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CHAPITRE PREMIER

<< Opération 24 Décembre >>

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Un vent glacial balaye la ville depuis tôt ce matin. La couche de neige, recouvrant les arbres et les voitures, est bordée de fins cristaux de givre. En dépit de la clarté naissante, les ombres ont du mal à quitter leurs supports. Selon l'angle dans lequel on se trouve, la neige est tantôt grise, tantôt lumineuse. La réverbération des éclairages publics, produit des milliers de faisceaux multicolores. Il n'est que sept heures trente. Les rues s'animent peu à peu. Quittant son manteau nocturne, la ville est en train de sortir lentement de sa léthargie.

Le bruissement diurne prend le relais, d'un silence presque monotone. Le Yin d’une nuit indifférente, fait place au Yang d’un jour pas comme les autres. Les livreurs, frais et dispos, sont les premiers à apporter l'animation dans ce petit coin de la ville. Les uns en sifflant, les autres en riant, ils égaient un tantinet le jour qui peine à se lever. Les automobilistes les plus courageux commencent à dégager l’épaisse couche de neige recouvrant leur voiture. Un à un, les moteurs des berlines harmonisent leurs ronronnements.

D’épais panaches blancs s’échappent aussitôt des pots d’échappement, tels de vaillants soldats partant à l’assaut de la froidure. L’un après l’autre, les rideaux des magasins se lèvent. Bien emmitouflés dans leurs épais manteaux, les piétons commencent à déambuler sur les trottoirs. En quelques minutes, le calme de la nuit est oublié, laissant au brouhaha le soin de meubler le silence. Les éboueurs arrivent à leur tour. Habilement, ils prennent en charge les déchets ménagers. Les poubelles débordent. Les emballages vides, les cartons des cadeaux, tout est là pour rappeler que demain, ce sera Noël. C'est dire si ce vingt-quatre décembre, comme tous les ans, est promis à un regain d'activités.

Indifférent à ce regain d’activité, un enfant noir promène sa solitude. Le regard lointain, perdu dans la nébulosité de ses pensées, il cherche en vain à fuir son désarroi. Les gens pressés le bousculent, sans même se retourner. Pauvrement vêtu, il est transit de froid sans que cela n’interpelle qui que ce soit. Pour lui aussi demain ce sera Noël. À n’en point douter les cadeaux et le faste d’une telle journée, ne viendront pas égayer le néant dans lequel il est enfermé.

À l'intérieur d'un café, l'ambiance est plus chaude que les autres jours. Cette clientèle matinale, est de loin la plus sympathique. Tous les clients sont en bleus de travail, décontractés. Ils se tutoient presque tous. En dégustant leur premier café, chacun y va de son anecdote. Ils baillent, ils s'étirent, comme pour mieux regretter sans doute, le petit lit douillet qu'ils viennent de quitter. Les tasses fumantes, laissent échapper leur parfum suave. Rien de tel qu'un croissant pour accompagner ce délicieux breuvage. La fumée des cigarettes les enveloppe peu à peu.

Chauffeurs routiers, livreurs ou encore ouvriers, ils partagent avec délectation ces instants d’amitié. Ils se retrouvent comme chaque matin dans ce bistrot sympa. Les énormes camions sont immobilisés sur le parking de la ville. Certains automobilistes récalcitrants, ne sont guère satisfaits. En effet, les bahuts occupent presque toute l’aire de stationnement. Courageux mais pas téméraires, les plus vindicatifs se contentent de maugréer leur désaccord, bien à l’abri dans leur voiture ! Dans le bar, enfumé au possible, l’ambiance bat son plein. La plupart des chauffeurs routiers sera loin de leurs épouses et de leurs enfants pour Noël. Ce qui explique l’euphorie ambiante. Cette grande famille de la route, solidaire et unie, compense à peu près les aléas de ces séparations forcées. Malgré le brouhaha, le patron essaie tant bien que mal d'écouter les nouvelles à la radio. Elles ne sont pas très réjouissantes, surtout pour les sans abri. Il ne peut s'empêcher de communiquer sa peine à quelques amis, accoudés au comptoir :

– Patron : C'est quand même dur pour ces pauvres diables... Non mais t'as entendu ?... Moins vingt ils annoncent pour cette nuit !... Pourvu qu’il n’y ait pas de victimes comme les autres années !...

– Brutus : J'espère que le Père Noël mettra des gros caleçons... Sinon, j'en connais une qui risquerait de faire la gueule !...

– Patron : C'est pas du Père Noël que je parle !... Mais des malheureux sans abri !...

La boutade coupe court. Habitués aux efforts, ces hommes sont avant tout des êtres sensibles. Du coup, après la réponse du patron, le silence s'abat dans la salle. Au même instant, les pensées convergent vers celles et ceux qui, en dépit de la solidarité, connaîtront cette nuit des moments dramatiques. C'est tout juste s'ils ont le courage de terminer leur petit déjeuner. Les regards, hagards un bref instant, se perdent vers l'extérieur. Dehors, il fait déjà moins cinq. C'est injuste de savoir des êtres humains en danger de mort, exposés aux rigueurs du temps. Que peuvent-ils faire ?

Assurément pas grand chose, c'est bien ce qui les rend aussi impuissants et soucieux. Car, pendant qu'ils vont festoyer, dans quelques heures, d'autres vont mourir de froid et de faim. Chaque année c’est pareil. Les uns se gavent et les autres meurent de froid, le ventre vide. Aussitôt, la conversation s’oriente vers le laxisme de la société. Certains routiers n’y vont pas avec le dos de la cuillère pour accabler les dirigeants. Hélas, force est de constater que les choses mettront encore pas mal de temps pour changer. Si tant est que des améliorations puissent être envisagées. Soudain, l'un d'entre eux crispe son regard. Son visage paraît se figer. Fronçant les sourcils, les yeux mi-clos, il en oublie même de poser sa tasse. Le mutisme qui l’entoure intrigue un tantinet ses copains. Visiblement, le routier est obnubilé par un événement extérieur. Quelque chose retient son attention. À travers les vitres embuées, il a du mal à distinguer les formes qui défilent dans la rue. Il pose sa tasse, se lève et vient enlever la buée sur une vitre d’un revers de manche. Il scrute avec une attention soutenue, de l'autre côté de la rue. Ce qui bien entendu, lui vaut quelques blagues de la part d'un de ses voisins de table :

– Brutus : T'as pas honte de mâter les gonzesses Sylvain ?... J'vais l'dire à ta bergère !...

– Sylvain : Ta gueule... Regarde ce môme là-bas... Tu vois... À côté du container... Ça fait dix minutes que je l’observe… T’as vu comme il est habillé le pauvre gosse ?...

Le collègue de Sylvain s’est approché de son pote pour voir ce qui peut bien captiver son attention. Effectivement, à son tour il est un tantinet bouleversé par la scène. À l’inverse de son ami cependant, ne voulant pas tomber dans la sinistrose, il essaie de conserver son sens de l’humour :

– Brutus : Ben oui... Et après ?... Tu veux l'adopter ?... Allez viens t’asseoir… Ton café va être froid…

– Sylvain : Laisse tomber le café… Je veux en avoir le cœur net…

N'écoutant que son cœur, Sylvain se dirige vers la porte. Il boutonne sa veste, remonte le col de son gros pull et sans se soucier des rumeurs, sort du bistrot. La bise, le froid, ne sont pas des obstacles pour lui. Il reste immobile devant le bar, fixant le gamin dans les yeux. Comment va-t-il l’aborder sans risquer de l’affoler ? L’échange de regards dure une éternité. Ni Sylvain ni l’enfant ne font le moindre geste. À l’instar de deux gladiateurs, dans l’arène de la cité, ils s’observent en silence... (à suivre)

CHAPITRE SECOND

<< Aux portes de la ville >>

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À quelques kilomètres de là, loin du tumulte de la ville, la quiétude d'un quartier huppé. Les villas cossues jalonnent l'avenue, richement décorées. À en juger l'immensité de chacune d'elles, on imagine que ce ne sont pas de modestes ouvriers qui habitent ici ! Les voitures de luxe, alignées les unes derrière les autres de part et d'autre de la route, confortent ce sentiment d'opulence. Les rares automobilistes qui traversent ce quartier résidentiel, n'y prêtent plus attention. Ici, pas de poubelles sur les trottoirs. Pas de lessives aux fenêtres, ni de papier par terre. C'est une société privée qui est chargée de la voirie et des ordures ménagères. Tout se déroule dans un silence quasi monastique. Au lieu de sortir les poubelles, les personnels de maisons accueillent les employés dans le local qui leur est réservé.

