantinet roulée dans la farine, la justice décidait d'effectuer des recherches pour savoir à qui les meubles ont été vendus ? Ne seraient-ils pas dans l'obligation de déclarer aux impôts les sommes qu'ils ont perçues ? Si parmi les clients potentiels il se trouvait un inspecteur des impôts ? Autant de questions qui au demeurant, perturbent quelque peu la sérénité de ce début de soirée. Isabelle n'est pas dupe. Ces fausses craintes masquent en vérité un attachement profond aux meubles et objets qui bientôt quitteront avant leurs propriétaires l'appartement. Mais elle tient à rassurer ses amis :

– Isabelle : Rassurez-vous... J'ai pensé à tout... Quand je suis venue faire l'inventaire l'autre jour, j'ai évalué les prix... Un de mes amis est commissaire priseur à l’hôtel des ventes... Voilà une estimation « Officielle » du mobilier... Tiens ma chérie…

– Virginie : Mais c'est beaucoup plus cher qu'en vérité ?... On risque d’avoir des ennuis ?...

– Patrice : Bien sûr que non Virginie…C'est étudié pour !... En vendant moins cher, tu ne risques pas de plus-value !... Donc même s’il y a un inspecteur du fisc, en lui faisant un reçu de la vente et en lui montrant l’estimation officielle, il ne pourra rien dire !... Il vous suffira bien entendu, de bien déclarer les sommes encaissées !...

Virginie, bien que dubitative, remercie les efforts que ses amis ont faits pour leur éviter d’éventuels ennuis. C'est simple mais il fallait y penser ! Car ce qui est dangereux, c'est de spéculer. Ce genre de magouilles et de malversations, est réservé aux agioteurs. Il faut reconnaître que Virginie est vraiment craquante derrière son masque d’inquiétude. Elle domine ses craintes, faisant confiance à Isabelle et Patrice. Mais son minois dissimule très mal son angoisse. Quand on est honnête c’est certain, jouer avec le feu donne des frissons. Sylvain est convaincu de la bonne foi de ses amis et tente de rassurer son épouse :

– Sylvain : Patrice a raison ma chérie… On ne risque rien du tout… En montrant aux futurs acquéreurs l'expertise établie, non seulement ils auront le sentiment de n'être pas volés mais surtout, ils prendront conscience de la valeur intrinsèque de chaque pièce... Inspecteur ou pas, où est le danger ?...

– Virginie : Je… Je suis désolée… Mais… C’est plus fort que moi, j’ai comme une boule sur l’estomac…

– Isabelle : Ne t’en fait pas ma chérie… Une fois que tout le monde sera parti, on boira le champagne… Ben oui… Patrice en a acheté deux bouteilles…

Il est presque dix neuf heures. Les premiers invités ne devraient pas tarder. Tout le monde est à son poste, Frisouille en tête. La question que Virginie se pose, est de savoir s'ils ont bien fait de faire venir les douze personnes en même temps. D'autant que la majorité d'entre elles, a manifesté l'intention de venir avec leur conjoint. Si tout se déroule comme prévu, dans moins d'une heure, une vingtaine de personnes risque fort de fouler le sol de l'appartement. C’est à la fois rassurant tout autant qu’affolant. Au minimum une dizaine de personnes, au pire le double. Il y a de quoi c’est certain, créer un peu de panique. Devant l'anxiété de son amie qui tourne en rond comme une hélice dans le salon, Isabelle intervient une fois encore :

– Isabelle : Veux-tu que j'appelle un de mes amis ?... Il dirige une société de gardiennage tout près d'ici ?... Il ne refusera pas de nous envoyer un ou deux hommes en civil ?... Quand tu verras la taille de ses hommes, tu seras vite rassurée !...

Virginie est tellement perturbée par ce remue-ménage, qu'elle acquiesce machinalement sans même sans rendre compte, d'un simple balancement de la tête. Le nécessaire est fait aussitôt. Même à quatre c'est certain, ils auront du mal à surveiller tous les gens, qui seront dans toutes les pièces en même temps. Il y a quelque chose d'autre qui turlupine l'esprit de la maîtresse de maison. Un petit rien sans doute, mais qui n'échappe ni à Isabelle ni à Sylvain. Si l'angoisse qui l'habite perdure, elle n'aura plus d'ongles d'ici la fin de la visite ! Au train où elle y va, elle ne tardera pas à se manger le bout des doigts. Avec le renfort des deux professionnels de la surveillance, les risques sont minimes. De quoi Virginie a-t-elle donc peur ?

