Récit authentique vécu par le fils de notre ami Yves, et sa petite amie Melody

15/01/2005

Dimanche 26 décembre.

            Du bruit me réveille, c’est les femmes de ménages qui attendent que je me lève pour venir nettoyer le bungalow. Je regarde ma montre, il est 10h30. Gaël n’est plus là, il s’est levé plus tôt pour aller travailler. Alors je finis par me lever, de toute façon il fait trop chaud dans le bungalow pour continuer à dormir. Je me mets en maillot de bain et prépare mon sac pour la plage ; crème solaire, linge, natte de plage, manuel théorique de plongée, oui ok tout y est. Ah, une coupure d’électricité, oui bon c’est pas grave ça arrive fréquemment sur Phi Phi, et de toute façon je m’en vais à la plage…

            Je sors du bungalow, je vois pleins de gens qui courent dans la même direction en criant et pleurant. Je ne comprends pas ce qui se passe, mais j’entend un fort bruit d’eau, alors je crois comprendre qu’un des réservoirs d’eau qui se trouve près de chez nous s’est cassé ou quelque chose du genre. Je demande aussitôt à la première personne qui passe : « What’s the problem !? », tout ce qu’il arrive à me répondre en continuant  sa course c’est : « come ! come ! ». Alors je me mets moi aussi à courir, je ne sais pas ou on va mais je les suis. Avant d’emprunter le chemin qui mène en haut d’une colline, j’arrive enfin à savoir que beaucoup d’eau arrive depuis la mer. Entre temps plein d’autres gens nous ont rejoints de toutes parts, parmis eux un jeune couple qui m’explique plus clairement ce qui est en train de se passer. Ils étaient en train de prendre le petit déjeuner sur la plage, quand ils ont vu au loin une vague. Elle leur semblait petite, mais à mesure qu’elle avançait elle prenait sérieusement de l’importance, alors ils ont fuit avec la masse des gens qui ont compris que cette vague leur arrivait droit dessus.

            On est arrivé en haut, et de là haut je vois ce qui se passe, je n’arrive pas à y croire, la vague tape de plein fouet sur les côtes, des deux côtés de l’île en détruisant tout sur son passage. Tout le monde qui est autour de moi est choqué et se demande qu’est-ce qui se passe, d’où vient cette vague ? Comment est-ce possible une telle puissance ?

            Je m’inquiète pour Gaël, je ne sais pas où il est. Ce matin il devait aller plonger à la plage avec des débutants. J’essaie de me rassurer en me disant que s’il était sous l’eau, il devrait s’en tirer avec tout son équipement de plongée. Il ne faut pas que je panique.

            En se retirant, la vague emporte des tas de choses avec elle ; des meubles, des matériaux, des valises, des toits… A côté de moi il y a ce couple, je me dis qu’eux au moins ils sont ensemble, moi je suis seule. Soudain on voit une deuxième vague arriver, aussi grande que la première. Elle, elle finit ce que l’autre a commencé, elle détruit tout ce qui avait réussi à se maintenir plus ou moins debout. C’est affolant, les gens autours de moi pleurent, et moi je ne vois toujours pas arriver Gaël. J’explique à ce couple de Suédois que je ne sais pas où est mon copain, ils me réconfortent comme ils peuvent. J’essaie d’emprunter un portable pour  l’appeler, mais n’y a aucune tonalité. Au club non plus, personne ne répond, c’est mauvais signe, je craque...

            On est là, on attend de savoir ce qu’on va faire, rien ne se passe, j’entends dire que ce serait la cause d’un tremblement de terre du côté de Phuket.

            Voilà 1h30 que je suis là à attendre. Enfin, il est là, je le vois, il me cherche du regard, mon Dieu, merci, il est vivant ! Il saigne sur le torse, il me raconte comment il a fait pour arriver jusqu’à moi. Il me dit qu’en bas, il a vu beaucoup de morts….C’est horrible, je n’arrive pas à croire tout ce qui se passe, j’ai peur. Un peu  plus tard on se décide à vite redescendre  chercher nos passeports au bungalow. En bas du chemin je vois une charrette, des corps sont étendus dedans, je me sens mal. Je dois passer à côtés d’eux, mais je me retiens de pleurer, on dois faire vite il y aura peut-être une autre vague. Arrivés au bungalow, je profite pour prendre tous les médicaments que j’ai qui pourraient être utile aux blessés, des couvertures aussi.