Villa après villa, ils vont ainsi parcourir les quelques soixante résidences. Il faut dire que les employés ne sont pas à plaindre, surtout en ce jour de fête ! Le reste du temps non plus d'ailleurs. Mais en cette veille de Noël tout particulièrement, les techniciens de propreté reçoivent des pourboires somptueux. De quoi agrémenter leurs fins de mois. L’adage qui sous-entend que tous les riches sont des radins, dans ce quartier, est quelque peu ébranlé. Que ce soit par pur intérêt pour garantir un service digne de ce nom, ou par générosité authentique, l’essentiel étant que les employés y trouvent leur compte. C'est le cas pour cette équipe qui pénètre à l'instant dans la plus luxueuse propriété. La dernière de la journée ! Comme tous les jours, elle est attendue au portail, par le responsable de la sécurité :

    – Chef de la sécurité : Bonjour messieurs... Je peux voir vos badges s'il vous plaît ?...

Eh oui... Quand on a de l'argent, l'on peut s'offrir le luxe de s'assurer une protection rapprochée. Les envieux ne manquent pas hélas ! Ce qui naturellement, développe des rumeurs qui ne sont pas toujours très révélatrices de la réalité. Les détracteurs patentés, dans leurs envies de nuire, oublient l’essentiel. À savoir que les gens qui travaillent pour les maîtres des lieux, sont à l’abri du besoin. En l’occurrence, pour cette magnifique villa, il y a en plus du personnel de sécurité, composé de douze agents, une vingtaine d’employés.

De bonne grâce, les éboueurs acceptent les contrôles d'identité et de fouille du véhicule. Routine peut-être, à laquelle chacun se soumet sans rechigner. Après quoi, par radio, le chef de la sécurité demande l'ouverture du portail. Le véhicule, précédé par une voiture d'intervention, s'achemine vers son lieu de travail. Une fois sur place, comme chaque jour, trois gardes du corps avec leurs chiens, entourent la camionnette. L'équipe y est habituée, mais cela n'empêche pas une certaine émotion. Ni les hommes de garde, ni les chiens, ne sont là pour faire de la figuration ! Un peu plus loin, en habit de maître d’hôtel, un des serviteurs accueille les agents d'entretien :

    – Maître d’hôtel : Vous n’aurez pas trop de travail aujourd'hui... Nos maîtres vont réveillonner chez leurs enfants... Madame et monsieur me prient de vous remettre ceci... En vous souhaitant d'excellentes fêtes... Bonjour messieurs...

Vu l'épaisseur des enveloppes, le pourboire aujourd'hui va dépasser les records ! Personne ne veut prendre le risque de manquer de tact. Le travail d'abord. Après avoir effectué un demi-tour, le conducteur de la camionnette recule jusqu'au local. Ses coéquipiers ont déjà sorti les poubelles, qu'ils s'apprêtent à déverser dans la benne. À quelques mètres de là, devant le camion, la Rolls des maîtres s'avance. Rutilante de propreté, elle s'immobilise aux pieds des marches de l'escalier devant l'entrée principale. Le chauffeur aussitôt, sort du véhicule et vient se placer à hauteur de la porte arrière droite, la casquette sous le bras. Le chauffeur du camion benne, habitué à la scène, n'y apporte qu'une attention relative. D'ailleurs, en revenant dans la cabine, ses collègues lui indiquent que le travail est terminé.

Alors qu'ils étaient sur le point de démarrer, les trois hommes ne peuvent résister à la tentation de regarder l'intérieur de leur enveloppe respective ! Diable ! Deux billets de mille Euros chacun ! Ce soir, le vin mousseux va se transformer en champagne ! L'euphorie apaisée, ils restent un instant silencieux. Sur le perron de la villa, la maîtresse des lieux sort de la maison. Aveugle de naissance, elle sait parfaitement s'orienter dans sa demeure. Néanmoins, protocole oblige, une armada de larbins est là, pour l'entourer de mille prévenances. L'un tenant le chien guide, deux autres les bras de la précieuse dame, et le quatrième servant d'éclaireur au groupe. Derrière, le mari, entouré des servantes portant les bagages. Ne voulant pas jouer les voyeurs, les employés de la société de nettoyage s'éclipsent gentiment sans demander leur reste.

Pendant ce temps, la noble dame parvient à se hisser dans la voiture. À ses côtés, le fidèle labrador qui depuis plusieurs années, la guide au cours de ses promenades pédestres. En quelques minutes, tout est en place. Le Maître des lieux accompagne d'un geste affectueux de la main, sa compagne qui s'éloigne dans les allées du parc. Précédée d'une voiture de protection, la Rolls est annoncée au portail d'entrée. Le camion benne est alors prié de démarrer au plus vite. Tant pis pour la fouille, il est hors de question qu'il gêne le convoi :

    – Chef de la sécurité : OK les gars... C'est bon... Pas le temps de fouiller… Joyeux Noël !...

La voiture d’intervention et la camionnette quittent en trombe la propriété. À peine se trouvent-ils sur l'avenue, que déjà la voiture de protection s'immobilise devant le poste de contrôle. Tout ce cérémonial fait sourire les éboueurs bien entendu. Qui, se demandent-ils, oserait attenter à la vie d’une brave bourgeoise, handicapée de surcroît ? Au fond, bien que folklorique, toutes ces mesures de sécurité ne dérangent que les esprits tordus. Le conducteur de la limousine tend un document au chef du contrôle de sécurité :

– Chauffeur : Tiens... Voilà notre parcours... Nous allons emmener Madame d'abord au parc du jardin de ville... Ensuite, quelques emplettes... Le restaurant, le coiffeur, le tailleur... Enfin... La routine quoi !...

– Chef de la sécurité : Heure de retour ?

– Chauffeur : Quinze ou seize heures au plus tard... Passé ce délai, tu appliques les consignes !... Ciao !...

Tout le monde le sait, la patronne est imprévisible. À la dernière minute, elle est capable de tout modifier. Ce qui n'est pas du goût de ses anges gardiens ! Car, sitôt l'heure limite dépassée, le plan d'intervention est déclenché. En relatant la dernière bévue, suite aux incartades de la brave dame, le chef de poste contient difficilement son sourire. Il faut dire que quatre voitures de police, six motards de la gendarmerie et une vingtaine d'agents de sécurité, étaient partis à sa recherche. La voiture qui l'escortait, bloquée à un feu rouge, l'avait perdue de vue !... (à suivre)

CHAPITRE TROISIÈME

<< L’agression >>

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Non loin de là, le petit enfant noir est enfin localisé par un chauffeur routier. Il transmet aussitôt par radio, les coordonnées de son emplacement. Dans la cabine de son camion, Sylvain répond avec beaucoup d'émotion dans la voix :

    – Sylvain : OK Tintin... Je suis à quelques centaines de mètres de là... Je vais y aller à pied, je pense que j'irai plus vite... Reste en contact radio pour faire suivre le message, car je vais sortir !... Essaie de joindre Brutus pour lui demander de me rejoindre…

    – Tintin : OK Sylvain… Je reste en stand-by et je garde le contact visuel sur ton protégé… Terminé…

Les larmes dans les yeux, ce brave Sylvain que tout le monde surnomme amicalement « Bruce Lee », s'empresse de couper son moteur, la radio, et sauter hors de sa cabine. Il ne prend même pas le temps d'enfiler sa veste. Son petit protégé est là-bas, à quelques enjambées seulement. Il n'a que le parc à traverser. Sans se soucier des automobilistes, qui freinent pour l'éviter, il traverse la grande avenue comme un bolide. Ce qui naturellement, provoque quelques éclats de verre et... de voix, entre les conducteurs qui viennent de se percuter !

