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« «  Bonne Année » »

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    Que l'on soit simple citoyen, personnalité reconnue ou individu d'exception, les règles sont les mêmes pour tous. En théorie tout du moins ! Si les apparences bien souvent, différencient les êtres humains, le temps pour sa part impose à chacun, les lois de ses préceptes. Parmi ceux-ci, les festivités qui rassemblent les populations entières, aux dates que nul ne peut modifier. Fêtes Nationales, Anniversaires, Noël et Nouvel-An, figurent au rang des dates immuables et incontournables. Quelle que soit l'obédience des uns, l'idéologie ou les principes des autres, ils sont tous égaux devant le temps, que nul ne peut manipuler.

Ainsi, en ce réveillon de l'an 1999, à l'hôtel de police de Grenoble, l'ensemble des personnels et leurs familles est rassemblé pour accueillir l'année nouvelle. Que ce soit ici, avec les policiers, ou dans les autres corporations, les contraintes de service sont les mêmes. Pas de jour férié, pas de dimanche ou autre congé que ce soit, les impératifs de vacations imposent leurs servitudes. À tour de rôle, les équipes se relaient pour que la sécurité des populations soit effective.

Qui, en ces heures festives, se soucie de ces femmes et de ces hommes ? Peu de gens en réalité et c’est navrant. L’égoïsme hélas, enferme le quidam dans cette indifférence notoire. Flics, pompiers, secouristes, médecins, personnels d'astreinte pour le gaz et l’électricité, agents de sécurité, ils sont tous là, dans l'ombre, pour nous permettre de nous amuser en ces périodes de réjouissance. Pour la plupart des gens, c'est normal, naturel, presque un dû ! Ben voyons. Pourtant, quand les événements tournent à la tragédie, chacun est bien content de voir arriver ces bons samaritains. En ce dernier jour de l'année quatre-vingt-dix-neuf, pour une fois, l'ambiance est à la fête chez tout le monde. Il est presque minuit, ce qui pour les amateurs de séries noires, s'apparente à l'heure du crime. C’est plutôt cocasse compte tenu du lieu où se déroule l’action..

Aux abords de l'hôtel de police, autant que dans les rues de Grenoble, le calme est au zénith. Quelques voitures ça-et-là, un ou deux piétons déambulant sur les trottoirs, ce qui change avec l'intense activité diurne. La plupart des restaurants, bars et autres débits de boisson, sont bondés. L’alcool aidant, les querelles sont momentanément mises de côté. Personne ne paraît attacher d’importance, aux risques tant décriés liés au passage à l’An 2000. Au « Bogue » annoncé, les fêtards préfèrent les « Bocks ».

Au commissariat central, l’ambiance est à son apogée. La musique, les éclats de rire, attestent de la bonne humeur générale. Qu'en sera-t-il dans quelques heures ? Mieux vaut ne pas y penser, ce qui risquerait de gâcher le réveillon. Car hélas, chaque année c'est pareil, sitôt les douze coups de minuit sonnés, la tension monte un peu partout. Ce réveillon est d'autant plus chargé, qu'il flotte dans les airs le fameux risque du bogue informatique. Ce qui ne fait que rajouter de l'huile sur le feu auprès des responsables.

Que ce soit à l'hôtel de police, à la préfecture et dans tous les centres où les ordinateurs jouent un rôle essentiel, l'adrénaline ne cesse de monter au fil des minutes. Plus le laps de temps qui sépare les deux années s'amenuise, plus les visages se tendent. On n'ose à peine imaginer dans quel merdier chacun se trouverait si d'aventure, le fameux bogue devenait réalité. Info ou arnaque à dire vrai, mieux vaut s'entourer de toutes les garanties. Ainsi à l'hôtel de police, les informaticiens ont tout prévu. En cas de panne, l'ensemble des systèmes sera placé en manuel sur un réseau parallèle. Ils ne sont pas délaissés loin de là ! À tour de rôle, les collègues, leurs épouses, leur apportent des coupes de champagne, des gâteaux et autres friandises. Les premiers à faire les rotations entre la salle de fête et le PC informatique, ce sont Chic, Choc et Charme naturellement :

– Céline : Tenez les virus… Cette fois c'est la tournée du Patron…

–  Informaticien : C'est sympa Céline… Merci… Avec ça, on a de quoi tenir un siège !… Pourvu que tout se passe bien !…

–  Sébastien : Qu'est-ce qui peut se passer ?… Depuis qu'on entend parler de ce bogue de l'an deux mille, je serais curieux de savoir !…

– Informaticien : C'est simple Sébastien… Soit le cap est franchi normalement, soit les systèmes reculent d'un siècle… Car hélas, la numérotation à deux zéros peut influencer les mémoires… Alors ou l'an deux mille, ou… Mille neuf cent… Au début du siècle…

Pour les comparses, c'est de l'Hébreux bien entendu ! Néanmoins Céline et ses partenaires sont admiratifs. Les génies de l’informatique méritent bien une pensée attendrie. Chacun son job, jamais cet adage n'aura été plus crédible. Quoi qu'il en soit, l'heure avance et dans moins d'une demi-heure, une page de plus sera tournée. Ce qui ne se fait pas sans quelques divergences d'appréciation, quant à l'opportunité de passer au vingt-et-unième siècle ! Dans les esprits, c'est la confusion totale. C'est vrai que grâce à la presse en général, le doute a été instauré savamment.

Tous médias confondus en effet, l'ensemble des présentateurs ou animateurs, autant que les journalistes, se sont évertués à parler du siècle nouveau. Si pour la plupart des gens sensés, un siècle comporte cent années, à cause du matraquage médiatique, le passage à l'an deux mille est synonyme de la fin du vingtième siècle. Ce qui l'on s'en doute, attise les paris et exacerbe les passions. Plus les affirmations journalistiques sont tronquées, plus les esprits s’évadent vers les sommets de la crédulité. Pour le trio, blasé d'entendre de telles inepties, les soucis sont à mille lieues de ces querelles. Ils le savent, dans quelques heures le devoir risque de les interpeller. Les malfrats sont à l'affût et comme tous les ans, ils mettront à profit l'ambiance de fête pour mener à bien leurs forfaits.

Il n'y a pas de trêve pour les voyous, qui, mieux que personne, exploitent les lacunes de la société et la faiblesse des gens qui la composent. En cette période festive par excellence, ils savent que les dispositifs policiers sont réduits à tous les échelons. L'opportunité de ce passage à l'an 2000, avec les dangers potentiels d'un désordre monstre, augmente considérablement les risques de coups fourrés. D'autant que les individus eux-mêmes, emportés par les effluves alcoolisés, relâchent leur attention.

L'alcool, ennemi juré de la dignité humaine, contribue pour une large part à ces exactions. De partout, dans chaque pays, les opportunistes sont presque les seuls à conserver toute leur lucidité. Fort heureusement, la majorité des fêtards sait quand même respecter ses limites. Seule une minorité de poivrots s'adonnent à leur passion favorite : la picole ! Il n'y a qu'à voir ce soir, au sein même de cette grande famille de policiers… Toujours les mêmes, c'est ce que le trio constate avec une certaine haine au fond du cœur. S'il arrivait une catastrophe, nécessitant la présence de tous les effectifs, Dieu sait ce qui se passerait ! Il y en a plus d'un qui ne verra même pas le passage à l'an 2000 ! Ronds comme des queues de pelle, ils titubent dangereusement :

– Sébastien : Non mais vous avez vu les deux loustiques là-bas ?... Vain Dieu… Ils sont tellement bourrés qu’ils tiennent à peine debout… Remarque… Leurs nanas ne valent pas mieux on dirait !...

– Céline : Tant que ceux qui sont de garde se tiennent d'aplomb, les autres sont libres de se cuiter à leur guise !… Chacun trouve son plaisir où il peut n’est-ce pas ?...

–  Hervé : Oui mais voilà… Comme tous les ans, il y en a qui ont le vin mauvais !… Se défoncer ce n’est pas dramatique, dans la mesure où la vie des autres n’est pas en danger… Tu te rappelles l'année dernière Seb ?… On a du en amener une dizaine au pavillon d'urgence !… Entre les pompiers et nos équipes, ça n’a pas arrêté !...

–  Sébastien : Oh que oui !… Heureusement que l'hôpital est proche… Tu serviras encore d'infirmière ma pauvre Céline… À mon avis, tu devrais prévoir un casque… On ne sait jamais… Les bouteilles volent bas cette année…

C'est triste plus que méprisable, de voir des individus se laisser aller à la boisson, sans être capables de contrôler leurs pulsions. D'accord, c'est une fois par an, mais quand même ! Quel plaisir peuvent-ils éprouver en buvant comme des trous ? Heureusement que le réveillon a lieu en comité restreint, loin des regards des autres. En attendant, un peu en retrait par rapport au reste des convives, l'équipe du commissaire Terna reste indifférente. Après tout, ils ne sont pas là pour jouer les anges gardiens. Eux aussi ont le droit de trinquer à cette année nouvelle, dans la douceur de leur amitié.

Le Patron pour sa part est en compagnie de sa petite famille. Il avait donné ses consignes à toute la brigade criminelle, afin d'éviter les ségrégations. C'est pour cela qu'il est à la table des responsables de la PJ et des mœurs. Disséminés un peu partout, les hommes du commissaire eux aussi se sont répartis auprès de leurs collègues des autres services. Ainsi, à la table du trio, se trouvent deux inspecteurs des renseignements généraux et deux autres de la brigade financière. Il convient d'éviter la guerre des polices à laquelle, inéluctablement, l'orgueil de chaque unité est farouchement rattaché. Si l'émulation est en théorie, source de performances, elle induit sournoisement des rivalités souvent virulentes. Les vacheries entre services, loin d'être des blagues sans envergure, revêtent parfois des intentions plus sordides.

Ce qui signifie que certains regards échangés entre le trio et quelques inspecteurs aux tables voisines, ne sont pas des messages d'amour ! S'il était permis d'intercepter les pensées secrètes qui se télescopent au gré des ces sourires hypocrites, il y aurait de quoi écrire un scénario digne de San-Antonio !! La fiction hélas, n'est pas au rendez-vous loin s'en faut. Il faut pourtant faire abstraction de ces divergences notoires, afin de ne pas ternir l'apparente quiétude. Céline, discrètement, observe Sébastien du coin de l'œil. Elle le sait, il est en train de focaliser son esprit sur une espèce de trou du cul qui, voilà bientôt un an, a bien failli lui causer de graves problèmes. La rancune est tenace chez son coéquipier, elle redoute le pire.