            On remonte, sur le chemin on croise une jeune femme Thaïlandaise en état de choc, elle est gravement blessée, ses deux petits enfants pleurent à côté d’elle. On les aide à monter. En haut, il y a encore plus de monde qu’avant, dans une cahute s’est organisé un hôpital et tout le monde rassemble ce qu’il a pour faire les premiers soins.

            Il est 17 h, et les blessés ne cessent d’être remontés. J’ai faim, je n’ai rien mangé de la journée alors je bois de l’eau. La nuit va bientôt tomber, on comprend tous qu’il va falloir passer la nuit dans la forêt, alors tout le monde commence à s’organiser. On partage notre couverture avec Joanna et Johan, le couple de Suédois. J’ai de plus en plus faim, j’ai vu des gens  redescendre à la recherche de nourriture  mais il n’y en a pas assez pour tout le monde. Je suis à bout de force, je scrute le sol et je réussis à trouver un paquet de petits pois séchés que je partage avec Gaël et les autres. J’essaie de trouver un téléphone portable. Une jeune femme me prête le sien, mais la communication ne passe pas, j’essaie des dizaines de fois…

            La nuit est tombée et nous nous sommes installés pour dormir. Joanna et Johan ont eux aussi récupéré leurs affaires, et avec de la chance ils ont quatre sacs de couchage en satin, ça va nous protéger des insectes. On est tous très inquiets, mais on essaie de ne pas le montrer, alors on essaie de plaisanter un peu. L’ambiance est étrange, on est si nombreux sur ce sommet, que c’est presque « convivial », tout le monde s’entraide. On somnole un peu, puis on se réveille, on tend l’oreille à l’affût de toutes nouvelles informations. Je n’arrive pas à trouver le sommeil alors que je suis totalement épuisée. Joanna non plus ne dors pas, je le vois bien, elle est très inquiète. Le temps ne passe pas, c’est angoissant, j’ai l’impression que cette nuit est interminable, et j’ai toujours faim. Joanna m’encourage à trouver quelque chose à manger, alors elle m’accompagne demander aux gens si ils n’ont pas quelque chose à partager. Pour finir on trouve deux paquets de nouilles instantanées, j’ai tellement faim que je les mange diluées à l’eau minérale, c’est fou comme ça fait du bien. On se rendort, enfin…. Les gens s’agitent autour de nous, le soleil commence à se lever.

            On se concerte pour savoir ce qu’on va faire, tout ce qu’on a entendu dire c’est qu’un bateau de l’armée allait venir ce matin pour évacuer l’île. Où et quand, ça c’est un mystère… On se décide à descendre. Joanna et Joan nous accompagnent à notre bungalow récupérer nos valises. On croise les doigts pour qu’elles n’aient pas été volées, mais en même temps on s’en fiche, ce n’est que du matériel. Tout y est, on allège comme on peut. Maintenant on les accompagne à leur bungalow, ils espèrent retrouver leurs passeports dans le safety box de l’hôtel. Sur le chemin qui mène à leur hôtel (au bord de la plage), tout parait incroyable, des milliers de débris de tout genre jonchent le chemin. Ces chemins que j’ai empruntés tant de fois auparavant, ne ressemblent pas à mes souvenirs. Je me sens comme perdue. Ils n’ont pas retrouvé leurs passeports, alors on se dirige vers le port.

            C’est un parcours impossible, car le chemin est coupé, on doit passer par la plage. J’évite de regarder en détail autour de moi, j’ai peur de voir des choses que je ne veux pas voir, mais inévitablement mon regard se pose sur ces corps étendus…C’est une sensation horrible qui me traverse. Je suis terriblement triste. Ces gens je les ai peut-être déjà croisés une fois ou l’autre, cette île est si petite… Gaël et moi, on va vite au club. Robert est là, il constate les dégâts, il est heureux de nous voir. On lui explique qu’on va  Bangkok quelques jours, mais qu’on aimerait bien revenir plus tard pour aider à reconstruire. On prend des  nouvelles des gens qu’on connaît, heureusement tout le monde va bien. On va récupérer notre équipement de plongée, et on s’en va. On rejoint Joanna et Joan sur le ponton. L’ambiance est folle, tout le monde veut rentrer chez eux, ils crient, poussent, c’est la cohue pour embarquer sur les bateaux. Il y a tellement de monde que le ponton se fissure. Il fait horriblement chaud, il n’y a pas d’ombre. On a perdu de vue nos amis Suédois, sans doute ont-ils réussi à monter sur un bateau pour Krabi. Nous on n'y arrive pas, nos valises sont des fardeaux on se fait passer par-dessus comme si on était des insectes. Un homme m’offre un œuf dur que je partage avec Gaël. Derrière moi, il y a une famille européenne, ils sont à bout de nerfs, le père veut jeter mes valises à la mer. Je suis mal à l’aise d’avoir toutes mes affaires, mais il fallait quand même bien que je les prenne les ayant retrouvées non ? Les gens sont agressifs, c’est très dur à supporter, tout est dur pour tout le monde, pourquoi l’amplifier par l’agressivité, vraiment je n’arrive pas à comprendre…