Il est loin de se préoccuper de ces menus détails, fonçant comme un évadé. Très vite il aperçoit le camion de son copain Tintin ; c'est le nom de code sur la fréquence radio des routiers pour ce conducteur. Il n'est plus qu'à une dizaine de mètres. Soudain, poursuivant sa course folle, il est intrigué. Il voit le camion de son ami Brutus s’immobiliser en catastrophe derrière celui de Tintin. Brutus quitte précipitamment son camion et se dirige vers un petit groupe de personnes qui vient de se constituer. Essoufflé, Sylvain rejoint enfin son ami en même temps que Tintin :

– Sylvain : Qu'est-ce qui se passe Brutus ?...

– Brutus : Attends... Le môme est en train de se faire corriger par un guignol !... Je vais aller lui dire deux mots à cet enfoiré…

– Sylvain : Non... Laisse-le moi... Je vais lui rectifier le portrait à ce gros con !...

Brutus et Tintin n'ont pas le temps de bouger. Rapide comme l'éclair, Sylvain arrive à hauteur du gars qui était en train de tenir l'enfant noir par les oreilles :

– Agresseur : Je vais t'apprendre moi... Attends un peu que la police arrive... En prison ils vont te mettre...

– Sylvain : Tu vas lâcher tout de suite ce gosse… Eh... Gros plein de merde !...

La mâchoire et les poings serrés, Sylvain se rue sur son adversaire qui pour garder son équilibre relâche l'enfant. Sans se poser la moindre question, Sylvain colle le gros bonhomme contre le mur. L’agresseur est en mauvaise posture. Visiblement le routier ne plaisante pas :

– Sylvain : Que tu sois con, c'est pas mon problème... Mais que tu touches un seul cheveu de ce pauvre gamin... Là... Je t'éclate la tronche !...

– Agresseur : Mais lâchez-moi... Espèce de voyou !... Ce petit vaurien vient de me piquer de la marchandise... Vous trouvez ça normal peut-être ?...

Se sentant coupable, l'enfant regarde Sylvain avec une tristesse inouïe. Le regard échangé entre le bambin et son défenseur est pathétique. Le vide se fait autour d'eux. Progressivement, Sylvain relâche son étreinte. Le gros sac glisse contre le mur et s'affale de tout son poids sur son postérieur. Brutus et Tintin, qui arrivaient en renfort, restent interloqués. La scène qui se déroule sous leurs yeux est merveilleuse. À genoux devant l'enfant, Sylvain lui caresse tendrement le visage. Les deux amis se sourient avec une tendresse divine. Comprenant qu'il avait mal fait, le petit gamin sort de ses poches quelques paquets de friandises, qu'il tend à son ami. Avec son adorable accent « Petit nègre », il reconnaît sa faute et lui demande pardon.

Quand Sylvain regarde en les prenant dans ses mains, les quelques douceurs que l'enfant avait prises, il ne peut contenir sa colère :

– Sylvain : Alors c'est pour trois malheureux paquets de bonbons que tu fais tout ce bordel ?... Combien ça coûte cette merde ?...

– Commerçant : Euh... Trois Euros...

– Sylvain : Tiens... les voilà tes trois Euros... Je t'en file même cinq... Avec le pourboire, tu iras t'acheter une conscience !...

Le commerçant s’en tire plutôt bien. Non seulement il est encore entier, mais en plus, il a son argent. Sylvain pendant ce temps, s’occupe de son nouvel ami. Il tend les friandises au gamin, ému aux larmes :

    – Sylvain : Prends-les... Vas-y… Elles sont à toi maintenant... Dis-moi... Où sont tes parents ?... Tu habites ici ?...

– Enfant : Je sais pas... Mes Parents sont morts et je suis tout seul…

– Sylvain : Où est-ce que tu dors ?...

– Enfant : Là-bas... Dans une cabane... Mais il fait froid, et j'ai pas mangé...

Là, le brave Sylvain ne peut plus contenir ses larmes. Il sert l'enfant contre son cœur. Le bambin l'entoure de ses petits bras fragiles. Les passants autant que Brutus, bouleversés par cet élan du cœur, laissent échapper leur émotion. Dommage qu’il faille attendre de tels instants, pour voir les cœurs des plus indifférents s’émouvoir.

Seul, indifférent et narquois, le gros tas de graisse hausse les épaules et vocifère des jurons. Mettant à profit l'accalmie présente, il se retourne et sans demander son reste, s'éclipse sur la pointe des pieds. Unis dans un amour extraordinaire, Sylvain et son nouvel ami restent encore enlacés de longues minutes. Sortant un mouchoir de sa poche, le protecteur de l'orphelin lui essuie les yeux :

– Sylvain : Voilà... C'est fini mon chéri... Tiens... Maintenant il faut te moucher, tu as ton petit nez qui coule... C'est bien... Tu es un grand garçon...

– Enfant : T'as des enfants toi ?...

– Sylvain : Oui... Enfin... Ils ne sont pas avec moi...

– Enfant : Où c'est qui sont ?...

– Sylvain : Loin... Très loin... Trop loin de mon cœur... Mais je n'y peux rien... Quand ils seront plus grands, peut-être qu'ils voudront connaître leur Papa ?...

Autre moment d'une intensité dramatique. Agenouillé devant l’enfant, Sylvain a du mal à contenir son chagrin. Brutus, qui connaît Sylvain depuis bien des années, sait combien, en cette période de Noël, les enfants de son ami lui manquent. Il s'approche de lui et lui tape amicalement sur l'épaule, comme pour lui signifier d'arrêter de parler de ses gosses. Le molosse au cœur tendre, sourit au petit enfant noir. Les mots sont inutiles. D'instinct, l'enfant a compris en croisant le regard de l'ami de Sylvain, que ce dernier avait très mal au cœur.

C'est à cet instant, qu'une scène encore plus émouvante tétanise l'assistance. Après avoir terminé de se moucher, le gamin entreprend de relever son ami. Il lui entoure le ventre avec ses petits bras et en fournissant un effort gigantesque, l'aide à se lever :

    – Enfant : Faut pas rester par terre... Si tu veux, je vais t'aider à trouver tes enfants... (à suivre)

CHAPITRE QUATRIÈME

<< L’accident >>

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Fuyant comme un évadé de prison, le petit enfant noir continue sa course folle à travers les rues de la ville. Persuadé que les policiers sont à ses trousses, il ne regarde même pas en traversant les rues ou les avenues. Sylvain l’avait bien pressenti et le pire est à redouter. À plusieurs reprises déjà, il a failli se faire renverser. Est-ce que la chance va le préserver ? C'est moins sûr. Car hélas, au détour d'une ruelle, en s'engageant comme un fou sur la grande avenue, une voiture ne peut l'éviter.