En fait, elle déplore le refus catégorique d'Isabelle à propos de l'apéritif qu'elle désirait préparer pour les invités. Pour Virginie, ce geste était tout à fait naturel et démuni de la moindre arrière pensée. Mais Sylvain partage tout à fait l'avis d'Isabelle. Les gens ne viennent pas là pour se faire nourrir. Moins ils auront de dérivatifs plus vite ils partiront. Pas question de transformer l'appartement en resto du cœur. De broutilles en conseil contradictoire, Virginie est en permanence sur le qui-vive. À l'affût du moindre détail, tout le monde sent bien qu'elle est prête à tout arrêter. Isabelle ressent la douleur qui ronge le sang de son amie. Elle voudrait tellement pouvoir l'aider davantage.

Qui ne réagirait pas de la même manière ? Certes, sans être matérialiste pour autant, Virginie a personnalisé à l'extrême son environnement. Qui oserait la blâmer ? Il est un point cependant, sur lequel tous sont d'accord : une vente « À l'emporter » ne passera pas inaperçue dans la montée. Pour peu que les acheteurs soient bruyants, les voisins ne manqueront pas d'être sensibilisés par de tels va-et-vient. Beaucoup moins qu’un éventuel désordre, c’est la dignité de Virginie qui en serait affectée. Son amour propre est mis à rude épreuve. Ce n’est pas que son époux en soit dépourvu, mais il gère avec plus de diplomatie. Là encore, Sylvain rassure son épouse :

– Sylvain : Ce soir ou demain ma chérie... De toute manière, ils seront bien informés de notre départ mon trésor !... Aujourd’hui, demain ou dans dix jours je ne vois pas la différence !... On s'en tiendra à la version de mon travail !... Le changement nous impose donc ce déménagement… Même si nous connaissons certaines personnes, on s’en fout… Qui nous dit qu’ils ne sont pas dans une précarité encore plus dramatique que la nôtre ?... Après tout comme on dit, plaie d’argent n’est pas mortelle… C’est chiant je te l’accorde… Mais nous sommes tous les trois en bonne santé non ?... Rassure-toi Bibiche... Tout se passera bien... Arrête de te morfondre inutilement…

– Virginie : Bon d’accord, le principe du déménagement est plausible… Mais pourquoi les voisins ne verront pas de camion pour l’effectuer ?...

– Isabelle : Arrête de te prendre la tête ma chérie… Sylvain a raison… Si ça se trouve, vos voisins eux-mêmes sont dans la panade !... De toute manière, les plus gros meubles sont déjà loin !... Donc chacun repartira avec ce dont il a envie avec les moyens du bord…

Virginie n'est qu'à demi satisfaite en vérité. Pour endiguer son appréhension et se donner les forces d'affronter « Cette meute de vautours » comme elle dit ironiquement, elle accepte le verre d'alcool que lui sert son mari. Elle qui ne boit jamais, prouve à quel point son mental est au plus bas. La sonnerie de la porte d'entrée la tétanise sur place. Cette fois ça y est le manège commence ! Plus question de faire marche arrière ni annuler quoi que ce soit. Les dés sont jetés. Est-ce un signe du destin ? Toujours est-il qu'à défaut de clients, ce sont les gardiens qui arrivent les premiers. Même en civil, ils ne passeront pas inaperçu ! Trois monstres en vérité. Le plus petit doit faire un mètre quatre vingt dix. Isabelle est assez fière de voir à quel point son ami a tenu parole. De son côté, Virginie se sent plus à l'aise quand même. Avec des anges gardiens de ce gabarit, elle est certaine au moins que personne ne tentera quoi que ce soit d'illégal ou simplement déplacé.

***

Mardi matin. Après s'être couché très tard, le couple rejoint la cuisine comme tous les jours. Petit coup d'œil sur Frisouille, dont le sommeil agité traduit bien le malaise qui l'anime lui aussi. Jamais le trajet jusqu'à la cuisine n'aura été aussi long et pénible. Dans le couloir, le hall, le salon... Les emplacements vides laissant apparaître les marques claires au mur, rappellent cyniquement qu'hier encore, ils étaient abrités derrière les nombreux souvenirs de la famille. Seul point positif, si tant est qu'ils puissent le traduire de la sorte, la vente a été assez fructueuse. Ni chèque ni carte bancaire naturellement, tout du cash. Avec la somme qu'Isabelle avait déjà versée pour l’achat de ses meubles, Virginie et Sylvain disposent aujourd'hui d'un petit capital de près de vingt mille Euros.