            On aimerait aller à Krabi, mais les bateaux ne s’organisent pas, une fois le bateau pour Krabi va à droite du ponton, puis le suivant à gauche, alors on change sans cesse de côté et le temps qu’on atteigne le côté opposé, le bateau est déjà plein. Le temps passe terriblement lentement, on est à bout de force… Spontanément trois gars nous aide à porter nos valises, on fait connaissance. Ils nous racontent qu’ils ont tout perdu. L’un d’eux plaisante en disant que tout ce qui lui reste c’est la clé de son bungalow !.... C’est terrible, ils ont perdu deux de leurs amis. Quand c’est arrivé ils étaient tous sur la plage, depuis plus de nouvelles. Ils veulent aller à l’hôpital de Krabi voir si ils ont été évacués là-bas.

            Enfin, quatre heures plus tard on réussit à monter sur un bateau. Nous nous éloignons de l’île, j’ai le cœur gros… Je sais que nous allons revenir pour les aider, mais la vue que j’ai du large est bouleversante…rien n’est plus comme avant. Je tombe de sommeil. Je me réveille, on est presque arrivés, je vois la côte. On approche, le ponton est rempli de monde, pour la plupart des médecins. Le bateau met du temps à accoster. Les photographes sont déjà prêts, ils n’attendent plus que de capturer les images « choc », cette idée me déchire.

            On sort du bateau, aussitôt on est oscultés de la tête aux pieds. Gaël va  soigner ses plaies, moi je l’attends. Jamais, non jamais je ne pourrais oublier ce que je vois. Un bateau de l’armée vient d’arriver, ils les déchargent…des corps, que des corps… Ils sont recouverts par des draps blancs, mais je le vois bien, il y a tellement d’enfants, des bébés…. C’est épouvantable. J’essaie de rester forte, mais je n’arrive pas, c’est trop dur. Gaël me rejoint, puis les trois autres gars. Je craque, je pleure de tout mon cœur pour tout ces gens qui n’ont pas eu la chance que j’ai eue. Je me dis que c’est injuste, pourquoi sont-ils morts et moi pas ?  Une infirmière vient vers moi, et me demande si ça va. Elle essaie de nous réconforter, et nous explique les procédures qui s’offrent à nous. Alors on s’éloigne. Il y a des gens des deux côtés du ponton, ils se couvrent le nez, car devant et derrière nous ils y a des cadavres qui sont évacués. C’est une sensation horrible, je sens la mort. Il y a une douce brise du large, elle est douce sur mon visage, elle m’apaise… Les gens nous regardent, nous photographient. Je suis dans un état second, je n’arrive plus à réfléchir.

            Voilà, nos chemins se séparent, eux (les trois hommes qui nous ont aidés à porter nos valises), ils vont à l’hôpital, nous nous allons à l’aéroport. On les remercie infiniment. On se souhaite bonne chance… Je me dis que c’est dommage de rencontrer des gens bien comme eux uniquement à cause de cette catastrophe.

            On monte dans le bus, on nous a expliqué qu’un accueil est prévu à l’aéroport pour les gens « comme nous ». On nous dit aussi que les billets d’avion pour Bangkok sont gratuits. Sur le trajet pour l’aéroport, on passe devant l’hôpital, ici aussi c’est la folie, les gens se pressent tous pour regarder ces immenses panneaux blancs recouverts de photos… Nous arrivons enfin à l’aéroport, nous nous renseignons, et pour nous il n’en n’est rien des billets gratuits pour Bangkok, car nous avons nos passeports ! Il va donc falloir retirer de l’argent pour payer nos billets… Ils nous distribuent de la nourriture. J’ai terriblement faim mais je n’arrive pas à manger, je me sens nauséeuse. On essaie de téléphoner, mais c’est impossible entre les combinés qui ne fonctionnent pas, et les autres qui demandent une carte téléphonique spéciale. Pour finir, on va demander aux autorités qui sont sur place si ils peuvent nous prêter un téléphone. J’atteins ma maman, elle est  soulagée de m’entendre, moi aussi. Pendant tout ce temps ou on a essayé de téléphoner, je m’imaginais bien que là-bas en Suisse ils devaient se faire énormément de soucis. J’appelle mon père aussi, qui m’explique qu'ils ont remué ciel et terre pour essayer de savoir si nous étions toujours vivants…