Heureusement, le véhicule ne roulait pas trop vite. Le gosse est projeté au sol, sans trop de violence. Les nombreux passants, témoins de la scène, sont horrifiés. Immédiatement, c'est la panique générale. Les femmes, affolées par l'accident, se mettent à hurler ! Le pauvre gosse ne bouge plus. Est-il mort ? Cette éventualité se propage dans la foule comme une traînée de poudre. Ce qui a pour effet d’amplifier l’émotion ambiante. Tout le monde se précipite vers le blessé. En quelques secondes, une vingtaine de personnes s'agglutine comme des mouches autour du gamin.

Heureusement, l'un d'entre eux est médecin. En sortant de sa voiture, il hurle de ne pas toucher la victime. Sage précaution s'il en est ! Le simple fait de crier qu’il est médecin, soulage quelque peu les craintes des autres témoins. Puis, avec calme et sang froid, saisissant sa trousse d'urgence, il vient examiner l'enfant. Le conducteur de la voiture est dans tous ses états. Certes, il n’est aucunement responsable, tout le monde le reconnaît. Le bambin s’est littéralement jeté contre la voiture. Humainement parlant, c’est une autre histoire. L’homme, tremblant comme une feuille morte, s’approche du toubib :

– Conducteur : Alors docteur… Il va s’en sortir n’est-ce pas ?...

– Médecin : Ce n'est pas trop grave... Quelques contusions, mais aucune fracture apparente... Par contre, il est vraiment très essoufflé !... Quelqu'un pourrait-il me donner des couvertures...

– Témoin : Tenez docteur... J'en ai deux ici... J'ai appelé une ambulance aussi...

– Médecin : C'est très bien... Reculez-vous s'il vous plaît... Le malheureux a besoin d'air...

    Le choc passé, l'enfant recouvre peu à peu ses esprits. Il éprouve les plus grandes difficultés à ouvrir les yeux. Une plaie assez profonde lui ayant entaillé l'arcade sourcilière gauche. Le sang, qui se coagule assez vite heureusement, forme une couche assez compacte lui interdisant tous mouvements de paupière. Le toubib fait de son mieux pour panser les plaies, tout en parlant à sa victime :

    – Médecin : Alors mon bonhomme… Comment te sens-tu ?... Dis-moi où tu as mal… Calme-toi… Là… Doucement… Tu ne risques rien…

    La respiration du gamin s'accélère. Le médecin s'affole un peu. Les pulsations dépassant de loin la norme, il suppute une hémorragie interne. Il ignore qu'en fait, le gosse est en train de reprendre ses esprits. L'agitation autour de lui, les douleurs un peu partout, lui font prendre conscience de sa fâcheuse posture. Habitué à la souffrance, l'état de choc apaisé il n'aspire qu'à une chose, reprendre le large.

 Pendant qu’à l'autre bout de la ville, fonçant sur les lieux de l'accident, la voiture de police qui avait tout à l'heure intercepté le gamin. Selon les renseignements fournis par le poste central, le chef de voiture est formel ; il s'agit bien du même enfant. Dans son esprit, il pense immédiatement au chauffeur routier. Ce ne sont pas les menaces proférées qui lui dictent sa conduite. Tout simplement son cœur de Papa, qui le pousse à alerter Sylvain. Par radio, il transmet le numéro du portable de Sylvain au standard :

– Brigadier : Il n'y a aucun doute, c'est bien le petit noir de tout à l'heure... Prévenez le chauffeur... Nous serons sur les lieux dans quelques secondes…

Le brigadier n’est pas très à l’aise. Le conducteur de la voiture de police, essaie de parler des « Représailles » dont a été victime le commerçant. Puisque le routier est responsable, autant l'intercepter quand il arrivera sur les lieux de l'accident ? Son supérieur n'est pas de cet avis, et lui conseille de rouler sans se préoccuper du reste :

– Brigadier : Le plus important c’est de sauver le gamin… Ce qui s’est passé au magasin, j’en ai rien à foutre… Après tout, ce gros con l’a bien cherché !...

Il est clair que le brigadier ne veut pas tenir compte de l'altercation, dont a été victime tout à l'heure le gros commerçant. Car il sait lui aussi, que ce qui arrive en ce moment est entièrement de sa faute. Sans son appel, l'enfant serait encore sain et sauf. Certes, se faire justice soi-même n'est pas reconnu légal, mais... Cogner sur un gamin sans défense, pour deux malheureux paquets de bonbons, une veille de Noël qui plus est, est-ce bien admis ?

Comme le lui expliquait Sylvain, pendant son interrogatoire précédent, le fait d'être privé de ses enfants à Noël surtout, est très dur à supporter. Quand il a croisé le regard du gosse ce matin, il a eu comme une sorte d'électrochoc. Un appel indicible, qui lui demandait de veiller sur son protégé et surtout, lui apporter la chaleur dans son pauvre petit cœur. Le brigadier, lui-même père de trois enfants, en est encore tout retourné. Le destin il est vrai, nous joue parfois des tours pendables. Pour donner le change par contre, et c'est le cas aujourd'hui, il offre des instants merveilleux. Le Yin et le Yang une fois encore, alternent avec panache. Voilà pourquoi, il ne désire en aucune façon, s'en prendre à Sylvain et à ses amis. D'autant, et c'est ce qu'il explique à son coéquipier, qu'il n'y a pas eu sur le commerçant, la moindre agression physique ! En tout état de cause, qui est en mesure de prouver que ce sont les routiers qui ont semé la panique dans le magasin ?

Les deux flics se regardent en souriant. Très vite, la voiture de police arrive sur les lieux, en même temps que l'ambulance des pompiers. La foule de curieux est énorme. Ce qui écœure le brigadier :

– Brigadier : Non mais regarde-moi ces charognards !... Tu vas me faire déguerpir ces vautours et en vitesse...

– Agent : À vos ordres chef...

    Immédiatement, tandis que le brigadier se rend au chevet du blessé, son adjoint demande aux badauds de s'éloigner. Très vite, c'est la stupéfaction. Le médecin, qui avait prodigué les premiers soins, est atterré :

– Médecin : Je n'y comprends rien monsieur l'agent... J'étais retourné à mon véhicule pour chercher de quoi faire une injection intraveineuse... Hop... L'enfant s'est enfui... (à suivre)

CHAPITRE CINQUIÈME

<< Le chien guide >>

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Dans un autre quartier, nous retrouvons la Baronne. Sortant de chez son tailleur, elle suit son merveilleux compagnon. Plus précieux que son propre compte en banque, son chien guide est son regard sur l'environnement. Pas une seule fois, elle ne s'est heurtée au moindre obstacle. Pas une fois, elle n'a eu à frémir en traversant la chaussée. Elle adore se promener, guidée par son fidèle ami et compagnon. Un peu plus loin derrière elle, la limousine la suit à vitesse très réduite. Un peu en avant, la voiture d'escorte. Respectant ses désirs, les quatre gardes du corps se tiennent à distance respectable, de part et d'autre de la Baronne.

Comme elle leur dit toujours, plus on se sent menacé, plus on attire les malfrats. De plus, même les pires voyous, respectent les handicapés. Une dame, aussi richement habillée soit-elle, qui est guidée par un chien, impose le respect. Certes, il y a quelques exceptions ; nul n'est parfait ! Ce genre d'individus, qui s'attaquent aux aveugles principalement, ne sont pas des êtres humains, mais de véritables monstres.

C'est là, que la Baronne apprécie de se sentir en sécurité, encadrée par un service d'ordre efficace. Toujours est-il qu'en ce moment, se délectant des senteurs émanant des étales jonchant les rues, elle respire ce bien-être à pleins poumons. Tournant la tête comme pour mieux entendre un éclat de rire ici, une dispute par là, elle sourit tendrement. En arrivant à proximité d'un carrefour, selon le ralentissement du chien, elle se prépare à le suivre avec plus d'attention. À cet endroit, le bruit est presque assourdissant. Les deux roues, qui sont arrêtées au feu rouge, laissent échapper un flot constant de décibels. Les gardes du corps qui se trouvent devant elle, ont déjà franchi la chaussée. Ceux qui se trouvent derrière s'immobilisent, pour respecter les distances imposées par la Baronne. Elle sent bien pourtant, que son chien ne se comporte pas comme d'habitude. Il paraît réticent. Cela l'intrigue :

    – Baronne : Eh bien mon chien... Que se passe-t-il ?... Nous devrions passer je crois ?... Tex ?... Qu'est-ce que tu as mon joli toutou ?... Dis-moi un peu ce qui te retient ?