Maigre consolation en vérité, mais réconfort tout de même pour la suite des opérations. Entre le déménagement « Officiel », les achats indispensables pour l'installation et les frais divers, il leur faudra bien tout ça pour démarrer leur nouvelle vie. En prenant leur petit déjeuner, les Parents de Frisouille essaient tant bien que mal de dédramatiser la situation. Certes, comme Virginie le redoutait, certains voisins étaient venus sonner à leur porte hier soir inquiets d'entendre ces bruits anormaux. Ce qui ne manquera pas dès aujourd'hui, d'engendrer un flot ininterrompu de visites et de coups de téléphone, auxquels il faudra faire face avec détermination.

Ce côté voyeurisme, quand ce n’est pas sanguinaire, n’est pas une exception. Pour ce qui concerne la petite famille, une chose est certaine. Auprès des premiers voisins de palier le changement de poste de Sylvain est passé comme une lettre à la poste. Certains se sont même proposés de venir donner un coup de main. Reste les plus récalcitrants, avides d’émotion forte. Les vautours sans foi ni loi qui spéculent d’une manière outrancière sur la vie des autres. Nul ne peut empêcher la curiosité naturelle des gens. Le couple n'échappera pas à cette règle, inhérente à la promiscuité. La vie en collectivité a ses charmes, il est normal qu'elle ait aussi ses revers.

Heureusement tout de même, c'est Sylvain qui s'est chargé d'informer les voisins du pourquoi de ce brouhaha nocturne, vraiment pas habituel chez eux il est vrai. En tenant le même discours auprès de tout le monde, il n’y a aucun risque d’erreur. Le téléphone arabe comme on dit, se chargera de répandre la nouvelle dans tout le quartier. Le plus dur sera de faire face en gardant le sourire. Car, et Virginie le souligne à son mari, elle sera seule pour répondre aux assauts téléphoniques ! Silencieux, Frisouille n’en pense pas moins. Sa Maman se sent en danger ? Il prend sur lui d’assurer sa défense. Les petits poings serrés, le front plissé, il menace quiconque osera faire du mal à sa Maman.

***

Avant dernier week-end avant l'expulsion.

Voilà bientôt une semaine que tout est terminé dans les préparatifs. Les huissiers sont passés comme convenu et la saisie n'a pas été très bénéfique pour eux. Mais tout s'est relativement bien passé. Leur départ n'est un secret pour personne, tout le quartier est désormais au courant. La voiture ayant été saisie en premier, c'est donc avec le second véhicule d'Isabelle et Patrice que Sylvain pourra aller à son travail. En attendant l'installation définitive, qui aura lieu dans une semaine, le couple s'affaire à la caravane. Grâce à l'argent récolté, ils ont pu changer la machine à laver car celle d'Isabelle était plutôt mal en point.

Sitôt que leurs amis les rejoindront, les activités s'organiseront différemment. Les deux femmes vont se charger dans un premier temps d'aller faire les provisions. Un mini congélateur acheté en même temps que la machine, sera quant à lui installé sous le paravent que les deux hommes vont entreprendre de bâtir. Tant qu'ils étaient pris dans la nébulosité de leurs projets, Virginie et Sylvain n'avaient pas prêté la moindre attention aux autres résidants. Mais au cours d'une pause, ils remarquent avec une certaine stupeur, le regard glacial que leur adressent certains campeurs en passant devant chez eux. Ce n'est guère rassurant !

Il faut dire que la plupart des occupants du camping, viennent soit en fin de semaine, soit pendant les vacances. Ils ne sont qu'une cinquantaine en tout, à demeurer en permanence sur le site. Ce qui veut dire qu'aux yeux des autres, qu'ils qualifient de bourgeois, leur présence ne sera pas forcément acceptée sans réticence. La grossesse de Virginie, n'est pas non plus un facteur générateur de pensées positives à ce sujet. Seule à longueur de journée, isolée dans un lieu hostile ou presque, qu'adviendrait-il s'il lui fallait brusquement une aide ? Cette fois ils n’ont plus le choix, le retour en arrière est impossible. Dire que ce mot était jusqu’à ce jour, banni de leur vocabulaire ! Ils ne sont pas encore en place que déjà, plane autour d’eux le poids de la suspicion.

Pour l'heure, une seule chose compte : se mettre au travail. Il faut impérativement que tout soit installé d'ici demain soir. Le week-end prochain sera consacré au déménagement final et par conséquent, à l'installation définitive de la famille à la caravane. Heureusement, Isabelle et Patrice arrivent plus tôt que prévu. Le petit camion, à l'effigie de l'entreprise de Patrice, ne passe pas inaperçu lui non plus ! Le branle-bas qui suit, n'est pas porteur d'espoir de copinage avec leurs voisins immédiats, qui voient d'un sale œil les ouvriers en train de décharger les matériaux nécessaires à la construction du paravent. Car naturellement, il n’est pas question de se contenter d’un auvent en toile. Ce qui ne pourra qu’augmenter la jalousie des autres locataires. Une question interpelle Sylvain :

– Sylvain : Excuse-moi Patrice... Mais... On a le droit de construire en dur ici ?... Vu les regards qu’on nous adresse, j’ai bien peur que non !...