Car, fidèle à son habitude autant qu'à sa réputation, Seb, alias le fameux « Choc », démarre au quart de tour sans que personne ne puisse faire quoi que ce soit. D'ailleurs, l'inspecteur qui est dans sa ligne de mire le sait, et préfère lui tourner le dos. Courageux mais pas téméraire, ce vaillant flicard de coursive a plus envie de s'amuser, que d'affronter le clan de choc. Hervé lui aussi veille au grain. Il a vite fait de localiser celui qui tôt ou tard de toute façon, se retrouvera en mauvaise posture face à Sébastien. Faisant mine de rien, il détourne l'attention de son pote :

–  Hervé : Dis-moi vieux frère… Qu'est-ce que tu dirais d'une bonne bouffe demain soir à la maison ?… Je crois qu'on est de repos tous les trois… Alors l'invitation est lancée les amis… Ça joue pour toi Céline ?…

–  Céline : C'est génial dis-moi… C'est toi qui fais la bouffe ou tu veux que je vienne t'aider ?…

–  Hervé : Si tu veux… Tu sais, j'avais prévu de faire venir un traiteur… Et toi Seb ?…

–  Sébastien : OK… C'est sympa de me sortir de mes rêves… Avec plaisir !…

Sébastien n'est pas dupe, il sait très bien que cette diversion n'avait qu'un objectif, l'obliger à laisser de côté l'inspecteur. Ses amis connaissent le degré de rancœur qu’il éprouve envers ce flic répugnant. Jamais, Sébastien ne lui pardonnera d’avoir traîné son équipe dans la boue. Les insultes, passe encore. Mais faire passer Céline pour la pute de service, là, pas question d’oublier. Une fois de plus, la solidarité joue son rôle et naturellement, les comparses se retrouvent pleinement. Même si Sébastien se force un tantinet, il parvient malgré tout à s’extraire de ses pensées vengeresses. Les blagues succèdent aux boutades, auxquelles se joignent les autres flics de la table. Cette fois, l'animateur intervient, annonçant l'imminence de l'heure « H » :

–  Animateur : Attention mes amis… Dans quelques toutes petites secondes, l'an 2000 nous ouvrira ses bras… Alors tous ensemble, nous allons procéder au compte à rebours… Attention à mon signal… 10… 9… 8… 7… 6… 5… 4… 3… 2… 1… BONNE ANNÉE !!!...

Ponctué par des hurlements de joie, enfin ce fameux An 2000 est là ! La musique à fond, les bouchons de champagne font crépiter leurs mélodies. Fort heureusement, le légendaire bogue a brillé par son absence. Autrement dit, pour les informaticiens et les dirigeants, c’est quand même un ouf de soulagement. Ce qui leur permet de se détendre en se mêlant joyeusement à tous les collègues présents. Les embrassades commencent, en même temps que les vœux s'échangent :

–  Sébastien : Bonne année ma grande… Qu'elle soit aussi bonne que tu es précieuse pour nous…

–  Céline : Tous mes vœux Seb… Et que rien ne brise notre amitié… Bonne année Hervé…

–  Hervé : À vous aussi mes amis… Ça fait tellement du bien de se sentir heureux…

Comme ils en ont l'habitude, ils se prennent tous les trois par les épaules et se calent les têtes l'une contre l'autre. C'est leur manière à eux de conforter leur union, à chaque instant privilégié. Silencieux, blottis l’un contre l’autre, le trio harmonise ses pensées dans cette prière. Dans les bons comme les moins agréables moments, ce petit rituel est devenu incontournable. Autour des autres tables, c'est avec la même émotion que les vœux et leurs flots de promesses, émergent.

La plupart des visages expriment très bien, le degré de valeur à laquelle les convives sont intimement liés. L'orchestre accentue les décibels, ce qui rend pratiquement impossible tout dialogue. Au fond, est-il vraiment besoin de parler ? Les yeux ne se disent-ils pas, mieux que les bouches, ce que chacun désire exprimer avec authenticité ? C’est en tout cas ce que chaque couple présent est en train d’échanger, dans le secret de ces silences complices. Visiblement, tout s'est bien déroulé au niveau informatique ! Les techniciens à leur tour, sont accueillis en héros. À en juger le bonheur qui se lit sur leurs visages, le fameux « Bogue » de l'An 2000 n'a pas perturbé le centre d'ordinateurs. La question qui revient sur toutes les lèvres en cet instant précis, est de savoir si vraiment, le danger était potentiel. Info ou intox, peu importe, l’essentiel c’est que rien ne se soit produit.

En attendant, entre les « Mises à jour » de tous les logiciels, les « Modifications » et autres « Adaptations », le seul constat crédible c'est que les sommes qui ont été engagées sont colossales ! D'après les informaticiens, rien que pour l'hôtel de police, ils ont investi plus de six cents mille Euros ! Comme ils le soulignent avec humour, même si le bogue était bidon, au moins les mises à jour seront utiles !

Respectant la tradition, l'heure est venue de laisser la parole aux sommités qui, l'une après l'autre, font le bilan de l'année écoulée. Le préfet en personne ponctue cette amicale cérémonie, en octroyant les témoignages de satisfaction aux agents les plus méritants. C’est la partie la plus rébarbative, à laquelle cependant chacun se soumet de bonne grâce. Actes de courage… Bilan annuel… Tous les paramètres sont tour à tour gratifiés. L'équipe du commissaire Terna n'est pas oubliée loin de là ! À elle seule, elle ramasse trois diplômes et deux médailles. Ce qui bien entendu, n'est pas sans provoquer quelques réflexions dans les rangs des éternels jaloux :

–  Inspecteur : Y'en a que pour les trois cow-boys !… Non mais t'as vu la nana ?… Elle se sent plus pisser la miss… J'te jure !…

–  Autre inspecteur : Remarque… Si elle disait oui, j'dirais pas non !… Allez… Laisse tomber, on a mieux à faire tu crois pas ?… Il faut quand même reconnaître qu’ils forment une belle équipe tous les trois… Être honnêtes de temps en temps ça fait pas d’mal… Et ils n’ont pas été épargnés par les problèmes cette année !... Tu s’rais pas un peu jaloux mec ?... Alors à leur santé et… À la nôtre surtout !... Tchin-tchin !...

Mieux à faire, l’inspecteur a raison ; c'est à dire picoler bien entendu ! Il n'y a qu'à voir leurs visages, pour être convaincu qu'ils n'ont pas sucé de la glace jusqu'à maintenant. Ils feraient mieux de surveiller leurs épouses qui, pour leur part, sont loin d'éprouver de tels sentiments de jalousie, bien au contraire ! Il suffit de les écouter pour en être persuadé :

– Épouse : Ils sont mignons les héros du jour tu ne trouves pas ?… J'adore jouer avec le feu… J'ai bien envie de m'en faire un des deux… Pas toi ?…

–  Seconde épouse : Pourquoi pas les deux ?… Si tu as besoin d'un coup de main tu me fais signe ?… Mais je tiens le pari… Tu en choisis un et je m'occupe de l'autre…

Loin de se préoccuper de l'effet qu'ils produisent sur la gent féminine, Sébastien et Hervé savourent comme il convient les récompenses qu'ils viennent d'obtenir. Le patron est fier d'eux et ne tarit pas d'éloges :

– Patron : Mes amis, je ne souhaite qu'une chose en cette nouvelle année… Que votre efficacité soit encore plus évidente et continue de faire des envieux… C'est la meilleure preuve que votre union tant décriée, porte ses fruits… Permettez-moi de lever mon verre à votre santé, à votre pugnacité et à cette harmonie qui règne entre vous… Merci du fond du cœur… Je suis vraiment fier de vous !…

Il peut c'est vrai, être fier de son équipe de choc. Sébastien est un miraculé, tout le monde le sait. L'année dernière en effet, victime de son courage, il a reçu deux balles dans le corps et s'est trouvé cloué sur un lit d'hôpital pendant trois mois. D'où la médaille reçue pour acte de courage. Naturellement, le professionnalisme surpasse les festivités et après les éloges, le commissaire essaie de faire un petit bilan sur les affaires en cours. Ils s'étaient jurés de ne pas parler boulot, mais c'est plus fort qu'eux… Il n'y a pas une heure encore qu'ils sont en l'An 2000 et les belles résolutions fondent comme neige au soleil. Faut-il renforcer l'équipe ? Là, le trio est unanime, c'est un non catégorique. Ils ne pourront jamais obtenir les mêmes résultats si un autre inspecteur vient rejoindre le groupe. C'est vrai, le trio mériterait de souffler un peu, mais si cela doit se faire au détriment de leur amitié, il n'en est pas question.

Le Patron n'insiste pas, il connaît trop bien ses ouailles ! Il se contente de faire le point sur les enquêtes :

– Patron : Où en êtes-vous à propos des menaces que vous avez reçues ?… Y a-t-il un lien avec le meurtre précédent ?...

– Sébastien : Non… Nous avons classé l'affaire… Nous avons levé le mystère… Avec Hervé… pas vrai vieux frère ?…

– Hervé : No problème… Avec Hervé, tout est classé… Tchin-tchin !…

– Céline : Et… Qu'est-ce que ça donnerait avec Céline, monsieur le poète ?…

–  Hervé : Là, tu me gènes Céline… Voyons… Avec Céline… Fini la déprime !… Pas mal non ?…

–  Céline : Ouais… Peut mieux faire… Santé Hervé…

Sébastien, qui n'en loupe pas une, intervient à son tour, ce qui laisse présager le pire :

– Sébastien : C'est vrai… Y'a beaucoup mieux je pense… Attends un peu que je mette l’ordinateur en marche… Disons… Avec Céline…

Il n'y pas le temps de terminer son embryon de poème, que le commissaire intervient. Ce n'est pas qu'il mette en doute la capacité littéraire de son bras droit, mais on ne sait jamais :

– Patron : Non Sébastien… N’allez pas plus loin s’il vous plaît… Je préfère la version d’Hervé !… Sans épine… Pour garder la rime…

– Sébastien : Parfait, comme vous voudrez Patron… Vous ne savez pas ce que vous perdez !... C’est vrai quoi… Avec un tel prénom il y a de quoi composer les plus belles élégies !... Comme par exemple… Aux côtés de Céline… La vie prend racine… Ça y est, vous êtes convaincus de mon talent ?... Quel enthousiasme mes enfants… C’est un vrai bonheur… Oui bon… Passons à autre chose… À propos Patron… Savez-vous comment les homosexuels se souhaitent la bonne année et se présentent leurs vœux ?…

–  Patron : Non… Mais je redoute le pire !…

– Sébastien : Eh bien au lieu de se dire « Bonne année, et meilleurs vœux »…Comme la plupart d’entre nous… Ils se disent… « Bon anus et meilleurs nœuds »… Oui, bon, je sais… Ce n’est pas très littéraire… Voire un peu coulant !... Mais je n’ai rien de mieux en stock !...