En se baissant pour le caresser, elle le sent assis. Là, c'est un signe spécial. Un code entre elle et son guide. Stupéfaite, elle l'entend gémir. Tex lui lèche le visage, et aboie par saccades. Cette fois le doute n'est plus permis, il a repéré quelque chose. Délicatement, la Baronne s’agenouille pour se rapprocher de son guide. Ce qui inéluctablement, provoque un mouvement de panique chez les gardes du corps. Imaginant le pire en voyant la Baronne un genou à terre, ils se précipitent et l’entourent, arme au poing. La Baronne est rassurée et presque amusée. Elle apporte quelques explications à ses anges gardiens.

Puisque son chien refuse d’aller plus loin, c’est qu’il a repéré un danger. Elle demande à ses hommes d’ouvrir les yeux pour localiser ce qui a motivé l’arrêt de Tex. Immédiatement, elle lui donne le feu vert :

    – Baronne : Vas mon bon chien... Vas me faire voir ce que tu as vu... Allez... Vas mon chéri !...

Docilement, le chien se redresse et attend que sa maîtresse ait fait de même. Ensuite, faisant demi-tour sur lui-même, il entraîne la Baronne quelques mètres en arrière, avant de s'immobiliser. En dehors d’un petit gamin, assis sur le trottoir, les gardes du corps ne voient rien de suspect. Toutefois, ils sont bien obligés de constater que le chien de son côté, a une toute autre perception de la situation. Car à leur plus grande surprise, Tex fait un arrêt à quelques mètres du gamin. De nouveau, elle se baisse pour le caresser. Cette fois, il est allongé par terre. Elle s'agenouille et prête l'oreille. Sûr qu'il y a quelque chose. Soudain, entre deux brefs instants d'accalmie, elle entend les sanglots de l’enfant. En se penchant en direction de l'enfant, elle fait appel à ses anges gardiens d'un signe précis de la main.

Immédiatement, les quatre hommes se précipitent autour d'elle. Les deux premiers s'agenouillent auprès d'elle, tandis que les deux autres se mettent en couverture de part et d'autre du groupe. Mais qu'est-ce que cela peut-il bien être ? Elle n’est qu’à quelques centimètres de l’enfant, mais elle ne le voit pas. Tex pousse des gémissements plus pathétiques, ponctués de petits aboiements. Ce qui veut dire que la Baronne est très proche du but. Les minutes qui suivent sont assez pénibles. Plus l'enfant voit les hommes armés, plus son chagrin augmente :

– Baronne : Voyons messieurs... Voulez-vous bien m'informer je vous prie ?... Tex m’indique une situation peu ordinaire…

– Garde du corps : C'est un petit nègre madame la Baronne... Il est assis devant vous… Il a le visage ensanglanté...

– Baronne : Mon Dieu est-ce possible ?... Mais ne restez pas plantés là comme deux piquets... Faites venir la limousine et nous allons emmener ce pauvre chérubin dans une pharmacie...

– Garde du corps : Bien madame la Baronne… Nous faisons le nécessaire immédiatement…

    Aussitôt, le garde fait signe au chauffeur de la limousine d’approcher la voiture. Dans le même temps, le véhicule de sécurité fait de même afin de couvrir la scène. Plus de peur que de mal, les gardes du corps sont rassurés. Ils ne peuvent pas faire autrement qu’admirer ce qui se déroule sous leurs yeux. Tex est venu se coller à l’enfant, et lui lèche les mains et le visage. Tandis que la Baronne, émue et bouleversée, s’agenouille devant le malheureux bambin.

    La voix de la brave dame, sa douceur, sécurisent le pauvre enfant. Eh oui, enfin retrouvé ! Notre petit héros est enfin localisé. Grâce au flair mais surtout, à l'ouïe de Tex qui avait entendu les sanglots étouffés de l’enfant. L'un des gardiens, parvient à relever l'orphelin. Tex se redresse et aboie avec plus d’entrain. Debout devant la Baronne, l’orphelin la regarde avec une tendresse infinie. Toujours agenouillée, la Baronne à tâtons, recherche le visage de l'enfant, qu'elle découvre avec une dextérité incroyable :

– Baronne : Mon pauvre chéri... Heureusement, ta plaie n'est que superficielle... Inutile d'aller dans une pharmacie... Nous avons ce qu'il faut au domaine... Comment t'appelles-tu mon bonhomme ?...

– Enfant : Les gens y m'appellent Negro... Je connais pas mon vrai nom...

– Baronne : Alors tu es tout seul ?... Seigneur que c'est injuste !... Tu sais ce que nous allons faire ?... Tu vas venir dans ma grande maison... Après les fêtes, nous ferons des recherches pour retrouver tes Parents... Tu veux bien ?...

    – Enfant : J'ai pas de Maman et j'ai pas de Papa... Y sont morts tous les deux... Deux vilains messieurs y les ont tués... Et moi, je suis parti en courant... (à suivre)

CHAPITRE SIXIÈME

<< Au quartier général >>

**********

Devant le petit bar de ce matin, nous voyons la moto s'immobiliser. Cette moto que les gardes du corps de la Baronne avaient écartée de la limousine un peu plus tôt. Le pilote descend et sans perdre de temps, pénètre à l'intérieur. Sylvain et une vingtaine d'amis, essaient de faire le point de la situation. Routiers, cibistes et tous les volontaires présents, écoutent attentivement Sylvain :

– Sylvain : Je crois que le mieux, c'est d'attendre un appel des flics... Le brigadier vient de m'appeler pour me dire qu'il a lancé un avis de recherches... Cela ne nous interdit pas loin s’en faut, de poursuivre les nôtres tous azimuts… Au fur et à mesure que les poulets m’apporteront des nouvelles, je les passerai sur la CB…

Sans même prendre le temps d’enlever son casque intégral, le motard s’approche de Sylvain. Quel est donc ce visiteur un peu spécial ? Sylvain est vite fixé :

– Motard : Salut les amis... Je crois que j'ai de bonnes nouvelles... D'après la description du gamin, je l'ai vu dans une super limousine !... J'ai noté le numéro, à tout hasard !...

– Sylvain : T'es un génie mec !...

Immédiatement, le moral des troupes remonte. Pour être certain qu'il n'y ait pas de confusion sur la personne, le motard apporte tous les détails qu'il a pu noter ; de la tenue à la blessure, le doute n'est plus permis. Hélas, la joie est éphémère. L'euphorie apaisée, la question de savoir comment ils vont pouvoir remonter jusqu'aux propriétaires de la bagnole de maîtres, se pose avec force. À en juger l'encadrement de sécurité, ce ne sont pas des ouvriers ! Protégés comme ils le sont, la police ne voudra jamais leur transmettre les coordonnées !

De nouveau, la consternation s'abat sur le groupe qui s'avoue vaincu prématurément. À moins d'un miracle, ils ne voient pas comment ils vont réussir à retrouver le protégé de Sylvain. Toutes les solutions sont envisagées. Le patron du bistrot, autant que ses serveuses, tout le monde émet son avis, propose des solutions. Après une heure ou presque de palabres, c'est toujours le statut-quo. Soudain, fendant le silence qui régnait depuis quelques instants, l'un des cibistes présents paraît avoir une idée :

– Cibiste : Qui dit voiture de maîtres, dit quartier bourgeois... Vous en connaissez beaucoup par ici de coin comme ça ?... Moi si !... À la sortie de la ville en direction du Nord… Il y a tout un lotissement réservé aux grosses fortunes… La villa la moins chère a été vendue un million d’Euros !... J'ai un de mes potes qui travaille dans une équipe chargée du ramassage des ordures ménagères dans ce secteur... Il se fait des couilles en or en période de fêtes !...