            Nous attendons l’avion. La salle d’embarquement est bondée de gens qui ont survécu au tsunami, certains sont vraiment dans un mauvais état. L’un me raconte qu’il était sur la plage lorsque la vague est arrivée. C’est une atmosphère étrange qu’il y a dans cet aéroport, on a tous l’air de morts-vivants. On est tous très fatigués et impatients que tout se termine. Certains ont leurs habits tous déchirés. Il y a deux télévisions dans la salle d’attente branchée sur CNN, on comprend enfin l’ampleur des dégâts. Je n’arrive toujours pas à croire que nous nous en sommes sortis de cet enfer tout les deux. Je n’ose même pas à imaginer ce que j’aurais vécu si j’avais perdu Gaël… Tout traîne en longueur, l’avion a du retard, je commence à perdre patience, c’est trop dur à supporter cette ambiance. Enfin, on nous fait signe qu’il est temps d’embarquer. Il fait nuit.

            Nous montons dans l’avion. Les hôtesses de l’air n’ont pas perdu leurs sourires figés. Je trouve ça presque choquant. J’ai l’impression de ne pas avoir vu un sourire depuis des années. Nous nous installons. Je ne vois pas le vol passer, je m’endors rapidement. On est arrivés à Bangkok, j’espère que les choses se dérouleront un peu plus vite. On nous amène dans un hall prévu pour les victimes. Toutes les ambassades sont représentée, des dizaines de gens font la queue aux guichets. D’autres sont au téléphone, ils pleurent, ils s’énervent, ils crient… C’est affolant ! Nous voulons sortir de là. On ne sait pas où sont nos valises. Je me renseigne, on m’indique une direction. Je vois un tas de valises parterre, tout le monde se jette dessus pour récupérer ses affaires. On a trouvé les nôtres. On s’embarque dans un bus pour aller à la sortie de l’aéroport. Gaël s’est arrangé avec sa maman pour que son patron qui habite à Bangkok nous héberge. Le tout maintenant c’est d’y aller. Il nous faut un taxi. Je ne peux pas le croire, il y une file de gens d’au moins 20 mètre qui attendent un taxi. Il est minuit et demi. J’ai sans cesse des flashs back de ce que j’ai vu ces dernières 24 heures, je ne peux pas m’empêcher de pleurer...

            On monte enfin dans ce fichu taxi, heureusement on est tombés sur un chauffeur sympa. Il nous demande d’où on vient, je lui dis de Phi Phi, aussitôt il change d’expression. Il n’arrête pas de nous répéter qu’on est vraiment chanceux. Je me dis : JE LE SAIS !!! C’est justement ce qui est dur à accepter. Il essaie de nous raconter ce qu’il a entendu aux nouvelles à ce sujet.

            D’un côté je suis intéressée de savoir ce que le gouvernement Thaïlandais va faire, d’un autre côté je ne veux plus rien entendre de cette tragédie pour aujourd’hui…

            On est arrivés. Il nous dépose au pied d’une immense tour. Le patron, M.Cohen, a dit à Gaël qu’il fallait l’appeler sur son portable dès qu’on arrive. Alors on va à la réception, on explique qu’on aimerait appeler cette personne. Elle nous compose le numéro, pas de réponse. On essaie à nouveau plusieurs fois, mais rien. Je deviens irritable. Je sais que je ne devrais pas, mais je tombe de fatigue, et la seule idée que j’ai en tête c’est dormir ! Gaël décide de contacter sa mère pour voir si elle peut faire quelque chose. Un peu plus tard elle nous rappelle, il va descendre nous chercher. On devine que c’est lui, il nous accueille, on lui raconte en gros ce qui nous est arrivé. Pendant ce temps il nous emmène dans un appartement dans lequel on nous met à disposition une chambre. On le remercie. Il nous quitte.

            Nous nous couchons la tête remplie d’images.

            Le 9 janvier 2005

            Voilà exactement deux semaines que ça s’est passé. Je n’arrive toujours pas à chasser de mes pensées ce que j’ai vu et vécu. Les cauchemars hantent de plus en plus mon sommeil, à tel point que j’ai peur de m’endormir. Mais le plus pénible, c’est de vivre avec ce sentiment de culpabilité que je ressens depuis le début. 

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