Par Nathalie (France)

07/05/1999

        Petite pierre carrée, racine de mon existence, nourrie par l’abondante rosée de mes deux lacs d’altitude. Les déserts pleurent même l’eau qu’ils n’ont pas quand le sable entend mon cantabile qui se noie, se désagrège dans les nappes lourdes du silence ; un océan de corolles éphémères se lève alors des dunes de silice, immense lyre végétale relayant mes cordes harassées à force d’appels modulés dans le vide. Les larmes de l’aurore peuvent bien tomber sur le papier de soie froissé de mes champs de pavots, mon eau à moi est plus douce, mes mélopées plus suaves, elle viennent du crépuscule de mon cœur endolori. Quand j’aurai puisé toute l’eau de mon puits, je pleurerai le sel rouge jusqu'à la dernière perle, la dernière goutte, ce liquide couleur de pourpre impériale, véhicule de la vie, char glorieux tiré par quatre coursiers sauvages ; rivière de rubis liquides dont le flot s’accélère au murmure de ton nom, laissant échapper la crue qui inondera mes terres arides.
 
        Petite pierre carrée et noire comme l’obscurité profonde, quand je t’allume de l’intérieur, tu deviens lanterne magique et je vois le monde défiler en ombres chinoises sur fond de kaléidoscope. Le zodiaque voyage dans la barque de nuit de ma voûte étoilée. Étoile de ma nuit, source de ma lumière, je dessine avec ta poudre d’or les constellations de mon ciel impossible : licorne, scorpion, grande ourse, dragon et croix du sud. Poussière stellaire, tu m’habilles de grains de clarté qui flamboient dans les regards perdus, tu délites mes jours spéculaires en heures interminables qui confinent à l’éternité, les marquant de cailloux blancs, de cailloux noirs, calendrier de  mes jours fastes et néfastes. L’attente n’est que poudroiement, camée de cendre ciselé dans les braises de la passion mal contenue. Tu m’as faite intaille, je suis la matrice de tes sceaux, tout ce que je produis porte ta marque indélébile. Tes échos ont réveillé mes eaux dormantes, provoqué des remous dans mes profondeurs, ouvert les passages secrets de mes fondations, faisant de moi une rêveuse éveillée offerte aux caprices de la clef de tes songes.

        Pierre à silex, source de l’étincelle de vie allumant le feu de l’épouse de bois. Soleil liquide en flacon taillé dans le cristal de roche pour écrire à la plume de verre les pages historiées de mon chœur enluminé par tes vitraux nervurés. Parfois, je déploies mes ailes pour devenir le lutrin de tes saintes écritures, le support de ta parole perdue. Tu es mon unique grimoire, mon volumen secret, le livre muet que je lis et relis dans le silence lourd et humide des douze absidioles qui cernent mon noyau. Tes regards et tes mots forment les pages de mon codex, base de toutes mes litanies, de toutes mes mélopées silencieuses. Combien de fois me suis-je recueillie sous ton arche, élevé mes bras et ma voix pour rétablir ma paix, ma force et ma stabilité? Mes mains connaissent par cœur les entrelacs végétaux de toutes les pierres taillées par tes soins.

        Pierre angulaire de mon temple intérieur, bétyle au mitan de tous mes rites, clef de voûte de ma cathédrale de chair, toi qui distribues les offrandes dans tous les canaux bleutés de ma Venise intérieure, chimère pétrifiée en pleine gloire, je te voue un culte à mystères souterrain dont je suis la seule initiée.

        Je porte autour du cou un lacet et ton cœur suspendu comme une pierre d’aigle, un serment incrusté, perle de corail semblable à l’âme de l’alkékenge, amulette secrète, guide de toutes mes actions. Je sais traverser les ombres, dessiner les cercles de l’eau, tu m’emplis de tes murmures lapidaires qui chantent en moi comme le vent qui s’engouffre dans la gélivure de ma roche pourprée. Tu es à la fois ma matière première et la moye de ma pierre, ma veine tendre, celle qui me perdra sûrement. Tu restes le maître d’œuvre de mes visions lithoïdes, l’architecte de mes châteaux en Espagne, tu enlies les pierres de mes arches vives, tu paves mes chapelles, tu sculptes mes linteaux et mes archivoltes, les courbes de ma gorge, les abaques et les architraves de mes portiques.

        Je t’ai dressé des autels où j’ai peint mon chemin de croix, je t’ai bâti des naos, des tabernacles, des barques sacrées pour voyager de l’autre côté du voile. Je suis l’unique prêtresse de ton temple, la maîtresse des rites. Tu es ma pierre vive avant de devenir un jour ma pierre sépulcrale.

        Sais-tu, petit caillou venu troubler ma surface, que je suis ta pierre de touche ?  Pierre taillée qui me déchire et entaille ma peau, je ne crains pas les blessures et les scarifications que tu m’infliges. Il se pourrait que ce moi la porte du passage, ta pierre inavouée, que les éclats que tu m’arraches soient les débris de l’épannelage... Chacun de nous taille la pierre de l’autre, nous formerons un jour deux piliers jumeaux.

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