– Sylvain : Je ne vois pas le rapprochement ?...

– Cibiste : C'est simple Sylvain... Puisque nous avons le numéro de la voiture... La marque et tous les détails… Mon copain aura vite fait de la localiser !... Ensuite, il faudra tenter la démarche !...

– Sylvain : Bien vu... Bien que ce ne soit pas gagné d'avance, il ne faut pas négliger cette piste...

Une chose est rassurante tout de même. Si l'orphelin a été recueilli dans cette limousine, c'est que les gens ont un cœur. On ne prend pas un gosse, vêtu de guenilles, noir de surcroît, sans un minimum de valeur humaine. Il est clair cependant, que le cœur de Sylvain en souffre cruellement. Pour comprendre sa démarche, un des amis présents lui pose la question. Après tout, pourquoi un tel enthousiasme, pour un gamin qu'il ne connaît même pas ? Personne ne veut baisser les bras ni abandonner les recherches. Cette question arrive à point nommé, pour justifier les raisons qui ont poussé Sylvain à lancer son appel de détresse. Même si la réponse attendue ne modifiera en rien la solidarité ambiante, au moins aura-t-elle l'avantage d'éclaircir les zones d'ombre. Calmement, Sylvain accepte donc de répondre :

    – Sylvain : C'est très simple... Depuis que mon ex-femme s'est tirée avec mes enfants, que je n'ai pas vus depuis plus de quinze ans maintenant, chaque fois que je croise le regard d'un enfant malheureux, mon corps tout entier se couvre de frissons... Une sorte de prémonition qui me dit que le gosse est triste, abandonné dans sa mélancolie... Tous les ans à pareille époque, je m'enfermais presque égoïstement dans ma tristesse et mon chagrin... Reclus dans mes pensées, je pensais à mes propres enfants, oubliant les millions d'autres qui eux, n'ont plus rien... Pour mon petit protégé aujourd'hui, j'ai eu comme une violente décharge dans le cœur... Une sorte de stimulation !... Voilà... En gros, c'est pour ça que j'ai appelé.... Mais… Je n’oblige personne naturellement… Ceux qui désirent arrêter le font sans aucun problème… Et…

Il n'en peut plus. La fin de sa phrase est ponctuée par un violent chagrin. Il s'affale sur la table, la tête posée sur ses avant-bras. Brutus le premier, lui entoure les épaules de son bras musclé. Avec son autre main, tendrement, il lui caresse les cheveux. Lui aussi, comme tous les gens présents à cet instant, ne peut contenir son émotion. Il connaît Sylvain depuis plus de dix ans. Chaque année, c'est le même effondrement, la même déchirure. Jamais, il ne pourra oublier les images de ses enfants quand ils étaient petits, à l'âge précisément de cet enfant noir.

Le cibiste, qui venait de poser la question, se sent perdu. S'il avait pu supputer pareille réaction, il se serait bien gardé de poser sa question. Le sourire que lui adresse l'ami de Sylvain, le rassure. Les deux hommes se regardent et se comprennent. Le fait de libérer le trop plein d'émotion, ne pourra que faire du bien à Sylvain. Car Brutus le sait, quand il est dans un tel état de repli sur lui-même, son ami est capable de devenir un monstre. Les anecdotes ne manquent pas à ce sujet ! Mieux vaut lui laisser l'occasion de décompresser. En bon père pourrait-on dire, Brutus serre Sylvain contre lui. Il cale sa tête contre celle de son pote, et reste silencieux quelques instants. Dans ses yeux, on peut lire toute l'amertume qu'il éprouve. Un sentiment de révolte, face à cette injustice.

Si Sylvain a pardonné à son ex-femme, Brutus lui, lui en veut à mort. Faire souffrir son ami, c'est le faire souffrir lui. N'ayant pas la générosité de cœur de Sylvain, il ignore tout du Zen, dont ils parlent si souvent ensemble. La seule chose qu'il retienne, c'est le comportement abject et infâme de cette espèce de petite salope, véritable « Morue » comme il l'appelle ! Non contente d'avoir couché avec la moitié de la ville du temps où ils étaient mariés, elle s'est tirée avec les enfants, leurs économies et... un de ses jules ! Sans parler des dettes innombrables, que Sylvain a du éponger seul, à défaut de compter sur l'équité de la justice.

CHAPITRE SEPTIÈME

<< Les retrouvailles >>

**********

Devant la propriété de la Baronne, un attroupement pour le moins particulier intrigue quelque peu les résidants du quartier. Habituellement calme et paisible, l'endroit devient soudain très animé et bruyant. Brutus en tête, les routiers, les livreurs, les cibistes... Tout le monde est là ! Camions, voitures, motos, la concentration est pour la moins inhabituelle. Au bas mot, une bonne cinquantaine de véhicules encombrent la chaussée. D'après les renseignements fournis, la villa où doit se trouver le petit orphelin est bien celle devant laquelle ils se trouvent.

Amusés, les joyeux lurons regardent les petites mémés derrière leurs carreaux. Pourvu qu'il n'y en ait pas une qui appelle les flics, croyant à une émeute ? Cette éventualité n'est pas à exclure. C'est pour cette raison que Brutus, avec sa douceur caractéristique, s'adresse à ses amis :

    –  Brutus : VOS GUEULES !!!... Un peu de silence merde !... On se croirait devant un ministère en train de revendiquer !... Si on fout le bordel, on finira au trou !... Alors arrêtez toutes les radios, les postes et mettez-la en veilleuse...

Mieux vaut se montrer prudent c'est vrai ; Brutus a raison. Après s'être rencardé sur l'authenticité de l'adresse, il demande à ses amis de s'éloigner de l’entrée. Seul avec Sylvain, ils vont tenter de se faire ouvrir le portail. Ce qui visiblement ne paraît pas gagné d’avance. Le brouhaha ayant suscité quelques alertes au sein de l’équipe de surveillance. Il en faut plus pour affoler les deux potes, qui s'approchent du poste de garde :

– Sylvain : Salut !... On vient voir si par hasard, c'est ici que notre petit ami se trouve ?... Un gamin noir... Qui a été pris en charge par une grosse limousine en ville...

– Gardien : Excusez-moi messieurs, mais je ne peux vraiment pas importuner Madame la Baronne pour le moment !... Laissez-moi vos coordonnées... Nous aviserons ultérieurement !...

– Brutus : Eh... Trou du cul !... J'te donne trois secondes pour bigophonez à la bourgeoise... Passé ce délai, j'te fais bouffer ta casquette de fayot !...

– Sylvain : Calme-toi Brutus... La manière forte ne nous servira à rien... Tu oublies les autres gardes du corps ?... D'après le motard, ils sont plutôt costauds !...

– Brutus : S’ils sont bâtis comme l’échantillon dans sa guitoune, il m’en faudra une dizaine pour mon quatre heures !... Je vais en tailler un pour m'en faire un cure-dents !...

À cet instant, jugeant que la situation représente un danger, le chef de poste verrouille le portail. En même temps, qu'il lance une alarme silencieuse, pour que ses collègues viennent en renfort. Ce qui ne manque pas d'irriter Brutus qui sent la moutarde lui monter au nez. L'arrivée des gardes du corps, ne fait qu'attiser son envie de tout démolir. Doté d'une force herculéenne, il est capable à lui seul, d'écarter les grilles du portail. Ce qu'il s'amuse à faire d'ailleurs, à la stupéfaction générale.