– Patrice : Isabelle est propriétaire de son emplacement, qui est considéré comme un banal lotissement... Chaque parcelle a été vendue... C'est une propriété, comme une autre...

C'est la première fois qu'ils entendent parler de ça. Une copropriété dans un camping ! C'est original, mais après tout pourquoi pas ? Ce qui enlève immédiatement toute crainte à ce sujet. Reste que d'après les plans effectués par Patrice, une fois la construction terminée, la caravane ressemblera plus à un deux pièces qu'à un mobil-home. Heureusement, les parcelles sont très éloignées les unes des autres. Les murs ne représenteront aucune gêne pour les voisins. Reste qu’une odeur de jalousie, plane au-dessus de leurs têtes. Ce qui ajoute aux craintes déjà instaurées, un climat de défiance et d'incertitude. Pour se donner bonne contenance, ils se disent qu'au fond les autres n'ont qu'à faire pareil. Après tout, qui les en empêche ? Inutile de préciser que pour Virginie, c'est un autre domaine qui érige insidieusement ses murailles devant elle. Qu'adviendrait-il de la famille si par hasard, les autres propriétaires apprenaient les vraies raisons de leur installation ici ? Bourgeois ou frimeurs, ils n'en demeurent pas moins des gens aisés et sans doute influents !

La machine à penser se met aussitôt en route dans l'esprit de Virginie. Un rien la comble de bonheur, mais un autre petit rien la traumatise et l'angoisse aussitôt. C'est vrai, et Isabelle le confirme, depuis plus de cinq ans qu'elle s'est installée avec sa caravane, pas une seule fois elle n'a été invitée chez l'un ou chez l'autre. Les gens vivent ici dans un mutisme total, en complète autarcie. Aucun contact, pas le moindre sourire, des visages de glace en permanence. La joie de vivre ne doit pas être un atout majeur chez les quatre cinquièmes, voire davantage, des habitants de ce quartier « À roulettes » comme le surnomme d'une manière narquoise Isabelle. Elle se demande bien si ces gens éprouvent un intérêt quelconque pour une chose ou une autre.

Puisqu'elles en sont au chapitre du voisinage, avant de se rendre au supermarché du coin, Isabelle propose à ses amis de faire le tour du propriétaire. Ils pourront ainsi mieux se rendre compte de la rareté des échanges conviviaux. Ils feront surtout connaissance des quelques rares « Cas sociaux », c'est à dire les quelques personnes avec qui elle a pu établir un certain contact. Comme par hasard, ce sont des familles d'ouvriers, payant un loyer comme dans un appartement. Le plus souvent itinérants, ils vont ainsi de ville en ville, au gré des besoins de leurs entreprises respectives. Eux au moins, savent s'amuser et comprendre la plaisanterie.

Virginie et Sylvain ne sont pas dupes. Au gré des rencontres avec certains locataires, ils ressentent au fond d’eux quelque chose d’inextricable. Sans affirmer que les résidants se montrent exagérément respectueux à l’encontre d’Isabelle, leur attitude est révélatrice d’une attention presque excessive. Qu’est-ce que cela dissimule ? Au fond, pour les nouveaux arrivants, cette apparente popularité ne peut que renforcer les liens d’amitié envers Isabelle et Patrice. La balade à travers les allées se poursuit avec la même décontraction. Ça-et-là c’est évident, les esprits récalcitrants pour leur part confortent le malaise ambiant. Il faudra faire avec, c’est la conclusion qui s’impose après la petite promenade.

Après une journée copieusement remplie, tard dans la soirée, les deux couples et Frisouille savourent comme il convient leur premier repas à la caravane. Le paravent est quasiment terminé. Après les fondations et les bases des murs, il a été monté en bois. Il n'a pas été difficile aux quatre employés de Patrice, de réaliser ce petit chef-d'œuvre. Le congélateur, la machine à laver... Tout fonctionne à merveille. Virginie et Sylvain, prenant conscience de l'ampleur de la générosité de leurs amis, ont du mal à contenir leur émotion. Comment pourront-ils les rembourser ? À question bête réponse idiote a-t-on l'habitude de dire ? Ce n'est pas Isabelle qui va louper l'occasion de conforter cet adage. Avec un naturel presque déconcertant, en prenant une main de Virginie et de Sylvain, émue tout de même, elle rétorque aussitôt :

– Isabelle : En restant nos amis... Rien de plus... L'amour que vous nous apportez, n'a pas de prix !... Suis-je assez claire mes chéris ?... Votre bonheur est plus important à nos yeux que ces quelques bricoles, OK ?...