L'éclat de rire du commissaire ne passe pas inaperçu loin s’en faut ! Céline et Hervé sont morts de rire. Car en plus de la blague, Sébastien imite les manières des homos, ce qui ne manque pas de piquant. Il n’en fallait pas davantage pour attirer l'attention des tables voisines. Il faut dire que Sébastien y a mis ce qu'il fallait, au niveau de la voix et de la gestuelle. Les coupes se heurtent une fois encore, sans oublier celles des autres policiers qui sont à la table. Après quoi, le trio peut se rasseoir, le fou-rire encore présent. Sébastien, qui croise le regard de Céline, ressent comme une petite interrogation secrète. Ils n'ont pas le temps d'approfondir cet échange, que le Patron décide de prendre congé :

– Patron : Je suis vraiment désolé mes amis, mais… Le devoir m'appelle !… Je dois partir avec le préfet pour une petite cérémonie à la préfecture… Amusez-vous bien… Et encore bravo pour vos distinctions… À demain !…

À tout à l'heure devrait-il dire !… Car il est plus de deux heures du matin et dans quelques heures, le trio sera sur le pied de guerre. Même de repos, ils viennent tous les matins au bureau. Excès de zèle ou conscience professionnelle ? Sébastien consulte sa montre, ce qui veut dire qu'il commence à être fatigué. Raison de plus pour profiter de la dernière série de slows, que l'orchestre vient juste de lancer. Rien de tel qu'un peu de solitude, pour lui tirer les vers du nez. C'est en tout cas ce à quoi pense Céline, en l'invitant à venir sur la piste. Son petit sourire en coin en dit long, Sébastien n'est pas dupe. Elle a de la suite dans les idées !… Au milieu des autres danseurs, le couple évolue avec grâce. Après quelques petits tours, Céline pose sa tête sur l'épaule de son cavalier, savourant ces instants privilégiés. Mais elle ne s'avoue pas vaincue et du bout des lèvres, revient à la charge à propos du poème interrompu :

– Céline : Qu'est-ce que tu voulais dire pour rimer avec Céline tout à l'heure ?…

– Sébastien : Ah je vois… Madame a de la suite dans les idées !… C'est pour me cuisiner si je comprends bien, que tu m'as invité à danser ?… Mais… Je ne parlerai qu'en présence de mon avocat !…

–  Céline : Allez… Ou je te place en garde à vue !…

– Sébastien : Bon, bon… Je m'incline… Alors, voyons un peu… Ah oui… Avec Hervé, plus de mystère… et… avec notre petite Céline ?… Disons… Bonjour l'ennui !…

–  Céline : Salaud !… Tu mériterais que je te plante au milieu de la piste !…

À en juger sa manière de s'accrocher à lui, on peut douter de son désir de s'en séparer ! Dommage que la fatigue arrive, car elle serait bien restée encore dans les bras de son ami. Hélas, à en juger les bâillements auxquels il se livre, il ne tardera pas à prendre la poudre d'escampette. Langoureusement, elle profite au maximum de la douceur et du romantisme enveloppant la mélodie, pour se laisser bercer par des rêves qu'elle n'avouera jamais.

La série de slows s'achève, mettant un terme à cette étreinte. Le couple regagne la table, sans quitter la piste de danse qui à présent, ressemble à un asile d'aliénés… La techno n’est vraiment pas leur tasse de thé. Gesticulant dans tous les sens, les danseurs se défoncent. Bof !… Admettons que l’on puisse apparenter ça à de la danse. Il en faut pour tous les goûts n'est-ce pas ? C'est en tout cas ce à quoi est en train de penser le trio, en haussant les épaules. Inutile de chercher à donner un nom à ces danses, ce qui relèverait de la démence ! Le principal, c'est que tout le monde s'amuse, sans que pour une fois, les pugilats ne viennent ternir la quiétude ambiante :

–  Sébastien : Bon… Je vais me faire du souci les enfants… Vous pourrez rester si vous voulez… Tout à l'heure je viendrai seul au bureau… Ensuite je vous rejoindrai chez Hervé !…

–  Céline : Depuis quand est-ce que tu fais cavalier seul ?… Mon tit « Papa » ?…

–  Hervé : Céline a raison… D'ailleurs, je vais faire la même chose… Je termine ma coupe et je file aussi…

Une fois de plus, l'esprit d'équipe fait valoir son éclat. Un pour tous et tous pour un, cette devise si chère aux trois mousquetaires, est parfaitement adaptée au trio. Ils vont devoir rester un peu plus longtemps que prévu, car une des inspectrices présente à leur table, revient avec une bouteille de champagne. Les trois amis se regardent en souriant, après avoir bien entendu, remercié la jeune femme. Au fond, l'idée du Patron de vouloir provoquer cette mixité au sein des services, est une très bonne initiative. Car, au fil des heures, les inspecteurs ont pu échanger leurs points de vue, leurs idées, autant que leurs préoccupations. Jamais, ils ne se seraient rencontrés sans doute, et pour être franc, il faut admettre que c'eut été dommage !

***

Dehors, les rues s'animent. Les piétons, qui passent devant l'hôtel de police, sont attirés par le bruit et la musique. Les sourires en coin et les haussements d'épaule, sont bien la preuve que les gens sont conscients que les flics sont avant tout, des êtres humains. Au centre ville, l'ambiance est à son apogée. Un bal populaire s'achève, laissant les fêtards sur leur faim. Très peu d'interventions sont venues émailler ce Nouvel-An, et c'est tant mieux. Pompiers, Gendarmes, Policiers… Tout le monde a pu ainsi profiter de ce passage à l'An 2000. Pour une fois, Sébastien a eu tort de s'inquiéter. À part deux ou trois rixes sur la voie publiques, rien de grave n'a été signalé. Pour le moment seulement ! Car dans le salon d'un grand restaurant parmi les convives, se tient une équipe pas très ragoûtante. En tenue vraiment limite, ce qui tranche par rapport aux smokings de la plupart des autres clients, une bande de cinq ou six hommes scrute avec attention la salle. Visiblement ils ne sont pas ivres, bien au contraire.

Toutes les trente secondes ils consultent leur montre, comme s'ils préparaient un mauvais coup. C'est vrai que les invités présents, ne sont pas des nécessiteux ! Sommités politiques, notables, chefs d’entreprises, la jet-set dans toute sa splendeur. Ces dames, fières d'exposer leurs parures, représentent une proie facile pour des loubards à l'affût d'un larcin. Une chose est certaine, de par le contraste vestimentaire, c'est que la bande de voyous a bénéficié d'une complicité pour être admise au sein de cette assemblée bourgeoise.

Soudain, les événements se précisent. Celui qui apparemment est le chef, demande le silence. Il fixe un homme avec une intensité soutenue. Ce dernier se lève et d'un geste ferme, fait signe à deux gorilles de rester à la table. Ce n'est donc pas les bijoux qui intéressent les malfrats, mais bien cet homme distingué, qui semble bénéficier d'une garde rapprochée. Le meneur donne ses consignes :

–  Chef : C'est le moment… Fred et toi Nick… Vous allez faire diversion en cassant un peu de vaisselle au bar… Nous pendant ce temps, on va intercepter la proie aux chiottes…

–  Fred : Et si c'est pas aux gogues qu'il va ?…

–  Chef : Avec tout ce qu'il a picolé l'ancien, il doit avoir les burnes comme des œufs d'autruche !… En place pour le quadrille… La bagnole est prête dehors ?…

–  Nick : Ouais… J'ai été voir Alain, qui nous attend comme prévu…

Cette fois le doute n'est pas permis, il s'agit bien d'un enlèvement ! Qui est donc ce monsieur ? Est-ce un chef d'entreprise, un banquier, un homme d'affaire étranger ? L'équipe le sait bien, c'est ce qui importe pour elle. Discrètement, les complices se mettent en place. Les deux loubards désignés pour semer la panique au bar se lèvent et rejoignent leur poste. Les autres aussitôt, emboîtent le pas de celui qui va devenir leur cible. Il ne faut surtout pas attirer l'attention de qui que ce soit, surtout pas celle des autres gardes du corps, qui sont placés ça-et-là dans la salle et à l’entrée.