La nouvelle s'est visiblement répandue comme une traînée de poudre. Car cette fois, derrière chaque fenêtre, les voisins suivent la scène avec beaucoup d'inquiétude. D'autant plus que déjà, Brutus termine d'écarter les deux barreaux ! Les gardes du corps n'en mènent pas large du tout. Ils ont beau être eux aussi taillés dans du roc, ils réalisent que le routier est pourvu d'une force incroyable ! Il se passe quelques secondes durant lesquelles les hommes s'observent de part et d'autre, silencieux. Faut-il alerter les gendarmes ? C'est le dilemme. Car, respectant les conventions établies entre Monsieur le Baron et les forces de police, sauf danger majeur, ces dernières n'interviendront pas. Ce qui ne fait qu'accroître la nervosité du routier. Accroché aux barreaux du portail, il s'adresse aux six gorilles, plantés derrière ce rempart d'acier :

– Brutus : Hello les filles... Y'en a pas une qui pourrait venir me mettre des couches ?... J'ai fais pipi dans mes culottes ?...

– Garde du corps : Un bon conseil, passez votre chemin... Sinon... Vous vous exposez à de graves ennuis...

– Brutus : T'es tout là blanc-bec ?... Moi je vais t'en donner un de conseil... Et un bon tu peux me croire!... Ou tu ouvres ce putain de portail, ou je le fais sauter avec mon bahut et je te mets en orbite d'un revers de main !... C'est clair ou je vais te faire un dessin ?...

Visiblement, les gardes ne sont pas impressionnés. La démonstration effectuée par Brutus n'est pas passée inaperçue certes, mais ce n'est pas pour autant que les réactions attendues se produisent. Ce qui fait monter d'un cran la tension. C'est mal connaître le routier ! Ils ne veulent pas ouvrir le portail ? Tant pis pour eux. D'un signe de la main, en faisant demi-tour, il demande à ses amis de dégager l'accès :

– Brutus : Écartez-vous les amis… Je vais effectuer une petite marche arrière mais mes rétros sont déréglés…

Ni une ni deux, Brutus saute dans sa cabine, sous le regard amusé de Sylvain et de ses amis. Côté villa, nul ne paraît vouloir prendre les menaces au sérieux. Cependant, quand Brutus fait ronfler toute la puissance de son camion, l’expression sur les visages des gardes du corps se modifie un tantinet. Sylvain en rajoute une couche :

– Sylvain : À mon avis, vous n’auriez pas du provoquer Brutus… Il ira jusqu’au bout…

Sylvain n’a pas le temps de terminer sa phrase, que Brutus arrive à quelques mètres du portail. Là tout de même, le chef de la sécurité commence à se poser des questions. Selon toutes vraisemblances, en voyant Brutus dans son camion, il imagine ce qui va se passer. Les gardes du corps aussi d'ailleurs ! D'accord, ils sont balaises, mais en face, ils ne sont pas des mauviettes non plus ! Sans compter que les amis de Sylvain sont dix fois plus nombreux ! Mieux vaut dans ce cas, trouver un compromis. C’est l’option que semble vouloir prendre le chef de la sécurité :

– Chef de la sécurité : Messieurs... Attendez s'il vous plaît... Inutile de prouver votre force en démolissant le portail... Je vais appeler Madame la Baronne...

– Sylvain : Eh ben voilà mon gros poupon... T'es dur à piger mais quand tu veux tu y arrives !...Brutus !... Coupe ton moteur je crois qu’on va d’abord discuter…

Brutus descend de sa cabine. En rejoignant Sylvain, qui est resté à proximité du poste de garde, il lui fait un clin d'œil. Les deux hommes se sourient. Ont-ils gagné la partie ? En attendant, le chef de poste est en pleine conversation avec son interlocutrice. La discussion s'éternise, pour le plus grand regret des amis du petit orphelin. Cependant, en dépit d'une impatience manifeste, ils veulent bien faire preuve de patience. Le chef de garde raccroche le combiné et s'approche de Sylvain et de son ami :

– Chef de la sécurité : Bon... Madame la Baronne accepte de vous recevoir messieurs... Mais... Inutile d'entrer en force et surtout, tous ensemble !...

– Brutus : No problème ma biche... On va y aller tous les deux avec Sylvain... Moi je resterai dehors... T'as pas de souci à te faire mon mignon...

– Sylvain : Je vous remercie monsieur… Je crois que votre patronne le fera mieux que moi quand elle saura que son portail est toujours entier…

Dans un bruit caractéristique, la gâche électrique libère la serrure du petit portillon, qui s'ouvre devant les deux hommes. Le grand portail coulissant, que Brutus voulait démonter, restant quant à lui fermé. En pénétrant dans l'enceinte de la propriété, Brutus s'arrête un bref instant devant le garde du corps avec lequel il avait eu quelques mots tout à l'heure. Les deux hommes se dévisagent pendant quelques secondes. Cette fois, le garde fanfaron n'en mène pas large ! En voyant de plus près le visage buriné du routier, il se voit mal en train d'essayer de l'affronter ! Une bonne tête sépare les deux hommes, en faveur bien entendu, de Brutus. Mieux vaut que Sylvain le calme. Quand Brutus se met à respirer en saccades, les poings serrés, mieux vaut s’écarter. Sylvain ne tient pas à compromettre leurs chances, et tire son ami par la manche :

    – Sylvain : Allez... Viens gros bébé... Tu règleras tes comptes quand nous aurons repris mon petit copain... Promis juré, tu pourras faire mumuse avec l’échantillon après… En route… C’est impoli de faire attendre les dames…

Ouf !... L'orage est passé. Le gorille rejoint ses acolytes et monte dans la première voiture. Sylvain et Brutus préfèrent marcher. Ils sont rustres, durs au labeur, mais néanmoins très sensibles. Le combat qu'ils mènent en est la preuve. Pour autant, ils ne restent pas indifférents à la beauté du parc qu'ils sont en train de parcourir. Dans son for intérieur, Sylvain est en train de se poser quelques questions à propos de l'orphelin. Après tout, est-ce que sa place ne serait pas mieux ici ? Quelle vie pourra-t-il offrir à son protégé ? Si vraiment, les personnes qui l'ont recueilli sont humaines et très généreuses, il est prêt à faire ce sacrifice. Un léger sourire fend soudain les traits crispés de son visage. Il imagine le petit orphelin, sapé comme un prince... Plus que quelques mètres, avant de se trouver aux pieds de la villa cossue.

Les deux hommes marquent un arrêt au bas de l'escalier principal. Obéissant aux ordres donnés, ils attendent que le maître d'hôtel vienne les prendre en charge. Que de protocole ! Si proches du but cependant, ils prennent leur mal en patience. Le cœur de Sylvain bat la chamade. Ému, il est en même temps comblé de bonheur. Cette fois, le petit compagnon ne fuira plus. Le sortant de sa rêverie passagère, le valet leur demande de bien vouloir les suivre :

    – Valet : Si ces messieurs veulent bien se donner la peine d'entrer... Madame la Baronne va recevoir ces messieurs...