Inutile d'en dire davantage. Les mots, la douceur, la sincérité, soutenus par les effets euphorisants du champagne, il n'en faut pas plus pour que Virginie éclate en sanglots dans les bras de son amie. C'est dans l'épreuve que l'on voit ses amis, jamais ce dicton n'aura fait briller ses lettres de noblesse avec une telle intensité. Au point que même les deux hommes, ont du mal à contenir leur émotion. Il faut l'innocence de Frisouille, une fois de plus, pour redonner à ce repas le pétillant qui lui va beaucoup mieux :

– Frisouille : Dis-moi Maman... On va encore sanzer de maison ?... Si tu pleures, c'est qu'on va bientôt partir ?... Et tatie Nabelle aussi alors ?...

La logique de ses propos est à la fois amusante autant que dramatique. Il n'a pas oublié le chagrin de sa Maman l'autre jour c'est une évidence. De là, à établir un lien avec la suite, il n'y a qu'un pas, qu'il convient de lui interdire de franchir. La boutade est ce qu'elle est, mais elle met en relief les dégâts ancrés au fond du cœur de ce petit trognon d'homme. Sylvain le prend aussitôt sur ses genoux et lui parle comme à un homme. Inutile de tourner autour du pot, il va droit au but :

– Sylvain : Nous resterons ici sans doute très longtemps mon chéri… La maison sera longue à construire… C'est pour ça que l'oncle Patrice a fait le paravent... Comme ça, nous aurons plus de place... Et si Maman pleure, c'est parce qu'elle est heureuse... Les larmes ne sont pas toujours synonymes de souffrance... Elles expriment aussi de temps en temps le bonheur et la joie, comme en ce moment… Il ne faut pas juger sur les seules apparences, les choses ou les personnes tel qu'on croit les voir… Chacun réagit d'une manière différente, pour exprimer ce que son cœur éprouve... Les animaux pleurent aussi tu sais mon gamin... Mais les hommes ne le voient pas... Parce qu'ils croient que les animaux n'ont jamais de chagrin…

Docile, attentif, Frisouille perçoit les plus intimes vibrations dans le discours de son père. Quels sont les Parents de nos jours, capables d'apporter autant d’amour, de respect et d'attention à leurs enfants ? Le stress, la vie trépidante, les soucis et j'en passe, pourriez-vous me rétorquer ? Ce que traverse cette famille à vos yeux alors, n'est qu'illusion ? Savoir prendre le temps pour tout, voilà ce qui paraît être la qualité essentielle de ce couple. C'est la seule façon de permettre à un enfant de s'exprimer et évoluer normalement. Frisouille incarne donc bien l'enfant, non pas un modèle, encore moins prodige, mais heureux et épanoui tout simplement. À l'instar d'une fleur, dont il s'occupe par ailleurs merveilleusement bien grâce aux bons soins et à l'amour dont ses Parents l'entourent, il peut laisser éclore sa beauté intérieure. Celle qui fait tant défaut aux pauvres gosses livrés à eux-mêmes du matin au soir.

Rien de tel qu’une petite balade dans le camping après le dîner pour favoriser la digestion. Ça-et-là, Virginie et Sylvain nouent les premiers contacts avec quelques résidants. Eux aussi, ont eu du mal à s’intégrer. Mais le cadre est enchanteur, ce qui les a aidés à surmonter l’indifférence des « Bourgeois » comme sont appelés ceux qui ont du fric. Le constat qui s’impose, c’est que quel que soit le lieu, les ségrégations se font naturellement. D’un côté la minorité dominante, de l’autre la masse des petits qui font du mieux qu’ils peuvent pour survivre. Une chose est évidente, le calme sera un allié précieux dans cette épopée. Frisouille de son côté, ne s’embarrasse pas de préjugés. Pendant que ses Parents discutent avec leurs nouveaux amis, lui va saluer les personnes qui prennent un digestif sur leurs terrasses. (Suite sur le livre)

***

Cet extrait représente environ 30 pages, sur les 75 du chapitre original

© Copyright Richard Natter

Chapitre 1  *  Chapitre 2

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ISBN 978-2-9700660-7-1

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