Vu la taille des monstres, les kidnappeurs ne pèseraient pas lourd ! Raison de plus pour se montrer souriant, voire galant au passage ! L'un après l'autre, les voyous prennent la direction des toilettes. Les deux complices sont en place, le chef peut à son tour rejoindre les derniers malfaiteurs. Sitôt la porte refermée derrière lui, les préposés à la bagarre entrent en scène. En quelques secondes, c'est la panique dans le restaurant. Une bagarre générale éclate, ce qui dépasse largement les espérances. En bas, les choses vont très vite. Rapides comme l'éclair, deux des bandits ceinturent leur victime, pendant que le chef lui place un mouchoir imbibé de chloroforme sur le visage. La dose devait être plutôt conséquente, car le pauvre homme s'affale immédiatement :

–  Alain : OK… Bonne nuit mon gros lapin… Bon… Il faut se magner maintenant… J'espère que Fred et Nick ne vont pas se faire cabosser !…

–  Rick : Ne t'inquiète pas pour eux… La baston ils adorent j’te jure !… Vu le bordel qu'il y a là-haut, ils doivent se régaler nos deux p’tits amis !…

–  Chef : Ouais… Faut vraiment être taré pour aimer prendre des coups de poing sur la gueule… Mais bon… Y’en faut pour tous les goûts comme on dit… En route… Putain qu'il est lourd ce vieux con !… Rick… Tu nous précèdes et tu ouvres la porte…

Ils ne sont pas trop de trois pour porter la victime. Sans connaissance, l’homme est un vrai poids mort. Très grand, il est surtout bien en chair et à vue de nez, doit peser largement plus de cent dix kilos. La complicité d'un membre du personnel du restaurant ne fait aucun doute. Car la seule porte donnant accès sur l'extérieur est ouverte. Rapidement les malfaiteurs rejoignent la voiture qui attendait juste devant. Seule interrogation, c’est qu'un passant assiste à la scène. Ce qui ne fait qu'augmenter l'adrénaline au sein de l'équipe, qui éprouve les plus grosses difficultés pour installer le gros bonhomme :

–  Chef : Putain la vache… Mais il bouffé du plomb ou quoi ce mec ?… Attention de ne rien lui casser… Entier il aura plus de valeur !… Rick… Va voir au restaurant… On va décrocher sous peu…

–  Rick : Inutile… Fred et Nick arrivent…

Effectivement, heureux et comblés, les deux comparses rejoignent le groupe. Selon toutes vraisemblances, ils sont en parfait état. Nonobstant quelques petites plaies au visage, ils sont entiers c’est le plus important. En les voyant ravis, le chef sourit en secouant la tête. Il imagine assez facilement dans quel état doivent se trouver ceux qui ont eu l’outrecuidance de les affronter. Pas de temps à perdre, il est l'heure de foutre le camp ! La voiture dans laquelle se trouve la victime recule à vive allure, pendant que les trois autres voyous s'engouffrent dans un deuxième véhicule. Pas la moindre bavure, tout s'est déroulé comme prévu.

Au restaurant, le calme est revenu et très vite, les gorilles se rendent compte de la disparition de leur client. Le Patron du restaurant cette fois, est bien obligé d'alerter la police. Il ne l'avait pas fait pour la bagarre, mais avec un kidnapping, c'est une autre histoire ! Le plus dur, c'est de calmer les esprits :

–  Restaurateur : Du calme chers amis… Reprenez votre sang froid, je vous en conjure… Regagnez vos tables et la maison vous offre une bouteille de champagne…

Mieux vaut tempérer en effet, car dès que la nouvelle va se répandre, la situation deviendra très vite ingérable. Fort heureusement, aucun blessé grave n'est à déplorer. Par contre, les dégâts sont vraiment importants ! Le comptoir est dans un piteux état, et le bar est détruit à près de quatre-vingt pour cent ! Les chaises, les tables et le mobilier, tout a été dévasté comme après le passage d'un ouragan. Tandis que le personnel essaie de remettre un peu d'ordre, le gérant et son épouse discutent avec les gorilles. Il est trop tôt pour s'interroger sur qui a fait le coup. Par contre, il faut déjà chercher les motifs qui ont conduit à cet enlèvement.

***

À l'hôtel de police, la fête touche à sa fin. Un verre après l'autre, le trio n'a pas réussi à quitter la table et à en juger le brillant dans les yeux des inspecteurs, ils seraient un peu pompette que cela ne surprendrait personne !… L'ambiance a quelque peu diminué, bon nombre d'invités ayant pris congé. Le disc-jockey décide alors de réveiller un peu la foule :

– DJ : En route mes chéris à bord de notre chenille infernale… Tous les moyens sont bons pour s'accrocher aux wagons !… Tant pis si ça déraille… Le tout c'est que ça aille… Aïe, aïe, aïe !… En voiture Simone, c'est moi qui pelote… Qui pilote pardon !… Tout le monde en piste…

Poussant un peu les curseurs de la sono le disc-jockey réveille la salle. Aussitôt, la farandole se forme, conduite par Céline. Se faufilant à travers les tables, dans les couloirs, la chenille rassemble à présent la quasi totalité des derniers danseurs. Sébastien, qui est placé derrière Céline, pose ses mains sur les épaules de sa partenaire. Il exerce une légère pression sur les trapèzes, tout en décrivant des petits cercles avec ses pouces, à la base du cou de la jeune inspectrice. Ce petit massage lui procure un réel bienfait, souligné par de discrets petits gloussements de plaisir. Les yeux à demi clos, elle se garde bien cependant de se retourner, par peur sans doute de trahir son bien-être.

L'animateur redouble de facéties, obligeant les danseurs à des acrobaties pour les moins comiques. Sur un pied, puis en arrière ou encore en se donnant une main entre les jambes, les convives se plient de bonne grâce à ces clowneries. Les plus pitres s'abandonnent à quelques chutes sur les fesses, ce qui bien entendu, accentue l'hilarité ambiante. Mais tous ces efforts ne se font pas sans occasionner quelques petits bobos ! Ce sera sans aucun doute la dernière prestation de Sébastien et ses coéquipiers qui, à l'instar de tout un chacun ou presque, affichent une fatigue évidente. Le trio se retire donc de la chenille, et revient à sa table. Trempés de sueur, les trois inspecteurs reprennent leur souffle du mieux qu'ils peuvent :

–  Sébastien : J'ai les jambes en coton les amis… Ouf… Je suis vidé !…

–  Céline : Moi aussi Seb !… J'ai l'impression de peser trois tonnes…

Céline également a du mal à récupérer. Le grand verre d'eau fraîche que lui tend Sébastien est le bienvenu. Les visages écarlates, les yeux brillants, ils savourent ces dernières minutes. Cette petite pause permet à Sébastien de mieux regarder l'autre inspectrice, dont le charme n'est pas du tout dénué d'intérêt. Ils échangent un petit sourire complice, ce qui n'échappe pas à Céline. N'allons pas jusqu'à dire qu'elle soit jalouse, mais tout de même. Il y a des attitudes qui ne trahissent pas ! Les deux femmes d'ailleurs, quand leurs regards se croisent, n'expriment pas vraiment la douceur. D'autant moins que le corsage de la rivale est suffisamment ouvert, pour permettre une exploration de son anatomie. Soudain, le visage de Sébastien se crispe. Il regarde fixement en direction de la porte d'entrée. Mais non, il ne rêve pas :

–  Sébastien : Les enfants, j'ai bien peur que notre projet de repas tombe à l'eau… Le Patron vient d'arriver et vu sa tronche, ce n'est pas pour nous apporter des croissants !…

Céline et Hervé se retournent aussitôt et effectivement, ils aperçoivent à présent leur chef qui, d'un pas alerte et décidé, s'approche en direction de leur table. Derrière lui deux autres responsables de service, dont celui de la PJ. Nul doute que leur arrivée n'est pas porteuse de bonne nouvelle. Il faut que ce soit assez sérieux, pour mobiliser les plus hauts directeurs de la sorte. Le trio se regarde, médusé, en réalisant que pour eux, la fête est finie. N'étaient-ils pas de repos aujourd'hui ? Comme c’est très souvent le cas, le travail passe avant tout. Repos ou pas, ils ne pourront jamais se dérober. Les trois compères se regardent en haussant les épaules.

Très vite, les chefs de service s'installent autour de la table et le commissaire Terna fait un rapide bilan de la situation. Rien qu’en voyant l’expression sur son visage, ses adjoints n’auraient pas besoin de commentaires. Néanmoins, les explications sont indispensables :

–  Patron : Bon… Inutile de vous faire un dessin, les affaires reprennent !… Et de quelle manière vous allez voir… Je sais… Vous étiez de repos… Mais vous ne l'êtes plus…

–  Sébastien : Ça… On a failli le deviner en vous voyant arriver Patron…

–  Patron : Oui, bon… Il s'agit de l'enlèvement de notre cher Ministre de la culture… Voilà le fax qui est parvenu à Monsieur le Préfet tout à l'heure…

Sébastien saisit la copie et la lit avec stupéfaction. Vu les mimiques qu'il fait, on est loin d'un canular de salon. Céline, qui est assise à côté de lui, découvre la missive en même temps et elle non plus, n'a pas envie de rire. Sébastien tend ensuite le fax à Hervé, en demandant à l'autre inspectrice d'en prendre connaissance également. L’heure est grave et plus les forces seront complémentaires, plus les chances d’aboutir seront effectives :

– Sébastien : Lisez aussi… Je crois bien que dans cette affaire, nous allons devoir collaborer avec vous les renseignements généraux !…

–  Inspectrice : Merci Sébastien… J’espère au moins que vous ne verrez aucun inconvénient à collaborer avec nous ?...

–  Patron : Sébastien en est ravi chère collègue… D’ailleurs, nous allons nous retrouver d'ici un quart d'heure dans mon bureau pour élaborer un plan d'enquête… Quelle merde… Y’a des moments où je préfèrerais être planqué dans un bureau… Sur ce je vous laisse, je dois préparer le briefing… Mais… Finissez quand même vos coupes de champagne mes amis !… Nous finirons de trinquer entre nous plus tard…

Le commissaire prend congé, laissant le trio et les autres inspecteurs pantois ! L'enlèvement d'un Ministre, l’année commence plutôt mal… Rien que ça !… Pour débuter l'année, ils ne pouvaient pas mieux rêver. Il est à peine quatre heures du matin, ce qui veut dire que la nuit aura été bien blanche ! Hervé redonne le fax à Sébastien :

–  Hervé : Tiens… À quoi tu penses ?… Enlèvement politique ou coup fourré ?… Visite privée… Tu parles d'une connerie !…

– Sébastien : J'en sais autant que toi vieux frère… Quelle idée de venir réveillonner à Grenoble !… Tout le reste de l'année, ils l'oublient notre ville… Par contre, pour venir se faire rincer la gueule, là, ils en apprécient les valeurs d'hospitalité !… Ça faisait bien longtemps qu'on n'avait pas eu d'arnaque de cette nature !… La première chose qu'on va éplucher, ce sont les dossiers de nos abonnés… Je crois qu'il y en a deux ou trois qui sont sortis de cabane… Pour kidnapper un Ministre dans un restaurant, sans coup de feu… C'est du travail d'orfèvre !… Et… On en connaît deux ou trois qui ont le profil de l'emploi !…