Brutus a envie d'éclater de rire. C'est plus fort que lui, jamais, il ne supportera ces courbettes et les manières du grand monde. C'est pour la bonne cause aujourd'hui, alors... Précédant ses hôtes, le domestique les conduit à l'intérieur d'un immense salon. Le luxe, la richesse de la décoration et du mobilier, les laissent pantois. C'est la première fois de leur existence, qu'ils ont tous deux l'occasion de pénétrer dans une villa de maîtres ! Inutile de le cacher, ils sont impressionnés. On le serait à moins c'est certain. Refusant de s'asseoir, ils saluent le loufiat qui disparaît aussitôt derrière une immense porte vitrée. De nouveau seuls, les deux compères promènent leurs regards dans la pièce. C’est vrai, ils le reconnaissent spontanément, l’harmonie est totale et rien n’est exagéré... (à suivre)

CHAPITRE HUITIÈME

<< Joyeux Noël >>

**********

Quelques heures plus tard, comme convenu avec Madame la Baronne, Sylvain et Brutus sont avec leurs amis dans le petit bistrot. Sapés comme des Dieux, ils se font chambrer par leurs copains :

– Patron : Eh ben mon vieux !... Vous avez vu comme ils sont fringués nos deux héros ?...

– Routier : Alors comme ça vous nous lâchez ?... Vous préférez aller réveillonner chez « Madame la Baronne »... Comme ils sont choux nos deux princes !...

– Sylvain : À propos de Madame la Baronne, je voudrais vous annoncer une bonne nouvelle...

– Cibiste : Ça y est les mecs... Notre Sylvain national est amoureux !... À quand les noces ?...

   – Sylvain : Arrête... Abruti !... Pour vous remercier tous, d'avoir participé à l'opération « 24 Décembre »... Figurez-vous que c'est elle qui vous offre le menu du réveillon de ce soir et le déjeuner de demain !... Croyez-moi, vous n'allez pas regretter d'avoir été aussi sympas avec mon petit protégé !...

Là, chacun a du mal à contenir son émotion. D'autant que le patron du bar, qui était dans la combine, est fier d’annoncer les menus offerts pour ce soir et demain : foie gras, saumon, caviar, huîtres... Champagne à gogo... Le tout servi par deux belles hôtesses en plus des serveuses. Bref, de quoi modifier ostensiblement les projets initiaux ! Comme ils le font chaque année, tous les célibataires de la route, avec leurs potes qui se trouvent coincés pour les fêtes, partagent les menus du réveillon et du jour de Noël. Certes, habituellement ils ne mouraient pas de faim. Cependant, par rapport à ce qui est annoncé aujourd'hui, c'est le jour et la nuit ! Sans compter que pour palier à toute éventualité, ceux qui le souhaitent, pourront aller dormir dans le plus bel hôtel aux frais de la Baronne.

Puisque La Baronne l'a souhaité, c'est donc une première bouteille de champagne qui est ouverte, pour trinquer à sa santé. Tandis que ses amis commencent à manifester leur plaisir et leur bonheur, Sylvain s'isole quelques instants dans une profonde méditation. Chacun le sait, il a vraiment hâte de retrouver et serrer contre lui le petit orphelin, pour toujours.

En quelques minutes, loin du brouhaha ambiant, il revit chaque seconde de cette journée vraiment pas comme les autres. Les poursuites, les bousculades, mais surtout, ces instants privilégiés quand il tenait cet enfant martyr dans ses bras chez la Baronne. Les quelques femmes présentes, conviées elles aussi à la fête, sont attendries de le voir aussi romantique. Personne ne veut interrompre ces instants de rêverie sentimentale. Chacun le sait à présent, l’avenir professionnel et affectif de Sylvain, sans oublier Brutus, est en train de se dessiner.

Cet isolement revêt donc un double aspect, véritable cas de conscience. D’un côté le confort douillet d’une vie bourgeoise, et de l’autre les aléas de la route. Sylvain n’est pas seul. Son petit bout de chou sera bientôt intégré pleinement dans sa vie. Quel sera le bon choix ? Les petits sourires qui fendillent de temps à autres le visage de Sylvain, sont représentatifs des souvenirs qui se bousculent dans son esprit. Le réveillon qu’il va passer auprès de la Baronne et de sa famille, sera décisif. Il y a de forte chance pour que ce soit son pitchounet qui optera pour telle ou telle solution.

Pour l’instant, Sylvain émerge des profondeurs de sa courte méditation et revient vers ses amis. L’ambiance a baissé d’un cran. Nul ne souhaite intercéder en faveur du choix de l’une ou l’autre proposition faites par la Baronne. Sylvain ne désire pas gâcher le début de soirée et déteste foncièrement se faire prier. C’est donc lui qui rallume la chaudière en levant sa coupe de champagne. Le feu vert est donné, la musique, les rires et les cotillons envahissent de nouveau le bistrot. Ce sera peut-être la dernière fois qu’il réveillonnera avec tous ses amis, autant que ce soit un souvenir immortel.

Certes, s’il opte pour la vie de château, il ne manquera pas de revoir ses amis. Surtout la petite serveuse, Nathalie, avec qui il a noué une relation assez sérieuse. Un slow arrive à point pour leur permettre de partager un moment de douceur. Petits bisous, tendres caresses, regards langoureux, peut-être sont-ils en train d’officialiser leur liaison ? Voilà plus de deux ans maintenant, que Nathalie et Sylvain se fréquentent. Ce qui explique sans doute que le petit bar soit devenu son quartier général.

À plusieurs reprises, la jeune femme avait manifesté son désir de suivre Sylvain sur la route. Et si… Mais oui, après tout l’idée n’est pas aussi stupide qu’elle y paraît. Prenant le visage de la belle Nathalie entre ses mains, il lui pose franchement la question :

– Sylvain : Dis-moi Nath… Si… Enfin… Je veux dire si je me décide de rester chez la Baronne… Tu accepterais de venir vivre avec moi ?... Sans oublier mon petit diable naturellement !...

– Nathalie : Oh oui alors !... Je ne voulais pas t’influencer ni m’imposer, mais… Puisque tu me le demandes, c’est OUI !...

Une longue étreinte, ponctuée d’un fougueux baiser, met un terme aux hésitations de Sylvain. Vu le tête que fait le patron, il a compris le message. Soit elle part avec Sylvain et le gamin dans le camion, soit ils resteront chez la Baronne. À tout bien choisir, le propriétaire croise les doigts pour que le couple reste dans le secteur. Pragmatique avant tout, il prend conscience qu’avec ses amis Sylvain et Brutus, il gagnera certainement une autre clientèle que la Baronne elle-même aura à cœur de lui adresser.

Brutus, qui vient d’échanger un clin d’œil avec Sylvain, prend la parole à son tour. Il l’a compris, surtout après avoir vu le couple se métamorphoser. C’est donc lui qui annonce à tous leurs amis la bonne nouvelle. Sans avoir besoin de consulter Sylvain, il manifeste lui aussi son désir de rester là et avec un pincement au cœur, avoue son désir d’abandonner la route. Après plus de quinze ans, une autre vie se présente et pour le bambin, la sécurité sera plus évidente chez la Baronne que sur la route. Anticipant quelque peu sur l’avenir, il ne peut s’empêcher de conclure son discours à sa manière :

– Brutus : Je ne connais pas encore la date… Mais… D’ores et déjà, vous serez tous invités au mariage de Sylvain et Nathalie… Sylvain va nous en dire plus… On l’applaudit très fort !...

Gêné, confus, rouge comme une pivoine, Sylvain était bien loin de supputer pareille pirouette. Il serre très fort Nathalie contre lui, la regarde avec une tendresse inouïe. Les jeunes gens se sourient, s’embrassent à nouveau sous les applaudissements nourris de l’assistance. Cette fois, Sylvain ne peut se dérober et à son tour, prend la parole :

– Sylvain : Bon !... Merci Brutus pour ton intervention en tout point héroïque !... Inutile de faire durer le suspens… C’est vrai, avec Nathalie nous nous marierons… Dès les premiers beaux jours… Et… Moi aussi bien entendu, je vais rendre les clefs de mon bahut !... Une nouvelle vie commence, mais l’amitié sera éternelle… Merci du fond du cœur à tous… (Suite sur le livre)

FIN

© Richard Natter

ISBN 978-2-9700633-9-1

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