Mettant un terme à la méditation du groupe, trois inspecteurs de la PJ viennent les rejoindre. Eux aussi sont informés mais à leur grande habitude, ils ne peuvent s’empêcher d’ironiser. C’est ainsi, la légendaire guerre des polices est bien loin d’être une galéjade. Ce n’est pas aujourd’hui que le climat va s’apaiser loin s’en faut. Sourires narquois, regards méprisants, les trois hommes se figent devant la table :

–  Premier inspecteur : Oh… Je vois que même vous, vous êtes au courant ?… Décidément, on fait confiance à n'importe qui à ce que je vois !… On a du racler les fonds de tiroir… Je ne savais pas qu’on manquait d’effectif à ce point pour mettre les apprentis sur le pont… Heureusement nous sommes là, vous ne risquez rien… Mais vous en faites des tronches les filles !… Ne vous inquiétez pas, nous sommes là pour vous guider !... Et vous protéger aussi contre les méchants naturellement… Allez… On sait ce que c’est… Entre « Collègues » c’est bien normal de veiller sur les bleus… N’est-ce pas ?... On peut s'asseoir ?…

–  Sébastien : Par terre si tu veux… On te filera un seau avec deux pailles… Une dans la bouche et l’autre dans le cul…

– Premier inspecteur : Toujours aussi aimable ce cher Sébastien… Mais cette fois, désolé, tu vas devoir faire abstraction de ta légendaire attirance pour notre équipe… Eh oui p'tit père, tu vas bosser avec nous…

–  Sébastien : Ça faisait longtemps que je n'avais pas eu de stagiaires sous mes ordres… Alors comme ça vous voulez savoir comment travaille la police ?… La vraie, bien entendu !... Alors rendez-vous dans le bureau du Patron… On vous donnera une pelle, un seau, et vous pourrez faire des châteaux de sable en nous regardant faire !…

–  Premier inspecteur : Très drôle !… Parce que tu comptes nous apprendre à bosser peut-être ?…

–  Sébastien : Mais… Avec plaisir… Comment récupérer un Ministre… En six leçons… C'est bien vous qui en aviez la garde non ?… Vous recrutez dans la PJ ?… J'ai envie de me faire du lard !…

À ce petit jeu le plus souvent, Sébastien se montre le plus fort. La répartie facile, les fions qu'il envoie perforent les plus résistants. Caustique, cynique, il désarme les plus téméraires. La tension monte vite d'un cran et les regards échangés, sont autant de rafales de fusils mitrailleurs. Ce qui conduit Céline à intervenir, avant que la situation ne dégénère :

–  Céline : Du calme messieurs… Un peu de dignité voulez-vous ?… Tout le monde nous regarde !… Je t'en prie Seb, ne te donne pas en spectacle… Ce n'est pas le moment de régler tes comptes… Prenez des chaises et asseyiez-vous… Vous ressemblerez moins à des girouettes…

Hervé, silencieux jusque là, intervient à sa manière. Il se lève si brusquement, que tout le monde redoute le pire. Heureusement il n’en n’est rien et très vite, chacun est rassuré. Certes, il n’a pas la réputation d’un cogneur, comme Sébastien, mais sait-on jamais ? Par contre, lui aussi sait faire preuve d’un humour quelque peu sarcastique. Il prend deux chaises qui étaient derrière lui et après les avoir donné aux inspecteurs, leur fait une révérence :

–  Hervé : Si vos Seigneuries veulent bien prendra place…

–  Second inspecteur : C'est tout ce que vous enseignez à la crime ?… Jouer les marionnettes de salon ?…

– Sébastien : Les marionnettes obtiennent des résultats… elles !… Et ne plongent pas des dizaines de flics dans la merde par leur incompétence à assurer la protection d'un dignitaire !…

L'inspecteur de la PJ a beau serrer les mâchoires, il demeure quand même lucide. Il sait que Sébastien meurt d'envie de lui défoncer le portrait. D'ailleurs, tout le monde ou presque attendait une suite plus animée à cette rencontre. L'antagonisme entre les deux services est à son apogée, depuis la vacherie qui a failli coûter la place à Sébastien. Dans les tables voisines, les paris étaient presque ouverts. Chacun attend avec délectation, que le pugilat éclate enfin entre les deux rivaux. Hélas, pour ces amoureux d'émotions fortes, Sébastien se respecte. Le disc-jockey, qui suivait avec attention lui aussi l'entretien, se ressaisit et décide de relancer la fête. En faisant tomber la pression, le risque de bagarre s'atténuera de lui-même. Rien de tel qu'un bon vieux rock, pour éviter que la piste de danse ne se transforme en ring de boxe :

– DJ : Allez, allez les enfants… La piste se refroidit… Les articulations aussi !… À votre âge, c'est pas prudent !… Venez donc nous faire voir de quoi vous êtes capables… En route pour la dernière série de rock… Avant celle plus romantique et câline… Des derniers slows langoureux !…

De sa table, Sébastien lui fait comprendre par signe, qu'il aimerait faire une annonce. Le DJ acquiesce de la tête et aussitôt, Sébastien se lève et rejoint la sono. En passant devant les enceintes, il s'écarte d'un bon mètre. Comment les gens qui sont assis à proximité peuvent-ils faire pour se parler ? Peu importe, après tout c'est leur problème. Pour eux encore, ce n’est qu’épisodique. Par contre, que penser des jeunes qui à longueur de temps, se remplissent les oreilles de décibels ? Le disc-jockey descend de son estrade et vient à la rencontre de l'inspecteur :

–  DJ : Salut chef… Vous vouliez me dire quelque chose ?…

– Sébastien : À toi pas spécialement, si ce n’est pour te féliciter de l’ambiance… Mais il faut que je parle à mes hommes c’est important… C'est même urgent !… Une méchante affaire sur les bras… Tu peux faire une annonce ?…

–  DJ : Mais… La scène est à vous mon cher… Vous montez, je vous passerai le micro et vous ferez votre appel, ça joue comme ça ?…

Pas le temps de faire des manières. Très vite, voilà Sébastien sur la scène, avec le micro entre les mains. Le plus dur, va être de couper le rock endiablé. Mais le boulot passe avant tout. Aussitôt après que l'animateur ait arrêté la musique, des protestations fusent de tous les coins de la salle, arrosées copieusement de sifflet. Sébastien intervient :

–  Sébastien : Désolé d’interrompre la danse, mais le travail passe avant tout… Rassurez-vous, ce n'est pas pour chanter que j’ai arrêté la musique… Simplement pour demander aux équipes de la crime et de la PJ, de bien vouloir nous rejoindre immédiatement dans le bureau du Patron… Nous allons continuer la fête, en recherchant les ravisseurs de notre Ministre de la culture, qui vient d'être enlevé !… Merci… Et que la fête continue !…

Aussitôt, une vingtaine d'inspecteurs se précipite vers la table du trio. Tels des vautours se jetant sur leur proie, chacun attend d’arracher un morceau. Rien de tel qu'une nouvelle de cette envergure, pour dégriser les esprits les plus nébuleux ! Avant de les rejoindre, Sébastien remercie le DJ :

–  Sébastien : Tiens mon ami… Je te rends ton bien… Bravo pour la soirée… On s'est vraiment éclaté… Tu as fait du bon boulot… Je te félicite… J’ai bien peur hélas que pour nous la soirée soit terminée… Mais bon… C’est la vie n’est-ce pas ?... On peut dire que l’année deux mille commence sur les chapeaux de roues !... Ben dis-donc… Y’en a deux ou trois qui auront la gueule de bois et mal aux cheveux dans quelques heures !... Bon, je crois que c’est à moi de jouer… Après toi, ce sera vraiment terne !...

– DJ : Merci chef… Ça me touche beaucoup venant de vous… Alors comme ça on a enlevé le Ministre de la culture ?... Je ne savais pas qu’il était à Grenoble !... Merde alors… L’année commence plutôt mal !... Vu la tête des trois quarts des invités, je pense que la fête est finie !...

Les deux hommes se serrent la main et l'inspecteur laisse le champ libre à l'animateur qui aussitôt, relance la musique. Ce qui représente une gageure, compte tenu de la nouvelle. L'ambiance est tombée, aussi vite qu'un soufflé. La fatigue d'un côté, l'annonce du rapt de l'autre, ils ne sont plus qu'une dizaine de couples à se défoncer sur la piste. Heureusement que le DJ ne met pas de valse, sinon gare aux orteils ! Jusqu'au bout, ces irréductibles resteront, profitant au maximum de la soirée. Pour les équipes des brigades criminelle et judiciaire, l'heure n'est plus aux festivités.

Cette fois, tous les agents sont là, ce qui provoque un petit attroupement autour de la table du trio. Pas question de s'endormir sur les lauriers, encore moins prendre des croissants ! Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Sébastien se fraie un passage et rejoint Céline. Mais le kamikaze de la PJ, visiblement éméché il faut en convenir, persiste et signe dans son désir de provoquer Sébastien. C’est plus fort que lui, il ne peut pas voir Sébastien, qui le lui rend bien c’est vrai. Il se place devant lui et bravant le danger, lui adresse une boutade assez humiliante :

–  Second inspecteur PJ : Je ne savais pas que tu étais sexy à ce point mon petit lapin… La prochaine fois, tu devrais mettre un kilt !… Tu serais franchement comique !…

L’inspecteur s’approche encore au plus près du visage de Sébastien, qui le domine d’une tête au minimum. Il n'a pas le temps de poursuivre, que Sébastien lui flanque un coup de tête, suivi d'un violent crochet au menton qui l'envoie valdinguer dans les chaises voisines. Cela devait arriver, personne ne paraît choqué outre mesure. Reste qu’il va falloir calmer Sébastien, Car dès qu’il entame un « Tête-à-tête » de cette nature, il ne sait plus se contrôler. Ne serait-ce que pour faire mentir les idées reçues, il surprend tout le monde en faisant preuve d’un calme apparent :

–  Sébastien : Encore un mot et je me fâche pour de bon… T'as pigé du con ?… Ramassez-moi cette merde et filez chez le Patron…

Les amis de Sébastien se précipitent, prêts à intervenir en cas de bagarre. Céline entoure Sébastien de ses bras. Est-ce vraiment pour contenir sa colère ou plus simplement pour profiter de la situation ? Toujours est-il que la rixe, bien qu'éphémère, a comblé ceux qui l'attendaient depuis si longtemps. Heureusement, les collègues de l'autre inspecteur, plus intelligents sans doute, l'aident à se relever :

–  Premier inspecteur : Allez… On va d'abord te passer sous l'eau… Ça te démangeais hein ?… Eh bien maintenant tu as compris j'espère ?…

Il s'en tire plutôt bien ! Peut-être une dent ou deux en moins, mais rien de méchant. Soutenu par deux de ses coéquipiers, il s'éloigne de l'équipe. Médusée, l'inspectrice des renseignements généraux ne peut s'empêcher de poser une question brûlante :

–  Inspectrice : Je savais que les rivalités entre polices étaient assez aiguisées, mais à ce point !… Ce n'était pas bien méchant ce qu'il vous a dit ?… Pensez-vous qu’une réaction aussi violente était réellement indispensable ?... Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais quand même…

–  Sébastien : Alors fermez-la… Écoutez madame… C'est une affaire vieille d'un an… Ce connard m'a fait foutre un blâme et une mise à pied de deux mois… Sans compter les interminables entrevues avec les bœufs-carottes… Tout ça pour m'avoir faussement accusé de viol sur une mineure… Il m'en voulait parce que j'avais dénoncé les magouilles dans lesquelles il trempait, avec deux de ses copains… Ça faisait des mois qu’il me provoquait… Et encore, il n’a pas reçu le dixième de ce qu’il mérite vraiment… Vous êtes satisfaite chère consœur  ?… Si vous me permettez un conseil amical… Avant de juger, prenez le temps de connaître les personnes… Je ne fais jamais la gueule sans raison… Mais quand j’ai quelqu’un dans le collimateur, ça craint pour lui !... Allez… En route cette fois… Le Patron doit s'impatienter…

Clouée sur place, l'inspectrice ne sait plus quoi répondre. D'ailleurs, Céline lui fait comprendre par un petit signe discret, qu'il vaut mieux ne pas envenimer les débats. Quand Sébastien en arrive à sortir de ses gonds, il lui faut un certain temps pour se calmer et à la moindre étincelle, il devient fou furieux. Son surnom de « Choc » n'est pas erroné, l'inspectrice le constate avec stupeur. Qu’adviendrait-il si, comme il vient de le dire, Sébastien se fâchait pour de bon ? Dans le doute mieux vaut s’abstenir. Le devoir appelle les policiers et plus que jamais, l’union doit prévaloir. Très vite, tous les inspecteurs quittent la salle pour la réunion d’information.

Dans le bureau du commissaire

Le son de cloche n'est plus le même. La bonne humeur précédente n'est plus qu'un lointain souvenir, remplacée par une tension extrême. Les visages sont graves, inquiets, rien ne pourra leur redonner un faciès accueillant pour le moment. Seuls pour l’instant, les chefs d'équipe sont admis dans le bureau. Céline, Hervé et les autres inspecteurs attendent donc sagement dans le couloir.

L'éclopé de service, alias l'inspecteur de la PJ, figure au nombre des flics qui seront dans quelques minutes, fixés sur leur sort. L'enlèvement d'un Ministre, va mettre en émoi toute la hiérarchie, nul n'en doute. Au fond la mise au point effectuée par Sébastien, sera salutaire. Il y a bien assez de querelles entre les services sans y ajouter des rivalités personnelles. En attendant de l'autre côté de la porte, c'est à dire dans le bureau du Patron de la crime, l'ambiance est toujours aussi morose. Il faut dire que l’enlèvement du Ministre est de nature à justifier pareil déploiement de forces. Le téléphone naturellement, sonne ni peu ni assez. Le commissaire termine sa conversation et à en juger les mimiques qu’il faits, il commence à en avoir plein le dos :

– Patron : Je suis en réunion précisément avec tous les personnels monsieur le Ministre… Bien entendu… Je vous remercie…

Il raccroche d'un geste rageur le combiné. Visiblement, ce n'est pas le genre d'appel téléphonique qui le comble d'aise. Il reste un court instant muet, assis sur son bureau. À force de se passer la main dans les cheveux, il va finir par perdre le peu qui lui reste :

–  Patron : C'était le Ministre de l'Intérieur… Eh oui… Les nouvelles vont plus vite que nous !… Il n’a pas perdu de temps l’animal… Une fois encore, il faut agir encore plus vite que d’habitude… Comme si les autres fois on restait à glander dans les bureaux… Enfin !... Alors voici les éléments dont nous disposons… Le Ministre est à Grenoble depuis deux jours, en visite privée… Il devait honorer de sa présence l'ouverture d'un centre culturel qui doit avoir lieu… Début de la semaine prochaine…

–  Capitaine : Puisque la visite était officieuse, cela limite le nombre de personnes à interroger !… Il n'y a guère que dans l'entourage que nous trouverons les ravisseurs !…

–  Sébastien : Bien analysé Capitaine… Une fois n’est pas coutume… Mais si vous aviez l'habitude du terrain, vous sauriez que tout a du être pensé pour que précisément, nous tenions ce raisonnement !… Alors cherchez avec vos hommes sur la piste que vous supputez, et… Nous aurons la paix pour bosser !…

–  Patron : Mais c'est pas fini vos querelles à la con ?… Le Capitaine n'a pas tout à fait tort Sébastien… Même si vous n'êtes pas d'accord avec lui… Et vous Capitaine, mes hommes ne sont pas des demeurés… Alors ou vous travaillez main dans la main ou je vous retire l'enquête… C'est clair ?… Et puis si cela ne vous dérange pas, j'aimerais terminer mon exposé… Donc… D'après mes renseignements, monsieur le Ministre aurait reçu un appel ce matin… Enfin… Hier matin… À son hôtel… Pour lui demander de venir à ce restaurant afin d'y prendre le petit déjeuner… Il s'y est rendu, ce qui a été confirmé par le patron du restaurant… Seulement, d'après vos agents Capitaine, en arrivant là-bas, il n'y avait personne… Le rendez-vous a été annulé ensuite… Voilà où nous en sommes !…

– Capitaine : C'est plutôt maigrichon comme tuyaux… Je sais, vous n’y êtes pour rien commissaire… Il y a quelques chose qui me chiffonne… C’est quand même étrange ce rendez-vous… On connaît l'auteur du coup de fil ?… Il est possible de faire une remontée d’appel ?... D’où est-ce qu’il a appelé ?... Ce serait une piste intéressante ?…

–  Patron : Mais bien sûr Arthur… On connaît même le nom et l’adresse des ravisseurs… Quand on n'est pas capable d'assurer une protection rapprochée, on ne joue pas au détective… Capitaine !… À mon avis, et celui de mon équipe je n’en doute pas un instant, les ravisseurs ont fait venir le Ministre au restaurant, dans le seul but de permettre aux gros bras de l'identifier… Point barre !… Comment organiser un enlèvement si l’on ne connaît pas le physique de la personne à kidnapper ?... Les hommes de mains engagés pour le rapt devaient être sûrs d’enlever la bonne personne… Élémentaire mon cher Watson !...

Une fois encore, l'antagonisme entre la PJ et la Crime émerge et perfore l'atmosphère de ces effluves nauséabonds. Les responsables des autres brigades, dont les services secrets, se marrent dans leur coin. L'enquête est plutôt mal barrée avec des chefs qui se bouffent la rate à chacune de leurs interventions. C'est la raison pour laquelle le commissaire Terna, demande au Capitaine de le suivre hors de son bureau.

Au passage, il ordonne à Sébastien de le suivre dans le bureau d’à-côté. Cette fois la coupe est pleine et d'ici quelques secondes, un violent orage va éclater ! Comment envisager une étroite collaboration avec un climat aussi délétère ? Mieux vaut crever l'abcès une bonne fois pour toutes, afin que les idées convergent et aboutissent à un dénouement rapide. Effectivement, à peine la porte du bureau est-elle fermée, que le commissaire explose de rage. Dans le couloir comme dans le bureau à côté, chacun retient son souffle. Pourvu que ça ne finisse pas en bagarre générale !! Entre deux périodes de courte accalmie, on entend distinctement ce qui se dit, en commençant par le Patron :

–  Patron : Tenons-nous en aux faits messieurs… Le Ministre a disparu, il faut le retrouver et vite… J’en ai marre de toutes ces chamailleries d’école… Non mais c’est quoi ce cinéma … C'est clair pour tout le monde ?… Même si cela ne vous plaît pas Sébastien, vous allez collaborer avec toutes les unités engagées… Y compris la PJ !…

–  Sébastien : Ben voyons… Maintenant qu'ils ont foutu la merde, c'est à nous qu'il appartient de ramasser les débris… Ils étaient chargés de la surveillance ?… Alors qu'ils se démerdent pour le retrouver… De toute façon je suis de repos aujourd'hui…

Blanc de rage, Sébastien quitte cet entretien en claquant la porte. En le voyant dans cet état, Céline et Hervé se posent quelques questions. Ils voudraient l’interpeller, mais préfèrent s’abstenir pour le moment. Ils restent vigilants, prêts à tout pour limiter les dégâts en cas de débordement. Sébastien entre dans le bureau du patron où les autres chefs de services attendaient sagement. En passant devant les autres chefs de la PJ, il ne peut s'empêcher de vider son sac :

–  Sébastien : Eh oui, c'est comme ça… D'un côté il y a les flics, les vrais… Et de l'autre une bande de fouille merde qui ressemblent plus à des surveillants de grande surface qu'à des inspecteurs… Sur ce, je vous tire ma révérence…

Il quitte le bureau et arrive dans le couloir où naturellement, ses coéquipiers se tenaient sur leurs gardes. Vu son état d'extrême nervosité, mieux vaut ne pas chercher à le provoquer ; ce que nul ne veut faire d'ailleurs ! Bousculant les flics qui s'étaient agglutinés devant la porte, il se dirige à présent vers le hall de l'hôtel de police. La salle de fête est presque déserte, la soirée est bel et bien finie. Très vite, Céline, Hervé et tous les autres inspecteurs de la crime, rejoignent leur chef. Les derniers fêtards qui discutaient dans la salle, n'ont eu aucun mal à suivre les débats.

Têtu et obstiné, Sébastien ne change pas d'avis comme de chemise. Dans le fond, mieux vaut qu’il s’éloigne un peu, histoire de se changer les idées. Pour lui l’enquête s’arrête là. Trop c’est trop et la collaboration avec la PJ est pour la moins compromise. Encore des heures de tension en perspective. C’est la première fois qu’il affirme un tel mépris et une telle envie de tout plaquer. Néanmoins, il n'oblige personne à le suivre mais se montre catégorique :

–  Sébastien : Chacun de vous fera ce qu'il veut… Mais pour ma part, je refuse de collaborer avec cette équipe de bras cassés…

–  Céline : Tu devrais aller te coucher Seb… T'es crevé… Je vais rester avec Hervé et je te tiendrai informé, d'accord ?...

Céline a raison, il est inutile de rester là à ruminer. Ses hommes le savent, en son absence ce sont Céline et Hervé qui prennent les décisions. Pour l'heure, mieux vaut laisser le chef aller dormir un peu. Après quelques heures de sommeil, il sera le premier à reprendre du service. Il adore son métier et surtout met un point d'honneur à montrer l'exemple. Quand il dit on y va il est toujours devant, jamais derrière ! C'est comme ça qu'il a pris deux balles dans le corps au cours d’une descente protégeant l'un de ses hommes d'une mort quasi certaine.

Une chose est évidente après ces altercations, c'est que ce climat de tension et de suspicion ne peut plus durer. Autant l'émulation est stimulante, autant la gloriole est néfaste. Jouer les héros, ce n’est pas du tout le genre de Sébastien et son équipe. À ce petit jeu, certains inspecteurs excellent dans l'art de tirer la couverture à eux, une fois le danger loin derrière. Céline à juste titre, les surnomme « Les flicards de salon ». Pour le Patron c’est sans doute le point de départ d’un niveau de guerre des polices encore jamais atteint.

Quelques heures plus tard, Céline avait raison, Sébastien est de retour. En attendant qu'une stratégie commune soit élaborée, seuls les responsables des différentes unités sont présents. Inutile de laisser les inspecteurs faire le pied de grue dans les couloirs. Sitôt que les détails de l'opération seront connus, tout le monde sera appelé. Pour l'heure, dans le bureau du commissaire Terna, l'atmosphère est moins électrique. N'allons pas jusqu'à prétendre que le climat soit enclin à la jovialité entre Sébastien et le Capitaine, mais sous la pression du commissaire, les deux hommes se tolèrent mutuellement. Le pire a été évité, pour le plus grand soulagement du Patron. Chacun a vidé son sac, s'est exprimé loyalement donc, ils peuvent maintenant se concentrer sur leur mission. Comme à chaque fois, le temps qui passe est très précieux. Tout doit être examiné à la loupe afin de minimiser autant que faire se peut, les incompréhensions qui sont génératrices de discordes. Il convient d'agir rapidement, de cela tout le monde en est conscient. Ce qui signifie que chaque indice, le plus petit renseignement, seront centralisés par le patron et le commissaire :

– Patron : Sébastien avec votre équipe, vous allez vous concentrer sur le restaurant et l'hôtel… Vous Capitaine, vous allez fouiller du côté de la famille… Quant à vous Commandant, il revient aux services secrets le soin de fouiner dans l'entourage professionnel du Ministre… Il y a forcément une taupe quelque part, qui a pu renseigner les kidnappeurs… Messieurs… Réglons nos montres… Il est huit heures trente… Le nom de code de l'opération est… « Culture » !… Bonne chance…

Cette fois la machine judiciaire est en route. Sébastien le premier quitte le bureau pour venir rejoindre Céline et Hervé. Les deux coéquipiers, n'ayant pas entendu d'esclandre, soupirent de soulagement. Même si le calme n’est qu’apparent, il est préférable aux empoignades. Mais c'est oublier prématurément la rancune tenace, qui caractérise Sébastien. En le voyant les yeux rivés sur la porte du bureau, Céline et Hervé redoutent le pire. Dès que le Capitaine sort du bureau, c’est plus fort que lui il ne peut s'empêcher d'envoyer une vanne. L’officier n’a pas le temps de refermer la porte du bureau que Sébastien attaque. Céline n’a pas le temps d’intervenir, la boutade est lancée :

– Sébastien : N'oubliez pas de donner des petits cailloux blancs à vos hommes Capitaine… Des fois qu'ils se perdent dans les couloirs…

– Capitaine : Je n'y manquerai pas… À vous entendre on a vraiment l'impression d'avoir à faire à deux sociétés privées de gardiennage…

–  Sébastien : Je persiste à croire…

Cette fois, Céline intervient et interdit à Sébastien de continuer sa phrase. Elle vient se placer devant lui, tournant le dos au capitaine. Son index gauche placé sur sa bouche, elle met celui de sa main droite sur celle de Sébastien. Les deux jeunes gens se regardent quelques secondes avant de sourire. Inutile de raviver la flamme de la haine, qui n'a que trop brûlé. Plus l’osmose sera atteinte entre les différents services, plus vite le Ministre sera retrouvé. Elle prend le bras de son chef et l'entraîne dans le couloir :

–  Céline : J'ai envie d'un café… Tu veux bien m'en offrir un petit chef adoré ?…

– Sébastien : Ça va !… Ça va… Pas la peine de jouer à Jeanne d'Arc !…

Le ton est sec, presque agressif. Sébastien écarte Céline et file vers le distributeur de boissons. Le patron de la PJ, plus diplomate cette fois, préfère s'en aller avec ses gars. Sébastien finira bien par se calmer, c'est en tout cas ce qu'il espère secrètement. Car ce genre de comportement, est plus négatif et générateur de tension que positif et porteur d'espoir. Il sait ce qui s'est passé entre Sébastien et son ennemi juré et loin de défendre son collaborateur, il l'a mis à l'écart purement et simplement. Ce qui en soi, est un geste courtois et correct. Sébastien sera-t-il assez lucide pour l'apprécier à sa juste valeur ?

Pour le moment, il est déjà plongé dans son enquête. Il recherche avant tout, selon sa méthode très personnelle, à qui profite le crime. Il est tellement préoccupé par ses pensées, qu'il ne réalise même pas que le café s'écoule de la machine directement dans le support. Il a tout simplement oublié de mettre un gobelet sous le verseur. Pas affolé pour autant, il place cette fois un verre, et renouvelle sa demande de café :

–  Sébastien : Tu voulais un petit jus Céline ?… Avec ou sans sucre ?… Un nuage de lait ?...

–  Céline : Non merci… Ô noble chevalier… J'ai mis mon armure et je ne peux plus boire de café !…

Écœuré, Sébastien se contente de hausser les épaules. Pas assez des rivalités avec les autres flics, si Céline en rajoute une couche l’ambiance sera délétère sous peu. Il réalise qu’en guise de café, Céline souhaitait tout simplement qu’il se calme. Il la regarde en souriant, en balançant la tête de droite à gauche. Sa petite boutade lui a coûté deux cafés, qui fort heureusement, ne seront pas perdus pour tout le monde. Hervé en effet, silencieux jusqu'ici, ne manque pas de se manifester. Après tout, puisque Céline n’en veut pas, lui l’appréciera comme il convient. Avec sa petite mine d’enfant battu, du bout des lèvres, il s’adresse à Sébastien :

– Hervé : Remarque… Moi je n'ai pas d'armure… Si tu insistes pour m'offrir le café, j'accepte volontiers…

– Sébastien : Tiens… Ne fais pas cette tête d’enfant martyr !... Mais vous allez devenir des adultes tous les deux ou quoi ?... C’est pas vari ça… Deux gosses… Dis-moi Hervé… Pour revenir à notre affaire… Tout à l'heure, le Patron faisait allusion à une magouille possible… J’avoue que j’ai du mal à capter… Qu'est-ce que tu en penses ?…

–  Hervé : Un coup monté ?… C'est pas impossible !… En tout cas, c'est du travail de pro !… Pas la plus petite anicroche… Aucun coup de feu…

–  Sébastien : C'est bien ce à quoi je pense depuis quelques minutes… Ce qui signifie que le rendez-vous bidon au restaurant servait à identifier le Ministre… Donc… On écarte l'hypothèse d'une complicité dans son entourage… Sinon, les ravisseurs auraient eu sa photo !… À mon avis, il faut serrer sur le patron du restaurant… J'ai comme dans l'idée qu'il en sait plus qu'il ne veut bien le dire… Le rendez-vous bidon est là pour conforter cette hypothèse… Qu'est-ce que tu en penses Céline ?…

La jeune femme fait la sourde oreille. Bien calée contre le mur, les bras croisés, elle promène son regard entre le plafond et le couloir, indifférente. Son attitude surprend un tantinet ses amis, qui se regardent en souriant. C'est la première fois que Céline se comporte comme une enfant, faisant un gros caprice. Il ne faudrait pas que cette situation perdure, au risque de ternir l’ambiance exagérément. Sébastien est conscient que c'est de sa faute et tient à mettre un terme à cette méprise. Il ne dit rien, mais en regardant Céline du coin de l’œil, il sent bien qu’elle a envie d’éclater de rire. Il fait couler un autre café, qu'il apporte à sa collaboratrice :

–  Sébastien : Tiens… Arrête de faire la gueule… Excuse-moi pour tout à l'heure… C'est quand même pas de ma faute si ces connards me les gonflent !… Mais putain c’est pas vrai !... Je vais finir par donner ma démission si ça continue !...

Mais Céline persiste dans son mutisme. Elle regarde Hervé, qui intercepte dans son expression comme une envie d'obtenir quelque chose de plus. Elle meurt d'envie d'éclater de rire, mais se retient pour ne pas se trahir. Sébastien tente alors une opération de séduction, en déposant deux bisous sur les joues de sa partenaire, avec en prime un gros mimi sur le bout de son nez. Ensuite, il lui caresse les cheveux délicatement, avec une douceur attendrissante. À plusieurs reprises, Céline ressent des milliers de frissons lui parcourir le corps. Va-t-elle poursuivre sur cette voie du mépris ? Est-ce vraiment du mépris ? Personne ne voudrait l’affirmer sans spéculer exagérément. Pas si sûr donc car cette fois, Sébastien porte l'assaut final. C’est sans doute ce que Céline attendait ? :

–  Sébastien : Je suis désolé Céline… Je te demande pardon… Alors… Tu le veux ce café ?… Il serait temps d'enlever ton armure… Ô Jeanne !…

Elle a obtenu ce qu'elle voulait et abandonne son profil capricieux, pour une attitude plus conforme à l'esprit d'équipe :

–  Céline : Merci Chef !… J'ai laissé mon cheval en double file… J'espère que je ne vais pas prendre une contravention ?…

La plaisanterie est propice à un fou rire libérateur. L'orage est passé, le trio se retrouve unit et solidaire. Ils en profitent pour s'asseoir un petit moment dans la salle, qui a retrouvé son aspect originel. Les équipes de nettoyage sont encore sur le site ! Loin de se préoccuper de leur présence, Chic, Choc et Charme dressent un bilan concis de la situation. Un imposant dispositif routier est en place depuis cinq heures ce matin. Les gares, les aéroports, tout est placé sous haute surveillance. Les supers flics le savent, cela ne servira strictement à rien, comme le confirme Sébastien :

–  Sébastien : C'est de l'énergie gaspillée… Comme d'habitude !… On a en face de nous des pros… Vous pensez qu'ils seraient assez débiles, pour se jeter naïvement dans la gueule du loup ?… Mais bon… Il faut bien que l'argent des contribuables soit utilisé !…

–  Céline : Tu crois que le Ministre est séquestré ?…

–  Sébastien : Mais bien entendu Céline… Ce qui confirme l'expérience des commanditaires… Des hommes de main apparemment étrangers, efficaces et discrets… Dirigés par un ou plusieurs ripoux… Cela donne un kidnapping réussi !… De ces heures, notre cher Ministre doit être ligoté et bâillonné… Reste à savoir où, c’est le dilemme… Quel sens donner à ce kidnapping c’est une autre question !... Chantage… Rançon ?... Dieu seul connaît le pourquoi d’un tel enlèvement !... À nous d’en découvrir la signification…

Point par point, tous les tenants et les aboutissants potentiels sont disséqués. Avec une minutie digne des meilleurs logiciels informatiques, l'équipe de commissaire Terna fait preuve d'une logique à toute épreuve. Avant de s'embarquer dans une direction aléatoire, ils prennent le temps de délimiter leur champ d'investigation. À l'inverse des autres services, qui eux plébiscitent le faste des grandes manœuvres, le trio agit dans l'ombre. Ils avancent à pas feutrés, en toute discrétion. Les barrages routiers, les fouilles systématiques, tout comme les plans « Vigie pirates », ce n'est pas leur tasse de thé. Car pour eux, c'est le meilleur moyen de tenir les ravisseurs informés, des lacunes de la police. Plus on renforce les interpellations, les fouilles ou les contrôles, plus les commanditaires se frottent les mains. Sans parler des médias, vis-à-vis desquels Sébastien éprouve le plus grand mépris.

Le moindre élément diffusé est susceptible de nuire à l’enquête. L’équipe de la crime est de ce fait, plus ou moins condamnée au mutisme. En se faufilant comme des anguilles, entre les informateurs et les renseignements qui leur parviennent, les leaders de la crime sont, à l'instar des sous-marins, indétectables. En véritables caméléons ils changent de peau et de physionomie aussi vite et aussi souvent que cela est nécessaire. Clochards, hommes d'affaires, ecclésiastiques, chômeurs, camés, leur panoplie est sans limite. Autre règle d'or et non des moindres, ils ne font confiance à personne en dehors du patron.

Les inspecteurs de la brigade criminelle toute entière, se contentent de recevoir des ordres de leur patron. Une sorte d’îlot où les habitants vivent en vase clos. Ce qui ne favorise guère l’harmonie entre les polices. Pas un once de complicité, encore moins de confidentialité, dans les rapports entre le trio et leurs collègues. Il arrive même très souvent, qu'ils balancent des vannes bidon, dans le seul but de confondre un éventuel sous-marin dans l'équipe. À ce petit jeu, il faut le reconnaître, Céline est loin d’être la dernière.

En venant se chercher un café, le patron n'est donc pas surpris outre mesure de voir ses plus fidèles équipiers prendre leur temps. Attendri en les voyant unis comme les cinq doigts de la main il éprouve un sentiment légitime de fierté. Ne voulant pas les déranger, il se contente de leur faire un petit signe de la main, indiquant que tout va bien. Ce qui, en langage codé pour le trio, signifie que le grand chef aimerait les voir bouger ! Là, c'est la susceptibilité exacerbée de Sébastien, qui est ménagée. Si le patron a le malheur de vouloir précipiter le mouvement, son bras droit l'envoie sur les roses… Quoi qu'il en soit, le trio a bien délimité le problème ; il ne reste plus qu'à trouver les solutions, comme le souligne avec sarcasme la ravissante Céline !

***

Pas très loin de l'hôtel de police, dans la périphérie de l'hôpital des Sablons, un gros camion est stationné sur une aire de repos. Les plaques d'immatriculation sont Allemandes, il est donc légitime de voir le conducteur se reposer. Rien de surprenant, encore moins choquant. Sauf qu'à l'intérieur de la cabine, les deux chauffeurs parlent un Français remarquable, sans le moindre accent. Et pour cause, ce sont deux gars du commando qui a enlevé le Ministre.

Où est donc ce dernier ? Pas très loin et même encore plus près… Ligoté, bâillonné, il est allongé sur la banquette de couchage, séparée de la cabine par un rideau coulissant. À maintes reprises depuis qu'ils se sont garés ici, les deux complices ont vu défiler un nombre impressionnant de voiture de police. Ils ont même eu droit à un contrôle en règle et on pu justifier leur « Réveillon » dans leur camion, par les impératifs de livraison.

L'un des deux kidnappeurs parle Allemand à la perfection. Ce qui a rendu crédible leur récit aux flics, chargés de les contrôler. Sébastien avait raison tout à l'heure, en supputant que les ravisseurs ne sont pas des amateurs ! Sachant pertinemment ce qui allait se passer, ils sont restés sagement dans leur coin, en attendant que l'orage passe. Où, ailleurs qu'à proximité de l'hôtel de police, les malfrats auraient-ils pu se sentir en sécurité ? Tout a donc été pensé, analysé, élaboré par des commanditaires assez aiguisés. Ce qui selon toute vraisemblance, laisse supposer qu'ils connaissent parfaitement bien les rouages de l'appareil judiciaire. Les deux hommes de main s'amusent avec le Ministre :

–  Chauffeur : Ça va Ministre ?… Pas trop à l'étroit ?… Dis-moi… T'es pas bavard mec !…

–  Complice : Ça lui évite de raconter des conneries… Pour une fois qu'un Ministre va servir à quelque chose…

Le premier truand, fait signe à l'autre de la boucler. Un mot de trop et il serait capable de vendre la mèche. D'accord, dans l'état actuel des choses, le Ministre ne peut rien faire. Mais si l'opération capote et qu'il soit relâché, mieux vaut taire le nom des commanditaires. Là encore, on sent bien la minutie avec laquelle les hommes de main ont reçu leurs consignes. Tout dans les moindres détails, a été passé en revue. Ils attendront le temps qu'il faudra, le signal pour changer d'emplacement. Rien par radio, par téléphone et encore moins avec les mobiles. Le conducteur est le seul apparemment, à être dans le secret. L'autre essaie de comprendre. Visiblement, il donne les premiers signes d’une impatience notoire :

–  Complice : Eh gugus… On va glander là jusqu'à la Saint trou du cul ?… La proximité des flics me donne envie de gerber si tu veux savoir…

–  Conducteur : La ferme… On attend sagement la voiture de notre contact… Une Mercedes cabriolet blanche, immatriculée en Suisse… C’est le chauffeur du boss… Il arrivera en face de nous… Fera demi tour sur le parking et repartira en klaxonnant deux fois…

–  Complice : Et tu comptes suivre une bagnole capable de franchir le mur du son avec notre tas de boue ?… Non mais t’as vu l’état de ce tas de ferraille ?... Encore heureux qu’on ait pu arriver jusqu’à ce parking !... T'es génial mec… Pourquoi on les appelle pas ?…

–  Chauffeur : Même un Natel laisse des traces, tu ne le sais pas ?… Une fois le contact établi, je sais où me rendre… T'as qu'à me suivre !…

Fumant cigarette sur cigarette, les deux compères commencent cependant à trouver le temps long. Ils sont en poste depuis plus de six heures maintenant et l'envie de grignoter quelque chose leur caresse les babines. Pour le Ministre, tout a été prévu, quant à ses besoins pressants éventuels. Par contre, l'intendance a été pour la moins négligée. Un petit café-restaurant venant d'ouvrir ses portes à proximité, le chef du gang décide d'aller faire les emplettes :

–  Chauffeur : Je vais jouer les Allemands de passage… Passe-moi le thermos, que je vais faire remplir de café…

–  Complice : N'oublie pas les croissants… Les sandwichs… La bière… Et des bonbons aussi… J'adore les sucreries…

–  Chauffeur : Tu veux pas une pute aussi pour te dégorger le poireau ?… Mais je te préviens du gland… Tu fais semblant de roupiller et surtout… TU FERMES TA GRANDE GUEULE… C'est pigé ?…

Le chauffeur descend du camion, laissant son pote médusé. Pourvu qu'une patrouille de police ne passe pas durant son absence. Car l'autre hélas, ne parle pas un traître mot d'Allemand. Ce qui serait assez surprenant, pour des routiers germaniques ! S’il existe, soi-disant, un Bon Dieu pour les ivrognes, en est-il de même pour les truands ? C’est sans doute ce qui préoccupe le chauffeur qui se retourne plusieurs fois avant d’entrer dans le bistrot.

Ce petit défaut d'organisation va-t-il compromettre la suite de cet enlèvement spectaculaire ? Car, et le chauffeur du camion l'a bien compris, si le contact est aussi long à venir, c'est qu'il y a eu un lézard quelque part. Et visiblement, cet impondérable n'avait pas été pris en compte, sur le plan de l'intendance. Ce qui entraîne cette entorse aux consignes. Humainement parlant, peut-on exiger de deux êtres humains, de rester sans rien boire ni manger durant plus de six heures ? Quoi qu’il en soit, consignes ou pas, les deux comparses assument au mieux la mission qui leur est dévolue... (La suite sur le livre)

L'extrait représente 49 pages / 173. 

Copyright Richard Natter

ISBN 978-2-9700660-3-3

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